Le massacre de Lachine/5

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Edouard Garand (p. 17-20).

CHAPITRE V

SACRIFICE


En quittant le fort, Isanta, accompagnée de Tambour et sans dire un mot à son compagnon, se dirigea en droite ligne vers le camp des Abénaquis. Ce camp était établi dans un bouquet d’arbres en dehors de la palissade du fort, en face du lac. Tambour pouvait à peine suivre sa compagne qui glissait, pour ainsi dire, dans les broussailles et entre les arbres abattus qui couvraient l’espace qui séparait le fort du camp des Abénaquis. Il la questionna plusieurs fois sur l’objet de sa course, mais ne put en obtenir d’autre réponse que celle-ci : « Je vais sauver mon frère ! »

Bientôt, Isanta et Tambour entraient au camp. La première fut immédiatement entourée d’un groupe de femmes qui l’aimaient toutes. De son côté, Tambour fut bien accueilli par les braves. Ils le connaissaient tous et le regardaient comme le plus grand médecin parmi les Français. Il leur avait donné des preuves fréquentes de son habileté en chirurgie, et les opérations que Tambour avait pratiquées tenaient, pour eux, du miracle. Mais bien que les Abénaquis fussent surpris de l’apparition d’Isanta et de Tambour au milieu d’eux, ils ne manifestèrent point leur étonnement. Avec le flegme particulier à leur race, ils attendirent des explications.

La Huronne parla la première : « Montrez-moi, dit-elle, le wigwam du Serpent. »

Cette fois les sauvages se regardèrent avec surprise. Mais nul ne fut plus surpris que Tambour. N’en croyant pas ses oreilles, il demanda avec le plus grand étonnement :

« N’êtes-vous venue ici que pour voir le Serpent ? »

— Je suis venue, dit-elle, à voix basse, pour sauver mon frère.

— Je crains, Isanta, que vous n’ayez fait une course inutile.

— Si M. Tambour a peur, il peut s’en retourner.

— Peur de qui ? peur de quoi ? répliqua Tambour d’un ton agité. Si cela vous faisait plaisir, Isanta, de voir mourir ce misérable Serpent, je vais le provoquer tout de suite et l’étendre mort à mes pieds, quitte à être ensuite mis en pièces moi-même par les Abénaquis irrités.

— J’ai peur que vous ne gâtiez tout par votre violence, reprit la jeune fille. Mais, promettez-moi de vous contenir et de m’aider ainsi à sauver mon frère, ou bien je m’en retourne et vous tiendrai responsable de sa mort.

— Je le promets, répondit Tambour, mais j’espère que le Serpent ne poussera pas ses provocations trop loin.

— L’une de vous, mes sœurs, dit Isanta en s’adressant aux femmes, voudrait-elle me conduire au wigwam du Serpent ? »

Une jeune et jolie sauvagesse offrit ses services. Quelques instants après, Isanta et son compagnon étaient sous la tente du chef abénaquis.

Ce personnage était assis à terre et occupé à aiguiser son tomahawk. Levant la tête, il regarda fièrement ses visiteurs, puis siffla avec force. À ce coup de sifflet, plusieurs Abénaquis armés entrèrent sous le wigwam.

Prenant alors la parole :

« Pourquoi la sœur du Rat et mon autre ennemi Tambour sont-ils venus au wigwam du Serpent !

— Pourquoi m’appelez-vous la sœur du Rat ? demanda Isanta. Ne m’avez-vous pas envoyé un de vos guerriers me dire que mon frère avait été pris par les Iroquois et mis à mort ?

— J’ai envoyé un de mes guerriers vous porter cette nouvelle, dit le Serpent du ton le plus calme. Mais pourquoi la sœur du Rat se plaindrait-elle ? Si son frère n’est pas mort aujourd’hui, il sera mort demain.

— Ainsi, le grand chef des Abénaquis n’a pas honte de mentir à une femme ?

— Ni à un homme. Le sage ment toujours ; les fous seuls disent la vérité.

— Mais pourquoi le Serpent a-t-il fait ce mensonge ?

— Je craignais que vous n’appreniez que le prisonnier est votre frère, et que vous ne fissiez demander sa liberté par le gouverneur. Mais maintenant il est trop tard.

— Et pourquoi est-il trop tard ? Le gouverneur est plus puissant que le Serpent et peut délivrer le Rat tout de suite. Le gouverneur est humain, mais le Serpent n’a jamais montré de pitié.

— Je dis à la sœur du chef huron qu’il est trop tard pour sauver son frère. Ce matin, il a tué Pied-de-Daim, le meilleur coureur de notre tribu. Le gouverneur a été très fâché d’apprendre sa mort, car il devait l’envoyer, au lever du soleil, pour espionner les Iroquois. Il n’y a pas plus d’une heure que le marquis a dit à M. de Callières, qui demandait sa grâce, que le prisonnier m’appartenait ».

Isanta frémit à ces paroles, mais elle reprit :

« Qui a conté cette histoire au Serpent ?

— Quelqu’un de bien informé ; un homme qui sait que vous le haïssez et sera content de vous voir souffrir pour votre frère.

— Est-ce le lieut. Vruze qui vous a dit cela ?

— Vous l’avez deviné. L’ami du Serpent, le lieut. Vruze m’a dit cela un instant avant votre arrivée.

— Une belle paire d’amis, observa Tambour, Satan et son héritier présomptif !

— Silence, dit Isanta, vous allez tout compromettre !

— Et maintenant, reprit le Serpent, qui a dit à Isanta que son frère avait été fait prisonnier hier ?

Avant que la Huronne pût répondre, Tambour interrompit :

— Je lui ai dit.

— Et pourquoi l’homme blanc se mêle-t-il de ses affaires ? demanda le Serpent d’un ton courroucé. A-t-il été repoussé par ses femmes qu’il cherche à se rapprocher de l’enfant de la forêt ? »

Le Français, bouillant de colère, s’écria d’une voix terrible :

« Le choix de l’homme blanc est libre. Mais il n’en est pas ainsi du Serpent. Le Serpent n’a pas d’épouse parce que les femmes de sa tribu ne veulent pas s’associer à celui qui ne peut montrer que des chevelures de femmes et d’enfants hurons. »

Le Serpent resta comme intimidé sous le fier regard de Tambour ; mais il ne manqua pas de s’apercevoir que celui-ci avait à moitié tiré son épée du fourreau, comme pour se préparer à tout événement. Les guerriers abénaquis et leur chef regardèrent Tambour avec une sorte de terreur. Le Serpent savait, en outre, que Tambour maniait parfaitement les armes ; il se souvenait que, pour débarrasser Isanta de ses attentions, Tambour lui avait arraché son tomahawk et lui aurait passé son épée à travers le corps, s’il n’eût pas pris la fuite.

Après une pause de quelques instants, le Serpent reprit :

« Je demanderai encore à la sœur du Huron pourquoi elle est venue au wigwam du chef des Abénaquis ? »

— Pour sauver la vie de son frère.

— C’est beaucoup demander. Mais le Serpent peut le sauver ; bien que le gouverneur, sans le consentement du Serpent, ne puisse pas le sauver.

— Le gouverneur n’est pas un Abénaquis, il est humain.

— Le gouverneur n’est pas fou. Il a besoin des Abénaquis, quand même ils seraient cinq fois plus nombreux, pour combattre les Iroquois. S’il met votre frère en liberté malgré moi, les Abénaquis ne l’aideront pas à combattre les Iroquois. Mais si je disais au gouverneur : « Je pardonne au prisonnier la mort de mes deux guerriers, et le coup qu’il m’a donné en pleine poitrine », votre frère serait immédiatement libre et irait rejoindre les siens.

— Et quelle rançon demande le chef des Abénaquis pour la vie de mon frère ? demanda la Huronne.

— Quelle rançon donnera sa sœur ?

— Écoutez-moi, interrompit Tambour, avant que la jeune fille eût le temps de répondre. — Serpent, dit-il, en prenant le ton de la conciliation, vous êtes un grand chef : l’Iroquois tremble à votre nom ; votre réputation s’étend des bords de la mer aux régions du couchant. Mais il vous faudrait l’uniforme d’un guerrier blanc pour paraître plus terrible à vos ennemis. Nous sommes tous les deux à peu près de la même taille. J’ai un uniforme que je n’ai porté qu’une seule fois et cela en présence de notre grand-père le roi de France. Il est superbe, tout couvert de broderies d’or ; avec cela vous auriez l’apparence du grand chef des guerriers blancs ; cet uniforme éblouirait vos ennemis et charmerait les yeux de vos amis ; la femme qui vous haïssait hier vous aimerait demain. Je vous donnerai cet uniforme si vous voulez libérer le chef huron. Je vous donnerai, en outre, une épée à poignée d’argent et cent louis d’or. Je vous indiquerai enfin la recette de la médecine qui fait friser les cheveux, et, à l’aide de cette médecine, vous serez le plus beau des chefs du Canada. Maintenant, Serpent, soyez sage. Acceptez ces présents pour lesquels les autres chefs donneraient leur main droite, mais que je n’offre qu’à vous. Libérez le prisonnier et vous aurez tous ces présents avant le coucher du soleil. »

Le Serpent répondit : « Le compagnon de la Huronne dit-il la vérité quand il me promet la recette de la médecine pour les cheveux ? »

Tambour, tout joyeux à l’idée que ses offres allaient être acceptées, répondit : « J’ai dit la vérité ; ces objets seront à vous. »

— Et qu’offre la sœur du chef huron ? demanda l’Abénaquis.

— Tout ce que j’ai, répondit Isanta avec émotion. M. de Callières m’a fait une dot de mille couronnes ; elle est à vous. Vous avez vu et admiré les bracelets d’or que Julie du Châtelet portait ; ils représentent votre emblème, le serpent ; ils m’ont été donnés, mais ils sont à vous. Vous avez souvent convoité le cheval noir que monte M. de Callières. Je le lui demanderai, il ne me le refusera pas et je vous le donnerai. En outre, Julie du Châtelet vous fera, pour l’amour de moi, d’autres présents plus riches encore. Voyons, Serpent, prouvez que vous avez le cœur d’un guerrier et acceptez la rançon. »

Les yeux du Serpent brûlèrent d’un éclat satanique, et montrant un couteau qu’il tenait à la main :

« La sœur du Huron sait-elle ce que je viens de faire avec ce couteau ? »

La jeune fille répondit en tremblant : « Ce couteau doit sans doute servir à combattre les Iroquois. Le Serpent est un guerrier sage, il sait avoir soin de ses armes.


Huot - Le massacre de Lachine, 1923 (page 21 crop).jpg
La réponse fut courte : « Je serai votre femme ! »

— Ce couteau ne doit pas servir à combattre les Iroquois, mais à taillader la peau de votre frère lorsque moi et mes braves nous l’aurons attaché sur le bûcher, demain », répondit l’Abénaquis avec une expression de satanique malice qui le rendait horrible à voir.

La Huronne demeura glacée de terreur.

« Monstre » ! s’écria Tambour en tirant son épée et faisant une passe rapide vers l’Abénaquis, lequel évita le coup en se jetant à terre pendant que ses guerriers, le tomahawk levé, s’élançaient entre le Français exaspéré et leur chef.

La Huronne arrêta le bras de son compagnon et le força de remettre l’épée au fourreau.

Pendant ce temps, le Serpent effrayé s’était relevé.

« Mécréant ! s’écria Tambour en lui montrant le poing. Je regrette de n’avoir point passé mon épée à travers ta carcasse de lâche ! Mais fais ranger de côté cette jeune fille et tes guerriers et ordonne-leur de se tenir tranquilles… je vais me battre sur le champ avec toi ;… et, pour t’engager au combat, qu’il soit convenu que si je te tue, tes guerriers pourront immédiatement me mettre à mort !

— Le Serpent ne combat que quand cela lui plaît, répondit le chef. Il ne se battra point avec le grand médecin français. »

Tambour allait répondre lorsqu’il fut interrompu par Isanta qui, s’adressant au chef d’un ton suppliant :

« Sûrement, dit-elle, le Serpent acceptera la rançon ? Il ne saurait refuser une femme ? »

L’Abénaquis répondit : « À midi, demain, nous mettrons à l’épreuve le courage du chef huron. D’abord, nous lui percerons les chairs avec des éclats de bois enflammés ; ensuite, avec des pinces, nous lui arracherons les ongles des pieds et des mains ; puis…

— Assez ! assez ! cria la jeune fille à l’agonie. Je ferai tous les sacrifices ; qu’exigez-vous ?

— Si vous voulez sauver le chef huron, il faut devenir ma femme. »

La jeune fille demeura silencieuse, mais Tambour ne put retenir un cri.

« Que dit la sœur du Huron ? » reprit le Serpent.

La jeune fille se tourna vers son compagnon comme pour lui demander un avis. Mais comme elle vit son émotion dont elle connaissait la cause, elle se contenta de dire : « Je ne vous demande pas d’avis, ce serait cruel. »

Tambour la comprit et répondit tristement : « Suivez l’impulsion de la nature, Isanta, et vous ferez bien.

— J’attends la réponse de la jeune fille », dit le Serpent.

La réponse fut courte : « Je serai votre femme ! »

Le chef eut un sourire horrible, et ne murmura qu’un mot : « Bien ! »

Tambour, regardant tristement sa compagne, lui dit : « Maintenant, partons ! »

Et, sans échanger une parole, la Huronne et Tambour traversèrent le camp des Abénaquis et se séparèrent à la porte du Fort.