Le péril anarchiste

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Le péril anarchiste
Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche (p. 1-3).
Le Péril Anarchiste


L’Anarchie pour la majorité du public consiste surtout en formules chimiques destinées à produire des explosifs, et ses raisonnements se résument en une bombe.

Voir l’anarchie sous ces aspects seulement, c’est l’ignorer totalement.

Or, à moins de jouer le jeu périlleux de l’autruche, la société n’a plus le droit, à l’heure actuelle, d’ignorer le péril qui la menace.

À côté de la propagande par le fait, encore rare, il y a la propagande théorique, multiple celle-là, et, nous semble-t-il, de beaucoup plus dangereuse.

C’est elle que nous avons tenu à placer sous les yeux du public.

Propagande par l’image, propagande par les écrits, on pourra se rendre compte de toutes les haines, de tous les blasphèmes que l’on sème au nom d’une humanité meilleure, et aussi de toutes les chimères, de toutes les utopies évoquées pour attiser ces haines !


Les Caricatures


Notre choix a été fait de manière à donner une idée aussi complète que possible de la propagande par l’image.

Nous avons retenu les dessins qui synthétisent le mieux, et sous une forme artistique, les haines des révolutionnaires, œuvres d’artistes classés tels que Ibels, Félix Pizarro, Luce, etc. Tous sont empruntés à la collection du Père Peinard.

La Bourgeoisie (Le Père Peinard).jpg

Le Bourgeois digère. Des cadavres, la Bourse, la Chambre. Légende : « Le vrai choléra. »

Le Capital (Le Père peinard).png

Le Capital fut dédié à « Rothschild, roi des Grinches » et portait « Le Capitalo peloté par Madame Fortune. »

Le Paysan (Le Père Peinard).jpg

Le Paysan qui menace du poing la capitale servait de frontispice à « La Chanson du Gas », par le Père La Purge.

La justice (Le Père peinard).png

La Justice avait, dans le Père Peinard, pour épigraphe « Au palais d’injustice » et pour légende : « Ce que je suis ?… Je suis un homme… et je veux ta peau ! »


LE PARTI

Son organisation


L’anarchisme poursuit un double but : d’abord la Révolution Sociale, c’est-à-dire l’anéantissement de la société actuelle ; ensuite la recherche d’une forme sociale nouvelle qui devra surgir, immédiatement, sur les ruines de l’ancienne.

Pour l’une et l’autre phase il s’est inquiété d’une organisation aussi simplifiée que possible, et surtout qui ne laisse aucune prise à l’esprit d’autorité : le groupe lui en a donné la base.

Réunion spontanée d’individualités ayant des affinités de goûts, d’idées et de tendances, le groupe, base de la future société anarchiste, sert aussi de base à l’organisation actuelle du parti.

Généralement le groupe naît de relations personnelles, par rue, par quartier. Parfois on a recours à la publicité des journaux anarchistes qui insèrent des avis ainsi conçus :

Paris. — Les camarades des quartiers Saint-Lambert, de Plaisance et de Necker qui désireraient fonder un groupe d’études sont priés de s’adresser au camarade X… rue Z… quartier Saint-Lambert.

Les groupes, totalement indépendants entre eux, ne subissent aucune direction. De même, l’adhérent d’un groupe n’a pas à subir les décisions de la majorité des autres membres.

Les grandes villes et les grands centres ouvriers comptent plusieurs groupes : les villes d’importance moindre, un ou deux. Il en existe enfin dans de petites localités comme : Doyet, Anse, Aubin, Vaire, Nouzon, Vimeu, etc.

À Paris ils s’appellent : Le groupe Libertaire, les Enfants de la Nature, les Gonzes poilus du Point-du-Jour, etc.

En province il y a : les Indomptables (Armentières), les Niveleurs (Beaune), les Sangliers de la Marne (Châlons), etc.


La vie du groupe


Plusieurs camarades (l’anarchiste dédaigne le terme de « citoyen », emploie parfois celui de « compagnon », mais leur préfère « camarade » qui exprime mieux ses idées sur la société future), plusieurs camarades s’étant réunis en groupe, s’organisent pour la propagande. À cet effet ils recourent aux journaux du parti par des notes de ce genre :

Blois. — Il vient de se former un groupe anarcho qui prend pour titre Toujours prêts ! Les communications et correspondances doivent être adressées au compagnon X… rue Y…

Les camarades qui pourraient disposer de journaux et brochures pour aider à la propagande peuvent les envoyer à l’adresse ci-dessus. De même les trimardeurs (camarades qui font leur tour de France, et de la propagande en même temps) de passage dans le patelin sont priés de ne pas déguerpir avant d’aller serrer les phalanges au copain.

L’ambition de tout groupe de quelque importance est d’avoir son journal. Les grands organes du parti s’empressent de l’annoncer et de recruter des collaborateurs :

Dijon. — Le groupe les Résolus va faire paraître un journal sous forme de brochure : la Mistoufle. Les copains font appel aux camarades qui voudraient collaborer. Adresser les communications au camarade X…, rue Z…

S’il est impossible de mettre sur pied un journal, on se contente de brochures, de manifestes et de placards :

Grenoble. — Les copains de Grenoble après avoir fait tout ce qui était possible pour lancer leur canard, rabroués par tous les imprimeurs, refus, prix exorbitant, etc., décident d’acheter un « autocopiste noir » et d’autographier des manifestes qui seront distribués partout.

Pour être entièrement indépendant, le groupe ne reste cependant pas isolé ainsi que nous l’apprend l’insertion suivante :

Marseille. — Le groupe Les Vengeurs désirerait se mettre en communication avec les groupes existants. Ceux qui n’auraient pas reçu de lettre personnelle et qui voudraient correspondre sont priés d’adresser leurs lettres à l’adresse suivante…

Les noms et adresses se trouvent toujours mentionnés en toutes lettres.


Réunions et soirées familiales


Les camarades d’un groupe se rencontrent une ou deux fois par semaine soit chez l’un d’eux, soit, le plus souvent, chez un marchand de vin. Ils échangent des idées, des brochures et des journaux. On se divise la tâche de la propagande. Les dates et les lieux des réunions publiques et autres y sont arrêtés. Les sujets à traiter sont fixés. En voici quelques-uns : la Liberté de l’amour, — Le désordre, — Le patriotisme et la débauche, etc.

D’autre part, le groupe organise des réunions de famille :

Villefranche. — Le groupe anarchiste de Villefranche annonce pour le dimanche 14 courant une soirée familiale à Anioc, au café X…, à trois heures du soir.

Grand assaut de chants, déclamations et poésies révolutionnaires.

Au cours de ces soirées familiales les causeries sur l’anarchie vont leur train. Parfois, des littérateurs de l’anarchie viennent prendre par à ces soirées, cherchant à se créer quelque popularité.


La propagande


Le groupe représente la propagande sédentaire. À celle-ci vient s’ajouter la propagande ambulante du trimardeur (de l’argot « trimard », grande route) dont nous avons déjà expliqué le rôle.

Le parti attache une grande importance à ce genre de propagande — importance que reflètent les notes copieuses de ses organes :

Les lecteurs du Père Peinard et de la Révolte, habitant Évreux, Cherbourg, Dreux, Rouen, le Havre, Caen, Alençon, Granville, ainsi que ceux des petites localités environnantes, sont prévenus qu’un camarade de Paris va partir le 20 février au plus tard, pour organiser une série de causeries contre le patriotisme et les religions, sur l’anarchie et la propagande par le fait. Partout où les amis voudront nous indiquer le nombre de salles disponibles, leur contenance (au moins 200 personnes), leurs prix de location et les frais d’affichage, ainsi que le nombre de conférences pouvant s’y organiser, notre camarade s’y rendra.

Nous prions également les groupes et les camarades qui le peuvent, dans les trois régions qu’il doit visiter, Ouest, Nord, Est, d’envoyer dans le plus bref délai les subsides, les brochures ou sommes, tous les éléments capables de grossir les ressources qu’il met à la disposition de la caisse.

Répondre le plus rapidement possible au compagnon X…, rue Z…, à Paris, en envoyant les renseignements, les brochures et l’argent, dans la mesure du possible.


La presse anarchiste


La presse anarchiste est le grand lien entre les groupes, et aussi entre les camarades. Elle consacre aux communications des uns, et à la correspondance personnelle des autres, des colonnes et des pages entières. C’est là que l’on peut très aisément se rendre compte de son organisation.

Quoique la collaboration soit gratuite, les journaux n’arrivent à couvrir leurs frais que partiellement avec le produit de leur vente. Le déficit est comblé par des souscriptions dont ils accusent réception en ces termes :

N. Londres — F. Savigère — D. Roubaix — D. La Madeleine — A. Angers — P. Châlons — D. Carmaux — A. Damery — L. Châteaudun — S. Ernecourt — T. Mézières — Reçu galette, merci.

Le journal reçoit de même, en permanence, des fonds pour la propagande :

Jacques Bonhomme, Saint-Chamon. — Reçu 4 balles pour la propagande.

Il ouvre des souscriptions temporaires pour les détenus, et insère des demandes de secours :

Par suite des arrestations des compagnons Catineau, Massoubre, Mauduit, Nicolas, trois compagnes et trois enfants sont dans la misère. Les camarades et groupes qui pourraient recueillir quelques sous peuvent les adresser au compagnon X…, rue Z…, Dijon.

Il démasque les traîtres :

Londres. — Les camarades anarchistes de Londres préviennent les compagnons du continent que le mouchard Coulon, démasqué dans le procès de Walsaal (Angleterre), fait paraître le nouveau journal l’International, — qu’il a simplement donné 50 francs pour le faire paraître.

Et les encourage au besoin :

Postier anarcho : Aie la bonté de me donner tous les renseignements que tu peux avoir ou te procurer sur le cabinet noir dont tu me parles, fonctionnant rue L… Le plus vite sera le mieux.

Les correspondances personnelles tiennent une large place. S’agit-il d’un camarade que l’on a perdu de vue :

Le compagnon X… prie le copain Y… qui a été arrêté avec lui le 5 mai dernier à Luxembourg de lui donner de ses nouvelles, — ou les copains qui en auraient de lui en faire parvenir. Il y a urgence.

Ou de livres prêtés qui n’ont pas été rendus :

Un camarade qui a assisté au moi de mai à deux réunions à Puteaux a prêté deux volumes ; il demande l’adresse ou un rendez-vous avec le compagnon à qui il les a prêtés. Réponse par le journal.

Nous avons gardé pour la fin un sujet qui revient sans cesse : l’argent.

Les brochures Ravachol anarchiste sont épuisées ; les copains qui en ont demandé doivent attendre qu’un nouveau tirage ait pu être fait. Il ne manque que les fonds.

Enfin, à côté des appels de fonds, s’alignent non moins nombreux les rappels aux règlements de comptes :

Bourges. — Le copain Petit invite les camarades à régler leurs journaux tous les quinze jours au plus tard, car les fonds font toujours défaut.

Ce n’est pas à Paris que le parti publia son premier journal, mais à Lyon. Il y eut là, de 1880 à 1885, une floraison extraordinaire de feuilles anarchistes. La dernière en date est l’Insurgé, disparu depuis peu.

Au reste, ils sont nombreux les journaux dont il ne reste actuellement que le souvenir du titre.

Les survivants sont en nombre infime — trois pour préciser : à Paris, la Révolte et le Père Peinard ; en province, il n’y a guère que la Mistoufle (Dijon) qui paraisse à peu près régulièrement.


La Révolte


La Révolte entre en 1894 dans sa seizième année. Elle parut d’abord à Genève sous le titre : le Révolté, émigra sous ce même nom à Paris en 1885, à la suite de l’attentat anarchiste de Berne contre le Palais fédéral, et devint la Révolte en 1888 après une condamnation.

Elle est aux publications anarchistes françaises ce qu’est le Temps à la presse quotidienne de Paris. C’est par excellence le journal doctrinaire et grave, ainsi que l’on pourra s’en rendre compte par quelques titres d’articles :

L’Utopie gouvernementale, Suicide social, Nouveaux Développements du Mouvement ouvrier, les Traités d’extradition, etc.

Ses rubriques fixes s’appellent :

Le Mouvement socialMélanges et DocumentsRevue des Journaux (anarchistes de toute langue).

Chaque numéro comporte quatre pages de petit format et est accompagné d’un supplément littéraire de dimensions semblables. Imprimé avec soin, il se tire sur beau papier blanc. Son aspect est invitant, pimpant, j’ajouterais même cossu, si cette épithète ne jurait, accolée à un journal anarchiste.

La Révolte paraît le samedi et avec une régularité absolue depuis ces dernières années. Son tirage est de 8,500 exemplaires, dont un dixième pour les abonnés. Ceux-ci se composent surtout de ruraux ou d’habitants de petites villes où la Révolte n’a pas de dépositaire. Parmi les abonnés se trouvent également des savants, des économistes, des artistes, des littérateurs, des gens du monde sympathiques, aux idées anarchistes, enfin des amateurs et des curieux.

Les articles sont anonymes, mais chacun sait que les principaux collaborateurs sont Kropotkine, Élisée Reclus et J. Grave. Les deux premiers sont suffisamment connus. Le troisième, actuellement en prison, est ignoré du grand public. Il mérite néanmoins toute attention.

Jean Grave est le véritable « directeur » de la Révolte, si tant est qu’il puisse y avoir un directeur. Son domicile est le domicile légal du journal situé dans une étroite maison, tout en bas de la rue Mouffetard. Quand on grimpé quatre étages, il faut encore en escalader un cinquième qui se présente sous la forme d’une échelle étroite et inégale, à l’extrémité de laquelle on se trouve en face d’une porte de grenier. Nous sommes au seuil des bureaux du journal, ainsi que nous l’apprend un placard.

Point de sonnette. On frappe. Un chien jappe. Une voix crie : « Entrez ! » et vous tournez la clef qui se trouve sur la porte du grenier. À peine entré, on ne tarde pas en effet à s’apercevoir que les bureaux n’ont pendant longtemps eu d’autre prétention que de servir à sécher le linger ou à abriter des débris hors d’usage.

Dans une étroite mansarde, des piles de journaux et des rayons surchargés de brochures se disputent le peu d’espace laissé par l’obliquité du toit ; une paire de chaises ; comme table, des planches sur deux tréteaux : c’est dans ce cadre que se confectionne la Révolte. Près de la lucarne, pour mieux profiter de la lumière qui filtre parcimonieusement, le camarade Grave a installé son coin de travail.

Ce travail ne fut pas toujours celui de plume. J. Grave a été ouvrier cordonnier d’abord, puis typographe, et de sa dernière profession il a conservé la longue blouse noire. De trente à trente-cinq ans, le crâne largement charpenté, le front ample, son air résolu et doux à la fois, ses manières simples, ne rappelant en rien les énergumènes des réunions publiques, constituent une physionomie des plus intéressantes. La voix est tranquille et caressante, à tel point qu’on se sent bientôt pris de sympathie. Et un point d’interrogation se dresse : est-il bien possible que cet homme ait en un coin du cerveau quelque chose de commun avec Ravachol, Pini et autres cambrioleurs.

Après Kropotkine et Élisée Reclus, Jean Grave occupe une place importante parmi les écrivains anarchistes. C’est avant tout le vulgarisateur et l’homme pratique du parti. Point de phraséologie creuse dans son style. Il rend en paroles claires et limpides les théories compliquées et les rêves des deux premiers.


Le Père Peinard


Le Père Peinard, principes à part, n’a guère que deux points communs avec la Révolte : le prix, de dix centimes, et les origines de son directeur, Émile Pouget, qui fut cordonnier comme J. Grave.

Tandis que la Révolte s’est installée rive gauche, au fond de la vallée de la Bièvre, le Père Peinard a été se percher, rive droite, sur les hauteurs de Montmartre rue d’Orsel. Si l’un a adopté le ton doctrinaire et grave qui sied bien à un voisin de la Sorbonne, l’autre préfère les coups de gueule et la langue pittoresque de l’habitué de la Boule-Noire et du Moulin de la Galette.

Le Père Peinard est le tirailleur d’avant-garde du parti ; il en est le gavroche aussi et sait parfois allier les espiègleries du gamin de Paris aux grondements de son farouche ancêtre, le Père Duchesne. Point de calmes exposés de doctrine ni de batailles littéraires et intellectuelles comme à la Révolte. De violentes polémiques, de furieux coups de boutoirs. C’est ce que montrent les seuls titres des articles : Crapuleries coloniales à Siam. — Pauvres gueules noires, encore roulés ! (fin de la grève des mineurs du Nord) — Cochon d’ordre ! — Grève de bonnes bougresses à La Villette. — Le Turbin des femmes.

Les rubriques fixes ne sont pas moins significatives. Elles s’appellent : Bagnes parisiens. — Au Palais d’injustice (Chronique judiciaire). — Dynamitades. — Du Pain ou du Plomb. — Coups de tranchet. — Chouettes flambeaux (Revue bibliographique), et enfin — « Mort aux proprios ! »

Cette dernière rubrique est réservée aux récits pittoresques de déménagements à la cloche de bois :

Y en a eu un chouette l’autre dimanche rue Vicq d’Azir.

Un camaro était sur le point d’être saisi. C’était enquiquinant. Pour lors, il a expliqué son cas — et c’est le proprio qui a été saisi d’une riche façon.

Une douzaine de zigues d’attaque ont radiné à la piôle, et en deux temps et trois mouvements tout le bazar était dans la rue.

Le pipelet et sa toupie gueulaient comme deux rosses. Aidés de deux ou trois andouilles, ils voulaient interdire la porte.

Les gas n’ont pas cherché midi à quatorze heures ; ils ont jambonné dare dare, nom de dieu. Si bien qu’ils ont pu finir le déménagement en peinards.

Turellement, une foultitude de populo s’était empilée devant la porte : ce qu’on s’en payait une bosse, nom de dieu ! À force de rire, les bonnes bougresses en… dans leur chemise.

Quand tout a été bâclé, mes bons bougres ont décanillé, à l’applaudissement du populo.

Et tous étaient à chanter et à gueuler : « À bas les proprios ! » « Vive l’anarchie ! »

Y avait des sergots par là, mais ils ont été bougrement inodores. Bédam, quoiqu’ils soient bottés, — ils craignaient bougrement d’être bottés et re-bottés galbeusement.

Le Père Peinard remplace les suppléments littéraires par des romans, anarchistes, naturellement. Ainsi, le dernier a pour titre :

Les

36 Malheurs d’un Magistrat

Histoire

d’un jugeur dans la débine

racontée en cinq sec

En cinq sec signifie, ici, en cinq chapitres. Voici les titres de certains : « Bibi-Squelette. » — « La Grande Trouille. » — « Dégringolade », etc. Comme dans les journaux bourgeois, on ne se fait pas faute d’émoustiller le public spécial des amateurs de feuilletons, seulement on s’y prend d’autre manière, témoin cette note :

Voulez-vous recevoir pendant un an le Père Peinard

À l’Œil ?

Lisez à la page 6 les Trente-six Malheurs d’un Magistrat.

Le bon bougre qui sera assez bidard pour deviner d’avance le dernier malheur de Beauterrier aura droit à un abonnement d’un an au Père Peinard.

Qu’on se le dise, nom de dieu !

Parfois les souscriptions se ralentissent, l’argent se fait rare dans la caisse du journal, le numéro a peine à paraître. Le Père Peinard ne le cache pas :

Mince d’anicroche, nom de dieu ! Cette semaine y a pas plan d’en donner pour leur argent aux camaros, le numéro paraît avec quatre pages seulement ; ça tient beaucoup à ce que les vendeurs ne se patinent pas assez pour envoyer le pognon ; faut qu’ils se grouillent davantage, bon dieu !

Le Père Peinard ne palpe pas des chèques, kif-kif les bouffe-galette — qu’ils ne perdent pas ça de vue, mille dieux !

Les bons bougres excuseront pour cette fois la maigreur du caneton : la semaine prochaine il aura son format habituel.

S’il y a quelquefois disette d’argent, il y a toujours abondance de matières. Le Père Peinard est souvent obligé de calmer l’impatience de ses collaborateurs volontaires :

Mille pétards, faut que les aminches qui ont envoyé des tartines prennent patience — y a débordement.

C’est comme sur les voleries de Panama, j’aurais voulu y foutre mon grain de sel, y a pas plan !

La Révolte a totalement chassé la publicité de ses pages. Moins absolu, le Père Peinard accepte certaines réclames qui prennent des formes quelque peu inattendues :

Qui veut de la dynamite ?

Ne sautez pas, nom de Dieu ! C’est comme je vous le dis, les bons bougres :

Voulez-vous de la dynamite ?

Pour trois balles, plus les frais d’octroi, vous pouvez vous en payer un kilo… Zut, c’est un litre, que je veux dire ! Car cette dynamite se vend au litre.

Et c’est du nanan, vous savez : quand on a la digestion difficile, sans faire éclater les boyaux, elle aide bougrement à la circulation de la boustifaille.

C’est en effet un digestif, qui peut carrément faire la pige à la chartreuse, et qui a cette supériorité d’être fabriqué, non pas par des moines, mais par un bon bougre à qui on peut adresser les commandes : Z… à X…

Si la publicité commerciale absorbe peu de place, il en est fait une très large à la publicité des placards et brochures de propagande. Les annonces sont suivies de cet avis en italique :

Les demandes doivent être accompagnées du montant de la galette.

Enfin, le Père Peinard tient encore à la disposition des camarades des chansons, avec musique, à deux ronds pièce, et pour ceux qui ne tiennent pas à la musique, il y a les Chansons à un rond.


La Propagande par l’image


La huitième et dernière page du Père Peinard est occupée dans chaque numéro par une gravure. On pourra se rendre compte, par les reproductions que nous en avons faites, de ce qu’est cette propagande par l’image.

Elle a pour but de rendre pour ainsi dire tangibles les théories du parti, de les traduire pour la foule des peu cultivés sous la forme de dessins, qui invitent à la fois au rire et à la réflexion. Cependant, jusqu’ici, le crayon n’a interprété que celles de ces théories qui sont négatives. L’anarchie dit : « Plus de capital, plus de patrie, plus d’armée, plus de bourgeois. » Et l’image attaque et ridiculise ces assises de la société actuelle — la « société mourante », comme l’a appelée Jean Grave. Mais nous avons feuilleté en vain la collection du journal pour trouver trace des théories affirmatives de l’anarchie et découvrir quelque dessin de la société future.

Bon nombre de ces gravures s’enlèvent d’une puissante envolée au-dessus de l’habituelle caricature, et sont incontestablement des œuvres d’art. Il faut donc constater que parmi les artistes, comme parmi les littérateurs, les théories anarchistes ont trouvé, sinon de formelles adhésions, du moins certaines sympathies. On devine assez naturellement qu’elles se trouvent chez les « oseurs » en matière d’art, parmi les impressionnistes et les symbolistes. Du reste, il en est de connus et de classés parmi les collaborateurs du Père Peinard, tels Ibels, Félix Pissarro, Luce, Willette, G. Maurin, Gravelle, etc.

La Révolte, elle, ne publie pas de gravures dans le corps du journal, mais ne reste cependant pas tout à fait indifférente à la propagande par l’image. On trouve dans ses bureaux de fort belles eaux-fortes reproduisant les portraits de Proudhon et de Bakounine, les aïeux de l’anarchie, et une grande gravure mystique représentant, pendus en des linceuls, les quatre anarchistes mis à mort à Chicago.

Vignette de rubrique du « Père Peinard »


La Presse littéraire anarchiste


L’anarchisme littéraire a pris naissance, il y a quelques années, dans ces petites revues qui prêchaient le bouleversement de la langue française.

La presse quotidienne signala en leur temps les articles incendiaires, sous une forme compliquée le plus souvent, publiés par les Écrits pour l’Art, les Entretiens, le Mercure de France, l’Idée libre et tant d’autres.

En 1891, les jeunes écrivains à tendances anarchistes, infime minorité, en somme, parmi les révolutionnaires de la langue, trouvent une occasion de se grouper : Zo d’Axa fonde l’En Dehors, disparu aujourd’hui par suite de la condamnation de son directeur à deux ans de prison, condamnation qui le retient depuis de longs mois à Sainte-Pélagie.

Ses collaborateurs furent : O. Mirbeau, Alex. Cohen (récemment expulsé), S. Faure, Arthur Byl, A. Tabarant, Vielé-Griffin, Bernard Lazare, Lucien Descaves, G. Darien, H. de Regnier, Paul Adam, René Ghil, St-Pol-Roux (le Magnifique), etc.

Le sous-sol de la rue Bochard-de-Sarron, aux piliers frustres, meublé de bancs courant le long du mur, d’une table immense et d’un orgue (?), où l’En Dehors s’était installé, était, on le voit, un rendez-vous éclectique d’écrivains de talent et d’esprits originaux.

Les « cris » de l’En Dehors (pour employer sa formule) étaient lancés une fois par semaine. Le tirage était d’environ 6,000 exemplaires.

Une épigraphe expliquait le titre :

« Celui que rien n’enrôle et qu’une impulsive nature guide seul, ce passionnel tant complexe, ce hors la loi, ce hors d’école, cet isolé chercheur d’au delà, ne se dessine-t-il pas dans ce mot : l’En Dehors ! »

Les articles de tête figuraient sous le titre : « Premier cri ». Les Échos s’appelaient « Hourras », « Tollés » et « Petites clameurs ».

À l’En Dehors succéda dernièrement la Revue anarchiste (depuis Libertaire). On y retrouve un grand nombre de collaborateurs de l’En Dehors auxquels il faut joindre Élisée Reclus, Clovis Hugues, A. F. Herold (fils de l’ancien préfet de la Seine), Gabriel Randon, etc. L’Art social et l’Harmonie (Marseille) publient également, mais non exclusivement, des articles à conclusions anarchistes.

Enfin, le supplément littéraire de la Révolte est composé de façon à justifier cette réponse des anarchistes aux mesures de répression : « Vous pouvez saisir nos journaux, nos brochures, vous n’empêcherez pas les camarades de lire ce qu’ont écrit des écrivains bourgeois sur la pourriture et l’abjection de l’heure présente. Et cela seul est plus terrible que tout ce que nous pouvons accumuler de revendications et de menaces. »

Ces suppléments comprennent en effet toutes les pages de la production littéraire courante où — accidentellement — tel chroniqueur s’apitoie sur les souffrants et les déshérités, où tel romancier flagelle les puissants et les heureux, où d’autres ridiculisent les préjugés, sapent les principes, découvrent quelque plaie.

Voici au surplus, un sommaire de ce supplément :

  • Le Droit à la terre pour tous, Herbert Spencer.
  • La Légion d’honneur, Jules Lemaitre.
  • Pas Flatteur, mais juste, Villiers de l’Isle-Adam.
  • Professeurs d’aujourd’hui, Zéphirin Raganasse.
  • Le Rallié, Paul Adam.
  • Ombres parisiennes, Aurélien Scholl.
  • Les Gens du monde, Paul Hervieu.
(Gravure extraite de l’Almanach du Père Peinard)


Almanachs anarchistes


S’étant créé une presse politique, des revues littéraires et une imagerie, les anarchistes voulurent avoir également un almanach qui leur fût propre. Le premier parut en 1892. L’auteur-éditeur était le camarade Sébastien Faure, qui avait carrément arboré le titre : Almanach anarchiste. Distraction ou ignorance ? Faure avait, en ses premières pages, reproduit l’habituel calendrier Grégorien, avec l’éponymie des saints ! On devine la grande colère du Père Peinard et de la Révolte, sous les auspices desquels avait paru cette publication ! Ils furent sur le point de la mettre à l’index et d’en excommunier l’auteur. Par bonheur, l’infâme calendrier bourgeois ne remplissait que les quatre premières pages : on les arracha, et l’almanach put être mis en vente après cette ablation purificatrice.

S. Faure, après cette première expérience, s’estima sans doute peu apte à jouer, dans le parti, les Mathieu Laensberg. Sa tentative ne se renouvela pas l’année suivante, et il faut sauter à 1894 pour trouver un deuxième almanach anarchiste, l’Almanach du Père Peinard, en tête duquel trônent le calendrier révolutionnaire et ses dénominations de jours empruntées au règne animal, végétal et minéral.

Cela est déjà plus orthodoxe, mais non suffisamment, disent les gros bonnets du parti. Et ils cherchent un calendrier qui soit bien à eux, s’efforçant de trouver une date astronomique en concordance avec une date historique anarchiste. Ils obtiendraient ainsi le point de départ d’une ère nouvelle, l’ère anarchiste, qui s’imposerait au parti, en attendant que l’humanité affranchie n’en connût plus d’autre. Ne pouvant nous faire part de cette trouvaille, l’almanach de 1894 se contente d’établir des éphémérides anarchistes. En voici quelques-unes, grapillées de-ci de-là :

12 janvier 1887. — Clément Duval est condamné à mort pour avoir exproprié le palais d’une richarde et avoir fait quelques boutonnières dans la sale peau du roussin Rossignol.

N’osant le raccourcir, la gouvernance l’expédie à la Guyane.

28 septembre 1883. — Inaugurance, au Niederwald, de la statue de la Germania, glorifiant la guerre de 1870. Reinsdorff et ses copains avaient miné le sol : le tyran d’Allemagne et sa séquelle devaient sauter en l’air, un salaud coupa la mèche et les gas furent pincés.

22 avril 1892. — Baffes d’anarchos sur toute la France, en prévision du procès de Ravachol et du 1er Mai. L’âne bâté ministériel, le Loup-Bête (Loubet) rassure les bouffe-galette : « Roupillez en paix, tous les anarchos sont au ballon. » Le soir du 26, le restaurant Véry sautait comme une m…, d’où un nouveau mot : véryfication.

8 novembre 1892. — Une petiote marmite destinée au baron Reille, l’exploiteur de Carmaux, s’esclaffe dans le commissariat de la rue des Bons-Enfants.

Vignette de rubrique du « Père Peinard »


La bibliothèque anarchiste


Parfois les journaux anarchistes publient une note ainsi conçue :

Le groupe des travailleurs communistes-anarchistes de … a décidé de fonder une bibliothèque.

À cet effet un local vient d’être loué, nous prions les camarades de nous aider dans notre tâche par l’envoi de brochures, journaux, publications périodiques.

Les camarades ont, par des prêts ou des dons volontaires, à leur disposition, un certain nombre d’ouvrages, mais il est de toute utilité pour la bibliothèque d’avoir en sa possession les ouvrages de Buchner, Hœckel, Darwin, Herbert, Spencer, Tolstoï, Herzen, Bakounine et Élisée Reclus.

À citer encore cette insertion toute récente qui emprunte quelque intérêt au nom du bibliothécaire, devenu célèbre depuis — à de tout autres titres :

Il vient d’être fondé à Choisy-le-Roi un cercle philosophique pour l’étude et la vulgarisation des sciences naturelles, avec bibliothèque, conférences scientifiques, etc.

Nous prions les camarades qui pourraient nous envoyer des bouquins pour la bibliothèque, de les envoyer chez M. Aug. Vaillant, 17, rue de la Raffinerie, à Choisy-le-Roi (Seine).

Voilà comment se fonde une bibliothèque anarchiste. Quant aux livres qui en doivent faire partie, on vient de voir qu’ils peuvent se diviser en deux catégories. D’une part les œuvres de Buchner, Darwin, Spencer, Babœuf, Guyau et autres philosophes ou physiologues qui n’ont d’autre titre à figurer dans une bibliothèque anarchiste que celui d’innovateurs en matière sociale. D’autre part, les ouvrages purement anarchistes d’écrivains et de savants.

Ces derniers sont en très petit nombre. Le cycle de la littérature anarchiste proprement dite commence avec Proudhon : Qu’est-ce que la propriété ? Création de l’ordre. Puis viennent : Max Stirner, L’individu et son avenir, et Bakounine : Dieu et l’État.

P. Kropotkine a condensé ses innombrables brochures et ses conférences, toutes ses paroles et tous ses écrits, ainsi que ses articles du Révolté et de la Révolte en deux livres, qui sont l’Ancien et le Nouveau Testament anarchistes : les Paroles d’un révolté et la Conquête du pain.

Jean Grave a publié : La société mourante et l’Anarchie et La société au lendemain de la Révolution. Mentionnons encore, parmi les livres, les Préjugés et l’Anarchie, publié en 1888 à Béziers, par François Guy ; le Livre des misères, de Louise Michel, et c’est tout, car Élisée Reclus n’a pas, jusqu’ici, jugé à propos de rassembler et de coordonner les nombreuses idées et brochures qu’il a données au parti.


Les brochures


Il nous reste à parler encore d’un très important facteur de la propagande : la brochure.

La Révolte en a monopolisé, ou à peu près, la publication, la vente et la diffusion. Le prix varie de 25, 15 et 10 centimes. Pour deux ou trois francs, tout camarade peut fixer de façon précise, dans son esprit, l’image abominable de la société mourante, et celle radieuse et pleine de promesses de la société future.

La mention que l’on rencontre souvent sur la couverture : « Lire et faire circuler », lui rappelle qu’il doit communiquer ces feuillets à tous ceux qui ignoreraient encore le nouvel évangile.

Beaucoup de ces brochures sont anonymes. Celles qui sont signées portent les noms de Reclus, Kropotkine, Darnaud, S. Faure, Malato, Hamon, D. Saurin, etc. Leur ton est généralement modéré. Il en est quatre ou cinq dont le tirage s’est élevé de 30 à 60,000 exemplaires.

Le Salariat, l’Esprit de révolte et La loi et l’autorité, de Kropotkine, portent cette curieuse mention :

Brochure publiée à 7,000 exemplaires, conformément au désir de notre camarade Lucien Massé, coiffeur à Ars-en-Ré, qui, en mourant, a légué à la Révolte la somme nécessaire.

Grâce à des souscriptions ouvertes dans les journaux pour la propagande, le parti dispose aussi de brochures qui se distribuent gratuitement. Parmi elles, la brochure Riches et pauvres est particulièrement curieuse. Éditée par « Le groupe de propagande communiste, anarchiste, par la brochure à distribuer », elle ne renferme rien d’autre que deux articles de l’Enquête Socialiste de notre collaborateur Jules Huret qui parurent dans le Figaro sous le titre : Rothschild, et : À Roubaix. Il en a déjà été tiré 50,000 exemplaires. On en tient à la disposition des camarades pour les seuls frais du colis : 0 fr. 60, 3 kilos, en gare.

Vignette de rubrique du « Père Peinard »


LA DOCTRINE


Les Principes anarchistes


On sait que l’anarchisme, comme conception révolutionnaire spéciale, prit officiellement naissance au Congrès de Lausanne, le 18 mars 1876. La Commune y fut flétrie. Oui, la Commune de Paris fut dénoncée comme un « type de gouvernement autoritaire », surtout à cause de sa reconstitution des services publics ! Ceci fait, on s’occupa de réduire les théories révolutionnaires à leur plus simple et ultime expression : la doctrine anarchiste était née.

Elle comprend deux parties très tranchées.

La première, entièrement négative ou destructive, dit :

1º Plus de propriété : guerre au capital, aux privilèges de toutes sortes et à l’exploitation de l’homme par l’homme,

2º Plus de patrie : plus de frontières, ni de luttes de peuple à peuple,

3º Plus d’État : guerre à toute autorité, élue ou non, dynastique ou simplement temporaire, et au parlementarisme.

D’où les axiomes suivants, tirés de droite et de gauche :

1º La propriété c’est le vol (Proudhon). Le capital est bien du travail accumulé, mais le travail des autres accumulé dans les mains d’un voleur (J. Grave). Le mariage actuel équivaut à la prostitution la plus éhontée (Idem).

2º La patrie n’est qu’un mot sonore (J. Grave). L’armée est une école du crime (A. Hamon).

3º Je ne veux pas qu’on m’em… bête (le Père Duchesne). Ni Dieu ni maître (Blanqui). Le suffrage universel est la plus grande mystification du siècle (Anonyme).

Arrivons à la seconde partie de la doctrine, affirmative celle-ci :

Toute organisation quelle qu’elle soit, toute délégation propre au fonctionnement de cette organisation ayant été déclarée antirévolutionnaire, il est proclamé que (sous peine de n’être qu’une nouvelle forme d’exploitation) la Révolution sociale ne doit avoir d’autre objectif que de créer un milieu dans lequel désormais l’individu ne relèverait que de lui-même.

De là ces deux formules qui résument toute la doctrine affirmative :

Fais ce que veux ;

Tout est à tous, c’est-à-dire : Puise à même le fonds commun de la richesse sociale.

Ces deux principes étant sauvegardés, point de théories fixes ni de limites.

Deux tentatives se sont produites récemment pour discipliner le parti. Au Congrès anarchiste de Londres (1892) et à Chicago (1893), certains camarades (Merlino, Malatesta) firent observer que le parti gagnerait à suivre les impulsions d’une direction, dont il resterait à chercher et à déterminer avec soin la forme. Mais aussitôt on objecta que, quelle que puisse être cette forme, ce serait une atteinte au principe : « Fais ce que tu veux. » Et la motion fut enterrée.

Le parti anarchiste n’a donc ni conseil général comme l’Internationale, ni comité directeur comme la Commune. Pas de mot d’ordre non plus. C’est là, soit dit en passant, les raisons qui rendent très difficile la surveillance de la police, car naguère ses efforts étant portés sur les têtes, c’est-à-dire sur un petit nombre, elle parvenait toujours, avec du temps, de la patience et de l’argent, à s’assurer le concours de l’un des dirigeants et à connaître le mot, tandis que se trouvant en présence des individualités multiples de l’anarchie, malgré une surveillance extrême, elle ne peut guère compter que sur le hasard.


Doctrines négatives ou destructives


Les théories négatives se trouvent assez clairement exposées dans une brochure qui a pour titre : Les Anarchistes et ce qu’ils veulent. L’auteur part de ce principe :

« La terre et l’industrie produisent plus qu’il n’en faut pour donner l’aisance à chaque individu. » Et il en conclut qu’il est épouvantable que des êtres humains manquent du nécessaire toute leur vie, tombent malades de privations et meurent même de faim.

La doctrine est développée sous forme de dialogue entre ouvriers, l’un anarchistes, l’autre ignorant encore la bonne parole :

Jean (anarchiste). — Le droit au bien-être, voilà ce que les anarchistes réclament. C’est pour l’assurer à tous les êtres humains qu’ils prêchent l’abolition de la propriété, de l’autorité et de toutes les institutions actuelles, qui sont injustes parce qu’elles ne servent qu’à maintenir la majorité laborieuse sous le joug d’une minorité férocement égoïste.

Louis. — Comment, vous voulez détruire la propriété ? Mais c’est une folie !

Jean. — En parlant d’abolir la propriété, nous ne parlons pas de détruire les richesses sociales qui doivent au contraire être mises en commun. Nous voulons abolir le droit de posséder individuellement.

Louis. — Pourquoi ?

Jean. — Parce que le droit de possession est la plus grande cause de discorde dans l’humanité. C’est lui qui pousse les hommes à s’exploiter, se voler, s’entre-tuer. C’est par désir de posséder que certains individus archi-millionnaires affament des milliers d’êtres humains, et que des crimes monstrueux se commettent partout.

C’est le désir de possession qui engendre les guerres, c’est toujours ce désir qui tue dans le cœur de chacun tout sentiment d’honnêteté et de solidarité.

Après avoir fait le procès de la propriété, Jean s’occupe du capital :

Aujourd’hui, grâce au droit de possession, les capitalistes détiennent pour leur seul bénéfice tout ce que le progrès engendre ; ils peuvent, s’ils le veulent, affamer des populations tout entières.

Or ce sont les travailleurs qui produisent tout. La preuve, la voici : place une fortune dans un coffre, cent ans après, il n’y aura pas un centime de plus dans le coffre, tandis que si tu mets cet argent dans des spéculations, dans des entreprises commerciales ou industrielles, tu réaliseras des bénéfices, grâce au travail d’autrui.

Donc : guerre au capital. Passons à la famille. L’homme propriétaire a façonné la famille de manière à pouvoir, à sa mort, transmettre le fruit de ses rapines à ses descendants ; la femme a été considérée comme inférieure, ou plutôt comme une propriété ; c’est pourquoi la famille a été rendue indissoluble. Les anarchistes veulent donc détruire cette famille-là, « basée sur l’intérêt et non sur l’affection » ; mais ils conservent la famille, en général : l’union libre lui permettra de revenir à sa base logique.

Parmi les autres « préjugés » que les anarchistes s’efforcent de déraciner, un de ceux qui sont l’objet des plus grands efforts est l’idée de patrie. Ils ont fondé la Ligue des Antipatriotes, qui est des plus favorisées par les souscripteurs anarchistes. Cette Ligue publie des placards et tient des réunions, surtout au moment du départ des conscrits. Elle a une chanson, le Chant des Antipatriotes, à tous les points de vue lamentable, ainsi qu’on va voir :

Aux idoles de la Patrie
Nous sacrifions le bonheur ;
En pratiquant l’idolâtrie
Nous avons pourri notre cœur.
Serons-nous toujours les victimes
Des dirigeants et des coquins ?
Non ! Alors, arrêtons les crimes
Par la mort des chefs assassins.

REFRAIN

Debout ! Frère de misère !
Pour nous y’a pas de frontière,
Révoltons-nous contre tout affameur.
Pour écraser la bourgeoisie
Et supprimer la tyrannie :
Il faut lutter en chœur
Pour l’Anarchie.

Nous épargnerons au lecteur les autres couplets, ainsi que le développement des théories antipatriotiques ; elles sont assez généralement connues au surplus, n’étant malheureusement pas propres au seul parti anarchiste.

Ce qui lui appartient exclusivement, en revanche, c’est le raisonnement suivant, par lequel il anéantit l’autorité :

Quel que soit le nom dont s’affuble l’autorité nouvelle, quelque bénigne qu’elle cherche à paraître, quels que soient les amendements que l’on y apporte, quel que soit le mode de recrutement de son personnel, ne s’en posera pas moins le dilemme suivant :

Ou bien ses décisions auront force de loi et seront obligatoires pour tous, alors elle aura besoin de toutes les institutions actuelles (propriété, famille, patrie, armée, État) pour les appliquer et les faire respecter ? — Alors, renonçons à être libres.

Ou bien les individus resteront libres de discuter les décisions gouvernementales, de s’y conformer s’il leur plaît, d’envoyer promener l’autorité si elle les embête ? — Alors, la liberté reste entière, mais le gouvernement est inutile tout en restant une entrave et une menace. Conclusion : pas de gouvernement.

Nous ne suivrons pas plus loin le développement des théories négatives de l’anarchie. C’est la partie de la doctrine que l’on croit généralement connaître. On entend dire souvent : « Nous ne savons ce que les anarchistes ne veulent pas, mais eux ignorent ce qu’ils veulent. » Cela est inexact. C’est pourquoi, l’espace nous étant mesuré, nous préférons faire une place plus large aux théories affirmatives.


Doctrines affirmatives ou créatrices


Les doctrines affirmatives sont quelque peu négligées dans la brochure de propagande, comme elles le sont dans l’image. C’est pour détruire, d’abord, que l’anarchie veut enrôler des camarades.

Mahomet, lui, fanatisait l’Asie et l’Afrique par les séductions de son paradis.

Le paradis que sera la société future n’est guère relevé que dans deux livres : la Conquête du Pain (Kropotkine) et la Société au lendemain de la Révolution (J. Grave), qui, par leur prix, ne sont pas des œuvres de diffusion.

Ces deux livres suffisent à nous renseigner abondamment sur ce que veulent créer les anarchistes, à nous initier à l’avenir d’Harmonie et de Bonté qu’ils réservent à l’humanité sous la forme du communisme.

« Fais ce que veux » et « Tout est à tous » en sont les formules brèves.

Pour J. Grave, le temps d’anarchie, ce sera :

Une société sans autorité dans laquelle les hommes vivront sur le pied de la plus parfaite égalité, sans substituer aucun privilège à ceux qui auront été détruits, et consommeront, produiront, agiront en commun, nulle appropriation personnelle ne venant détruire ou même compromettre l’œuvre accomplie d’expropriation nationale, — une société qui n’aurait aucun droit, aucun pouvoir sur l’individu, et à laquelle, en aucun cas, l’individu ne pourrait être sacrifié, parce que son intérêt saurait être en antagonisme avec l’intérêt de l’individu.

Voilà qui est bien abstrait : il semble que, de plus en plus, nous nous éloignons du paradis de Mahomet. Attendez. Kropotkine, Grave et quelques autres, un peu visionnaires, vont dépenser des trésors d’ingéniosité pour donner un corps à leur rêve communiste anarchiste.

Pas une objection qui leur paraisse sérieuse. Le jour où l’on ne pourra plus puiser au tas, on pratiquera le rationnement, devant lequel il n’y aura de privilégiés que les malades, les vieillards, les enfants et aussi les faibles d’esprit.

Le lait manque : on le réserve pour les nouveau-nés. Les œufs deviennent rares : ils sont pour les convalescents. Le stock d’étoffes de soie et de velours est insuffisant : que les femmes les plus frivoles s’en emparent, si elles ne rougissent pas d’afficher leur frivolité !

N’y a-t-il pas des fainéants que les travailleurs devront nourrir ? — Il n’y aura plus de fainéants lorsqu’il ne s’agira plus de travailler pour autrui : celui qui s’interdirait les joies du travail serait un insensé.

Et les travaux pénibles et dégoûtants ? Qui donc, par exemple, voudra être vidangeur ? — Eh bien ! mais chacun y ayant mis du sien pour remplir la fosse, chacun y mettra du sien le jour où le besoin de la vider se fera sentir, afin de n’être pas empoisonné.

Et les criminels ? — Quand les causes des crimes : la richesse et la toute puissance des uns, la misère et la servitude des autres, auront disparu, il ne se commettra plus de crimes, il n’y aura plus de criminels parmi les hommes reconquis par l’Harmonie naturelle et par la Bonté première.

Sur tous les points, les anarchistes ont réponse (trop facile le plus souvent) à tout ce qu’on leur peut opposer. Avoir réponse à tout, n’est-ce pas le seul moyen qu’on ait encore trouvé de convaincre et de séduire les hommes, quelle que soit la valeur des réponses ?

À noter que les théoriciens commencent très sincèrement par se séduire et se convaincre eux-mêmes. Ils ont cette grâce d’état : la foi — la foi en la Bonté et aussi en la Science absolues.

Scientifiquement, ils ne doutent de rien. L’un d’eux nous affirmait récemment : « Quand on aura solidifié l’azote, on n’aura même plus besoin de faire du pain ! ». La Conquête du Pain, de Kropotkine, c’est la conquête de l’azote. Il faut lire dans ce livre très curieux et très varié les bilans du travail nécessaire.

Il y est prouvé, par exemple, que, par l’agriculture seulement, la moitié des adultes valides de la Seine et de Seine-et-Oise, en travaillant 58 jours par an, à raison de 5h par jour, subviendront à tous les besoins de l’existence aisée, voire luxueuse, de tous les habitants de ces deux départements.

Et l’agriculture selon Kropotkine, l’agriculture au temps d’anarchie, ce ne sera plus le paysan courbé sur la charrue, jetant au hasard dans le sol un blé mal trié et attendant avec angoisse ce que la saison, bonne ou mauvaise, lui apportera, ce ne sera pas la bête fauve de la Bruyère…

L’agriculteur, perfectionnant la grande culture américaine, en arrivera à faire le sol, à défier les saisons et le climat, à chauffer l’air et la terre autour de la jeune plante, à produire, en un mot, sur un hectare ce que l’on ne réussirait pas à récolter sur cinquante, et cela en réduisant beaucoup la somme totale du travail.

… Et il n’y a ni Parisien ni Parisienne affaiblis qui ne soient capables, après quelques heures d’apprentissage, de surveiller les machines ou de contribuer, chacun pour sa part, au travail agraire… simple affaire de s’amuser un peu dans les champs…

Le socialiste réclame pour les travailleurs la journée de huit heures avec un jour de repos par semaine. L’anarchiste la lui promet de cinq heures, avec cinq jours de travail seulement par mois, grâce à la suppression du parasitisme. Pas de fatigue, et le travail facile (même aux Parisiennes !) ce sont deux points importants du programme.

Si de la tâche pénible, mais saine, du laboureur, Kropotkine passe à celle, atroce, des mineurs, il la transforme plus radicalement encore :

On trouvera, dit-il, la machine qui doit guider les rayons du soleil et les faire travailler, sans qu’il soit besoin d’aller chercher dans les profondeurs de la terre la chaleur solaire emmagasinée dans la houille !

Il est difficile d’aller plus loin dans ce sens !

Mais l’homme a d’autres besoins que les besoins matériels.

Les besoins de luxe, de jouissances scientifiques et artistiques sont prévus : l’anarchie prétend assurer à tout le monde ces joies réservées actuellement au petit nombre.

Chacun aura le loisir de se les procurer par quelques heures de travail supplémentaire. L’écrivain qui voudra publier un livre, ses admirateurs qui voudront le lire, le composeront, l’imprimeront, le brocheront en commun. Comme la littérature, la science et l’art seront servis par des volontaires et n’en seront que mieux servis.

L’art trouvera une inspiration plus haute. Plus de musées, prisons des statues. Les marbres revivront dans les acropoles des cités. Et avec quelle vérité les peintres ne rendront-ils pas la nature, la vallée ou la mer, le lendemain d’une journée de moisson, ou d’une après-midi de pêche !


La Grande Révolution


Telle est la société au lendemain de la révolution que les écrivains anarchistes considèrent comme imminente, et qu’ils essaient également de nous décrire par avance.

Ce sera d’abord l’insurrection, la fuite des gouvernants, l’armée se joignant aux insurgés, la police s’évanouissant, « les gros bourgeois filant en lieu sûr », la Commune proclamée par le peuple qui, lui, est resté. Le sang coulera, mais ce ne sera qu’un accident de la lutte.

Puis commencera la véritable révolution : l’anarchie proclamera le droit de vivre pour tous et prendra possession des dépôts de blé, des magasins de vêtements et des maisons habitables. L’expropriation sera générale, complète et sincère. Après avoir pris possession des richesses, on les inventoriera, et immédiatement le principe s’établira de la prise au tas ou du rationnement, selon l’abondance ou l’insuffisance de chaque chose. Expropriateurs et expropriés seront traités sur le même pied.

Et quand surgira la question du ravitaillement, on la tranchera par l’échange des produits de l’industrie des villes contre ceux du travail des champs. Pour les logements, des statistiques seront dressées d’après lesquelles on se répartira les appartements selon ses besoins, sans même déloger ceux qui n’occuperaient que les pièces qu’il leur faut.

Quant aux vêtements enfin, sans que personne fût dépouillé de son patelot, il suffira de mettre en commun ceux que renferment les magasins pour que chacun pût trouver habit à sa taille.

Et la société communiste anarchiste organisée n’aura plus qu’à se laisser vivre.

On le voit, les anarchistes ne craignent rien tant que de paraître vouloir ramener l’homme à l’âge de pierre, à l’époque des cavernes. Leur prétention est de faire table rase de tous les impedimenta de la société actuelle, à l’exception des progrès et des résultats scientifiques acquis. Plus de propriété, plus de gouvernement, mais pas un instant d’arrêt dans la marche du progrès industriel et scientifique.

Tel est le contenu de ces livres, de ces brochures, que les lecteurs des journaux quotidiens ne connaissent guère que pour avoir lu à maintes reprises ces jours derniers : « Une perquisition chez le compagnon X… amène la découverte et la saisie de toute une collection de livres anarchistes et de brochures révolutionnaires. »


Communistes & individualistes


Avec des principes aussi larges que « Fais ce que veux » et « Tout est à tous », l’anarchie était condamnée à laisser, aussi bien qu’un parti politique proprement dit, ses adeptes s’orienter chacun selon son passé ou ses aspirations, vers le but commun.

Et le seul examen des manifestations anarchiques diverses nous amène ainsi à distinguer : 1º les communistes ; 2º les individualistes ; 3º les littéraires ; 4º les impulsifs.

Communistes et individualistes sont d’accord sur tous les points négatifs ou destructifs de la doctrine. Ils se séparent sur les plans d’organisation au lendemain de la Grande Révolution.

Les communistes ont pris comme point de départ que : l’homme ne saurait s’isoler.

La société est un de ses besoins. Personne ne peut créer sans le concours des autres et il est impossible d’estimer la part qui revient à chacun des richesses que tous contribuent à créer.

Les individualistes, eux, exigent pour l’homme de la société future la jouissance du produit intégral de son propre travail et ainsi la reconstitution d’une propriété individuelle qui ne serait plus le vol (pourquoi ?). Ils réprouvent d’autre part la violence pour arriver à la révolution sociale et n’admettent que la grève générale.

En France aucune personnalité anarchiste ne s’est ralliée à cette doctrine.


Les littéraires


Même chez des doctrinaires, des scientifiques comme les auteurs de Évolution et Révolution, la Conquête du Pain, la Société mourante, les théories s’enveloppent d’une forme pittoresque et artistique.

Des littéraires, des cérébraux n’ont pas manqué d’être séduits par divers aspects des théories révolutionnaires. De là la poussée d’anarchisme que nous avons signalée dans les jeunes revues. De là aussi des œuvres, brochures et livres, où se développèrent les brefs aperçus de ces intermittents périodiques, et que l’anarchie put abusivement quelquefois, revendiquer.

C’est ainsi que Sous-Off, Biribi, la Psychologie du militaire professionnel, le Catéchisme du soldat ont livré le plus rude assaut qu’elle ait jamais subi à l’armée, cette bête noire des anarchistes.

Accueillis et choyés par l’anarchie, quelques-uns vont jusqu’à une conversion sincère, quoiqu’un peu profane : la sympathie pour certaines idées, la séduction par les mots les mènent à l’adoption de la doctrine entière, — sinon pour partager les rêves de société future, du moins pour applaudir à leurs espoirs et au besoin à leurs tentatives de destruction de la société actuelle.

Au lendemain du verdict du jury de la Seine condamnant Ravachol aux travaux forcés seulement, Octave Mirbeau écrivait dans l’En-dehors :

Par delà l’acte dont on leur criait l’épouvantable horreur, les jurés n’ont-ils écouté que la voix de l’idée future, de l’idée dominatrice qui le spécialise, cet acte, qui le grandit ?…

J’ai horreur du sang versé, des misères, de la mort. J’aime la vie, et toute vie m’est sacrée. C’est pourquoi je vais demander à l’idéal anarchiste ce que nulle forme de gouvernement n’a pu me donner : l’amour, la beauté, la paix entre les hommes. Ravachol ne m’effraie pas. Il est transitoire comme la terreur qu’il inspire…

C’est la grande pitié qu’il éprouve pour la misère humaine qui a rallié Mirbeau à l’anarchie. Zo d’Axa, qui en fondant l’En-Dehors, donna un organe à l’anarchie cérébrale, est hanté, au contraire, par une vision tout esthétique de la révolution sociale. De tempérament rebelle aux abstractions aussi bien qu’aux conclusions scientifiques, il refuse lui-même la qualification d’anarchiste que les anarchistes lui octroient.

En vérité, écrit-il, il n’est pas indispensable de se sentir anarchiste pour être séduit par l’ensemble des prochaines démolitions.

Tous ceux que la société flagelle dans l’intimité de leur être veulent d’instinct des revanches aiguës. Ils savent un sûr moyen de cueillir la joie tout de suite : détruire passionnément.

Dans un article intitulé Nous, il prend tâche de s’analyser :

Pas plus groupés dans l’anarchie qu’embrigadés dans les socialismes nous allons — individuels, sans la Foi qui sauve et qui aveugle. Nos dégoûts de la société n’engendrent pas en nous d’immuables convictions. Nous, nous luttons pour la joie des batailles, et sans rêve d’avenir meilleur. Que nous importent nos petits-neveux ? Il faut vivre dès aujourd’hui, et c’est en dehors de toutes les règles, de toutes les théories même de l’anarchie, que nous voulons nous laisser aller toujours à nos pitiés, à nos douleurs, à nos rages, à nos instincts, avec l’orgueil d’être nous-mêmes !

Un tel dandysme, quand il est affiché avec une crânerie qui mène à la prison politique, a grande allure, et nous sommes loin, avec celui qui se plaît à s’en parer, des fumistes de la Révolution sociale à la façon de M. Laurent Thailhade, auquel l’attentat de Vaillant inspirait cette réflexion : « Qu’importent les victimes, si le geste est beau ! » Le geste de certains cérébraux de l’anarchie serait-il beau sous la douche ?


Les impulsifs


Communistes, individualistes, littéraires, tous les théoriciens du parti ont conçu une doctrine toute d’une pièce et, autant qu’ils l’ont pu, impersonnelle.

Bien différents sont les partisans de la propagande par le fait, c’est-à-dire ceux de leurs coreligionnaires que les anarchistes qualifient du terme bizarre et vague de : impulsifs. Ne retenant de la doctrine que ses conséquences, des principes que leurs conclusions, — réfractaires, déclassés, ratés de toutes les professions ont inventé à leur tour une anarchie à eux, se rapprochant davantage de la vieille acception du mot que de sa signification étymologique d’après Proudhon. Ils se sont fait avec leurs haines, leurs colères, leurs souffrances, une doctrine qui n’est que l’application à leurs passions et instincts personnels du réquisitoire anarchiste contre la société.

Ces impulsifs, les doctrinaires ne peuvent les renier, puisqu’ils prêchent : « Seul juge de l’importance de ses griefs contre la société ou contre l’un quelconque de ses membres, l’individu demeure libre dans le choix des moyens d’en poursuivre le redressement. »

Toute la théorie de la propagande par le fait tient dans ces lignes. Mais cette formule ne serait probablement pas entrée dans la pratique s’il ne s’était trouvé pour la recueillir ces révoltés, devenus anarchistes par la seule séduction de voir le vol ou l’assassinat réhabilités sous le nom d’acte légitime d’expropriation ou de destruction.


Le Culte de Ravachol


Discuté d’abord pour ses méfaits antérieurs, presque désavoué par le parti anarchiste, Ravachol, le plus célèbre des impulsifs, vit ensuite une réaction complète se produire en sa faveur. Ce mouvement d’admiration ne fit que grandir pendant son double procès, jusqu’à sa condamnation à mort. Octave Mirbeau et Tabarant le louangèrent dans l’En-Dehors ; la Révolte, après les premières hésitations, le revendiqua ; M. Paul Adam fit son éloge dans les Entretiens ; M. Goullé le défendit dans l’Art social, etc.

Après son exécution, ce fut mieux encore : certains découvrirent une suprême logique — anarchiste — dans ses divers crimes. On constata qu’il avait donné sa forme définitive à l’insurrection individuelle. On décida qu’il avait été l’assassin, le violateur de sépulture, le dynamiteur, le guillotiné — symbolique.

Le culte de Ravachol était né.

Les anarchistes comptaient déjà auparavant des martyrs : les pendus de Chicago, les garrottés de Xérès, les Allemands Reinsdorf et Kuchler, exécutés à la hache. Il fallait aux révolutionnaires français, malgré leur internationalisme, un martyr national, exécuté par la guillotine.

Ce fut plus qu’un martyr : ce fut Ravachol-Jésus, comme l’a écrit un rimeur du parti, Paul Paillette.

Une photographie le représentait debout, l’œil illuminé, en sabots de détenu, entre deux gendarmes, fut reproduite à des milliers d’exemplaires ; une autre eut encore plus de succès ; elle porte ses dernières paroles :

Si tu veux être heureux,
Nom de Dieu !
Pends ton propriétaire

Des brochures à sa gloire étaient publiées : Ravachol anarchiste, Ravachol et Carnot aux enfers, etc. Enfin, dans l’Almanach du Père Peinard, on trouve comme éphémérides les diverses phases de la vie de Ravachol, un hymne : la Ravachole, et son portrait symbolique.

Le « ravacholisme » compte ses adeptes parmi les impulsifs uniquement et les lecteurs du Père Peinard. La Révolte ne proteste pas, mais fait grise mine à ce culte : les théoriciens du parti craignent de voir se réclamer de l’anarchie des malfaiteurs qui, eux, n’auraient rien de symbolique.


CONCLUSION


Nous avons tenu à conserver à cette étude le ton calme qui convient à une enquête, évitant d’encombrer de polémiques et de protestations l’exposé des faits et des théories.

Haines et Chimères — voilà tout ce que l’anarchie a trouvé pour le soulagement de l’humanité souffrante.

Leurrer les déclassés de vains espoirs, enrôler sous le même drapeau noir malfaiteurs vulgaires et miséreux abusés pour en composer une véritable armée du crime, la plus redoutable qui ait jamais menacé la société — c’est là tout le résultat que préparent les théories anarchistes.

Il ne nous appartient pas ici de conclure. Nous avons essayé de diagnostiquer le mal : à tous ceux qui ont foi en le seul Progrès pour apaiser et supprimer les misères sociales, aux hommes de cœur de tous les partis, de chercher le remède.

Félix Dubois.