Le patriote (Féron)/Le gibet

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Éditions Édouard Garand (p. 62-63).

VI

LE GIBET.


Le lendemain, 15 février, quatre fois le bourreau avait laissé tomber sa corde au bout de laquelle une tête humaine avait été attachée.

Front haut, lèvres dédaigneuses, mains liées derrière le dos, Hindelang monta fermement les degrés qui aboutissent à la plateforme fatale.

Le jour était bas, sombre et froid. Tandis que les spectateurs, en bas, grelottaient sous la bise, le condamné demeurait tranquille.

Plus loin la cité demeurait silencieuse comme si elle eût été dans l’attente d’un drame terrible ou d’une catastrophe.

Mais on pouvait percevoir la rumeur confuse qui s’élevait de la masse du peuple pressée contre les murs extérieurs de la prison ; ce peuple était là pour faire ses adieux à ceux qui mouraient pour sa cause.

Au pied du gibet, des gardes, des soldats, des fonctionnaires de la prison, et des spectateurs qui avaient obtenu cette faveur extraordinaire, demeuraient attentifs et silencieux.

Hindelang regarda ce monde profondément, et avant que le bourreau ne lui eût mis le bonnet noir, il prononça d’une voix vibrante qui devait atteindre le peuple plus loin, hors les murs :

— Canadiens, voyez comment meurt un fils de la France et de la liberté… de vos libertés !

La trappe s’abaissa… au bout de la corde on vit frémir une seconde le grand Héros de France, puis plus rien !

Oui, la dette était payée !

Et dans le silence plus tragique encore qui suivit on n’entendit pas les sanglots douloureux d’une jeune fille prosternée au pied de l’autel, en l’église Notre-Dame, où un prêtre disait la messe.

Non, cette foule muette et horrifiée, cette foule parmi laquelle tant de remords ont dû s’agiter, n’entendit pas ce vœu d’une enfant canadienne et française murmuré au Dieu des nations :

— Seigneur, acceptez la douleur d’une veuve qui, de ce jour, se voue tout entière à votre service ! Seigneur, je suis votre servante, et je vous supplie de recevoir dans votre royaume celui que je pleure et que je veux retrouver auprès de Vous !

Ô fille douloureuse et sainte ! le Héros que tu pleuras est ce Héros que toute une race française en cette terre d’Amérique admire et vénère ! Ton Héros, petite canadienne, est ce Héros de France dont le souvenir demeure pur et immortel dans le cœur de ta race !

Et

Lorsque ton fier cadavre à peine refroidi
Fut étendu devant la foule agenouillée,
— Dors en paix, Hindelang ! — la dette était payée !

(Louis Fréchette).


FIN.