Le mystérieux Monsieur de l’Aigle/05/07

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Éditions Édouard Garand (p. 120-122).

VII

QUATRE DANS LE SECRET

Cet après-midi-là, Magdalena sortit en voiture, disant qu’elle ne serait de retour que pour le dîner, car elle se proposait d’aller rendre visite à Mme Thyrol et lui emmener Claudette, que la femme du médecin désirait tant voir.

Mme d’Artois, prétextant un peu de fatigue, refusa d’accompagner la jeune femme ; mais une demi-heure après le départ de cette dernière, la dame de compagnie sortit à son tour, avec l’intention de faire une longue promenade à pied ; elle voulait être seule avec ses pensées.

Pensées peu gaies assurément ; tristes, au contraire, infiniment tristes et bouleversantes. La lettre qu’elle avait trouvée, ce matin-là, lui causait une impression d’excessive frayeur, car elle se disait que Magdalena finirait, infailliblement par découvrir tout ce qui concernait son mari. C’était presque miraculeux qu’elle fut restée dans l’ignorance jusqu’alors ; elle avait été protégée visiblement par la divine Providence.

Le souvenir du voyage qu’elles avaient fait, à Montréal, avec Claude revint à la pensée de Mme d’Artois.

M. de L’Aigle pouvait bien essayer, par tous les moyens, d’empêcher sa femme de l’accompagner ! se disait-elle. Quel risque il courait d’être découvert aussi ! On serait presque porté à le plaindre ce pauvre homme ; il doit être continuellement sur des épines, surtout depuis son mariage… Dire qu’ils se sont mariés, ces deux-là, ayant un secret l’un pour l’autre ! Mauvaise affaire assûrement !… Mais le secret de M. de L’Aigle est infiniment plus grave que celui de Magdalena, oui, infiniment plus !

Soudain, une pensée lui vint ; une pensée si affreuse qu’une sueur froide inonda son visage et elle dut s’asseoir, ses jambes refusant tout à coup de la porter. Assise sur un rocher, les yeux démesurément grands, les lèvres terriblement pâles, les mains tremblantes, elle crut vraiment, cette fois, qu’elle allait s’évanouir.

— Non ! Non ! s’exclama-t-elle, tout en s’épongeant le front avec son mouchoir. C’est impossible ! Je prends plaisir à me torturer moi-même… Ça ne se peut pas ! Ce serait horrible, si horrible, mon Dieu !

Elle parut faire un certain calcul mental, puis cachant son visage dans ses mains, comme si elle eut voulu qu’ils ne vissent pas l’horrible tableau que son imagination venait de susciter, elle s’écria :

— Je ne me trompe pas ! M. de L’Aigle a… Ô Dieu tout-puissant, faites, faites que Magdalena ne découvre jamais le terrible secret de son mari ! Elle en mourrait, ou bien elle en perdrait la raison !

Se levant, elle continua son chemin. Sa démarche était hésitante, et à chaque instant, elle s’arrêtait pour murmurer :

— Non ! Non ! C’est impossible ! Dieu ne voudrait pas !… Pourtant, je dois me rendre à l’évidence… Oh ! Pauvre, pauvre Magdalena !

Le bruit de coups de marteau ou de pic lui arrivèrent, venant de la direction de la Villa Magda.

— C’est M. Lassève ou Séverin qui travaillent, tout près de la villa, se dit-elle. J’espère que je n’ai pas le visage trop défait, ajouta-t-elle ; je ne voudrais pas exciter les soupçons de M. Lassève, pour tout au monde !

À un détour du sentier, elle aperçut Séverin Rocques. Il enlevait, avec un pic, la glace qui recouvrait encore les rochers entourant la villa… Séverin… Un souvenir le concernant revint à la pensée de Mme d’Artois… C’était depuis le retour de se brave garçon, d’un voyage qu’il avait fait à Montréal, en même temps que Claude de L’Aigle, que Séverin avait cessé complètement ses visites à L’Aire. Son attitude aussi avait été étrange vis-à-vis du mari de Magdalena. La jeune femme lui avait dit, à elle, Mme d’Artois, que Séverin avait l’air d’en vouloir à Claude pour quelque chose. La dame de compagnie avait bien ri de cela, dans le temps ; ça lui paraissait fort ridicule aussi que M. Rocques en voulut à M. de L’Aigle… Non, il ne lui en voulait pas ; seulement, il avait dû découvrir… bien des choses, durant son voyage à Montréal et cela lui avait inspiré de l’inimitié, du mépris même pour Claude…

— Il faut que je découvre si Séverin sait quelque chose ! se disait Mme d’Artois, et je le saurai ! Je me disais, ce matin, que nous étions deux… non, trois, à connaître le secret de M. de L’Aigle : Eusèbe, Mme de St-Georges et moi ; car je suis positive maintenant que Thaïs n’est pas sans savoir à quoi s’en tenir… Certaines choses… certains regards échangés entr’eux ; je veux dire entre elle et son cousin, me reviennent à la mémoire… Est-ce que Séverin serait renseigné, lui aussi ?… Alors, nous serions quatre dans le secret… Quatre, c’est beaucoup… Un secret que quatre personnes connaissent (à part de l’intéressé), ça n’en est plus un… Cependant, ni Mme de St-Georges, ni Séverin, ni Eusèbe, ni moi, nous ne desserrerons les dents jamais !…

Mme d’Artois approchait de la Villa Magda.

— Allo, Séverin ! cria-t-elle.

Séverin leva la tête et apercevant celle qui venait de l’interpeller, il jeta sur les rochers son pic et sa pelle et accourut au-devant d’elle.

Mme d’Artois ! s’exclama-t-il. Quelle belle surprise que celle de vous voir ! Comment vous portez-vous, chère Madame ?

— Assez bien, merci, Séverin.

— Vous êtes un peu pâle, je trouve…

— Un léger mal de tête ; mais la marche, de L’Aire ici, m’a fait beaucoup de bien. N’est-ce pas que nous avons une température idéale, Séverin ?

Tout en parlant, elle était entrée dans la Villa Magda, où le poêle à l’huile, allumé, jetait une douce chaleur.

— Avec un pareil soleil, dit Séverin, répondant ainsi à la dernière observation de Mme d’Artois, on a le pressentiment de l’été qui s’en vient.

— Venez vous asseoir auprès de moi et me tenir compagnie, Séverin, fit Mme d’Artois. Il y a longtemps que je vous ai vu et il me semble que j’ai une infinité de choses à vous dire.

— Je ne vous demande pas de nouvelles de Magdalena, répondit Séverin, car elle est passée ici en voiture, tout à l’heure et je lui ai parlé.

— Elle est allée rendre visite à Mme Thyrol… Magdalena n’était pas seule ; elle était accompagnée de Claudette et de… Rosine, n’est-ce pas, Séverin ? demanda Mme d’Artois, avec un sourire quelque peu malicieux.

— Oui, répondit-il, en rougissant légèrement, ce qui parut amuser beaucoup sa compagne. Mais, Madame, vous avez donc deviné ?…

— Sans doute ! rit Mme d’Artois. Il y a longtemps que je sais que vous admirez Rosine, mon pauvre ami, et que Rosine…

— Rosine ne l’a pas deviné même, encore…

— Le lui avez-vous demandé ?

— Demandé ?… Non, car Rosine n’a que faire de l’admiration d’un vieux garçon comme moi… Si j’osais lui dire les sentiments qu’elle m’inspire, il est plus que probable qu’elle me rirait au nez.

— Essayez, Séverin ; je vous le conseille fortement, recommanda Mme d’Artois. Puis, changeant brusquement de sujet : « Magdalena vous a-t-elle dit que M. de L’Aigle était absent ? »

Le visage de Séverin, de souriant qu’il venait d’être, devint sérieux et froid.

— Non, elle ne me l’a pas dit ; mais je le savais, annonça-t-il.

— Vous… Vous le saviez, Séverin ?… Qui vous avait renseigné ?

Comme s’il eut craint d’en avoir trop dit, il se hâta de répondre :

M. de L’Aigle s’absente souvent, n’est-ce pas, et…

— N’essayez pas d’expliquer… ce que je comprends très bien, mon ami, fit Mme d’Artois d’un ton grave. Je sais, voyez-vous… J’ai découvert, tout comme vous d’ailleurs, le but de ces voyages de M. de L’Aigle…

— Découvert ?… Vous dites que vous avez découvert le but de ?… Non, c’est impossible ! s’écria le brave garçon. Que… que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que je sais parfaitement pourquoi vous avez cessé tout à coup de venir à L’Aire, mon bon Séverin… J’ai… Je me suis rappelée les… dates, les circonstances… Vous avez fait un voyage à Montréal, en même temps que M. de L’Aigle, Séverin, et c’est depuis lors que…

— Je… Je ne comprends rien à votre langage, chère Madame… commença-t-il. Si j’ai cessé mes visites à L’Aire, c’est à cause de mes occupations…

— Allons ! Allons, Séverin ! Vous comprenez fort bien ce que je veux dire, au contraire ! … Dites-moi, mon ami, alors que vous étiez à Montréal, n’avez-vous pas vu… ou rencontré le mari de Magdalena… sans qu’il vous ait vu, lui ? Répondez-moi franchement, Séverin !

— Oui, répondit-il. Mais, reprit-il, qui a bien pu vous dire ?…

— Que vous importe ! s’écria Mme d’Artois. Je sais, voyez-vous !… Je devine autre chose aussi… Vous ne me demandez pas ce que c’est ?

— Je suis tellement étonné, répondit Séverin, que vraiment, je préfère ne pas trop vous questionner… Pourtant, je serais curieux de savoir ce que vous croyez avoir deviné.

— Voici alors : je devine que lors de ce voyage que vous fîtes à Montréal, en même temps que M. de L’Aigle, vous avez dû assister à… à une de… de ces… ces assemblées qui…

— Ô ciel ! s’écria Séverin. Il se leva d’un bond et se mit à arpenter le plancher. Son visage était blanc comme de la cire.

— Vous le voyez, Séverin, je sais…

— Mais, comment avez-vous appris ?…

M. de L’Aigle, au moment de partir, hier, m’a confié qu’il avait perdu une lettre, reçue la veille ; cette lettre avait, prétendait-il, une grande, une terrible importance. Magdalena ne devait pas la voir cette lettre, au risque d’une catastrophe…

— Une lettre ?… Ah ! Je crois comprendre !

M. de L’Aigle m’a demandé, en grâce de chercher cette lettre… de la trouver si possible et de la lui remettre, à son retour. Or…

— Et vous l’avez trouvée ?…

— Oui, mon ami, je l’ai trouvée, ce matin ; c’est la lettre convoquant M. de L’Aigle à… à l’assemblée… du… du Club Astronomique… une assemblée, dans le genre de celle à laquelle vous aviez assisté, vous.

— Oh ! Mme d’Artois, s’exclama Séverin, en pâlissant davantage, n’avez-vous pas été… épouvantée, lorsque vous avez appris le secret de cet homme ? Épouvantée pour Magdalena, je veux dire ?

— Mon épouvante a été telle, Séverin, que j’ai failli m’évanouir.

— Je le crois sans peine !

— Ce secret de M. de L’Aigle, nous sommes plusieurs à le savoir maintenant…

— Plusieurs, dites-vous ? Mais ! Il y a vous et moi…

— Et Mme de St-Georges, et Eusèbe.

— C’est bien vrai !

— Cependant, à nous quatre, nous garderons le secret et jamais Magdalena ne s’en doutera même. D’ailleurs, Séverin, le risque sera beaucoup moins grand maintenant, puisque M. de L’Aigle a démissionné… comme membre du… du Club Astronomique, vous savez.

— Démissionné ?

— Mais, oui ! Ce voyage est le dernier qu’il fait… Vous comprenez ce que je veux dire ?

— On se demande comment il se fait qu’un homme si… si distingué que M. de L’Aigle soit… soit…

— C’est incompréhensible, en effet, mon ami, répondit Mme d’Artois, et il est probable que nous n’aurons jamais la solution de cela. Dans tous les cas…

— J’ai juré à M. de L’Aigle que je ne desserrerais jamais les dents sur ce que je sais de lui.

— Je suis prête à jurer la même chose, fit Mme d’Artois… Séverin, ajouta-t-elle très gravement, faisons un serment solennel ; celui de ne jamais révéler à âme qui vive ce que nous savons.

— J’en fais le serment ! Je le jure ! dit le brave garçon en levant la main.

— Et moi aussi, je le jure ! s’écria Mme d’Artois, levant la main, elle aussi.

Certes, il serait gardé fidèlement le secret de Claude par ces deux sincères amis de Magdalena !