Le naufrage de l’Annie Jane/Appendice/4

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Le fidèle messager (p. illust-85).


Ami - Le naufrage de l'Annie Jane, 1892, illust 10.png
JEAN VERNIER.
(1822-1853.)

JEAN VERNIER.


L’année 1853 fut marquée d’un deuil profond pour la Société franco-canadienne. La tragique catastrophe de l’Annie Jane, venait de ruiner bien des espérances et de porter le découragement chez plus d’une famille.

Au nombre des victimes se trouvait Jean Vernier, missionnaire au Canada depuis dix ans. Cet homme remarquable avait rendu de grands services à la cause de l’éducation, sur la rive nord du Saint-Laurent et avait fait, du Collège de la Pointe-aux-Trembles, un foyer d’activité chrétienne. Sa vie s’épanchait large et féconde pour le succès de l’œuvre qu’il poursuivait. Sa mort fut une perte et le comité d’évangélisation ressentit vivement le coup.

Né le 4 novembre 1822 au milieu des montagnes si pittoresques du val de Glay, Doubs, France, il eut une enfance tourmentée et inquiète. De bonne heure il manifesta un ardent désir de s’instruire et une forte disposition à l’étude. Tout en travaillant avec son père à la manufacture de papier de Meslière, paroisse de Glay, il s’efforçait d’enrichir son esprit par de fréquentes lectures. C’est à cette époque, et lorsque les vents contraires mettaient sa jeunesse à l’épreuve, qu’une femme l’entendit se lamenter amèrement, au pied d’un rocher, contre sa dure destinée.[1]

En 1839 nous le trouvons à l’Institut de Glay. Il travaille avec énergie, lutte contre tous les désavantages et reçoit l’approbation des professeurs. Cependant il est triste, rêveur et forme de vastes projets pour l’avenir. Pendant son séjour à Glay, son père tombe gravement malade ; il le visite souvent, lui prodigue soins, tendresse, encouragements et transforme la chambre du malade en un sanctuaire d’édification.[2]

L’année 1842 fut riche en expérience pour le jeune Vernier. Ayant accepté la direction de l’école de monsieur Gerber, à Troyes, il se livra à l’enseignement avec cœur et conscience. Aussi, son départ pour Genève, où il espérait compléter ses études théologiques, fut sincèrement regretté à Troyes. La vieille cité de Calvin offrait à cette époque, (1843) tout une pléiade d’hommes distingués par leur science et leur foi. Le jeune étudiant fut mis en contact avec ces âmes de combat, ces âmes qui résistent et il sentit son cœur s’élargir sous le souffle puissant de la conviction et de la vie chrétienne. Le zèle missionnaire se développa en lui et lorsque l’appel lui fut adressé, de passer au Canada, il s’enrôla joyeux sous la bannière de Celui qui a commandé de parcourir le monde l’Évangile à la main. Il arriva au Canada en juin 1844. accompagné de sa jeune et courageuse épouse. Nous trouvons dans le rapport de la Société franco-canadienne les lignes suivantes : « En juin dernier (1844) monsieur E. Tanner arriva au Canada, amenant avec lui monsieur le pasteur F. Doudiet et monsieur Jean Vernier, instituteur licencié de l’académie de Paris. Monsieur Vernier fut placé à Belle-Rivière, à la tête de la maison d’éducation, ouverte durant l’année. »[3]

D’après le récit de madame Vernier, — aujourd’hui madame Vernon, — il n’y avait qu’un seul élève canadien-français lorsque son mari prit charge de l’école et la situation était des plus décourageante. Tout un courant de malveillances et de persécutions menaçait l’existence de l’Institut. Rome, selon sa vieille habitude, s’efforçait de paralyser l’élan du travail évangélique, en excitant les haines et les préjugés. Elle enveloppait le berceau du jeune protestantisme canadien-français, d’un prodigieux dédain. Cependant l’intrépide Vernier ne se laissa pas décourager. Il avait le bon côté. Et c’est par l’action constante, la prière et la foi, qu’il s’ouvrit hardiment un passage à travers l’opposition et triompha des obstacles. L’amour est plus vivace que la haine. L’école grandissait et les progrès des élèves furent rapides, chose qui inspira la confiance aux parents.

À l’Institut, Vernier remplissait les fonctions de directeur, d’instituteur, de pasteur et de père. Il agissait avec tendresse et impartialité. Sa noble compagne secondait joyeusement ses efforts, vaquant aux soins de la cuisine, de la lingerie et des malades.

Pendant les jours de congé et à certaines époques de l’année, monsieur Vernier laissait là son travail de pédagogue et parcourait les campagnes des environs visitant les parents des élèves et leur prêchant l’Évangile. Son dévouement et sa fidélité le rendirent cher à la Société et pendant l’hiver de 1852 à 53 il fut solennellement consacré au saint ministère.

L’œuvre avait grandi. Le comité voulut élargir son rayon d’activité et il confia, à Jean Vernier, l’importante mission de repasser en Europe afin d’y recruter de nouveaux ouvriers. Revoir la France et son cher val de Glay ; embrasser sa vieille mère et serrer la main à ses amis, à ses compagnons d’études, c’était assez pour faire bondir d’aise le cœur du fidèle Vernier, fatigué par dix années d’un travail ardu. Cependant il entreprit ce voyage sous le poids d’une terrible appréhension et avec les larmes dans l’âme. Sur la page d’un vieux volume, pieusement conservé par la famille, il écrivit cette phrase remarquable : « Je pars pour l’Europe… Reviendrai-je ? Je ne sais… Dieu sait !… »

Ce qui rendait le départ du missionnaire si douloureux, c’est qu’il laissait derrière lui une femme et cinq enfants, dont le dernier n’était âgé que de trois mois.

Il quitta le Canada aux premiers jours de mars, passa en Angleterre où il développa avec vigueur l’importance de la mission franco-canadienne. Il visita la France et la Suisse, et ayant rempli sa mission il se réjouissait de revenir au Canada rejoindre sa chère famille et son champ missionnaire. Il s’embarqua à Liverpool à bord de l’Annie Jane le 26 août 1853. Il était accompagné de monsieur et madame Kempf et de messieurs Jean Cornu, Marc Ami et L. Van Buren. Dans la nuit du 28 au 29 le navire essuya un premier désastre et dut revenir au port. Une semaine plus tard, le 9 septembre, l’Annie Jane fit, de nouveau, voile pour les côtes d’Amérique. Un malaise indéfini semblait remplir l’âme de Vernier. Il avait le sentiment que quelque chose de fatal allait s’interposer entre lui et sa famille. Et en effet, c’est du sein de la tempête, vers le matin du 29 septembre, que le Maître lui cria : « C’est assez… Jusqu’ici et pas plus loin. »

Le lendemain on retrouva son cadavre sur le rivage. Il fut enterré sur l’île de Barra. Au moment du naufrage, Vernier se montra calme et confiant. Il encouragea ses compagnons d’infortune à regarder la mort en face et à se remettre entre les mains de Celui qui a dit : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. »

Son caractère de chrétien l’arracha aux terreurs du tombeau. Il savait, selon l’énergique expression de Humphrey, que l’on est aussi près du ciel sur la mer que sur la terre. Le rapport de la Société franco-canadienne (année 1854) consacre une page touchante à la mémoire du regretté Jean Vernier. Il s’était jeté dans l’œuvre avec la passion de l’amour et du vrai, et il finissait sa carrière terrestre en plaçant devant Dieu sa femme et ses enfants.

Dans une page fort bien écrite et qui résume d’une manière admirable le travail des sociétés missionnaires au Canada, monsieur le pasteur Charles Roux rend ce beau témoignage à Vernier et à ses confrères. C’est à la séance de l’Alliance évangélique française du 5 octobre 1874 : « N’oublions pas que les premières années de Belle-Rivière et de la Pointe-aux-Trembles furent des années de renoncement, de prière et de foi. Ah ! ils n’étaient pas venus chercher sur le sol canadien la fortune et les honneurs, ces vaillants serviteurs et servantes de Christ… Mais au moment où l’œuvre allait prendre un nouvel essor, monsieur Vernier, récemment consacré au saint ministère, périt dans les flots, loin de ce continent où ses travaux comme professeur et messager de la Bonne Nouvelle, avaient été tant et si longtemps bénis.[4]

D’après les documents que nous possédons, nous voyons que monsieur Jean Vernier avait pleinement compris le caractère des Canadiens-français. Il les aimait et leur rendait justice. Dans une lettre qu’il écrivit à ses amis d’Europe, quelque temps après son arrivée à Belle-Rivière, je trouve l’appréciation suivante : « Les enfants des Canadiens sont intelligents et possèdent généralement un sentiment profond de leurs péchés. Je demandai à l’un d’eux : — Combien faut-il de péchés pour exclure une personne du ciel ? Il me répondit : — Un seul. »

Vernier était scrutateur de la nature humaine, travailleur hardi et patient, possédant un rare pouvoir d’investigation et d’analyse, un jugement sain et des perceptions vives. Il avait acquis un fond de connaissances qui le rendait apte à remplir dignement sa tâche. Il agissait sous l’impulsion d’une conscience droite et avec un tact précieux.

Sa méthode pédagogique était excellente. En traçant les règlements de l’Institut pour l’année 1857 il s’exprime ainsi : « Le but de notre établissement est d’offrir aux Canadiens-français, une bonne éducation primaire, tout en développant leurs facultés physiques, intellectuelles et morales.

Les moyens employés pour atteindre ce but sont : Une instruction religieuse strictement biblique, des leçons graduées selon les capacités intellectuelles des élèves et une discipline paternelle ; c’est-à-dire douce et bienveillante, mais ferme. »

Je trouve dans le rapport de 1845 le paragraphe suivant : « Une députation composée du président de la Société, le lieutenant-colonel Wilgress, et de quatre autres personnages, visita l’Institut l’automne dernier (1844). Ils furent grandement satisfaits de l’apparence de la maison et de la ferme. Sous la discrète surveillance de monsieur Vernier, le comité a pleine confiance que l’école deviendra une source d’utilité et de progrès pour le pays. »

Quand Vernier avait accompli les devoirs de la journée — et il le faisait avec droiture et intégrité — il se livrait à l’étude, heureux de retrouver ses branches favorites : les mathématiques, l’astronomie et les sciences naturelles.

Les quelques articles qu’il publia dans le journal l’Avenir dénotent chez lui un admirateur passionné des œuvres de la création et un observateur de mérite.

Comme prédicateur, Jean Vernier était un peu froid mais d’une logique serrée. Sa diction était facile, pure et quelquefois abondante. Né mathématicien, il traitait un peu toute chose comme s’il se fût agi d’un théorème de géométrie. Parmi ses papiers se trouvent quelques fragments de sermons. Je choisis au hasard : « Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de prouver que le genre humain ait besoin d’une révélation, parce que je n’ai jamais rencontré personne qui pensât que, même sous la révélation chrétienne, nous ayons trop de lumière et un trop grand degré d’assurance. » — « Lorsque vous désirez de faire passer un de vos amis, d’une mauvaise condition dans une meilleure, vous pouvez, pour atteindre votre but, faire usage de deux espèces d’arguments. Soit en lui représentant tous les dangers de sa condition présente : soit en insistant sur les avantages de la position dans laquelle vous désirez de le voir. Il y a des hommes à qui le premier ou le dernier de ces arguments serait suffisant pour les déterminer, tandis qu’il y en a d’autres pour qui il les faut employer tous les deux. »

Dans son sermon sur le Christ, il s’écrie : « Le Fils de l’homme vécut trente-trois ans sur la terre, guérissant les malades, prêchant l’Evangile aux pauvres, convertissant les pécheurs, n’ayant pas un lieu pour reposer sa tête… et au milieu de cette humiliation, déployant une telle grandeur, une telle sainteté, un si grand pouvoir de divinité que le monde étonné se disait avec raison, que jamais rien de semblable ne s’était encore vu. »

Je regrette que son discours sur Apocalypse 10 : 5, 6, ne soit pas complet. « L’ange dont il est question dans notre texte, dit-il, n’est autre que le Seigneur lui-même. C’est lui qui déclare solennellement qu’il n’y aura plus de temps ! Il n’est pas facile de dire à quelle époque doit s’accomplir cette prophétie. Mais ce qu’il y a de certain c’est que le serment de l’ange peut s’appliquer à la période finale de chaque individu. Quand l’homme est rappelé vers Dieu, le temps pour lui est fini. Toutes ses affaires ici-bas sont terminées. Il est emporté du théâtre de ce monde dans un monde invisible et éternel… Arrêtons-nous ici, mes amis, et considérons le côté sérieux de cette déclaration de l’ange. Le moment est solennel. Nous touchons aux confins d’une existence pleine de langueurs et de tristesses ; notre nature mortelle va… » (Le reste du texte manque.)

D’une nature mélancolique et prenant la vie au sérieux, Vernier avait contracté un pli de tristesse qui ne s’effaçait jamais. Le travail l’avait mûri avant l’âge.

La fidèle compagne de Vernier, laissée seule avec ses cinq enfants, porta courageusement le poids de la douleur et de la pauvreté. Cependant, Dieu ne l’abandonna pas. Pendant que l’on pleurait au Canada, le récit du naufrage de l’Annie Jane circulait en France. Il y avait alors à Paris, un jeune homme pieux qui venait de recevoir le baptême de la persécution à cause de son zèle à prêcher l’Évangile. Il lut l’histoire du naufrage et se dit : « Une femme sans soutien… Des enfants orphelins… Je passe au Canada. » Arrivé à Montréal, il entra dans l’œuvre missionnaire. La veuve Vernier retrouva un époux, ses enfants retrouvèrent un père et la Société franco-canadienne un ouvrier fidèle.

  1. J. H. Grandpierre, Quelques mois aux États-Unis. Notice sur Vernier, Paris 1854
  2. Ouvrage cité.
  3. Rapport 1845
  4. Record of the first Conference of the Dominion Evangelical Alliance, page 96. Montréal 1874.