Le phylloxera, ses ravages, les moyens de le combattre

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Mesdames, Messieurs,

Un grand danger est suspendu sur nos vignes, une immense catastrophe menace de tarir une des sources les plus fécondes de la richesse de la France.

Le département de la Haute-Loire, sans être classé parmi les grands producteurs, a cependant un intérêt majeur à conserver ses vignes. Leur étendue dépasse 9,000 hectares, dont 6,500 environ pour l’arrondissement de Brioude, 1,500 pour l’arrondissement du Puy et 1,000 pour l’arrondissement d’Yssingeaux. Les chemins de fer qui traversent aujourd’hui le département, qui bientôt, j’espère, le sillonneront dans tous les sens, facilitent l’enlèvement des produits, c’est donc en même temps que l’intérêt général, un intérêt local que nous allons chercher à défendre.

Nommé par mes collègues président du Comité départemental d’études et de vigilance contre le phylloxera, j’ai cru qu’il était de mon devoir de réunir autour de moi le plus grand nombre possible d’intéressés et de leur exposer le résultat de mes études. La commission a consacré deux années à se tenir au courant de tous les essais tentés, de tous les travaux exécutés. Nous espérions nous en tenir à la théorie, il n’en a malheureusement pas été ainsi. Nous nous étions mis en rapport, autant que faire se pouvait, avec les autorités locales, et, au mois d’août dernier, M. le maire d’Aurec, canton de Saint-Didier-la-Séauve, nous prévint que les vignes de sa commune étaient malades et nous pria de venir les visiter.

Je constatai, à cette première visite, la présence du terrible insecte, et j’évaluai à deux hectares environ la surface envahie sur différents points. Des racines apportées avec toutes les précautions nécessaires furent examinées par la commission, et M. Moullade, pharmacien, nous permit, à l’aide de préparations pour le microscope, d’étudier toutes les phases de la transformation du phylloxera.

J’avisai immédiatement M. le Ministre de l’agriculture de ma triste découverte, et il me répondit que M. de Sainte-Marie, inspecteur général de l’agriculture de notre région, se transporterait sur les lieux pour vérifier l’invasion et s’entendre avec la commission sur les moyens de la combattre.

Je réunis alors mes collègues et leur soumis l’idée d’un voyage dans les régions déjà depuis longtemps envahies, afin de confirmer par des travaux pratiques nos études théoriques. Ces Messieurs me prièrent d’accepter cette mission toute de confiance.

Une excursion dans le Midi, contrée dévastée par le phylloxera, m’offrit malheureusement un vaste champ d’études : Montpellier, Nîmes, Marseille, Toulon, successivement visités par moi, me présentèrent le spectacle de la dévastation la plus cruelle, de la destruction la plus absolue des vastes vignobles qui faisaient autrefois la fortune et la gloire de ces riches contrées.

Je ne vous citerai qu’un seul exemple : M. Vialla, vice-président de la Société d’agriculture de Montpellier, possède à Saporta, près de la ville, un vignoble dont le produit moyen était de 1,800 muids, ou 12,600 hectolitres de vin : telle fut la récolte de 1873. En 1875, elle ne fut plus que de 4 à 5,000 hectolitres ; en 1877, elle fut de 46 hectolitres ; en 1878, la vendange des quelques vignes françaises, qui n’étaient pas tout-à-fait mortes, ne valait pas la peine d’être ramassée : un tel fait se passe de commentaires.

Dans le Gard, dans la majeure partie de l’Hérault, ruine complète, absolue.

J’étais découragé ; cependant, dans les Bouches-du-Rhône quelques oasis vinrent rendre l’espoir à mon esprit abattu. Les vignes du P.-L.-M. au cap Pinède, près Marseille ; celles de M. Alliès à Ruissatel et dans Marseille même ; celles de M. Renouard à Saint-Menet, celles de M. Talabot au Roucas-Blanc, celles de M. Meunier dans le Var, me prouvèrent qu’il était encore possible de lutter, et je me mis à étudier sur place les différents moyens mis en usage.

Non content de ce travail, j’écrivis dans différentes localités qui me semblaient, sous le rapport géologique et climatologique, se rapprocher le plus de notre contrée ; j’expliquai notre position, le peu de temps écoulé depuis l’envahissement.

Je suis heureux de constater ici que partout, auprès des noms les plus illustres de la science comme auprès des notabilités les plus saillantes de la viticulture, mes recherches locales et mes correspondances ont reçu l’accueil le plus sympathique et presque toujours le plus encourageant. J’en suis heureux et fier parce que ce fait démontre une fois de plus la sociabilité française et l’espèce de solidarité qui s’établit immédiatement chez nous, sans arrière-pensée, entre tous les gens qui creusent une même idée.

Les quelques points exceptionnels qui m’encourageaient à la lutte, au milieu du désastre presque universel, m’engagèrent à étudier sérieusement et sans parti pris les différents modes de traitement employés jusqu’à ce jour.

Mais avant toutes choses, et pour procéder méthodiquement, nous devons chercher d’abord quelle est la cause de la maladie et de la mort de la vigne.

Nous passerons ensuite en revue les moyens employés ; non pas tous, car il y en a à l’infini ; les uns suscités par l’appât d’une prime de 300,000 fr., les autres dans un but de lucre personnel, d’autres, enfin, résultat d’une extrême bonne volonté, mais mis en avant sans aucune connaissance première de la maladie à traiter et des conditions physiologiques de la vigne. Diverses contrées sont entrées aujourd’hui dans la voie des traitements rationnels ; ces traitements, nous les étudierons, nous les discuterons, en conservant l’espoir qu’on arrivera à plus de perfection et surtout à une application plus économique des moyens reconnus valables et utiles.

À mon retour du Midi, je convoquai le comité du département, et, après lui avoir exposé le résultat de mon voyage, je l’engageai à assister avec moi à la visite que devait faire à Aurec M. l’Inspecteur général d’agriculture. Deux mois s’étaient écoulés entre nos deux excursions, et nous pûmes constater ensemble combien le mal avait grandi. L’espace envahi par le phylloxera avait plus que doublé pendant cette période, et nous dûmes aviser au moyen de chercher à arrêter la marche du fléau ; je vous exposerai plus tard par quels moyens.

En ce moment, une question s’impose avant toutes : quelle est la source du dépérissement et de la mort de la vigne ?

Cette question, douteuse pendant quelque temps, me semble aujourd’hui résolue ; la vigne n’est pas malade, elle est blessée et elle en meurt. Elle est blessée par un insecte visible à l’œil nu, seulement pour ceux qui le connaissent et ont l’habitude de le chercher ; très-visible à la loupe, mais qu’on ne peut vraiment étudier qu’au microscope. Cet insecte s’attache aux dernières radicelles de la vigne, les pique, suce leur substance, et amène leur décomposition. Étudions-le dans les différentes phases de son existence.

Point de départ, un œuf ; œuf microscopique bien entendu, déposé on ne sait trop où ; trouvé suspendu par un fil sous la vieille écorce des souches, dans les fentes des échalas ; mais souvent introuvable même pour MM. Balbiani et Boiteau, deux hommes qui se sont occupés de lui avec un talent et une persévérance dignes de tous les éloges, mais qui l’ont souvent cherché en vain dans les contrées les plus fortement envahies par le phylloxera. Cet œuf, que l’on suppose déposé au mois de septembre, on l’appelle œuf d’hiver, parce qu’il passe sans changement toute la saison du froid. Il éclot au printemps, donne naissance à un insecte complet qui descend immédiatement sous terre pour commencer son existence de reproduction animale et de destruction végétale ; c’est la femelle pondeuse du phylloxera vastatrix. Cet insecte est armé d’une véritable lance, creuse, rigide, terminée en pointe ; il la porte habituellement appliquée sur son abdomen ; lorsqu’il veut s’en servir, il la redresse, soit pour piquer les radicelles de la vigne et en sucer la sève, soit pour se frayer un chemin à travers les terrains les plus compactes. Le sable seul semble jusqu’à ce jour avoir opposé à cet infatigable émigrant une digue infranchissable.

Nous venons de voir la femelle produit de l’œuf d’hiver — toujours une femelle — elle est seule, mais la nature l’a cruellement douée ; elle a été fécondée dans son œuf et elle a reçu le pouvoir de transmettre à ses descendants cette même faculté de reproduction sans la fécondation du mâle. C’est la génération par les vierges, la Parthénogénèse.

Or, combien d’œufs ou plutôt de larves peut produire cette mère pondeuse ? Les plus modérés disent cent cinquante ; quelques auteurs qui ont sérieusement étudié le sujet vont jusqu’à six cents. Ces larves subissent, de semaine en semaine environ, une métamorphose ; à la fin de la troisième semaine, elles sont devenues elles-mêmes des mères pondeuses, — pondeuses chacune du même nombre d’enfants que leur mère, et ces enfants, comme leur mère, jouissent de la faculté de se reproduire sans fécondation. Le phylloxera voit se succéder ainsi, dans le Midi, de sept à huit générations par été ; allignez donc quatorze ou seize zéros, faites-les précéder d’un ou deux chiffres, suivant le nombre d’œufs que vous aurez adopté, et votre imagination s’arrêtera effrayée. Vous comprendrez alors l’immensité du désastre qui frappe les vignes du Midi.

De juillet à septembre, quelques-uns des innombrables insectes voient se développer sur leurs épaules de petits tubercules qui ressemblent à des moignons : ils commencent alors leur migration vers la surface de la terre et, lorsqu’ils y sont arrivés, ils se trouvent pourvus d’ailes excessivement fines et délicates et ayant plus du double de la longueur de leur corps. Ces animaux ailés sont des deux sexes ; le mâle pourvu exclusivement des organes de la génération est créé uniquement pour féconder la femelle : il remplit son rôle et meurt. La femelle fécondée pond un, deux, rarement trois œufs et meurt elle-même à côté de son produit ; existence bien courte, mais dont les résultats que nous venons d’étudier sont cependant bien terribles.

Avant de connaître ces métamorphoses du phylloxera, on ne s’expliquait pas ces migrations du fléau à des distances énormes, ces invasions subites dans des contrées jusque-là indemnes et éloignées des points contaminés : la chose est aujourd’hui facile à comprendre : ces petits êtres ailés à peu près incapables d’un vol personnel, sont organisés, avec leurs longues ailes et leurs corps microscopiques, de manière à être enlevés par le vent et emportés par lui à des distances inconnues. Ils ne volent pas, ils sont entraînés, mais tôt ou tard ils retombent sur la terre, soit par la cessation du vent, soit par la rencontre d’un obstacle matériel. Notre département, avec ses coteaux escarpés, verra malheureusement ses vignes exposées au midi servir trop tôt d’étape aux colonies qui doivent le dévaster[1].

Déjà le fléau nous envahit, le mal, j’en suis convaincu, est à l’état latent dans beaucoup de localités ; il y reste inconnu par ignorance ou par insouciance. C’est dans le but de détruire, d’affaiblir au moins cette double cause de propagation du fléau que je fais cette conférence et que j’ai prié M. l’Inspecteur d’académie d’y faire assister les instituteurs des communes viticoles ; ils peuvent être et seront dans les campagnes les auxiliaires les plus utiles de la commission de surveillance. Je vais, pour les mettre à même de nous prévenir, esquisser en quelques mots les moyens de reconnaître la maladie.

Trois périodes distinctes sont à noter.

Une colonie ailée est tombée sur un point, un ou plusieurs œufs d’hiver ont été déposés : les phylloxeras ont prospéré, mais, forte et vigoureuse, abondamment pourvue de radicelles, la vigne extérieure n’a rien perdu de sa vigueur apparente ; elle mûrit ses fruits ; seulement un œil expérimenté s’aperçoit qu’à l’automne ses feuilles jaunissent avant les autres et tombent de bonne heure. Si vous fouillez alors au pied de ces quelques souches, vous y trouvez abondamment l’insecte et de plus vous découvrez sans peine, pour peu que vous ayez étudié la question, des traces de son séjour. Les radicelles sont abondantes, mais elles ne sont plus lisses ; sur quelques-unes, des renflements, en forme de fuseaux, occupent la partie moyenne ; d’autres, coupées brusquement, sont terminées par une tubérosité jaunâtre, irrégulière, dont je ne puis mieux comparer la forme qu’à celle d’une pomme de terre poussée dans un terrain très-pierreux. C’est là la première période.

À la seconde période, le cercle s’est élargi ; l’insecte largement propagé et ne trouvant plus sur les premières souches envahies une nourriture suffisante, a gagné de proche en proche, presque toujours circulairement. Les premiers ceps atteints ne produisent plus que des sarments ayant moitié de leur longueur ordinaire ; leurs raisins sont maigres, mûrissent incomplètement, ne fournissent qu’une demi-récolte : les feuilles tombent avant la maturité des grappes. Si vous arrachez un de ces pieds, les insectes y sont nombreux encore, les radicelles diminuent, quelques-unes pourrissent ; celles qui survivent sont entièrement noueuses, et c’est sur leurs nodosités que vous découvrez des colonies innombrables ; c’est la seconde période.

L’année suivante, le centre de votre tache ne donne plus que des sarments insignifiants, à peine quelques grappes qui se dessèchent et tombent avant de changer de couleur. Les feuilles sont toujours jaunes, elles ne tiennent plus à la plante. Si vous arrachez un des ceps de ce point central, vous ne lui trouvez plus que de longues racines, à écorce fendillée et pourrie, complètement dépourvues de chevelu, sauf quelques rares brindilles que le terrible ennemi ne se donne même plus la peine de venir dévorer. Il s’est éloigné cherchant une pâture plus abondante, et c’est à peine si vous parvenez à découvrir, sur les racines, quelques rares sujets retardataires. Tout autour de cette portion complètement détruite, règne une ceinture qui constitue la seconde période ; puis plus loin encore, si loin que souvent on en est effrayé, s’établissent et se propagent, avec la rapidité vertigineuse que nous avons signalée, les colonies nouvelles qui forment la première période.

Avec l’attention que vous avez prêtée à ma description, je suis convaincu que vous en déduirez tous immédiatement un criterium, une base pour reconnaître au premier coup-d’œil l’envahissement d’une vigne par le fléau.

La marche est circulaire ; elle est progressive, d’où dérive nécessairement la forme en amphithéâtre, en cuvette si vous voulez, qui dénote la marche du fléau. Pour qui a vu cette portion de vigne malade, la forme à peu près régulière, la décroissance de coloration de ses feuilles du vert au jaune, en allant de la circonférence au centre, il est impossible de méconnaître à première vue, sur une vigne en végétation, l’envahissement du fléau, une tache de phylloxera. Si vous cherchez l’insecte, ce n’est pas au centre du mal que vous le trouverez abondamment. Cherchez-le loin, bien loin, car déjà il a émigré vers des racines plus plantureuses ; bien vite vous trouverez des nodosités des radicelles ; une loupe, si vos yeux ne sont pas exercés, vous y fera facilement découvrir ces petits êtres verdâtres, puis jaune serin, qui se trouvent habituellement par groupes, par familles entières, comme le puceron du rosier. En hiver, la recherche est plus difficile. Beaucoup d’insectes, qui dans nos pays surtout, n’ont pas su se prémunir contre les gelées d’automne en quittant les racines superficielles, périssent par le froid. Les hibernants qui en gagnant les couches profondes se sont mis à l’abri du danger, se logent non plus sur les radicelles dont ils n’ont pas besoin l’hiver, mais sous l’écorce des racines moyennes. Ils revêtent une robe brune, s’engourdissent pendant toute la saison rigoureuse, et attendent que la terre se soit réchauffée, que la vigne commence à pousser pour recommencer leurs désastreux exploits. Ne comptons donc pas sur l’hiver pour le détruire, ce terrible fléau : certes son envahissement sera chez nous moins rapide que dans le Midi, nous n’aurons que cinq générations, quatre peut-être, mais encore y en aura-t-il assez pour arriver rapidement à la perte absolue des vignes de la Haute-Loire.

Jusqu’à présent, Messieurs, nous avons constaté des faits, signalé des désastres, recherché quelle pouvait en être la cause. Un malheur aussi grand que celui de la destruction des vignes françaises devait nécessairement susciter l’étude des moyens destinés à détruire le mal. Le gouvernement lui-même s’est ému de la situation. Un prix de 300,000 francs a été proposé par la Chambre à celui qui trouverait un remède assez efficace pour faire disparaître le phylloxera. Le désir d’être utile à son pays, l’espoir de gagner une forte récompense, la perspective d’une spéculation heureuse, soulevèrent tous les esprits. Tout le monde se mit à l’œuvre, et à côté des travaux sérieux des hommes les plus éminents de la science en France et même à l’étranger, on vit surgir les idées les plus bizarres, les propositions les plus éloignées de toute théorie scientifique.

Placée au centre des dévastations, dans une région plus intéressée que toute autre à la conservation des vignes, sources de sa richesse, la Société d’agriculture de Montpellier, qui compte dans son sein les hommes les plus savants et en même temps les plus pratiques de la contrée, s’est distinguée entre tous par sa patience à tenter tous les moyens qui étaient proposés.

Trois cent dix substances ont été essayées par elle avec toute l’impartialité qu’on était en droit d’attendre d’expérimentateurs aussi sérieux, aucune ne semble avoir donné des résultats satisfaisants, nous verrons tout à l’heure pourquoi.

Enfin, sur tous les points envahis, des essais ont été tentés, des résultats divers ont été obtenus, et cependant rien de positif encore n’est venu démontrer qu’on eût trouvé la panacée infaillible contre ce terrible phylloxera.

Je n’ai pas ici la prétention de vous faire passer en revue tout ce qui a été préconisé ; il faudrait de nombreux volumes ; car si on a essayé scientifiquement trois cent dix substances à Montpellier, le nombre des moyens proposés est double, triple, quadruple peut-être. J’en ai étudié beaucoup ; la plupart ne supportent pas le moindre examen ; ceux-là surtout sont toujours accompagnés de prospectus et de nombreuses attestations ; l’unité d’action, le travail d’ensemble, la mise de côté de toute rivalité d’hommes ou d’écoles, tel est pour moi le seul moyen d’arriver au but, et je vais essayer, dans les limites de mes faibles moyens, de vous indiquer au milieu de tous les traitements qui pour moi restent aujourd’hui sur la brèche, celui qui m’a semblé le plus rationnel, le plus pratique, celui enfin que j’ai commencé à chercher à utiliser dans le vignoble d’Aurec.

Cinq grands moyens semblent avoir survécu au milieu de cet océan de remèdes ; l’arrachage, la submersion, les semis, le remplacement des vignes françaises par les vignes américaines, enfin les insecticides sérieux qui se réduisent à deux ou trois. Je ne vous parlerai pas, bien entendu, dans cette catégorie, des panacées universelles, des marchands d’insecticides qui, malheureusement, leurrent le public de promesses trompeuses, et vendent leur marchandise à coups de grosse caisse. Dans mon esprit, tout homme qui, dans les circonstances graves où nous nous trouvons, fait un secret du remède souverain qu’il prétend avoir découvert, est dupe de son imagination ou cherche à duper les autres à son profit.

Commençons par l’arrachage : le mal débute, les ceps envahis sont peu nombreux ; il faut les arracher, les anéantir, et nous détruirons ainsi la cause et l’effet. Telle a été la première pensée, si rationnelle en apparence, de tous les propriétaires des contrées envahies les premières. Malheureusement, on ne connaissait pas alors la marche, la résistance vitale, l’immense fécondité du phylloxera. On sait aujourd’hui que, la vigne arrachée, il reste dans la terre, quelque soin que vous ayez, des radicelles qui suffisent à faire vivre l’animal, trois, quatre, jusqu’à cinq ans. On suit que ce n’est plus au centre des taches qu’il faut chercher l’abondance de l’insecte, mais bien à des distances souvent considérables de ce point d’attaque ; enfin on s’est demandé si la persévérance dans ce moyen, exercé autoritairement, comme il l’a été en Suisse, n’entraînerait pas, avec la perte des vignes, la ruine financière de l’État, et si le remède ne serait pas pire que le mal. On s’est arrêté dans cette voie, l’arrachage partiel, sans traitement, est aujourd’hui universellement abandonné.

Abordons la submersion. Ici, Messieurs, je serai malheureusement très-court. La submersion est reconnue aujourd’hui comme le remède le plus efficace, le destructeur le plus puissant du phylloxera. Seulement, pour que son efficacité soit réelle, pour qu’il ne reste pas un insecte vivant, il faut que toute la surface de la vigne soit submergée pendant quarante ou quarante-cinq jours, de manière à ce que la couche d’eau ne soit jamais moindre de 20 centimètres. Pouvons-nous submerger ? Tout en enviant le sort de ceux qui peuvent user de ce moyen, je laisse la solution de cette question à votre jugement.

On a, pendant quelque temps, fondé un grand espoir sur le remplacement des vignes détruites par celles obtenues de semis. Cette idée, basée sur une théorie que je ne connais pas, que je n’ai trouvée nulle part, a été malheureusement rapidement anéantie par les faits. Les vignes de semis, sauf de rares exceptions, tenant probablement à des causes spéciales, ont succombé comme les autres. Une seule école est restée pour défendre le principe ; celle-là doit avoir en pépinière des semis bien nombreux à vendre.

Nous allons aborder maintenant une des questions les plus grosses du moment ; une question pleine d’avenir peut-être, si nous avons tort, nous qui avons la prétention de lutter contre le phylloxera ; pleine de dangers certainement si nous sommes vainqueurs et si nous parvenons à prouver par des faits que les vignes françaises peuvent encore être guéries. Il s’agit de la substitution des vignes américaines à nos variétés indigènes. Ici, Messieurs, je serai long, très-long, mais il s’agit d’une question tellement importante, tellement controversée, que je ne crois pas pouvoir faire autrement ; je vous en demande pardon.

Pourquoi substituer les vignes américaines aux vignes françaises ? Parce qu’elles vivent avec et malgré le phylloxera ; parce que, grâce à leur vigueur, à la contexture plus dense de leurs racines, elles résistent à ses attaques incessantes, et que plante et insecte peuvent exister côte à côte sans inconvénients. Certes, lorsque l’expérience aura bien établi ces faits, il y aura déjà là une forte présomption en faveur des vignes exotiques, et on comprend que le Midi dévasté dès le début, voyant échouer tous les moyens plus ou moins bien employés, comme il devait arriver nécessairement au début d’une maladie jusque-là inconnue, se soit raccroché avec ardeur à cette branche de salut. Les hommes sérieux, les savants, les hommes qui cherchent par tous les moyens possibles le bien de leur pays, ont fait et font encore chaque jour des essais raisonnés ; à ceux-là toute ma considération, toute ma confiance ; j’attends, tout en essayant de soutenir la lutte par d’autres moyens. Mais derrière cette cohorte respectable, même fût-elle dans l’erreur, s’est précipité la cohue des spéculateurs. Tout fragment de sarment américain, et il s’en produit des quantités énormes, a eu sa cote. Toute bouture a pris une valeur considérable, tout plan enraciné est devenu un lingot d’or. Encouragés par cet enthousiasme qui caractérise nos populations méridionales, les marchands de plans américains ont fondé des journaux, ont répandu des brochures à profusion, ont eu des congrès ; et tel propriétaire qui faisait annuellement pour 15,000 francs de vin, vend aujourd’hui pour 20,000 francs de sarments. La fièvre de la spéculation est à la vigne américaine.

Nous qui sommes en dehors de ce mouvement, tâchons d’examiner froidement, impartialement, les chances de réussite des plantes exotiques, leurs avantages, mais aussi leurs dangers et les craintes que l’avenir nous inspire.

Et d’abord les vignes américaines résistent-elles ou plutôt résisteront-elles au phylloxera ? Au début elles résistaient toutes ; un peu plus tard on a fait un choix, aujourd’hui le cercle se resserre, et sauf deux ou trois variétés, celles qui sont aujourd’hui reconnues pour parfaitement résistantes ne sont plus des vignes, ce sont des sujets sauvages, ou, pour parler le langage technique, des porte-greffes. Je ne puis mieux faire ici que de citer le travail de M. Causse, président de la Société d’agriculture du Gard.

Dans une étude sérieuse, approfondie des vignes américaines qu’il a visitées partout où elles sont cultivées, il signale soixante-neuf variétés de plans. Or, dans ses conclusions, le Jaquez à peu près seul trouve grâce devant lui, comme vin de production directe. Ce vin je l’ai goûté, Messieurs : il est noir, épais, alcoolique ; coupé avec le vin du Puy, il serait buvable ; seul, je ne crois pas qu’on puisse l’avaler. L’Herbemont, le Cynthiana donnent du vin plus léger, mais le premier est de qualité très-inférieure, et le second produit si peu abondamment, qu’on ne peut raisonnablement compter sur son rapport.

Pourquoi donc cette diminution dans le nombre des sujets résistants, pourquoi cette décroissance à l’indemnité des ceps insensibles aux attaques du phylloxera ? À mon avis, Messieurs, les vignes américaines résistent au terrible insecte par la contexture de leurs racines, par leur extrême vigueur. Mais cette contexture, cette vigueur, elles les doivent à la nature, à la composition du sol, à des conditions climatologiques qui ne sont pas les nôtres. Résistantes au début, elles perdent de plus en plus cette faculté, et au champ d’expériences du Mas-de-las-Sorres, j’ai vu des taches phylloxériques au milieu d’un plan de Taylor, considéré pendant longtemps comme indemne, à l’école d’agriculture de Montpellier ; j’ai vu des racines de plans américains mortes par suite des ravages de l’insecte ; et lorsque j’ai lu ensuite le long et consciencieux travail de M. Causse, que j’avais trouvé dans la conversation un des zélés partisans des vignes américaines, je me suis demandé si, dans sa conviction intime, il n’y avait pas beaucoup à en rabattre du premier enthousiasme, et si, avant de décréter la mort de toutes les vignes françaises, il ne fallait pas attendre longtemps encore. Car, Messieurs, adopter les vignes américaines, en acceptant qu’elles soient complètement résistantes ; renoncer à une lutte conservatrice, c’est voter la destruction absolue des vignes françaises encore indemnes. Vous avez vu le mode de propagation du phylloxera : il se nourrit en abondance, avons-nous dit, sur les vignes américaines ; nous aurons donc chaque année, de toutes les contrées où elles seront cultivées, des myriades d’insectes ailés qui rendront impossible la conservation de nos plants qui n’ont pas malheureusement la force de se défendre.

Nous avons souvent prononcé, depuis un moment, le mot de porte-greffes ; je vous en dois l’explication.

En présence du peu d’avantages que présente la production directe des vignes américaines ; après avoir constaté le goût détestable, foxé, c’est-à-dire sentant le renard, de la majeure partie des produits des plants exotiques, on s’est demandé si on ne pourrait pas conserver, en les greffant sur plants américains, nos espèces françaises dont la supériorité est incontestable. Les variétés de vitis vinifera de nos pays, même les plus délicates, se greffent avec succès sur les vignes américaines. Il y a là sans nul doute une grande question d’avenir, si, contrairement à l’opinion que nous avons timidement émise, les racines américaines, acclimatées en France, conservent leur résistance au phylloxera : ici même nous avons un motif de crainte de plus ; jamais le sujet greffé ne garde la vigueur du sauvageon sur lequel on l’a implanté ; souvent même le pied finit par tuer le greffon, tel est au moins le résultat sur les arbres fruitiers.

Là encore, par conséquent, une crainte que je désire voir dissiper par le temps, mais qui, en ce moment, et malgré quelques résultats partiels, persiste dans mon esprit : là aussi la conservation indéfinie du phylloxera, et la nécessité de remplacer toutes les vignes françaises par des greffes sur racines américaines. Le temps sera long, la dépense bien considérable, surtout pour nos pays de petite production, avant que la transformation soit complète.

Quant à nous, comme j’avais l’honneur de le dire dans mon dernier rapport à M. le Ministre de l’agriculture, nous lutterons jusqu’au bout, et, tout en nous tenant au courant de tout ce qui sera fait sur ce sujet, nous n’accepterons la substitution des vignes américaines aux vignes françaises que lorsqu’il nous aura été prouvé, par l’échec de nos propres expériences, que toute résistance est impossible.

Voyons donc quels sont les moyens sérieux de combattre l’invasion, et tâchons de faire, parmi le petit nombre qui en surnage aujourd’hui, un choix utile et rationnel.

Nous n’avons plus à étudier que les insecticides.

M. Causse, de Nîmes, a écrit : « Il est parfaitement reconnu aujourd’hui qu’en dehors de la submersion et des sols suffisamment sablonneux, il existe peu, ou pour mieux dire pas de moyen efficace et pratique pour conserver nos vignes indigènes, nous ne pouvons dès lors porter nos regards que vers les vignes américaines. » M. Laliman, de Bordeaux, partage cette opinion et dit : « Tout est illusion ou duperie en dehors des vignes américaines. » La majeure partie du Midi partage cette opinion et il faut, je l’avoue, avoir une foi bien robuste, quand on n’est pas marchand d’insecticides, pour entrer dans la lice en présence de semblables autorités. J’y entrerai cependant, et, si je succombe, ce sera avec la conviction intime et la satisfaction d’avoir rempli un devoir.

De prime abord on me dira : la commission de Montpellier a essayé toutes les substances, aucune n’a réussi. Ces expériences, je les récuse, et je suis étonné qu’elles restent encore aujourd’hui comme un critérium, comme un exemple. D’abord, lorsqu’elles ont été entreprises, la cause du mal était presque inconnue, l’application des remèdes à peu près empirique, d’où sont arrivées nécessairement de nombreuses erreurs. Tel moyen mal appliqué et dangereux peut, par la pratique, devenir entre des mains exercées un remède des plus énergiques. L’opium tue, employé par un ignorant, mais souvent il guérit si son administration est faite par un praticien habile et sage. Là seulement n’est pas le motif des insuccès de la commission de Montpellier. Trois cent dix substances, avons-nous dit, ont été essayées : j’en admets dix portant sur de véritables insecticides. Voilà donc ces carrés d’expériences, composés de vingt-cinq pieds de vigne, entourés d’une rangée de ceps non traités, et noyés dans un océan de phylloxeras. Certes, si on eût connu alors comme aujourd’hui le mode de propagation vertigineux de notre terrible ennemi, soit sous terre, soit en l’air, on aurait vite compris qu’un des dix moyens employés, tuât-il sur ces vingt-cinq ceps des millions d’insectes, quinze jours après, précisément parce que les pieds débarrassés de leurs ennemis commençaient à pousser de nouvelles radicelles, ils seraient de nouveau envahis par des myriades de dévorants friands de cette pâture succulente. La preuve, c’est que sur les essais en grande culture, faits au milieu de contrées complètement phylloxérées, lorsque le centre de la vigne traitée reprenait et conservait toute sa vigueur, les ceps en bordure, voisins par conséquent de ceps infectés, après avoir semblé renaître à la vie, perdaient de nouveau toute leur force et succombaient si on ne leur administrait une nouvelle dose de remède. C’est là, me semble-t-il, ce qui explique que dans la vigne mitoyenne du champ d’expérience, M. Fermaud lutte avantageusement depuis cinq ans, mais ne peut reconstituer sa vigne avec toute sa vigueur.

Lorsque j’ai pris, à propos des expériences de Montpellier, le chiffre dix comme nombre des substances véritablement insecticides, ma parole a de beaucoup dépassé ma pensée ; pour moi, aujourd’hui, trois produits seulement doivent être étudiés : le sulfure de potassium, le sulfo-carbonate de potassium et le sulfure de carbone. Je ne vous parle pas ici des centaines d’insecticides brevetés s. g. d. g., je vous l’ai déjà dit, tout homme qui, dans les circonstances actuelles, garde secret le remède qu’il croit infaillible, est pour moi une dupe ou un fripon, et tous ceux qui s’abouchent avec lui sont des niais.

Vous avez vu par l’énoncé des trois substances que je conserve, que le soufre est leur base commune. Cette substance est en effet l’insecticide le plus énergique. On a de suite pensé à lui, mais il s’agissait de le combiner de manière à lui permettre d’atteindre son ennemi dans les racines les plus profondes. Associé avec la potasse, il se dissout, il est vrai, redonne à la vigne de la vigueur, tue les insectes à une certaine profondeur, lui permet de vivre, la fait fructifier parce qu’il favorise surtout le développement des radicelles de la couronne, mais ne remplit pas notre désidératum, tuer le phylloxera. Si nous n’avions mieux, nous chercherions à perfectionner son mode d’application, à le rendre plus soluble ; aujourd’hui, conservons-le comme un remplaçant au besoin, non comme l’acteur principal.

Les sulfo-carbonates alcalins, entre tous celui de potassium, ont un noble parrain. M. Dumas, de l’Institut, a, presque dès le début de l’invasion, préconisé ce moyen et présenté à l’Académie des sciences un mémoire à ce sujet.

Un homme de cette valeur ne pouvait se tromper. Le sulfo-carbonate de potassium est un puissant insecticide, et de plus, comme tous les sels de potasse, un reconstituant de la vigne. De nombreux essais, concluants lorsque les circonstances ont permis de les bien faire, sont venus à l’appui de la théorie. Malheureusement, deux conditions pratiques ont souvent entravé son application. Le sulfo-carbonate est cher, et dans les pays où la production viticole n’est pas très-abondante, son application dépasse le bénéfice possible. De plus, il est peu soluble, et pour obtenir qu’il pénètre à l’extrémité des racines, à une profondeur souvent considérable, il est nécessaire de le dissoudre dans une grande quantité d’eau, de 15 à 20 litres par cep. Or dans nos pays, comme dans beaucoup d’autres, 20 litres d’eau au pied de chaque cep, obligeraient à une dépense considérable. Cependant, il y a là une telle puissance de destruction du phylloxera, une telle vigueur redonnée à la vigne, que toutes les fois que les circonstances le permettront, et si on ne veut pas, pour un motif ou pour un autre, user du moyen dont nous allons parler, nous conseillerons de faire l’application du sulfo-carbonate de potassium, surtout dès le début de l’invasion où la dépense est alors moins considérable.

Nous avons procédé par élimination ; nous restons en présence d’une seule substance, le sulfure de carbone. Celle-là, nous allons l’étudier avec ses inconvénients, ses avantages, son mode d’application, ses résultats.

Malgré la longueur de cette séance, je vous prie de me continuer toute votre attention, je tâcherai d’être clair et de me faire comprendre.

Le sulfure de carbone est une substance liquide, incolore, sensiblement plus pesante que l’eau, extrêmement volatile, douée d’une odeur très-pénétrante et se résolvant à la chaleur en vapeurs délétères pour la santé, mortelles même si elles sont trop condensées et trop prolongées ; ces mêmes vapeurs sont inflammables à un très-haut degré et peuvent facilement amener des explosions. Vous voyez, Messieurs, que je tiens ce que j’ai promis, j’expose tous les mauvais côtés de la substance que je préconise, mais avec l’intention, je l’avoue, de les combattre l’un après l’autre. Il y a un autre inconvénient qui, pendant plusieurs années a entravé l’usage du sulfure de carbone. Ce produit a été reconnu, dès le début, comme l’insecticide le plus puissant, mais il ne possède pas comme le sulfo-carbonate de potassium une vertu fertilisants ; il n’est pas un engrais, bien loin de là, il affaiblit la vigne. Or, au début, il a été employé sans précaution, sans mesure, à doses beaucoup trop élevées, trop rapprochées des ceps ; il les a tués et a ainsi justifié le dire : le remède est pire que le mal. Voyons donc aujourd’hui l’état de la science, et si, tout en profitant des propriétés insecticides de cette substance, on a pu, sinon faire disparaître complètement, au moins rendre presque insensibles les inconvénients du sulfure.

Le mode d’application a été le principal moyen de diminution de la chance d’accidents. Au lieu d’employer le sulfure de carbone à découvert, de le verser dans des trous et de le recouvrir de terre, on se sert aujourd’hui de l’instrument que vous avez sous les yeux. Le pal Gastine, préconisé par la Compagnie P.-L.-M., est le résultat de perfectionnements successifs qui ont produit aujourd’hui un instrument facile à manier, d’un poids très-acceptable, 9 kilogr. environ tout chargé, d’une solidité très-grande, et qui permet de doser exactement la quantité de sulfure injecté. Il se compose d’un réservoir pouvant contenir 4 k. et 12 de sulfure. Ce réservoir est traversé par une tige métallique surmontée d’un bouton en bois, terminée par un piston qui s’adapte exactement à un tube calibré. À la suite de ce tube est une tige en fer creux, terminée par une pointe en acier percée latéralement d’une ouverture très-étroite. La tige métallique est garnie d’un ressort à boudin qui maintient sa portion supérieure hors du réservoir. Lorsque vous appuyez sur le bouton, le piston s’enfonce dans le tube calibré et chasse dans toute sa course 10 grammes de sulfure qui s’échappent par l’ouverture inférieure avec d’autant plus de force que la pression sur le bouton supérieur est plus vigoureuse. Des rondelles en cuivre représentant chacune un gramme de substance peuvent être enfilées dans la tige pour diminuer sa course et par conséquent la dose injectée. La tige en fer creux, qui a 40 centimètres, est destinée à être plongée dans le sol. Pour faciliter ce travail, le réservoir est surmonté d’une traverse en bois de 50 centim. environ, facile à saisir avec les deux mains ; enfin une pédale adaptée à la base du réservoir permet d’appuyer avec le pied pour faciliter l’introduction de la tige métallique. Le maniement de l’instrument est beaucoup plus simple et facile que sa description, et dans les terres un peu meubles un ouvrier ordinaire fait facilement ses trois mille trous à la journée. Enfoncer l’instrument, appuyer vivement sur le bouton supérieur, retirer l’instrument, tel est tout le travail. Derrière le premier homme s’en trouve un second qui, avec un bâton, bouche immédiatement et le plus hermétiquement possible chaque trou fait. Le pal se remplit par une ouverture supérieure à un tonneau en fer muni d’un robinet en fer et en haut d’une douille à écrou qui sert à donner de l’air ; trois ou quatre cents grammes d’eau sont placés dans le réservoir du pal ; l’eau surnage en vertu de sa densité moindre et il n’y a aucune évaporation. Voici donc la crainte des émanations, même des explosions à peu près détruite, le tonneau lui-même contenant une certaine quantité d’eau à sa surface. Que devient dans la terre ce sulfure de carbone ainsi injecté, à quoi sert-il ? Ici, Messieurs, la science est intervenue et voici comment elle a résolu la première question. Des injections ont été faites à 40 cent. de profondeur avec des doses de 5, 10, 20, grammes de sulfure. Des tubes métalliques ont été plongés en terre à des distances et des profondeurs différentes ; à chacun de ces tubes a été adapté un appareil destiné à aspirer l’air contenu dans le sol. On a fait traverser par cet air des vases remplis de solutions de potasse dans l’alcool ; c’est là le réactif le plus puissant des vapeurs de sulfure de carbone. Il serait trop long d’entrer dans tous les détails de cette opération, je vous donnerai seulement les résultats maxima, ce sont les seuls qui nous intéressent pratiquement. Avec des doses de 5 grammes, les vapeurs se sont étendues latéralement à 0,80 cent. ; avec des doses de 20 grammes, elles ont été jusqu’à 1 m. 30 des trous percés à 0,40 au-dessous du sol.

Quant à la profondeur à laquelle pénétraient les vapeurs, les expérimentateurs déclarent ne pas avoir pu pénétrer au-delà de 1 m. 20 c. au-dessous du fond du trou d’injection, et y avoir trouvé les vapeurs tellement abondantes qu’elles devaient pénétrer beaucoup plus profondément. Cette différence entre la pénétration latérale et la pénétration verticale s’explique par deux causes : la densité des vapeurs de sulfure de carbone et la perspiration qui se produit nécessairement à la surface du sol. La solution de la première question est donc nette, scientifique, le sulfure de carbone injecté dans le sol se répand à une distance latérale de 0,80 c. à 1 m. 30 c. et à une profondeur qu’on peut évaluer à 1 m. 50 c. lorsque le liquide est porté à 0,40 c. au-dessous du sol.

À quoi servent ces vapeurs, seconde question également résolue par la science. Il s’agissait de prouver que ces vapeurs sont insecticides et dans quelles proportions.

Pour constater les propriétés insecticides du sulfure de carbone, on a procédé à une expérience analogue à la précédente ; seulement, au lieu de faire pénétrer dans la terre des tubes aspirateurs, on y a placé des cylindres en toile métallique, recouverts d’une toiture en zinc afin d’empêcher la pénétration de la terre. Ces tubes enfouis à la distance d’un mètre, contenaient à l’intérieur des racines de vigne garnies de phylloxera. Des tubes identiques étaient placés en dehors de l’action des vapeurs du sulfure afin de servir de contre-épreuve.

Ici encore je ne vous donnerai que des chiffres. Les injections faites à raison de 16 grammes par mètre carré, n’ont laissé, sur deux cent quarante-quatre racines soumises aux vapeurs, que trente qui présentaient encore des phylloxeras vivants. Lorsque l’expérience a été faite avec 33 grammes, les racines conservant encore des insectes ont souvent été réduites à zéro, et n’ont jamais dépassé 1,80 sur cent. Dans les tubes placés en dehors de l’action des vapeurs sulfo-carboniques, si les expériences étaient faites en été, le nombre des phylloxeras s’était accru ; en hiver, il était resté stationnaire, mais tous avaient vécu.

Donc la vertu insecticide du sulfure de carbone est parfaitement démontrée ; la dose est également déterminée par ces expériences, c’est de 30 à 35 grammes par mètre carré qu’il doit être employé. Quelle est maintenant l’époque la plus favorable à son action ? L’expérience qui précède, renouvelée à différentes époques de l’année, a établi deux faits : les œufs ou sujets non arrivés à leur complet développement, échappent à l’action des vapeurs sulfo-carboniques ; nous savons avec quelle rapidité ces sujets se propagent ensuite ; de plus, comme nous l’avons dit précédemment, le sulfure de carbone, insecticide puissant, loin d’être un fertilisant, a plutôt sur la végétation une action débilitante. Les hibernants, animaux arrivés à leur complet développement, respirent peu, absorbent par conséquent peu de vapeurs et nécessitent une condensation plus considérable. Nous déduirons de ces deux faits cette conséquence, que le traitement fait en automne, ou au premier printemps, mais avec des doses un peu plus considérables, est celui qui doit amener les résultats les plus favorables. De plus, la Compagnie P.-L.-M. qui a fait à ce sujet des expériences concluantes établit : que les injections faites en deux fois, à cinq ou six jours de distance, amènent une condensation et par conséquent une action beaucoup plus énergique des vapeurs sulfo-carbonées. Conséquents avec nos principes, que la vigne, dévorés parla maladie, n’est pas réconfortée, mais au contraire légèrement affaiblie par le sulfure de carbone, nous pensons encore que la saison d’hiver, celle où on fume la vigne avec le plus de fruit, est également la plus favorable pour les injections. Quelle nature de fumure doit être appliquée ici ? En bonne agriculture, on recherche toujours quelles sont les substances empruntées au sol, par la plante cultivée, afin de les lui rendre. Que trouvons-nous dans tous les produits de la vigne ? Si nous brûlons son bois, nous obtenons une cendre plus potassique que toutes celles des autres bois. Si nous examinons la croûte laissée aux parois des grands tonneaux, nous constatons du bi-tartrate de potasse à peu près pur ; si nous analysons les vins eux-mêmes, ce sont les sels de potasse que nous y trouvons avec le plus d’abondance ; donc la potasse est la substance minérale que la vigne emprunte à la terre avec le plus d’énergie.

Toutes les raisons théoriques que je viens de faire passer sous vos yeux ont déterminé la marche pratique que la commission départementale s’est décidée à mettre en usage à Aurec. Les vignes y sont plantées à 0,80 c. en carré, ce qui a rendu l’application facile. Deux trous propres à chaque souche, recevant chacun 10 grammes de sulfure, nous donnent un total de 29 grammes environ par mètre carré. Les trous verticaux ont été faits les premiers, les trous horizontaux cinq à six jours après. Les opérations, pendant les cinq premiers jours, ont été dirigées par un moniteur du P.-L.-M., mis gratuitement a la disposition des propriétaires. Ceux-ci se sont engagés à déposer au pied de chaque souche, pendant l’hiver, de 3 à 4 kilog. de fumier de ferme que nous faisons additionner de 20 grammes de chlorure de potassium, le plus soluble et le moins coûteux des sels de potasse. Je me suis transporté avec M. Moullade, membre de la commission, sur le champ d’expériences et nous avons pu constater le bon vouloir de la population pour laquelle la conservation de ses vignes est une source de bien-être. Nous entreprenons donc notre travail dans les meilleures conditions possibles de réussite. Nous avions craint d’abord que le sol pierreux d’Aurec ne fût un obstacle à la rapidité, peut-être même à la possibilité du travail, il n’en a rien été : une légère inclinaison du pal à droite ou à gauche pour éviter un obstacle trop sérieux, a toujours permis de pénétrer à 0,40 c. de profondeur, et le traitement s’est accompli aussi bien que nous pouvions le désirer.

Reste maintenant la question capitale, le prix de revient. Les mesures locales sont tellement variables que je crois devoir vous donner le prix par are de vigne. Rappelez-vous bien, que, quelque soit le mode de plantation, les doses de sulfure doivent être calculées par mètre carré et non par pied de vigne, ce qui ne peut amener qu’une légère différence de main-d’œuvre suivant le nombre de trous. Calculons donc pour un are ou 100 mètres carrés.

La Compagnie P.-L.-M. livre aujourd’hui, franc de port dans toutes ses gares, le sulfure de carbone ; à 45 fr. les 100 kilog. ; c’est-à-dire a 0,45 c. le kilog.

Le chlorure de potassium à 23 fr. les 100 kilog., c’est-à-dire à 0,23 c. le kilog.

Nous employons 30 grammes de sulfure de carbone par mètre carré, 3 kilog. par are.

25 grammes de chlorure de potassium, c’est-à-dire 2 kil. 50 par are.

3 kilog. à 0,45 font 
1 35
2 k. 50 à 0,23 font 
» 575
1 925

C’est donc une dépense de substances employées de 2 fr. en chiffres ronds. Reste la main-d’œuvre. Chaque are contient environ cent cinquante pieds de vigne, c’est-à-dire trois cents trous. Or un homme peut facilement, sans habitude, faire douze cents trous par jour. En évaluant à 2 francs la journée d’hiver, c’est donc 4 ares à la journée, ou 0,50 par are, qui joints à la dépense précédente, vous donnent 2 fr.50 par are ou 250 fr. par hectare. Ces dépenses sont celles d’aujourd’hui ; elles diminueront certainement par la production plus abondante du sulfure de carbone et du chlorure de potassium. Telles qu’elles sont, une vigne à conserver est d’une telle importance, qu’il me semble ne pas y avoir à hésiter à faire essai d’un moyen basé sur une théorie aussi sérieuse que celle que je vous ai soumise et sur des expériences aussi concluantes que celles qui ont été publiées par M. Alliès, de Marseille, un des premiers inventeurs du pal pour l’application du sulfure de carbone ; par la Compagnie P.-L.-M., et enfin tout récemment encore par le Comité de Libourne qui préconise avec toute l’autorité de ses membres, dont l’un, M. Fallières, a eu l’obligeance de me guider de ses conseils, le traitement hivernal.

Je conclus, Messieurs, et je comprends que j’ai été bien long ; puissé-je avoir été lucide : défendons nos vignes ; bien que dans notre pays elles ne soient guères un objet de produit, et précisément parce que, très-morcelées, elles se trouvent entre les mains de personnes susceptibles de faire un sacrifice momentané, peut-être pourrons-nous devenir un encouragement et un exemple pour des contrées plus fertiles, et contribuer ainsi à la conservation d’une des richesses et des gloires de notre pays. Défendons-les surtout, parce que le jour où les vignes tendront à disparaître, le jour où le vin cessera d’être la boisson du plus grand nombre et deviendra l’apanage de quelques privilégiés de la fortune, non-seulement nous verrons diminuer la force physique et la somme de travail des populations, mais nous verrons décroître cette intelligence primesautière, cette vivacité de répartie, cette facilité d’élocution qui ont fait de tout temps et qui feront longtemps encore, j’espère, la supériorité de notre chère France.

Et maintenant, Messieurs, et vous surtout, Mesdames, merci de votre attention sympathique et soutenue, vous m’avez rendu facile une tâche que je redoutais, et vous me faites espérer que les idées que je viens de développer devant vous germeront dans votre esprit. Vienne le moment de la lutte, vous y serez préparés et je serai heureux d’avoir contribué à vous mettre sur la défensive et de vous avoir fourni toutes les armes dont je pouvais disposer.

Docteur LANGLOIS





  1. L’événement n’a pas tardé a venir justifier mes prévisions ; depuis ma conférence, trois instituteurs qui y avaient assisté, m’ont signalé des vignes que j’ai reconnues envahies déjà depuis au moins deux ou trois ans. Toutes sont dans les conditions que je viens de signaler.
    (Note du conférencier.)