Le roi boit

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Paris, Calmann-Lévy (p. 245-256).
LE ROI BOIT

En l’an de grâce 1428, à Troyes, le chanoine Guillaume Chappedelaine fut nommé par le chapitre roi de l’Épiphanie, conformément aux usages suivis alors dans toute la France chrétienne. C’était, en effet, la coutume des chanoines d’élire un d’entre eux, auquel ils donnaient le nom de roi parce qu’il devait tenir la place du Roi des rois et les assembler tous à sa table, en attendant que Jésus-Christ lui-même les réunît, comme ils en avaient l’espérance, dans son saint paradis.

Messire Guillaume Chappedelaine avait été choisi pour ses bonnes mœurs et pour sa libéralité. Il était homme riche. Ses vignes avaient été épargnées par les capitaines tant armagnacs que bourguignons qui ravageaient la Champagne, et c’est un bonheur dont il devait rendre grâce à Dieu d’abord et ensuite à lui-même pour la douceur avec laquelle il avait traité les deux partis qui déchiraient le royaume des lys. Sa richesse avait beaucoup contribué à son élection, en cette année où le setier de blé valait huit francs, le quarteron d’œufs six sous, un petit cochon sept francs, et où les gens d’Église étaient réduits, comme des vilains, à manger des choux tout l’hiver.

Donc, au saint jour de l’Épiphanie, messire Guillaume Chappedelaine, revêtu de sa dalmatique, tenant à la main une palme pour sceptre, prit place dans le chœur de la cathédrale, sous un dais de drap d’or. Cependant, trois chanoines sortirent de la sacristie, le front ceint de couronnes. L’un était vêtu de blanc, l’autre de rouge et le troisième de noir. Ils figuraient les rois mages et, descendant vers la partie de l’église qui représente le pied de la croix, ils chantaient l’évangile de saint Matthieu. Un diacre, qui portait au bout d’une perche cinq chandelles allumées pour rappeler l’étoile miraculeuse qui conduisit les mages à Bethléem, monta la grande nef et entra dans le chœur. Ils le suivirent en chantant et quand ils furent à cet endroit de l’évangile : Et intrantes domum, invenerunt puerum cum Maria, matre ejus, et procidentes adoraverunt eum, ils s’arrêtèrent devant messire Guillaume Chappedelaine et lui firent de profondes génuflexions. Trois enfants les suivaient, présentant un peu de sel et des épices, que messire Guillaume reçut avec bonté, à l’imitation de l’Enfant roi qui avait agréé la myrrhe, l’or et l’encens des rois de la terre. Puis l’office divin fut célébré dévotement.

Le soir les chanoines allèrent souper chez le roi de l’Épiphanie. L’hôtel de messire Guillaume était tout contre le chevet de l’église, On le reconnaissait au chaperon d’or taillé dans un écu de pierre, sur la porte basse. La grand’salle était, cette nuit-là, jonchée de feuillage et éclairée par douze torches de résine. Tout le chapitre prit place autour de la table sur laquelle était dressé un agneau entier. Il y avait là messeigneurs Jean Bruant, Thomas Alépée, Simon Thibouville, Jean Coquemard, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé Videloup et François Pigouchel, chanoines de Saint-Pierre, messire Thibault de Saulges, écuyer, chanoine héréditaire laïque, et au bas bout de la table Pierrolet, le petit clerc, qui, bien que ne sachant pas écrire, était secrétaire de messire Guillaume Chappedelaine et lui servait sa messe. Il avait l’air d’une fille habillée en garçon. C’est lui qui paraissait en habit d’ange le jour de la Chandeleur. L’usage était aussi qu’au mercredi des Quatre-Temps de décembre on lût à la messe comment l’ange Gabriel vint annoncer à Marie le mystère de l’Incarnation. On plaçait sur un échafaud une jeune fille, à qui un enfant avec des ailes annonçait qu’elle allait devenir la mère du Fils de Dieu ; une colombe d’étoupe était pendue sur la tête de la jeune fille. Pierrolet faisait depuis deux ans l’ange de l’Annonciation.

Mais il s’en fallait de beaucoup qu’il eût l’âme aussi douce que le visage. Il était violent, hardi, querelleur et provoquait volontiers les garçons plus âgés que lui. On le soupçonnait de courir les filles. L’exemple des gens d’armes, qui tenaient garnison dans les villes, le rendait excusable, et l’on ne donnait pas beaucoup d’attention à ces mauvaises habitudes. Ce qui fâchait plutôt messire Guillaume Chappedelaine, c’est que Pierrolet était Armagnac et cherchait querelle aux Bourguignons. Le chanoine lui représentait souvent qu’un tel esprit était pernicieux et vraiment diabolique dans cette bonne ville de Troyes, où le feu roi Henry V d’Angleterre avait célébré son mariage avec madame Catherine de France et où les Anglais étaient les maîtres légitimes, car toute puissance vient de Dieu. Omnis potestas a Deo.

Les convives ayant pris place, messire Guillaume Chappedelaine récita le Benedicite, et l’on commença de manger en silence. Messire Jean Coquemard parla le premier. Se tournant vers messire Jean Bruant, son voisin : — Vous êtes, lui dit-il, une prudente et docte personne. Avez-vous jeûné hier ? — Il était convenable de le faire, répondit messire Jean Bruant. La veille de l’Épiphanie est nommée vigile dans les Sacramentaires, et qui dit vigile dit jeûne.

— Pardonnez-moi, reprit messire Jean Coquemard. J’estime avec d’insignes docteurs qu’un jeûne austère s’accorde mal avec la joie que cause aux fidèles la naissance du Sauveur, dont l’Église continue la mémoire jusqu’à l’Épiphanie.

— Pour moi, reprit messire Jean Bruant, je tiens ceux qui ne jeûnent pas en ces vigiles pour dégénérés de la piété antique.

— Et moi, s’écria messire Jean Coquemard, j’estime que ceux qui se préparent par le jeûne à la plus joyeuse de nos fêtes sont condamnables, comme suivant des usages blâmés par le plus grand nombre des évêques.

La querelle des deux chanoines commençait à s’aigrir.

— Ne pas jeûner ! Quelle mollesse ! disait messire Jean Bruant.

— Jeûner ! quelle obstination ! disait messire Jean Coquemard. Vous êtes l’homme superbe et téméraire qui va seul.

— Vous êtes l’homme faible qui suit mollement la foule corrompue. Mais même en ces temps mauvais où nous vivons, j’ai des autorités. Quidam asserunt in vigilia Epiphaniæ jejunandum.

— La question est tranchée. Non jejunetur !

— Paix ! paix ! s’écria, du fond de sa haute et large chaise, messire Guillaume Chappedelaine. Vous avez tous deux raison : vous êtes louable, Jean Coquemard, de prendre de la nourriture la veille de l’Épiphanie, en signe de réjouissance, et vous, Jean Bruant, de jeûner en ces mêmes vigiles, puisque vous le faites avec une allégresse congruente.

Le chapitre tout entier approuva la sentence.

— Salomom n’eût point mieux jugé ! s’écria messire Pierre Corneille.

Et messire Guillaume Chappedelaine, ayant approché de ses lèvres son gobelet de vermeil, nos sires Jean Bruant, Jean Coquemard, Thomas Alépée, Simon Thibouville, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé Videloup, François Pigouchel s’écrièrent tous à la fois :

— Le roi boit ! le roi boit !

C’était une loi du festin de pousser ce cri, et le convive qui y manquait encourait un châtiment sévère.

Messire Guillaume Chappedelaine, voyant que les brocs étaient vides, fît apporter du vin, et les serviteurs râpèrent du raifort pour donner soif aux convives.

— A la santé du seigneur évêque de Troyes et du régent de France, dit-il en se levant de dessus sa chaise canonicale.

— Volontiers, messire, dit Thibault de Saulges, écuyer ; mais ce n’est un secret pour personne que notre seigneur évêque est en querelle avec le régent au sujet du double décime que Monseigneur de Bedford exige des gens d’Église, sous prétexte de subvenir à la croisade contre les hussites. Et nous allons confondre là deux santés ennemies.

— Hé ! hé ! répondit messire Guillaume, il convient de porter des santés pour la paix, et non pour la guerre. Je bois au régent de France pour le roi Henry sixième, et à la santé de Monseigneur l’évêque de Troyes, que nous avons tous élu voilà deux ans.

Les chanoines, levant leur gobelet, burent à la santé de l’évêque et du régent Bedford.

Cependant s’éleva au bas bout de la table une voix jeune, et encore mal timbrée, qui criait :

— A la santé du dauphin Louis, le vrai roi de France !

C’était le petit Pierrolet, dont l’esprit armagnac, chauffé par le vin du chanoine, éclatait.

On n’y prit pas garde, et messire Guillaume ayant bu à nouveau, on cria amplement comme il convenait :

— Le roi boit ! le roi boit !

Les convives s’entretenaient vivement et tous ensemble des affaires sacrées et des affaires profanes.

— Savez-vous, dit Thibault de Saulges, que dix mille Anglais sont envoyés par le régent pour prendre Orléans ?

— En ce cas, dit messire Guillaume, ils auront la ville, comme ils ont déjà Jargeau et Beaugency, et tant de bonnes cités du royaume. — C’est ce qu’on verra ! dit, tout rouge, le petit Pierrolet.

Mais, comme il était au bas bout, on ne l’entendit pas cette fois encore.

— Buvons, messeigneurs, dit messire Guillaume, qui faisait libéralement les honneurs de sa table.

Et il donna l’exemple en levant son grand hanap de vermeil.

Le cri retentit plus haut que devant :

— Le roi boit ! le roi boit !

Mais après qu’eut roulé ce tonnerre de voix, messire Pierre Corneille, qui se trouvait assez bas à la table, dit aigrement :

— Messeigneurs, je vous dénonce le petit Pierrolet, qui n’a pas crié : « Le roi boit ! » en quoi il a manqué gravement aux us et coutumes, et il faut l’en punir.

— Il faut l’en punir ! reprirent ensemble messeigneurs Denys Petit et Barnabé Videloup.

— Qu’il soit châtié, dit à son tour messire Guillaume Chappedelaine. Il lui faut barbouiller les mains et le visage avec de la suie. C’est l’usage ! — C’est l’usage ! s’écrièrent ensemble les chanoines.

Et messire Pierre Corneille alla chercher de la suie dans la cheminée, tandis que nosseigneurs Thomas Alépée et Simon Thibouville, se jetant en riant grassement sur l’enfant, s’efforçaient de lui tenir les bras et les jambes.

Mais Pierrolet s’échappa de leurs mains, puis, s’adossant à la muraille, il tira de sa ceinture une petite dague et jura qu’il l’enfoncerait dans la gorge de quiconque approcherait.

Cette violence fit beaucoup rire les chanoines et, particulièrement, messire Guillaume Chappedelaine qui, se levant de son siège, vint auprès de son petit secrétaire, suivi de messire Pierre Corneille, tenant une pelletée de suie.

— C’est donc moi, dit-il d’une voix onctueuse, qui, pour son châtiment, ferai de ce méchant enfant un nègre, un serviteur du roi noir Balthazar, qui vint à la crèche. Pierre Corneille, tendez-moi la pelle.

Et d’un geste aussi lent que s’il aspergeait d’eau bénite un fidèle, il jeta une pincée de suie sur le visage de l’enfant qui, s’élançant sur lui, lui enfonça sa dague dans le ventre.

Messire Guillaume Chappedelaine poussa un grand soupir et tomba la face contre terre. Les convives s’empressèrent autour de lui. Ils virent qu’il était mort.

Pierrolet avait disparu. On le chercha dans toute la ville sans pouvoir le trouver. On sut plus tard qu’il s’était engagé dans la compagnie du capitaine La Hire. A la bataille de Patay, sous les yeux de la Pucelle, il prit un capitaine anglais et fut fait chevalier.