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Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen/04

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Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 1 (p. 107-161).
◄  III
FREDERIC-GUILLAUME IV
ET LE
BARON DE BUNSEN

IV.
L'AVENEMENT DU SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRIMEE [1]

Aus dem Briefwechsel Friedrich Wilhelms IV mit Bunsen, von Leopold von Ranke, 1 vol. in-8° ; Leipzig 1873.


Lorsque la convention d’Olmütz, au mois de novembre 1850, eut mis le comble aux humiliations que le prince Félix de Schwarzenberg infligeait depuis plus d’un an à la monarchie prussienne, M. de Bunsen fut violemment tenté de donner sa démission. Pouvait-il représenter plus longtemps auprès du gouvernement anglais la politique de M. de Manteuffel ? Malgré ses dissentimens particuliers avec tel ou tel ministre du cabinet de Saint-James, il se sentait bien plus d’accord avec les vues libérales de l’Angleterre qu’avec les idées de réaction si en faveur à Berlin. Pour une conscience honnête, il y avait là bien des sujets de scrupule. L’ambassadeur de Frédéric-Guillaume IV à la cour de la reine Victoria était conduit à se faire cette question étrange : suis-je vraiment le représentant de la politique prussienne auprès de l’Angleterre ? ne suis-je pas plutôt le représentant des idées anglaises auprès de la Prusse ? La situation lui devenait de jour en jour plus équivoque et plus pénible.

M. de Bunsen n’ignorait pas d’ailleurs quel était à son égard le mauvais vouloir du cabinet de Berlin. Sans souci de l’amitié que lui gardait Frédéric-Guillaume IV, les hommes du parti de la croix le considéraient comme un révolutionnaire. Les chefs de ce parti, M. de Gerlach, M. Stahl, M. de Rochow, pour ne citer que les plus célèbres, exprimaient ouvertement leur désir de voir les hautes fonctions diplomatiques confiées désormais à des partisans de la sainte-alliance. Il fallait dans ces postes si importans des hommes qui fussent d’accord avec les principes généraux de l’empereur Nicolas. On allait jusqu’à sommer le ministre des affaires étrangères de remplacer sans retard M. de Bunsen. Ces ardeurs du parti absolutiste ayant échoué contre la circonspection de M. de Manteuffel, on eut recours aux plus singuliers moyens. Le bruit courut un jour à Berlin (mars 1851) que le ministre de Prusse à Londres avait été insulté dans la rue par des réfugiés politiques pour avoir fêté à l’hôtel de l’ambassade l’anniversaire du 18 mars 1848. On sait que le 18 mars 1848, date odieuse aux amis de l’ordre parce qu’elle les reporte à une émeute qui avait failli renverser le trône, est en même temps une date maudite des révolutionnaires parce que l’insurrection qu’elle rappelle, victorieuse d’abord, avait fini par échouer. Entre ces points de vue si opposés, il y en a un autre qui tient le milieu : le soulèvement du 18 mars, aux yeux de certains libéraux, avait réussi dans la juste mesure, puisque, sans renverser le trône, il avait fait tomber un ministère absolutiste et obligé le roi à capituler. Le bruit répandu à Berlin était donc imaginé de la manière la plus perfide, car il autorisait cette double question : M. de Bunsen, en célébrant l’anniversaire du 18 mars, avait-il fêté la demi-victoire de l’émeute ou la défaite de l’insurrection révolutionnaire ? On insinuait par là que c’était l’un et l’autre, et que, si les réfugiés avaient à se plaindre de M. de Bunsen, la cour de Berlin avait aussi les plus graves reproches à lui faire. En tout cas, un ministre de Prusse qui s’était exposé à être insulté dans les rues de Londres ne pouvait plus rester à son poste. Voilà ce que lui mande un de ses amis de Berlin en lui signalant et la rumeur publique et les conclusions qu’on en tire. La personne très alarmée qui lui transmet ces étranges propos est impatiente de savoir ce qu’ils peuvent contenir de vrai. M. de Bunsen répond que tout cela est absolument imaginé ; il ne saurait même indiquer la moindre circonstance, le plus petit fait qui, grossi et falsifié, ait pu fournir un prétexte à cette histoire. Il n’a pas donné de fête le 18 mars, il ne connaît point de réfugiés politiques, soit d’Allemagne, soit des autres parties du continent, il n’en a jamais vu un seul ni chez lui, ni dans la rue, ni dans aucun endroit de Londres. Ce récit n’est qu’une invention ridicule, et qui donc avait eu intérêt à inventer de telles choses ? Sans accuser ses adversaires politiques de Berlin, M. de Bunsen démêle bientôt les origines de l’affaire. Il vient d’apprendre en effet, non pas de Berlin cette fois, mais de Londres même, qu’un agent secret, se disant envoyé par le ministre de la police de Prusse, était arrivé récemment à Londres pour surveiller les faits et gestes de l’ambassadeur. Le ministre de la police avait arrêté dans sa haute sagesse que M. de Bunsen devait nécessairement avoir des relations personnelles avec les réfugiés établis à Londres. C’est à cet agent qu’un réfugié prussien, trouvant là une occasion de gagner quelques shillings, avait révélé le secret d’état dont il s’agit. M. de Bunsen remarquait à ce propos que l’agent de la police prussienne avait été indignement volé, car enfin, si pareil scandale se fût passé dans une ville comme Londres, est-ce qu’on aurait pu en étouffer le bruit ? Le soir, tous les journaux de la Cité auraient donné la nouvelle à leurs lecteurs, et le lendemain elle eût fait le tour de l’Europe.

Il résultait de cette misérable aventure que M. de Bunsen, s’il restait à Londres, s’exposerait infailliblement, non pas aux grossièretés des réfugiés d’Allemagne, mais à l’injure perpétuelle du ministère dont il était le représentant. Il se savait suspect et surveillé ; son nom était à la merci des plus vils dénonciateurs. Il prit donc la résolution de se retirer des affaires. D’abord, voulant ne pas brusquer les choses, — car il était toujours dévoué à la personne de Frédéric-Guillaume IV, et il y avait là plus que des convenances à ménager, — il chargea M. de Radowitz de préparer le roi à cette demande de retraite. Pendant l’été de 1851, il fit un voyage à Bonn, examinant, dit-il, le port où il se proposait de chercher un refuge ; mais l’homme propose et Dieu dispose. Peu de temps avant la date qu’il s’était fixée à lui-même pour offrir décidément sa démission au roi, il est atteint d’une maladie grave. Comment songer à sa retraite dans un pareil moment ? Cependant le temps passe ; voilà des semaines, voilà des mois qui s’écoulent, les événemens changent d’aspect, les opportunités ne sont plus les mêmes. Ce qu’il eût été si naturel de faire dans les deux ou trois mois qui ont suivi la convention d’Olmütz, pourquoi le faire un an plus tard ? Cette démarche aura perdu sa vraie signification. Ce ne sera plus qu’une brèche ouverte dans ces hautes fonctions diplomatiques d’où les absolutistes veulent expulser M. de Bunsen et ses amis. Cette pensée le retient. Sa retraite ferait trop de plaisir aux hommes qu’il considère comme les plus grands ennemis de l’Allemagne. Le prince de Schwarzenberg s’en réjouirait à Vienne ; à Berlin, M. Stahl et M. de Gerlach en pousseraient des cris de triomphe. Non, il restera. Sa conscience a tort de s’alarmer. Ce n’est pas du ministère qu’il est l’organe en conservant son poste, il est le représentant du roi Frédéric-Guillaume IV et le serviteur de la patrie.

Voilà comment M. de Bunsen se décida en 1851 à garder ses fonctions, dont il ne se démettra que plus tard, après un nouvel échec de ses idées, après un nouvel effacement de la Prusse, au mois d’avril 1854. Pendant ces trois dernières années de son activité diplomatique et de sa correspondance personnelle avec Frédéric-Guillaume IV, deux événemens principaux occupent l’Europe : d’abord l’avénement de Napoléon III à l’empire, ensuite la guerre de Crimée. Allons jusqu’au bout des documens que nous fournit M. Léopold de Ranke, et continuons d’y joindre les nôtres, non pas certes pour entreprendre un nouveau récit des faits, sur lesquels tout a été dit, mais pour achever de peindre ces deux âmes, ces deux consciences, le roi Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen.

I.

La nouvelle du coup d’état exécuté à Paris le 2 décembre 1851 par le président de la république française ne produisit pas la même impression dans toutes les contrées de l’Europe. En Russie, en Prusse, en Autriche, les gouvernemens y voyaient une revanche des catastrophes de 1848. De la France était venue la secousse qui avait ébranlé tous les trônes ; on se félicitait de ce coup de force qui, rétablissant en France un principe d’autorité, raffermissait tous les pouvoirs d’un bout de l’Europe à l’autre. Personne n’ignorait que cette autorité avait ses allures propres, qu’elle représentait tout autre chose que l’ordre légitime, que, si la révolution recevait là une rude atteinte, elle la recevait d’une main révolutionnaire. N’importe ; l’impression dominante était une impression de soulagement. Quel que fût l’homme qui remportait cette victoire, la révolution était vaincue. En Autriche même, les réserves que nous venons d’indiquer étaient fort indifférentes au principal personnage politique ; le prince Schwarzenberg tenait beaucoup plus à l’autorité elle-même qu’aux anciennes conditions de l’autorité. Il ne craignait pas de donner satisfaction à certaines exigences de l’esprit moderne, pourvu que le pouvoir devînt toujours plus fort à mesure que s’accroissaient les libertés publiques. Sans appartenir complétement à l’école napoléonienne, il s’y rattachait sur bien des points. Persuadé que la crise sociale de nos jours devait tôt ou tard transformer le monde de fond en comble, il voulait prendre hardiment l’offensive et organiser l’Europe d’après un plan à lui, au lieu d’attendre que ces changemens s’accomplissent suivant les hasards des révolutions. Le prince Louis-Napoléon, après le 2 décembre 1851, réalisait une partie de son idéal politique. Il le voyait déjà empereur des Français, il l’admirait comme un dompteur de peuples dans l’intérêt des peuples, et d’avance il saluait en lui un auxiliaire envoyé par la Providence. Dans ses rêves audacieux, il avait conçu l’idée d’une Europe que se partageraient trois grands empires, l’empire latin, l’empire germanique, l’empire slave. L’empire slave serait à la Russie, l’empire germanique à l’Autriche, l’empire latin à la France.

C’est le coup d’état de 1851 qui, exaltant l’imagination du ministre autrichien, lui avait suggéré ces visées gigantesques. On sait, pour le dire en passant, que le prince Félix de Schwarzenberg mourut à Vienne le 5 avril 1852, avant même que le prince Louis-Napoléon fût empereur des Français ; une chose beaucoup moins connue, c’est l’influence que ces idées extraordinaires ont exercée sur d’autres têtes politiques de l’Europe. Si la guerre allemande de 1866 a été pour la Prusse une revanche des humiliations subies en 1850, les plans ténébreux qui se sont dévoilés en 1870 et qui ont si profondément bouleversé l’état général de l’Europe ont été inspirés au chancelier du nouvel empire d’Allemagne par les conceptions en sens inverse du premier ministre de l’empereur d’Autriche. Dans tous les actes du prince de Bismarck, on retrouve les souvenirs du prince de Schwarzenberg, une émulation rétrospective d’entreprises audacieuses, une volonté inflexible non-seulement de défaire ce qu’il avait fait, mais de refaire autrement ce qu’il avait osé concevoir.

Revenons au mois de décembre 1851. En Angleterre, où se trouvait M. de Bunsen, l’opinion du pays se prononça énergiquement contre le coup d’état. Les fonds publics subirent une baisse considérable à la bourse de Londres, une baisse presque aussi forte, nous dit l’ambassadeur prussien, qu’à la nouvelle de la révolution de 1830. Les journaux jetèrent feu et flamme. Il y eut pendant plusieurs mois une véritable éruption de fureurs patriotiques. On croyait ou on affectait de croire que l’Angleterre était menacée. Des projets de défense affluaient de toutes parts et sous toutes les formes. On rappelait ces paroles que le duc de Wellington avait prononcées autrefois en des circonstances bien différentes : « il n’y a pas un lieu sur nos côtes où l’infanterie ne puisse aborder par tous les temps, par tous les vents, et où elle ne puisse trouver à moins de quatre milles une route excellente, praticable pour une armée, et conduisant au cœur même du pays. » On les répétait à satiété, on les commentait avec violence, on en tirait des reproches ou des injonctions à l’adresse du ministère, on le sommait d’aviser au salut commun, toute affaire cessante, et de mettre immédiatement sur pied toutes les forces du pays. Quant au ministère, après une première émotion inévitable, il ne montra point de dispositions hostiles au nouveau gouvernement de la France. Les lettres de Bunsen, qui nous conservent la trace de cette première émotion, nous indiquent aussi les symptômes d’un autre sentiment qui ne tarda guère à se produire. L’ambassadeur prussien affirme par exemple que nulle part à Londres on ne manifestait de sympathie pour les chefs de l’assemblée nationale de France. Il est vrai que M. de Bunsen est notre ennemi, et que le souvenir des récentes humiliations de la Prusse, bien que la France y soit étrangère, ravive encore ses défiances haineuses. On peut être persuadé qu’il est dupe de ses propres passions quand il attribue aux hommes d’état anglais des sentimens de mépris pour nos plus grands citoyens, défenseurs malheureux de la liberté parlementaire [2]. Il faut du moins conclure de ces renseignemens qu’une fois les premières alarmes calmées, les membres du cabinet de Saint-James n’eurent pas trop de peine à se décider pour une politique d’expectative où l’on ne sentait rien de menaçant.

C’est ici que se place l’épisode du renvoi de lord Palmerston, épisode très singulier en lui-même et qui tient une grande place dans cette histoire. On a dit que lord Palmerston, ministre des affaires étrangères dans le cabinet que dirigeait lord John Russell, avait été obligé de donner sa démission le 22 décembre 1851 à cause de l’empressement qu’il avait mis à faire des déclarations trop favorables au représentant de la France à Londres, M. le comte Walewski. Le fait n’est pas complétement exact. L’attitude de lord Palmerston à la suite du 2 décembre n’a été que le prétexte de sa disgrâce. Conformément à la décision du ministère, approuvée par la reine Victoria, lord Palmerston avait écrit dès le 5 décembre à lord Normanby, représentant de l’Angleterre à Paris, une dépêche qui se terminait par ces mots : « j’ai ordre de sa majesté de vous dire qu’il ne faut rien changer à vos relations avec le gouvernement français. Le désir de sa majesté est que son ambassadeur à Paris ne fasse rien qui ait l’apparence de la moindre intervention dans les affaires intérieures de la France. » En recommandant à lord Normanby la plus stricte neutralité, le ministre anglais devait-il s’interdire d’exprimer son sentiment sur le 2 décembre en des conversations particulières ? Assurément cela eût été plus correct ; mais il y avait longtemps que lord Palmerston, esprit altier et impatient de la discipline, se souciait peu des règles de la hiérarchie ministérielle. Au mois d’août de cette même année 1851, la reine avait dû lui adresser un mémorandum très net pour le rappeler à l’ordre. Le ministre s’était empressé de répondre : « J’ai pris copie du mémorandum de sa majesté, et je ne manquerai pas de me conformer aux instructions qu’il contient. » Il croyait apparemment que, tout en dirigeant la politique étrangère dans le sens arrêté par le conseil et approuvé par la reine, il avait le droit de ne pas cacher ses opinions aux personnes qui causaient avec lui. La prétention était singulière, car il pouvait se faire que ces personnes eussent intérêt à répéter ses paroles, et alors qu’arriverait-il ? Les conversations de lord Palmerston auraient donné un démenti à ses dépêches. C’est précisément ce qui eut lieu. Lord Palmerston, dès le lendemain du coup d’état ou au plus tard le surlendemain, causant avec M. le comte Walewski, n’hésite pas à lui déclarer que, pour sa part, il approuve complétement le coup d’état. « Nous ne nous mêlerons pas de vos affaires, lui dit-il, c’est à la France de décider de son sort. Toutefois, si votre excellence désire connaître mon opinion particulière sur le changement qui vient de s’accomplir, je la résume ainsi : l’antagonisme entre le président et l’assemblée était arrivé à un tel degré qu’il n’y avait plus pour eux possibilité de coexistence. Cela devenait de jour en jour plus manifeste. Or il me paraît préférable pour les intérêts de la France, et par suite pour les intérêts du reste de l’Europe, que le pouvoir du président l’emporte. Le maintien de son autorité est une garantie pour le maintien de l’ordre social. Avec la division des partis et des opinions qui règnent dans l’assemblée, une victoire sur le président ne serait que le point de départ d’une guerre civile des plus désastreuses. »

On devine avec quel plaisir M. Walewski recueille ces paroles de la bouche de lord Palmerston. Est-il tenu de faire une distinction entre lord Palmerston causant familièrement et lord Palmerston écrivant au nom du conseil de sa majesté ? Cela ne se peut, il y a des situations indivisibles. M. Walewski s’empresse donc de communiquer cette conversation au ministre des affaires étrangères à Paris ; c’était alors M. le comte Turgot. Le ministre est radieux, et si le lendemain lord Normanby vient lui dire qu’il a reçu des instructions de Londres, que rien n’est changé dans les rapports des deux gouvernemens, qu’il restera spectateur attentif, mais désintéressé, des événemens intérieurs de la France, le cabinet de Saint-James désirant garder une neutralité absolue, n’est-il pas naturel que M. Turgot lui réponde : « Oh ! nous avons mieux que cela. Lord Palmerston s’en est ouvert avec le comte Walewski. Nous sommes assurés de son approbation. » Fort embarrassé de la situation qui lui est faite, lord Normanby écrit à Londres, l’affaire s’ébruite, lord John Russell, comme premier ministre, demande des explications à son collègue, qui dédaigne de lui répondre. C’est bientôt tout un événement, et la nouvelle en arrive à Windsor. Comment s’étonner de l’émotion de la reine Victoria, si l’on se rappelle le mémorandum du mois d’août ? elle connaît les mauvais sentimens de lord Palmerston pour le prince Albert, elle soupçonne une atteinte à sa prérogative….. Bref, lord John Russell fait décider par le conseil que lord Palmerston a manqué à ses devoirs hiérarchiques, et l’invite à offrir sa démission à la reine. La démission est donnée et acceptée. Lord Granville remplace lord Palmerston.

Était-ce un désaveu de l’opinion exprimée par lord Palmerston ? pas le moins du monde. On sut peu de temps après que les autres ministres, et lord John à leur tête, avaient tenu exactement le même langage que leur collègue. À la nouvelle des événemens de Paris, M. le comte Walewski ne s’était pas borné à voir le ministre des affaires étrangères, il avait vu le même jour et l’un après l’autre tous les membres du cabinet ; l’opinion personnelle de chacun d’eux était favorable à Louis-Napoléon. Derrière ce singulier incident, comme nous l’avons déjà indiqué, il y avait ce qu’on a nommé à Londres la question du prince Albert [3]. Le cabinet whig, présidé par lord John Russell, reprochait à l’époux de la reine une certaine ingérence dans le gouvernement. L’orgueil britannique s’inquiétait de voir un prince étranger, un Cobourg, imbu, disait-on, de tous les préjugés aristocratiques des petites cours allemandes, essayer sous main de tenir en échec la politique du ministère. Cette lutte, qui devait arriver à l’état aigu en 1854, durait sourdement depuis plusieurs années, surtout depuis les commotions européennes de 1848. Lord Palmerston, avec sa hauteur d’esprit, s’y était engagé plus vivement que ses collègues. Entre les droits du ministère et les prérogatives de la couronne, la ligne précise est souvent difficile à garder. À force de veiller d’une façon si jalouse sur les empiétemens qu’il redoutait, lord Palmerston avait empiété plus d’une fois sur le domaine royal. De là ce mémorandum du mois d’août, qui rappelait le ministre en termes presque impérieux à l’observation des convenances hiérarchiques. Voilà comment le chef du cabinet whig fut amené à congédier son collègue des affaires étrangères le 22 décembre 1851. Lord John Russell ne se sépara point de lord Palmerston pour un dissentiment relatif au coup d’état, il le sacrifia purement et simplement à une question tout intérieure, à une question de rapports entre le ministère et la couronne. La crise menaçait de devenir dangereuse ; lord John se débarrassa sans plus de façon d’un collaborateur qui le compromettait.

Aucun doute ne fut possible à cet égard lorsque lord John fut obligé de donner des explications à la chambre des communes sur le renvoi de lord Palmerston. Ce renvoi avait causé une émotion profonde en Angleterre. La presse libérale était irritée. Les radicaux semblaient oublier que lord Palmerston était favorable au coup d’état ; ils se rappelaient seulement le langage hardi, l’attitude parfois révolutionnaire du ministre en face des gouvernemens absolutistes de l’Europe, et ils accusaient la reine d’avoir cédé à une pression étrangère. On parlait d’une brochure très vive qui allait paraître sous ce titre : Palmerston. Qu’a-t-il fait ? On disait que Palmerston lui-même l’avait arrêtée pour ne pas jeter dans le public des révélations trop graves. En un mot, la colère et la curiosité publiques étaient excitées au plus haut point ; on était impatient de savoir comment lord John Russell pourrait justifier sa conduite. Nous n’avons pas à nous occuper ici de cette justification ; le seul point qui intéresse notre récit dans le discours que lord John prononça devant les communes le 4 février 1852, c’est l’exposé de ses sentimens propres et de l’opinion du cabinet au sujet des événemens de la France. Cette déclaration est d’une netteté singulière ; en voici un passage : « je me bornerai à dire que le président de la république française, ayant tous les moyens d’information qu’il possède, s’est sans aucun doute décidé pour les mesures qu’il a prises après avoir bien examiné l’état de la France et s’être assuré que le parti qu’il adoptait était le plus propre à établir le bien-être du pays qu’il gouverne. » Des murmures ayant accueilli ces paroles, le premier ministre reprend avec plus de force : « Oui, laissez-moi le redire, je crois, et tout ce que j’ai appris me confirme dans cette opinion, que, dans la pensée du président, mettre fin à la constitution, avancer l’élection de 1852, briser l’assemblée, tout cela importait au bonheur de la France. » Des murmures se font encore entendre, mais cette fois mêlés à des applaudissemens, et l’orateur continue : « J’irai plus loin, car, je le confesse, j’ai vu avec le plus grand regret le langage tenu par une portion de la presse anglaise à l’égard du président. Enfant, j’ai vu, — homme, j’ai lu tout ce qui a été tenté pour empêcher que la paix d’Amiens ne durât, et pour précipiter les deux pays dans les plus sanglantes hostilités qui aient jamais désolé l’Europe (écoutez ! écoutez ! ). Je crois qu’une discussion calme et des négociations entre les deux pays auraient pu prévenir les calamités de la guerre ; mais le langage de la presse à cette époque était fait pour rendre impossible toute négociation et toute chance de paix. Monsieur le président, je serais désolé de voir la presse tenir aujourd’hui une conduite semblable. Nous avons pourtant un avantage sur l’époque dont je parle : le premier consul, si puissante que fût son intelligence, était complètement ignorant des habitudes et de la constitution de notre pays. Le président actuel de la France au contraire sait parfaitement de quelle liberté nous jouissons, jusqu’à quel point est poussée chez nous la licence de la polémique, et il comprendra que les invectives les plus violentes de notre presse n’impliquent pas le moindre sentiment d’hostilité de la part du gouvernement ou de la nation. » Les applaudissemens unanimes qui saluèrent ces paroles montrèrent que pour le fond des choses l’affaire était vidée. Entre lord John Russell et lord Palmerston il y avait encore une question secrète, une question obscure ; sur leur façon d’apprécier l’acte du 2 décembre 1851, ou du moins les conséquences de cet acte, il n’y avait pas de dissentiment. Les ministres en place pensaient comme le ministre congédié. La chute de lord Palmerston n’avait aucune signification politique.

Tout cela ne fut bien connu à Berlin qu’après la séance dont nous venons de parler, c’est-à-dire après le h février 1852. Jusqu’au jour où lord John Russell fit cette déclaration publique de ses sentimens, Frédéric-Guillaume IV resta persuadé que la chute de lord Palmerston annonçait un changement sérieux dans la politique anglaise. Le temps était passé où le roi de Prusse se faisait de si étranges illusions sur le noble lord. À l’époque du Sonderbund, en 1847, il se plaignait amèrement de l’astuce de M. Guizot, qui défendait la même cause que lui, et il appelait lord Palmerston le bon vieux honnête John Bull en personne au moment où cet honnête John Bull soutenait par des moyens si équivoques la politique révolutionnaire en Suisse. Pour dessiller ses yeux, il avait fallu les événemens de 1850. L’attitude, très équitable cette fois, de lord Palmerston dans les affaires du Danemark avait causé le plus vif mécontentement à Frédéric-Guillaume IV, qui partageait sur ce point les passions de son pays. Dès lors il était passé d’un extrême à l’autre. À une confiance aveugle avait succédé une aversion presque ridicule. Il attribuait à lord Palmerston cette série d’échecs et d’humiliations que la Prusse avait subis depuis 1849. Aussi quel cri de joie lorsqu’il apprend, le 25 décembre 1851, que lord John Russell a chassé lord Palmerston du ministère ! Chassé, le mot est dur ; c’est le mot dont se servent les amis de lord Palmerston pour envenimer les reproches qu’on adresse à lord John Russell, c’est le mot qui, répété par Frédéric-Guillaume IV, inspire et entretient ses illusions. Évidemment, si Palmerston a été frappé de la sorte, c’est parce qu’il avait reconnu le nouveau dictateur de la France malgré la défense expresse du ministère et de la reine. Voilà donc le cabinet de Saint-James qui s’éloigne de la politique révolutionnaire. Grâces soient rendues à Dieu ! le roi de Prusse reconnaît enfin la vieille Angleterre, l’Angleterre évangélique, comme il l’appelle dans ses lettres, l’Angleterre vers laquelle le portent toutes ses convictions, tous les battemens de son cœur [4]. Avec quel enthousiasme chrétien la vieille Prusse, représentée par lui, va s’unir de nouveau à la vieille Angleterre sous le patronage de sa très gracieuse sœur Victoria [5] ! Le prince de Schwarzenberg, dès les premiers jours de décembre, a fait proposer au cabinet de Berlin une démarche commune par laquelle la Russie, l’Autriche et la Prusse reconnaîtraient les nouveaux pouvoirs de Louis-Napoléon. En vérité, a dit en riant Frédéric-Guillaume, le prince de Schwarzenberg se pose déjà comme le pape qui doit couronner le futur empereur [6]. Quant à lui, ce ne sera pas son rôle, il ne suivra dans cette voie ni l’Autriche ni l’Allemagne, si les souverains allemands, comme il le prévoit, sont entraînés par les résolutions de Vienne. Assurément, dans le cas où il serait seul, il n’irait pas jusqu’à se séparer de la confédération germanique par un appel aux armes ; mais que l’Angleterre et la Russie lui donnent mission d’agir, qu’elles lui garantissent son territoire, qu’elles s’engagent à considérer toute agression contre l’une des trois puissances alliées comme les atteignant toutes les trois ensemble, alors on pourra compter sur lui.

Ainsi le pacifique Frédéric-Guillaume IV se déclarait tout prêt à soulever une guerre européenne pour empêcher, dès le lendemain du coup d’état, le rétablissement de l’empire. Il voyait là une occasion de constituer une nouvelle sainte-alliance, où l’évangélique Angleterre tiendrait la place de l’Autriche. Dès que lord John Russell eut parlé, ce rêve s’évanouit.

Cependant Frédéric-Guillaume IV ne renonçait pas encore à ses projets. Une quinzaine de jours après la séance de la chambre des communes où lord John Russell avait approuvé le coup d’état, le cabinet whig avait été remplacé par un cabinet tory. Un incident parlementaire qui ne semblait pas devoir amener un résultat si grave avait causé un violent dépit au premier ministre ; lord John avait annoncé brusquement sa démission, espérant que la reine ne l’accepterait point et que le parlement le prierait de rester à son poste ; mais la reine avait pris au mot l’impétueux homme d’état, et le comte Derby, chargé de composer un ministère, venait de ramener son parti au pouvoir (23 février 1852). Si le renvoi de lord Palmerston avait excité de si vives espérances chez Frédéric-Guillaume IV, on devine quels sentimens lui inspira la chute du cabinet whig tout entier. C’est bien cette fois un changement de principes dans le gouvernement. Voilà le moment ou jamais, pour le roi de Prusse, de reconnaître la vieille Angleterre. Le comte Derby est le chef des tories. Ajoutez à cela que les passions nationales de l’Angleterre ne se sont pas encore apaisées. Toute une partie de la presse continue à jeter des cris d’alarme. C’est même afin de répondre à ces émotions du pays que le nouveau ministère a pris à son compte et semble développer avec plus de zèle le bill proposé par ses devanciers pour la réorganisation de la milice. Voilà des symptômes favorables. Les événemens prévus qui s’accomplissent en France vont fournir au roi de Prusse une occasion toute naturelle de renouveler ses instances auprès du cabinet de Saint-James. Louis-Napoléon a fait un voyage triomphal dans le centre et le midi de la France. Les départemens vont au-devant de l’empire. Le 4 novembre, dans l’assemblée du sénat, présidé par le prince Jérôme, dix sénateurs ont déposé un projet de sénatus-consulte qui rétablit le gouvernement impérial. Le 7, ce sénatus-consulte est adopté à l’unanimité, moins une voix. C’est le 21 et le 22 novembre que le peuple français, convoqué dans ses comices, acceptera ou rejettera le plébiscite qui consacre le régime nouveau. Les grandes puissances laisseront-elles s’accomplir un tel événement sans protester ? Si elles ne protestent pas, négligeront-elles du moins de prendre des précautions, d’exiger des garanties ?

Les lettres de Frédéric-Guillaume IV à M. de Bunsen pendant le mois de novembre 1852 discutent toutes ces questions avec une passion inouie. Au moindre signe d’assentiment qui lui arrive d’Angleterre, il est transporté de joie. Il voit déjà les représentans des grandes puissances se réunir à Londres en congrès pour opposer une quadruple alliance aux projets de bouleversement général qu’ils prêtent au futur empereur. « Jusqu’à présent, dit-il, quand j’adressais mes exhortations aux chefs des grands états, on n’y faisait pas plus attention qu’aux jappemens d’un roquet [7]. Maintenant, c’est l’Angleterre qui vient à moi. Je ne compte pas sur l’Autriche, mais je compte sur la Russie, et j’ai le ferme espoir que la légitimité l’emportera malgré toutes les erreurs qui se dressent pour la détruire. » Cependant il s’aperçoit bientôt que les puissances ne sont pas du tout disposées à protester, pas même au sujet de ce chiffre III que le rapport de M. Troplong a proposé de joindre au nom de Napoléon, et qui a été voté par le sénat. Les cabinets européens veulent oublier que Napoléon II n’a jamais régné, et que la dynastie tout entière de l’empereur a été frappée de déchéance à perpétuité. « Eh bien ! dit-il, qu’à cela ne tienne ; seulement attachons-nous d’autant plus à l’idée d’une quadruple alliance. » Mais c’est le roi lui-même qu’il faut laisser parler ; si nous nous bornions à résumer ses lettres, le lecteur ne saurait pas jusqu’où peuvent aller ces hallucinations de la peur et de la haine, ni dans quel langage il les exprime.

« 17 novembre 1852.

« Le fait seul que, sur l’appel de la Grande-Bretagne, les puissances du confinent auraient des conférences à Londres en ce moment est absolument inappréciable. Comme je vous l’ai dit et écrit si souvent, s’il y a un moyen de maintenir à l’égard de la France révolutionnaire une paix honorable et glorieuse, ce ne peut être que par l’union des quatre puissances et par l’effet que cette union doit nécessairement produire sur les souverains de la France, quels qu’ils puissent être… Je compte donc avant tout sur l’impression que cette nouvelle doit produire à Paris ; nous en avons besoin, de cette impression-là, beaucoup plus besoin que ne le sait peut-être le gouvernement souvent très mal informé de la reine. Nous savons, nous, — et vous pouvez bien n’en faire mystère ni à la reine ni à ses ministres, — nous savons que Louis-Napoléon a des engagemens avec les chefs des partis révolutionnaires athées dans toute l’Europe. Mazzini, Kossuth et les autres étaient cachés à Paris ou dans les environs. Un signe de l’homme qui est la révolution incarnée mettra le feu à la Pologne, à la Hongrie, à l’Italie, à l’Allemagne du sud, à la Belgique, Alors Buonaparte interviendra dans les pays voisins de ses frontières comme empereur de la paix ! ! ! et garant du droit de tous les peuples [8]. Les adresses pour demandes d’incorporation à la France sont déjà rédigées dans le Palatinat, dans nos contrées du Rhin, en Belgique, déjà même elles sont expédiées en partie (écoutez ! écoutez !) [9]. Or il sait compter, il n’ignore pas qu’il peut mettre plus de vaisseaux sur mer que la vieille Angleterre. Si aujourd’hui, par notre union, par notre langage unanime, nous l’obligeons à demeurer en repos, sa machine rate, si bien montée qu’elle soit. Les conséquences en peuvent être très grandes et très salutaires à notre égard. Cette immobilité forcée, au fond très avantageuse pour lui, deviendra bientôt ridicule par suite des misères de la cour impériale, et le ridicule tue en France. — La reconnaissance de son chiffre III est pour nous quatre une impossibilité morale. Lorsque je n’avais encore aucun espoir de notre quadruple entente, j’avais déjà donné l’ordre de glisser sur cette reconnaissance du chiffre. Oui, si on se met d’accord là-dessus à Londres, je n’y vois pas grand mal. Il serait plus digne cependant, il serait plus convenable pour nous quatre de verser au personnage, en toute fraternité, un vin qui ne soit pas trouble. Après tout, il y a dans l’histoire d’Angleterre un exemple qui peut être déployé ici comme une bannière de paix : les rois d’Angleterre, depuis Édouard III jusqu’à George III, ont porté le titre de kings of France, sans que les deux pays pendant longtemps aient cessé de vivre en paix. Or qu’est-ce que le chiffre III auprès d’un titre et des prétentions qu’il recèle ? Maintenant, cher Bunsen, travaillez de toute l’énergie de votre action et de votre parole à établir pour notre part l’entente commune que je réclame et de laquelle dépendent, sans phrase, les destinées de l’Europe, J’ai confiance que Dieu bénira nos loyaux efforts. Qu’il vous bénisse, qu’il bénisse tout ce que vous ferez, chaque ligne, chaque mot, chaque pas. Vale.

« Frédéric-Guillaume. »

« P.-S. — Le ministre. M. de Manteuffel, a pris connaissance de cette lettre. Il est tout à fait d’accord avec moi. »

On peut être assuré que M. de Bunsen s’acquitta consciencieusement de sa tâche. Transmettre des paroles de haine, envenimer les passions, tout cela, quand il s’agissait de la France, lui semblait une œuvre glorieuse et méritoire. Fidèle aux instructions de son maître, il se serait employé avec bonheur à nous faire du mal en tout temps et de toute manière, quel que fût notre gouvernement. Il a dû s’y appliquer plus volontiers que jamais, puisqu’il s’agissait d’un Napoléon. Il était de ceux qui n’avaient pu oublier 1806, et qui, même après 1815, malgré tant de généreux efforts pour dissiper les vieilles haines, accueillis chez nous à bras ouverts, appréciés, honorés de tous, avaient conservé sous le masque d’une bienveillance menteuse des ressentimens implacables. Il paraît cependant qu’il ne réussissait pas à son gré. Les violences de Frédéric-Guillaume IV ne trouvaient pas d’écho dans les hautes sphères politiques de Londres. On souriait de ses terreurs. Volontiers on aurait rangé ses lettres parmi ces pamphlets quotidiens dont lord John Russell parlait avec mépris. On voit en effet que le roi s’impatiente. Il presse son ambassadeur ; il veut une solution prompte, et si on ne trouve pas le modus faciendi, c’est lui-même qui le fournira :

« 20 novembre 1852.

« La seule chose importante, la seule juste, la seule décisive pour l’avenir de l’Europe, c’est l’entente des quatre puissances ; il faut, et ce sera la conséquence principale de cette entente, il faut que Louis Bonaparte sente le poids de cette formidable réunion de forces, il faut qu’il sache bien que nous ne nous laisserons ni enlever ni contester les traités qui garantissent les territoires actuels. Le reste n’est tout bonnement que bagatelles et misères. »

« 23 novembre 1852.

« Devons-nous, à nous quatre, en reconnaissant l’empereur, exiger comme condition la garantie des territoires, ou bien faut-il simplement l’insinuer comme sous-entendu à propos et dans le texte même de la reconnaissance ? Nous, puissances continentales, nous serons du premier avis ; l’Angleterre sans doute adoptera le second. Si nous n’avons pas dès le début une pensée commune, une pensée d’entente à ce sujet, nous pourrons siéger à Londres jusqu’à ce que les Français nous en délogent. Or il m’est venu à l’esprit un de ces points d’entente, un modus ; j’en ai parlé à Manteuffel, qui l’approuve, et je vous le communique sans retard. Ce point, ce modus, c’est un renouvellement des garanties territoriales au moyen d’un acte officiel signé et ratifié par les quatre puissances, quelque chose comme ceci : les quatre hautes puissances, etc…, renouvellent par la présente la garantie des possessions territoriales telles qu’elles ont été stipulées dans les traités, etc…, les maintiendront les armes à la main contre quiconque les enfreindrait, etc.

« Quand nous aurons entre les mains cet acte paraphé, signé et contre-signé, la question de savoir si nous devons exiger que Louis y prenne part avant d’être reconnu empereur, ou bien le lui offrir soit au moment de la reconnaissance, soit après, cette question, à mon avis, est assez indifférente. La seule chose essentielle, c’est que Louis Bonaparte apprenne et sache que les quatre grandes puissances ont garanti de nouveau les territoires et sont décidées de la façon la plus expresse à les maintenir. Alors Louis Bonaparte saura quels obstacles l’empêcheront de réaliser le plan de son oncle, suivant lequel sa dynastie, au bout de tant et tant d’années, devait être la plus ancienne de l’Europe. Faites pénétrer cette idée, comme bon vous semblera, dans le cabinet de Londres et chez la reine, puis dites-moi si vous avez lieu d’espérer que cette ancre assurée de salut pour la paix européenne (je parle au point de vue purement humain) sera forgée comme je le désire. J’ai donné des instructions pour que mon cabinet propose cette idée simultanément à Londres, à Pétersbourg et à Vienne.

« Frédéric-Guillaume. »

Le roi s’était bercé de vaines espérances, les Anglais ont le sens plus pratique. Les tories n’étaient pas plus disposés que les whigs à prendre des mesures qui auraient semblé une menace. Lord Palmerston et lord John Russell avaient parlé avec bon sens des difficultés de la France en 1851, de l’imminence du péril social, et ils avaient exprimé leur confiance dans un homme qui connaissait si bien le tempérament politique de l’Angleterre ; le comte Malmesbury, chargé du département des affaires étrangères dans le ministère du comte Derby, tenait exactement le même langage.

Il est impossible que M. de Bunsen ne l’ait pas su. Des symptômes de toute sorte indiquaient les dispositions du gouvernement anglais. Précisément à la date où nous sommes, tandis que M. de Bunsen s’eiïorçait de faire accepter à lord Derby les mesures imaginées par le roi de Prusse, on préparait à Londres une grande cérémonie nationale qui pouvait aisément prendre un caractère hostile à la France. Le vieux duc de fer, comme l’appelaient les Anglais, Wellington, était mort en son château de Walmer, près Douvres, le 14 septembre 1852, âgé de quatre-vingt-trois ans et quatre mois. Il avait été décidé, par l’initiative de la reine et le vote du parlement, qu’il lui serait fait des funérailles publiques. La cérémonie eut lieu le 18 novembre. Le corps de celui qui avait été l’adversaire de Napoléon fut déposé solennellement dans les caveaux de l’église Saint-Paul, au milieu d’un concours immense de population. Plus d’un million d’hommes étaient venus de tous les points de l’Angleterre assister à ce grand deuil. Au sein d’une telle foule et dans les dispositions où se trouvait encore une partie du public, la moindre imprudence aurait pu provoquer des manifestations passionnées. Il eût suffi d’un souffle pour remuer ces vagues. Le gouvernement mit le plus grand soin à prévenir le péril. Il évita aussi de froisser les sentimens français. Tous les signes, toutes les devises qui rappelaient avec injure des souvenirs douloureux furent sévèrement interdits.

M. de Bunsen savait tout cela, il avait dû le faire savoir au roi son maître ; comment donc se fait-il que le 7 décembre Frédéric-Guillaume revienne encore à la charge pour une quadruple alliance ? Ce ne serait plus l’alliance des quatre grandes puissances, Angleterre, Russie, Prusse, Autriche, puisqu’il y a des hésitations ici et là ; ce serait l’alliance de deux grandes puissances et de deux petites, l’Angleterre et la Russie s’uniraient à la Hollande et à la Belgique. À défaut d’une alliance, qu’on lui accorde au moins une convention militaire. Surtout point d’indiscrétion. Une fois la chose conclue, il sera si heureux d’en faire la surprise aux deux empereurs ! On voit ici quelle est l’agitation de Frédéric-Guillaume chaque fois qu’il est question de la France. Plus la réalité lui échappe, plus son imagination est en feu :

« 7 décembre 1854.

« Cette entente peut seule écarter les flammes de la guerre ; si elle manque, le fléau éclatera longtemps avant que les rosiers fleurissent. Sans rien négliger pour prévenir l’incendie, il faut dès aujourd’hui redoubler d’activité, il faut tout faire pour être prêt, Prusse et Angleterre. La Belgique est l’objectif le plus prochain de l’oiseau de proie récemment couronné. Il ne fera pas la guerre à la Belgique, mais il soudoiera une insurrection, puis comme empereur de la paix et garant de toute volonté de tous les peuples [10], il défendra au roi Léopold de réprimer les rebelles. Alors il envahira le territoire belge. Le moyen le plus indiqué, le plus sûr, le meilleur, c’est une quadruple alliance entre l’Angleterre, la Prusse, la Hollande et la Belgique, avec une convention militaire qui réunira les forces des quatre états et réglera leurs opérations. Ce dernier point, quoi qu’il arrive, est indispensable. Le roi Léopold et le ministre Thorbecke le feront de grand cœur, je le sais ; mais qu’en pense lord Derby (car la reine et le prince pensent comme moi et le roi Léopold) ? donc Derby ?

« Hâtez-vous, très cher Bunsen, de nous fournir des informations sur les points suivans : 1º l’Angleterre veut-elle conclure une alliance défensive avec moi, le roi Léopold et Thorbecke ? (Si lord Derby comprend le véritable intérêt de l’Angleterre, il doit pousser de toutes ses forces à ce traité. Je suis prêt à mettre 100 000 hommes au service de la quadruple alliance. Dites-le à lord Derby.) 2º Une stipulation militaire sera-t-elle acceptée ? Ceci, c’est le minimum ; l’alliance vaudrait mieux, car elle agira plus fortement sur les Tuileries. Si le projet d’alliance n’aboutit pas et qu’on s’en tienne simplement à la convention militaire des quatre puissances, je chargerai Scharnhorst de la négociation. 3º J’exige le secret le plus absolu jusqu’à ce que tout soit ratifié, que ce soit une alliance ou une stipulation militaire. Quand tout sera réglé avec les trois parties contractantes, alors seulement j’en ferai part aux deux empereurs [11]. Ils verront de leurs yeux que la Prusse est encore debout dans sa force propre, qu’elle peut faire encore des actions de grand style et pour elle-même et dans l’intérêt du droit général. Hâtez-vous donc lentement, je veux dire avec adresse, mais aussi avec chaleur et éloquence. Je voudrais faire cette surprise aux deux empereurs comme cadeau de Noël, ou comme cadeau de jour de l’an, ou au plus tard comme cadeau du jour des Rois. Le ministre Manteuffel vous écrira dans le même sens. Et maintenant Dieu nous soit en aide ! Puissions-nous, s’il ne nous abandonne pas, puissions-nous trouver là une réparation, une consolation de la faiblesse dont les quatre puissances ont fait preuve dans le protocole de Londres et de l’empressement funeste que l’Angleterre a mis à reconnaître Napoléon avec son III ! ! ! Vale.

« Frédéric-Guillaume. »

Il est bon de rapprocher ici les dates, si l’on veut savoir jusqu’où allaient les illusions du roi de Prusse. À l’heure où Frédéric-Guillaume écrivait qu’il était impatient de conclure cette alliance ou du moins cette convention militaire, qu’il voulait absolument en faire un cadeau de Noël, un cadeau de jour de l’an, au plus tard un cadeau du jour des Rois, au tsar de Russie et à l’empereur d’Autriche, — à cette heure-là même toute l’Angleterre pouvait lire les déclarations du comte Malmesbury à la chambre des lords et de M. Disraeli à la chambre des communes. La reine ayant reçu notification du rétablissement de l’empire en France et de l’élévation de Louis-Napoléon à la dignité impériale, le ministère avait conseillé à sa majesté « de reconnaître promptement et complétement le nouveau gouvernement. » Lord Malmesbury ajoutait quelques explications au sujet du chiffre III, « seule objection, disait-il, qui aurait pu être faite par le gouvernement de la reine. » L’adoption de ce chiffre devait-elle signifier « que Louis-Napoléon descendait par succession directe et légitime du premier empereur, et que c’était en vertu de ce droit de descendance qu’il occupait naturellement le trône de France ? » Il eût été difficile de l’admettre. « Mylords, ajoutait le ministre, l’empereur actuel a pressenti cette difficulté, et avec sa franchise ordinaire il a fait notifier au gouvernement de la reine que ce chiffre ne devait pas avoir d’autre signification que celle-ci : à savoir que, dans l’ordre des temps et de l’histoire, et conformément aux usages français, il y avait eu en France deux souverains du nom de Napoléon avant l’empereur actuel. Ni l’un ni l’autre de ces souverains n’a été reconnu par l’Angleterre. Le chef du gouvernement français sait cela aussi bien que vos seigneuries, et il ne met pas ce titre en avant dans l’intention de revendiquer un droit émané du premier empereur. Le gouvernement français a écrit avec précision ces choses au gouvernement de la reine, et depuis lors nous avons lu le discours de l’empereur lui-même au corps législatif, discours où il a déclaré n’être souverain qu’au nom du peuple, ne revendiquer aucun droit héréditaire au trône, reconnaître indistinctement tous les gouvernemens qui ont existé en France depuis 1814, accepter tous les actes de ces gouvernemens et la solidarité du sien comme ayant recueilli cet héritage. Après cette déclaration aussi franche que satisfaisante, le gouvernement de la reine n’avait autre chose à faire que de reconnaître cordialement et sans retard la volonté de la nation française et d’envoyer à l’ambassadeur de la reine à Paris des lettres de créance près la nouvelle cour. » Voilà ce que lord Malmesbury avait dit à la chambre des lords le 6 décembre 1852 ; le même jour, M. Disraeli, chancelier de l’échiquier, avait fait la même déclaration à la chambre des communes. Telle était la décision suprême du gouvernement anglais au moment où Frédéric-Guillaume IV, poursuivant lord Derby de ses obsessions, lui offrait 100 000 hommes pour armer une coalition contre la France.

II.

Le renvoi de lord Palmerston au mois de décembre 1851, la chute de lord John Russell et de tout le cabinet whig au mois de février 1852, avaient donné de fausses espérances au roi de Prusse ; les tories, comme les whigs, avaient fermé l’oreille aux propositions de Frédéric-Guillaume IV. Que sera-ce si lord Palmerston, réconcilié avec lord Russell, reprend bientôt le pouvoir, et si une crise européenne des plus graves, unissant les armes de l’Angleterre et de la France, vient justifier leur politique ? C’est précisément ce qui arriva. D’abord, le cabinet Derby ayant succombé le 16 décembre 1852 sous les attaques de toutes les opinions coalisées, lord John Russell, lord Palmerston, lord Clarendon, les principaux chefs du parti whig, prirent place dans un ministère formé par lord Aberdeen ; ensuite, aux premiers mois de l’année 1853, éclata une des grandes crises de la question d’Orient, la crise si grave qui devait faire flotter sur les mêmes champs de bataille les drapeaux de la France et de l’Angleterre.

On pense bien que nous n’avons pas à raconter, de 1853 à 1856, les différentes phases de cette crise ; notre sujet, ce ne sont pas les affaires d’Orient, c’est le caractère du roi de Prusse, si vivement empreint dans sa correspondance. La guerre de Crimée n’appartient pas à notre récit, puisque Frédéric-Guillaume IV a refusé d’y prendre part ; elle n’est pour nous qu’une occasion d’expliquer ses lettres à Bunsen et de montrer, non pas ses incertitudes, comme on l’a dit, mais la ténacité de ses défiances contre les puissances révolutionnaires de l’Occident. D’ailleurs l’histoire de cette guerre et des négociations qui l’ont précédée a été exposée ici même avec le plus grand soin à mesure que se déroulaient les événemens. Dès le 15 mars 1854, notre éminent et regretté collaborateur Eugène Forcade indiquait les origines de la lutte d’après les documens officiels du parlement britannique, puis, dans une série d’études aussi fortes que précises, interrogeant tour à tour l’Autriche et la Prusse, il faisait connaître l’attitude qu’elles avaient prise dans cette conflagration européenne. Nous nous proposons un but tout différent ; nous étudions la correspondance de Frédéric-Guillaume IV avec M. de Bunsen, et nous n’empruntons à l’histoire que ce qui est nécessaire pour en fixer le véritable sens.

La question d’Orient remonte à bien des siècles. Il y a une question d’Orient depuis qu’il y a en Europe un empire musulman auquel sont soumises des populations chrétiennes. De siècle en siècle, la question a changé d’aspect suivant les circonstances générales. C’est au xviiie siècle qu’elle a commencé d’être pour l’Europe une cause de préoccupations et d’inquiétudes. Dès que la Russie eut conquis sa place parmi les grandes puissances, elle comprit et l’Europe redouta le parti qu’elle pouvait tirer de la situation des chrétiens en Turquie, surtout des chrétiens de la communion grecque. Défendre leur cause auprès du sultan, obtenir pour eux des droits officiellement stipulés, essayer de se faire accorder la surveillance de ces garanties, c’était à la fois un noble rôle et une conduite profitable. Un tel dévoûment était placé à gros intérêts. Sous cette bannière libérale et chrétienne, on s’acheminait vers Constantinople. Les capitulations de 1740, le traité de Koutchouk-Kainardji en 1774, le traité d’Andrinople en 1829, l’établissement de la principauté de Serbie et du royaume de Grèce, sont les principaux épisodes de cette histoire. Chacun de ces épisodes en eflet doit être considéré comme une étape qui conduisait la politique russe rers un but nettement déterminé. En même temps que l’empire turc, pareil à un chêne ébranché, perdait quelques-uns de ses plus nobles rameaux, la cognée essayait de pénétrer au cœur de l’arbre. Cet instrument manié avec tant d’adresse, c’était le droit que les tsars s’attribuaient de protéger les sujets chrétiens du sultan, grâce à une interprétation équivoque du traité de Kainardji. Cette prétention donnait lieu à de fréquens débats, apaisés presque toujours par des concessions de la Porte. Or il arriva en 1850 que l’une de ces concessions causa de sérieuses inquiétudes à la diplomatie française. C’était à l’occasion des lieux saints que se disputaient l’église grecque et l’église latine. Sans entrer dans le détail des contestations, il suffit d’un mot pour en indiquer l’importance politique : la Russie voulait que son influence apparût aux chrétiens d’Orient comme la première de toutes, elle voulait que les populations chrétiennes de la Turquie s’accoutumassent à voir en elle la force, l’autorité, le salut, et que dans la protection présente elles reconnussent la souveraineté future. La France vit le péril et s’empressa de le signaler à l’Angleterre. La question était si particulière à l’origine, l’intérêt semblait si mince, que l’Angleterre ne s’en émut pas le moins du monde. Elle était même disposée à quelque mécontentement envers la diplomatie française, lui reprochant tout bas de réveiller pour des riens cette formidable question d’Orient. Cela dura ainsi jusqu’au commencement de 1853. Il fallut bien que l’Angleterre commençât à soupçonner quelque chose de grave dans les intentions de la Russie, lorsque M. de Nesselrode lit proposer au foreign office un partage de l’empire ottoman. L’Angleterre, d’après ce plan, aurait eu l’Égypte et l’île de Candie ; la Russie, modérée en apparence, se serait contentée du protectorat de la Moldo-Valachie, de la Serbie, de la Bulgarie et de l’occupation provisoire de Constantinople [12]. De tels projets disaient assez que le débat relatif aux lieux saints cachait des questions plus inquiétantes et préparait des entreprises bien autrement hardies. Cependant l’Angleterre hésitait encore ; tout en repoussant ces projets, qu’il est toujours plus facile d’imaginer que d’exécuter, et qui eussent mis l’Europe en feu pour des résultats fort équivoques, le cabinet de Saint-James inclinait à croire que les discussions engagées entre la Russie et la France n’offraient pas un intérêt européen.

C’est alors que la mission du prince Menchikof vint changer la face des choses. On se rappelle ce violent coup de théâtre. Accompagné de tout un groupe de généraux, d’amiraux, d’aides-de-camp du tsar, le prince arrive à Constantinople le 28 février 1853. Dès le lendemain, il va trouver le grand-vizir ; mais, refusant de rendre visite au ministre des affaires étrangères, qui l’attend en grande cérémonie, il donne pour raison de cet outrage qu’il lui est impossible de traiter avec Fuad-Effendi les affaires dont il est chargé. C’est aggraver l’affront et se poser en maître. Fuad-Effendi est obligé de donner sa démission, le sultan est obligé de la recevoir ; sinon, les négociations sur lesquelles on compte encore pour maintenir la paix seraient arrêtées dès le premier jour. Voilà dans quelles conditions Rifaat-Pacha prend la place de Fuad-Effendi. On devine ce que seront des conférences inaugurées de cette manière ; ce n’est pas une mission de paix, c’est une mission de menace, et du premier jour au dernier, l’attitude, le langage, le ton de l’ambassadeur du tsar Nicolas répondront à l’arrogance du début.

Malgré les nombreux récits qu’on a faits de ce singulier épisode, il y reste encore bien des parties obscures. On a souvent reproché à M. de Nesselrode d’avoir manqué de sincérité dans ses réponses à l’ambassadeur d’Angleterre, sir Hamilton Seymour, quand celui-ci l’interrogeait sur le but de la mission confiée au prince Menchikof. Sir Hamilton Seymour écrivait le 24 mars à lord Clarendon : « J’ai dit au comte de Nesselrode que je désirais fort savoir si l’arrangement des difficultés relatives aux lieux saints terminerait toutes les discussions entre la Russie et la Porte, ou bien si le prince Menchikof avait d’autres réclamations à présenter. Le chancelier n’en savait rien. — Il reste peut-être, a-t-il dit, quelques réclamations privées, mais je n’ai pas connaissance d’autres demandes. — En un mot, pas d’autres affaires, ai-je repris (avec insistance et afin de prévenir toute méprise) que celles qui peuvent exister entre deux gouvernemens amis ? — Exactement, a répondu son excellence, les demandes qui forment les affaires courantes de toute chancellerie. — Cet aveu me paraît très satisfaisant [13]. » Quand on se rappelle l’issue de la mission du prince Menchikof, on n’est pas surpris que la révélation du langage tenu par M. de Nesselrode ait causé en Angleterre une véritable indignation, et que les ministres de la reine aient jugé cette conduite dans les termes les plus durs. Des documens nouveaux nous font concevoir aujourd’hui quelques doutes sur les reproches adressés alors au ministre du tsar. Il n’est pas du tout certain que M. de Nesselrode ait trahi la vérité en parlant comme il a fait. Un témoin qui voyait très intimement les principaux personnages de la Russie en 1853, M. Th. de Grimm, précepteur du grand-duc Constantin, affirme que nul, dans les plus hautes sphères de la cour et du gouvernement, ne soupçonnait l’objet de cette mission. Il résulterait du récit de M. Th. de Grimm que l’affaire avait été concertée entre le tsar et le prince Menchikof, que M. de Nesselrode n’en savait pas le premier mot, et qu’il avait été parfaitement sincère en rassurant sir Hamilton Seymour. Quand des personnes haut placées tâchaient de faire parler Menchikof au sujet de sa mission, il répondait plaisamment : « Je vais négocier le mariage de la fille du sultan avec un des jeunes princes de Russie [14]. » Quoi qu’il en soit, on comprend l’irritation de l’Angleterre. Plus elle avait refusé de croire aux mauvais desseins du cabinet de Saint-Pétersbourg, plus elle avait le droit de s’indigner. C’était la France qui avait eu le mérite de voir juste, c’était la vigilance de M. Drouyn de Lhuys qui avait averti l’Europe. La conduite du prince Menchikof à Constantinople justifiait tout ce que le ministre des affaires étrangères de France ne cessait de répéter au cabinet de Saint-James. Qu’avait donc fait Menchikof ? À la fin du mois d’avril 1853, il avait tout à coup démasqué ses batteries. Ce qu’il exigeait de la Turquie, et de la façon la plus hautaine, c’était un acte quelconque, une convention, un sened, qui, sous des formes plus ou moins déguisées, dépouillait le sultan de l’un des principaux droits de la souveraineté et donnait au tsar une autorité effective sur 12 millions de sujets ottomans. — Accepter cela, disait un des ministres turcs, c’est souscrire nous-mêmes au partage de l’empire ; le démembrement est commencé. — Les demandes de la Russie sont repoussées par le divan. Aussitôt Menchikof quitte Constantinople (21 mai) ; six semaines après, l’armée russe passe le Pruth et envahit les principautés (3 juillet).

La première lettre que le roi de Prusse adresse à M. de Bunsen au sujet des affaires d’Orient est datée du 5 avril 1853. On voit la situation. Le prince Menchikof est depuis six semaines à Constantinople. Bien qu’il n’ait pas encore fait connaître toutes les exigences de la Russie, ses allures impérieuses ont ému l’Europe. L’Angleterre vient d’envoyer auprès du divan un nouvel ambassadeur, lord Stratford de Redcliffe, qui va jouer un rôle considérable dans les événemens. Frédéric-Guillaume IV, malgré son dévoûment à la personne du tsar Nicolas, partage l’émotion générale. Son premier mot sur la question qui tient le monde en suspens est parfaitement conforme à la vérité. Il changera d’avis plus tard sous l’influence du tsar ; aujourd’hui il voit juste et il parle franc. Il parle au nom de l’intérêt chrétien comme au nom de la paix européenne. Il désire le maintien de l’empire turc, à la condition que les droits des chrétiens soient garantis. Au milieu de tant de complications subtiles, il démêle très nettement les deux devoirs qui s’imposent, suivant lui, à toute conscience souveraine, le devoir chrétien et le devoir politique, le devoir de religion et le devoir de sagesse.

« 5 avril 1853.

« La question des dangers de l’empire ottoman se divise pour nous en deux sortes de devoirs : 1º devoir de sagesse politique, 2º devoir de chrétiens. Le premier nous défend de rejeter les Turcs hors de l’Europe, de peur que l’Europe ne gagne à cela une contagion pestilentielle et une nouvelle guerre de succession. Le second nous ordonne, à la pure et pleine lumière de notre conscience chrétienne, de ne plus voir avec une funeste indifférence 18 millions de chrétiens condamnés à vivre sous un régime de paganisme.

« Détruire la Turquie, c’est travailler bon gré mal gré à la guerre ; au contraire garantir son existence à la condition que ses sujets chrétiens auront les mêmes droits que les musulmans, c’est travailler loyalement à la paix. Or travailler à la guerre, c’est attirer sur soi la malédiction du Seigneur, travailler à la paix, c’est mériter sa bénédiction. La sottise et la méchanceté des hommes peuvent transformer une œuvre de paix en une œuvre de sang (exemple : l’église !), mais une politique dont l’issue est une contestation d’héritage n’enfantera jamais la paix. Laisser passer l’empire turc, assister tranquillement aux phases de son agonie, je déclare que c’est travailler à la guerre. Et cœterum censeo : il faut maintenir l’existence de la Turquie en la garantissant au nom de l’intérêt général ; il faut donc que cette garantie soit telle que l’histoire de l’église y trouve satisfaction, et que la conscience chrétienne des grandes puissances n’en reçoive pas une mortelle atteinte. La force énorme que représentent les grands états doit se manifester à l’égard des chrétiens soumis à l’islam comme une force chrétienne. Dixi et salvavi animam meam. »

Frédéric-Guillaume est plus explicite encore dans la lettre qu’il écrit le 3 juin, quinze jours après que Menchikof eut quitté Constantinople. Malgré la rupture des négociations entre la Russie et la Porte, il espère encore que la guerre pourra être évitée ; il se garde bien de prononcer aucune parole de blâme à l’adresse du tsar, il lui en coûte de supposer que son beau-frère est animé d’un autre sentiment que le désir de protéger les chrétiens ; il cherche donc les moyens de lui donner satisfaction sans compromettre l’équilibre de l’Europe. Il propose une réunion des grandes puissances chrétiennes, afin qu’elles fassent d’un commun accord ce que la Russie, dans la ferveur de son zèle religieux, essayait de faire à elle seule. S’il y a, comme on le voit, beaucoup de candeur dans cette façon de considérer les choses, c’est une candeur qui a dû singulièrement embarrasser les politiques de Saint-Pétersbourg :

« Sans-Souci, 3 juin 1853.

« La Porte, dans les convulsions qui ont précédé l’accouchement de Constantinople par les soins de Menchikof [15], a prononcé un mot qui ouvre largement les voies à la bonne solution que je vous ai déjà communiquée (la seule solution possible de ce problème à se casser le cou), pourvu que la traditionnelle [16]… des grandes puissances ne vienne pas tout déranger. Le Turc a dit (et que Dieu bénisse les Turcs pour ce mot ! ) qu’il ne pouvait accorder à la Russie toute seule ce qu’il concéderait volontiers aux grandes puissances réunies. C’est une bonne, une sage, une profonde parole, une parole grosse d’un heureux avenir. Il faut que la Prusse, usant de tout son pouvoir et déployant tous ses efforts, fasse sortir de là tout ce qui est possible, aussi bien pour assurer la paix que pour sauver l’honneur chrétien des grandes puissances. Mettez-vous donc à l’œuvre, très cher Bunsen, et agissez avec une prudence hardie. Soyez éloquent et pensez que je vous regarde par-dessus l’épaule, non pas avec 200 000 hommes (comme Frédéric le Grand l’écrivait au comte Lusi à Londres), mais avec la conviction de donner le seul bon conseil, dans la plénitude de la logique et du sentiment chrétien. Seulement comprenez bien la chose, excellent Bunsen. La Porte a mieux aimé s’exposer à une menace d’invasion prochaine que de consentir à se lier avec la Russie par un traité qui garantirait les droits de l’église grecque orthodoxe ; mais elle a dit : Ce que je suis obligée de refuser à la Russie, je puis l’accorder à l’Europe. Je propose donc que l’Angleterre, l’Autriche, la Prusse, la France, travaillent ensemble à préparer ce traité. J’en prends l’initiative afin de prévenir toute invitation de l’Angleterre ou d’une autre puissance. C’est là ma politique dans cette circonstance. J’ai fait en toute loyauté annoncer à Pétersbourg le petit rôle dont je me charge, ajoutant que j’espérais aller ainsi au-devant des désirs de l’empereur : 1º parce que l’empereur obtiendrait sûrement par ce moyen le traité qu’il souhaite ; 2º parce que les garanties de sécurité données à toutes les populations chrétiennes de l’empire turc ne pouvaient que satisfaire son propre sentiment chrétien ; 3º parce que, grâce à ce sened (si la coopération de la Russie et des autres grandes puissances en assure la mise en vigueur), il atteindra sûrement ce qui est le but principal de sa politique : préserver l’Europe d’une guerre de succession de Turquie. — Dieu fasse que vous puissiez bientôt m’envoyer de bonnes nouvelles ! »

M. de Bunsen communiqua les idées du roi au ministère et à la reine. La reine les approuva ; lord Aberdeen, premier ministre, et lord Clarendon, ministre des affaires étrangères, se montrèrent aussi favorables à ce projet. D’autres membres du cabinet, et à leur tête lord Palmerston [17], étaient d’un avis tout opposé. Ils pensaient que l’établissement de ce protectorat, exercé par toutes les grandes puissances sur les sujets chrétiens de la Turquie, profiterait surtout à la Russie, le nombre des chrétiens de l’église grecque étant bien supérieur à ceux des autres communions. Ils ajoutaient qu’on ne pouvait attribuer ce protectorat aux grandes puissances sans créer mille difficultés pour l’avenir. D’abord, en principe, n’était-ce pas entamer l’empire turc, porter atteinte à sa souveraineté, par conséquent ébranler ce qu’il importait d’affermir ? Ou ce protectorat ne signifie rien, ou il donne un droit d’intervention dans les affaires intérieures. Les membres du clergé grec sont en même temps des fonctionnaires civils ; voilà tout un corps de serviteurs de l’état qui, à titre religieux, relèvera de la Russie. Combien de facilités offertes à de perpétuelles ingérences ! combien de tentations pour l’esprit d’intrigue ! Ne dites pas que ce droit cessera d’être dangereux dès que les grandes puissances en seront investies en commun ; dans la pratique, la Russie l’exercera seule. Voilà les objections que lord Palmerston, lord John Russell et leurs amis opposaient à lord Aberdeen et à lord Clarendon.

M. de Bunsen était d’accord sur ce point avec lord Palmerston. S’il ne partageait pas, il s’en faut bien, les sympathies du hardi ministre pour le nouveau gouvernement de la France, il partageait son aversion à l’égard de la Russie. Autant Frédéric-Guillaume IV était disposé à ne voir que des inspirations religieuses dans la politique du tsar, autant M. de Bunsen s’obstinait à y méconnaître tout sentiment élevé. Une ambition sans frein au profit d’un despotisme sans scrupule, telle était, aux yeux de Bunsen, le résumé de cette politique. On ne peut s’empêcher de faire ici une singulière remarque : si Bunsen vivait encore, que penserait-il de l’empire d’Allemagne ? Évidemment il pousserait des cris de joie ; mais que dirait-il, si un défenseur du tsar Nicolas, s’adressant à la conscience libérale de l’homme d’état prussien, lui demandait où se trouvent aujourd’hui l’ambition sans frein et le despotisme sans scrupule ? Il est probable que cette question le ferait un peu rougir. Bunsen était plus libre, il y a vingt ans, de juger les intentions du tsar. C’est très sincèrement, j’en suis sûr, qu’il redoutait les empiétemens de la Russie dans l’Europe orientale, c’est très sincèrement qu’il appuyait les idées de lord Palmerston. Il suffisait, pour rassurer ses sentimens chrétiens, que la Porte accordât à tous ses sujets une pleine et absolue liberté religieuse. Or on annonçait déjà cette grande mesure, qui allait enlever bien des argumens à la diplomatie russe. Bunsen avait exposé tout cela dans ses dépêches, quand Frédéric-Guillaume lui adressa la lettre suivante :

« Bellevue, 16 juin 1853.

« Très cher Bunsen, bien des remercîmens pour votre lettre et vos dépêches du 13. Ainsi, sur les neuf dixièmes de mon projet, le ministère anglais est tout à fait d’accord avec moi ; pour le dernier dixième, sa manière de voir est réellement et essentiellement opposée à la mienne. Ce désaccord sur le dernier dixième fait disparaître un point d’attache avec la Russie, point essentiel et qui est pour moi d’une grande valeur. Je me servirai d’une image afin de mettre ma pensée dans tout son jour. Ma pensée est de saisir dans le projet de l’empereur de Russie ce que je reconnais, sans hésiter, comme vrai, et de le rendre fructueux. Or ce que je reconnais comme tel, c’est la protection, c’est la garantie des chrétiens. — Maintenant vous savez la fable de l’ours qui, par amitié pour l’homme, lui tue sur le visage un insecte qui peut troubler son sommeil, et le tue si bien que l’homme est écrasé du même coup. Dans la circonstance présente, le vrai dont je parle est compris par la Russie à la manière de l’ours. Ma pensée, plus que cela, ma proposition formelle, que les deux empereurs connaissent en ce moment, se résume comme il suit, sous la forme d’un discours à mon beau-frère Nicolas :

« Cher beau-frère, tu as parfaitement raison pour ta part d’arracher à la tyrannie ottomane et par des traités en règle les chrétiens dont tu es le protecteur naturel. Tu as si parfaitement raison que nous rougissons d’avoir été devancés par toi dans l’accomplissement de ce devoir chrétien tout à fait incontestable ; mais il vaut mieux tard que jamais. Nous comprenons aujourd’hui ce devoir et nous te déclarons notre volonté de faire tous ensemble pour toute la chrétienté soumise au croissant ce que tu demandes pour une secte. Par ce moyen, ce que tu n’as pas réussi à faire, ce que tu ne parviendras pas à faire (s’il plaît à Dieu de t’en empêcher par Stratford) [18], nous sommes assurés, nous, de l’accomplir victorieusement, d’autant plus que la Porte a déjà déclaré ses dispositions favorables à nos projets. Ainsi, cher beau-frère, ce sened que tu n’espérais plus obtenir, nous l’obtiendrons nous tous immanquablement, et pour toi et pour nous. Remercie-nous donc et réjouis-toi ; nous allons t’aider à remporter cette victoire. »

En ébauchant à l’adresse du tsar l’allocution familière qu’on vient de lire, Frédéric-Guillaume IV faisait à sa manière ce que les grandes puissances allaient essayer de faire aux conférences de Vienne. Il tentait une conciliation, il cherchait le moyen d’empêcher la guerre. Vains efforts ! le tsar croyait son honneur engagé à ne point céder ; comment cette obstination n’eût-elle pas irrité l’Angleterre ? Au lieu de se rapprocher, on s’éloignait de jour en jour. Lord Aberdeen perdait du terrain, les idées de Palmerston prévalaient. La reine elle-même trouvait que le premier ministre était trop disposé aux concessions. Bref, on s’arrêtait de plus en plus à cette idée, qu’il ne fallait toucher en aucune façon à l’indépendance souveraine de la Turquie, si on ne voulait pas jouer le jeu des Russes. Ainsi point de protectorat, point de traité qui fournît aux Russes l’occasion d’intervenir en Turquie. Le sultan, sur le conseil des puissances amies, avait donné le 6 juin un firman qui accordait toutes les libertés religieuses à ses sujets chrétiens. Il fallait s’en tenir là. Quand le roi de Prusse reçoit cette nouvelle, il éclate :

« Sans-Souci, 28 juin 1853.

« Très cher Bunsen, il faut que je décharge mon cœur du poids qui l’oppresse. Vos dernières dépêches expriment une grande joie au sujet du firman de tolérance accordé par la Porte et de la résolution que le cabinet de Londres a prise de ne plus vouloir entendre parler d’une garantie des susdites libertés par les grandes puissances chrétiennes. Eh bien ! d’après ma conviction absolue, c’est reconnaître comme excellent un acte misérable, un acte à condamner dix fois ! Ensuite c’est abandonner la seule manière vraiment digne, la seule conforme à nos devoirs de chrétiens : 1º de maintenir la paix, 2º de réduire la Russie au silence, 3º de faire sentir aux chrétiens d’Orient que nous sommes aussi des chrétiens. Sur ce point, je ne suivrai ni Aberdeen, ni Clarendon, ni l’Angleterre entière ; je chercherai dans la plus absolue neutralité le salut de la Prusse. Vale.                    « F. G. »

« P. S. Communiquez cette page à mon frère Guillaume (avec mille saluts). Ce que je vous écris ici est le complément de ce que je vous ai déjà écrit pour vous-même, pour la reine, le prince et les ministres. La manière de considérer aujourd’hui cette question à Downing-street est une triste contre-partie de la marche qu’ont suivie les sentimens de l’Autriche. Quand j’étais à Vienne, l’empereur et son ministre parlaient comme parle aujourd’hui tout le ministère anglais ; à cette date au contraire, le cabinet anglais concevait la question de la manière la plus généreuse et abondait dans mon sens (ce sont vos propres paroles). Maintenant à Londres on est tombé au niveau de la politique autrichienne de ce temps-là, tandis que l’Autriche s’est élevée à la générosité de vues qui inspirait alors l’Angleterre. Je vais résolument avec les généreux [19]. Sapienti sat. »

Pour comprendre ce contraste ou plutôt ce chassé-croisé d’opinions que le roi de Prusse signale ici dans les sentimens comparés de l’Angleterre et de l’Autriche, il faut se rappeler les dates avec précision. Au moment où nous sommes, c’est-à-dire dans l’intervalle qui sépare la rupture des négociations par le menaçant départ du prince Menchikof (21 mai 1853) et l’envahissement des principautés danubiennes par l’armée russe (2 juillet), le cabinet de Vienne avait conservé l’espérance de voir le cabinet de Saint-Pétersbourg désavouer son impétueux ambassadeur. M. de Buol, qui après la mort du prince de Schwarzenberg avait été chargé par l’empereur d’Autriche de la direction des affaires étrangères, ne pouvait se décider à croire que le tsar voulût braver l’Europe ; il était persuadé que Menchikof avait dépassé ses instructions, et qu’en tout cas l’impression pénible produite dans le monde entier par ces impérieuses allures serait pour l’esprit élevé de Nicolas Ier un avertissement efficace. Aussi le cabinet de Vienne, qui au début de l’affaire des lieux saints s’était montré mécontent des dispositions de la Russie, prenait-il soin de manifester sa confiance dans la modération du tsar, précisément afin de lui faciliter le changement de ligne qu’il croyait possible et qu’il souhaitait si vivement. Le cabinet de Saint-James au contraire, après avoir d’abord su mauvais gré à la France d’avoir réveillé la question d’Orient par des défiances exagérées, avait reconnu la justesse de nos appréciations et la loyauté de notre conduite. Voilà comment l’Autriche, sans se séparer de nous, résistait à nos instances, tandis que l’Angleterre, surtout avec lord Palmerston, se rapprochait de plus en plus de notre manière de voir et d’agir. Le roi de Prusse savait tout cela ; or tels étaient ses sentimcns à l’égard de la France qu’il suffisait à l’Angleterre de se rapprocher de nous pour encourir les reproches amers de Frédéric-Guillaume. Ainsi s’expliquent ces paroles : « à Londres, on est tombé au niveau de la politique autrichienne de ce temps-là, tandis que l’Autriche s’est élevée à la générosité de vues qui inspirait alors l’Angleterre. » Quand Frédéric-Guillaume ajoute : « Je vais résolûment avec les généreux, » c’est comme s’il disait : Je vais résolûment avec ceux qui ont foi dans la modération du tsar.

On sait quel brusque démenti fut infligé à la confiance calculée de M. de Buol et à la confiance aveugle de Frédéric-Guillaume. La lettre qu’on vient de lire est du 28 juin 1853 ; trois jours auparavant, le tsar avait donné au prince Gortchakof, commandant des troupes russes, l’ordre de pénétrer dans les principautés. Le tsar avait beau dire en son manifeste du 26 juin ; « Notre intention n’est point de commencer la guerre, nous voulons seulement avoir entre les mains un gage qui nous réponde du rétablissement de nos droits ; » lorsqu’on sut que le 2 juillet un corps d’armée russe, commandé par le général Dannenberg, avait pénétré dans la Valachie par Leova et dans la Moldavie par Skallaay, toute l’Europe comprit que c’était la guerre. La politique suivie par le gouvernement français était de plus en plus justifiée.

« Hier, au bal de la reine, — écrit Bunsen en ses mémoires à la date du 2 juillet 1853, — le baron Brunnow, ambassadeur de Russie, a annoncé la grande nouvelle au prince Albert et au corps diplomatique ; elle s’est répandue dans les salons avec la rapidité de l’éclair, et pendant toute la soirée elle a été presque le seul sujet des conversations. Le Rubicon est passé. Il ne reste plus que cette alternative : une conférence européenne ou la guerre. Tel était du moins le refrain des considérations que j’ai entendu émettre à ce sujet par les hommes d’état anglais de tous les partis. » Une conférence européenne ! mais il y faut un point de départ accepté par toutes les puissances ; or ce point de départ ne peut être que les traités signés par elles, traités qui ne permettaient pas à la Russie d’envahir les principautés danubiennes. Admettre cette invasion comme une base sur laquelle une discussion peut s’élever, c’est porter un coup mortel à la Turquie. Ainsi parlent lord Palmerston, lord John Russell, tous ceux qui, en signalant l’alternative où l’Europe est enfermée, reconnaissent que l’un des deux termes est impossible. Attendons encore, disent lord Aberdeen et lord Clarendon ; « dans quelques jours, nous aurons le manifeste russe avec les explications diplomatiques que le cabinet de Saint-Pétersbourg aura fait adresser à Londres et à Paris, à Berlin et à Vienne. Alors seulement on pourra chercher les moyens de détourner de l’Europe le fléau d’une guerre dont les conséquences seraient incalculables. » Après avoir recueilli ces premières impressions du sentiment public, M. de Bunsen les résume en ces termes : « L’empereur de Russie a donné une position et une politique à qui n’avait ni l’une ni l’autre, et, en faussant la politique de son propre gouvernement, il a détruit le prestige de son caractère personnel. C’était pourtant ce prestige qui, aux yeux de l’Angleterre, formait l’élément le plus sûr de son pouvoir et de son influence. La confiance que le caractère du tsar inspirait en Angleterre est perdue pour lui à jamais ; rien ne saurait la rétablir. Les ministres anglais, avec la franchise qui les distingue, n’ont pas épargné au baron Brunnow des observations dans ce sens. Ce diplomate sent de la façon la plus vive ce que sa situation a de pénible [20]. »

On a remarqué sans doute ces paroles singulières : « le tsar a donné une situation et une politique à qui n’avait ni l’une ni l’autre. » Quel est donc celui à qui le tsar a rendu un tel service ? Il est impossible d’en douter, c’est l’empereur Napoléon III que désigne ici l’ambassadeur prussien. Si M. de Bunsen reproche au roi son maître les sentimens si dévoués qui l’attachent à l’alliance russe, ce n’est pas, comme on pourrait le croire, par antipathie d’un libéral allemand contre le régime du pouvoir absolu ; il obéit à des motifs moins désintéressés. Toujours occupé des revanches de l’unité germanique, il regrette que la Prusse n’ait pas su prendre dans les affaires d’Orient le rôle que la France a pris avec une si heureuse habileté. Depuis les dernières années du règne de Louis-Philippe, la France était isolée en Europe ; la révolution de 1848, le rétablissement de l’empire en 1852, avaient augmenté encore auprès de certains gouvernemens les défiances dont elle était l’objet depuis 1840, surtout depuis les mariages espagnols. Tout à coup, par la faute du tsar Nicolas, la France, saisissant l’occasion au vol avec autant de précision que de vigueur, reprend la première place parmi les grandes puissances ; la voilà devenue la protectrice de l’indépendance européenne. Le tsar a perdu son prestige aux yeux des Anglais, et c’est Napoléon III, si suspect naguère à l’opinion, qui s’est emparé de toutes les sympathies. Celui qui n’avait « ni position ni politique en Europe » est en train de devenir l’arbitre des destinées européennes. Voilà le sens des paroles de Bunsen et l’explication de ses tristesses.

La situation de M. de Bunsen à Londres était plus pénible encore que celle de M. Brunnow. Aux reproches des ministres anglais, M. Brunnow pouvait opposer les argumens tirés des manifestes de Saint-Pétersbourg ; on défend toujours assez bien une cause que l’on croit bonne. M. de Bunsen avait à défendre auprès de lord Clarendon une conduite qu’il était le premier à blâmer. Le 1er septembre 1853, dans une entrevue avec lord Clarendon, le ministre anglais lui dit : « La Prusse est la seule des quatre puissances qui, dans cette grande crise de l’Europe, ne montre pas une politique indépendante et résolue. Au début de la crise, la Prusse a donné les assurances les plus satisfaisantes sans qu’on les lui demandât… Puis est venue « la politique du silence. » On a donné pour excuse qu’il fallait prendre garde d’irriter la Russie. Or entre la politique du silence et la politique des paroles qui blesseraient la Russie il y a place pour une virile franchise, pour la libre manifestation de la vérité quand l’heure décisive est venue. Cela seul pourrait sauver l’Europe, cela seul est digne d’une grande puissance indépendante. C’est ainsi que l’Autriche s’est montrée dès le début, c’est ainsi qu’elle continue d’agir. On s’en irrite à Saint-Pétersbourg, on se répand contre l’Autriche en paroles violentes ; qu’importe ? L’Autriche s’est acquis par là l’estime du monde entier et la reconnaissance de l’Angleterre. Que fait la Prusse au contraire ? Le général de Rochow, votre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, était absent de son poste depuis cinq mois ; on l’y renvoie (lui qui est Russe de cœur et d’âme, tout l’univers le sait), on l’y renvoie juste en ce moment pour offrir des hommages au tsar. N’est-ce pas vouloir l’affermir dans des idées inadmissibles ? » M. de Bunsen était fort embarrassé de répondre à de pareils reproches. Il essayait d’atténuer les choses, il tâchait de faire concevoir des espérances qui n’étaient guère dans sa propre pensée, il suppliait lord Clarendon de ne pas juger la Prusse d’après un journal à moitié fou… « Je ne lis jamais la Gazette de la Croix, répondait vivement lord Clarendon, c’est une feuille que je méprise. Je juge les sentimens du cabinet de Berlin d’après les rapports des hommes qui nous représentent en Prusse. » Bunsen affirmait alors que lord Clarendon, s’il était aussi bien informé, devait connaître l’opinion de Berlin sur le passage du Pruth. « Enfin, ajoute-t-il, j’ai dit tout ce qu’il est possible de dire [21]. »

III.

Pendant que M. de Bunsen subissait de tels assauts, le roi de Prusse avait à en repousser d’autres en sens contraire. Le tsar, inquiet de l’attitude de l’Autriche et des indécisions de la Prusse, avait voulu reprendre, par son influence personnelle, l’autorité qu’il exerçait depuis longtemps sur les cours allemandes. Le 24 septembre 1853, il se rend au camp d’Olmütz, où l’empereur d’Autriche était venu passer la revue de ses troupes ; il espérait que Frédéric-Guillaume IV, sur sa prière, ne tarderait pas à s’y rendre, et que cette réunion des trois souverains, rappelant la sainte-alliance de 1815, ferait hésiter l’Angleterre et la France. N’oublions pas qu’à ce moment-là même les choses sont arrivées à la dernière extrémité, qu’après des négociations aussi laborieuses que vaines la guerre est imminente, et que la Russie tente un suprême effort pour circonscrire la lutte entre elle et la Turquie. Si l’Autriche et la Prusse sont du côté de la Russie, n’y a-t-il pas encore quelque chance de faire hésiter les puissances occidentales ? Le tsar se rend donc à Olmütz le 24 septembre 1853 et fait inviter le roi de Prusse à venir l’y joindre. M. de Manteuffel conseille au roi de refuser l’invitation. Pendant ce temps, les choses marchent ; c’est le 26 septembre que le grand-conseil national de la Turquie, réuni au palais du divan, déclare les négociations épuisées, ordonne les dernières mesures de défense et en remet l’exécution au sultan. Le 28 septembre, le tsar quitte Olmütz et se rend à Varsovie, essayant de préparer sur un autre terrain l’entrevue qui n’a pu avoir lieu en Autriche. Deux fois un aide-de-camp du tsar vient inviter Frédéric-Guillaume IV ; le roi tient bon, car il négocie par Bunsen avec Londres, et il a peur de son affection, de son dévoûment à la personne de son beau-frère. S’il le voit, s’il lui parle, pourra-t-il se soustraire à l’autorité de cette âme qui lui paraît si grande ? Il refuse deux fois, mais la troisième invitation est tellement pressante qu’il lui est impossible de résister plus longtemps. Il part, seulement il part sans ministres, sans conseillers, surtout sans aucune des personnes de la cour connues pour leurs sympathies russes ; il n’a d’autre escorte que deux officiers d’ordonnance. Il faut qu’on sache bien que ce n’est pas un voyage politique. Le 2 octobre, le roi de Prusse arrive à Varsovie, où l’empereur d’Autriche s’est rendu de son côté ; le 6, il est de retour à Sans-Souci, et c’est là que le lendemain 7 le tsar vient lui rendre sa visite. Il paraît bien que Frédéric-Guillaume ne fit aucune concession à son beau-frère ; mais qu’on se représente les anxiétés et les colères du gouvernement anglais, les craintes et les perplexités de M. de Bunsen pendant ces entrevues. C’est quelques semaines après ces voyages d’Olmütz, de Varsovie, de Berlin, qu’eut lieu entre le tsar Nicolas et la reine Victoria un échange de lettres si vives, si personnelles, on peut dire si amères au fond malgré la courtoisie et la dignité des formes.

Bien que ces lettres aient fait grand bruit alors, le texte en est peu connu. On nous saura gré sans doute d’en reproduire ici les fragmens, tels qu’ils sont publiés dans les mémoires de Bunsen. « Le 8 novembre, dit Bunsen, un courrier de cabinet, qui avait quitté Pétersbourg le 1er, remit à la reine Victoria une lettre autographe de l’empereur de Russie. L’arrivée de cette lettre était fort inattendue ; le contenu l’était bien plus encore. La lettre couvre près de quatre grandes pages. Le tsar commence par exprimer sa confiance absolue dans la générosité et les sentimens amicaux de la reine ; c’est à ces sentimens qu’il fait appel à l’heure où de périlleuses complications se produisent et où s’annoncent des événemens graves. Une confiance réciproque peut seule empêcher un mal plus grand et préserver les deux pays des calamités de la guerre. Après ce début, le tsar passe à l’entretien qu’il a eu au mois de février 1853 avec sir Hamilton Seymour au sujet des affaires de Turquie et de sa politique vis-à-vis de la Porte ; il parle des assurances qu’il a données et de celles qu’il a reçues. » Jusqu’ici, M. de Bunsen ne fait que résumer la lettre du tsar ; dans les extraits qui suivent et qui se rapportent au point décisif, il ne prétend pas reproduire littéralement les expressions mêmes, « mais certainement, dit-il, les mots essentiels y sont, et c’est bien là le fond des choses. »

« Que votre majesté veuille bien se faire lire les pièces tant officielles que confidentielles échangées dans le temps entre nos deux ministères, elle pourra se convaincre que, pour ma part, je pris alors un engagement solennel et que j’obtins, de la part du gouvernement de votre majesté, des assurances que l’Angleterre était satisfaite de mes explications… Il résulte de ces faits que ma parole impériale est engagée, et que le gouvernement de votre majesté a pris l’engagement formel d’observer envers moi une politique d’amitié et de confiance comme dans le passé… Rien n’est arrivé depuis qui ne soit conforme de ma part à cet engagement… Je fais donc votre majesté l’arbitre entre moi et son gouvernement. »

Une pareille lettre, dit M. de Bunsen, devait nécessairement causer une vive émotion à la reine. Pouvait-elle s’attendre à ce que lord Aberdeen fût accusé d’avoir méconnu les intentions du tsar et manqué audacieusement à sa parole ? Le 14 novembre, elle envoya sa réponse, conçue en ces termes :

«… Personne n’apprécie plus que moi les sentimens nobles qui animent votre majesté et la confiance que vous me montrez dans cette occasion. Comme vous m’en exprimez le désir, sire, j’ai relu avec la plus grande attention tout ce que le bon sir Hamilton Seymour me manda dans le temps, et les pièces de la correspondance à laquelle ses communications donnèrent lieu. Je ne puis mieux répondre à la confiance que votre majesté m’accorde qu’en lui exprimant librement la conviction que j’ai gagnée par cet examen. En voici les résultats :

« 1º Votre majesté me fit déclarer que la mission du prince Menchikof n’avait d’autre but que d’assurer à l’église grecque ses droits et priviléges dans les lieux saints. Je fus confirmée dans la confiance que cette déclaration m’inspira par la conduite conciliante de la Porte et par l’empressement du gouvernement français à ne pas s’opposer à un arrangement dont il ne reconnaissait pas la justice. Votre majesté sait que les demandes du prince Menchikof outre-passèrent cependant ces limites et s’étendirent des demandes applicables aux pèlerins à une demande de protectorat sur 12 millions de sujets de la Porte.

« 2º Votre majesté ayant appelé mon attention sur les traités, je les ai fait examiner de nouveau par les hommes les plus éminens comme les plus impartiaux, et je les ai examinés moi-même avec le plus grand soin. Le résultat est que l’article vu du traité de Kainardji est le seul qui puisse être cité à l’appui de telles prétentions, et que cet article ne contient rien sur quoi on puisse fonder un droit quelconque de protectorat sur les sujets grecs de la Porte.

« L’occupation des principautés est injustifiable d’après tous les traités…

« Je trouve que mon cabinet, en exprimant ma conviction, a tenu envers votre majesté un langage loyal, et je puis vous assurer, sire, qu’il n’a jamais perdu de vue le haut prix que je mets à la continuation de la paix entre les deux pays. Quant à moi, je conserve encore aujourd’hui la confiance que votre majesté, dans ses sentimens élevés de justice et dans son amour de la paix, voudra aider mes efforts pour la maintenir. »

Si l’on songe au caractère de Frédéric-Guillaume IV, on reconnaîtra que la situation des choses, au point où nous sommes parvenus, a dû être pour lui l’occasion des plus douloureuses angoisses. D’un côté il approuvait certaines idées de la politique anglaise ; il aimait le prince Albert, dont il connaissait les sentimens germaniques, ces sentimens que les whigs et la presse radicale reprochaient au prince-époux avec une défiance irritée ; il avait comme une affection paternelle pour la reine Victoria, qui l’avait prié d’être le parrain du prince de Galles, il n’oubliait pas qu’au mois de janvier 1842 il était allé à Londres remplir ce devoir de famille ; enfin l’Angleterre était pour lui la graude puissance évangélique, et, la voyant placée pour ainsi dire entre l’Évangile et la révolution, il considérait comme un devoir de la détacher de la France pour la rapprocher de la Prusse ; d’autre part, l’amitié que lui inspirait l’empereur de Russie allait jusqu’à l’exaltation, il venait de revoir son beau-frère, le plus grand, le plus saint des hommes, comme il l’appelait souvent ; il avait recueilli directement les paroles de ses lèvres, il avait de nouveau subi l’ascendant de sa personne, il était persuadé que le tsar avait la ferme conviction d’accomplir une haute mission chrétienne, d’obéir à un devoir strict, à un devoir impérieux de souverain chrétien en revendiquant le protectorat de l’église grecque en Turquie ; il reprochait à M. de Bunsen et à tous les hommes d’état anglais de méconnaître la beauté morale ainsi que la parfaite loyauté de cette grande âme. Quels troubles, quelles perplexités pour la conscience de Frédéric-Guillaume ! On retrouve la trace de toutes ces émotions dans la lettre qu’il adresse le 20 novembre à M. de Bunsen. Il faut se rappeler en la lisant que, si les puissances occidentales n’ont pas encore déclaré la guerre à la Russie, la flotte anglo-française vient d’entrer dans le Bosphore (18 octobre 1853) ; il faut se rappeler aussi que l’Angleterre et la France, même à cette dernière heure, n’ont pas tout à fait renoncé à l’espoir de prévenir une guerre générale :

« Potsdam, 20 novembre 1853.

« Deux mots, très cher Bunsen, mais de grande importance. Une lettre de votre main à Manteuffel signale la possibilité d’imprimer une autre direction à la question turque, si les grandes puissances ordonnent à la Porte, — je crois bien lire, — ordonnent à la Porte d’émanciper complétement les chrétiens. Ai-je besoin de vous dire que je m’associerai à cette entreprise avec des transports de joie ? J’éprouve, vous le comprenez, ce que ressent un homme à qui on enlève un quintal de dessus la poitrine. Je ne comprends pas ce que vous insinuez à la fin de votre lettre au sujet des conséquences de notre accession à cette politique ; il faut que tout cela me soit expliqué en détail de votre propre bouche. Si la pensée anglaise est pure, c’est-à-dire si le devoir chrétien joue réellement sa partie dans le concert (ne fût-ce que le second violon), si le ministère anglais a loyalement et avant tout la pensée, la volonté, l’espérance de rétablir la paix et d’empêcher la guerre générale, le Seigneur répandra sur cette entreprise des milliers de bénédictions. Mais…, mais… il faut que la chose soit pure, c’est-à-dire que la haine ne doit pas jouer le premier violon dans le concert. Vous pouvez faire usage de tout ceci à Buckingham Palace et dans Downing-street, suivant que vous le jugerez bon après mûr examen.

« Voici maintenant la pensée de mon cœur que je confie, jusqu’à nouvel ordre, à l’ami seul. On peut appliquer à « la pensée anglaise » ce qu’un officier français répondit à feu Humboldt, qui, pendant son séjour en France, lui demandait des nouvelles : « nous sommes à cheval, la route est devant nous, et le destin derrière. » Je crois que cette pensée (la pensée anglaise) conduit à des choses que la raison ne permet pas d’admettre et de rêver. Au contraire les conséquences que je prévois répondent à ma conscience, à mon sentiment d’honneur chrétien, et à mes pressentimens des décrets de Dieu sur l’Orient.

« Il faut ici que je vous dévoile tout ce que je sais, et vous pouvez même en faire librement usage, si vous le désirez. Je suis profondément convaincu, et je garderai cette conviction jusqu’à mon dernier souffle, que le cabinet anglais, dans la politique qu’il a suivie jusqu’ici, s’est inspiré d’une pensée vraie, juste, parfaitement exacte, à savoir qu’il ne faut pas permettre à la Russie de devenir prépondérante en Orient en dominant ou en absorbant l’empire turc. Que l’empereur Nicolas, en toute franchise, en toute sincérité, redoute ce dernier point, l’absorption de l’empire turc, beaucoup plus que ne le craignent l’Angleterre, la France et l’Autriche, c’est une considération que je laisse de côté, d’autant plus que l’intelligence anglaise, dès qu’il s’agit d’apprécier le rôle de cet homme unique, si fort, si pénétrant, si vrai, tout-puissant chez lui (à parler humainement), — oui, dès qu’il s’agit d’apprécier cet homme, le plus noble des hommes et le plus grand des caractères, l’intelligence anglaise est frappée de mort ! ! Mais l’Angleterre devrait comprendre que les moyens dont elle fait usage aujourd’hui pour réaliser une pensée très juste en soi conduisent précisément et par une nécessité inévitable au but le plus opposé, au contraire même de cette pensée. Ce secours direct en armes, en hommes, en vaisseaux, envoyé par l’Angleterre, — ô folie antichrétienne ! — envoyé à l’islam contre des chrétiens, n’aura pas d’autre résultat (sans parler du jugement de Dieu, qui châtiera ce crime, — entendez-vous ?) que de livrer un peu plus tard à la domination russe les contrées aujourd’hui soumises à la Turquie. »

À peine cette lettre était-elle parvenue à Londres qu’un nouvel incident vint redoubler les perplexités de Frédéric-Guillaume. Bien que la Russie et la Turquie fussent en état de guerre depuis le 26 septembre 1853, la Russie avait promis à l’Angleterre et à la France de ne pas entreprendre d’opération agressive contre la Turquie tant que dureraient les négociations. Les amiraux français et anglais, dont les vaisseaux étaient déjà entrés dans la Mer-Noire, avaient reçu de leurs gouvernemens des instructions conformes à cet engagement de la Russie [22]. Sir Hamilton Seymour avait fait part de ces instructions à M. de Nesselrode, lui indiquant les cas dans lesquels les vaisseaux russes ne seraient pas inquiétés par la flotte anglo-française et ceux dans lesquels « la force devrait être repoussée par la force. » Tout était donc convenu sur ce point et parfaitement accepté de part et d’autre. Cependant le 30 novembre 1853, par une journée brumeuse, l’amiral russe Nachimof sort de Sébastopol avec six vaisseaux de ligne, surprend une division de la flotte turque à l’ancre devant Sinope, sur la côte asiatique de la Mer-Noire, et l’anéantit en quelques heures. L’escadre ottomane se composait de treize bâtimens ; les uns sont coulés à fond, les autres sautent en l’air. 4 000 Turcs périssent. L’amiral commandant, Osman-Pacha, blessé et fait prisonnier, est conduit à Odessa, où il mourra bientôt de ses blessures. Une partie de la ville de Sinope devient la proie des flammes.

L’indignation fut très vive dans toute l’Europe. M. de Nesselrode eut beau dire que l’escadre d’Osman-Pacha se préparait à jeter un corps d’armée sur les côtes russes, les diplomates réunis à Constantinople, et qui faisaient tant d’efforts pour prévenir la guerre générale, étaient témoins de la modération de la Turquie ; ils savaient avec quelle docilité le divan écoutait leurs conseils. Les allégations du cabinet de Saint-Pétersbourg ne pouvaient être prises au sérieux ; il était évident qu’il y avait eu là une violation de la parole donnée. Sous le coup de ces émotions, Frédéric-Guillaume IV se rapprocha de l’Angleterre. M. le comte Albert Pourtalès, un des amis de Bunsen, un des adversaires déclarés du parti russe à Berlin, fut envoyé en mission particulière auprès du cabinet de Saint-James (décembre 1853). Il venait sonder le gouvernement de la reine au sujet des avantages qui pourraient être assurés à la Prusse, si elle devenait l’alliée de la Grande-Bretagne. En de longs entretiens que le baron de Bunsen et le comte Pourtalès eurent avec lord Clarendon (29 décembre) et lord Aberdeen (31 décembre), les deux diplomates allemands firent espérer aux ministres anglais la coopération directe de la Prusse, à la condition que la Prusse serait garantie contre la Russie et l’Autriche, que l’Allemagne entière serait garantie contre la France, enfin que la Prusse serait libre d’organiser l’unité germanique suivant le désir des peuples allemands. Exemple bien significatif de la ténacité prussienne !

c’était la revanche de 1850, la revanche de Cassel et d’Olmütz, poursuivie obstinément au milieu des complications sans nombre de la question d’Orient. Il est à peine nécessaire de dire que ni lord Aberdeen, ni lord Clarendon, ne prêtèrent l’oreille à ce langage. « Il ne s’agit pas de l’unité allemande, disaient-ils ; l’antagonisme de la Prusse et de l’Autriche est ici hors de cause. La question qui occupe l’Europe devrait réunir ces deux puissances dans une action commune. Quant à la France, vos craintes sont de pures chimères. Le gouvernement de l’empereur Napoléon a montré dans les affaires d’Orient la plus grande loyauté, le plus sérieux dévoûmeni aux intérêts européens. Il n’y a aucune raison de croire qu’il veuille reprendre un jour l’ancienne politique napoléonienne et troubler le repos de l’Europe. » Si lord Aberdeen et lord Clarendon parlaient ainsi, on devine ce qu’aurait dit lord Palmerston, défenseur si résolu de la politique française ; le comte Pourtalès ne chercha même pas à l’entretenir de l’objet de sa mission. Il se consola auprès du prince Albert, qui, dévoué de cœur à la cause de l’unité allemande par la Prusse, avait accueilli avec joie les confidences du comte Pourtalès. Malheureusement pour l’envoyé prussien c’était le moment où la question du prince Albert excitait chez les whigs une irritation si violente ; le mari de la reine était obligé plus que jamais à une entière réserve dans toutes les affaires politiques.

La mission toute germanique du comte Pourtalès, introduite brusquement au milieu de ces grands intérêts européens, était déjà un incident bien extraordinaire ; voici une chose plus étrange encore. Tandis que le comte Pourtalès entretient lord Clarendon de ses projets d’unité allemande, condition expresse de la coopération de la Prusse dans les affaires d’Orient, Frédéric-Guillaume IV y met une autre condition bien plus inattendue. M. de Bunsen nous dit en son journal que lord Clarendon ne put dissimuler sa surprise lorsque le comte Pourtalès lui parla du prix auquel le gouvernement prussien estimait son alliance ; quel eût été son étonnement s’il avait pu lire la lettre suivante, adressée par le roi de Prusse à son ambassadeur ! La nouvelle condition exigée par Frédéric-Guillaume IV, c’est que l’Angleterre et les puissances alliées s’engagent à lui faire restituer sa fidèle principauté de Neufchatel. On a vu par la première de ces études quelle était sur ce sujet la manie du roi de Prusse, manie affectueuse et opiniâtre devenue pour lui un point d’honneur [23]. Personne pourtant ne se serait attendu à voir cette manie reparaître au milieu des perplexités que lui cause la question d’Orient. Une autre manie obstinée, incurable, mais qui ne peut plus nous surprendre, c’est la haine qu’il a pour la France, et qu’il exprime en paroles si peu royales : l’inceste de l’Angleterre et de la France ! C’est un roi allemand qui parle ainsi à l’heure où la France et l’Angleterre s’unissent pour protéger l’indépendance de l’Europe :

« 9 janvier 1854.

« Si je rends des services à la Grande-Bretagne dans les complications présentes, le prix de ces services, la condition sine qua non, c’est le rétablissement de mon autorité et de mes titres légitimes dans ma chère, dans ma fidèle petite principauté du Jura, aujourd’hui foulée aux pieds des impies.

« Je ne sais rien, absolument rien, de négociations avec deux puissances ; même, à parler exactement, je ne sais rien de négociations avec l’Angleterre, car je n’attends rien de l’Angleterre qu’une réponse à ma question : l’Angleterre est-elle disposée à me garantir l’intégrité des frontières de la confédération germanique, je dis les frontières de toute la confédération germanique, celles de la Prusse comme les autres ? Le veut-elle ? le fera-t-elle ? peut-elle le faire ? Si l’Angleterre n’est pas claire et précise dans sa réponse, j’adresserai cette question à la Russie, et si la Russie non plus ne me répond pas clairement, j’invoquerai Dieu, je le prierai de me rendre fort, et alors ce sera le cas de dire : le glaive de Dieu et Gédéon ! ou mieux encore : la volonté de Dieu soit faite !

« Vous me dites qu’il n’y aurait pas un ministre anglais qui voulût prendre sous sa responsabilité la restauration de Neufchatel. C’est possible, mais n’oubliez pas ceci : il n’y a pas un seul roi de Prusse qui ne fît de la restauration de Neufchatel la conditio sine qua non de ses services.

« Les choses, depuis votre lettre, ont pris une tournure de plus en plus sérieuse, particulièrement pour la Prusse. Il y a eu samedi dernier huit jours, M. de Budberg m’apporta une lettre de son empereur qui m’invite de la façon la plus pressante à conclure sous ses auspices un traité de neutralité avec l’Autriche. J’ai exposé de vive voix d’abord et bientôt par écrit que j’étais lié d’honneur envers l’Angleterre, dont j’attends la réponse à mes questions et à qui j’ai promis de ne prendre aucun engagement avant cette réponse. Pendant ce temps-là, Orlof se rendit à Vienne, et, sans qu’il y ait eu à ce sujet aucun pourparler entre Vienne et nous, il essuya un refus. J’ai envoyé à Vienne, à mon impérial neveu, la lettre de Nicolas, accompagnée de ma réponse, et je l’ai invité à se concerter avec moi pour une action commune, mais sans traité, car notre fidélité allemande à la confédération, les intérêts et les dangers qui nous sont communs, nous prescrivent d’une manière assez impérieuse les voies que nous devons suivre. Représentez-vous donc ma surprise lorsqu’au lieu de la réponse de l’Angleterre attendue par moi avec une si vive impatience je reçus, au nom de l’Angleterre et de la France réunies, une invitation à me joindre à elles deux pour maintenir ou imposer la paix par mon attitude. Il paraît que ce qui est bon pour l’une est bon pour l’autre. Quant à moi, je reste neutre, et de la façon que j’ai indiquée par ma lettre à l’empereur de Russie : ma neutralité ne sera ni indécise ni vacillante (réponse aux expressions dont il s’est servi), elle sera souveraine. Sachez maintenant, très cher Bunsen, que je maintiendrai souverainement ma neutralité, et que, si quelqu’un veut me battre pour cela, je le battrai. La position de la Prusse est trop avantageuse, elle lui met trop évidemment dans les mains la possibilité de la décision suprême pour que je me refuse à le voir et à me conduire en conséquence. — Je sais bien que l’Angleterre peut détruire cette politique si elle veut me contraindre, mais j’ai la ferme espérance que l’Angleterre évangélique ne voudra pas affaiblir la Prusse évangélique. En d’autres termes (en des termes que je sens bien vivement), je compte que l’Angleterre ne se rendra coupable à mon égard d’aucune folie ni d’aucune infamie. J’y compte en me fiant non pas à une chance heureuse, — ce serait folie, — mais à la bénédiction de Dieu, — ce qui est précisément le contraire de l’infamie. En me refusant à ce qu’on me demande du côté de l’ouest comme du côté de l’est, je me sens droit, ferme, délivré de toute inquiétude, et ce sentiment me vient de ma fidélité à ma parole, de ma fidélité à mes alliances. Ne vous faites pas d’illusions, et dites aux hommes d’état anglais, soit en confidence, soit en public, que je ne laisserai pas attaquer l’Autriche par la révolution (moi qui connais sa puissance incendiaire) sans tirer l’épée pour la secourir, et cela tout simplement par amour de la Prusse, par sentiment de mon devoir envers la Prusse, par instinct de conservation personnelle. Je n’ai pas étudié en vain la période de 1792 à 1796, l’année 1805 et ses conséquences, anno 1806. Enfin prenez bien note de ceci : c’est la quintessence de ma situation actuelle vis-à-vis de l’Angleterre. Je demande pour prix de ma neutralité sincère et autonome, pour prix du service que je rends de la sorte à l’Angleterre dans cette funeste rupture avec la Russie et les traditions chrétiennes, je demande la garantie des possessions territoriales européennes, l’inviolabilité du territoire de la confédération germanique dans sa totalité, enfin la promesse sacrée de me restituer sans condition mon fidèle Neufchatel après la paix, dans la paix, au moyen de la paix.

« Si je suis attaqué pendant l’inceste de l’Angleterre et de la France ou par suite de cet inceste, si les deux puissances incestueuses, prenant la révolution pour alliée, la déchaînent par le monde, alors je fais alliance avec la Russie, alliance à la vie et à la mort. Je connais ma tâche et mon devoir. »

Ainsi, neutralité absolue, neutralité souveraine, « et je battrai qui me voudra battre, » — voilà le parti auquel s’arrête Frédéric-Guillaume IV après une année d’hésitations. Or, tandis qu’il résume en ces termes sa politique personnelle et s’y attache avec force, le représentant de la Prusse à Vienne, M. d’Arnim, continue de prendre part avec ses collègues de France, d’Angleterre et d’Autriche aux négociations qui ont pour but d’aplanir les difficultés pendantes et de maintenir la paix générale. C’est ce qu’on appelle la conférence de Vienne. Il y a six mois que cette conférence est à l’œuvre et qu’elle poursuit son but avec une patience à toute épreuve. Elle a échoué pourtant, tous ses efforts ont été inutiles, l’Angleterre et la France vont être contraintes de protéger la Turquie par les armes. Avant que la lutte s’engage, la conférence de Vienne juge nécessaire de couronner ses travaux par un grand acte : une convention proclamera les principes communs aux quatre puissances et la persistance de leur union sur le terrain de ces principes malgré la différence de leurs résolutions suprêmes. En d’autres termes, deux de ces puissances, la France et l’Angleterre, vont déclarer la guerre à la Russie ; les deux autres, l’Autriche et la Prusse, ne croient pas devoir recourir à l’emploi des armes ; toutes les quatre cependant tiennent à faire une proclamation solennelle des principes qui ont dirigé leurs efforts. Ce qui fait la valeur des conventions dans la hiérarchie des actes diplomatiques, c’est qu’elles doivent nécessairement porter la signature des souverains. Le roi de Prusse voudra-t-il signer la convention de la conférence de Vienne ? Celui qui a écrit le 9 janvier la lettre citée plus haut, celui qui parle si fièrement de neutralité souveraine et qui ne veut plus être pressé ni d’un côté ni de l’autre, celui-là consentira-t-il à s’engager de sa personne dans une déclaration de principes qui atteint l’empereur de Russie ?

Les ministres anglais connaissaient assez le caractère de Frédéric-Guillaume IV pour éprouver bien des doutes à ce sujet. C’est pourquoi lord Clarendon, pressant M. de Bunsen d’agir sur le cabinet de Berlin, ne ménageait ni les adjurations ni les reproches ; voici ce que Bunsen écrit dans son journal à la date du 4 mars 1854 :

« Hier, dans l’après-midi, lord Clarendon m’a tenu le langage le plus vif, le plus véhément, disant que la Prusse devait se décider sans retard, joindre sa sommation à celles des autres puissances, par conséquent déclarer la guerre à la Russie. Aujourd’hui le Times publie un article, d’une inspiration évidemment officielle, où la politique de la Prusse est traitée avec mépris, tandis que l’Autriche est exaltée. Ambassadeur du roi, je devais considérer comme un devoir d’honneur de tenir à lord Clarendon un langage aussi ferme et aussi franc. C’est pourquoi je lui ai dit ce qui suit : il n’est ni politique ni amical d’exiger de la Prusse qu’elle déclare la guerre à la Russie sans lui marquer un but important à poursuivre, surtout sans lui garantir ces deux points : premièrement qu’à la conclusion définitive de la paix elle sera toujours couverte du côté du nord-est, où elle ne possède ni frontières ni moyens de défense, secondement que la prépondérance de la marine russe dans la Baltique sera pour jamais détruite. Dans l’esprit de mes instructions et dans le sentiment de l’honneur prussien, j’ai ajouté : La Prusse ne se laissera pas entraîner à cette guerre sans ces deux garanties.

« Lord Clarendon me dit qu’il ne s’attendait pas à ce langage, car c’était dans l’intérêt de l’indépendance de l’Europe qu’on demandait à la Prusse de prendre les armes.

« Oui, ai-je répondu, cela est facile à dire de la Tamise, de Paris, des Carpathes ; mais pour que la Prusse ait le droit de demander de si grands sacrifices à la nation, il faut un grand objet d’intérêt national ou tout au moins les deux garanties que j’ai indiquées. Ni de ce grand objet ni de ces garanties, on n’a dit un seul mot à Berlin jusqu’au 1er mars 1854. La convention même ne parle que de l’évacuation des principautés et de la renonciation au protectorat de l’église grecque.

« Je suis persuadé que c’est ce ton-là seulement qui réussit à Londres, et j’ai lieu d’espérer que mon argumentation sera chaleureusement soutenue aujourd’hui même au conseil des ministres.

« 4 mars, dans la soirée. — Par suite de ma conversation de ce matin, lord Clarendon a eu une conférence avec l’ambassadeur français. Celui-ci s’est complètement déclaré pour ma proposition, et l’a soutenue à l’aide d’une dépêche envoyée de Berlin le 2 de ce mois qu’un courrier venait précisément de lui apporter de Paris. En conséquence, le conseil des ministres a décidé les deux points qui étaient l’objet de ma demande : 1° la flotte sera dans la mer Baltique avant le 1er avril, et elle y restera ; 2° dès que la convention sera signée, le premier acte des quatre plénipotentiaires sera de proclamer que le but de la guerre est de détruire la prépondérance de la Russie, et de déclarer en même temps que l’intérêt de la Prusse, à savoir de posséder une frontière sûre au nord et à l’est, est un intérêt dont toute l’Europe se rend solidaire [24]. »

Voilà des ouvertures toutes nouvelles. Peut-être y trouvera-t-on le germe d’une négociation qui rattachera la Prusse à l’Occident. Déjà l’Angleterre et la France s’y prêtent de tout cœur. C’est une affaire à mener habilement, rapidement. En attendant le succès, M. de Bunsen peut se réjouir ; la journée du 4 mars a été bonne…Quelle illusion ! Le lendemain 5 mars 1854, M. de Bunsen reçoit de Berlin l’ordre formel de cesser toute négociation avec le ministère anglais. Le 9, le général comte Groeben arrive à Londres porteur d’une lettre autographe de Frédéric-Guillaume IV à la reine Victoria ; le roi de Prusse a tenu à désavouer lui-même ce que son ambassadeur a pu dire. Qu’est-ce donc ? que s’est-il passé ? pourquoi cette brusque rupture à l’heure qui devait être décisive ?

Dans une très belle étude sur la conduite de la Prusse pendant les affaires d’Orient, notre collaborateur M. Eugène Forcade a raconté ici même la scène qui explique ce revirement soudain. Elle eut lieu à Berlin, dans le cabinet du roi. Il s’agissait de la signature de la convention préparée par les diplomates de la conférence de Vienne, y compris le représentant de la Prusse, M. le comte d’Arnim. Les ministres, connaissant les perplexités du roi, avaient hésité longtemps à lui parler de cet acte pour lequel la conférence réclamait sa signature. Enfin on se décida ; la convention lui fut présentée le 28 février. M. de Manteuffel donnait les explications les plus persuasives pour dissiper les inquiétudes du roi ; il était secondé par M. le comte Albert Pourtalès, ancien ambassadeur à Constantinople, récemment chargé d’une mission à Londres et qui occupait alors à Berlin une des plus hautes positions du ministère des affaires étrangères. M. de Manteuffel et M. Pourtalès, après quelques jours d’entretiens avec le roi, avaient presque triomphé de ses irrésolutions, quand arriva de Londres le 3 mars un télégramme conçu en ces termes : « L’Autriche, en proposant officiellement son contre-projet de convention arrivé ici dimanche dernier, y met pour condition l’accession de la Prusse, car toute l’importance de cette mesure est dans l’action en commun des quatre puissances. Il s’ensuit que l’odieux d’une reculade serait rejeté sur la Prusse. Le mécontentement que soulève la Prusse ferait explosion de toutes parts, si le plan de la convention échouait par son refus. On pense ici que l’accession à la convention est absolument nécessaire et que tout retard serait funeste. » Ce langage pressant, ce résumé si bref, auquel la brièveté même donne l’apparence d’un ordre, agite l’esprit du roi. En même temps il reçoit des dépêches de Bunsen qui rendent compte d’un discours prononcé par lord Clarendon à la chambre des communes dans la nuit du 24 février. Ce discours, qui a produit à Londres une impression extraordinaire et que Bunsen appelle un grand événement, épouvante Frédéric-Guillaume IV. « Que sert, a dit lord Clarendon, de faire la guerre au tsar, si on ne lui rogne pas les griffes pour l’avenir ? Il ne fera que griffer plus violemment. Il faut qu’il paie avec usure et les 100 millions et le sang que l’Europe va sacrifier dans cette lutte, et ce n’est pas en argent qu’il faut qu’il les paie, c’est en restituant les conquêtes que la Russie a faites pour menacer, pour attaquer la Turquie, la Suède et l’Allemagne. » Ainsi, au sud, au sud-ouest, au nord-ouest, la Russie avait des restitutions à faire ! L’Angleterre, par la bouche de lord Clarendon, se chargeait d’élever des revendications au nom de l’Allemagne ! Ce que Bunsen approuvait, ce que Bunsen négociait avec lord Clarendon, c’était le démembrement de la Russie ! Ah ! tout s’explique maintenant : voilà sans doute pourquoi depuis une quinzaine de jours le tsar interdit à ses officiers de porter des décorations prussiennes, pourquoi il annonce l’intention de refondre sous d’autres noms les régimens inscrits sous le nom des princes de la maison de Prusse. Frédéric-Guillaume ne se contient plus. M. de Manteuffel et M. Pourtalès étant venus lui reparler de la convention, il éclate. Lui, ordinairement si doux, si réservé, il s’emporte en paroles irritées, et défend au comte Pourtalès de se mêler jamais de la question d’Orient.

Quand cette scène, ou du moins une partie de cette scène, fut racontée ici par M. Eugène Forcade, on s’étonna de la précision de ses renseignemens. Il y eut même quelque émotion à ce sujet dans le monde diplomatique. Il était pourtant bien naturel que le comte Pourtalès eût parlé de l’affront qu’il avait reçu, soit pour exhaler sa colère, soit pour justifier sa conduite. On a vu, après la convention d’Olmütz, quelle était chez ce diplomate la violence des premières impressions. La chose était ébruitée à Berlin ; on ne tarda guère à la connaître à Paris. Aujourd’hui les mémoires de Bunsen viennent confirmer le récit de notre collaborateur, en y ajoutant des détails plus vifs encore. Non-seulement le roi avait malmené le comte Pourtalès, mais il avait ordonné au général Grœben de partir immédiatement pour Londres et d’y faire une enquête sur la conduite du baron de Bunsen. Le général Grœben arrive donc à Londres le 9 mars, il va trouver l’ambassadeur prussien, il l’interroge au nom du roi, il lui demande des explications. M. de Bunsen apprend alors les choses les plus étranges. Ses ennemis de Berlin l’ont accusé d’avoir proposé à lord Clarendon un partage de la Russie dont l’énoncé a fait frissonner le ministre anglais. Malgré la répugnance de lord Clarendon, Bunsen aurait réussi à conclure avec lui un arrangement. La Prusse était gagnée à l’alliance de l’Occident. C’était l’inauguration d’une politique nouvelle. Il n’y manquait plus que le consentement du roi. Quand MM. de Mauteuffel et Pourtalès présentèrent la convention à la signature de Frédéric-Guillaume IV, il crut en vérité qu’on lui demandait de signer le premier engagement par lequel il se liait à ce nouveau système. Au lieu de signer, il eut une explosion de colère ; il rompit toutes les négociations, congédia le comte Pourtalès et chargea le général Grœben d’aller rappeler M. de Bunsen à l’accomplissement de ses devoirs.

Quel parti devait prendre M. de Bunsen ? Il répondit aux questions du général Grœben, il rétablit les faits, il prouva que, s’il avait, suivant son devoir, signalé à Berlin les sentimens de l’Angleterre et donné loyalement ses conseils, jamais il n’avait manqué à une autre obligation de sa charge, qui était de justifier le roi son maître auprès du cabinet de Saint-James. Après cela, il n’avait plus qu’à résigner ses fonctions. Dès que le général Grœben eut quitté Londres, M. de Bunsen envoya sa démission au roi, qui l’accepta (avril 1854). Ainsi finit la carrière diplomatique de l’ami de Frédéric-Guillaume IV. Il avait envié à la France sa politique de 1853. Suivant lui, c’était surtout à la Prusse qu’il convenait de s’allier avec l’Angleterre dans la question d’Orient. La Prusse, si humiliée en 1850, aurait trouvé là, disait-il, une admirable occasion de se relever ; elle se serait débarrassée de la tutelle de la Russie, et l’Angleterre, en échange des services rendus, se serait prêtée à l’accomplissement de ses desseins sur l’Allemagne. Le dévoûment de Frédéric-Guillaume IV à la personne du tsar ayant fait échouer tout ce système. Bunsen fut comme frappé au cœur. Sachons bien, victimes de 1870, à quelles passions nous avons eu affaire ; nous les avons ignorées trop longtemps. Lorsque M. de Bunsen quitta son poste de Londres, accompagné des affectueux regrets de la reine et du prince Albert, ses déboires personnels lui furent à peu près indifférens ; insensible à sa disgrâce, il ne se consolait point de l’échec de ses idées politiques. Toutes les forces de son âme étaient concentrées sur ce point. Ses Mémoires nous ont révélé que, dans les complications sans nombre de la question d’Orient, il n’avait jamais poursuivi qu’un seul but : la revanche d’Olmütz et le triomphe de l’unité allemande.

IV.

En résumant la conduite du roi dans les affaires d’Orient, M. Léopold de Ranke affame que les événemens ont donné raison à sa politique. Qu’on ne parle plus des irrésolutions de Frédéric-Guillaume IV ; au fond, sa pensée était très arrêtée. Ce dévoûment à la Russie que les libéraux de Berlin lui reprochaient si amèrement en 1853, la Prusse en a recueilli le bénéfice en 1870. Frédéric-Guillaume, si courtois pour tous les Français qui l’ont approché, avait pour la France une sorte de haine très particulière. La France, à ses yeux, était comme un ennemi infernal que Dieu même lui ordonnait de surveiller avec défiance. Les ressentimens de 1806 ne suffiraient pas à expliquer cette manière de voir, il y avait là des idées d’un autre ordre ; c’était l’horreur de la révolution qui le mettait en garde contre nous bien plutôt que le souvenir des anciennes luttes. Entre la France, qui représente la révolution, et la Russie, qui représente le droit divin, Frédéric-Guillaume IV pouvait-il hésiter ? Il prévoyait une guerre avec la France, et jamais, à aucun prix, pour aucune cause, il n’aurait rompu avec le tsar. Sans dire les choses aussi nettement, M. de Ranke estime que la Prusse a été récompensée de cette politique de Frédéric-Guillaume IV. « Le mérite qu’il s’était acquis auprès de la Russie dans une heure de grand péril pour cet empire a produit des fruits bénis de Dieu, quand a sonné l’heure de la lutte prévue. » En d’autres termes, la Russie, qui n’avait peut-être pas un grand intérêt à cet accroissement démesuré de la Prusse, a laissé la Prusse en 1870 asservir l’Allemagne et accabler la France.

Il y aurait bien des choses à dire sur ce point : ces fruits bienfaisans, ces fruits bénis de Dieu (segensreiche Frucht) inspirent sans doute à la Russie d’autres sentimens que ceux d’une admiration sans mélange. Ce n’est pas le droit divin qui a vaincu la révolution dans ces derniers événemens ; soit en 1866, soit en 1870, la Prusse royale ou impériale a fait des œuvres révolutionnaires qui mineront les fondemens du trône. Elle en fait encore sous nos yeux ; engagée dans cette voie, elle n’en sortira plus. Voilà un voisinage dangereux pour la Russie. C’est une conséquence fort inattendue de la politique de Frédéric-Guillaume IV et de son dévoûment passionné à l’empereur Nicolas ; mais, sans insister sur ces remarques, il y a des réflexions qu’on ne saurait écarter ici, tant elles nous touchent directement et d’une manière poignante. Ainsi, selon M. de Ranke, la Russie a reconnu en 1870 le service que la Prusse lui a rendu en 1854 par sa neutralité dans les affaires d’Orient. Et nous, qui défendions en 1854 la cause de l’Europe, n’avions-nous pas droit à quelques sympathies de la part de l’Europe aux jours de l’invasion prussienne ? Non, c’eût été folie d’y compter. La reconnaissance n’est qu’un élément de second ordre en pareille matière ; la reconnaissance se rapporte à des choses passées, tandis que la politique ne voit que les intérêts présens. Il nous eût été plus profitable en 1870 d’avoir été moins chevaleresques en 1854. Je sais bien que nous poursuivions d’autres desseins encore que le but apparent lorsque nous prenions feu, il y a vingt ans, pour la cause de l’indépendance européenne ; c’était là pourtant le principal mobile, et, quand nous jetons les regards en arrière, nous sommes un peu surpris d’avoir été les plus chaleureux dans une affaire où nous étions les moins intéressés. Que n’avons-nous laissé l’Angleterre et l’Autriche aviser toutes seules au péril qui les menaçait ! La France se tenant à l’écart, l’Autriche aurait été obligée de suivre une politique plus résolue, elle n’aurait pu rester neutre, elle eût été entraînée dans la lutte, et l’union des trois états fondateurs de la sainte-alliance se serait trouvée profondément entamée. À Dieu ne plaise que nous méconnaissions les services des hommes éminens qui dirigeaient alors nos affaires extérieures et auxquels la revue a donné un appui si efficace dans cette généreuse entreprise ! Sans regretter ce qu’on a fait jadis, on peut avoir d’autres vues en songeant à l’avenir. Nos négociateurs d’il y a vingt ans se demandent peut-être aujourd’hui, comme nous-mêmes, à quoi nous a servi d’avoir été si généreux. Enfin, pour tout exprimer sans ambages, une alliance de la France avec la Russie dans la question d’Orient n’aurait-elle pas été plus utile à nos intérêts que l’alliance avec l’Angleterre ?

On peut dire que la situation de la France au sujet de ces deux alliances a offert dans le passé quelque chose de tragique. Nos intérêts politiques étaient en opposition flagrante avec nos intérêts moraux : j’appelle intérêts moraux les sympathies intellectuelles, la communauté de principes, une sorte de fraternité au sein d’une même culture générale ; j’appelle intérêts politiques les avantages que présente une alliance en dehors de toute communauté de principes, de toute sympathie intellectuelle et sociale. Quand les États-Unis recherchent l’amitié de la Russie, quand la Russie fait des avances aux États-Unis, ce n’est pas un intérêt moral qui les décide ; les deux puissances obéissent à un intérêt politique. Pour nous, si une grande question nous place entre l’Angleterre et la Russie, c’est vers l’Angleterre que nous pousse toujours notre intérêt moral, tandis que l’intérêt politique dans beaucoup de cas devrait nous porter vers la Russie. Situation tragique, ai-je dit ; comment en effet ne pas nous attacher à cette Angleterre qui représente les grands principes libéraux de la société moderne ? et d’autre part, bien que la Russie appartienne à une civilisation si différente de la nôtre, ne peut-il se faire qu’il y ait un grand intérêt politique à nous tourner vers elle ? Nous sommes trop logiques, trop amoureux de l’absolu, par conséquent trop dédaigneux des accommodemens que conseille l’esprit pratique, nous allons droit à ce qui est généreux. Voilà ce qui rendait notre situation douloureusement perplexe ; mais si les choses avaient changé ? si l’intérêt moral, en ce qui concerne la Russie, n’était plus en lutte avec l’intérêt politique ? si l’empire des tsars avait cessé de représenter, comme autrefois, l’esprit asiatique au sein de l’Europe, une civilisation plus tartare que chrétienne, un absolutisme que rien ne tempère et ne justifie ? si la vieille Russie plus qu’à demi barbare avait fait place insensiblement à une Russie nouvelle ? si cette transformation, très visible dans les institutions, dans les progrès de l’industrie, dans le développement des sciences, dans la culture des lettres, apparaissait d’une manière plus noble encore dans l’histoire de la famille souveraine ? enfin, si ce monde de la cour, théâtre de tant de conjurations, de tant de drames asiatiques pendant le xviiie siècle, était devenu depuis Alexandre Ier un asile chrétien où s’épanouit le sentiment profond de la vie de famille ? Un écrivain que nous avons déjà cité, M. Th. de Grimm, dans sa vie de l’impératrice Alexandra Feodorovna, a tracé un tableau bien touchant de cette existence à la fois si haute et simple. Ce livre, que remplit la tsarine, est en même temps le plus complet éloge du tsar. On y voit resplendir partout cette grande et austère image, le souverain pénétré de ses devoirs, et toujours consciencieux, alors même que ses actes nous révoltent le plus. Or, comme l’auteur n’a pu s’empêcher de consacrer quelques pages à la question d’Orient, on nous permettra de recueillir ici quelques traits de l’opinion publique en Russie. Nous avons toujours apprécié ces choses au point de vue de nos idées, c’est bien le cas d’appliquer le vieil adage judiciaire : audiatur et altera pars.

M. Th. de Grimm, précepteur du grand-duc Constantin iNicolaévitch, vivait depuis vingt ans à la cour de Russie quand éclata la guerre de Crimée. Assurément son témoignage est celui d’un ami ; en revanche, c’est le témoignage d’un homme qui sait bien ce dont il parle. Il a de bons argumens à produire quand il nie absolument les projets ambitieux attribués au tsar par l’Europe entière. Il rappelle le voyage que le grand-duc Constantin, son élève, fit en 1845 dans les états du sultan. Si le tsar, à cette date, avait voulu conquérir la Turquie, il n’avait qu’à se prêter au mouvement naturel des choses. Les peuples chrétiens l’appelaient. « À l’arrivée du jeune prince, six cent mille grecs étaient prêts à planter la croix sur la coupole de Sainte-Sophie. Le patriarche Constantinos, exilé dans une île de la mer de Marmara, espérait bien, malgré son grand âge, recevoir cette nouvelle avant de mourir. Les populations grecques exprimaient de toutes les façons leurs vœux, leurs espérances ; il eût suffi d’un signe de ce jeune homme pour rejeter d’Europe en Asie le trône des Osmanlis. L’empereur savait tout cela ; il donna les instructions les plus sévères à son fils. Le prince eut ordre de ne rien entendre, de n’accepter aucune invitation, de ne recevoir aucune députation. Il devait seulement, comme un prince en voyage, faire au sultan une visite de politesse. » M. de Grimm nous montre ensuite l’esprit scrupuleux du tsar, son dévoûment à son devoir, son idée si haute de la responsabilité souveraine. Il peint ses anxiétés en même temps que sa fermeté d’âme à l’heure où il se voit seul contre toute l’Europe. Il raconte ses douleurs quand arrivent les premières nouvelles du théâtre de la guerre, même avant cette bataille de l’Alma, dont le récit le frappa de stupeur. « Bien des hommes y succombèrent qu’il connaissait et appréciait personnellement. Ce n’est pas seulement son esprit qui nuit et jour était tendu ; les coups qui atteignaient son grand cœur se succédaient sans relâche. Le fils de son ami le comte Orlof avait reçu treize blessures et perdu un œil ; l’empereur, au milieu de ses affaires désespérées, écrivit une lettre à la mère du jeune général. Il trouvait le temps de visiter les familles dont les enfans étaient morts ou blessés, et, si le temps lui manquait, il envoyait un des grands-ducs en son nom. »

Son activité, toujours si ardente, avait pris quelque chose de fiévreux. Bien des symptômes annonçaient que cette puissante nature était sérieusement atteinte. Le 8 février 1855, il tomba malade et refusa de se soigner. Le 21, en proie à une fièvre aiguë, il voulut passer la revue d’un corps d’armée qui partait pour Sébaslopol. Ses deux médecins s’y opposaient de tout leur pouvoir, tantôt employant la prière, tantôt invoquant l’autorité que leur donnait leur mission : « C’est bien, messieurs, leur dit-il ; vous avez fait votre devoir, permettez que je fasse le mien. » Le lendemain, il sortit encore pour une revue des troupes. Le 23, il dut s’avouer vaincu, ses forces l’abandonnaient ; étendu sur un lit de camp, couvert 4’un manteau de soldat, il luttait encore par l’énergie de sa volonté contre un épuisement aggravé d’heure en heure. C’est là qu’il apprit la victoire de l’armée turque à Eupatoria. Que de blessures morales ajoutées aux souffrances du corps ! Le jeudi 1er mars, il n’y avait plus d’espoir de le sauver. Dans la soirée, après qu’il eut rempli ses devoirs religieux et pris congé de tous les siens dans les termes les plus émouvans, il voulut en quelque sorte associer tout l’empire à la bénédiction des adieux. Il fit envoyer à Moscou, à Kief, à Varsovie, une dépêche contenant ces simples mots : l’empereur est à la mort. Il fit venir ses amis le comte Orlof, le comte Adelsberg, ministre de la cour, le prince Dolgorouki, ministre de la guerre, les remercia de leurs loyaux services, les recommanda à son successeur, les chargea de transmettre ses remercîmens aux autres ministres, aux héros de Sébastopol, à sa garde, à son armée, à tout l’empire. Quelques instans avant de rendre l’âme, il tourna encore les yeux vers son fils et lui dit : a Je voulais te laisser un empire bien ordonné… en paix ;… la Providence en a décidé autrement… Je ne puis plus que prier pour vous tous, pour toute la Russie. » Ses dernières paroles, prononcées d’une voix défaillante, furent un souvenir au roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV. Alors on commença les prières des agonisans ; l’empereur semblait suivre, il tenait la main de l’impératrice et cherchait dans son regard une consolation suprême. Les douze coups de minuit vinrent à sonner. C’était le vendredi 2 mars. Quelques minutes après, le tsar Nicolas Ier expirait. La ville entière était préparée à la triste nouvelle. Bientôt, malgré l’heure avancée de la nuit, une foule silencieuse, éplorée, remplit toutes les églises de Saint-Pétersbourg, priant pour l’âme de l’empereur [25].

Ces détails nous disposent à lire la lettre suivante, la dernière que Frédéric-Guillaume IV ait adressée à M. de Bunsen relativement à la guerre de Crimée. C’est au mois d’avril 1854 que le roi de Prusse avait accepté la démission de son ambassadeur à Londres ; pendant l’année 1854, il lui a écrit plusieurs fois encore, mais sur des sujets très particuliers, sur des affaires d’administration ecclésiastique ; le 4 mars 1855, dans la douleur profonde que lui cause la mort du tsar, ayant reçu de Bunsen une lettre datée précisément du 2 mars, il lui répond en ces termes :

« 4 mars 1855.

« Vous ne soupçonniez pas, très cher ami, qu’au moment même où vous m’écriviez un des plus nobles hommes, une des plus magnifiques apparitions de l’histoire, un des cœurs les plus loyaux et en même temps l’un des plus puissans souverains de ce bas monde était passé de la foi à la plénitude de la lumière. Je remercie Dieu à genoux de ce qu’il m’a jugé digne de ressentir une si profonde affliction de la mort de l’empereur Nicolas, de ce qu’il m’a jugé digne de devenir et de rester fidèlement son ami dans le plus beau sens de ce mot.

«Vous, cher Bunsen, vous l’avez jugé autrement, et il vous sera pénible désormais de vous l’avouer à vous-même devant votre conscience, il vous sera surtout pénible d’avoir à confesser une vérité (que toutes vos lettres de ces derniers temps, hélas ! n’ont exprimée que trop ouvertement contre moi), c’est que vous le haïssiez ! Vous le haïssiez, non pas comme homme, car à ce point de vue il vous était bien indifférent, mais comme représentant du principe despotique. Lorsqu’un jour, justifié comme lui par la simple foi au sang du Christ, vous le verrez dans l’éternelle paix, pensez à ce que je vous écris en ce moment : vous lui ferez amende honorable. Puissiez-vous dès ce monde, cher ami, éprouver la bénédiction du repentir ! J’aime votre âme, et je voudrais la voir avec ses dons, son savoir et sa foi, se déployer comme une bannière dans les mains du Seigneur au-dessus du mauvais siècle. La règle pour arriver là est invariablement tracée de la main même de Dieu dans l’épître de la Quinquagésime ; regardez-y en vous inclinant avec foi devant le verset 9 et sa garniture de diamant [26]. Entre vos désirs, vos exigences intellectuelles et la véritable réalité des choses il y a un abîme que l’amour seul peut combler. L’amour produit nécessairement la haine du monde, de même que sous la voûte du ciel l’action de la chaleur sur le froid produit la décomposition de l’atmosphère ; mais l’amour triomphe en toute certitude et en toute vérité. La proposition  si rebattue, à savoir que la victoire appartient à la vérité, est foncièrement fausse. La vérité ne triomphe et ne peut triompher que par l’amour du Christ, l’amour du Verbe fait homme.

« Frédéric-Guillaume. »

Est-ce seulement pour amener cette lettre et l’encadrer comme il convient que nous nous sommes transportés un instant de Londres à Saint-Pétersbourg, c’est-à-dire au foyer même de ceux qui étaient alors nos ennemis ? Non certes ; nous avons des visées plus hautes. Notre dessein est de montrer, par un exemple mémorable, combien l’esprit général de la société russe s’est transformé depuis la fin du xviiie siècle. Puisse-t-il accomplir encore de nouveaux progrès ! Puissent toutes les ombres disparaître entre la Russie et la France ! Il est facile de prévoir que des intérêts communs uniront un jour ces deux grandes nations ; préparons-nous donc à connaître et à aimer les hommes dont Mme de Staël disait déjà en 1812 : « Je n’ai rien vu de barbare dans ce peuple ; au contraire ses formes ont quelque chose d’élégant et de doux qu’on ne retrouve point ailleurs [27]. »

V.

Nous avons interrogé toutes les lettres adressées à M. de Bunsen par Frédéric-Guillaume IV, du moins toutes les lettres relatives à de grandes questions politiques. Il est temps de mettre fin à ce travail ; nous laissons de côté la partie de la correspondance qui se rapporte aux affaires de l’église évangélique en Prusse. C’est un sujet trop spécial ; nous la signalons pourtant à ceux qui étudient les directions diverses du protestantisme au xixe siècle. Nous y trouverions encore, s’il nous était loisible de nous y arrêter, bien des traits curieux qui achèvent de peindre la physionomie du souverain piétiste. En 1854 par exemple, à l’époque où le pape se préparait à proclamer le dogme de l’immaculée conception, Frédéric-Guillaume IV n’eut-il pas l’idée d’apparaître au monde chrétien comme une sorte de pape évangélique ? Il voulait provoquer des manifestations doctrinales de la part de toutes les églises protestantes. Tout cela d’ailleurs se liait dans son esprit à des projets d’organisation ecclésiastique qui eussent assuré une certaine unité aux églises protestantes sans porter atteinte à leur liberté. Il rêvait une constitution analogue à celle des temps apostoliques, des communautés, des assemblées, des églises à la fois distinctes et unies, quelque chose comme une république chrétienne fédérative. L’occasion du dogme nouveau lui parut bonne pour provoquer un mouvement d’ensemble qui aurait profité à ses plans. Il écrivit donc à M. de Bunsen, le priant d’être son ambassadeur, non pas auprès du cabinet de Saint-James, mais auprès de l’église anglicane. N’avait-il pas des amis parmi les hauts dignitaires ? Ne pouvait-il concerter un grand acte avec l’archevêque de Cantorbéry, primat de toute l’Angleterre et métropolitain ? Bunsen ne croit pas que cette tentative ait la moindre chance de succès, il l’écarte et propose simplement de provoquer une guerre de brochures, un assaut général à coups de pamphlets. Y pensez-vous ? répond le roi. « Votre guerre de brochures ne serait pas même une guerre évangélique, ce serait une guerre germanique. La guerre évangélique, je veux dire celle dont le monde évangélique tout entier serait le centre, serait déjà une chose bien mauvaise ; la guerre germanique serait absolument intolérable. Commençât-elle avec dignité, la grossièreté allemande, la lourdeur allemande, l’impiété allemande, la fausse science allemande, et le piétisme allemand, et le romanisme allemand, et le rationalisme allemand, et l’irwingerie, et la baptisterie [28], auront en quelques mois si bien défiguré la cause sainte de fond en comble, que Rome en rugira de joie [29]. » Voilà certains caractères de l’esprit allemand assez vivement retracés par le roi de Prusse. Ces indications suffisent sans que nous insistions davantage.

Trois ans plus tard, nous retrouvons chez Frédéric-Guillaume IV les mêmes velléités d’une espèce de pontificat évangélique. M. de Bunsen, qui, depuis son départ de Londres, s’était installé dans une maison de campagne aux environs de Heidelberg, fut invité par le roi de Prusse, le 5 septembre 1857, à venir passer quelques semaines auprès de lui, à Berlin. Un appartement lui était réservé au château. L’invitation était si amicale et si pressante que Bunsen ne put s’y refuser. Il arrive à Berlin ; le 10, il dîne avec le roi à Sans-Souci, et ce jour-là même il assiste aux assises générales de l’alliance évangélique. Il y avait environ mille personnes présentes dans la grande salle du palais de marbre.

« J’entrai dans la salle, dit Bunsen, pour opérer une reconnaissance et faire mon rapport au roi. À gauche, je trouvai d’abord les vingt-deux Américains, M. Wright, de l’Indiana, en tête. Quand je lui adressai la parole, le remerciant, comme Prussien et comme chrétien, du beau discours qu’il avait prononcé le jour de l’ouverture, il me prit pour le roi  et voulut me présenter ses concitoyens. Je le détrompai, il me dit : « Sir, I come straight from the woods. Forgive : but I do love your good king. I am a senator, and have been governor in Indiana [30]. » Je parcourus ensuite la longue ligne des rangs, je reçus sans fin des saluts, des signes de tête, des poignées de main, et je pus assurer au roi (il était légèrement inquiet) que tout se passerait à merveille. Dès qu’il parut, un millier de voix fit retentir des lebehoch ! des hurrah ! des eljen ! Allemands, Anglais, Américains, Magyars, tous lançaient leurs vivats. M. Wright fit un beau discours d’un sentiment profond. Le roi fut touché jusqu’aux larmes ; il se remit, remercia en bon anglais l’envoyé américain, puis, se tournant vers la foule, il dit en allemand : « Messieurs et amis chrétiens, je suis profondément touché de vos sympathies. Je n’osais espérer tant. Je n’ai rien à vous répondre, sinon que voici mon ardente prière au Seigneur : puissions-nous tous nous séparer ici les uns des autres comme les disciples du Christ se sont séparés à la première Pentecôte ! » — Amen ! crièrent mille voix devant nous, et derrière nous, plus doucement, des voix de femmes ; c’étaient des dames anglaises pour qui j’avais obtenu la permission d’entrer au palais, et que la reine en ce moment même recevait de la façon la plus gracieuse dans un salon voisin. — Ensuite vinrent trois Australiens, puis quatre-vingts Anglais, puis les Magyars, les Belges, les Hollandais, les Suisses, les Français, les Allemands des différentes races, enfin les Berlinois. Tous prononcèrent des allocutions courtes, mais vraiment belles. On entendit de nouveaux vivats ! Tout à coup il y eut un silence. Les Allemands s’étaient groupés en cercle, et, quand le roi rentra dans l’intérieur du palais, ils entonnèrent le cantique : «Notre Dieu est une solide forteresse ! » Le roi ne pouvait dissimuler son émotion. Je m’empressai vers lui pour le féliciter. « Dieu soit loué, dit-il, pour cette journée bénie ! Et quel bonheur que vous ayez été là ! »

Ce fut le dernier beau jour de Frédéric-Guillaume IV. M. de Bunsen prit congé du roi le 3 octobre 1857 ; quelques heures après, le roi fut frappé d’un coup de sang, première atteinte du mal qui peu à peu ébranla tout son être et l’obligea un an plus tard (9 octobre 1858) de laisser à son frère Guillaume la régence du royaume de Prusse.

M. de Bunsen, sans être aussi gravement menacé, avait besoin de réparer ses forces. Les hivers d’Allemagne ne lui convenaient plus. Au mois d’octobre 1858, à l’inauguration de la régence, il fut nommé membre de la chambre des seigneurs ; il y siégea quelques semaines, puis il s’empressa d’aller chercher un climat plus doux. Il s’était préparé une installation à Cannes ; il y arriva aux derniers jours de décembre et y resta jusqu’au milieu de mai. Il y retourna encore l’hiver suivant, du mois de décembre 1859 au mois de mai 1860. Dans l’intervalle, il était allé retrouver sa retraite studieuse aux environs de Heidelberg. Ces deux séjours prolongés en France avaient contribué à rectifier ses idées et à calmer ses passions. Il ne maudissait plus cette France qu’il connaissait mieux. Il avait eu occasion de voir, soit à Paris, soit à Cannes, quelques-uns des hommes qui forment l’élite de la société française. Il savait enfin rendre hommage aux grandes qualités de notre esprit. Il se demandait en quoi les Allemands avaient l’avantage sur les Français, en quoi les Français reprenaient le premier rang, et il traitait cette question avec modestie, avec impartialité, sans aucune trace de la lourde vanité germanique. « Paris, écrivait-il, m’a réconforté au physique et au moral… On sent quelque chose se dégager et dans la langue et dans l’esprit, quand on s’entretient avec des hommes tels que Mignet, Villemain, Cousin, Laboulaye, Saisset, Parieu, Michel Chevalier. » Il appréciait beaucoup ce dernier comme collaborateur de Cobden et le félicitait d’avoir préparé le traité de commerce avec l’Angleterre. À Cannes, il avait vu Mérimée, Ampère, Tocqueville surtout, qu’il appelle le plus grand, le plus noble publiciste du siècle. Il le visitait souvent pendant sa dernière maladie. Quand l’heure suprême s’annonça, ce fut lui qui prévint Ampère par le télégraphe. Il se mettait à la place du fidèle ami et craignait qu’il n’eût pas le temps d’arriver. Ampère en effet n’arriva que le lendemain de la mort de Tocqueville ; il put du moins conduire le deuil, et M. de Bunsen tint à honneur de l’assister dans ce douloureux office (avril 1859). 

Parmi tant d’épisodes que renferment ses lettres des deux dernières années, parmi tant de confidences sur ses grands travaux d’histoire et de philosophie religieuse, tant de notes politiques, tant de curieux détails sur les événemens contemporains, sur la guerre d’Italie, sur l’attitude de l’Allemagne, nous voulons nous borner aux indications qui précèdent. Il nous est doux d’en rester avec M. de Bunsen sur une impression si bienfaisante. L’ennemi passionné, l’ennemi haineux parfois, avait fini par disparaître ; l’âme élevée du savant chrétien se déployait dans sa noblesse. M. de Bunsen était mûr pour une vie plus haute. Après ces deux hivers à Cannes, il passa l’été de 1860 à Bonn, aux bords du Rhin. Des étouffemens, des crampes violentes du côté du cœur, qui s’étaient déjà déclarées vers la fin de son séjour à Cannes, reprirent avec plus d’intensité. Il resta six mois entre la vie et la mort. Ses derniers momens furent d’un chrétien convaincu. Il consolait sa famille en larmes et souriait à la lumière d’en haut. Il parlait sans cesse de Dieu, du Christ, des certitudes sublimes de la foi. Par instans, les mots lui manquaient et il s’épuisait en vains efforts pour exprimer sa pensée. Un jour, on remarqua un singulier phénomène : ce fut en langue française qu’il donna un libre cours à ses effusions. Il tenait deux de ses fils par la main, il leur dit : « Que Dieu vous bénisse éternellement ! Dieu, c’est l’éternel ; Dieu, c’est la vie et l’amour. La vie, c’est l’amour. Que Dieu vous bénisse tous ! Partons en paix. Christus est ! Christus est Victor ! » Le 28 novembre 1860, à cinq heures du matin, il s’éteignit doucement.

Le roi Frédéric-Guillaume IV, dont l’intelligence s’était voilée depuis plus d’un an, ne tarda point à suivre son ami dans la tombe. On sait qu’il mourut le 2 janvier 1861. Avec ces deux hommes, quelles que fussent d’ailleurs leurs perpétuelles controverses, disparaît tout un monde d’idées et de sentimens que l’Allemagne ne reverra plus d’ici à bien des années. Malgré la diversité de leurs points de vue, les mêmes mots peuvent servir à résumer leur caractère : scrupule, conscience, droiture de l’âme. Ce sont choses dédaignées aujourd’hui au-delà du Rhin, on compte sur d’autres forces que l’on croit plus efficaces. On se trompe. Le Dieu invoqué par Bunsen et Frédéric-Guillaume IV se réserve un jour ou l’autre de châtier cet orgueilleux dédain. Nous pouvons en parler savamment : nous avons connu, nous aussi, les ivresses de la victoire, et nous savons que, dans la vie des nations comme dans celle des individus, la conscience n’est pas un vain mot.

Saint-René Taillandier.
  1. Voyez la Revue des 1er et 15 août, et du 15 novembre 1873.
  2. Uebrigens zeigt sich nirgends hier eine Theilnahme an den leitenden Männern der Nationalversammlung… » Voyez l’édition allemande des Mémoires de Bunsen. — Christian Cari Josias Freiherr von Bunsen, ans seinen Briefen und nach eigener Erinnerung geschildert von seiner Wittwe. Deutsche Ausgabe durch neue Mittheilungen vermehrt von Friedrich Nippold, t. III, p. 198.
  3. On trouve de curieux détails sur cet épisode peu connu de l’histoire d’Angleterre dans les Mémoires du baron de Stockmar, médecin de la reine Victoria. Stockmar était le compatriote et l’ami de Léopold Ier, roi des Belges, et du prince Albert, mari de la reine d’Angleterre. Il a passé la plus grande partie de sa vie à Londres et à Windsor. C’était plus qu’un médecin et un ami pour ses augustes hôtes, c’était un conseiller politique. Il a été mêlé de sa personne à la question du prince Albert. La presse radicale l’accusait d’exercer une influence funeste sur le prince et de l’entretenir dans des dispositions d’esprit bien moins anglaises que germaniques. Les mémoires du baron de Stockmar ont été publiés l’année dernière (Denkwurdigkeiten aus den Papieren des Freiherrn Christian Friedrich von Stockmar. Zusammengestellt von Ernst Freiherr von Stockmar, 1 vol. in-8° ; Brunswick 1872).
  4. « Meine Ueberzeugungen und Herzschläge treiben mich ihm zu. »
  5. Il aimait à écrire ces mots en anglais, comme pour les rendre plus expressifs, my most gracious sister Victoria.
  6. « Dem König kam es vor, als wolle der œsterreichische Minister gleichsam die Rolle des krönenden Papstes spielen. »
  7. « Bisher habe man alle ähulichen Anmahuungen von seiner Seite wie das Gebell eines Hündchens überhört. »
  8. Ces mots sont en français dans le texte. C’est aussi d’après le texte que nous reproduisons les trois points d’exclamation.
  9. C’est la forme en usage, soit dans les chambres anglaises, soit dans les comptes-rendus des séances, pour souligner une déclaration importante et la signaler plus vivement à l’attention publique. Le roi écrivant à son ambassadeur enAngleterre souligne sa pensée à l’anglaise.
  10. Ces mots sont en français dans le texte.
  11. On comprend qu’il s’agit de l’empereur de Russie et de l’empereur d’Autriche.
  12. Voyez l’Annuaire des Deux Mondes, 1853-1854, p. 3.
  13. Correspondence respecting the rights and privileges of the latin and greek churches in Turkey presented to both houses of parliament by command of her majesty. Londoa 1854. — N° 121. Sir G. H. Seymour to the earl of Clarendon. — Ce passage des dépêches de sir Hamilton Seymour a déjà été signalé ici par M. Eugène Forcade ; voyez, dans la Revue du 15 mars 1854, l’étude intitulée la Question d’Orient, la diplomatie européenne et les causes de la guerre.
  14. Ces détails sont empruntés à l’intéressant ouvrage que M. Th. de Grimm a consacré à l’impératrice de Russie Alexandra Feodorowna, femme du tsar Nicolas I{{e|er} et sœur du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV. Alexandra Feodorowna. Kaiserin von Russland, von A. Th. von Grimm, 2 vol., Leipzig 1866. Voyez t. II, p. 294.
  15. Le roi fait allusion aux concessions que le prince Menchikof arracha au divan de Constantinople pendant les premières semaines du mois de mai 1853, concessions qui n’empêchèrent pas la rupture des relations diplomatiques entre la Russie et la Porte (21 mai).
  16. C’est le roi qui a tracé ici plusieurs points. Il lui en coûte d’écrire un mot blessant pour les grandes puissances ; Bunsen, qui saura bien deviner sa pensée, mettra le mot qu’il voudra.
  17. Lord Palmerston, qui avait dirigé les affaires extérieures de 1847 à 1851 dans le précédent ministère whig, était chargé alors du ministère de l’intérieur. On pense bien toutefois que son influence devait être grande sur un service qu’il connaissait si bien et qui ne tarda point à lui revenir.
  18. M. le vicomte Stratford de Redcliffe était alors envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la Grande-Bretagne auprès de la Porte-Ottomane.
  19. On a remarqué avec raison que l’équivalent précis de ces mots si français, généreux, générosité, n’existe pas dans la langue allemande. Frédéric-Guillaume est obligé de nous les emprunter pour exprimer son sentiment : « Oesterreich hat sich zur damaligen brittischen Generosität erhoben. Ich gehe entschieden mit den generosen. »
  20. Mémoires de Bunsen, édition allemande. Voyez t. III, page 298.
  21. Mémoires de Bunsen, t. III, p. 304.
  22. Lord Clarendon avait écrit à lord Stratford au commcncemont du mois d’octobre : « Mylord, il sera nécessaire que l’amiral Dundas informe l’amiral russe commandant à Sébastopol que, si la flotte russe sortait de ce port pour débarquer des troupes sur une portion quelconque du territoire turc ou pour commettre un acte d’iiostilité ouverte contre la Porte, ses ordres sont de protéger contre de pareilles attaques les états du sultan. Il exprimera l’espoir que l’amiral russe n’aura recours à aucune mesure qui pourrait mettre en danger les relations pacifiques de la Grande-Bretagne et de la Russie. Une communication semblable sera probablement faite en même temps par l’amiral français. » Voyez Correspondence presented to both houses of parliament by command of her majesty. Londres 1854, part II, n° 134.
  23. Voyez la Revue du ler août 1873, les Affaires de Suisse et la principauté de Neufchatel.
  24. Mémoires de Bunsen, édition allemande, t. III, p. 353.
  25. Voyez Alexandra Feodorowna Kaiserin von Russland, von A. Th. von Grimm, 2 vol., Leipzig 1866, t. II, p. 296-307.
  26. Le texte dont il s’agit est tiré de la première épître de saint Paul aux Corinthiens, chapitre xiii. — Le verset 9 est ainsi conçu : « Tout ce que nous avons de science et de prophétie est bien imparfait. » La garniture de diamant, ce sont les sublimes pensées de saint Paul qui encadrent et éclairent les paroles ci-dessus. Le roi fait allusion surtout à ce passage : « nous ne voyons maintenant Dieu que comme en un miroir, mais alors nous le verrons face à face. Je ne connais maintenant Dieu qu’imparfaitement, mais alors je le connaîtrai comme je suis connu de lui. » — La pensée du roi est très obscure, et ces notes ne la rendront pas plus intelligible ; nous devions cependant, après avoir traduit aussi fidèlement que possible les termes de sa lettre, citer les passages des livres saints auxquels il renvoie M. de Bunsen.
  27. Mme de Staël, Dix années d’exil, chap. XII.
  28. Allusions à des sectes protestantes.
  29. Je traduis littéralement : « dass Rom von Wonne brüllcn wird. »
  30. « J’arrive directement des forêts. Excusez-moi, monsieur. J’aime votre bon roi. Je suis sénateur, et j’ai été gouverneur de l’Indiana. »