Le forgeron de Thalheim/07

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Imprimerie Jaunin Frères (p. 121-138).

vii


À partir de ce jour, les relations du forestier avec la famille Teppen devinrent assez fréquentes pour que personne ne s’étonnât plus de voir, à l’heure du crépuscule ou à tout autre moment de la journée, l’Allemand Otto Stramm s’acheminer lentement, par le sentier qui courait à travers champs, dans la direction de la tuilerie. Parfois même, Joseph Teppen allait le trouver à la Demi-Lune de Gaspard Tonder et maintes bouteilles avaient déjà scellé leur amitié. On en parlait au village ; on. disait que ces entrevues n’étaient pas sans motif sérieux, qu’au printemps on risquait bien d’assister à la célébration d’un mariage dont on nommait tout bas les deux conjoints.

Le père de Suzanne avait été très mécontent de la fête de Thalheim. Il le prouvait bien ! Quoique né pauvre comme Job, il n’entendait pas que sa fille épousât un forgeron — ni plus ni moins. Il n’avait rien, il est vrai, à reprocher à Robert Feller ; au contraire, quand l’éclat des écus ne l’aveuglait point, il rendait justice au fils de la veuve. Il est probable même qu’il lui voulût quelque bien de ce que Robert avait eu le courage d’arrêter son cheval furieux ; mais, je vous le demande, où en irait-on si, pour une action, à la rigueur très ordinaire, un père de famille était obligé de donner sa fille, une fille charmante, avec une dot cossue, au premier garçon venu que le hasard jette à la tête d’une bête épouvantée ?

Aussi, le tuilier, ayant également remarqué que le forgeron n’était pas si indifférent à Suzanne qu’on eût pu le croire, avait jugé prudent de tenir les jeunes gens, à distance. Donc, plus de dîner le dimanche, plus de visites à la forge : au contraire, Otto Stramm fut invité, de temps à autre, à passer une heure ou deux dans la famille Teppen.

Otto Stramm ne dédaigna point ces avances. Bien mieux, il se montrait de plus en plus empressé auprès de Suzanne. Joseph Teppen en paraissait très satisfait. Le forestier était riche, du moins il le disait ; son père possédait une grande ferme dans la Poméranie. C’était loin, mais enfin la ferme était là. De plus, le tuilier avait pris des renseignements. Bien noté dans les papiers de l’administration, l’employé avait de l’avenir et sa position présente était déjà très acceptable : trois mille cinq cents francs d’appointements. Une fortune pour un ménage de province.

Et, cependant, à tout bien considérer, Joseph Teppen hésitait : il avait une invincible répugnance à donner son enfant bien-aimée à un étranger, car, au fond de lui-même, bien qu’il ne le laissât pas voir, il avait toujours une plaie ouverte dont on guérit difficilement, si difficilement qu’après plus d’un siècle on trouve le Polonais rêvant encore à sa patrie, à sa nationalité. Si le tuilier n’en parlait point, s’il ne faisait pas montre de ses sentiments, c’est, ainsi que nous l’avons dit, qu’il était avant tout homme d’affaires et aimait bien vendre les produits de sa tuilerie à l’administration et aux Alsaciens ses amis.

Lorsque le forestier se rendit compte des prévenances dont il était l’objet, comme un nouvel horizon se déroula tout à coup devant son regard émerveillé. Si son père avait une ferme, elle était endettée jusqu’à la dernière motte de terre ; si, jusque-là, son zèle n’avait donné lieu à aucune réprimande, il se savait trop peu d’aptitudes pour jamais arriver bien haut. De sorte que la perspective d’épouser une belle jeune fille, avec une dot plus belle encore, était bien de nature à lui faire regretter, au bout de quelques semaines, la folie qui l’avait poussé à nouer des relations avec la famille de Jean Schweizerl.

La bûcheronne, le jour de la fête, avait quitté la Demi-Lune. avec des éclairs dans les yeux. Il avait osé danser avec elle, en présence de son père, du village réuni. Ah ! vrai, il était bon, certainement ; elle n’avait pas mal placé son affection. Et, à cette pensée calmante, elle se pardonnait presque, car ses entrevues avec Otto Stramm avaient été nombreuses. Il venait à la Ravine presque toutes les après-midi, vers les trois heures, pendant que le père était à la forêt ; il restait jusqu’à la nuit tombante, au moment où le bûcheron allait bientôt rentrer.

Toutefois, après la fête de Thalheim, Otto Stramm se fit plus rare ; il semblait qu’il eût oublié le chemin de la maisonnette. Georgette s’en aperçut aussitôt. D’abord elle ne voulut pas croire à son abandon ; puis, peu à peu, l’incertitude la troubla et la conscience de sa faute mit sur ses joues cette pâleur changeante que Jean Schweizerl ne pouvait pas s’expliquer.

Comme un profond accablement s’empara d’elle. Des frayeurs subites la tourmentèrent. Elle n’osait interroger l’avenir.

Le mariage ? Quelle jeune fille, dans cette situation, n’y a pas rêvé ? Mais Georgette, à travers les déclarations sentimentales de l’Allemand, avait deviné un gros fond d’égoïsme chez l’homme qu’elle aimait. Elle comprit qu’il ne l’épouserait pas. Otto Stramm ne gagnait rien à être connu. Il ressemblait un peu à ces beaux fruits dorés, appétissants, au sein desquels se trouve un ver rongeur. Pour s’en apercevoir, il faut les ouvrir. De même, pour juger le forestier, il était nécessaire de vivre quelque temps avec lui.

C’est toujours la même histoire, et, aussi longtemps que le monde sera monde et habité par l’homme et la femme, cette histoire se répétera. Georgette s’était donné un maître. Bien mieux. Pour le conserver, elle sen-tait qu’il fallait lui obéir en tout, autrement il la menaçait de ne plus revenir à la Ravine. À ces menaces, la pauvre enfant perdait complètement la tête.

Et, tandis que ces déchirements intimes d’un cœur qui se brise, se comptaient aux palpitations d’un sang généreux, le sang de la fille du peuple, élevée en plein air, sous les bois touffus, le temps passait, long pour Georgette, pour Otto Stramm très rapide, car son existence était une suite d’émotions nouvelles et enfiévrées. L’automne avait laissé tomber sur les forêts cette teinte safranée si agréable à l’œil, dans les derniers jours d’octobre ; les soirées étaient splendides, d’un calme profond ; parfois le soleil couchant empourprait la brume de lueurs crépusculaires, semblable à une poussière d’or qui enveloppait les arbres des vergers, dont les fruits disparaissaient sous la main économe du cultivateur intelligent. Dans les champs, le laboureur jetait son blé sur les sillons ; le bœuf silencieux obéissait lentement à la voix de son maître ; et, derrière les haies des jardins on entendait les rires de la famille réunie, occupée à la rentrée des récoltes potagères. Pourquoi donc Georgette ne pouvait-elle pas, comme les autres, jouir avec bonheur de tous ces jours que jadis elle aimait tant ?

Un soir, après le souper, le bûcheron s’assit au coin du feu qui flambait joyeusement dans l’âtre et dit à sa fille :

— Aujourd’hui, Robert a été près de moi, dans la forêt.

Il est triste, ce pauvre garçon !

— Lui ? Et la raison de cette tristesse ?

— Il aime Suzanne Teppen.

— Je le supposais, depuis la fête ! Ne te parlait-il pas d’elle, à l’auberge ?

— Oui, justement.

Et je crois que Suzanne l’aime aussi. Parbleu ! Robert est un bon jeune homme, et s’il avait pensé à toi, j’aurais été bien heureux.

— Que veux-tu, père ? Il n’en devait pas être ainsi.

— Apparemment ! Mais si Robert est triste, il ne l’est pas sans motif. Il a un rival, rival que Joseph Teppen paraît favoriser.

— Et quel est-il, ce rival ?

— Eh ! devine !… Notre forestier !

— Otto… monsieur Stramm ! balbutia Georgette.

— Mais oui ! Pourquoi ce troublé ?

La pauvrette ne répondit pas aussitôt.

— C’est que Robert me fait sincèrement pitié, dit-elle, à la fin, en maîtrisant sa violente émotion. Si elle avait remarqué le changement survenu dans la conduite de celui qu’elle aimait, elle ignorait encore, à ce moment-là, les visites du forestier à la famille Teppen.

— À voir ton visage, on croirait, vraiment, que cette nouvelle te cause de la peine. Georgette, je veux savoir enfin la vérité. Aimes-tu Robert, oui ou non ?

— Eh bien, franchement, non ! J’ai une bonne amitié pour lui, comme je te l’ai déjà dit, et c’est tout !

— Alors, que signifient tes paroles ?

— Mon Dieu ! Que te répondre ? Je plains Robert, comme je plaindrais un frère. Teppen a une grande influence sur sa femme. C’est lui qui donnera un mari à Suzanne.

— Peut-être as-tu raison. N’importe ! À la place du tuilier, riche comme il est, je n’aurais pas cherché bien loin mon gendre. Il était trouvé ! Si Robert et Suzanne s’aiment, pourquoi les séparer ? On ne fonde pas de bons ménages en brisant ainsi ces premières affections. Je crains bien, si M. Stramm enlève la jeune fille, que Robert ne s’en console jamais. C’est une nature d’élite, qui souffre de ses désillusions et qui n’aimera qu’une fois dans sa vie. Pour tout le bien que sa famille nous a toujours témoigné, je voudrais pouvoir contribuer à son bonheur.

— Que t’a-t-il dit ?

— Qui ? Robert ?

— Oui !

— Il m’a demandé si j’avais connaissance des bruits qui courent le village : que le forestier est souvent avec Joseph Teppen, enfin, ce que les langues inventent quand elles ne savent plus rien de vrai ou de faux. Il pleurait en me racontant cela, des bêtises peut-être ! Ah ! c’est fort, de voir un jeune homme comme Robert verser des larmes ! Pourvu qu’il ne se laisse pas entraîner par la haine qu’il éprouve contre son rival !

— Il est trop honnête pour cela !

— Honnête ! honnête ! C’est vite dit, ce mot. Ma fille, il est certaines choses qui aveuglent les hommes, même les meilleurs. Il faudrait, par exemple, qu’on vînt te voler à moi, toi, l’unique enfant qui me reste, la joie de mes vieux jours ! Ah ! vrai, je tuerais l’infâme qui oserait me faire cet affront.

Comme un léger frisson passa sur le visage de Georgette. Elle connaissait son père. Il était capable de ce qu’il affirmait ainsi sans trembler.

Elle ne répondit pas et la conversation s’arrêta Peu après, le bûcheron gagna sa couche, et Georgette, lorsque le petit ménage fut remis en ordre, se retira également dans sa chambre, dont la fenêtre s’ouvrait du côté de la forêt. Une mortelle frayeur venait de s’emparer de la malheureuse enfant : si les paroles de Robert étaient vraies, elle était perdue sans ressource. Cependant, comme une étincelle d’espoir animait encore son cœur, et, le lendemain, quand Otto Stramm, sortant du bois, apparut à ses yeux, un éclair de bonheur illumina de nouveau son beau visage triste. Elle n’était donc pas tout à fait oubliée, puisqu’il était là, devant elle, souriant comme d’habitude.

— Bonjour, Georgette.

— Bonjour, Otto.

— Qu’as-tu ?

— Moi ?

— Oui, on dirait que tu as pleuré.

— Peut-être !

— Et pourquoi ?

— Je ne sais si j’ose…

— Je t’en prie, parle !

— Mon père m’a appris tes visites à la famille Teppen et les bruits du village. On prétend que tu vas à la tuilerie à cause de Suzanne.

— Mauvaises langues ! Ne les écoute pas !

— Cependant, Robert Feller en est tout attristé.

— Et la raison ?

— Il aime Suzanne et Suzanne l’aime.

— En es-tu bien sûre ?

— Il l’a avoué à mon père.

— Oui ? Mais Joseph Teppen ne pense pas ainsi, peut-être ! D’ailleurs, que m’importe ? C’est toi que j’aime, ma charmante Georgette, toi seule !

— Je n’ai pas fini.

— Qu’y a-t-il encore ?

— Promets-moi de parler à mon père ?

— Est-ce bien si pressant ! Attendons quelques mois encore.

— Soit ! à une condition ! Jure-moi que tu le feras.

— Eh bien, oui, je te le jure ! Es-tu contente ?

— Tu le demandes ?

Et le pur visage de la jeune bûcheronne avait ce divin sourire des âmes bonnes et aimantes. Deux larmes roulaient lentement sur ses joues pâlies qu’empourprait d’un rose clair l’émotion causée par cet entretien et par la promesse d’Otto Stramm. Pauvre Georgette ! Si elle avait pu lire dans le cœur de celui qu’elle aimait ! Quelques mois encore ? Mais il comptait bel et bien quitter prochainement Thalheim comme le fiancé de Suzanne Teppen. Ses travaux étaient bientôt terminés ; la coupe de bois avançait, et déjà Otto Stramm avait fixé le temps de son départ : il devait avoir lieu dans la première semaine de décembre et on était à la fin du mois d’octobre.

Le jour précédent, mais à la tombée de la nuit, une autre scène s’était passée dans les environs de la tuilerie Teppen.

Robert Feller, que l’inquiétude commençait à tourmenter, ne pouvait plus trouver de repos. Le travail de sa forge lui apportait bien encore quelques distractions ; mais, aussitôt qu’il était livré à lui-même, il retombait dans ses perplexités et ses tristesses. Sa mère, dix fois au moins, avait été sur le point d’aller à la tuilerie pour demander la main de Suzanne ; mais, dix fois aussi, elle avait hésité au dernier moment.

Il croyait si bien à la durée de son bonheur, le forgeron de Thalheim, qu’il n’avait pas prévu que le charme en serait sitôt rompu. Il s’était naïvement imaginé que Joseph Teppen ne ferait aucune difficulté de lui donner sa Suzanne pour femme ! Il se dévouerait à elle avec tant d’abnégation que ce père de famille devrait encore se dire très heureux d’avoir rencontré un pareil gendre ! Durant quelques jours après l’accident, Robert avait vogué à pleines voiles dans le septième ciel de l’amour. Il avait toujours devant les yeux le regard de reconnaissance que Suzanne lui avait jeté, à lui qui n’osait espérer un tel retour d’affection. Et puis, voilà qu’un jeudi soir, le papa Teppen lui-même, le premier de la localité, était venu chez eux les inviter au dîner, à passer toute une belle journée près de sa Suzanne. Alors, quand ce souvenir encore tout frais se présentait de nouveau à son esprit, il revivait ces heures écoulées aux côtés de la charmante enfant.

Et, tout à coup, sans qu’il le voulût, car pour lui c’était un sentiment pénible, il sentait sa joue brûlante qui avait pour ainsi dire conservé la trace de la main du forestier. Pour Suzanne il avait subi l’injure ! Impossible de l’oublier ! Sa fureur s’augmentait de la jalousie qu’il éprouvait à la pensée que son rival était bien accueilli de Joseph Teppen, qu’à ces moments où la souffrance, aux élancements profonds, le souffletait brutalement, lui, Otto Stramm, était peut-être à côté de Suzanne, babillant avec elle, faisant le beau et peignant, de ses doigts grassouillets, sa barbe blonde. Oh ! alors, comme Robert intérieurement rageait !

Depuis la fête, il n’avait revu Suzanne qu’une ou deux fois, mais seulement de loin, en passant. Et il lui avait semblé aussi qu’elle était triste, et que, au fond de ses grands yeux bleus, se remuaient des douleurs secrètes. Que faire ? Aller trouver Joseph Teppen et lui avouer simplement, honnêtement, la sympathie que lui avait inspirée Suzanne ? C’était bien risquer, et Robert préférait cent fois mieux l’incertitude où il flottait qu’un refus cruel et froid. Car il espérait toujours que l’occasion, le hasard, éclairciraient déjà bien ce qu’il craignait de voir arriver. Aussi, en amoureux qu’il était, il cherchait à amener une rencontre fortuite, une entrevue décisive avant de prendre aucune résolution. Il connaissait encore si peu les sentiments de Suzanne, son caractère ! Résisterait-elle à son père si celui-ci s’avisait de lui parler d’Otto Stramm ou de tout autre jeune homme ? Une seule fois elle lui avait dit, à lui Robert, combien’elle l’aimait ! Et c’était tout !…

Le forgeron revenait donc de la forêt où il s’était rendu, comme nous le savons par l’entretien de Georgette avec son père, pour causer avec son vieil ami Jean Schweizerl. C’était encore une consolation de pouvoir parler de Suzanne et de ses rêves d’avenir, à quelqu’un qu’il honorait de sa confiance. Sa mère aussi partageait, à présent, ses douleurs et ses découragements, mais il n’osait trop la tourmenter : c’est pourquoi il avait songé au bûcheron de la Ravine.

Jugez de l’agréable surprise de Robert lorsque, en approchant de la tuilerie, il aperçut, non loin du sentier qui traversait le verger, près de l’étang, la fine silhouette de Suzanne se détachant nettement d’une longue traînée de linge qu’on avait mis sécher au soleil. À sa vue, il s’arrêta un instant, et, d’un regard circulaire, il s’assura rapidement que personne n’était dans les environs ; puis il s’avança d’un pas hâtif et aborda la jeune fille avec ces mots :

— Suzanne, quel bonheur pour moi de vous revoir !

Suzanne, elle aussi, épia les alentours. Elle ne vit aucun importun.

— Robert, je suis comme vous : C’est un vrai plaisir pour moi. Mais vous êtes pâle ; seriez-vous malade ?

— Malade ? non, pas justement ! mais je souffre de ne pas entendre votre voix, de ne pouvoir plus lire dans vos yeux l’affection que vous m’avez avouée. Suzel, ma chère Suzel, m’aimez-vous toujours ?

— Oui, Robert. Vous avez ma parole. Je vous l’ai donnée avec joie ; jamais je ne la briserai !

— Merci, ma Suzanne ! Mais, qu’a donc votre père ? Il semble m’éviter ; depuis la fête, il ne m’a pas adressé un mot et le bruit court que cet étranger, Otto Stramm, vient souvent chez vous.

— Mon père ?… Je ne sais vraiment ce qui peut l’avoir changé à ce point. Il ne devrait pas oublier cependant le service que vous nous avez rendu. Quant au forestier, qu’il vienne ou non, je ne m’en occupe pas.

— Mais lui s’occupe de vous ?

— Jusqu’à présent pas beaucoup ; je ne lui en fournis pas l’occasion.

— Permettez-moi de vous demander un conseil.

Dois-je envoyer ma mère auprès de votre père pour le prier de donner son consentement à notre union ?

À cette question péremptoire, Suzanne entrevit comme un doux avenir ; ses mains, légèrement tremblantes, s’embarrassèrent dans un drap de fine toile. Mais, en jeune fille simple et sincère qu’elle était, elle répondit :

— Oui, nous saurons à quoi nous en tenir.

— C’est aussi mon avis.

— Ma mère sera pour nous, j’en suis sûre. Elle m’aime et ne voudrait pas mon malheur.

— Combien je bénis le ciel d’avoir rencontré un cœur comme celui de ma Suzel ! Oui, je serai fort, fort pour nous deux ! À la vie et à la mort !

— À la vie et à la mort !

— Au revoir donc, Suzel !

— Au revoir, Robert.

— Ma mère viendra.

— Pas demain, le père sort.

— Eh bien, après-demain.

— C’est cela, j’avertirai la mienne. Robert s’éloigna en disant :

— Au revoir encore une fois !

— Au revoir !

Et Suzanne, tout en achevant fiévreusement son ouvrage, suivait d’un regard attendri son ami Robert qui s’en allait heureux comme un roi auquel on vient d’annoncer la victoire de ses armées. Sa taille se dessinait fièrement à l’horizon ; et, au moment de disparaître au contour du chemin, il s’arrêta, se retourna et envoya encore un dernier salut à Suzanne qui, sa besogne terminée, rentra à la maison, inquiète et joyeuse tout à la fois.

Comme la vie semble légère et les peines de tous les jours futiles, quand votre cœur déborde d’un amour pur et viril !