Le secret de l’orpheline/19

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Éditions Édouard Garand (p. 50-52).

V


Un dimanche après-midi sous les frais ombrages du parc Lafontaine. Bien près l’un de l’autre, à l’extrême bout du banc qu’ils ont élu — les places sont rares et précieuses — deux jeunes époux conversent à voix retenue. Si visible est leur entente qu’on s’étonne presque de les voir astreints à prononcer des mots pour se révéler leur pensée ; il semblerait qu’une simple pression de mains, un regard échangé dussent suffire. Rien ne prouve, d’ailleurs, qu’il n’en est pas ainsi lorsqu’ils ne vivent que d’eux-mêmes. Mais en ce moment, ils s’oublient, dans l’ivresse de se posséder et, fort gentiment, s’occupent de leur prochain.

— Aucune nouvelle ne pouvait m’être plus agréable, affirme pour la quatrième fois au moins et avec une chaleur qui ne laisse pas de doutes sur sa sincérité, la jeune femme.

C’est une brune jolie à en être remarquable et dont la radieuse fraîcheur proclame qu’elle atteint à l’épanouissement de sa saine jeunesse.

— Est-il né au pays, ajoute-t-elle, ou s’il est français de France ?

— Français de France et même tout juste débarqué, répond le mari, un homme très blond, français lui-même mais qu’à première vue on prendrait aussi bien pour un insulaire d’Outre-Manche.

— Un Français fraîchement débarqué, disait Jacques, et un débrouillard. Dès que je sus qu’il était d’Orléans, comme les dames Lépée, je pensai à toi, chérie. Je mûris ensuite mon projet dans l’ombre, avec l’intention de tout te communiquer au moindre espoir. Or, cet espoir existe. L’autre soir, j’ai amené mon homme boulevard Crémazie et, quoique je ne me sois guère attardé, comme tu sais, j’ai bien cru voir que cela prenait.

— Alors, Charlotte…

— Je te certifie qu’elle paraissait conquise. Elle était tout nerfs et, aux petits regards sournois qu’elle me jetait, par-ci par-là, j’en ai conclu qu’il n’était pas impossible qu’elle eût deviné mes intentions. Enfin, ils ont paru sympathiser et il ne me reste plus qu’à ajouter : la suite au prochain numéro.

La jeune femme éprouve encore le besoin de revenir sur son contentement.

— Tu n’imagines pas, fait-elle, quel poids ta révélation m’enlève de dessus le cœur. J’avais gardé un remords au sujet de Charlotte. Le grand chagrin de sa mère, je le savais, était de penser qu’elle pouvait disparaître en laissant sa fille « non pourvue », comme elle disait. Elle ferait une petite épouse si gentille, Charlotte.

— Très gentille. Elle n’a rien de transcendant ; c’est un genre tout simple, mais, justement à cause de cela, elle est capable de donner beaucoup de bonheur. Toutefois, garde-toi d’exagérer tes remords, amie. Suis-je la cause ? Oui ? Alors, calme-toi. Il est impossible que Mlle Lépée se soit jamais fait illusion sur mes sentiments. Elle est bien trop fine pour s’être méprise…

Il s’interrompit. La main sur sa bouche, geste qui lui est familier, Georgine venait d’étouffer une exclamation.

Mme Verdon ! murmurait-elle. Je donnerais bien la moitié de ma fortune matérielle pour qu’elle se rapproche de nous.

— Quelle sentimentalité, ma chère !

Georgine suivait toujours des yeux, intensément, la silhouette fuyante de la femme qui, parmi les autres promeneurs, venait d’attirer son attention.

— C’est à cause d’Émile, avoua-t-elle, comme dans un rêve. Il y avait Charlotte, mais il y avait aussi Émile…

— Je ne comprends pas, fit la voix brève de Jacques.

Les joues de Georgine se colorèrent.

— C’est vrai, dit-elle, je ne t’ai jamais raconté que ce pauvre garçon perdait un temps précieux à se montrer aimable pour la plus ingrate des femmes. Je puis dire que je l’ai rebuté à plaisir. Que j’étais vilaine, alors ! Le jour où M. Hannett me demanda en mariage, j’étais si désemparée que je m’interrogeais sérieusement pour savoir si cette fin n’en valait pas une autre ; mais le sentiment patriotique me tenait trop fort, à défaut de l’antipathie qui pour un moment s’était tue, et je refusai. Mais tu sais tout cela. Il me reste à ajouter qu’en rentrant à la maison, je me trouvai soudain en face d’Émile et la tentation me ressaisit d’en finir avec Georgine Favreau. En cette minute, je jugeai Émile fort bien, sous tous les rapports et, un peu plus, je crois que je me serais déclarée là, sur le palier. Je n’en fis rien, est-il besoin de le dire ? Mais lui, Émile, à qui mon air troublé et radouci n’a pas été sans faire impression ?… Qu’on se moque si on le veut, mais j’aurais du plaisir à apprendre qu’il est marié ou en voie de l’être.

— Georgine, conseilla Jacques, visitez bien votre mémoire, dès là que vous y êtes, et finissons-en une fois pour toutes : combien d’autres furent encore sur les rangs ?

La jeune femme glissa sa main dans celle de son mari.

— Mon cœur, affirma-t-elle, n’a jamais accueilli qu’un nom, un seul.

Ils devisaient toujours quand soudain, la double silhouette désirée par Georgine se profila au bout de l’allée. Après un geste d’avertissement à son mari, la jeune femme se leva et, promptement, se porta à la rencontre de son ancienne logeuse.

En la reconnaissant, Mme Verdon esquissa un mouvement de surprise, puis, un sourire embusqué dans chacune de ses rides :

— Comme on se retrouve ! fit-elle. Mais j’ai tort, se reprenait-elle déjà, de faire des façons à une déserteuse.

— Je vous en prie, s’écria Georgine avec sa grâce ingénieuse, ne me gardez pas rancune. Si vous saviez quels bons sentiments j’ai conservés, non seulement de vous, Mme Verdon, mais… de toute la maisonnée ! Et puis, chère madame, donnez-moi donc de vos nouvelles. Ou plutôt, laissez-moi d’abord vous présenter mon mari, car moi aussi, je suis madame, maintenant.

La petite cérémonie des présentations se déroula aussitôt, sons l’œil intéressé des badauds d’alentour. La compagne de Mme Verdon se nommait elle-même Mme Terron ; c’était une voisine.

Durant la conversation animée et toute cordiale qui suivit, Georgine, au comble de ses vœux, apprit ce qu’elle désirait si fort s’entendre dire : Émile était marié. L’événement datait de trois mois et l’héroïne en était une petite cousine de la campagne dont on disait merveille. On l’avait découverte par hasard. Mme Verdon ayant commencé une mauvaise période de fatigue, puis de maladie, s’était vue dans l’obligation de s’adjoindre une aide. On sait combien rare est l’article. Mme Verdon s’était rappelé à temps qu’une cousine à elle demeurait à La Tuque ; mais elle n’était pas bien sûre qu’elle eût des enfants… Ah ! bien oui, elle n’en avait que dix et, sans faire de difficultés, elle avait dépêché en ville la cadette, une vraie perle, gaie, modeste, travailleuse. Cette fois, Mme Verdon avait parlé d’autorité et, en fils soumis, Émile s’était enfin laissé convaincre.

Ces dames parties, Jacques et Georgine se reprirent à causer, coupant leur dialogue de longs silences qui ne nuisaient en rien à l’intimité de leur âme.

Cependant, l’aspect des choses se modifiait autour d’eux. Les jeux de lumière se faisaient plus doux, plus chargés de couleur. On sentait que le soleil s’inclinait à l’horizon. Un fléchissement semblable paraissait opérer chez les promeneurs. Les bancs se dégarnissaient. Une sensation de satiété flottait dans l’air chaud.

— Grand’maman qui apparaît, fit tout à coup Georgine. Je pense, reprit-elle en promenant ses regards autour du lieu qu’ils occupaient, je pense que Mlle Charlotte et consort nous ont oubliés. Ils ne viendront pas.

— C’en a tout à fait l’air, appuya son mari. Ces amoureux, quels égoïstes ! Vois donc, reprit-il, les yeux humides soudain, comme c’est admirable une fleur humaine…

Dans sa voiture douillettement capitonnée, un charmant bébé repose et l’on eût dit, en effet, un bouton de rose tant il est frais et beau. C’était Mme Favreau qui le promenait. Fréquemment, elle se penchait sur lui et, devant la petite figure poupine, elle agitait sa main, sans doute pour chasser quelque mouche visible à ses seuls yeux.

Il était clair que, cette fonction de promeneuse, elle s’en acquittait comme d’un rite. À peine fut-elle à portée de la voix qu’elle commença le récit des impressions supposés de l’enfant, durant sa longue randonnée sous les arbres. Il avait fait des joies à un affreux toutou, il avait, au contraire, failli pleurer parce qu’une dame, qui le trouvait mignon, s’était permis d’effleurer sa joue d’une caresse, il avait poussé des exclamations intraduisibles à la vue des cygnes glissant sur le lac, etc., etc.

Elle s’exhalait à son propre récit ; l’orgueil brillait à son front et, à un certain moment, peut-être eût-elle l’illusion que leur bébé, à tous trois, devenait son sien uniquement. Si le dévouement est un titre à la possession, nul n’eut pu, d’ailleurs, s’opposer à ses prétentions émouvantes. Mais il y a toujours les rivaux…

Elle parlait encore que Jacques posait sur le bord du berceau roulant une main tranquille de possesseur tandis que la mère avait un geste plus significatif encore.

Elle enlevait tout simplement son fils dans ses bras et le couvrant de baisers fous, en lui donnant les noms les plus tendres :

— Que je suis heureuse ! répéta-t-elle, que je suis heureuse !


FIN.