Le monde des images/Conclusion

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Nouvelle Librairie Nationale (p. 239-250).

CONCLUSION

Nous voici arrivés au terme d’une étude, sans doute fort incomplète et imparfaite, (mais dégagée de tout système antérieur), concernant cet univers que l’homme porte en lui et qui s’appelle le monde des images. Cette étude, qui fait suite à l’Hérédo et sur plusieurs points le complète, n’est elle-même qu’un chapitre dans une série d’ouvrages, menée parallèlement à d’autres travaux, et visant un résultat pratique : la lutte, à l’aide de la volonté, contre les maux héréditaires. Il est clair qu’une telle lutte est impossible, sans une analyse préalable des forces intimes, qui serviront de point d’appui à cette volonté.

L’homme est un résumé de la nature et des rythmes de la nature, en accord complet avec ces rythmes sur certains points, en moindre accord sur d’autres, en désaccord complet et en résistance sur quelques-uns. Il semble être le résultat non d’une évolution lente, mais d’une involution soudaine, qui se transmet ensuite, par enroulements et déroulements successifs de sphères héréditaires, idéales et organiques ; les sphères idéales commandant et dirigeant les sphères organiques. Il n’est donc pas le produit de la nature, mais d’une force, supérieure à lui comme à la nature, et qui est le principe divin. Le miracle est à l’origine de la vie humaine. Bien loin que le miracle contredise l’intelligible, il a ouvert ses possibilités infinies à l’intelligence. Grâce à lui, l’intelligence humaine n’a pas plus de limites imaginatives que n’en a le ciel étoilé.

Mais elle a, cette intelligence, des limites verbales, que la compréhension ne peut franchir, sans se perdre dans les profondeurs désertiques de l’inexprimé. À chaque émotion un peu vive, à chaque pensée un peu haute ou complexe, chacun de nous sent en lui ces limites verbales, et l’abîme adjacent du silence, du geste, ou du cri.

L’intelligence humaine se manifeste en images, elles-mêmes faisant partie de personimages ou hérédofigures, sphères mi-idéales, mi-organiques, qui gravitent à l’intérieur de l’homme, autour du soi, comme les planètes autour du soleil. Certaines parties de ces sphères sont involuées en formes verbales, de telle sorte que le langage humain est une image au second degré, ou l’involution d’une involution. Les mots gravitent avec les images.

La mémoire héréditaire assure la continuité de l’espèce humaine. Elle est fécondée par la mémoire immédiate de la sensation individuelle, comme l’ovule touché et pénétré par l’élément mâle. Cette fécondation assure toutes les fonctions et créations humaines, depuis le simple réflexe jusqu’à la conception littéraire et philosophique.

C’est ainsi que les chefs-d’œuvre littéraires, émanations directes de personnalités abondamment pourvues d’images et qui s’en délivrent par le style, peuvent être considérée comme des expériences psycho-organiques de premier ordre, comme autant de clés de l’esprit-corps. La critique véritable apparaît donc telle qu’une clinique des âmes et des tempéraments. Il est possible, à l’aide des drames de Shakespeare, de Corneille, de Racine, des fables de La Fontaine, des pensées de Pascal, de reconstruire l’individualité de Shakespeare, de Corneille, de Racine, de La fontaine, et de Pascal, avec une exactitude très approchée. Cette individualité est inscrite dans leurs ouvrages, comme l’accent de la voix est dans la parole écrite on imprimée. Il s’agit de la reconstituer rationnellement.

La résistance de l’homme à la nature et à l’involution de la nature en lui est figurée dans la volonté, émanation du soi et principe d’énergie créatrice. La volonté agit sur les sphères psychiques et sur leurs prolongements organiques, notamment sur les musculaires, qui sont comme les courroies de transmission de nos images au monde extérieur. La parole résulte de la mise en mouvement des muscles du larynx par les images des mots ; l’écriture, de la mise en mouvement des muscles et fibrilles musculaires de la main par ces mêmes images. C’est pourquoi l’hérédité agit si vivement sur la parole et aussi sur l’écriture modifiant et transformant celle-ci ou celle-là, selon les personimages dominantes, et dont la domination change au cours de l’existence. Il en est de même des expressions du visage et de l’intensité du regard, de la forme du geste et du cri articulé. L’imagination, mue par la raison, ouvre à l’homme les sciences, qui lui permettent de percer les secrets de la nature, participant à sa substance, et il ne fait ainsi, la plupart du temps, que se retrouver, puis s’oublier à nouveau lui-même. L’alchimie est à l’origine de la chimie ; l’astrologie à l’origine de l’astronomie ; le calcul superstitieux des chances à l’origine de l’arithmétique et de l’algèbre ; la consultation musculaire des entrailles des victimes à l’origine de l’anatomie autopsiale ; la recherche des Simples à l’origine de la botanique, etc… Mais s’il est vrai que ces sciences se précisent et s’étendent en s’éloignant de l’homme, il est malheureusement vrai aussi qu elles s’appauvrissent en substance humaine et deviennent ainsi plus statiques que dynamiques. Elles passent de l’action à la spéculation, ce qui est le premier degré du dessèchement, et plus elles deviennent indifférentes, plus elles peuvent aisément se retourner contre l’homme et l’écraser.

Ici encore la résistance de l’homme est dans sa volonté active et bienfaisante. S’il se sent libre, de cette liberté intérieure qui est l’émanation essentielle du soi, il contrebattra les forces issues de ce qui s’inscrit en lui de la nature. Sinon il s’abandonnera et disparaîtra, broyé par les enfants, devenus homicides, de ses images. La Providence entend que jusqu’au bout il demeure le maître de ses destinées. Il n’est donc pas de dogme plus faux que celui du progrès indéfini de l’homme, que celui de la science toujours bienfaisante. L’homme est soumis à des régressions, à des stagnations, qui tiennent à des troubles et à des accidents dans la gravitation de ses images, ainsi qu’à l’affaiblissement du soi. Certaines idées absurdes, issues d’hérédofigures funestes, peuvent prendre tout à coup (par le retentissement înterhumain et la communion partielle des hommes porteurs de ces images, à une époque donnée), une importance extraordinaire et catastrophique. D’autres idées fausses, moins violentes, tout aussi nocives, peuvent s’infiltrer lentement dans la connaissance et tout retarder. Enfin nous venons de voir que la science, détachée de l’homme et devenue indifférente à l’homme, peut aussi se retourner contre lui et le blesser cruellement, à la façon d’une boîte de coutellerie ou de poisons, mise entre les mains d’un enfant. Brunetière avait parfaitement tort de nier ou de contester l’importance primordiale de la science, qui est, après le mot et la poésie, la plus grande invention humaine. Berthelot avait parfaitement tort de croire que la science renferme ou confère la sagesse ou le bonheur. La science est un fait d’universalisation ; la sagesse un fait individuel, et qui tient à l’équilibre en nous des personimages, à leur parfaite gravitation devant le soi. La santé, c’est la sagesse organique. Quant au bonheur, c’est une adaptation individuelle et méthodique de la sagesse aux circonstances, c’est le sentiment de l’ordre intérieur. Il se conquiert et il se maintient, comme l’ordre dans la société, par un entraînement méthodique de bonnes lois ou règles, et un exercice constant de la volonté.

Quand je dis que l’homme est un résumé de la nature et de ses rythmes, je pense qu’une science spéciale ne serait pas de trop pour en poursuivre la démonstration ; science qui serait, à la constitution et à la condition humaines, ce que la sémantique est au langage, et qui étudierait et classerait les significations fonctionnelles et organiques. Certaines analogies nous frappent, qui correspondent sûrement à des inclusions d’états de la matière, ou de modalités élémentaires, dans l’esprit-corps humain. Le squelette est une pétrification, baignée, comme les organes, par deux circuits, celui de la boue ou du limon lymphatique, celui du sang, pour l’analogie marine duquel je renvoie aux travaux originaux et puissants de René Quinton. La vascularisation sanguine et lymphatique, les deux innervations, sont autonomes et entrecroisées sans se confondre, avec une affinité remarquable du circuit lymphatique pour le grand sympathique (interposition, dans les deux, de sphères ganglionnaires), du circuit sanguin pour le système nerveux cérébro-médullaire. Nous pouvons en conclure que les hérédosphères commandant les prolongements lymphatiques sont voisins de celles commandant les ganglions et filets sympathiques, et d’une gravitation analogue devant la volonté. Les circuits musculaires (lisses et striés), encore mal étudiés, comportent des îlots singuliers qu’a étudiés Babinski et qui sont comme des muscles de muscles, à rapprocher, par conséquent, des nervi nervorum et des vasa vasorum. Le développement embryonnaire des grosses glandes est analogue à celui des champignons, dont elles ont la chair et l’aspect. Le feutrage des lianes conjonctives, qui relient entre elles toutes ces sphères organiques plus ou moins déformées, forme aussi un vaste circuit, qui passe par la névroglie médullaire. Le champ de cette sémantique du corps humain, que je ne fais qu’indiquer ici, est immense et inexploré. Or chacune de ses particularités est inscrite dans ces hérédofigutes idéales, qui commandent toute la machine organique, et que commande elle-même le soleil du soi.

L’examen des phases de l’embryon humain (voir planches de Mathias Duval) nous montre, d’autre part, cet embryon procédant par des inflexions ou involutions successives des feuillets externes, moyens et internes, qui forment progressivement tout autant de sphères, elles-mêmes étirées, déformées, comprimées, conjuguées, adaptées aux réactions de position de leur réduit. C’est la transmission à l’embryon humain des rythmes de la nature extrahumaine qui fait, en grande partie, l’homme ; et la nouvelle question qui se pose est celle de savoir ce que deviennent ces rythmes dans l’homme, une fois qu’il est sorti du ventre maternel et en conflit, par ses générateurs, avec sa formatrice, la nature.

Ces rythmes élémentaires se communiquent à l’homme par l’intermédiaire des hérédofigures et de leurs prolongements somatiques et fonctionnels. Le feu couve en nous vers 37 degrés et peut monter, par la fièvre, jusqu’à 42. L’eau nous baigne, marine par le sang, terrestre et limoneuse par la lymphe. L’air emplit l’arbre pulmonaire et les cellules de la moëlle osseuse. La continuation de l’espèce, autre forme de l’élémentaire, est inscrite en nous dans ces appareils différenciés, complexes, encore infiniment peu connus dans leurs connexions avec les hérédofigures, que sont les organes sexuels, chez qui le baroque du procédé s’associe au gaspillage de la substance. C’est là un des points de résistance les plus saisissants de l’homme à la nature. Outillés, dans leurs cellules génératrices, pour donner la vie à des milliers d’êtres, l’homme et la femme ne donnent par leur accouplement, la vie qu’à quelques-uns. Analogie frappante avec les milliers et les milliers d’images qu’accumule en nous la mémoire héréditaire, et le petit nombre de celles que féconde la mémoire individuelle pour nos besoins, nos travaux et nos rêves.

Quant à la volonté, (pour la plus grande partie, expression du soi), qui meut les hérédofigures, elle existe aussi, pour une part moindre, dans la mémoire héréditaire, d’où elle agit sur les muscles à fibres lisses des parois viscérales. Notre volonté personnelle meut nos membres, mais n’intervient pas dans les mouvements de l’estomac et de l’intestin, par exemple, ni dans les contractions de nos vaisseaux, que régit le groupe des volontés héréditaires appelées « réflexes ». D’une façon générale, la volonté, principe essentiel de réaction contre les forces de la nature incluses en nous, est aussi ignorée des savants et des philosophes que pouvait l’être l’électricité il y a cent trente ans. Nous s’avons d’elle que, bien appliquée, elle triomphe de presque tous les obstacles extérieurs ; et il n’y a évidemment aucune raison pour que, mieux connue, elle ne triomphe pas de ces obstacles intérieurs que sont les maux humains et n’arrive point, en outre, à prolonger notablement la vie humaine.

Comment la soutenir, comment la guider, cette force supérieure à presque toutes les autres, comment l’appliquer à certains troubles fonctionnels, à certains organes, à certaines lésions de ces organes ? Vraisemblablement par les images, et en agissant volontairement sur ces figures héréditaires, dont nous avons tenté, dans ce volume, la description. Il y avait une idée dans la suggestion hypnotique, mais cette idée est encore à l’état embryonnaire, et aussi éloignée des interventions méthodiques, qu’il est déjà permis d’entrevoir, que la peau de chat et le bâton de résine d’une dynamo du dernier modèle, Nous manquons notamment d’appareils capables de mesurer, d’enregistrer, d’accumuler la volonté humaine à l’état naissant, c’est-à-dire non encore dépensée en mouvements musculaires et en paroles. Nous manquons aussi d’appareils capables d’enregistrer les images et les personimages, en un mot d’imagographes, qui seraient aux hérédofigures ce que le phonographe est à la voix et le cinématographe au mouvement de la vie. Cette première lacune une fois comblée, ce sera déjà un grand pas de fait dans la voie des rectifications héréditaires par l’exercice soutenu du vouloir.

Je ne me dissimule pas que certains points de vue, abordés au cours de la présente étude, choqueront les idées reçues de beaucoup de naturalistes, de psychologues et de médecins. Les naturalistes parce que la doctrine de l’évolution leur parait un bon oreiller pour dormir ; les psychologues, parce qu’ils sont accoutumés à considérer les idées comme des parcelles reliées les unes aux autres, sans aucune espèce de forme et de substance, à l’aide du fil association. Vous tirez sur l’une et les autres viennent ; c’est extrêmement simple. Les médecins, parce que, pour beaucoup d’entre eux, le mécanisme de la pensée humaine n’est pas un problème, depuis les localisations cérébrales et les neurones. Ceux-ci et celles-là ont réponse à tout. Or je considère, au contraire, que ces quatre préjugés ont complètement inhibé et arrêté les études de l’esprit humain depuis un quart de siècle ; cependant que, d’un autre côté, l’intuitivisme de M. Bergson, prolongement de la doctrine dite de l’inconscient, augmentait les ténèbres, dans la mesure où les augmente tout système tendant à diminuer, au bénéfice de la sensibilité, le rôle prééminent de la raison.

Or, il y à une hiérarchie dans les connaissances, qui fait que précisément celle de l’esprit humain (outil de l’art et de la science), si elle s’obnubile, obscurcit en même temps les arts et les sciences qui se trouvent dans son rayonnement. Je ne tracerai pas ici le tableau de l’obnubilation matérialiste, à laquelle nous devons les ouvrages de Zola, les systèmes de Büchner, d’Haeckel, de Lombroso et de Létourneau. L’obnubilation intuitive, si elle se propageait dans le domaine des théories scientifiques et littéraires, aboutirait, sur un autre plan, à des résultats analogues, à une autre formule d’abêtissement, sous la forme angélique de l’évolution créatrice. Il me semble qu’à une forte réalité correspond un idéal fort et que la justification d’un idéal se trouve dans l’expérience humaine, acquise par le laboratoire, ou par la réflexion ordonnée.

Il y a bien longtemps que la philosophie mère, je veux dire la philosophie grecque, avait noté l’importance, pour l’homme, de connaître son propre esprit, et les difficultés qu’il rencontre dans cette recherche introspective. Le conseil de Socrate, gnôti séauton, est un des conseils de sagesse que l’humanité a le moins suivis ; ou, quand elle l’a suivi, ç’a été, comme chez Emmanuel Kant, pour ne tenir aucun compte, dans ses conceptions catégoriques et impératives, de cette continuité héréditaire, qui est cependant la clé de tout. Depuis l’origine de l’homme, celui-ci porte en lui l’univers, ou plutôt un résumé de l’univers, sous une forme originale et unique, qu’il transmet à ses enfants et petits-enfants, cependant, qu’à chaque naissance quelque chose de nouveau intervient, à la façon d’une création spéciale, qui commande, ou est en mesure de commander ce qui est transmis. De sorte qu’il y a deux grands courants dans l’être humain : celui de l’héritage et celui de l’effort personnel, qui se rejoignent et se recoupent constamment. Les fameuses catégories du plilosophe de Kœnigsberg semblent être elles-mêmes parmi les conséquences de ces jonctions et de ces recoupements. Le temps, c’est la notion immédiate que nous fournit la mémoire héréditaire ; l’espace, la notion immédiate que nous fournit la mémoire personnelle. Le principe de causalité est le premier résultat de la rencontre, ou imprégnation initiale en nous, de la mémoire héréditaire par la personnelle. L’effet est le fils de la cause.

FIN