Le secret de l’orpheline/13

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Éditions Édouard Garand (p. 36-38).

III


Il fait une de ces températures idéales qui portent ordinairement les bonnes gens à s’écrier :

— Ce serait un péché de rester à la maison par un temps pareil !

Dans l’air pur et vif de l’automne commençant, le soleil poudroie comme en été. De plus, c’est aujourd’hui samedi et demi-journée de congé, pour la plupart ; aussi peut-on se tenir pour assuré que, tout à l’heure, les grandes artères grouilleront de monde, qui se rendant à l’ouest, qui s’en venant à l’est, tandis que d’aucuns grimperont vers le nord où la ville tend incessamment.

Georgine s’est dit comme les autres.

— Ce serait un péché…

Et, se rappelant qu’elle a besoin d’une paire de chaussures, elle décide d’en faire l’emplette en quelque magasin à rayons, ce qui lui permettra d’en visiter plusieurs avant de parfaire son achat.

Depuis ce dimanche où elle s’est si affreusement ennuyée — il y aura de cela une semaine demain — depuis qu’elle a revu Jacques Mailiez et rencontré ce chauffeur, Georgine n’a pu redevenir maîtresse d’elle-même ; et il faut qu’elle reprenne son équilibre. Souffrir, soit : mais, qu’on ne s’en doute pas trop, autour d’elle, car autrement, les sacrifices déjà consentis pour sauvegarder son honneur deviendraient inutiles. Sa claustration fut peut-être un peu trop absolue, jusqu’ici. Elle devra, petit à petit, revenir à des habitudes normales. Une sauvagerie excessive risquerait, en somme, de devenir une maladresse.

Cet— après-midi, Georgine sortira donc, comme une simple mortelle. Elle se baladera par les rues, ses yeux s’égayeront du spectacle du dehors, son esprit rafraîchira, son corps se fatiguera sainement, et elle rentrera chargée d’un impalpable butin, comme les abeilles qui reviennent à la ruche.

Après une longue marche coupée d’arrêts dans les magasins et de visites aux étalages, Georgine décide de fixer son choix. Elle n’a encore rien acheté, sinon tout autre chose que ce dont elle a besoin. La voici d’ailleurs arrivée chez Marchand, le bien nommé. C’est toujours ici qu’elle prend ses chaussures.

Une foule compacte obstrue presque l’entrée. Ce sont des dames, debout autour d’une table chargée de gants de toutes sortes qu’elles se disputent. Ils sont, paraît-il, à un bon marché extraordinaire.

Georgine visite successivement à peu près toutes les tables du rez-de-chaussée, puis, elle se dirige vers l’ascenseur. Il allait s’envoler ; on veut bien lui permettre de prendre sa petite place.

— Deuxième planchers : chaussures, bonneterie, confection pour dames et enfants, etc., etc., annonce le garçon de service, en faisant glisser dans sa rainure, la porte de fer forgé.

Georgine franchit le seuil et elle se trouve, du coup, dans le royaume de la chaussure. L’odeur caractéristique du cuir aux narines, elle commence une lente tournée d’inspection ; mais, autour d’elle, les fins souliers multiplient à l’envie leur forme et leur couleur, et la jeune fille ne sait plus trop quelle orientation donner à son choix.

Comme elle laissait un étalage pour en visiter un autre, elle vit venir à sa rencontre une élégante dont elle passa instinctivement une revue sommaire : taille moyenne, démarche aisée, mise sobre et de bon goût, figure sérieuse, un peu pâle…

Mais soudain, Georgine arrêta net son inspection et, après un moment de léger saisissement, le fou-rire lui monte à la gorge.

Tombe-t-elle de la lune ? Qui a jamais entendu parler d’une histoire pareille ? Cette étonnante personne qui marche sans se déplacer n’est autre qu’elle-même réfléchie par la glace de la colonne.

Toutefois, la supercherie découverte, Georgine s’approche délibérément et, en ayant l’air de replacer son chapeau, elle s’examine sans parti-pris. Elle n’a pas eu, depuis assez longtemps, l’occasion de s’étudier ainsi à loisir et au grand jour. Elle ne dort pas aussi bien qu’autrefois et, le matin, la paresse la retient tard au lit, ensuite elle doit se presser, n’est-ce pas ? Puis, sa chambre est si mal éclairée…

Franchement, elle n’a pas de compliments à se faire. Elle en a incontestablement perdu. Où est sa fraîcheur d’antan ? Est-ce le froid qui la pâlit de la sorte ? Mais il fait bon, dans le magasin. La fatigue de la matinée, peut-être ? de ces derniers jours, plutôt pénibles ? Et cet air abattu de vieille femme… En somme, elle est fort excusable de s’être prise pour une autre et l’aventure est plus attristante que risible.

Vexée, d’ailleurs, Georgine se dirige vers le comptoir voisin où une employée lui offre aussitôt services.

— Quelque chose pour vous, madame ?

— Je voudrais, dit Georgine, des oxfords noirs…

— Comme ceci, madame ?

À ce moment précis, une exclamation de joyeux étonnement se fait entendre derrière la jeune fille.

— Georgine !…

Prompte, l’acheteuse se détourna et c’est pour voir Charlotte Lépée qui rit et qui lui tend ses deux mains à la fois.

— Faut-il en croire mes yeux ? reprend la petite française. Quelle surprise ! J’en bénis le ciel ! Mais pourquoi cet air offensé, amie ? Vous me jugez indiscrète ?

— Quelle idée ! fait, au hasard, Georgine.

Au dedans d’elle, c’est bien de cette épithète, pourtant, qu’elle flétrit son ancienne amie. Une véritable fureur la soulève, un moment, contre cette française de malheur.

L’après-midi s’achevait si bien…

Et il a fallu que ce soit elle, encore elle ! ! !

— Me direz-vous, gazouillait Charlotte, ce que vous êtes devenue, depuis le temps… Personne ne vous a plus revue, au journal, et l’on se perd en conjectures, à votre sujet. Mais là, qu’est-ce que je dis ? Un mensonge, amie, un mensonge tout innocent, puisque je ne l’aurai pas voulu. Maud et Katie vous ont aperçue, l’autre soir, simultanément. Comme vous étiez accompagnée, elles n’ont pas trop cherché à vous approcher. Mais vous imaginez que l’affaire a été rapportée au journal où elle a créé toute une sensation. Pourquoi vous cachez-vous, dites ?

— Je demeure maintenant si loin, fait Georgine, du bout des lèvres.

— Bien loin, vraiment ?

Pour toute précision, Georgine indique, de la main, que c’est par là.

Après le chaleureux enthousiasme de son abord, Mlle Lépée se refroidissait sensiblement. Elle parut vouloir s’éloigner, puis, revenir sur cette décision première. De son côté, Georgine qui examinait les chaussures qu’on lui avait remises, n’en glissa pas moins, entre ces cils, de fréquents regards vers sa visiteuse intempestive ; elle relevait, dans l’apparence générale de la jeune fille, un grand progrès. Ce qu’elle constatait, à l’instant, avoir perdu, on eût juré que par quelque savant sortilège, Charlotte s’en était appropriée. Cette constatation lui entra comme un dard empoisonné, dans le cœur.

— Allons, reprenait avec gentillesse Charlotte, je ne veux pas vous imposer plus longtemps ma présence. Mais je m’en irais plus contente, Georgine chérie, si je vous entendais dire, auparavant, que vous ne m’en voulez aucunement et pour quelque motif que ce soit ?…

Les lèvres de Georgine frémissent, mais il n’y parut pas car la jeune fille relevait en même temps la tête et disait d’un ton ferme :

— Pourquoi vous en voudrais-je ? M’auriez-vous donc causé quelque tort ?

— Justement, je ne le crois pas, s’exclama en riant Charlotte, déjà rassérénée. Mais, voyez-vous les françaises sont si romanesques ; elles se mettent martel en tête pour bien peu de chose, parfois…

Cette boutade lancée, Charlotte ramena sous son bras ses menus paquets et elle allait s’éloigner lorsque Georgine la retint. À quel sentiment obéissait la jeune fille ? Elle-même eût été fort embarrassée de le définir. Ce fut, pour ainsi dire, inconsciemment qu’elle prononce.

— Si rien ne vous presse, Charlotte, attendez-moi donc. J’achève et nous pourrions prendre ensemble quelque chose, au buffet.

Les prunelles grises de Mlle Lépée irradièrent de bonheur.

Ce fut là toute la réponse de la jeune fille, mais Georgine en goûta, jusqu’à l’amertume l’éloquent langage.

Descendues au premier, elles s’attablaient l’une près de l’autre, devant l’étroit comptoir de marbre gris où on allait leur servir du café brûlant avec des petits fours.

Candidement, Charlotte s’était imaginé qu’en la retenant avec cette spontanéité, Georgine obéissait au besoin de décharger le trop plein de son cœur et que de douces et tristes confidences allaient enfin les rapprocher. Il n’en fut rien. Alors, discrète et sentant le terrain brûler sous ses pieds, la jeune fille française s’en tint aux plus banals lieux-communs.

Georgine l’interrogea sur les choses du journal : ce fut tout. Elle aussi restait sur la défensive, babillant avec lenteur, entre deux gorgées de café, son regard vaguant au loin, dans quelque brume familière ou se retournant avec une pointe soudaine de sévérité ou de défiance vers Charlotte perplexe.

— Je vous reverrai, Georgine ? supplia Charlotte, au moment où elles se quittaient.

— Je l’espère. Vous demeurez toujours au Boulevard… ?

— Mais oui, chère. C’est tout comme si la maison nous appartenait.

— Dans ce cas, il se peut que je vous arrive, un jour ou l’autre.

Ce fut le lendemain, dans la déprimante inactivité du dimanche, que Georgine commença à reconnaître les fruits de sa rencontre avec son ancienne compagne de travail.

Après Jacques, Charlotte. Cette seconde brusque irruption, dans sa vie présente, du doux passé, achevait en elle une conviction déjà bien près d’aboutir : à n’en plus douter elle aimait Jacques et il était perdu, pour elle ! Elle ne mentait peut-être pas à son amie ce jour où elle lui disait que son imagination pouvait bien avoir fait tous les frais de son enthousiasme pour M. Mailiez. Mais, si elle ne mentait pas à Charlotte, elle avait bien pu, sans le vouloir, se déguiser à elle-même la vérité. La crise qu’elle traversait alors troublait ses facultés et faisait d’elle, en quelque sorte, une irresponsable.

Mais le temps avait coulé, depuis.

Il semblait même à la jeune fille qu’il y avait de cela des années qu’elle donnait son congé à Jacques frémissant. Malheureuse, qui avait fermé de ses propres mains un avenir de douce sécurité ! Pourtant, dans la gravité même du moment, son orgueil parlait encore plus fort que tout et la jeune fille se répétait la sempiternelle petite phrase que si c’était à recommencer… Tout plutôt que de s’exposer à la pitié railleuse de Jacques Mailiez.

Avec quelle superbe liberté il lui avait adressé la parole, à St-Patrice ! On dit des hommes qu’ils sont changeants. Ne seraient-ils pas plutôt inconstants que changeants ? Ils oublieront une affection, mais pour une autre. Après la rencontre du magasin, Georgine sentait un frisson la secouer à cette pensée qu’en l’occurrence, l’autre affection pouvait porter le nom de Charlotte.

Des considérations de ce genre devraient désormais rouler nuit et jour, dans la pauvre tête de Georgine. La santé de la jeune fille ne manque point de s’en ressentir ; son caractère également. Elle devenait de plus en plus triste et, ayant fait le vide, autour d’elle, elle ne savait plus à quoi se raccrocher.

En dépit d’une attraction violente, elle s’était défendu de retourner trop tôt à St-Patrice car il pouvait y reparaître, le Quotidien ayant ses bureaux dans les environs.

Ces obscurs regrets que Georgine portaient en elle s’enfiévrèrent et, bientôt, la jalousie dominait tous les autres sentiments. Oui ou non, avait-il cessé de l’aimer ? Était-ce Charlotte qui possédait désormais son cœur ? À tout prix, il faudrait qu’elle l’apprenne. Qu’y gagnerait-elle ? Peut-être une souffrance de plus… N’importe elle voulait savoir.

Le moyen sûr et rapide de se renseigner, il était d’ailleurs à sa portée, mais si coûteux, que Georgine chercha longtemps ailleurs avant de lui revenir.

Voici : il s’agirait de mettre à demi Mme Favreau dans le complot puis, un jeudi par exemple, — jour consacré par l’usage — de se poster à l’une des fenêtres de la maison. Mme Lépée habitait tout près, de l’autre côté de la rue. Si Georgine surprenait Jacques allant dans cette direction, elle comprendrait que son malheur est consommé. Si elle ne le voyait pas, elle pourrait, au contraire, espérer.

Espérer quoi ?

Avec un rictus pénible à voir, sur ce visage charmant, Georgine se répondit à elle-même :

— Rien.