Le roman canadien-français/00

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le cercle du livre de France (p. 7-13).


AVANT-PROPOS








Je sais ce qu’il peut y avoir d’arbitraire dans le classement du roman en romans paysans, romans de mœurs, romans sociaux, psychologiques ou autres. Germaine Guèvremont, Gabrielle Roy, Roger Lemelin affichent de belles qualités de psychologues, même si on ne pense pas à les classer dans le groupe des romanciers psychologiques au même titre, par exemple, que Robert Charbonneau, Robert Élie ou André Langevin ; on trouve aussi chez ces derniers, d’ailleurs, des études de mœurs qui sont plus que des hors-d’œuvre. Mais, puisqu’il faut tout de même adopter une classification, si arbitraire ou subjective soit-elle, je propose celle qui suit sans vouloir l’imposer ; je concède, sans difficulté aucune, qu’il puisse y en avoir de meilleure.

On pourra peut-être me reprocher de n’avoir pas assez insisté sur la technique de notre roman : j’en ai, au passage, signalé les particularités. Mais je ne pense pas que le genre ait suffisamment évolué chez nous pour que l’on puisse déjà lui consacrer une étude spéciale : Claude-Edmonde Magny peut le faire parce qu’elle a la matière pour cela. Le roman français s’est, depuis longtemps, dégagé des limbes dans lesquels vagit encore trop souvent le nôtre : même si l’on peut expliquer ou excuser notre retard, c’est un fait dont il faut tenir compte.

Il y a évidemment amélioration ou, si l’on veut, une modernisation de la technique depuis « Les Anciens Canadiens » ou « Charles Guérin », depuis même notre roman de 1930. On a définitivement abandonné la narration naïve, celle où l’auteur se met à tout moment en scène — la narration écolière — même si ce n’est pas depuis longtemps. Cependant notre évolution est lente. Quelques-uns de nos romanciers, seulement, rompent avec les vieilles formules : Richard, Giroux, Thériault. Ils tranchent sur leurs contemporains dont la formule ressemble plus à celle des romanciers du XIXe siècle qu’à la leur ; « Le Poids du jour », par exemple, ou même « Bonheur d’occasion » sont plus près du roman narratif d’il y a cent ans qu’ils ne le sont d’œuvres comme « Neuf jours de haine », « Au delà des visages » ou « Le dompteur d’ours ».

Cette étude sera forcément incomplète. On trouvera peut-être que j’ai attaché trop d’importance à certaines œuvres ou à certains romanciers et pas assez à d’autres. J’admets, sans chercher à le justifier, que je me suis surtout arrêté aux romanciers des dix dernières années : ces romanciers, à quelques exceptions près, ont fait plus pour conquérir le droit de cité au roman canadien que tous leurs prédécesseurs réunis. On pourra dire aussi que je n’ai pas rendu justice à certains auteurs consacrés, telle Michelle LeNormand, en me bornant à la seule mention de son nom et de quelques-uns de ses titres. Je la tiens pour un écrivain sensible, délicat, rempli de charme et de poésie ; « Autour de la maison » vaut certainement d’être lu. Mais ses romans n’ont rien apporté de neuf ; ils ne nourrissaient aucune inquiétude, tandis que des œuvres comme celles de Charlotte Savary, moins bien écrites sans doute, sont plus intéressantes au strict point de vue du roman.

Peut-on dire, d’un autre côté, que Grignon soit un romancier ? S’il l’est, c’est sans originalité aucune. Son seul personnage digne de mention, c’est la radio qui l’a imposé grâce, surtout, à l’artiste émérite qui l’a créé. « Un homme et son péché » est une esquisse ennuyeuse à la lecture ; son avare manque de substance. Il n’y a rien dans son Séraphin Poudrier de cette grandeur dans l’abjection, si l’on peut dire, d’un Grandet. C’est un squelette plutôt qu’un personnage vivant, un personnage bien en chair. Grignon a pastiché sans art. Toute son œuvre, d’ailleurs, est une œuvre d’« À la manière de… » : à la manière de Bloy, à la manière de Léon Daudet (voir « Les Pamphlets » ). La seule caractéristique de cet esprit brouillon réside dans les éclats de sa voix tonitruante, dans ses grognements, qui ne cachent, au fond, qu’un immense vide, le vide du tambour : ils ne parviennent même pas à masquer sa pseudo-culture, faite, surtout, de réminiscences de lectures mal assimilées. Il a pu intimider, jadis, une génération de moins de vingt ans, lui en imposer même ; mais le recul nous laisse souriant, tout comme lorsque nous nous rappelons les histoires de croquemitaines de notre enfance.

Je ne parle pas, parce que ce ne sont pas des romanciers, d’Anne Hébert et d’Alain Grandbois ; l’un et l’autre sont surtout des poètes. Il reste, cependant, qu’Anne Hébert, avec « Le Torrent » et Grandbois avec « Avant le chaos », ont révélé de très belles qualités de prosateur. « Avant le chaos » est digne des meilleurs recueils de nouvelles et je ne connais pas d’écrivain français qui ait, en la matière, dépassé Grandbois. Quant à Robert Choquette, je ne pense pas qu’on puisse le revendiquer comme un romancier ; il fut et il est avant tout un poète. Sa « Pension Leblanc », « Les Velder », « Le curé du village » sont sans doute des œuvres bien construites, agréables à lire, finement écrites ; mais c’est encore dans le sketch radiophonique que ses qualités narratives ressortent avec le plus de saveur et font davantage apprécier ses dons de conteur et de fin psychologue. Il écrase Grignon de tout son talent.

J’ai cru bon, enfin, de faire précéder cette étude d’un bref historique de notre littérature depuis 1763 et de la compléter de quelques chapitres qui sont un essai de fixation de nos lettres au stade présent. C’est peut-être me montrer un peu présomptueux ; je ne prétends rien trancher et c’est en toute sincérité que je soumets ces considérations sur notre roman dans lesquelles je n’ai cherché qu’à servir la littérature française du Canada.