Le lutteur (Paquin)/08

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Éditions Édouard Garand (p. 16-21).

III

L’INTERMISSION

— I —


— M. Duval ! Le chauffeur vient d’arriver. Descendez-vous en ville ce matin ? lui demanda la mère Durand, sa vieille ménagère, une parente éloignée qu’il avait recueillie chez lui après la mort de son mari.

— Quelle heure est-il donc, mémère ?

Il se servait, quand il était de bonne humeur, de cette appellation familière, ce qui enchantait la brave femme. Elle avait voué à son maître une admiration sans bornes et un dévouement maternel.

— Neuf heures et demie, répondit-elle. J’avais prévenu Lucien, comme vous me l’aviez dit hier.

Le financier se leva, s’étira les bras et les jambes pour les dégourdir et ne put réprimer un bâillement de fatigue.

— Je vais me coucher. Vous me réveillerez à midi et demi. Pour dîner, rien d’extraordinaire : Du bon lard salé. Il y a longtemps que j’en ai mangé. Renvoyez Lucien jusqu’à une heure cet après-midi.

Épuisé plus qu’il n’aurait voulu l’avouer, le lutteur ne tarda pas à s’endormir… Il dormit comme une bûche, d’un sommeil de plomb. De lui-même, quand midi sonna, il se réveilla. Il procéda rapidement à sa toilette, jeta un coup d’œil sur les journaux du matin, et alla s’installer dans la salle à manger. Il s’attabla et fit honneur au repas frugal, digne d’un Spartiate, qu’il avait commandé.

Arrivé au pinacle de la fortune, il avait conservé ses goûts d’enfant du peuple. Dans son appartement, il n’y avait rien de raffiné, rien de délicat. Les pièces où il vivait semblaient modelées sur sa personne. Les meubles étaient lourds, massifs, sans grâce. Sur les crédences, aucun bibelot. Aux murs, des gravures sur bois d’un de ses amis, artiste vigoureux, qui travaillait à larges coups… les quelques peintures appendues aux murailles portaient la même caractéristique. C’étaient des paysages âpres, tourmentés ; ou bien quelques études de tête signées : Jules Boivin, le peintre moderne qu’on a baptisé le Rodin de la peinture.

Le lutteur venait à peine de terminer son dîner que la mère Durand l’avertit que l’auto l’attendait.

— C’est bien ! j’y vais…

— Où dois-je vous conduire ? demanda le chauffeur.

— Au bureau.

Victor Duval avait fait l’acquisition au printemps d’un magnifique touring Rolls-Royce. Quelque fois, il le conduisait lui-même. Les dimanches, quand il était libre, son plus grand plaisir était de se mettre au volant, de choisir une route peu fréquentée. Et là, de rouler à une vitesse effrénée. La conquête de la route, alors que l’air criait de rage d’être fendu si vitement, que le vent lui fouettait la figure et que le moteur puissant grondait, lui faisait éprouver une volupté âcre qui le grisait. Il y avait un risque à courir… et cela le charmait… Il s’acharnait à vaincre l’espace comme à la poursuite d’une chimère. Le soir, il s’arrêtait chez un cultivateur pour souper, reprenait sa place sur le siège d’arrière et laissait à Lucien de le ramener au logis. Il était reposé, et se sentait l’esprit plus lucide de s’être débarrassé momentanément du tracas coutumier des affaires.

Comme les rues étaient encombrées de voitures à cette heure de la journée, et dans ce quartier de la ville où Duval avait ses bureaux, Lucien dut aller lentement. Cela permit au financier de constater combien il était connu. Des gens le montraient du doigt et il en surprenait qui l’examinaient attentivement, presqu’avec respect.

Il n’était plus le jeune homme frais émolu de son village, et qui rasait les murailles honteux de son pauvre accoutrement. Il était maintenant l’homme du jour : la personnalité en vedette, sur qui se concentre l’attention de la masse.

Devant son bureau, rue Ste-Catherine Ouest, quelques reporters accompagnés de photographes le guettaient depuis le matin. Il y avait jusqu’au représentant d’une compagnie de cinéma.

Amusé, il condescendit à poser devant le caméra. Il éconduisit les reporters en leur promettant une communication par écrit. Il avait peur de ces interviews pris et donnés à la hâte où souvent la pensée est dénaturée. D’autre part, il avait trop conscience de l’influence de la presse pour s’en aliéner les représentants. À chaque occasion importante, il faisait préparer par son secrétaire les notes qu’il voulait voir publiées et les remettait aux reporters eux-mêmes. Ceux-ci ne demandaient pas mieux, d’autant plus que le financier envoyait un communiqué différent à chaque journal.

Il entra dans son bureau. C’était une pièce immense, avec, au centre, une table massive de douze pieds de longueur, toute en noyer noir. La boiserie aussi était en noyer noir. Aucun ornement. Tout était sévère et rigide. À part la table, il n’y avait, comme meubles, qu’un fauteuil et deux chaises, une dizaine de vaisseaux sous globe et une mappe du Canada étendue sur un chevalet. La mappe était toute jalonnée d’indications diverses, d’une multitude de petits drapeaux et de bateaux métalliques fixés sur des punaises. À peine entré, Victor Duval appuya du doigt sur la sonnette électrique.

Un jeune homme entra.

— Il n’est venu personne ce matin ?

— Une infinité de gens. La plupart pour vous féliciter. Aussi une femme qui s’est présentée à deux reprises.

— Jeune ?

— Je ne pourrais dire. Elle était voilée. Elle a beaucoup insisté pour vous voir.

— A-t-elle dit qu’elle reviendrait ?

— Elle doit vous appeler au téléphone cet après-midi.

— Bien ! Apportez-moi le courrier et dites au gérant-général que je veux le voir.

On lui remit une liasse de dépêches. C’étaient des télégrammes et des câblogrammes et qui le félicitaient de son succès. Il y en avait de toutes sortes, de discrets, de sobres, d’enthousiastes, de flatteurs.

Pendant qu’il les parcourait, le gérant-général entra. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, nerveux et maigre. Il avait des yeux vifs sous le lorgnon, des petits yeux clignotants et humides…

— Mes félicitations, monsieur Duval, fit-il en tendant la main.

— Comment, vous aussi, Gingras. Faites-m’en grâce, voulez-vous ? J’en suis ahuri. Asseyez-vous là, devant moi, et regardez-moi bien, comme cela, droit dans les yeux. Pouvez-vous soutenir mon regard quand il est direct comme celui que je vous lance et qu’il vous fouille jusqu’au fond de l’âme. Regardez-moi, vous dis-je. Soyez franc.

Duval se tut, fixant sur son vis-à-vis ses yeux gris, durs et perçants comme l’acier dont ils avaient l’éclat.

Au bout de quelques secondes, il dit simplement :

— C’est très bien ! À partir de la semaine prochaine, vous n’êtes plus à mon emploi. La pâleur couvrit les joues du gérant-général. Il demeura comme figé à son siège. Il demanda, la voix blanche :

— Pourquoi agissez-vous ainsi Monsieur Duval ?

— Pourquoi ? Vous le savez comme moi. Vous m’avez vendu à mes ennemis. Vous trahissiez mes secrets, sans vergogne. Sans votre petit manège que j’ignorais, parce que j’avais confiance en vous, la fusion se serait faite aisément… très aisément même… Les directeurs de la Fluviale instruits de mes intentions véritables, j’ai dû enlever la place par ruse et par force. Sans cela… En tous les cas, ceci est du domaine du passé. Je regrette pour vous cette défaillance. Vous avez été un employé modèle, compétent… Vous avez trop ambitionné vous avez tout perdu. Tant pis.

Il prononça sans paroles sans une intonation plus haute que l’autre, lentement, sans colère, sans animosité, sans parti pris.

— Maintenant, continua-t-il, avouez que c’est vrai.

— C’est vrai.

— Votre motif pour agir ainsi ?

— Besoin d’argent.

— Je vous paie pourtant, en salaire, le joli montant de $15 000 par année. Vous ne pouvez pas vivre avec cela.

— Je pourrais vivre à moins. Mais ma situation avec ses exigences, les caprices de ma femme qui vit dans un luxe trop grand pour moi, mon fils qui gaspille…

— Et qu’allez-vous faire à présent ?

— Je ne sais pas. Je suis vieux, habitué à un train de vie… Je ne vois pas d’autre issue que de m’expatrier… essayer de refaire ma vie…

— Bien…

Le « lutteur » fit quelques pas dans le bureau…

— Gingras, continua-t-il, je vois que vous êtes un homme d’énergie ! Je vous en félicite. Je vais porter votre salaire à $18 000 par année. Vous conserverez vos fonctions… Non… ne me remerciez pas… Vous trouvez ma manière d’agir un peu étrange… Elle le parait. Vous avez été franc avec moi. Vous vous êtes montré un homme en reconnaissant votre faute. Le découragement ne vous abat point. Les hommes véritables sont si rares que lorsque j’en rencontre un je le prends à mon emploi et le garde coûte que coûte. Seulement je vous avertis de ne pas recommencer. Cette fois, je serai sans pitié ; ce sera la prison.

Le gérant-général alla pour saisir la main de son patron… celui-ci l’arrêta :

— Je vous ai dit que je veux pas de remerciements, cela suffit. Maintenant, allez !

Le « Lutteur » possédait un fonds rare de psychologie. Il savait qu’en agissant comme il venait, il se faisait de Gingras une créature dévouée, prête à se faire tuer pour lui. Et puis c’était un bon homme, et dont il se serait privé difficilement. Prêt à pardonner, il avait tenu auparavant à “prendre la mesure” de son homme… Son expérience était concluante.

Le téléphone sonna.

Victor Duval prit le récepteur.

— Allo ! dit-il du ton bref qui lui était habituel quand il traitait d’affaires.

Il passa sur sa figure comme un voile qui obscurcit son regard ; il respira profondément sentant l’air soudain lui manquer.

— C’est moi-même !… Qui ?… oui… Ça va bien… attendez un instant que je ferme la fenêtre. Il y a tellement de bruit que j’entends à peine.

Ce n’était là qu’un prétexte. Il voulait se remettre de son trouble et recouvrer sa pleine possession d’esprit. Il fit quelques pas dans la pièce, les deux mains tordues derrière le dos. À voir la contraction de ses traits nul n’aurait douté de l’émotion qui le tenaillait. Vite, cependant, il retrouva sa maîtrise de lui-même et retourna à sa conversation interrompue.

— Madame LeMoyne ?… Ah oui !… attendez un peu… Il me semble en effet vous avoir déjà rencontré… Comment ?… c’est cela… J’avais tellement peu accordé d’importance à ces faits qu’il est justifiable que ma mémoire soit courte…

Il était ironique à présent, voire cynique. Il avait quelque chose de méchant dans le regard et dans la voix. Ses paupières se plissaient sur ses yeux pour les rendre plus perçants…

— Si je peux vous recevoir ?… Je ne sais pas… voyez-vous, je suis très occupé… La vie d’un homme ?… De qui ?… votre mari ?… Qu’est-ce que cela peut me faire ?… Qu’il n’aille pas se tuer, ce serait une folie… franchement cela me ferait de la peine… a-t-il pleuré le cher enfant ?… Heureusement vous étiez là pour le consoler… Brute ? moi. Pas de gros mots, madame ! Je vais raccrocher… À la bonne heure ! Je vous aime comme cela, douce, soumise… n’est-ce pas que la vie est drôle, qu’elle nous ménage des surprises… votre voix est altérée… J’aimerais vous voir, là… suppliante, mendiante, à mes genoux… comme… c’est cruel ? Mais non ! Comment ? Je suis ignoble… un jour… vous l’étiez.

Et tout à coup sa voix s’étrangla… il balbutia :

— Soit ! Demain, si vous me le permettez, nous dînerons ensemble… Je vous écouterai… C’est vrai… Il y a bien dix ans que je ne vous ai vue ?… Vous m’invitiez ?… je n’ai pas voulu avant d’avoir…

Et soudain, avec une douceur et une ferveur dans la voix dont on l’eut cru incapable, il murmura : Bonsoir, Germaine, vous que j’avais espéré un jour appeler : « Ma Germaine »… Il raccrocha le récepteur et demeura longtemps, les yeux clos, le front appuyé dans la paume de sa main droite…

Ce qui venait de se passer en lui ? Une foule de sentiments, divers, complexes, l’avaient envahi qu’il ne put contrôler… un peu de pitié venait de s’infiltrer en ce cœur d’homme que tous croyaient de pierre… presqu’un remords… un regret à coup sûr de la satisfaction trop éclatante exigée d’une blessure lointaine d’amour propre… un peu d’énervement aussi… pas beaucoup… Une hâte du lendemain, mêlée de peur… Revoir après dix ans celle que jamais depuis ce temps il n’avait voulu rencontrer… la revoir à sa merci, domptée, presqu’à ses genoux… la revoir suppliante à son tour elle qu’un jour il avait suppliée… une affre le secoua…

Si LeMoyne se suicidait ?

Et après ? Le beau malheur ! Non ! C’est lui, lui seul qui en porterait le poids… Pourtant, s’il disparaissait !… Un sourire cruel effleura ses lèvres, qui disparut aussitôt.

Il prit l’appareil téléphonique, donna un numéro à la Centrale et attendit.

Il reconnut au bout du fil, la même voix de tantôt.

Il eut envie de raccrocher… mais n’en fit rien.

— C’est Victor Duval qui parle. Mon auto ira vous prendre chez vous demain à midi… D’ici là soyez sans crainte… Je crois pouvoir vous rendre le service que je vous soupçonne d’exiger… À demain.

Ce fut tout. Il avait recouvré la maîtrise ! de lui-même. Maintenant, il était plus léger, plus dispos… L’émotion était disparue que lui avait causé le timbre clair de la voix fraîche encore. Cette voix l’avait attendri un peu ; il avait cessé pour un instant d’être la brute humaine, la brute intelligente, qui n’a pas d’âme, qui n’a pas de cœur, qui n’a qu’un cerveau implacablement appliqué aux affaires.

Dans l’entourage du « lutteur » tous le craignaient à cause de sa froideur. Tout d’une pièce, parlant peu, pas communicatif il ne riait jamais et conservait en toute occasion son impassibilité déconcertante.

Lui-même s’étonnait d’avoir été la proie de sentiments qu’il méprisait. Il les attribua à la fatigue et à l’exaltation d’un triomphe récent qui l’avait rendu plus émotif. Se levant, il appuya sur le bouton électrique.

Le même jeune homme de tantôt apparut à nouveau.

— Lucien est-il dans l’antichambre ?

— Non, monsieur, il attend dans l’auto.

— Dites à Gingras que je serai absent une semaine. Je lui laisse le soin de mes affaires.

Il n’était pas fâché de laisser voir au gérant qu’il lui avait redonné sa confiance. Celui-ci déploierait au travail d’autant plus d’énergie qu’il avait à se faire pardonner.

Il prit son chapeau et, avant de quitter le bureau, alluma l’un de ces cigares longs et noirs fabriqués spécialement pour lui et que personne autre ne fumaient tant ils étaient forts, entêtants et acres.

En passant dans l’antichambre, il dit à l’une des sténographes, une jolie blonde aux cheveux frisés et qui regardait le patron chaque fois, avec des yeux brillants de fièvre :

— Vous avertirez mon secrétaire, Mlle Thérèse, de préparer un communiqué pour les journaux. Elle sait à quoi s’en tenir. La jeune fille balbutia une vague réponse, et Victor Duval, sortit du bureau pendant que tous les regards l’accompagnaient jusqu’à la porte.

Lucien, en le voyant, sauta vivement de son siège. Il ouvrit la porte de il’auto, porta militairement la main droite à la visière de sa casquette en chauffeur bien stylé, et retourna prendre sa place au volant.

— Où vais-je vous conduire ?

— Au quai Patricia où sont amarrés les vapeurs de la Fluviale…

Il était près de cinq heures de l’après-midi.

L’ouest de la rue Ste-Catherine fourmillait de femmes qui venaient de magasiner, créatures de tout âge et de toutes conditions et dont les emplettes à faire constituent un prétexte pour quitter le logis. Il y avait également d’autres promeneuses dont le but unique, en déambulant sur les trottoirs se résumait à faire admirer leurs toilettes. Elles se rendaient soit chez les pâtissiers soit dans les hôtels fashionnables accomplir cette importante fonction de la vie d’une jeune femme : prendre le thé.

Le lutteur les regardait défiler et se surprenait parfois à rêver à la douceur de la maison qu’un sourire féminin enjolive et égayé.

Au port, les lourds camions passaient, ébranlant la chaussée. Ils étaient chargés à leur capacité, lies trains entiers entraient et sortaient des hangars immenses. Des grues métalliques fouillaient le ventre des paquebots pour en vider les entrailles. Ceux-ci ressemblaient à des poissons géants flottant à la surface de l’eau.

Le quai Patricia avançait en plein fleuve. De chaque côté les vaisseaux-palais de la Fluviale étaient amarrés. Ils étaient tons de couleurs uniforme : chocolat et blanc. De quelques-uns, qui s’appareillaient à lever l’ancre, une fumée s’élevait qui tachait de gris ou de blanc le bleu ardent du ciel.

— Descendez-vous quelque part, monsieur Duval ?

— Non ! Faites le tour du quai et retournez chez moi.

C’était un caprice que cette visite au port. Il l’accomplissait pour la joie orgueilleuse du propriétaire qui contemple son bien. Uniquement. Il l’éprouvait avec intensité cette joie, en se disant mentalement, devant chaque unité : « Ceci est en moi ».

Après s’être débarrassé de ses vêtements de ville et avoir revêtu une robe de chambre en soie noire, Victor Duval, une fois chez lui, appela sa ménagère.

— S’il vient quelqu’un pour moi, je n’y suis pas. Si l’on m’appelle au téléphone, faites la même réponse… Mon courrier est-il dans le bureau ?

— Il est sur votre table.

En effet plusieurs enveloppes traînaient sur la table. Il les parcourut sans les décacheter sauf deux auxquelles il s’arrêta. L’une était de son frère Albert. Il la décacheta. Encore la même chose : demande d’argent, récriminations sur l’état peu prospère de ses finances.

Le financier frappa du poing sur la table. Il sembla agacé.

— Pourtant ! je leur ai dit de ne plus me badrer.

Il prit une feuille de papier, traça quelques mots, sortit son carnet de chèques, en remplit l’un qu’il signa déposa le tout dans une enveloppe.

— Cette fois, c’est la dernière pensa-t-il. Qu’ils fassent comme moi au lieu de m’envier.

If autre lettre était signée Pierrette : lettre timide, candide qui amena sur ses traits une expression moins dure.

Pour narguer une certaine grande dame qui l’avait dédaigné, qui s’était moquée de lui, alors qu’il était pauvre, Victor Duval, il y a quelques années, avait fait instruire une jeune fille de cultivateurs pauvres qui habitaient non loin de ses parents. Il avait l’intention d’en faire sa femme, la femme la plus adulée, la plus comblée, devant qui Montréal, tout Montréal, et Québec tout Québec s’inclinerait parce qu’elle serait Madame Victor Duval et qu’elle aurait beaucoup d’argent. Cette perspective lui réchauffait je cœur de voir toutes ses grandes dames pédantes, vaniteuses et snobs faire la courbette devant Pierrette Potvin, la fille d’Hector Potvin, petit habitant du quatrième rang. Il se délectait à la pensée d’imposer la première venue, et cela pour les humilier à toutes ces personnes fières et entichées de leur rang social.

Mais quand Pierrette est revenue du couvent, ses études terminées, elle était transfigurée. Elle s’était affinée. Son goût s’était développé, sa culture s’était étendue. Il eut peur de finir par l’aimer. Dans son for intérieur il croyait ou plutôt s’ingéniait à croire qu’une femme puisse aimer avec désintéressement, sincèrement… comme… lui aimerait… s’il pouvait aimer. Pierrette qui avait maintenant vingt-deux ans lui écrivait régulièrement, de belles lettres naïves, tendres, délicates où par des allusions discrètes, elle trouvait moyen de le remercier chaque fois de tout ce qu’elle lui devait. On avait dit au lutteur qu’elle l’aimait, qu’elle serait pour lui l’idéale… il n’en voulait rien croire et n’en continuait pas moins de lire avec un plaisir chaque fois plus grand les relations qu’elle lui faisait de son existence calme…

Il parcourut sa lettre, qu’il froissa et jeta au panier ainsi qu’il faisait de sa correspondance. Mais il lui vint une idée qu’il caressa… et qu’il rejeta… pour la reprendre et la rejeter à nouveau.

Dans un tiroir de son secrétaire, il y avait une boîte en acajou fermée à clef. Il la prit, l’ouvrit. Un parfum affadi par les années s’en dégagea. Il y avait dans cette boîte ou plutôt ce coffre, pour tout trésor, deux paquets de lettres attachées ensemble par un ruban. Les unes étaient mauves. Les autres blanches.

Il les étala sur la table. À l’aide de ces documents, il continua la représentation de la veille. Ce furent d’autres scènes qui se déroulèrent devant lui, non plus celles plutôt monotones de son enfance, mais celles mouvementées, captivantes de sa jeunesse aventureuse et tourmentée.

Du passé encore proche, des années, des mois et des jours reculèrent. Il les revécut.