Le massacre de Lachine/3

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Edouard Garand (p. 11-13).

CHAPITRE III

LA COURSE TERRIBLE


La matinée du jour qui suivit les événements décrits dans les deux précédents chapitres avait été réservée par le chef des Abénaquis pour la torture préliminaire de son prisonnier. Le chef huron allait être forcé de faire la course terrible, formidable épreuve que tout prisonnier sauvage devait subir avant de périr sur le bûcher. Cette coutume barbare existait chez toutes les nations sauvages, et l’importance que l’on attachait à cette première épreuve était en raison de la position et de la réputation du prisonnier. D’après une tradition répandue chez les colons, un blanc, au début de la colonie, avait victorieusement subi l’épreuve et échappé à ses ennemis, rangés sur deux rangs, entre lesquels il avait dû passer, non sans emporter dans la tombe les marques terribles du couteau et du tomahawk. Mais, règle générale, il était presque impossible d’échapper, et la victime, avant d’être arrivée au milieu de sa course, était tellement meurtrie qu’elle tombait épuisée et insensible, et, dans cet état, on l’emportait sur le bûcher.


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Il agita en l’air la chevelure sanglante de son ennemi.

Depuis le moment où il avait été emmené de la salle du conseil par le Serpent et sa bande, le chef huron avait été observé de près par des yeux auxquels la perspective d’une prochaine vengeance donnait un air farouche. Arrivé à sa destination qui était le wigwam de son ennemi le Serpent, on lui lia les bras derrière le dos avec de fortes courroies faites de peau de cerf non tannées. Ses jambes furent attachées de la même manière. Une garde de douze sauvages, chacun armé d’un couteau et d’un tomahawk, entourait le Huron ; cette garde était relevée toutes les trois heures. Il y avait aussi à l’intérieur du wigwam, un piquet de soldats français chargés de veiller à ce qu’on ne fit pas au prisonnier d’insultes inutiles.

Deux heures environ après le lever du soleil, toute la population du village abénaquis se mit en mouvement pour se rendre à une clairière, longue d’environ cinq arpents, entre le fort et le lac Ontario. C’était l’endroit choisi pour la « course terrible » ; là se rendaient des vieillards courbés par l’âge — des sauvagesses aux cheveux gris, édentées, hideuses — des sauvagesses plus jeunes se faisant aussi une fête de cette scène de vengeance — des guerriers silencieux dans leur cruauté résolue, des enfants des deux sexes et une multitude de chiens affamés, semblables à des loups et faisant retentir la forêt de leurs aboiements.

La garnison du fort était aussi en mouvement. Plusieurs soldats étaient sortis du fort, mais ils avaient pris la précaution d’emporter leurs armes. L’officier de service était le lieut. de Belmont, qui connaissait bien les mœurs des sauvages et savait qu’en pareilles circonstances, lorsque leurs instincts farouches étaient soulevés, un blanc sans armes n’était pas plus en sûreté auprès d’eux que près du tigre qui a goûté le sang.

Le Serpent, avec une dextérité qui dénotait une grande expérience, rangea les Abénaquis sur deux lignes parallèles. Ces lignes commençant à environ trente verges de la porte du fort, se terminaient près du centre d’une clairière, ayant une couple d’arpents carrés et couverte de souches d’arbres abattus l’année précédente. Le Serpent avait son but en faisant aboutir la ligne sur ce terrain encombré. Il savait que le Huron était le meilleur coureur du Canada, et craignait qu’il n’arrivât au bout des lignes à peu près sain et sauf ; alors, se trouvant en rase campagne, il aurait pu s’échapper. Mais avec cette précaution, en supposant même que, grâce à son agilité extraordinaire, il arrivât sain et sauf au bout des rangs ennemis, il se trouverait au milieu des souches et des arbres abattus et l’on pourrait l’entourer sans difficulté, ou du moins lui envoyer, à coup sûr, une balle ou une flèche.

Chaque individu des deux lignes était muni d’une arme : les hommes avaient des couteaux ou des tomahawks, les femmes des couteaux attachés au bout de perches, les enfants des bâtons pointus. Il semblait presque impossible qu’un être vivant pût marcher l’espace de deux verges dans cette avenue d’ennemis en garde, sans être haché en morceaux.

Le Serpent ayant pris toutes ces dispositions, jeta un regard tout le long des lignes et s’étant convaincu que le chef huron n’avait aucune chance d’échapper, il ordonna à quelques-uns de ses hommes de l’amener.

Au bout de quelques minutes, le prisonnier fit son apparition sur la scène et fut reçu par les cris féroces des Abénaquis. Il n’y répondit que par un regard de mépris, et on put l’entendre prononcer d’une voix concentrée les mots de « chiens et lâches ».

Il fut amené à la tête des lignes où l’on détacha les courroies qui lui liaient les bras derrière le dos. Quand il se sentit libre, il ouvrit le collet de son habit de chasse et respira à pleins poumons l’air frais du matin. Puis se dressant de toute sa hauteur, il examina les lignes pour voir où elles se terminaient. Quand il se fut assuré qu’elles aboutissaient parmi les souches de la clairière, le désappointement lui fit froncer les sourcils, mais cela ne dura qu’un instant.

Tout à coup, se tournant vers Le Serpent, il lui dit : « Chien d’Abénaquis, je suis prêt. » Le Serpent poussa un cri perçant et prolongé auquel répondit toute la tribu, et en même temps toutes les armes furent levées.

La tête rejetée en arrière, la poitrine et le genou gauche en avant, le Huron semblait prêt à prendre son élan, quand, tout à coup, montrant la forêt de sa main gauche, il s’écria : « Voyez ! voyez ! » Tous les regards se tournèrent vers le point indiqué. Dans un instant, le chef Huron, prompt comme la pensée, avait arraché la massue des mains de l’Abénaquis se trouvant le plus près de lui, et s’élança au milieu des rangs ennemis avec la rapidité du vent. Les sauvages, surpris de ce mouvement, s’efforcèrent de lui porter des coups, mais presque tous en vain. Il arrivait presqu’à la clairière, lorsqu’un cri terrible vint frapper ses oreilles. Dans un instant, des Abénaquis, cachés derrière les souches, s’étaient levés et l’ajustaient avec leurs mousquets. En avançant, il marchait à une mort certaine ; s’il restait immobile, c’était la mort également, car les ennemis avaient fermé leurs rangs derrière lui et formaient un demi-cercle d’où il ne pouvait sortir. Il résolut de se diriger vers le Fort.

Une volée de balles fut tirée par les Abénaquis de la clairière, mais elles passèrent au-dessus de sa tête. Il constata ensuite qu’un parti ennemi voulait l’empêcher d’atteindre le Fort en droite ligne. Sa seule chance était de faire un circuit rapide par la droite des assaillants, et d’atteindre la porte avant eux en courant à toute vitesse. Dans sa position, il n’y avait pas d’issue pour atteindre la forêt, car une palissade de douze pieds de haut entourait le Fort de tous côtés. S’élançant à droite avec la vitesse d’un cerf, il tourna la ligne des sauvages et se dirigea vers la porte. Mais, jetant un regard en arrière, il vit qu’il était poursuivi de près par le meilleur coureur des Abénaquis. Cet homme avait l’avantage des troupes fraîches sur le Huron, qui venait de parcourir plus d’un mille et avait reçu plusieurs coups violents dans sa course le long des rangs ennemis. Cet Abénaquis était suivi à une distance de vingt verges par le Serpent et son frère, deux bons coureurs. Mais le Huron gardait son avance sur le premier des trois coureurs, et aux cris des sauvages et aux applaudissements des soldats français, spectateurs de cette scène terrible, il était arrivé à dix verges de la porte du Fort, lorsqu’il butta contre une souche cachée par les longues herbes, tomba violemment et resta une couple de secondes à terre, comme insensible. Le gros des Abénaquis voyant le Huron poursuivi par le meilleur coureur de leur tribu, et leur chef et son frère — certains d’ailleurs que quand même le prisonnier arriverait an Fort il leur serait rendu, les Abénaquis avaient abandonné la poursuite et poussèrent un cri de triomphe quand ils virent leur ennemi à terre. Mais ce fut une courte joie. Le Huron était debout avant que l’Abénaquis l’eût rejoint. Au grand étonnement de tous, au lieu de continuer sa course, il se retourna vers son ennemi. Ce mouvement semblait insensé, car le Huron n’avait qu’un bâton et l’Abénaquis avait son tomahawk et son couteau. Se rejetant en arrière, tout le poids de son corps portant sur la jambe gauche, le Huron attendit fermement l’attaque. Les soldats du Fort, bien que persuadé que la lutte allait se terminer par la mort du chef Huron, ne purent s’empêcher d’applaudir chaleureusement. L’Abénaquis s’approcha et s’élança de toute sa force vers le Huron avec son tomahawk à la main et menaçant d’un coup terrible la tête de son adversaire. Mais le Huron s’était jeté de côté, et avant que l’Abénaquis eût pu se préparer à frapper un autre coup, le Huron lui avait brisé le crâne d’un coup de bâton. Se penchant sur son ennemi insensible, le vainqueur lui arracha le couteau et le tomahawk. Cela fait, il scalpa l’Abénaquis malgré les cris furieux de toute la tribu qui maintenant se dirigeait en masse vers le Fort. Après avoir agité en l’air la chevelure sanglante de son ennemi, pour faire encore enrager davantage les Abénaquis, le Huron se préparait à faire face au Serpent et à son frère, lorsqu’une douzaine de soldats français le saisirent et l’emmenèrent au Fort. Mais avant de franchir le seuil, il parvint à dégager son bras droit et, d’une main sûre, lança son tomahawk au Serpent, qui le reçut en pleine poitrine et tomba comme une masse de plomb. « Ha ! ha ! s’écria le chef huron, c’est la seconde fois que j’atteins le Serpent, la troisième fois ce sera pour lui la mort. »

Puis le guerrier huron franchit le seuil de la porte qui se referma derrière lui : il était, pour le moment, hors des atteintes de ses ennemis.