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Le royaume du Cambodge et le protectorat français

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Le royaume du Cambodge et le protectorat français
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 79 (p. 852-879).


LE
ROYAUME DU CAMBODGE
ET LE
PROTECTORAT FRANÇAIS



S’il est facile aux théoriciens d’attaquer le système colonial en mettant ce qu’il rapporte en regard de ce qu’il coûte, les hommes appelés à diriger une grande nation, à quelque école économique qu’ils appartiennent, sont conduits par une pression irrésistible à commettre ces prodigalités généreuses qui honorent la jeunesse des peuples et profitent à leur maturité. La Grèce avait colonisé l’Asie-Mineure, la Sicile et l’Italie ; Rome s’était assimilé le monde par les mœurs comme par les armes, et l’Angleterre ne serait aujourd’hui qu’une nation du troisième ordre, si l’intrépide race anglo-saxonne, qui couvre les deux continens, avait appliqué la récente et peu sérieuse théorie de l’isolement. La doctrine du chacun chez soi et du chacun pour soi est radicalement contraire au génie de la France, dont l’expansion est la loi. Si nombreux qu’aient été ses mécomptes en matière coloniale, sa foi a heureusement survécu à ses déceptions. C’est au bruit d’applaudissemens unanimes que le gouvernement français nous a ouvert par une victoire les portes du Céleste-Empire, et c’est en comptant avec raison sur l’approbation de tous les esprits politiques qu’il a planté le drapeau national entre l’Inde et le Japon à l’embouchure de l’un des plus grands cours d’eau de la Haute-Asie. Le Français qui arrive d’Europe après avoir vu Perim et Malacca, touché à Aden, à Pointe de Galles, à Singapore, contemple avec une joie indicible le drapeau qui flotte au sommet du cap Saint-Jacques, abritant plus de 3 millions d’hommes, sujets ou protégés de la France, dont nous avons su respecter les droits, les mœurs et les intérêts en élargissant tous leurs horizons.

Je ne me propose ni d’exposer ici la situation de la Cochinchine française, ni d’en indiquer l’avenir tel qu’il apparaît à quiconque a connu et la fécondité de cette terre et les heureuses aptitudes de la race intelligente qui l’habite. C’est une œuvre déjà accomplie dans la Revue[1] ; mais nos possessions ont une annexe, le Cambodge, dont l’importance est beaucoup moins comprise. L’éclatant succès de l’amiral Rigault de Genouilly à Touranne, l’heureuse inspiration qui le conduisit à Saigon, la victoire décisive remportée à Kihoa par l’amiral Charner, tous ces faits sont désormais consignés dans nos fastes militaires, et n’en constituent pas les pages les moins glorieuses ; mais on ignore généralement comment nous avons acquis le Cambodge, ce complément nécessaire d’un territoire dont il pouvait seul assurer la sécurité. J’essaierai de le dire. Ce pays a été d’ailleurs le point de départ de la commission chargée d’explorer jusqu’à ses sources le fleuve immense qui le féconde ; on ne s’étonnera donc pas si admis à y séjourner avant le commencement de ce long voyage, je lui consacre une étude particulière.


I

Les six provinces qui composent aujourd’hui notre colonie de Cochinchine faisaient autrefois partie du royaume du Cambodge. Il n’y a pas encore deux cents ans que l’empereur d’Annam, inquiet du caractère turbulent d’un grand nombre de Chinois qui fuyaient leur pays pour ne pas se soumettre aux Tsing, victorieux de la dynastie des Ming, leur assigna fort habilement au midi de ses états des terres qui ne lui appartenaient pas. Ils s’y établirent, et chassèrent les habitans. Plus tard, le gouvernement annamite ordonna de « lever et de réunir des gens du peuple, surtout parmi les vagabonds, depuis la province de Quang-Binh, au-dessus de Hué, jusqu’au Binthuan, et de les transporter comme colons dans ces nouvelles provinces[2]. » Ces vagabonds ont fait souche d’honnêtes gens ; ils se sont multipliés en moins de deux siècles sous l’influence de la législation chinoise, qui consacre et sauvegarde le principe civilisateur par excellence, le principe de la propriété, et ils ont formé la population de 3 millions d’âmes qui nous paie aujourd’hui près de 8 millions d’impôts. Les Cambodgiens, refoulés vers l’ouest, ne forment plus en Basse-Cochinchine qu’une partie minime de la population. Pour étudier leur civilisation, si différente de celle qui fleurit en Annam, il faut donc aller les visiter chez eux. Je m’y suis déterminé, afin de mettre à profit le temps dont je pouvais disposer avant le départ de la commission préparée par le gouverneur de la Cochinchine et chargée d’explorer le bassin du Mékong.

Je quittai Saigon au commencement de l’année 1866 sur une de ces petites canonnières si bien appropriées à la police des arroyos. A bord, près d’un missionnaire à longue barbe et de quelques officiers français, des Cambodgiens formaient un groupe à part, et causaient en fumant leur cigarette. C’étaient des parens du roi Norodom retournant chez eux après avoir assisté à l’exposition industrielle et agricole qui avait inauguré en Cochinchine l’ère des fêtes de la paix. Ils avaient l’esprit tout rempli du spectacle auquel ils venaient d’assister. Ce qu’ils avaient le plus de peine à comprendre, c’est que nous pussions à la fois distribuer des récompenses et laisser aux exposans la libre disposition des objets qu’ils avaient apportés. Tant de magnanimité les confondait et leur faisait faire des retours sur eux-mêmes. Ces mandarins, puissans et riches en dépit de l’exiguïté de leurs appointemens, qui ne s’élèvent guère, pour les mieux rétribués, à plus de 1,000 francs par an, se paient tous de leurs propres mains sur la bête populaire, livrée presque sans défense à une impitoyable exploitation. Leurs exigences n’ont d’autre limite légale que celle de leur intérêt même, qu’une rapacité trop arbitraire mettrait bientôt en souffrance, puisqu’elle provoquerait l’émigration dans une province voisine. Le neveu du roi, bambin de huit ans, a des bracelets d’or aux jambes et aux bras. Son cou est orné d’un collier bigarré composé de plaques d’or réunies par une ficelle à des morceaux de verre mêlés de quelques pierres plus ou moins précieuses. Il ne porte de cheveux que sur la partie antérieure de la tête, du côté droit seulement. L’occiput est complètement rasé à l’exception de deux tresses. Son costume se compose, comme celui de tous les Cambodgiens, d’une veste courte et d’un langouti. Ce dernier vêtement est une sorte de jupon en étoffe de coton ou de soie qui entoure le bas du corps jusqu’aux genoux, et dont une extrémité, relevée entre les jambes, vient se fixer par derrière à la ceinture, les mollets restant nus. Cela rappelle assez les braies celtiques et le pantalon large des Grecs ou des Albanais. Cette tenue, plus virile que la longue robe des Annamites, est généralement adoptée par les Siamois et par les Laotiens.

Tout princes que sont mes compagnons de voyage, ce n’est pas sans quelque répugnance que je me vois contraint de m’étendre à côté d’eux, le soir venu, pour essayer de dormir. Après des siècles de luttes trop souvent sanglantes, les préjugés de caste et de classe ont à peu près, grâce à Dieu, disparu en France ; mais pour un Européen, si dégagé qu’il puisse se croire de préjugés, le contact avec les représentans d’une race jaune, noire ou cuivrée est toujours une épreuve. Ce n’est qu’après de longs efforts qu’on arrive, sinon à comprimer tout à fait ces mouvemens intérieurs, du moins à dominer ce qu’ils ont de trop impérieux. À ce moment, nous quittions le Donnaï pour entrer dans le Soirap. Nous étions tout près de la mer, qui envoyait jusqu’à nous ses parfums vivifians et ses eaux agitées. Le vent venait du côté de la France avec la mousson de sud-ouest, et je l’ai aspiré longtemps avant de m’enfoncer de nouveau dans les terres. Nous franchîmes rapidement les deux Vaïcos pour tomber dans l’arroyo de la Poste, canal creusé en partie par la nature, en partie par la main de l’homme, et qui relie le grand fleuve du Mékong à la rivière de Saïgon. Il court comme une rivière de parc anglais entre deux rives couvertes d’aréquiers, de palmiers et de mille arbres et plantes aux fleurs multicolores, au feuillage varié. Ce ne sont plus ces éternels et monotones palétuviers des autres arroyos de la Cochinchine, arbustes amphibies, industrieux au point de conquérir sur l’eau de vastes provinces par l’enchevêtrement de leurs racines envahissantes. Les barques qui nous croisent sont, suivant la coutume, couvertes de pavois. On pourrait croire que l’équipage s’occupe de sécher son linge, si l’équipage portait du linge, et si l’on ne voyait flotter à la place d’honneur les trois couleurs françaises.

L’arroyo de la Poste est célèbre en Cochinchine, où le riz pousse à merveille, mais où le pittoresque fait absolument défaut. Voici Mytho, chef-lieu d’une de nos trois anciennes provinces. Cette petite ville, située au confluent de l’arroyo de la Poste et du Mékong, prenait une certaine importance ; mais depuis l’annexion récente de Vinh-long, les Chinois l’ont un peu désertée, et son développement s’arrête. Au milieu des cases qui se pressent sur les quais, on remarque l’établissement des sœurs de la Sainte-Enfance, qui ne sauraient manquer d’attirer les enfans rien qu’en leur inspirant le désir d’être bien logés dès ce monde. La citadelle est une vaste enceinte construite par les Annamites, et dans laquelle se trouvent renfermées presque toutes les habitations des Européens résidant à Mytho. Celle du commandant de la marine est une ancienne case transportée là et remontée à grands frais à l’époque où l’enthousiasme des premiers organisateurs de la conquête les portait à tout admirer sans réserve et à tout imiter sans discernement chez nos nouveaux sujets, leurs institutions comme leur architecture.

En s’éloignant de Mytho, on découvre un paysage superbe. Rival des plus grands cours d’eau de l’Asie, le Mékong s’étend à perte de vue, et ses eaux se confondent dans le lointain avec les nuages auxquels un ardent soleil les réunit par un rideau de vapeurs transparentes. Ce n’est pas sans une émotion profonde que je me sens porté par les eaux du Mékong. Je dois bientôt remonter ce fleuve et concourir pour ma part à recueillir des notions certaines sur ses sources ; déjà je refoule son courant par la pensée, je suis brûlé par le soleil, et je serai peut-être un jour sur ses bords paralysé par le froid dans les montagnes du Thibet. Je n’ai jamais mieux compris l’idée de l’ancienne mythologie, qui donnait aux grands fleuves un dieu ou un génie pour père. A la vue du Mékong, l’image du Camoëns, qui composa sur ces rivages sa paraphrase du psaume Super flumina Babylonis, me traversa l’esprit ; je partageai les tristesses du grand exilé tempérées par ses espérances viriles, et je me sentis fortifié par ce souvenir subitement évoqué.

Le Mékong coule à cet endroit entre la province de Dinh-Tuong et les trois provinces que le traité de 1862 avait laissées aux Annamites. Il est couvert d’une multitude de barques dont un grand nombre porte le pavillon français. Toutes n’ont pas droit de l’arborer ; mais elles le hissent en fraude, parce qu’il couvre la marchandise. Les Annamites français sont en effet dispensés de payer des droits à la douane cambodgienne en vertu du traité du protectorat. Les eaux étaient très basses, et la navigation était difficile, même pour notre petite canonnière. J’arrivai enfin au lieu où le Mékong forme quatre bras, dont chacun a l’aspect d’un fleuve immense. C’est une position unique que nous dominons aujourd’hui par une concession de terrain habilement choisie sur la langue de terre qui sépare le grand fleuve descendant du Laos du bras qui conduit au lac. La ville de Pnom-Penh, où le roi venait de transporter sa capitale, s’annonce au loin par une grande pyramide construite sur un monticule, et qui fait espérer au voyageur qu’il va rencontrer une autre Bangkok reflétant dans un fleuve beaucoup plus beau que le Meïnam des monumens dont la bizarrerie n’exclut pas la grandeur. L’illusion dure peu : Pnom-Penh n’est qu’un amas de cases en planches et en bambous, la plupart élevées au-dessus du sol sur des poteaux autour desquels les chiens, les porcs et les poules vivent pêle-mêle dans une intimité qui entraîne pour les habitans des inconvéniens de plus d’une sorte. Une grande rue sinueuse traverse d’un bout à l’autre cette ville relativement populeuse et la plus considérable du Cambodge. Ce fut jadis une cité de 50,000 âmes. Les guerres d’invasion, dont sa position dans le voisinage d’Hatien la faisait particulièrement souffrir, avaient réduit à 5 ou 6,000 environ le nombre des habitans. Depuis notre protectorat, la population a presque triplé. Les indigènes s’y entassent les uns sur les autres. Il y en avait près d’une centaine logés dans les trois maisons affectées par le roi à la résidence de l’officier français qui représente auprès de lui le gouverneur de la Cochinchine. Le roi, depuis qu’il est notre protégé, s’efforce d’imiter la France, et il a signifié à un grand nombre de ses sujets l’ordre d’abandonner leurs maisons pour les reconstruire sur un plan uniforme. Il veut que sa capitale soit digne de lui ; c’est l’expropriation pour cause de caprice royal, sans qu’il soit, bien entendu, question d’indemnité. Norodom veut lui-même donner l’exemple, et il a fait marché avec un industriel français qui de sa vie ne fut architecte pour lui construire une villa en briques. Il n’y a pas à s’inquiéter des dépenses, ce sont les Cambodgiens qui paieront.

Je remis à un autre jour ma présentation au roi, et remontai le bras du lac jusqu’à Compon-Luon, gros village situé sur le rivage à 6 kilomètres environ de Houdon, la capitale qui venait d’être délaissée. Le résident français habitait là, ayant sa canonnière mouillée au pied de sa maison et assez près du roi pour le diriger et le surveiller. Au moment de mon arrivée, ce poste était confié à M. de Lagrée, capitaine de frégate. Secondant avec autant d’énergie que d’habileté les vues de l’amiral de La Grandière, il a planté et affermi le drapeau français au Cambodge ; c’est sous ses ordres que j’ai remonté le grand fleuve dont il avait en vain, pendant plusieurs années, essayé de sonder les mystères ; les renseignemens des indigènes demeuraient aussi obscurs que les flots troublés du Mékong, et, quand on lui offrit de déchirer de sa main tous les voiles, il accepta sans hésiter. J’ai séjourné chez lui en attendant que l’expédition fût complètement organisée, je lui dois sur le Cambodge, qu’il connaissait à fond, la plupart des détails que je vais extraire de mes notes de voyage. Sa maison était en bois, couverte de chaume ; mais il en avait été lui-même l’architecte, et pas un mandarin ne pouvait se vanter d’avoir un palais plus élégant, plus coquet et surtout mieux tenu. A côté et dans la même enceinte, une infirmerie, un corps de garde, un magasin et quelques dépendances complétaient cette résidence, annoncée de loin par un mât de pavillon où flottaient nos couleurs. La construction de ce petit établissement français sur un terrain consacré par la présence d’un magnifique banyan, l’arbre sacré dont l’ombre ne couvre d’ordinaire que les bonzeries, les pagodes et les tombeaux, avait marqué le terme de la lutte entre les deux influences rivales qui aspiraient à prévaloir au Cambodge. Il m’a paru qu’il ne serait pas sans intérêt de rappeler les principaux incidens de cette longue bataille que nous avons souvent failli perdre, mais dont nous sommes enfin sortis victorieux. Aussi bien, puisque nous sommes désormais définitivement établis dans ces parages, il importe de bien connaître et nos amis et ceux qui sont destinés à demeurer longtemps encore nos adversaires.

Lorsque, par le traité signé à Hué en 1862, l’empereur d’Annam eut reconnu les droits de la France sur les trois provinces de la Basse-Cochinchine, le premier soin du gouverneur de notre nouvelle colonie fut d’assurer la tranquillité de nos frontières. Nous venions de couper en deux les domaines de Tu-Duc, qui conservait au sud-ouest de nos possessions les provinces de Vinh-long, Angiang et Hatien. Une des conditions du traité étant en effet la rétrocession de Vinh-long, nous ne pouvions songer à étendre immédiatement notre domination jusqu’au golfe de Siam, notre limite naturelle. La nécessité de posséder ces provinces, que nous avons été conduits à occuper depuis, n’avait pu d’ailleurs apparaître à l’auteur du traité de 1862 avec l’évidence que les événemens n’ont point tardé à lui donner. A l’est et au sud-est, nous étions bornés par le territoire annamite et par la mer ; au nord-ouest, nous touchions au Cambodge, petit royaume alors fort ignoré. Les rares voyageurs qui l’avaient visité en passant ne nous avaient rien appris de son histoire. A la faveur de l’impénétrable mystère qui voilait, disait-on, le sens des inscriptions gravées sur les murailles des monumens en ruine, l’opinion s’était généralement répandue que l’histoire du Cambodge devait être écrite, à la façon des annales égyptiennes, sur les parois des temples, opinion désormais peu probable. J’ai vu le chef des bonzes du Cambodge lire devant moi, dans la grande pagode d’Angcor, quelques inscriptions choisies parmi celles qui semblaient, à en juger par la place qu’on leur avait assignée, devoir être les plus importantes. Il comprenait aisément les morceaux écrits dans l’ancienne langue cambodgienne alors qu’elle était encore pure de tout alliage, et tout cela était relatif à des pèlerinages, à des cérémonies religieuses, à des événemens fort confus de la légende bouddhique, et n’offrait que peu d’intérêt au point de vue de l’histoire. Sans doute il n’est pas impossible qu’un jour quelque inscription serve à jeter une certaine lumière sur le passé de ce royaume ; mais il est permis de craindre que les événemens dont il a été le théâtre n’aient jamais été écrits. A moins que quelque couvent de bonzes ne garde le dépôt de ces problématiques annales, il faut renoncer à l’espoir d’être complètement éclairé sur les temps auxquels remontent la grandeur et la prospérité du Cambodge. Vers le milieu du XVIe siècle, des Portugais vinrent se fixer dans ce pays, où l’on reconnaît encore chez leurs descendans quelques traits de leur race ; ils avaient laissé des mémoires qui eussent été, au moins pour l’histoire de cette époque, une source précieuse d’informations ; les Siamois les ont détruits. Ces Portugais, à leur arrivée dans le pays, demandèrent au roi un coin de terre. Celui-ci leur permit de déterminer eux-mêmes l’espace dont ils avaient besoin. Ils déclarèrent humblement qu’ils en voulaient grand comme la peau d’un buffle, puis, renouvelant l’escamotage des compagnons de Didon, ils s’approprièrent un terrain considérable. Depuis ce jour, les Cambodgiens disent volontiers d’un chrétien qu’il appartient au village de la peau qui s’étire.

Quelques passages des livres chinois font mention du Cambodge comme de l’un des nombreux royaumes tributaires du Céleste-Empire. Ils le font même dépendre, antérieurement au VIIe siècle de notre ère, de la province, alors chinoise, du Founan ou Tonkin. S’il faut en croire leur témoignage, en l’année 616 de l’ère chrétienne, sous le règne de Yongti, de la dynastie des Soui, le pays de Cambodge, qu’ils appellent Tchinla, commence à payer tribut et à envoyer des ambassadeurs au Fils du Ciel. Un des rois du Cambodge aurait secoué le joug du Tonkin, dont il se serait même emparé, ainsi que du royaume de Thsan-pan, en l’année 625. Ce dernier pays pourrait être l’ancien Ciampa, visité par Marco-Polo, compris aujourd’hui dans la province annamite du Binthuan, à laquelle nous touchons par celle de Bienhoa. Sous les Ming, les armées de Tchinla auraient soumis la Cochinchine tout entière. L’empereur de la Chine, dans ses luttes contre le Tonkin, ne dédaigne pas lui-même de rechercher l’appui du roi de Tchinla en 1076. Les rapports paraissent donc avoir été fréquens entre le grand empire et le puissant royaume. Le voyageur chinois dont Abel Rémusat a traduit la relation raconte que de son temps les habitans de Tchinla donnaient à leur pays le nom de Kamphoutchi, devenu bientôt Kamphoutche. Les Cambodgiens d’aujourd’hui s’appellent eux-mêmes Khmer, et disent, en parlant de leur patrie, Sroc-Khmer, pays des Kmer, On ne peut s’empêcher néanmoins de reconnaître dans le Kambodia des Portugais, dont nous avons fait Cambodge, une corruption évidente du mot Kamphoutche.

D’un autre côté, on lit dans les annales de Siam que le pays de Sajam a été longtemps sous la domination du roi de Kamphoxa, et lui payait tribut. Phra-Ruang, prince de Sajam, affranchit son pays, qui prit alors le nom de Thaï, c’est-à-dire libre, et modifia l’alphabet cambodgien, exclusivement employé dans la suite pour écrire les livres de religion. Il résulterait de là que le Cambodge aurait, à certains momens de son histoire, englobé dans ses frontières élargies la plus grande partie de l’Indo-Chine. Je ne chercherai pas plus longtemps à remonter le cours ténébreux des âges. Une chose est certaine, le passé du Cambodge a été fort brillant. De gigantesques ruines en ont porté jusqu’à nous le glorieux témoignage, et nous n’avons pas tardé à en trouver la confirmation durant notre séjour au Laos. Dans un pays tributaire de la Birmanie et très voisin de la frontière de Chine, un vieux bonze nous interrogeait avec avidité sur le sort du Cambodge, qui portait dans ses livres le nom de Tepada-Lakhon, ou royaume des anges. Quant aux Cambodgiens eux-mêmes, ils ne savent rien de leurs origines et rien de leur histoire. Déchus comme ils le sont, ils n’imaginent pas que leurs pères aient été capables de construire les monumens dont les ruines couvrent le sol de leur pays. M. de Lagrée, qui les a constamment interrogés sur ce point durant un long séjour, finit par obtenir d’un bonze réputé très savant le nom du fondateur d’Angcor. Quand il voulut comparer ce nom avec ceux qu’il avait recueillis déjà, il s’aperçut qu’il n’avait d’autre valeur qu’une épithète de fantaisie signifiant en français architecte du ciel. Nous ignorions absolument nous-mêmes, au moment de notre arrivée en Cochinchine, non-seulement le passé, mais encore l’état présent du peuple cambodgien, et un premier examen de la situation du royaume conduisit à découvrir dans la nature de ses rapports avec ses voisins un obstacle sérieux à la légitime extension de notre influence dans l’Indo-Chine.


II

Le Cambodge renferme aujourd’hui une population qui atteint à peine un million d’âmes. Encore faut-il comprendre dans ce chiffre 40,000 esclaves et 20,000 sauvages habitant les montagnes, où ils jouissent en fait d’une sorte d’indépendance. Ce petit royaume, moins peuplé que certains départemens français, ne pouvait par lui-même être pour nous un péril ou devenir même une cause de souci ; mais le droit des gens tel qu’on le professe en Europe est chose fort peu connue en Orient, et le Cambodge confine à Siam, voisin relativement puissant qui lui a pris des provinces en employant tour à tour la force et la ruse. La cour de Bangkok et celle de Hué convoitaient toutes deux ce qui restait de ce royaume démembré. Dès 1795 en effet, le roi de Siam avait enlevé du Cambodge le jeune Ang-eng pour le soustraire aux violences de ses sujets révoltés, et il l’avait fait couronner plus tard à Houdon. Il avait pris pour se payer de ses services les provinces de Battambang et d’Angcor ; l’empereur d’Annam de son côté n’avait pas déployé une activité moindre. Le gouvernement siamois dut même tout d’abord se réjouir de notre intervention, qui faisait échec à la politique ambitieuse des Annamites. Ceux-ci, appelés en 1810 par Ang-chan pour le secourir contre les Siamois, achevèrent la conquête des six provinces que nous possédons aujourd’hui sous le nom de Basse-Cochinchine, et s’établirent même à Pnom-Penh, d’où ils gouvernèrent directement le pays jusqu’en l’année 1834. Non contens de tenir sous leur joug les infortunés Cambodgiens, ils essayèrent encore de leur imposer leurs coutumes ; l’historien de Gyadinh, avec son triple orgueil de vainqueur, de lettré et de Chinois, ne craint pas d’écrire que l’empereur d’Annam accorda aux différens mandarins civils et militaires du Cambodge un costume de cérémonie. « Ainsi, continue-t-il, disparaissent chaque jour et peu à peu ces habitudes barbares qui consistent à se couper les cheveux, à porter des habits non fendus sur les côtés, à se ceindre le corps d’un langouti, à manger avec les doigts et à se tenir accroupi. »

L’antipathie qui sépara toujours les deux races se changea d’un côté en haine inextinguible, de l’autre en mépris profond. Une loi cochinchinoise allait jusqu’à punir de la strangulation tout Annamite qui épouserait une Cambodgienne. L’intention de conquérir le royaume entier était bien évidente chez l’empereur d’Annam, et la déclaration du ministre d’état Phan-tan-gian[3], publiée par M. Aubaret, ne tient pas contre les faits. « En principe, dit-il, notre intention n’est point de nous emparer de ce pays ; nous voulons, à l’exemple du ciel, laisser les hommes vivre et exister en paix ; non, nous ne voulons pas la perte de ce petit royaume, comme le machinent d’autres personnes au cœur plein de fiel. » Ces hommes sont les Siamois. Non contens des deux provinces arrachées à Ang-eng, et sous le prétexte de soutenir les intérêts de Ong-duong, le roi légitime, ils s’avancèrent pour chasser les Annamites. La lutte dura plus de dix ans entre les deux rivaux. De quelque côté que se fût prononcée la victoire, le Cambodge était condamné à disparaître ; mais la paix fut signée, chacun garda ce qu’il possédait avant la guerre, et le partage définitif fut ajourné. Ong-duong s’engageait à payer à ses deux voisins un tribut périodique, et à ce prix les Siamois le placèrent sur le trône du Cambodge, non sans lui avoir imposé l’obligation de laisser ses enfans à Bangkok, ou ils devaient recevoir une éducation plus digne de leur naissance. En réalité, le roi de Siam voulait dans le présent s’assurer des otages et préparer pour l’avenir des instrumens à ses projets.

A la mort de son père, Norodom, grâce à l’appui de son protecteur intéressé, monta sur le trône. Si-vata, l’un de ses frères, se révolta sur-le-champ. Ce dernier prétendait au trône parce qu’il était le fils d’un roi couronné, tandis que Norodom, l’aîné, avait été conçu avant que leur père Ong-duong eût ceint la couronne dans une cérémonie solennelle considérée comme très importante d’après les rites cambodgiens. Un oncle des princes, Senong-sôo, soutint la cause de Si-vata, agita la province de Baphnum, voisine de Pnom-Penh, et le roi s’enfuit à Bangkok sans tenter de résister. Au mois de février 1862, il fut ramené dans ses états par les soldats du roi de Siam et rétabli à Houdon à la condition qu’il inaugurerait son règne par l’abandon des provinces de Compong-soaï et de Pursat, comme son père avait signalé le sien en se laissant dépouiller au profit du Laos de deux provinces limitrophes de ce pays, sur une partie duquel Siam exerce une souveraineté absolue. Pressé de posséder le pouvoir, Norodom souscrivit à tout, et le roi de Siam put être fier de son élève. A Bangkok, on prit acte de sa promesse, en déclarant toutefois qu’on n’en exigerait pas l’accomplissement, si le roi du Cambodge se montrait docile aux conseils de ses amis. Norodom n’était donc que trop bien disposé au rôle de roi vassal qu’on voulait lui faire jouer. L’arrivée des Français en Cochinchine enlevait définitivement aux Annamites, fort occupés à se défendre, toute idée de conquête, et le roi de Siam se mit en devoir de s’assimiler les restes d’une nation dont il avait en quelque sorte pétri le souverain de ses propres mains.

Les choses en étaient là au moment de la prise de Saigon. Ce court exposé permet d’apercevoir l’intérêt qui devait nous contraindre à intervenir, et aussi de pressentir les difficultés qui nous ont arrêtés quelque temps. Le moment était décisif. Les Anglais, qui ne sont cependant pas à l’étroit dans les Indes, ont vu leurs desseins contrariés par notre présence dans l’empire d’Annam. La peur qu’ils inspiraient à la cour de Siam a longtemps empêché celle-ci d’accorder aux nations européennes le droit d’avoir un consul à Bangkok. Aujourd’hui ils ont gagné du terrain, et jouissent dans les conseils du gouvernement siamois d’une influence considérable. Ils eussent tenu pour un véritable succès politique d’amener le roi Phra-maha-mongkut, fort disposé à suivre ce conseil, à s’annexer purement et simplement le Cambodge. On sait trop bien ce que cache d’ordinaire la tendresse portée par l’Angleterre à ses cliens pour ne pas douter un peu du désintéressement qu’elle affecte, en témoignant à Siam tant de sollicitude. Ses éclatans succès dans le passé autorisent tous ses rêves d’avenir ; elle s’irrite de rencontrer sur son chemin des rivaux qu’elle croyait avoir pour jamais expulsés de l’Asie. De Moulmein, elle guette déjà Bangkok, et, ne pouvant prendre elle-même le Cambodge, elle s’efforçait d’enrichir un ami dont elle se croyait assurée d’hériter. En attendant, on se ménageait la facilité de nous entourer d’ennemis dans notre nouvel établissement. Il y avait plus encore : le royaume du Cambodge commande la vallée inférieure du Mékong ; une batterie placée sur la pointe de la douane fermerait au commerce le passage des quatre bras de ce fleuve, et nous ne pouvions admettre que la prospérité de notre colonie de Saigon, appelée à réunir un jour dans son port tous les produits de l’intérieur, dépendît absolument d’une nation étrangère qui, conseillée comme elle l’était, devait nous être le plus souvent hostile. Ces considérations étaient décisives, et l’indépendance du Cambodge dut apparaître bientôt comme une condition essentielle au développement et presque à l’existence de la Cochinchine française. Dans l’état de faiblesse où se trouvait réduit le royaume, l’indépendance était impossible sans un protectorat. Les droits de suzeraineté de la France, substituée à Tu-Duc, étant dès le principe au moins égaux à ceux de Siam, nous pouvions les déclarer les uns et les autres éteints par compensation. Un traité nous créerait des droits nouveaux et exclusifs, Siam serait définitivement écarté. C’est vers ce but que durent se diriger tous les efforts des officiers français, devenus diplomates.

Un chef cambodgien, Senong-sôo, l’oncle du roi Norodom, avait cherché un refuge sur notre territoire pour échapper aux Siamois, et le premier ministre de Siam adressa immédiatement à l’amiral Bonard une demande d’extradition qui ne fut point accueillie. Cet acte dut faire réfléchir la cour de Bangkok sur nos intentions à l’égard du Cambodge ; il ouvrit en quelque sorte les hostilités. Pour amener Norodom à traiter avec nous, il importait de marquer une différence entre la manière dont nous entendions user du protectorat qu’il nous accorderait et la façon oppressive dont le roi de Siam exerçait son humiliante suzeraineté. Il ne pouvait être question pour nous ni d’hommages ni de redevances ; nous n’avions qu’un résultat à atteindre, l’autonomie du Cambodge. C’est selon cet esprit que furent dirigées toutes les négociations. Le roi d’ailleurs en désirait depuis longtemps l’ouverture ; il avait l’instinct que Siam se relâcherait de ses exigences le jour où il lui faudrait compter avec nous. Pour les mêmes raisons, cette dernière puissance redoutait l’intervention française, et le général siamois Phnéa-rat, logé aux portes du palais royal, redoubla de vigilance, Il mit à remplir ses fonctions de surveillant et de tuteur une conscience farouche ; jamais la plus scrupuleuse des duègnes ne s’ingénia davantage pour sauver son précieux dépôt. Le roi ne disait pas un mot qui ne fût entendu, ne faisait pas un geste qui ne fût surveillé, et les lettres mêmes qu’il eut à écrire au commandant français de l’un des cercles frontières commençaient par ces mots : « le roi et le général siamois. » Il fallait éviter dans le début de nos relations avec la cour de Houdon toute manifestation éclatante, agir avec prudence pour arriver à soustraire le roi sans secousse à une sujétion aussi incompatible avec sa dignité qu’avec nos propres intérêts. Sous des prétextes divers, nos bâtimens sillonnèrent le Mékong. Les officiers évitaient de séjourner longtemps au même lieu pour ne pas soulever de défiances prématurées ; ils entrèrent peu à peu en relations directes avec le roi. Leurs instructions leur défendaient de reconnaître en aucune façon la tutelle du Siamois et de souffrir un intermédiaire quelconque entre eux et sa majesté cambodgienne. L’aviso à vapeur le Gyadinh fut le premier navire français désigné par l’amiral de La Grandière pour stationner dans les eaux du Cambodge. Le roi accueillit avec empressement son commandant, M. de Lagrée, et lui accorda sur-le-champ, pour y établir un dépôt de charbon, l’emplacement que nous occupons encore vis-à-vis Pnom-Penh. Norodom poussa même la courtoisie jusqu’à venir sans retard à bord du Gyadinh ; il fut accompagné, il est vrai, par le Siamois. Il manifesta le désir de rendre visite au nouveau gouverneur de la Cochinchine ; mais ce n’était là qu’un caprice d’enfant curieux auquel il renonça bientôt lorsque son tuteur lui eut fait comprendre la portée politique d’un pareil voyage.

A mesure que le représentant de la cour de Bangkok sentait augmenter ses craintes et qu’il entrevoyait mieux l’émancipation prochaine de son pupille, il devenait plus exigeant. Bien qu’il fût écarté de toutes les audiences accordées aux Français, il s’arrangeait pour ne pas perdre un mot de ce qui s’y disait. Il affectait de ne se montrer en public que dans un appareil somptueux dont le luxe éclipsait celui du roi lui-même. Il prenait partout des airs de maître, et ses soldats, copiant les allures de leur chef, soumettaient le marché à un pillage quotidien. Cette manière d’agir, très blessante pour un peuple, si déchu qu’on le suppose, faillit amener une révolution au profit de Phra-kéo-féa[4], jeune frère du roi, à qui sa haine des Siamois faisait une sorte de popularité. Notre présence seule empêcha la révolte ; le général siamois le sentit, et, ne voulant pas assister plus longtemps au spectacle, si pénible pour lui, des progrès de notre influence, il saisit cette occasion pour annoncer qu’obligé d’aller chercher des ordres nouveaux il laisserait son frère pour tenir sa place auprès du roi. Il jugeait d’ailleurs utile d’emmener à Bangkok l’auteur d’une insurrection qui aurait pu compromettre le repos d’un état tributaire de Siam, et il espérait qu’une année passée dans un couvent et sous l’habit des bonzes inspirerait au jeune prince de meilleurs sentimens. C’est ainsi qu’il masqua sa retraite. Quant à nous, nous venions de rendre un service, d’exercer en quelque sorte à l’avance notre protectorat. Le moment était donc favorable pour le faire reconnaître régulièrement, sauf à n’en tirer que plus tard toutes les conséquences.

L’amiral de La Grandière, mettant ces circonstances à profit, arriva sur-le-champ à Houdon. Le roi, un peu surpris peut-être, et ne comprenant qu’avec peine le sens du mot protectorat, encore plus difficile à définir en cambodgien qu’en français, consentit facilement à revêtir de son sceau un traité en dix-neuf articles, dans lequel le protectorat de la France sur le Cambodge, solennellement proclamé, était entouré de toutes les garanties que nous désirions obtenir. Il fut entendu que jusqu’à la ratification de l’empereur des Français la convention n’avait qu’une valeur éventuelle. Nous venions d’amener le roi à faire acte de volonté souveraine et à prendre avec nous un engagement formel, nous pouvions croire à un premier succès. a peine cette nouvelle fut-elle parvenue à Siam qu’elle y souleva des colères dont le retentissement effraya notre nouveau protégé au point de lui faire oublier sa parole et de nous créer de véritables embarras.

Le kalahom[5] déclara nettement au commandant du Forbin, envoyé à Bangkok à l’occasion de la mort du consul de France, que le roi du Cambodge n’était qu’un vice-roi vassal de Siam, qu’il n’avait pas le droit de traiter avec nous, et que ses intérêts ne pouvaient se régler qu’à Bangkok ; puis, se radoucissant, il fit très clairement entendre que son maître serait disposé à partager avec nous ce qui restait de l’ancien royaume cambodgien. Nous nous trouvions en face d’affirmations précises, la réponse dut être catégorique. Il fut en effet officiellement signifié au kalahom que cette prétendue vassalité du roi du Cambodge n’avait jamais été reconnue par la France, qui était résolue à n’accepter aucun intermédiaire pour traiter avec lui. On tirait à Bangkok de la mission confiée à M. de Montigny en 1855 un argument contre nous, et l’on essaya de prouver que ce plénipotentiaire, dans ses conférences avec le gouvernement siamois, avait toujours reconnu la vassalité du Cambodge. Cette assertion était dénuée de tout fondement. Il suffit de raconter les faits pour le constater. Cette petite digression rétrospective aura un autre avantage, elle fera voir à nu les ressorts qui mettaient en mouvement la politique siamoise.

M. de Montigny ayant exprimé l’intention de faire un traité de commerce avec le Cambodge, non-seulement on ne lui fit aucune opposition, mais encore on lui conseilla de s’emparer, au nom de la France, de l’île de Phu-Quoc, située en face du port cambodgien de Compot, dans le golfe de Siam, et peuplée d’Annamites. Évidemment les hommes d’état siamois avaient cherché de cette manière à susciter entre Français et Annamites un conflit dont ils auraient profité. D’un côté, le roi de Siam écrivait à M. Miche, aujourd’hui évêque de Saigon, pour le prier de mettre au service de M. de Montigny ses lumières, sa connaissance du pays et de la langue ; de l’autre, il faisait dire secrètement au roi du Cambodge que, s’il avait le malheur de traiter avec les Français, il s’en repentirait. Le roi Ong-duong, sur la nouvelle de l’arrivée de l’ambassade française, avait ordonné de réparer la route entre Houdon et Compot, et s’était préparé à faire à M. de Montigny une réception magnifique ; mais il conçut une véritable épouvante à la lecture de la lettre venue de Bangkok. Quand il apprit que le même navire qui conduisait le plénipotentiaire français portait aussi un agent du roi de Siam, sa terreur ne connut plus de bornes ; il se garda bien de venir à Compot au rendez-vous qu’il avait donné, et commença immédiatement sa visite annuelle aux pagodes pour que M. de Montigny ne le rencontrât pas dans sa capitale, s’il se décidait à venir le chercher jusque-là.

Puisqu’en 1855 il fallait employer secrètement les menaces pour empêcher Ong-duong de traiter avec nous, on lui reconnaissait donc le pouvoir de le faire. Pourquoi le successeur d’Ong-duong serait-il déclaré déchu d’un droit qu’avait son père ? Après avoir été longtemps contraint de souffrir l’intervention de Siam dans ses affaires, le roi de Cambodge nous avait, par une convention librement consentie, créé des droits et des devoirs contre lesquels les protestations du gouvernement siamois demeuraient désormais sans valeur.

Le général Phnéa-rat, qui était allé conduire Phra-kéo-féa à Bangkok, avait conquis un tel ascendant sur le roi que nous n’aurions probablement pas aussi aisément réussi, s’il fût resté à Houdon. Heureusement il n’y avait laissé que son frère, mandarin de peu d’influence, qui, se tenant à l’écart, exerçant de loin une surveillance inactive, ne sut rien prévoir ni rien empêcher. Quand il apprit que la convention était signée, il se sentit blessé cruellement dans son orgueil de Siamois et dans son amour-propre de diplomate ; il devint violent, comme tous les gens timides brusquement arrachés à leur torpeur, et menaça Norodom de la colère de son maître, dont les Français seraient impuissans à détourner les redoutables effets. Il l’engagea en outre à joindre une lettre de regrets et d’excuses au message qu’il adressait lui-même à Bangkok pour porter à la connaissance du kalahom les graves événemens qui venaient de s’accomplir. Norodom, tout éperdu, eut la faiblesse d’y consentir. Il écrivit qu’il avouait ses torts, qu’il n’aurait pas dû signer sans consulter le roi de Siam, mais qu’il avait été surpris lui-même, et qu’il n’avait pas pris le temps de réfléchir aux conséquences d’un acte dont il se repentait trop tard. Pour qui connaissait le roi, il y avait au moins autant de calcul que de terreur dans ce langage. Sa lettre pouvait passer pour un indice de la politique qu’il s’était déterminé à suivre. Il voulait paraître subir une pression de notre part, ne doutant pas que Siam ne finît par reculer devant notre volonté. Nous sachant matériellement désintéressés, parfaitement instruit du prix que nous attachions à l’indépendance de son royaume, il était résolu à nous laisser faire, à nous créer au besoin, pour sortir lui-même d’embarras, des obstacles qu’il nous savait assez forts pour surmonter, à se tenir prêt, en un mot, à jouir de la liberté que nous lui aurions rendue sans que Siam fût fondé, quoi qu’il arrivât, à lui imputer la responsabilité des événemens.

L’avenir avait, il faut bien le reconnaître, certains points obscurs qui justifiaient les inquiétudes de Norodom. A. cette époque, l’ambassade annamite était à Paris ; son but n’était un mystère pour personne en Cochinchine, et l’on ne tarda point à en être informé au Cambodge. Les Siamois parlaient de la prochaine évacuation des Français comme d’un événement assuré, et de son côté un agent de Tu-Duc, plus affirmatif encore, venait réclamer à Houdon le tribut triennal. Il n’était certes pas probable que Phan-tan-gian et ses collègues réussissent dans leurs négociations : cependant, lorsqu’on connaît les faits et les hésitations, fort naturelles d’ailleurs, qui ont précédé la résolution définitive de la France, on est porté à trouver dans la perspicacité de l’esprit du roi une sorte d’excuse pour la faiblesse de son caractère. Norodom était d’autant plus troublé qu’il ne se rendait pas un compte exact du temps nécessaire pour communiquer avec la France, et que Bangkok, confiante dans les ressources de sa diplomatie, annonçait que la ratification du traité serait refusée par l’empereur Napoléon III.

Cependant la colère du roi de Siam, qui venait d’apprendre les événemens du Cambodge, s’apaisa tout à coup ; il croyait avoir trouvé dans la lettre de Norodom le moyen de tirer de nous une éclatante vengeance, dont il remit le soin à son fidèle Phnéa-rat. L’agent habile dont le départ subit avait tant contribué à notre succès dut se préparer à retourner à Houdon. Il apportait un projet de traité qu’il avait ordre de faire signer à tout prix par le roi du Cambodge ; le sachant homme de ressources et d’énergie, on lui laissait le choix des moyens. Ce traité avait pour but de définir, en l’accentuant davantage, la vassalité de Norodom, qui y était appelé vice-roi et simple gouverneur du Cambodge. Le roi de Siam avait pris la peine d’écrire de sa main le préambule de cet acte diplomatique. Il voulait, disait-il, annoncer à tous que le Cambodge est un état tributaire du royaume de Siam, auquel il doit hommage, et par lequel il est protégé depuis longtemps. Il s’était fait attribuer par l’article 6, et malgré une restriction illusoire, le droit de nommer désormais suivant son bon plaisir les gouverneurs du Cambodge. L’article 7 réservait également à la cour de Bangkok la nomination des gouverneurs des provinces cambodgiennes. Quant au traité français, il n’en était pas question, on ne daignait pas le discuter, on le considérait comme n’existant pas. Phnéa-rat, arrivant à Houdon à l’improviste, agit avec promptitude, habileté et vigueur. Sans laisser à Norodom le temps de se reconnaître, il lui déclara que le roi de Siam, profondément irrité contre lui, consentait à le voir devenir sujet de la France ; son traité avec nous n’avait pas d’autre signification, les consuls des autres nations l’avaient proclamé très haut à Bangkok, et ils voyaient une preuve irrécusable de cette sujétion dans la clause qui excluait du Cambodge tous les représentans des puissances européennes. On devine facilement d’où pouvaient provenir les insinuations de ce genre. Le roi de Siam, continuait Phnéa-rat, ne prétendait rien empêcher. Seulement Norodom, abandonnant son royaume et trahissant son peuple, était par cela même indigne du trône, et Si-vata, jusque-là retenu à Bangkok, allait être mis en liberté. La couronne des rois du Cambodge était en dépôt dans la capitale de Siam ; elle y resterait, et, en supposant qu’il conservât son trône, Norodom ne serait jamais un roi couronné. De plus sa majesté siamoise jugeait le moment venu d’accepter les deux provinces de Compong-soaï et de Pursat, qui lui avaient été si gracieusement offertes au commencement du règne. Phnéa-rat ajoutait que les volontés de son maître ne dépassaient pas les limites de la justice et de la modération, et ne craignait pas d’affirmer qu’elles seraient imposées à la France même par la force dans une guerre en prévision de laquelle le gouvernement siamois s’était assuré le concours d’alliés puissans. Pour conjurer tant de périls, il restait au roi Norodom une dernière ressource : il n’avait qu’à signer un traité qu’on lui promettait de tenir secret, et qui n’était en réalité qu’une précaution prise contre les Français. Le roi de Siam daignerait alors se transporter en personne à Compot, où Norodom viendrait le recevoir, et ses torts seraient oubliés. Ces manœuvres eurent un plein succès ; Phnéa-rat, avant que M. de Lagrée le sût à Houdon, emportait du palais le traité signé par le roi. On était en novembre 1863 ; les ratifications furent envoyées de Siam le 22 janvier suivant, et c’est seulement au mois d’août 1864 que nous apprîmes l’existence et la teneur de ce traité par un journal anglais de Singapore qui le publia en entier.

Le rusé diplomate siamois sentait bien quel intérêt il y avait pour lui à tromper la France sur le but et le véritable résultat de sa mission. L’arrivée à Houdon d’un grand mandarin de la cour de Bangkok ne pouvait manquer de préoccuper M. de Lagrée, dont l’esprit toujours en éveil commençait à s’accoutumer aux ruses de cette diplomatie orientale. Cette difficulté n’avait point embarrassé Phnéa-rat ; il s’était pourvu d’un prétexte. Résolu à éviter toute conférence avec le représentant officiel de la France, qui n’aurait pas facilement pris le change sur ses desseins, il fit adresser par le roi de Siam à M. Miche une lettre informant ce dernier que le couronnement de Norodom aurait lieu dans quinze jours. Se sentant pris tout à coup d’un saint zèle pour la religion catholique et d’un grand respect pour le chef vénérable des chrétiens du Cambodge, il vint le visiter à Pinhalu. Il avait une escorte de deux cents gardes, une suite de douze éléphans couverts de housses écarlates lamées d’or, dont l’un, le plus richement paré, le portait lui-même. Quel ne dut pas être l’étonnement de l’humble évêque missionnaire en voyant l’ambassadeur du roi de Siam arriver devant sa demeure en aussi somptueux équipage et lui remettre une lettre de son souverain ! La France n’étant depuis longtemps connue dans ces contrées que par les prêtres des missions, Phnéa-rat affectait de croire que l’évêque la représentait officiellement, et passait dédaigneusement devant la porte de M. de Lagrée sans même faire arrêter son cortège. Quant à M. Miche, étranger à la politique par la nature de ses goûts comme par celle de ses fonctions, il ne vit que ce qu’on voulut lui montrer, n’entendit que ce qu’on voulut lui dire, et s’empressa d’informer M. de Lagrée du prochain couronnement. Ainsi le traité était fait, et personne n’en soupçonnait l’existence ; Phnéa-rat avait réussi.

Cependant le bruit se répandit bientôt au Cambodge que le roi de Siam se déterminait à renvoyer à son légitime possesseur l’antique couronne des vieux princes cambodgiens, mais qu’il se réservait de la placer lui-même sur la tête de Norodom en lui conférant, au jour qu’il lui conviendrait de fixer, une investiture solennelle qui le constituerait définitivement son vassal. L’opinion publique donnait d’avance à la cérémonie cette signification, et chacun se demandait curieusement quelle serait notre attitude. Il devenait urgent d’éclairer le roi et de lui rendre sa confiance en nous, qui paraissait fort ébranlée. M. de Lagrée n’hésita point à lui ouvrir les yeux sur une situation qui était pour la France pleine d’ennuis et pour lui grosse de périls. Norodom remercia M. de Lagrée avec effusion de ses conseils. A l’en croire, c’était la première fois qu’il voyait clairement où Siam en voulait venir. La cour de Bangkok se considérerait après le couronnement comme souveraine maîtresse du Cambodge ; mais il était résolu à tromper ses calculs. Il voulait se couronner lui-même à Houdon, en présence de son peuple, et il exprima le désir de voir le gouverneur de la Cochinchine assister à la cérémonie. Il affirma en outre que l’époque n’en était pas fixée, et qu’il saurait trouver des prétextes pour la retarder jusqu’à l’arrivée de la réponse attendue de Paris relativement au traité du protectorat. « Siam, répétait-il sans cesse, est devenu tendre avec moi. » Un pareil revirement, dont il était impossible de deviner les causes, était bien fait pour nous surprendre. Le roi de Siam annonçait par un message solennel et spécial que le couronnement aurait lieu dans quinze jours, et nous apprenions d’un autre côté que l’époque n’en était pas fixée ! Évidemment on se jouait de nous à Bangkok. M. de Lagrée dissimulait son inquiétude. Par la franchise de ses allures comme par la courtoisie de ses manières, il exerçait sur Norodom une influence toute personnelle, et, quand il se sentait maître de lui-même, celui-ci y cédait toujours. Il commit l’imprudence de témoigner publiquement son amitié aux officiers français avec une sorte d’expansion joyeuse. Ses visites à M. de Lagrée devinrent plus fréquentes ; il jouissait d’une trêve dont il aurait voulu prolonger la durée comme un écolier en vacances. Phnéa-rat, à qui ne pouvait échapper ce changement dans les dispositions du roi, savait par expérience combien il était facile de l’entraîner, et il crut le moment venu de lui faire prendre envers Siam un engagement nouveau.

On se rappelle que, lors du traité secret, le roi de Siam avait promis de se rendre dans le port cambodgien de Compot pour y attendre Norodom. Phnéa-rat annonça que son maître songeait à quitter sa capitale, et allait arriver les mains pleines de pardons. Afin de ne pas empoisonner par des embarras nouveaux la joie que Norodom devait ressentir à la flatteuse nouvelle de cette auguste visite, Phnéa-rat souscrivait d’avance à toutes les exigences des Français, et ne mettait à cela qu’une condition, c’est que Norodom s’engagerait à boire l’eau du serment en présence du roi de Siam. C’est la manière de jurer obéissance et fidélité. Il s’agissait donc encore une fois pour Norodom de se déclarer sujet de Siam et simple gouverneur du Cambodge. Sur ces entrefaites, des matelots français pris de vin causèrent quelque désordre dans la ville et jusque dans la maison de la mère du roi. Le mandarin siamois exploita cet incident, en augmenta les proportions, et finit par obtenir de Norodom effrayé la promesse de se rendre à Compot. Il s’empressa de répandre cette nouvelle, de parler de l’eau du serment, et n’omit rien de ce qui pouvait compromettre le roi. Satisfait d’y être parvenu, il s’empressa de quitter Houdon, laissant M. de Lagrée aux prises avec des énigmes, et Norodom plus embarrassé que jamais, n’osant ni parler ni se taire, lié des deux côtés par des traités, et réduit à jouer un rôle passif entre deux adversaires plus forts que lui, avec lesquels il avait tour à tour signé des engagemens contradictoires.


III

Peu de jours après le départ du Siamois, Norodom profita de sa liberté pour se rendre à bord du Gyadinh. Il essaya d’être expansif ; mais son courage ne put lui faire dépasser les demi-confidences. « Je connais Siam mieux que personne, dit-il aux officiers du bâtiment ; on vous y craint, on ne vous y aime point. Ne croyez pas qu’on ait à la cour de Bangkok de l’aversion pour les Anglais. On les pousse au contraire autant qu’on est poussé par eux. Depuis plus d’un an, les Siamois m’engagent à faire un traité avec l’Angleterre, et l’on m’a fait récemment à cet égard de nouvelles ouvertures. Le roi de Siam ne désire ma présence à Compot que pour essayer d’agir sur moi par l’influence religieuse. C’est lui qui à Bangkok m’a revêtu de l’habit des bonzes, je suis son filleul en religion, et c’est un lien puissant dans nos deux pays. S’il tarde à venir à Compot, la saison ne me permettra plus d’entreprendre ce voyage, et je m’en réjouirai, car je ne le ferai qu’à contre-cœur. Quand on veut m’arracher une promesse, un acte ou surtout une signature, je refuse en disant que je suis dominé par vous. » Il n’avait pas toujours trouvé la force de résister, et cette dernière phrase cachait un cuisant remords. Ses paroles témoignaient d’ailleurs d’une vue assez claire de la situation, et ses calculs, où il entrait plus de prudence que de dignité, apparaissaient tous les jours avec plus d’évidence. Enfin le 11 janvier 1864 ou apprit qu’un bateau à vapeur siamois venait de mouiller à Compot. Le roi donna immédiatement des ordres pour son départ. Ce voyage était un échec pour notre politique, et M. de Lagrée cherchait le moyen de l’empêcher quand il apprit, non sans surprise, qu’au lieu du roi de Siam il n’était arrivé qu’un simple mandarin chargé par son maître d’une lettre pour Norodom. Sous un prétexte quelconque, le roi de Siam s’excusait de ne pouvoir assister au couronnement, ni même venir à Compot. Il annonçait néanmoins que Phnéa-rat devait apporter la fameuse couronne quelques jours plus tard. Le roi de Siam jouit dans une partie de l’Indo-Chine bouddhiste d’une sorte de vénération religieuse analogue à celle qu’inspire aux musulmans le sultan de Constantinople. La perspective de recevoir la visite d’un tel personnage ne flattait pas médiocrement Norodom, et cette considération, qu’on fit valoir pour hâter la conclusion du traité secret, ne fut peut-être pas sans influence sur la signature de cet acte. Ce résultat une fois obtenu, le roi de Siam devait perdre toute envie de venir à Compot. Phnéa-rat le savait bien quand il obtint de Norodom la promesse d’aller boire l’eau du serment ; mais peu lui importait au fond que la cérémonie eût lieu ou non : tout le monde savait que le roi du Cambodge y avait consenti, et cela suffisait.

Tandis que M. de Lagrée ne voyait dans la douceur et la modération de la cour de Siam qu’un motif de plus de se tenir sur ses gardes, Norodom, oublieux de sa dignité, avait peine à contenir sa joie. On affectait de le traiter avec une légèreté dédaigneuse, mais on allait lui rendre sa couronne ! Il ne pensait qu’à cela, ne parlait que de cela. Il donna des ordres pour que rien ne manquât à l’éclat des fêtes, et les préparatifs commencèrent. Les bonzes, consultés, se recueillirent ; ils déclarèrent que le 3 février était un jour propice et désigné par le ciel. Le gouverneur de la Cochinchine fut invité à se rendre à Houdon, ou du moins à y envoyer un représentant, qui serait reçu avec tous les honneurs usités, et occuperait une place au riioins égale à celle de l’envoyé siamois, quel qu’il fût. Tout était donc réglé d’avance. Le roi se montrait joyeux de tenir le premier rôle dans une cérémonie imposante. Il attendait impatiemment les Français. C’est devant eux surtout qu’il tenait à se montrer dans l’appareil antique de la puissance, depuis longtemps disparue, des vieux rois du Cambodge.

On entrait dans la période favorable aux cérémonies religieuses ; le chef d’état-major du gouverneur de la Cochinchine était arrivé à Houdon ; rien ne manquait plus pour le couronnement, si ce n’est la couronne. Des courriers parcouraient à toute bride la route de Compot, les bonzes redoublaient leurs prières, le roi, tout agité, prodiguait les ordres et les contre-ordres. On attendit autant qu’on put attendre ; mais il fallut enfin se rendre à l’évidence. Siam avait simplement voulu placer Norodom dans une situation fausse vis-à-vis de nous et nous attirer nous-mêmes dans une ridicule impasse. Notre protégé s’en tira fort habilement. Il décida que, par égard pour la France, les fêtes auraient lieu, et qu’on omettrait seulement les cérémonies nécessitant les insignes qu’il n’avait pas. Nous ne pouvions exiger davantage. Aucun doute ne pouvait s’élever sur la bonne foi du roi, qui avait réuni autour de lui tous ses gouverneurs de provinces. L’occasion était bonne pour faire ressortir aux yeux de ceux-ci ce qu’avait d’étrange la conduite du gouvernement de Bangkok, et il fut facile, en intéressant leur amour-propre dans la question, de détourner sur la cour de Siam, déjà impopulaire, le coup qu’elle voulait nous porter. Les fêtes eurent lieu en effet, ainsi que la cérémonie religieuse appelée svettrachat ou élévation du parasol, qui consiste à placer au-dessus du trône un parasol à cinq étages, et qui est presque aussi nécessaire pour compléter un roi que l’imposition même de la couronne. Ravi de voir pour la première fois au-dessus de sa tête cette sorte de quintuple diadème, Norodom s’écria dans un transport de reconnaissance et de joie : « Je considère l’empereur des Français comme mon père et l’amiral comme mon frère ! » Il aurait pu ajouter que Siam s’obstinait à vouloir être sa mère, mère exigeante et rusée qui n’abandonnait pas l’espoir de supplanter les mâles de la famille. Le lendemain, Norodom vint à bord de la Mitraille vêtu d’un uniforme d’officier de marine en drap assez frais, aux manches couvertes de broderies. Il portait en outre un pantalon blanc, une lourde casquette ornée jusque sur la visière d’une large broderie, un ceinturon doré, un sabre à poignée d’ivoire de forme européenne, et, comme protestation contre les exigences de l’étiquette qui l’emprisonnaient dans une telle tenue, des pantoufles, une chemise de fantaisie semée de fleurs roses et une cravate nouée négligemment. Le roi était d’humeur joyeuse, se permettait même de plaisanter les Siamois. « Préparez le riz, disait-il à ses mandarins, accroupis autour de lui selon l’usage, les Siamois arrivent ; or vous n’ignorez pas qu’ils viennent ici sans provisions. » Et la cour d’applaudir à la gaîté du maître. Norodom ne croyait pas dire si vrai.

Notre grand ennemi Phnéa-rat, qui était en effet chargé d’apporter la couronne, débarquait à Compot au moment où la mission française arrivait elle-même à Houdon. Le Siamois apprit que plusieurs officiers venus de Saïgon, tout en contribuant par leur présence à l’éclat de la cérémonie, lui imprimeraient en quelque sorte un caractère français. Cette idée lui parut intolérable, il prit sur lui de renvoyer la couronne à Bangkok, et s’arrêta sur la route de Houdon pour n’arriver dans cette ville qu’après le départ de M. Des-moulin, chef d’état-major de l’amiral de La Grandière. Phnéa-rat conçut sur-le-champ un plan nouveau et hardi au moyen duquel il nourrissait l’espoir de joindre une défaite à la première mystification qu’il venait de nous infliger. Au moment où nos officiers de marine quittaient Houdon par une porte, un peu honteux de leur déconvenue, l’agent siamois y entrait par l’autre. Son dessein était d’entraîner le roi à Bangkok et de l’y faire couronner sans avoir à compter avec nous. L’entreprise était audacieuse, il se mit à l’œuvre avec sa fougue ordinaire. S’attaquant d’abord aux mandarins conseillers ordinaires de Norodom, il leur montra les avantages que leur maître et eux-mêmes retireraient d’un voyage à Bangkok, et les risques sérieux qu’ils ne pouvaient manquer de courir en déplaisant au roi de Siam. Il sut profiter, pour agiter les populations, des intelligences qu’il avait dans certaines provinces, notamment dans celles de Compong-soaï et de Pursat, dont les gouverneurs, créatures de la cour de Bangkok, avaient protesté contre l’alliance française. On n’a pas oublié que sans notre intervention ces deux provinces allaient subir le sort d’Angcor et de Battambang et être annexées au royaume de Siam. S’en prenant enfin au roi lui-même, il lui rappela ses promesses et son traité, qu’on pouvait produire pour le brouiller avec nous. Il lui fit redouter l’insurrection des provinces du sud, qui demandaient, selon lui, à se séparer du Cambodge ; il lui soutint avec audace que les Français le trompaient indignement, que leur empereur avait refusé sa ratification au traité ; il lui affirma que les Anglais d’ailleurs étaient décidés à soutenir par tous les moyens la politique siamoise. Bref, il finit par arracher à Norodom son consentement, et lui enleva jusqu’au courage de s’ouvrir avec nous. Les préparatifs du départ furent tenus secrets jusqu’au moment où, plusieurs bâtimens siamois étant arrivés à Compot, la nouvelle éclata comme un coup de tonnerre sur la tête de M. de Lagrée. Celui-ci rencontra pour la première fois chez le roi une détermination bien arrêtée et une résistance invincible. Norodom ne voulait pas perdre sa couronne, et, puisqu’on ne voulait la lui rendre qu’à Bangkok, il irait l’y chercher. D’ailleurs les ratifications du traité du protectorat n’arrivaient point, et ce retard, dont il ne voulait pas comprendre les causes, autorisait tous ses soupçons, légitimait toutes ses inquiétudes. Il annonça son départ pour le 3 mars, et ce jour-là quitta en effet sa capitale, abandonnant à ses ministres le gouvernement du Cambodge. L’agitation de Pursat et de Compong-soaï cessa comme par enchantement.

Nous allions donc être vaincus par la cour de Bangkok dans cette lutte sourde engagée depuis le traité du mois d’août 1863. La résignation était difficile. Quand M. de Lagrée connut par la rumeur publique les argumens qui avaient décidé le roi à se laisser enlever, il n’était plus temps de les combattre, sa majesté était partie. L’heure était décisive. M. de Lagrée obéit à l’une de ces inspirations subites qui relèvent les causes jugées perdues. La présence d’une petite garnison siamoise dans la capitale du Cambodge nous autorisait à faire débarquer quelques soldats. Les autorités y consentirent sans peine, et nos hommes furent logés assez près de la troupe siamoise pour observer tous ses mouvemens. Le pavillon français fut arboré sur la caserne du détachement d’infanterie de marine et salué de vingt et un coups de canon. Ce fut là ce qui nous ramena la fortune.

Le roi n’était pas loin sur la route de Compot. Effrayé du bruit de l’artillerie, et s’imaginant que nous allions profiter de son absence pour nous emparer du Cambodge, il fit halte brusquement, puis rétrograda d’une étape. Phnéa-rat lui-même hésita. Le beau succès de tenir le roi et de perdre le royaume ! Voici le parti auquel il s’arrêta. Il fît écrire par Norodom une lettre qui avait pour but d’amener le résident français, demeuré jusque-là vis-à-vis du roi dans les limites d’une déférence courtoise, à lui adresser des menaces dont à Bangkok on comptait se prévaloir contre nous par-devant l’assemblée des consuls réunis, suivant une expression souvent employée par le plénipotentiaire siamois. Le piège était grossier, c’est Phnéa-rat qui y fut pris. Sans contester au roi dans sa réponse le droit de se rendre à Bangkok, M. de Lagrée lui dit tout ce que ce voyage, si blessant pour la France, avait de compromettant pour ses propres intérêts ; il rappela surtout les plaintes amères que lui avait si souvent arrachées l’ambition de Siam et les moyens dont usait d’ordinaire son représentant à Houdon. Le général siamois se fit lire devant Norodom la lettre de M. de Lagrée. Grands furent la colère de l’un et l’embarras de l’autre en entendant cette longue récapitulation de griefs articulés devant nous contre Siam par Norodom en personne. On voulait nous conduire à des violences de langage, et nous avions la preuve que notre adversaire ne devait son succès qu’à ses menaces. Phnéa-rat entra dans un accès de rage qui le conduisit presque aux limites de l’épilepsie, puis il perdit contenance, son aplomb l’abandonna. Aussi prompt d’ordinaire à exécuter qu’à concevoir un dessein, il perdit tout à coup jusqu’à la volonté d’un ordre. Notre vengeance commençait. Arrêté à quelques lieues de sa capitale, Norodom annonçait un jour qu’il se décidait à partir pour Bangkok, et faisait savoir le lendemain qu’il songeait à regagner Houdon. Peu à peu les mandarins tremblèrent de s’être compromis, ils se prirent à regretter tout haut les conseils qu’ils avaient donnés à leur maître ; le Siamois sentit s’évanouir tout son prestige, un moment d’indécision ruina ses habiles manœuvres. Depuis plusieurs siècles, Siam avait, suivant son intérêt, agi pour ou contre le Cambodge, et fait sentir matériellement sa puissance. Quant à nous, on ne nous connaissait que d’hier, et nous n’avions jamais donné que des conseils. Quelque honorable qu’elle fût, cette politique avait l’inconvénient d’exciter la défiance de notre nouveau protégé, le roi Norodom, qui n’en pénétrait pas le sens. Selon les très simples théories politiques et sociales de ces peuples presque barbares, théories consacrées par une pratique constante, la force est le meilleur de tous les argumens. S’il était vrai que la redoutable puissance de l’illustre roi de Siam ne nous inspirât pas une secrète terreur, pourquoi tant parlementer, pourquoi ne pas lui signifier nos volontés sans détour, pourquoi ne pas exiger la restitution immédiate de la couronne ? Norodom en revenait toujours là. Nous faisions preuve de modération, et il nous accusait de timidité. Le temps d’ailleurs s’écoulait sans apporter les ratifications du traité conclu avec la France. Siam le combattait à Paris, et continuait à répandre avec persistance le bruit menteur de son succès. Que serait-il arrivé du malheureux monarque, si par impossible les négociateurs siamois l’avaient emporté ? Il était perdu sans ressources ; sa légèreté ne l’empêchait pas de sentir cela.

Cependant de véritables rebelles, mettant toutes ces circonstances à profit, s’étaient levés dans le sud-ouest ; ils massacrèrent le ministre de la guerre, qu’on avait envoyé contre eux. Cette insurrection eut l’avantage de procurer au roi un prétexte honorable pour rentrer dans sa capitale, ce qu’il fit le 17 mars dans la soirée, suivi de près par Phnéa-rat, battu, furieux, confus, non découragé néanmoins, car il commença par tout mettre en œuvre pour obtenir l’éloignement de nos soldats ; mais il perdit sa peine. Quant à Norodom, n’osant rien refuser à l’acariâtre général, dont l’humeur était devenue plus insupportable encore à la suite de son dernier échec, il s’efforça d’arracher à M. de Lagrée la déclaration écrite que cet officier avait toujours usé de contrainte dans ses rapports avec lui. Il est inutile de dire ce qu’il advint de cette démarche, où la fourberie, perdant son nom, devenait presque aimable à force de naïveté.

Notre situation se faisait excellente de presque désespérée qu’elle était quinze jours auparavant. Cependant la partie n’était pas définitivement gagnée tant que Phnéa-rat resterait à Houdon, libre de voir le roi à toute heure, et que son influence pourrait combattre la nôtre. Enfin arrivèrent fort à propos les ratifications du traité. Cette nouvelle charma le roi. Il brûlait d’envie, disait-il, de voir la signature et le sceau de l’empereur des Français. Phnéa-rat essaya bien de lui persuader que tout cela avait été fabriqué à Saigon ; mais le roi, séduit par la perspective d’une cérémonie nouvelle, ne prêta nulle attention aux insinuations perfides du vieux général aux abois. Celui-ci eut le désagrément de voir notre traité apporté en grande pompe au palais. L’échange des ratifications s’opéra solennellement. Le chef d’état-major de l’amiral de La Grandière, venu de nouveau à Houdon, exprima le désir de se rencontrer avec lui ; il refusa maladroitement l’entrevue. Tout le monde en conclut qu’il avait peur d’une explication publique, preuve évidente qu’il ne se sentait pas sans reproche. Phnéa-rat se décida enfin à nous laisser maîtres du terrain ; il quitta Houdon le 25 avril. Le poste de ministre de la justice dans son pays devait le récompenser de ses services et le consoler de sa défaite. Le pavillon siamois fut amené pour toujours au Cambodge, et rien ne s’opposa plus dès lors au départ de la petite garnison française, dont la présence pouvait inquiéter la population.

Lorsque le roi de Siam vit revenir son mandarin favori, l’homme en qui il avait placé toutes ses espérances, il comprit que, le principal étant perdu, il ne fallait pas s’obstiner sur un détail. Il eut le mérite de s’exécuter de bonne grâce, et leva tous les obstacles au couronnement en restituant la couronne. Le 26 mai, l’Ondine quittait Saïgon et emportait au Cambodge, avec une nouvelle mission française, le mandarin siamois Phya-montrey-suriwan. Celui-ci, par l’étendue de son esprit, par la courtoisie de ses manières, fit heureusement oublier son insolent prédécesseur, sur lequel il ne se fit pas faute de rejeter ce qu’il y avait d’odieux dans la politique siamoise. Ainsi les efforts désespérés d’un adversaire qui avait failli nous arracher la victoire étaient publiquement désavoués. Phnéa-rat, revenu à Houdon avec Phya-montrey et confondu dans la foule, dévorait son humiliation en mâchant silencieusement son bétel. Rien ne manquait à notre triomphe. L’envoyé siamois désirait placer lui-même la couronne sur la tête de Norodom ; le chef d’état-major de l’amiral de La Grandière s’y opposa. Phya-montrey offrit alors de la prendre chacun d’un côté ; M. Desmoulin déclina encore cette proposition, et fit adopter la marche suivante : il recevrait la couronne des mains du Siamois, et la présenterait au roi, qui s’en ornerait le chef lui-même, tout comme Napoléon à Notre-Dame. Quand il sentit enfin bien fixée sur sa tête cette couronne qui s’était évanouie si souvent au moment où il croyait la saisir, Norodom, oppressé par le bonheur, exprima le désir de saluer son puissant protecteur l’empereur Napoléon III. Il fit quelques pas vers l’Occident, et, portant la main à sa couronne pour imiter M. Desmoulin, qui ôtait son chapeau, il répéta les inclinations profondes qu’il voyait faire devant lui. Alors Phnéa-rat, indigné, fendit la foule, réclama des saluts à l’adresse du roi de Siam, et, se précipitant la face contre terre, frappa trois fois le sol du front. Norodom l’imita par courtoisie, et chacun sourit du sentiment qui inspirait cette démarche au malheureux général, dont elle fut la dernière exigence. Le roi de Siam cependant ne s’est décidé que beaucoup plus tard à reconnaître officiellement notre protectorat et à déchirer la convention secrète négociée par Phnéa-rat ; encore a-t-il réclamé certaines concessions, qui ont été acceptées par la France, notamment l’abandon définitif des deux belles provinces de Battambang et d’Angcor. Si l’arrangement conclu en 1868 n’est pas, ainsi qu’il est permis de le croire, destiné à régler pour un long avenir nos rapports avec la cour de Siam, il aura eu du moins l’avantage de montrer que notre puissance n’ôte rien à notre modération. En apprenant notre succès, cette partie de la colonie européenne qui nous avait été si hostile à Bangkok feignit de se montrer satisfaite.

Je savais au prix de quels efforts le pavillon français avait été arboré à Houdon, et je ne pus me défendre d’admirer l’indifférence dédaigneuse avec laquelle le roi du Cambodge parlait de ses anciens amis les Siamois. Durant la collation qu’il voulut bien nous faire servir, il se montra plein d’entrain, de verve et de gaîté. Il paraissait plus fier de ses assiettes en faïence anglaise à grands ramages que de ses vases et plateaux en or massif. Son palais n’est d’ailleurs qu’un immense hangar couvert en chaume où peuvent loger un grand nombre de femmes et de serviteurs. Norodom est petit, on peut remarquer chez lui une tendance précoce à l’embonpoint. Il n’est assurément pas beau, même pour un Cambodgien ; mais sa physionomie est expressive, intelligente et mobile. Il s’est fait très vite à beaucoup de nos usages, et l’on dirait qu’il a deviné notre esprit. Sa conversation, très pittoresque, est mêlée de saillies presque voltairiennes ; il méprise ses sujets dès qu’il n’en a plus peur, et se moque de Bouddha quand il se porte bien. Il foule aux pieds l’étiquette antique, seul débris subsistant de l’ancienne civilisation des Kmer, et il paraît disposé à nous donner toujours raison, sauf en un point. Les divers emplois de la vapeur, les nombreuses applications de l’électricité, l’asservissement de la lumière à la volonté du photographe, il admet tout cela, et fait pour le comprendre des efforts visibles ; mais il refuse absolument de croire qu’il y ait eu ou qu’il puisse jamais exister au monde une grande nation sans un roi absolu. Le despotisme se retrouve chez lui dans toute sa candeur naïve, et il ne craint pas de répondre, quand on lui conseille d’ouvrir ou d’entretenir une route nécessaire au commerce : C’est inutile, puisque je n’y passe jamais !

Les Cambodgiens sont généralement de mœurs fort dissolues. Le voyageur chinois du XIIIe siècle que j’ai déjà eu l’occasion de citer rapporte que, si un mari s’éloigne pour une affaire et qu’il reste absent plus de dix nuits, sa femme dit : Je ne suis pas un démon, comment pourrais-je dormir seule ? Le naïf narrateur ajoute : « J’ai cependant ouï dire qu’il y avait aussi des femmes fidèles. » Je l’ai ouï dire également ; mais je doute qu’il y ait au Cambodge une vertu assez solide pour résister aux séductions du roi, qui le sait et qui en abuse. C’est là une des causes de son impopularité trop réelle. Si nous ne l’avions soutenu en 1866, il aurait certainement perdu son trône. Les Cambodgiens ont bien quelques raisons de demander un changement de régime ; ils ne gagneraient rien à un changement de personne. On ne peut espérer que la raison politique fasse entendre sa voix dans le conseil de ces princes asiatiques tant que celle des passions parlera si haut dans leur cœur. C’est en vain que les sujets aspireront au repos tant que le maître n’aura pas connu la satiété des plaisirs. Les frères du roi, lorsqu’ils sont prétendans, affichent des programmes qu’ils oublieraient vite une fois souverains. Nous avons donc sagement agi en leur fermant l’accès du trône et en proclamant notre intention de rendre la stabilité au pouvoir. Cette révolte de 1866 nous aura d’ailleurs créé des droits nouveaux sur le Cambodge en même temps qu’elle aura imposé à Norodom le devoir d’écouter nos conseils. Ceux-ci ne sauraient lui manquer, et ce magnifique pays, dont la richesse prendra un rapide essor sous une administration plus humaine, est un admirable complément de nos possessions annamites. C’est après avoir acquis cette conviction que je suis rentré à Saigon, afin de m’y préparer à l’aventureuse expédition qui devait me faire rencontrer dans le Laos, à côté d’anciens vestiges de la domination cambodgienne, la vigoureuse empreinte de la puissance de Siam, en voie de s’appesantir, à l’insu de l’Europe, sur presque toute l’Indo-Chine.


L.-M. DE CARNE.

  1. Voyez la Revue des 15 novembre 1862,1er mai 1864, 15 mars 1867 et 15 février 1868.
  2. Histoire et Description de la Basse-Cochinchine, traduction de M. Aubaret.
  3. Phan-tan-gian a été ambassadeur à Paris. Il était gouverneur de Vinh-long. On sait qu’avec la résolution d’un héros de Plutarque il s’est empoisonné après la prise de cette province par la France pour ne pas survivre au serment qu’il avait fait à son maître de la lui conserver.
  4. Il a été depuis interné à Saigon, et la révolte de 1866, suscitée par Pou-quambo, s’est autorisée de son nom.
  5. Premier ministre du roi de Siam.