Le roman canadien-français/04

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Le cercle du livre de France (p. 79-117).


CHAPITRE QUATRIÈME

ROMANS DE MOEURS
ET ROMANS SOCIAUX


Nous n’avons pas, à proprement parler, de roman social, bien que Gabrielle Roy, Lemelin et Thériault l’aient effleuré : il s’agirait plutôt d’un roman de mœurs à incidences sociales. Ce roman est, au Canada français, essentiellement contemporain ; il a à peine dix années d’existence, ses premières manifestations réelles datant de 1940- 1942.

Ce roman est un roman de mœurs canadiennes ; mais les romanciers qui l’ont traité possèdent le mérite d’en avoir fait résonner la consonance humaine. Tout en soulignant, par exemple, les deux influences prépondérantes politique et cléricale qui pèsent sur la société canadienne-française et dont la révélation aide le lecteur étranger à comprendre certaines de ses attitudes, ces romanciers cherchent surtout à mettre en lumière la part d’humain et d’universel que renferme cette société. Dans l’œuvre de Lemelin, dans « Les Vendeurs du Temple » de Thériault, dans « Au delà des visages » de Giroux, on décèle une tentative pour démêler ce que nous pourrions appeler le complexe clérical et le complexe politique du Canadien français moyen. Sa religion, son catholicisme sont essentiellement sien et sienne, aussi, sa manière de comprendre et de faire de la politique. Lemelin et Thériault mettent le doigt sur la plaie ; ils le font sans doute en se riant, mais ils n’en pénètrent pas moins au cœur du problème ; Charlotte Savary aussi, dans « Isabelle de Fréneuse », étale avec une férocité que d’aucuns considèrent excessive, une corruption qui, sans atteindre l’ampleur qu’elle paraît vouloir lui donner, n’en existe pas moins à l’état endémique.

Ces romanciers ont vu que toute notre vie a été édifiée sur un malentendu : celui de croire que les Français du Canada pouvaient s’accommoder, sans en être marqués, d’institutions étrangères et les assimiler ; ce sont elles qui nous ont plutôt assimilés en faisant de nous, politiquement parlant, des Britanniques. Notre Code civil français lui-même en est maintenant imprégné, surtout dans sa rédaction, farcie de locutions anglaises mal traduites, de barbarismes, voire de solécismes. Les « institutions britanniques » sont devenues l’article premier du Credo politique des hommes d’État canadiens avec tout ce que cela implique ; il est interdit de les mettre en cause, sans passer immédiatement pour un révolté, un communiste ou un traître. Si excellentes soient-elles, ces institutions ne pouvaient que déformer un peuple qui n’avait pas derrière lui la tradition millénaire de celui à qui on les empruntait et les avait façonnées à son image et pour son usage. Elles nous ont sans doute servis dans notre lutte pour la survivance, mais, aujourd’hui, elles prennent, dans nos mains, une allure souvent caricaturale. La servilité, par exemple, de certains de nos dirigeants d’Ottawa envers la famille royale anglaise frise le ridicule, un ridicule qui en tuerait le prestige, si le ridicule pouvait encore tuer quelque chose chez nous. Mais ce ridicule s’étale partout sans vergogne et ceux qui se risquent à le dénoncer passent pour des originaux. Notre société, rigidement bourgeoise jusque dans ses couches prolétariennes, est une société coloniale ou « petite provinciale », prisonnière de formules et de coutumes sur lesquelles on a édifié son régime de vie. Quant à notre clergé, admirable en tant de domaines et à qui le Canada français doit au premier chef de ne pas avoir été rayé de la carte, il conserve une attitude défensive qui le fait regarder avec une infinie méfiance tout ce qui vient de l’extérieur ; il arrive que, dans son désir de tout passer au crible, il atteigne parfois des effets diamétralement opposés à ceux qu’il cherche ; les révoltes intimes, celles qui se manifestent encore en vase clos, sont dirigées bien plus contre lui que contre les autorités politiques.

Cet état de choses provient peut-être aussi de la déviation du sens de la liberté ; le concept de liberté, chez nous, a été rétréci au concept britannique, où la tolérance envers les groupes non anglais a pris abusivement le nom de liberté. Dans le monde britannique, en effet, on ne parle que de « liberté britannique » alors qu’ailleurs, on parle de liberté tout court. Une liberté qui se nationalise n’est-ce pas une liberté qui déjà se limite ? Nos libéraux eux-mêmes, loin de se revendiquer de la Révolution française, s’en déclarent les adversaires et font chorus avec ceux qui la dénoncent. Ce n’est pas que je veuille exalter outre mesure la Révolution française, mais les libéraux devraient tout de même être les derniers à la vilipender. Cette attitude est pour le moins étonnante, sinon paradoxale. Il est vrai que nous n’en sommes pas à un paradoxe près.

On aurait pu penser que, tout au contraire, la formule britannique des deux partis aurait mis de l’ordre chez les Canadiens français ; elle en a mis, mais aux dépens du développement d’une personnalité. Faute d’idéal, d’un idéal que ne peut satisfaire la seule existence de deux partis identiques, c’est l’intérêt qui guide la politique et nos grands hommes sont des hommes politiques ou des hommes d’Église. C’est ce qu’ont vu Lemelin, Thériault, Savary, tout comme ils ont souligné l’extrême matérialisme de notre formule de catholicisme où le conformisme étouffe trop souvent la spiritualité.

Dans « Les Demi-Civilisés », Jean-Charles Harvey s’est attaqué à un problème qu’il a été le seul à traiter jusqu’ici dans le roman : celui de la liberté ou, plus exactement, le problème de l’homme ou des hommes qui veulent manifester librement leur liberté dans une société statique et conventionnelle. C’est d’ailleurs sous cet aspect que se présente notre problème de la liberté. Harvey voudrait que la liberté cesse d’être subjective, que le Canadien français affirme sa liberté sans passer pour un phénomène, un original, pour tout dire, un révolté. Il revendique son droit à l’expression de sa liberté, même au risque de troubler la quiétude d’un monde qui ne souffre pas de sa privation, précisément parce qu’il ne la connaît pas et ne paraît pas vouloir la connaître. Il ne veut pas imposer sa liberté à lui ; il respecte même ce refus de liberté dans lequel se complaisent ses concitoyens, mais il réclame la liberté d’être libre, même s’il doit être le seul homme libre.

Ce fut un roman audacieux à l’époque ; cette œuvre demeure la plus forte d’Harvey par le sujet traité, même si elle n’est pas exempte d’une certaine naïveté de forme, surtout frappante dans l’expression de certains plaidoyers de ses personnages qui évoquent un peu trop le développement du rhétoricien ou de l’élève de seconde. Sa thèse est parfois indiscrète et, à cause de cela, la construction du roman laisse un peu à désirer.

Dans « Les Paradis de sable », Harvey accentue ces défauts : ici, le roman devient tout simplement prétexte à un exposé idéologique ; il s’efface presque complètement devant la thèse. Nous sommes en présence d’un pamphlet romancé et on ne peut que regretter qu’un écrivain, par ailleurs sérieux, ait pu commettre une telle erreur d’optique.

Mais sa langue est claire et précise ; elle parvient à faire oublier bien des défauts : Harvey est un écrivain qui sait écrire ; il l’a prouvé tout au long de sa carrière. S’il a frappé de durs coups, s’il s’est fait de tenaces ennemis, il a pu néanmoins réaliser l’unanimité autour de lui, tout comme Asselin, dans son combat pour l’intégrité d’une langue qui n’aurait plus aucun droit à l’existence, au Canada, si elle cessait d’être française. Elle doit à tout prix garder sa pureté et aussi sa saveur qu’une Germaine Guèvremont sut si bien mettre en valeur sans lui enlever son caractère essentiellement français ; il ne faut surtout pas qu’elle se renie au nom de je ne sais quels faux principes qui ne servent qu’à camoufler une paresse intellectuelle qui ne veut pas s’avouer.

Après « Les Demi-Civilisés », la liberté de l’individu comme telle a cessé de servir de thème à notre roman ; nos écrivains ont préféré celui de l’inégalité sociale où ils nous montrent l’envers du décor que présentent les pontifes officiels quand ils dépeignent le Canada comme un pays de cocagne. Si notre continent n’a pas été touché au même degré que l’Europe et si, pour cela, il n’a pas été englouti dans le même abîme de désespérance, il n’en est pas moins aux prises avec ses problèmes sociaux. Il faut peut-être voir dans cette différence de conditions, la raison du peu de prise chez nous des modes littéraires de 1945-1947. Certains pourront peut-être dire que nous nous sommes posé des problèmes à notre échelle, qui est petite, et que nous avons manqué de vision dans notre optique des êtres et des choses. Est-ce si sûr que cela ? Il serait prétentieux d’affirmer que nos romans ont atteint l’envergure de ceux des maîtres romanciers français, américains ou autres. J’essaie d’ailleurs, tout au long de cette étude, de déceler les causes de l’évolution lente et même tardive de notre roman. Mais il serait injuste aussi de nous reprocher de n’avoir pas sacrifié au snobisme qui exigeait, à tout prix, du roman existentialiste. Pour écrire un bon roman, il faut plus qu’accepter de se plier à la mode du jour et à des contingences éphémères. Le roman canadien français vaudra en autant qu’il pourra servir de témoin à l’époque où il paraît et aider à sa reconstitution. En résumé, sans tenter de le porter au pinacle, on peut quand même affirmer qu’il y eut quelques écrivains capables de saisir le moment de notre vie sociale avec suffisamment de force pour demeurer des témoins probants. Le prolétariat et la bourgeoisie sont maintenant devenus des personnages du roman canadien : Roger Lemelin et Gabrielle Roy ont découvert et peint, non sans une certaine vigueur, le premier ; André Giroux a mis en accusation une mentalité bourgeoise qui existe incontestablement ; Ringuet a fait revivre la bourgeoisie de l’entre-deux-guerres à travers un homme du peuple qui en a forcé les portes ; Roger Viau a mis en lumière le fossé qui sépare ces deux classes dans un pays où l’on crie à la non-existence de l’inégalité sociale ; Charlotte Savary s’est attaquée au monde politique pendant que Thériault tape dru sur des travers d’ordre surtout clérical. Ils n’ont peut-être pas réussi également, mais leur tentative dans l’ensemble fait tout de même époque au Canada français.

Gabrielle Roy s’est imposée dès « Bonheur d’Occasion » (1945). Si on a pu reprocher à cette œuvre certaines incorrections de langue, on sera forcé d’admettre que Madame Roy, qui avait grandi dans une ambiance étrangère, est parvenue, depuis, à s’imposer comme l’un de nos meilleurs écrivains en langue française. Dans « La Petite Poule d’eau », elle ne le cède en rien à un Constantin-Weyer pour ses descriptions de la nature manitobaine ; elle y brosse un admirable tableau des mœurs et habitudes de vie d’une colonie canadienne-française, perdue là-bas et ignorée jusque là de la plupart des lecteurs. Quant à son troisième roman, « Alexandre Chênevert », [1] il montre que Gabrielle Roy peut jouer sur toutes les cordes humaines. On a aujourd’hui un recul suffisant pour se rendre compte que le Prix Femina, elle ne le dût qu’à elle-même ; la sympathie que l’on peut nourrir en France pour le Canada n’y fut pour rien. Même avec ses faiblesses « Bonheur d’occasion » vaut certainement, s’il ne les dépasse, certains autres prix de l’immédiate après-guerre et, tout principalement, un ou deux Goncourt dans lesquels le thème « résistance » a beaucoup plus influencé le jury que la valeur littéraire. Gabrielle Roy a véritablement fait œuvre personnelle ; elle a ouvert, dans les lettres canadiennes, des voies nouvelles en abordant franchement un des multiples aspects du problème social, qu’un puritanisme de mauvais aloi empêchait de regarder en face ; elle a osé placer dans un roman une jeune fille à qui l’on fait un enfant en offrant comme solution autre chose que l’adoption par des étrangers. Ce n’est pas encore le roman de la fille-mère qui veut conquérir son droit de cité, mais le rappel à une société pudibonde et hypocrite que le Christ n’a jamais voulu jeter la pierre à la malheureuse pécheresse.

Gabrielle Roy campe des types de chez nous, mais qui, tout comme ceux de Germaine Guèvremont, sont avant tout des êtres humains. Florentine Lacasse, Rose-Anna, Amarius, Jean Lévesque, sont des êtres qui, même superficiellement différents, existent à Québec, à Toronto, à New-York, à Paris, à Londres, à Rome, partout en un mot où existe un prolétariat qui pense que son sort ne doit pas être forcément et fatalement toujours le même et qui, même si c’est inconsciemment, veut l’améliorer. Le prolétaire, chez qui la dignité humaine est plus qu’une formule, aspire à s’évader de sa condition malgré toutes les entraves que les possédants mettent à son évasion. Les espoirs de Jean Lévesque, montrant à Florentine les hauteurs du Mont-Royal et lui disant qu’un jour, lui aussi, grimpera sur ces flancs, n’est pas seulement le rêve du petit gars de Saint-Henri, mais aussi celui du Faubourg-Québec, de Saint-Malo, celui de l’ouvrier de White-Chapel, du mécano parisien qui, sortant du métro Concorde et regardant les Champs Elysées, aspire à les remonter un jour autrement qu’en bicyclette.

C’est avec une extrême sensibilité et beaucoup de compréhension du complexe humain que Gabrielle Roy se penche sur nos spécimens d’humanité, si semblables à tous les autres : chez la petite Florentine Lacasse, trop frêle physiquement et moralement et que la vie a écrasée à son premier contact, tout est vrai, même la hâte avec laquelle elle se précipite sur le bonheur d’occasion que lui offre un brave garçon de son milieu, qui n’est pas celui qu’elle aime, mais qu’elle accepte néanmoins avec reconnaissance maintenant que le grand bonheur tout neuf, celui dont rêvait son cœur de jeune fille est à jamais brisé. Avec sa mère, Rose-Anna, elle pose le problème des familles nombreuses des milieux populaires et leur cortège de laideurs, de promiscuités et de misère, chancres au flanc de toutes les villes qui se veulent civilisées et auquel les sociétés dites chrétiennes n’ont encore trouvé que des solutions païennes. Les tableaux de la vie quotidienne de « Bonheur d’occasion » sont d’un relief saisissant et renferment les plus belles pages du roman. Rose-Anna est aussi la femme du peuple, à l’héroïsme obscur confiné à l’accomplissement sans plainte du travail routinier, l’héroïsme de millions de femmes du peuple semblables à elle à travers le monde. Dans la résignation avec laquelle elle recommence inlassablement le lendemain ce que la vie a défait depuis la veille, Rose-Anna évoque Sisyphe roulant son rocher sans fléchir ; mais un Sisyphe chrétien, cependant, qui sait que sa résignation plaide pour lui ; car Rose-Anna croit en Dieu avec la ferveur des pauvres et elle va puiser aux pieds de ce Dieu, dans l’église sombre de son faubourg, le courage qu’il lui faut pour vivre. Et Jean Lévesque, orgueilleux et ambitieux, fanfaron sans être foncièrement mauvais, mais d’une inconsciente cruauté ; son amour pour Florentine n’est que le réflexe du jeune mâle qui veut dompter et posséder à tout prix. Il est même surpris de sa facile victoire sans s’arrêter, cependant, à se demander si ce n’est pas au personnage qu’il s’est composé et qui l’a fascinée que Florentine a cédé plutôt qu’au petit jeune homme sans moyens qu’il est en réalité et qu’elle n’a pas vu derrière ses artifices. Jean Lévesque on le retrouve partout chez une foule de jeunes gens de tous les milieux et de tous les pays, dans cette faconde et cette soif de briller, de paraître ce qu’ils ne sont pas, d’épater pour tout dire. Et Azarius, à l’irresponsabilité maladive, pilier de bistrot, la tête pleine de plans et de projets mirifiques et dont l’intime sincérité est la pire des entraves à l’amélioration. Tout notre milieu populaire est là dans ces types sur lesquels la romancière projette une lumière tantôt vive, tantôt diffuse pour en faire ressortir toutes les aspérités, tous les angles, avec un talent qui ne trompe pas. Gabrielle Roy est certainement l’un de nos grands romanciers.

Dans « Au milieu, la Montagne » Roger Viau campe, lui aussi, mais dans un éclairage différent, la petite fille du peuple à la poursuite du bonheur. Le milieu reste le même, cependant, et tout autant que Madame Roy, Viau est fasciné par la famille nombreuse de la grande ville. Il montre combien déjà, à cette époque où sa situation n’offrait pas les aspects douloureux qu’elle présente aujourd’hui écrasée qu’elle est sous un impôt qui la mine tranquillement, son sort n’avait rien d’enviable. Et l’on se demande dans quelle mesure le prolétaire peut réellement s’épanouir dans notre société capitaliste que l’absence de cœur rend inhumaine, comment il lui est possible de vivre une vie qui soit autre chose qu’une continuelle servitude, une vie à laquelle l’esprit peut avoir sa part.

L’analogie entre la famille Lacasse et la famille Malo ne vient pas d’une imitation de Gabrielle Roy par Viau, mais de ce que l’un et l’autre furent frappés par un problème identique ; l’un et l’autre, même si le portrait de Rose-Anna Lacasse est plus pathétique que celui d’Aurélie Malo, ont réussi à mettre en évidence le dévouement inaltérable des femmes du peuple pour leur nichée, l’espèce de miracle qu’elles réalisent pour l’élever en dépit de tout ; il faut vraiment que notre peuple ait le catholicisme chevillé à l’âme, qu’il en ait été imprégné jusqu’à la moelle, jusqu’au tréfonds de l’être pour ne pas sombrer dans le désespoir et accepter sans murmures la soumission à l’autorité que prêche un État vorace qui, à chaque génération, lui demande, pour ses guerres, les fils qu’il a élevés malgré lui, malgré ses impôts de toutes sortes pris jusque sur le pain quotidien des familles nombreuses.[2]

Si Jacqueline Malo est du même milieu que Florentine Lacasse, elle est toutefois de trempe différente ; elle veut sortir de son milieu ; elle éprouve un désir ardent de liberté et déjà à l’école, elle accepte mal d’entrer dans le moule où veulent la couler les religieuses. Elle sent, plus qu’elle ne le comprend, que c’est par le travail qu’elle s’élèvera : elle se jette dans l’étude presque avec frénésie ; elle soigne son langage, elle s’affine et ne tarde pas à trancher sur les siens. Mais il lui faudra une première fois lâcher prise et entreprendre de gagner sa vie pour aider sa famille (elle sera la seule, pendant un certain temps, à soutenir la maison) ; mais son désir de travail est aussi une volonté de s’affirmer. Son père, sa mère, tous éprouvent, à un moment donné, l’impression confuse qu’elle leur est nettement supérieure ; mais personne ne soupçonne l’orage qui éclatera sans que rien n’ait pu le faire prévoir : c’est ici qu’entre en scène la bourgeoisie, celle que la Montagne, coupant la ville en deux, sépare du peuple.

Viau a-t-il voulu nous rendre ses bourgeois antipathiques ? Si oui, il a parfaitement réussi. Seul le père Sergent, légèrement cynique, fait exception. Gilbert, sa mère, sa mère surtout, sont criants d’égoïsme. Gilbert aime Jacqueline dont la personnalité l’a conquis ; il a découvert en elle un être en friche, mais d’une extrême richesse, qu’il s’applique à cultiver. Cependant, c’est un homme faible et falot qui ne parviendra pas à se soustraire à l’emprise de son milieu. On sent dès sa rencontre avec la jeune fille le malentendu latent qui va toujours exister entre eux, malentendu inhérent à la différence de classes. Il n’y a pas d’autre issue que celle où nous conduit Viau : toute autre eut été conventionnelle et artificielle. Dans ce Canada qui se veut égalitaire, la bourgeoisie est une caste dans toute l’acception du terme : les fils de bourgeois ne peuvent épouser les filles de prolétaires, pas plus que dans la vieille Europe ; ce n’est pas une loi écrite : c’est pis que cela, c’est un préjugé. La Montagne à Montréal est plus qu’une masse, plus qu’un rempart matériel, c’est bien le symbole qu’a voulu nous montrer Roger Viau.

Ringuet aussi, dans « Le Poids du jour », nous transporte en pleine bourgeoisie : mais son bourgeois toutefois en est un de fraîche date : son père est un ouvrier ; sa mère, par réaction contre un mari brutal et ivrogne, a cherché, dès sa plus tendre enfance, à l’affiner, aussi ne tarde-t-il pas à se sentir dépaysé parmi ses camarades d’école. Ce roman n’est pourtant pas le meilleur de Ringuet ; son grand roman demeure toujours « Trente arpents ». Il n’y a même pas, dans « Le Poids du jour », le climat ou l’ambiance qui fait l’unité d’une oeuvre. Ce roman aurait gagné à se terminer avec la deuxième partie ; il est superflu, pour conclure, d’installer tout le monde, de caser tous les personnages : bien au contraire ! Et l’on s’étonne qu’un romancier comme Ringuet se soit plu à terminer « Le Poids du jour » à la manière d’un roman feuilleton. Ce n’est pas que la vie de Michel, qui deviendra Robert Garneau, ne nous intéresse pas, que nous ne soyons pas en présence d’une personnalité attachante, surtout Michel, car Robert est un tout autre personnage. Il y a une coupure nette entre l’enfant et l’homme, une coupure tellement nette qu’on se l’explique mal si l’on s’en tient aux normes ordinaires de la psychologie. Mais Ringuet est médecin et ses connaissances en la matière lui fournissent peut-être l’explication de cette attitude outrée de Michel quand il découvre le secret de sa naissance. On admet difficilement, en effet, qu’un homme, apprenant que son père n’est pas celui dont il porte le nom, adopte et surtout se maintienne sans défaillance dans la disposition d’esprit qui sera désormais la sienne. Qu’il change de prénom, on peut l’accepter ; mais on ne comprend pas sa cruauté d’esprit et de cœur envers son père naturel : c’est à peine s’il sourcille quand on lui annonce la mort misérable du pauvre hère qu’est devenu ce père dont la fortune fut jadis à l’origine de la sienne.

Les peintures et les croquis de la bourgeoisie qui nouent la trame manquent trop souvent de vie et de naturel ; on voudrait plus de chaleur, précisément cette chaleur que donne la vie. Ringuet a sans doute voulu faire de Garneau un homme capable de dominer la partie sentimentale de son individu (son comportement envers sa secrétaire est typique à cet égard), un être froid pour qui l’amour est une fonction physique comme le boire et le manger. C’est sans réaction visible qu’il se laissera enlever sa maîtresse par un camarade d’enfance qui, lui aussi, a réussi dans la vie. La seule fois où il semble en proie à quelque émotion, c’est lorsqu’il apprend la mort d’une femme, rencontrée dans un train et avec laquelle il a tenté, sans succès d’ailleurs, d’amorcer une aventure. Cette nouvelle fera battre son cœur un peu plus vite ; mais il refoulera cette émotion dans laquelle il voit une faiblesse de sa part. Il souffre aussi de la perte de sa femme, mais cette souffrance vient plutôt du bouleversement qu’elle apporte dans ses habitudes et son mode de vie.

Et ses enfants ? Il aime sa fille, héritière du penchant artistique qu’il a lui-même arraché brutalement de sa vie ; le souvenir qu’il en garde contribue probablement à développer la grande compréhension qu’il montre à son égard : il ne cherchera pas, par exemple, à contrecarrer ses amours et il la laissera prendre la voie qu’elle a choisie. Quant à son fils, qui est sa grande déception, il oubliera les désillusions qu’il lui cause lorsqu’il constatera qu’il n’est pas devenu le raté complet qu’il annonçait.

On peut établir un parallèle entre l’exil aux États-Unis du fils Garneau et celui du fils Moisan de « Trente Arpents » ; ce sera pour souligner l’attirance des Canadiens vers le Sud, le mirage américain qui exerça sur eux une telle emprise ; cette emprise fut provoquée par le complexe d’infériorité en matière économique, né du manque de vision dans l’orientation donnée aux générations montantes ; ce fut là, la cause première du désemparement devant la vie qui affola tant de jeunes Canadiens français. Ce désemparement, atténué aujourd’hui, n’en est pas moins à l’origine du grand mouvement migrateur d’il y a cent ans et aussi de leur retard dans le commerce et l’industrie. Si dans « Le Poids du Jour », Ringuet prouve qu’un Canadien français peut lui aussi « arriver » quand il est audacieux, il nous laisse quand même l’amertume de constater que l’effort, trop souvent, se confine à une génération ; et dans cette veine, le romancier a réussi un très beau tableau social de la fin de la première moitié du xxe siècle, témoin de l’accession des Canadiens français aux affaires. Mais cette accession n’est pas encore l’ascension vers les cimes : aucun d’eux n’approche ces géants qui ont illustré la fin du xixe siècle aux États-Unis et dont la persévérance et l’endurance dans la lutte ont réussi à édifier de véritables dynasties assises sur des fortunes que rien ne peut plus jeter par terre et dont la puissance économique, mise au service du pays, a fait de la République étoilée le pays le plus puissant du monde. Garneau n’a su ni garder sa fortune ni garder son fils : c’est une faillite, faillite qui est hélas l’image de ce qui se produit si souvent dans le monde canadien-français. Ringuet, en la matière, s’est montré profondément réaliste.

Le Canadien français préfère encore la politique aux affaires. Charlotte Savary nous le montre à l’aise dans cette ambiance trouble. « Isabelle de Fréneuse », cependant, va peut-être un peu loin. Cette politique, qui est le personnage central de son roman bien plus qu’Isabelle elle-même, elle ne lui a pas donné belle figure. Partant du principe qu’aucune différence idéologique majeure ne sépare nos partis, qui, tous deux, émargent aux mêmes sources de revenus, Mlle Savary flagelle nos politiciens. Pour elle, le cynisme le plus complet a remplacé chez eux les convictions. Cependant, beaucoup de ses personnages manquent de consistance ; si elle s’avère bonne conteuse, elle ne paraît pas encore posséder à plein son métier. Le seul personnage qui ait quelque ampleur, c’est Catherine de Fréneuse, la sœur d’Isabelle : c’est une aristocrate qui s’accroche à l’héritage moral, qu’à défaut d’autre, lui a laissé sa famille de petite noblesse. C’est la grande dame dans le sens le plus complet du mot, qui ne se paye pas de formules et connaît les hommes, avec lesquels elle joue un peu comme chat avec souris ; elle s’applique à dénouer les intrigues tressées dans le monde où vit Isabelle et veille avec sollicitude sur sa sœur, plutôt faible devant la vie. Charlotte Savary a réussi cependant quelques-unes de ses silhouettes, sur lesquelles on serait tenté de mettre des noms ; mais il ne s’agit pas d’un roman à clé ; il faut le prendre comme une étude de mœurs qui, malgré ses outrances, nous fait pénétrer dans un monde qu’aucun de nos romanciers n’avait encore abordé. Le tout est de savoir faire la part des choses.

Le sort de notre bourgeoisie inquiète sérieusement Charlotte Savary. Dans « La Lumière fut » c’est aux préjugés bourgeois qu’elle s’attaque, ces mêmes préjugés que signale Viau dans « Au milieu, la Montagne ». Elle accuse ici un métier déjà plus sûr ; on ne la chicanera pas trop au sujet de la lettre de Marie-Ange Lanthier qui jure par l’invraisemblance du style et des termes ; cette lettre n’est pas celle d’une prostituée accusée du meurtre de son amant, mais bien une lettre de petite bourgeoise sortie de l’une de nos bonnes maisons ; on comprend mal qu’elle ait pu commettre une telle invraisemblance. Elle manque d’ailleurs d’un certain sens des proportions ; elle n’a pas la main heureuse, par exemple, avec ses personnages de gros plan : elle les éclaire mal ; elle ne nous montre pas le trait qui pourrait les situer comme nous l’est, par exemple, le Survenant ou le père Didace de Germaine Guèvremont ou encore Florentine Lacasse de « Bonheur d’occasion ». Il faut chercher : les matériaux sont épars ; elle nous présente un peu trop ses portraits sous forme de rebus. Comme dans « Isabelle de Fréneuse », ce sont encore une fois les personnages de second plan qui sont les mieux réussis dans « Et la lumière fut » : Madame Levasseur, l’abbé Odet et la lointaine Irène Iraslew ont plus de corps que ses chefs de file et sont plus attachants, plus humains aussi ; on les sent vivre davantage, alors que dans les autres, l’auteur n’a pas su mettre la dose d’humanité qui aurait réussi à en faire des êtres réels et vivants. C’est un défaut d’éclairage qui en est un d’importance.

On peut faire un reproche sensiblement analogue à une autre Québécoise, Simone Buissière, qui avait en main la substance d’un grand, d’un très grand roman, mais qui a tout gâté par un souci de débutant de régler le sort de tous ses personnages y compris la punition des mauvais, de tous ceux qui ont voulu troubler l’ordre social, afin que la justice divine soit satisfaite dès ce bas monde. C’est une aberration, un défaut d’optique, une ignorance complète des contingences et conjonctures humaines que d’asseoir un roman sur de telles données irréelles. Il est faux que le vice soit toujours puni et la vertu récompensée sur la terre ; c’est même plutôt l’inverse qui se produit le plus souvent. Dieu a la vie éternelle pour manifester Sa justice. Les écrivains catholiques, véritablement imbus et pénétrés d’une saine doctrine, le savent et ne s’embarrassent pas de ces considérations puritaines qui emprisonnent notre catholicisme dans un conventionalisme qui en masque le visage auguste. Madame Buissière est victime du concept négatif du christianisme tel qu’il est enseigné dans trop de nos couvents et collèges. Que n’a-t-elle lu les romans de Graham Greene, les romans de Mauriac et aussi ceux de Barbey d’Aurevilly, le grand écrivain catholique du xixe siècle ; la lecture de « Les Diaboliques » notamment est à conseiller à nos romanciers en mal de prédication. Ces romanciers transposent dans leurs romans la vie comme elle se présente, avec ses brutalités, ses non-sens, ses injustices tout en y maintenant la présence de Dieu, sans se croire, pour cela, obligés de s’ériger en redresseurs de torts. Ce souci moralisant, cette soumission au conformisme ont empêché Madame Buissière, qui révèle déjà un talent certain, de faire de « L’Héritier » un grand roman.

C’est un Thériault nouvelle manière que l’on retrouve dans « Les Vendeurs du Temple », un Thériault qui a changé sa méthode en abandonnant sa forme première d’expression ; mais il n’en a pas, pour cela, amélioré son écriture qui laisse encore trop à désirer. Thériault est un indiscipliné qui donne l’impression de ne pas vouloir se soumettre à certaines règles qu’il feint de considérer comme un obstacle à l’épanouissement de son art. Thériault possède son métier : il a, avec « La Fille laide » et « Le dompteur d’ours », apporté quelque chose de neuf, quelque chose qui rompait avec une tradition trop rigide. Certains ont pu s’étonner qu’il ait modifié son genre dans « Les Vendeurs du Temple » ; peut-être cet original a-t-il voulu tout simplement faire la nique à la critique en lui montrant qu’il pouvait jouer sur plusieurs claviers. Quoi qu’il en soit, il entre cette fois de plain-pied dans le roman comique ; il a réalisé une grosse farce à la « Marie Calumet », mais avec plus d’ampleur peut-être. Nous n’avons tout de même pas trop de littérature comique pour que l’on puisse s’offusquer de la tentative de Thériault. Formule facile, affirmera-t-on ! Mais cette facilité, elle n’a jusqu’ici attiré que bien peu d’écrivains canadiens. On aurait peut-être mieux aimé la satire qui, si elle ne suscite pas le rire franc et gras, distille le sourire, la satire fine et aiguisée à laquelle un seul de nos romanciers, Pierre Baillargeon, a touché dans « Autour d’un gros bonhomme », œuvre inédite que n’ont lu, jusqu’ici, que les membres du jury du « Cercle du Livre de France ». Mais Thériault a préféré le roman drolatique et, si l’on se contente de la formule, on conviendra que, malgré tout, il a réussi à créer ou, du moins, à rajeunir un genre dont on n’a vraiment pas abusé. Mais on sent, sous ces atours comiques, sous cette caricature aux traits durs de tout un village canadien-français si semblable, par certains côtés, à tant de villages français (on évoque « Clochemerle »), que le romancier veut toucher un aspect social qui n’est pas seulement le fruit de son imagination.

Pour Thériault, il y a quelque chose de pourri au pays catholique de Québec, pourriture camouflée sous un vernis présentant déjà plus d’une craquelure. Sous ses traits, parfois trop gras si l’on veut, on reconnaît quand même plus d’un personnage ; plusieurs de ses types de villageois ressortent avec beaucoup de véracité et de force ; certaines attitudes de son évêque, dont on n’entrevoit pourtant que la silhouette, traduisent, même avec sa part d’exagération, une disposition d’esprit qui se retrouve à plusieurs échelons de notre hiérarchie ecclésiastique : son curé Bossé a l’âme candide de nos curés de village, à la foi aveugle du charbonnier ; il n’a peut-être que de vagues ressemblances avec le curé de campagne de Bernanos, mais Thériault réussit quand même à nous le faire évoquer dans les dernières pages du roman, empreintes d’une émotion contenue. Le romancier paraît d’ailleurs vouloir nous réconcilier avec ses personnages qui, après tout, ne sont pas de si mauvais bougres. Ils subissent, plutôt qu’ils n’en sont les complices, une situation dont la plupart d’entre eux veulent profiter, puisqu’ils sont impuissants à la corriger. L’auteur est tourmenté par l’organisation de notre société qu’il trouve enserrée dans de trop rigides cadres, prisonnière d’un conformisme à la fois politique et religieux, d’où les grands élans sont bannis ou demeurent des thèmes faciles de discours pour l’abrutissement des collectivités. Comme Charlotte Savary, dans « Isabelle de Fréncuse », il brosse un tableau violent de nos mœurs politiques, auxquelles il ne veut reconnaître aucune grandeur, encore moins de noblesse ; ce n’est qu’en passant, cependant, qu’il y touche, à travers une hiérarchie religieuse dans laquelle il se refuse à voir le véritable reflet du christianisme, de la doctrine du Maître qui traçait, jadis, une si nette démarcation entre Dieu et César, vouant les riches à la Géhenne et chassant les vendeurs du Temple. Cette démarcation est devenue quelque chose de flou ; les deux domaines se sont comme inter-pénétrés sous l’effet d’un phénomène d’osmose au point que l’on ne sait plus où commence le pouvoir de l’un, où finit celui de l’autre : notre religion fait de la politique et nos politiciens se mettent à la remorque de la religion, font jouer l’influence religieuse, brandissant eux-mêmes les encycliques et les lettres pastorales. C’est cet aspect de notre société que Thériault a voulu décrire à travers son gros rire, préférant à toute autre disposition d’esprit, celle de Figaro se pressant de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. Honni soit qui mal y pense !

Roger Lemelin aussi s’amuse. C’est, tout comme Gabrielle Roy, le peuple des faubourgs qui retient son attention. Il ne cherche pas tant à tracer des portraits individuels qu’à brosser des fresques, bien que plusieurs de ses types, pris chacun à part, soient parfaitement réussis et criants de vérité. On les reconnaît eux aussi sous la caricature : car Lemelin est un caricaturiste émérite, en quelque sorte le La Palme de nos lettres. On a toujours l’impression qu’il ne peut résister au plaisir de décocher ses traits quelles qu’en puissent être les conséquences. D’ailleurs, on aime Lemelin ou on ne l’aime pas : il n’y a pas de milieu. Il passe pour l’enfant terrible de nos lettres et il l’est en effet : il est gouailleur, pince-sans-rire, spirituel, ironique, un tantinet gavroche, un peu comme le sont ses personnages. On le reconnaît en eux ; il est de ces gamins de faubourgs qu’il connaît et dont il rend si bien la psychologie. S’il lance parfois des traits acérés, ils ne sont jamais empoisonnés, si ce n’est pour ceux qu’il dirige contre la bêtise. Leur morsure ne peut faire de mal qu’à ceux-là qui ne possèdent aucun sens du ridicule.

Lemelin s’amuse, ai-je dit. Il s’amuse et nous amuse sans cesser d’être un romancier en profondeur. Sa gouaillerie prend parfois des accents dramatiques : dans « Au pied de la pente douce », dans « Les Plouffe » ou dans « Pierre le Magnifique », il examine quelques aspects de notre vie sociale, politique, religieuse et nationale avec un esprit railleur qui nous en fait peut-être saisir davantage les côtés déroutants, sinon tragiques. Cette ironie, même sous sa forme la plus mordante, n’est peut-être chez lui qu’un mode d’expression de sa tendresse pour ce peuple qui est le sien, au sein duquel il vit, dont il partage les joies et les peines, mais dont certaines attitudes grotesques, odieusement entretenues par certains de ses maîtres et seigneurs, l’atteignent au plus profond de son être.

Malgré la différence d’atmosphère entre ses deux premiers romans et son dernier, « Pierre le Magnifique », Lemelin demeure fidèle à lui-même tout en prenant du métier. Mais il faut s’entendre quand on parle d’une prise de métier ; car, dès son premier roman, Lemelin s’était déjà affirmé un conteur charmant, un écrivain plein de saillies ; malgré ses défauts réels ou imaginaires, il a une incontestable qualité d’écrivain. Il se laissera peut-être aller parfois à négliger la forme et il pourra arriver que sa langue n’ait pas toujours le fini ou le ciselé que l’on serait en droit d’attendre d’un romancier qui se veut un écrivain de premier plan. Mais tout le monde ne peut atteindre à la pureté de style et de langue d’un Pierre Baillargeon ; si on reproche à Lemelin un certain laisser-aller, qu’il s’efforce pourtant de combattre dans « Pierre le Magnifique », cela ne doit pas nous empêcher de reconnaître en lui l’un de nos romanciers les plus typiques. « Au pied de la pente douce » et « Les Plouffe » déroulent devant nous une série de tableaux inégalés, jusqu’ici, du faubourg québécois ; dans « Pierre le Magnifique » les décors sont les mêmes, mais cette fois Lemelin risque une incursion dans la bourgeoisie de la capitale. Il ne prétend sans doute pas l’enfermer dans la caricature des bourgeois qu’il agite sous le nom des Letellier, mais on en reconnaît pourtant l’un des spécimens.

On a accusé Lemelin d’écrire des romans à clé ; sans doute discerne-t-on des silhouettes qu’un peu d’efforts nous ferait reconnaître ; mais, en général, ses personnages se retrouvent partout dans notre société, à tous les degrés de l’échelle sociale. Il a surtout dépeint les petits et les humbles, le milieu dans lequel ils se meuvent. Les ouvriers de Lemelin, ses mères de famille, ses gamins des rues, ses curés ou vicaires sont vivants, pittoresques et, surtout, sympathiques. Le sont moins, notamment dans « Pierre le Magnifique », ses bourgeois arrivés et arrivistes, détenteurs du pouvoir politique et imperméables à toute idée neuve. Ce n’est donc pas seulement sur ses personnages que l’on peut écrire un nom ; par-dessus eux, en effet, c’est surtout le procès d’un état de choses que fait Lemelin. Le séminariste Pierre qui sent sa vocation chanceler sous les charmes d’une femme est-il une exception ? L’exception ne se trouve-t-elle pas plutôt dans l’attitude de ce jeune homme, à la vocation éclose dans la serre-chaude du séminaire, qui ose secouer la torpeur qui risquait de l’endormir et qui veut que sa vocation soit autre chose qu’un vague sentimentalisme religieux ? Combien, comme Pierre Boisjoly, ont le courage de regarder la situation en face et de tenter l’épreuve suprême qui les éclairera sur l’appel de Dieu.

Les trois romans de Lemelin se tiennent ; il y a entre eux plus que le lien matériel de Denis Boucher, dont l’évolution est bien celle que faisait prévoir le gamin de la pente douce ; il y a là, les matériaux d’une fresque solide du peuple canadien-français des faubourgs avec ses faiblesses, ses déceptions, mais aussi ses enthousiasmes et ses élans de grandeur ; une fresque dans laquelle on sent que Lemelin s’efforce de mettre en relief l’aspect humain d’un peuple qui en est encore au stade du refoulement, qui possède en lui des ressorts tout prêts à se détendre, mais qu’on maintient resserrés par d’artificiels moyens. L’absence de Lemelin serait un vide d’importance dans le roman canadien-français.

Où situer Jean-Jules Richard ? Ce romancier qui a révélé une puissance peu commune dans son premier livre, « Neuf Jours de haine », a publié, depuis, un recueil de nouvelles, « Ville Rouge », dans lequel son originalité et son refus d’accepter les formules toutes faites demeurent ses qualités premières. Il a soumis, en 1952, au concours du « Cercle du Livre de France » un deuxième roman qui a effarouché certains membres du jury ; avec sa brutalité coutumière, Richard y étale les dessous de la pègre montréalaise à laquelle personne n’avait encore songé comme sujet de roman. Cette œuvre, malgré bien des défauts, possède une puissance d’évocation qui nous fait penser que Richard, s’il veut soigner sa langue et affiner sa forme, ne tardera pas à figurer au tout premier plan de nos romanciers, en dépit d’une critique qui persiste à l’ignorer. Richard n’est pas un romancier de salon.

« Neuf Jours de haine » se classe d’emblée au rang des grands romans : ce récit de guerre, acerbe, dur, âpre, supporte la comparaison avec tout ce qui s’est écrit dans le genre, y compris « À l’Ouest rien de nouveau » et « Les Croix de Bois », qui valut le Goncourt à Dorgelès. « Neuf Jours de haine » est écrit au rythme saccadé de la mitrailleuse dont il évoque le bruit et le débit infernal ; dès les premières pages, on entre dans l’action avec les chars d’assaut, broyeurs d’êtres et de choses, avec aussi, dans les oreilles, le crépitement des lance-flammes, à la vision apocalyptique, et les cris d’agonie d’hommes auxquels il reste à peine l’apparence humaine. Le lecteur est en quelque sorte happé et entraîné par le vertige de la guerre qu’avec sa magistrale ampleur évoque le romancier ; c’est la guerre dans toute sa plénitude, que l’on vit avec Richard qui dresse devant nos yeux son film horrible ; on a l’impression d’y prendre part, tout comme si l’on assistait à une séance de cinéma en relief ; il nous saisit dès le débarquement, sur la plage normande, jusqu’à la poussée victorieuse à travers une voie dont le sang sert de lien au ciment qui la pave ; on en subit en même temps la loi implacable qui fait grief aux hommes de redevenir normaux dans les entr’actes de folie hallucinante à laquelle ils doivent d’être des héros.

Richard transporte chez nous une formule nouvelle du roman où le style lui-même est lié à la trame : phrases hachées, coupées, qui heurtent, mais dont le but est précisément de heurter, comme heurte la guerre. Ce romancier évoque par moments le ton d’un Dos Passos et aussi du Sartre des « Chemins de la Liberté » par sa puissance de narration, la manière dont il parvient à insuffler à son récit toute la gamme des sentiments qu’ont éprouvés ses hommes de guerre. Il y a, par exemple, quelque chose de grandiosement tragique dans la scène où son héros voit, les uns après les autres, tomber sous les balles nazies, ses frères d’armes faits prisonniers en même temps que lui ; il nous met dans la peau de ce soldat assistant impuissant au massacre de ses compagnons ; en quelques phrases, Richard déroule tous les états d’âme successifs du rescapé : la vision de cauchemar qui s’imprime en lui, mêlée à sa haine farouche, mais stérile, pour les barbares coupables de ce crime de guerre, sa rage intérieure, sa révolte intime et, aussi, à peine perceptible mais quand même présente, une sensation de joie émanant du subconscient, la joie animale de se sentir en vie malgré tout.

En même temps que romancier d’action, Richard fait donc preuve d’un sens psychologique profond. Ses soldats ne sont ni des mannequins, ni des pions : ce sont des êtres de chair et de sang, à l’âme vivante et sensible, des êtres humains qui veulent demeurer des hommes dans cet univers aux dimensions qui semblent leur échapper. « Neuf Jours de haine » n’est pas seulement un plaidoyer contre la guerre : c’est un document, un témoignage dressé contre la monstrueuse folie d’hommes qui poussent d’autres hommes dans cet enfer. Richard est un grand romancier, un romancier à l’échelle universelle.

Des romans de mœurs nous en avons vraisemblablement d’autres ; je pense, cependant, en avoir extrait les œuvres capitales, celles qui sont susceptibles d’en donner l’idée la plus exacte possible. Certains me reprocheront sans doute d’avoir été incomplet. René Chicoine pourrait s’étonner de ne pas voir davantage souligné « Circuit 29 », roman intéressant, bien écrit, aux péripéties multiples, aux caractères bien trempés ; Geneviève de la Tour-Fondue s’attendait peut-être à une étude très fouillée de « Monsieur Bigras », roman de la bourgeoisie outremontaise. Il y a aussi Edgar Morin, dont « Puce » est plus qu’une œuvre banale, avec son atmosphère poussiéreuse et terne des bureaux administratifs ; Alphonse Loiselle qui, depuis « Trois femmes », n’a plus touché au roman, se consacrant entièrement à son épuisant métier de journaliste ; Ernest Pallascio-Morin, beaucoup plus scripteur radiophonique qu’écrivain ou romancier ; Jovette Bernier, poétesse avant tout, mais que son beau roman « La chair décevante » situe en bonne place parmi nos romancières ; Gustave Proulx, Aérienne Maillet et la légion de ceux chez qui les bonnes intentions tiennent lieu de talent. Mais il fallait établir un choix, une hiérarchie, me limiter, en un mot, aux écrivains dont l’œuvre s’impose déjà ou est en voie de s’imposer dans les lettres françaises au Canada.

  1. Publié simultanément par Flammarion, à Paris, et Beauchemin, à Montréal, en février 1954.
  2. En l’an de grâce 1954, l’État canadien estime à $222. par année ($150. d’exemption d’impôt et $72. d’allocations familiales qu’il récupère d’ailleurs par le truchement du même impôt) le coût annuel d’entretien d’un enfant. On se demande quel peuple de rachitiques serait le peuple canadien si on acceptait cet estimé. N’y a-t-il pas là un net encouragement au malthusianisme et au contrôle des naissances ? Serait-ce trop demander aux ministres responsables de cet état de choses de réfléchir et de méditer ce qu’écrivait M. Houdin dans sa défense des prêtres-ouvriers, suspects aux bien rentés : « C’est pour les gens bien logés, bien habillés et bien argentés que la société contemporaine se présente comme un mécanisme harmonieux à l’intérieur duquel les classes sociales peuvent idéalement et facilement collaborer. Lorsqu’on vit définitivement avec les pauvres et avec les humiliés, lorsque l’on passe, je ne dis pas de l’autre côté de la barricade, mais simplement de l’autre côté de la barrière, lorsqu’on connaît définitivement la faim, le froid et l’incertitude du logement, lorsqu’on subit l’injustice, la perspective change aussitôt ». Quand un ministre boit un verre de whisky qu’il ne perde donc pas de vue qu’un « 40 onces » équivaut presque au montant de l’allocation familiale mensuelle versée pour deux enfants. Ou qu’il lise simplement les romans si humains de Gabrielle Roy et de Roger Viau.