Le secret de l’orpheline/3

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Éditions Édouard Garand (p. 9-12).

III


Au journal, lorsqu’elle daigne y reparaître, Mlle Favreau se vit accueillir comme l’Enfant prodigue de l’évangile. Elle n’en fut pas surprise. C’est justement le contraire qui l’eut étonnée. Si le journal eut possédé des étables et si, dans ces étables, quelque veau gras se fut trouvé, il y aurait gros à parier que M. Hannett eût pétitionné pour le faire tuer.

Comme Georgine répondait aux congratulations de son chef en s’informant de la date choisie pour ses propres vacances, il réplique :

— Pas de vacances pour moi, cette année, Miss Favreau. Nous sommes trop occupés. Il s’est passé de grandes choses durant votre absence.

Georgine eut envie de se détourner pour rire. Au lieu de cela, préférant se fixer tout de suite, elle demanda quelles étaient ces grandes choses ? Son chef lui apprit qu’on venait enfin-de mettre à exécution un projet depuis longtemps dans l’air en fondant une « Page des Dames ». Déjà, pour la rédaction de l’indispensable Courrier, on avait retenu les services d’une vieille et docte dame, Mistress Munroe.

Debout, devant son employée assise, se balançant sur un pied, sur l’autre, et, par moment, se frottant les mains comme pour s’encourager. M. Hannett accumulait les détails. Georgine l’avait rarement vu aussi loquace. On fondait, assemblait-il, les meilleurs espoirs financiers sur cette Page des Dames. Comme promoteur, c’est lui qui en assumerait la haute direction même après l’arrivée de Mrs. Munroe.

Georgine ayant soudain rencontré l’éclair bleu de son regard fixé sur elle avec une sorte de complaisance attendrie, une inquiétude la prit. Elle fronça le sourcil. Est-ce que par hasard, son patron aurait l’idée de la transférer à la Page des Dames ? de l’adjoindre, par exemple, à Mrs Munroe ?… Il en était bien capable. Mais c’est qu’elle avait son mot à dire, avant la conclusion du marché. Satisfaite, en somme, de ses relations avec son chef, elle entendait les continuer, voilà. Et l’on verrait bien qui rirait le dernier.

Ce souci tint Georgine en humeur tout le reste du jour. Mais, dès le lendemain, il n’y paraissait plus. Il n’était pas dans ses habitudes de broder longtemps sur les idées noires. M. Hannett avait d’ailleurs battu en retraite dès les premiers signes de mécontentement.

Seulement, la jeune fille s’était formellement trompée sur les intentions de son chef. Elle en eut la preuve une semaine plus tard lorsque M. Hannett l’entretint à nouveau de ses projets relativement à la Page des Dames.

— Miss Favreau, demanda-t-il tout d’un coup, en mordillant sa lèvre nerveuse, ai-je été trop ambitieux en songeant à vous pour un article hebdomadaire dans la Page ?

D’étonnement. Georgine s’était sentie rougir.

Lorsque, dans l’intimité, on lui demandait son opinion sur son patron : — Bel et bête, tranchait Georgine. Combien de fois n’avait-elle pas prétendu que c’était une perte de talent de travailler pour un tel homme. Bien qu’il fut talentueux de sa plume, elle voyait bien que l’imagination lui faisait défaut. Elle ne lui accordait aucune perspicacité et elle le jugeait borné. Aussi, n’aurait-elle jamais attendu de lui la proposition qu’il lui faisait en ce moment. Ce fut alors d’elle-même qu’elle répondit :

— Je ne sais, murmura-t-elle, si je manie assez bien l’anglais pour signer des articles littéraires…

Mais lui la rassura immédiatement. Il prenait toute la responsabilité à ses charges et il priait sa secrétaire de réfléchir et de lui faire ses conditions.

— J’essaierai, promit-elle.

Le soir même, après souper, au lieu de s’attarder dans la salle à manger, comme elle avait coutume de faire, lorsqu’elle ne sortait pas, elle gagna immédiatement sa chambre.

On était au début de septembre et une fine mélancolie se glissait dans l’air plus frais. Georgine ayant regardé par sa fenêtre les arbres extrêmement immobilisés dans l’ombre naissante éprouve une petite contraction au cœur. Machinalement, au haut de la feuille blanche étoilée sur son secrétaire, elle écrivit : « Être seul ».

Longtemps, sa plume courut sur le papier. Elle s’arrêtait parfois, raturait, recommençait, absorbée au point de perdre conscience d’elle-même. Ce qu’elle voyait naître sous ses doigts, lui semblait si charmant qu’elle ne se lassait pas de le polir et de le reprendre.

Enfin, la copie fut mise au propre et signée du personnage choisi dès le premier moment — Faverol. Au journal, on la reconnaîtrait vite sous ce voile transparent, car personne n’ignorait que Mlle Favreau était de Faverol. Par modestie — et par habitude — elle se contentait généralement de la moitié de son nom. Il n’empêche que son arrière-grand-père, le Français, était marqué de Faverol. Il s’était enfui de son pays assez mystérieusement, durant des troubles politiques, et les vieux Foley de qui Georgine tenait le renseignement racontaient qu’il avait traversé l’Atlantique en canot d’écorce. Cette dernière assertion, la jeune fille leur en laissait toute la responsabilité, mais pour le reste, leurs dires ayant été corroborés par une famille de Hull, originaire elle aussi de Chicago, Georgine y adhérait pleinement.

En se relisant, la chroniqueuse improvisée fut plus charmée encore qu’au début. Pourrait-elle jamais donner mieux. Elle venait d’écrire là, un petit chef d’œuvre de billet parfumé. C’était net, à la fois crâne et gracieux, bien féminin surtout, et teinté d’une mélancolie très fine, si légère qu’un souffle l’eut fait s’envoler. La jeune fille eut l’impression de transparaître à travers sa phrase. Oui, c’est le portrait de son âme qu’elle venait d’esquisser là, avec des mots. Mais au contraire du portrait de Gill — auquel elle continuait d’en vouloir un peu — qui l’avait dépouillée de toute poésie, son petit article, lui, l’idéalisait. Qu’allait-on dire en lisant cet article ? Qu’allait-on penser de son auteur inconnu ? Elle l’ignorait, pour la plupart. Quant au cercle des connaissances, mon Dieu, elle s’attendait bien à quelques petits compliments… Ils ne lui monteraient pas à la tête ; elle l’avait solide en dépit de certaine étourderie native ; et puis, 1’accoutumance l’avait quelque peu endurcie.

M. Hannett à qui elle remit l’article dès le lendemain, fut le premier à féliciter la débutante. Il paraissait littéralement enchanté. — Est-ce qu’il s’y connaîtrait ? se demanda son impertinente secrétaire. Et, comme il l’invitait de nouveau à établir ses conditions, elle lui demanda un petit relèvement de salaire qui lui fut immédiatement accordé.

Chez Mme Verdon, ce fut un beau tapage. Georgine était la plus jeune et la plus brillantes des pensionnaires ; elle avait bien besoin d’ajouter cette auréole à ses autres avantages… C’était presque un manque de goût. Aussi des figures jaunirent d’envie et, sous les fleurs des congratulations, des épines percèrent. Cependant, l’article passe de main en main. Ceux et celles qui ignoraient l’anglais se faisaient traduire. Émile Verdon savait tout juste le jargonner ; cependant lui aussi voulut prendre connaissance d’ « Être seul ». Georgine voulut bien lui permettre de l’apporter à son travail.

Et les jours passèrent. On atteignait maintenant décembre. Georgine chroniquait toujours à la Page des Dames et, le samedi précédent, le supplément illustré du journal avait reproduit sa photographie — celle qui la représentait souriante — avec cette simple mention : Faverol, gracieuse collaboratrice de la Page des Dames.

Cet après-midi-là, la jeune fille se trouvait seule dans le bureau de son patron et elle cherchait justement un nouveau sujet de chronique, son imagination commençant à demander grâce — Soudain, l’on frappe à la porte.

— Entrez ! permit-elle.

Un homme parut qui pouvait avoir une trentaine d’années. Assez replet, déjà un peu chauve, il était si blond que Mlle Favreau n’hésite pas un instant à le croire Anglais. Aussi fut-ce dans la langue du journal qu’elle s’informa, de ce qu’il désirait.

À sa grande surprise, le monsieur répliqua en français et avec un fort accent d’outre-mer :

— C’est bien ici, n’est-ce pas, le bureau de la Page des Dames ?

Georgine le détrompa.

Mrs Munroe occupe le bureau voisin, à gauche.

— Ah ! fit-il.

Et après une seconde d’hésitation, il reprit :

— Je serai donc venu droit au but, sans m’en douter. Car je n’avais demandé la directrice de la Page que pour en atteindre une autre, une de ses collaboratrices qui signe : Faverol

Une joie intense saisit Georgine au cœur. Elle sentit le sang affluer à ses joues et ses yeux rayonner d’un plaisir dont elle ne s’expliquait pas bien elle-même la nature.

— Pardonnez mon indiscrétion, poursuivait le visiteur mais d’après certaine photographie venue à ma connaissance, je ne crois pas faire erreur… Enfin, comme je le disais à l’instant, je me serai rendu droit au but, sans même le vouloir.

—Je suis ici dans le bureau de mon patron, M. Hannett, prononça au hasard Georgine.

— … qui peut revenir d’un moment à l’autre, sans doute ? Je serai donc bref. Moi-même, mes minutes sont comptées.

Avec une volubilité dont ceux de sa race et des races-sœurs ont le secret et qui laissait son interlocutrice haletante, il commença aussitôt une histoire enchanteresse. Non, Georgine n’aurait pu prévoir un tel moment. Dès son premier article, elle se résignait à écrire pour des inconnus dont les cœurs et les visages resteraient à jamais pour elle inexistants. Et déjà, l’un deux s’était introduit auprès d’elle et il lui parlait chaleureusement et en toute confiance, comme à une amie de longue date.

Il se nommait Jacques.

Incidemment il put lui dire qu’il comptait vingt-huit ans d’âge. Né en Bretagne, privé tout jeune de sa mère, il était venu au pays avec l’un de ses oncles décédé depuis peu. Son unique sœur restée en France, était aujourd’hui mariée. Lui-même était rédacteur au Quotidien et, en septembre, alors qu’il jouait des ciseaux parmi les feuilles d’imprimés, le titre d’un article l’avait frappé. C’était « Être seul ».

— L’égoïsme ne perd jamais ses droits, chez les hommes. J’avoue que c’est le titre qui m’a tout d’abord attiré. Hélas, je savais et très douloureusement ce qu’est être seul. Enfin, quelle est au juste ma patrie ? J’ai depuis longtemps opté pour le Canada, mais je n’y suis pas né. Pour ceux d’ici, je serai toujours un Français. Retourner à ma terre d’origine ? Je m’y sentirais dépaysé. Mon père est remarié et de graves dissentiments nous séparent, par ailleurs. Je vous le répète, mademoiselle : votre article n’avait pas à m’apprendre ce qu’on souffre à être seul. Avec le désir morbide de me retrouver dans ce que vous allez dire, je le lus. Ce fut délicieux ! J’eus l’impression d’une jolie main féminine chassant de devant mes yeux les papillons noirs. Qu’il était donc gentiment tourné ce billet, mélancolique juste assez pour s’infiltrer jusqu’aux replis de l’âme.

En ce moment, Georgine méprisait tous les compliments qu’on avait pu lui faire jusqu’ici de son œuvre, et elle se méprisait elle-même pour y avoir pris plaisir.

— Je cherchai, reprenait le jeune Français à percer l’identité de l’auteur — Faverol… C’était vague, comme renseignement. Des expériences de style me portaient à croire que j’avais affaire à une personne jeune, tout au moins, à une débutante des lettres. D’autre part, certains traits frappés si juste révélaient la maturité du jugement. Bref, je demeurai indécis jusqu’à samedi dernier, alors que le supplément de votre journal m’a apporté un renseignement d’importance. L’ayant vue, ce qui équivalait presque à une présentation, je me sentis désormais plus à l’aise avec Mlle Faverol et je résolus de lui soumettre, à la première occasion, une idée qui m’était venue.

— Puis-je savoir ? s’informa Georgine dont les lèvres tremblaient un peu car toute cette scène lui semblait tenir du merveilleux, de l’irréel.

— C’est que ce sera peut-être un peu long. Si… Si je pensais que vous fussiez libre, ce soir par exemple, je solliciterais l’honneur d’être reçu par vous, mademoiselle.

— Mais sans doute. Je serai libre et vous pouvez venir, monsieur. Voici mon adresse, acheva-t-elle en inscrivant aussi, sur un bout de papier, ses nom et prénoms.

Enfin, l’aiguille se décide à marquer cinq heures. Georgine ne s’était jamais sentie une telle impatience à quitter le lieu de son travail. C’est que son entretien avec M. X… avait été coupé au moment le plus palpitant. Qu’avait-il donc à lui proposer ? Une hâte terrible la tenait de l’apprendre et aussi de revoir ce jeune homme.

— Il est séduisant comme tous les Français, disait-elle, une petite vanité dans le cœur au souvenir de son aïeul l’émigré. Je l’aurais bien écouté une heure ou deux, encore.

À la porte de sortie, elle se rencontre avec Katie la petite téléphoniste qui sollicite aussitôt la faveur d’accompagner sa grande amie jusqu’au tramway. Katie professait une grand admiration pour Mlle Favreau qu’elle jugeait spirituelle au possible. Mais ce soir-là, la jeune fille resta au-dessous de sa réputation et, déçue, Katie ne cessait de répéter :

— Qu’avez-vous donc, Miss Favreau ? Votre esprit est ailleurs.

— Katie, ma jolie, vous vous faites des imaginations, protestait distraitement Georgine.

Bientôt, elles atteignirent toutes deux le coin de rue où elles avaient coutume de prendre leur tramway respectif.

Observée du coin de l’œil par sa jeune compagne, Georgine sombra dans un mutisme rêveur.

Soudain la fillette se pencha à son oreille et, sur un ton complice :

— Est-ce quelque chose qui vous préoccupe, demanda-t-elle, ou… si c’est quelqu’un ?

Georgine s’éveille et son regard redevenu lucide distingua aussitôt de l’autre côté de la rue, parmi un groupe compact qui attendait également le tramway, un homme en habits de travail.

À son tour elle se pencha sur sa compagne :

— Voyez-vous le jeune homme qui est là, en arrière du monsieur à lunettes. Il a ses outils à l’épaule ; il est clair que c’est un plombier.

Katie écarquillait les yeux.

— Le maigre dont le visage est sali ?

— Oui. Eh bien, c’est lui qui me préoccupe en ce moment.

La fillette regarda encore une fois l’ouvrier puis l’élégante secrétaire de M. Hannett et elle partit d’un grand éclat de rire. Enfin, Mlle Favreau recouvrait donc sa verve !…

Mais, à sa grande surprise, le plombier se découvrait tout à coup, comme s’il venait de comprendre qu’on s’occupait de lui et, en réponse à son salut, Georgine inclinait la tête en murmurant :

— Bonsoir, Émile.

Katie n’a jamais eu le fin mot de cette aventure.