Mozilla.svg

Le seul bandit du village

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


Théâtre de Tristan Bernard
Calmann-Lévy (Ip. 193-210).

LE
SEUL BANDIT DU VILLAGE

VAUDEVILLE EN UN ACTE

Représenté pour la première fois le 10 novembre 1898,
au Théâtre des Capucines.


PERSONNAGES
ARSÈNE.
MM. Guyon fils.
LE GENTLEMAN FARMER.
Spark.
LE BARON.
Dayle.
LE COMMISSAIRE.
Gœury.
LA BARONNE.
Mmes Barklay.
JULIE, femme de chambre.
Guitty.

LE
SEUL BANDIT DU VILLAGE


La scène représente une chambre à coucher dans un château. On aperçoit à droite ou à gauche, deuxième plan, le pied d’un lit enfonçant dans une sorte d’alcôve. Devant le lit un fauteuil. Du côté du lit, premier plan, la porte d’un cabinet à robes. Une autre porte au fond. En face du lit, une fenêtre. Mobilier élégant.



Scène PREMIÈRE

LA BONNE, puis ARSÈNE.
La bonne entre, en précédant Arsène, un bougeoir à la main.
ARSÈNE, vêtu comme un vagabond, de vêtements déchirés et rapiécés.

Vous êtes sûre que personne nous a vus ?

LA BONNE.

Mais non, mais non. Attendez-moi quelques instants. Je remonte tout de suite. Je vais voir au bas de l’escalier si j’ai bien refermé la porte de service.

Elle sort.
ARSÈNE, à l’avant-scène.

… Y a rien d’aussi ennuyant que de s’introduire pour voler chez des gens qu’on ne connaît pas… Et puis, c’est bête, c’est maladroit… On ne devrait jamais voler que chez des gens qu’on connaît… Il faut voler là où qu’on a coutume de fréquenter, et là où votre présence n’a rien d’extraordinaire. Quand on voit un mal vêtu comme moi dans une aussi belle chambre, on pense tout de suite que sa place n’est pas ici… Mais quoi ? je me dis toujours ces choses-là quand c’est trop tard pour refuser… Quand on me propose une affaire, je ne réfléchis pas. Je vois l’occasion, je dis : faut pas la manquer, et je marche… C’est que la saison est tellement dure ! (S’asseyant sur le fauteuil, et consultant un petit calepin.) Quand je pense à ce que j’ai volé depuis un mois : quatre… cinq… six… poules… et une brouette cassée. Ma plus belle affaire a été le porte-monnaie d’une dame, où il n’y avait qu’une pièce de quarante sous sans couronne et un bout de taffetas gommé. Le mois dernier avait été meilleur, à cause de l’incendie de l’épicerie : j’ai sauvé une caisse de chocolat… Sans parler d’un vieux monsieur que j’ai retiré des flammes à mon second voyage. Ce qui m’a fait une petite prime de quinze francs… (Il s’assoit.) Il fait bon dans ce fauteuil. Si j’avais un fauteuil comme ça, et du pain et du fromage à discrétion, j’en connais un qui se retirerait des affaires.

On entend du bruit. Arsène se lève précipitamment. Entre la bonne.
LA BONNE.

Voilà. Pas de danger. Madame ne sera guère ici avant une demi-heure. Elle est allée reconduire monsieur jusqu’au tournant du parc.

ARSÈNE.

Il part à Paris, votre monsieur ?

LA BONNE.

Mais oui. C’est pour ça qu’il fallait profiter de cette nuit-là. C’est la première nuit qu’il s’absente. Depuis son mariage, il n’a pas découché.

ARSÈNE.

C’est un vieux monsieur ?

LA BONNE.

Et quinteux ! et grognon ! Ah ! le sale bonhomme !

ARSÈNE.

Expliquez-moi ce qu’il y a à faire.

LA BONNE.

Ça n’est pas sorcier. Vous allez vous installer dans ce cabinet à robes, et vous attendrez que madame soit couchée. Quand vous jugerez qu’elle dormira, vous sortirez à pas de loup et vous lui prendrez ses clefs qu’elle pose toujours sur ce petit guéridon. Puis, vous irez à cette porte qu’elle aura fermée, vous l’ouvrirez doucement, et vous me donnerez les clefs. Je serai dans le couloir. Je n’aurai plus qu’à descendre au salon où j’ouvrirai le coffre-fort. Je prendrai les papiers que veut avoir monsieur Niquedan, celui qui se présente contre notre monsieur à la députation. Je les lui porterai dès ce soir. Je toucherai la somme et je vous remettrai trois cents francs. On m’a donné mon compte ici, il y a deux jours. Je ne suis pas fâchée de leur jouer ce petit tour-là.

ARSÈNE.

Mais pourquoi est-ce que vous n’avez pas pris ces clefs vous-même ?

LA BONNE.

Parce que madame s’enferme toujours le soir, après m’avoir renvoyée.

ARSÈNE, qui a écouté ce récit avec abattement.

Enfin !… C’est bien compliqué tout ça ! Il faut que je vous prévienne d’une chose. Si votre madame se réveille, je ne lui toucherai pas un cheveu. Je n’ai apporté ni instrument contondant, ni aucune arme à feu. Je n’ai même pas un cure-dents sur moi.

LA BONNE.

Elle ne se réveillera pas, soyez tranquille.

ARSÈNE.

Moi, vous savez, donner des coups de lingue, c’est pas ma spécialité. Une fois, je me suis évanoui dans un château pour avoir tué un traversin.

LA BONNE.

Un traversin ?

ARSÈNE.

Chez un garde. La nuit, j’avais forcé la porte. Je m’étais rué sur le lit. Seulement mon garde n’avait pas couché là. Je me suis aperçu le matin que j’avais tapé dans un lit vide. C’est mon seul assassinat.

LA BONNE.

Mais il ne s’agit pas de toucher à madame. Elle a toujours été gentille pour moi, elle. C’est une brave dame tout à fait, et il faut vraiment que ça soye mon intérêt pour que j’y fasse du tort.

ARSÈNE.

C’est donc bien entendu que si elle se met à crier je m’excuse. Je veux bien voler ce que vous voudrez, à part ça. Y a-t-il ici qué’que bibelot qui vous fasse plaisir ? Je ne sais pas, moi : voyez ce qui peut faire votre affaire. Parce que, dame, une fois que je serai sorti, je ne rentrerai pas… Tout de même, j’aimerais mieux être ailleurs, qu’ici… Ah ! Marguerite ! pourquoi est-ce que vous m’avez choisi ?

LA BONNE.

Je ne m’appelle pas Marguerite.

ARSÈNE.

C’est possible… Vous n’avez pas vu jouer la Tour de Nesle ? Y a une femme qui s’appelle Marguerite. Ah ! Marguerite ! pourquoi est-ce que vous m’avez choisi ?

LA BONNE.

Il n’y a que vous de voleur dans le village.

ARSÈNE.

C’est vrai. Il faut être un propre à rien comme moi pour venir travailler dans un trou pareil.

LA BONNE.

Voici le moment de vous cacher. Entrez dans ce cabinet à robes… (Il entre à gauche.) Je vous laisse la porte entr’ouverte. Vous guetterez madame. Quand vous verrez qu’elle dort, vous sortirez doucement…

ARSÈNE.

Ah ! ne parlez pas de ça, vous l’avez déjà dit. Rien que d’y penser, ça me fait mal au cœur. Parlez-moi plutôt de mes trois cents francs. Dire que le mois dernier, j’ai refusé une place de professeur de bicyclette dans un manège.

LA BONNE.

Il fallait accepter.

ARSÈNE.

On m’a dit que c’était fatigant… Écoutez, Marguerite…

LA BONNE.

Qu’est-ce qu’elle fait, Marguerite ?

ARSÈNE.

Si je réussis dans mon entreprise, vous m’avez promis…

LA BONNE.

Tout ce que vous voudrez.

ARSÈNE.

Quoi ? Non, simplement ce qui est convenu : trois cents francs… (La regardant de côté.) Je pense pas à ça pour le moment.

LA BONNE.

À quoi ?

ARSÈNE.

À rien.

LA BONNE.

Je vais chercher madame…

ARSÈNE.

Prenez votre temps, prenez votre temps.

La bonne sort.

Scène II

ARSÈNE, seul, puis LA BARONNE et LA BONNE.
ARSÈNE.

Celui qui regarderait ce qui se passe dans moi, en ce moment… Ah ! là là là là !… (Après avoir secoué la tête comme pour chasser une idée.) Qu’est-ce que je vais faire avec mes trois cents francs ?… Je vais commencer par m’acheter une bicyclette ; comme ça, je pourrai aller travailler dans tout l’arrondissement, excepté toutefois à Marcigny… parce qu’il y a une côte trop dure… Je m’achèterai un vieux clou de cinquante francs, et je l’échangerai contre une machine beaucoup plus belle quand je trouverai une occasion. On en trouve comme ça de très bien au bord du trottoir… (Il va écouter à la porte du fond et revient à l’avant-scène.) Et puis, qui sait ? Je retournerai peut-être à Paris… J’allais tous les dimanches aux courses… J’étais en relations avec les gens les plus chic… à la sortie… C’est toujours moi qui demandais le cocher Hubert de l’avenue Kléber, et le cocher Justin de l’avenue d’Antin. Ah ! c’était le bon temps… Zut ! j’entends monter l’escalier… Si quelqu’un voulait ma place, je la lui céderais dans de bonnes conditions.

Il entre dans le cabinet à robes dont il laisse la porte entr’ouverte. On l’aperçoit dans l’entre-bâillement. La baronne et sa bonne entrent par la porte du fond.
LA BARONNE.

Julie, vous pouvez aller vous coucher.

LA BONNE.

Madame se déshabillera seule ?

LA BARONNE.

Oui.

LA BONNE.

Je vais fermer les volets.

LA BARONNE, vivement.

Non… Je laisserai la fenêtre ouverte. Il fait un peu chaud… Allez.

Exit la bonne. La baronne, pendant ce qui suit, ôte son chapeau.

Scène III

ARSÈNE, dans le cabinet à robes, LA BARONNE.
ARSÈNE, aux écoutes.

Il n’y a pas à dire, ma place n’est pas ici. La place d’un vagabond est partout, excepté dans un cabinet à robes… Je suis chez des étrangers. On est bien dur pour les voleurs. Si on savait toutes les gênes et toutes les humiliations qu’on a dans ce métier-là ! Enfin, cette dame ouvrirait la porte et me demanderait ce que je viens faire ici, je ne serais pas à mon aise. (Regardant le fond du cabinet.) C’est triste, ici. Il y a des robes qui doivent sentir bon. Mais j’ai le nez bouché… (Regardant la porte.) Heureusement qu’il me vient un peu de lumière. Ça m’égaie un peu. Quand cette lumière s’éteindra, je verrai que la baronne est couchée.

Pendant cette dernière phrase, la baronne s’est approchée du cabinet à robes. Elle ferme la porte, sur le nez d’Arsène.

LA BARONNE, allant jusqu’à la fenêtre et regardant au dehors.

Personne encore. Le fossé est sombre… Le champ en face est faiblement éclairé par la lune… Triste décor pour une première faute… Dans cinq minutes il sera ici… (Descendant à l’avant-scène.) C’est curieux, cet événement décisif ne produit en moi qu’une impression bien faible… Évidemment, ça me fait quelque chose de tromper mon mari. Mais quand je compare cette impression avec l’idée que je me faisais de la première faute ! La première faute ! Comme ces mots avaient une importance dans mes rêves de jeune fille ! C’était plus grave encore, plus imposant que la nuit nuptiale… Et ça va être encore plus toc, j’en ai peur… Mon mariage au moins s’était accompli au milieu d’un appareil solennel, et de gens qui me regardaient, qui m’enviaient… L’adultère manque décidément de musique et de spectateurs. Seul à seule, dans le silence d’une chambre, c’est d’un froid !… (Elle va à la fenêtre et revient à l’avant-scène.) Quand, cédant aux pressantes sollicitations de ce gentleman farmer, je lui ai permis de venir ce soir… c’est curieux ce que j’y tenais peu. Seulement mon mari s’absentait, il fallait profiter de l’occasion. L’occasion ! C’est bête ! Mais les raisonnements les plus sages échouaient contre cette idée fixe : mon mari s’en allait, il fallait le tromper. Le tromper ! c’était du nouveau, de l’inconnu. Ah ! tous les raisonnements ne pèsent pas lourd, quand ils vous conseillent le statu quo. (Elle va à la fenêtre et revient à l’avant-scène.) Ce gentleman farmer a pour lui d’être élégant et distingué. C’est évidemment ce qu’il y a de mieux dans le pays. Et puis, il m’a laissé entendre qu’il m’aimait. C’est bien difficile, quand on se trouve avec un gentleman farmer qui vous aime, de ne pas l’aimer soi-même, un petit peu… Il est onze heures… (Elle regarde la fenêtre, puis tourne la tête du côté opposé.) J’entends le cri de la hulotte. C’est lui… (Attendrie.) Il imite d’une façon parfaite les cris de tous les animaux et des automobiles… Il est convenu qu’il doit venir avec deux serviteurs muets et une grande planche que ces serviteurs enverront par-dessus le fossé, en l’abaissant comme un pont-levis sur l’appui de la fenêtre. (On voit l’extrémité d’une planche qui entre par la fenêtre.) Je n’ose pas regarder.

Elle se retourne. Le gentleman apparaît sur la planche. Il saute à terre.

Scène IV

Les Mêmes, LE GENTLEMAN FARMER.
LE GENTLEMAN, posant un doigt sur ses lèvres.

Je ne fais que passer. Bonjour (Avec recueillement.) ma bien-aimée !… J’hésitais à venir ; mais il fallait bien vous prévenir. Votre mari a des soupçons. Vous le croyez sur la route de Paris ? Pas du tout ! Il est allé jusqu’à la première station. Il revient sur un tricycle à pétrole, en ramenant derrière lui dans une petite voiture le commissaire de police de la ville voisine.

LA BARONNE.

Dépêchez-vous de partir, alors.

LE GENTLEMAN.

J’ai le temps.

LA BARONNE.

C’est très courageux d’être venu, rien que pour me prévenir.

LE GENTLEMAN.

Oui… c’est même imprudent. Mais j’ai vingt-cinq ans. Si je ne fais pas de ces belles imprudences à vingt-cinq ans, à quel âge donc que j’en ferai ?… Ne suis-je pas gentilhomme ? Et ne sied-il pas qu’à notre époque de veulerie démocratique les gentilshommes donnent l’exemple des belles témérités. (Avec langueur.) Du panache… Du panache… (D’un ton simple.) Et puis la planche était achetée. Les hommes étaient commandés. Il fallait en profiter. D’autant plus que votre mari ne se doutera jamais que j’ai pu venir par ici… N’entendez-vous pas de bruit à la porte de la cour ?

LA BARONNE.

Si ! Sauvez-vous !

LE GENTLEMAN.

Fuyons ensemble !

LA BARONNE.

Vous m’effrayez ?

LE GENTLEMAN.

Je n’insiste pas… Je m’en vais… Un baiser… (Il l’embrasse.) Adieu… Tenez, voici une pièce de vers de cent cinquante vers, que j’ai fait faire pour vous, par mon plus jeune frère… Et puis, voici mon portrait… Un mouchoir de batiste taché de mon sang… Un gant… (Cherchant.)… J’avais aussi une fleur… Je l’avais mise dans cette poche-là.

LA BARONNE.

Allez, allez… Vous me la donnerez une autre fois… J’entends des pas dans l’escalier…

LE GENTLEMAN, le pied sur le rebord de la fenêtre.

La première fois que monsieur votre mari s’absentera pour de bon, ne manquez pas de me prévenir. J’imaginerai, madame, quelque moyen de vous venir voir, qui soit encore plus extraordinaire que celui que j’employai aujourd’hui. Adieu… ma bien-aimée !

Il s’en va par la fenêtre au moment où l’on frappe à la porte.

Scène V

LA BARONNE, puis LE BARON,
LE COMMISSAIRE DE POLICE et ARSÈNE.
LA BARONNE, à la fenêtre.

Retirez votre planche. (On voit la planche disparaître. La baronne referme la fenêtre. Coups prolongés à la porte. La baronne, à la porte.) Qui est là ?

LE BARON.

Moi.

LA BARONNE.

Qui ça, vous ?

LE BARON.

Moi, Octave.

LA BARONNE, ouvrant la porte.

Comment, vous n’êtes donc pas parti ?

LE BARON, violemment.

Non, et vous savez pourquoi je suis revenu !

LA BARONNE.

Non… Je ne comprends rien à ce que vous voulez dire.

LE BARON, désignant le personnage qui l’accompagne.

Monsieur le commissaire de police… (D’un ton ferme.) Écoutez, madame, ne perdons pas de temps en dénégations inutiles. Un homme s’est introduit ici tout à l’heure. (La baronne tressaille.) Le groom a vu Julie introduire un homme par cette porte.

Il montre la porte du fond. La baronne le regarde avec étonnement ; puis elle pousse un soupir de soulagement.
LA BARONNE, le prenant de haut.

Ah ! il est entré par la porte de cette chambre ! Vous êtes bien renseigné, monsieur ! Ils vous ont donné de bonnes indications… Ah ! vous venez me surprendre ? Mais commencez vos recherches, messieurs ! Qu’attendez-vous donc ? Il est là, mon amant. Il est caché. Il est dans cet appartement. Oui, j’ai un amant, monsieur. Je ne suis pas fâchée de vous le dire devant monsieur le commissaire. Il est jeune, il est beau, il est cent fois plus élégant que vous ! Il a de la race, il a de l’allure ! Mais cherchez-le donc ! Où peut-il bien être ? Ne serait-il pas sous le lit ? Non, il est plutôt dans ce cabinet à robes. Voilà la cachette des amants ! Allez-y donc.

LE BARON, troublé.

Voyons, Hermance, me serais-je trompé ? M’aurait-on mal renseigné ?

LA BARONNE.

Mais non. On vous a bien renseigné. Puisque je vous dis qu’il est là. (Au commissaire, en lui désignant la porte du cabinet.) Ouvrez cette porte, monsieur, puisqu’on vous dit qu’il y a un homme là !

LE COMMISSAIRE, allant au cabinet à robes et ouvrant la porte.

Voyons… En effet, il y a un homme là !

LA BARONNE, frappée de stupeur.

Il y a un homme là !

LE BARON.

Ah ! femme perfide !… Sortez, monsieur ! Sortez, godelureau ! gandin musqué !

Arsène sort du cabinet. Stupéfaction prolongée.
ARSÈNE, à l’avant-scène, à lui-même.

Je ne sais pas si, d’après la loi, le fait d’être trouvé dans une maison habitée, la nuit, peut entraîner une poursuite pour vol, du moment que le vol n’est pas consommé. Je voudrais bien être renseigné là-dessus.

LE BARON, à la baronne, avec une rage sourde.

Ainsi donc, c’est avec cet homme… Mais ce sont des mœurs du bas-empire !… (La baronne recule effarée. Au commissaire.) Je suis absolument écrasé ! Mais tout de même, j’aime encore mieux ça. Le fait de choisir un individu pareil correspond évidemment à un état morbide… Je ne suis pas l’époux d’une femme coupable, mais d’une malade.

LA BARONNE, entendant ces derniers mots.

Monsieur, de pareils soupçons sont horribles, sont affreux ! Je ne connais pas cet homme. (Au commissaire.) C’est un voleur qui s’est introduit là !

LE COMMISSAIRE.

Oui, c’est là votre système de défense… Je pense que monsieur l’adoptera également, comme la galanterie lui en fait un devoir. (À Arsène qui s’est tenu à l’écart.) Vous êtes un voleur, paraît-il, monsieur ?

ARSÈNE, vivement.

Pas du tout, monsieur ! Je ne suis pas un voleur ! Les apparences sont contre moi. Mais je ne suis pas un voleur ! Si je me suis introduit ici… (Illuminé d’une idée subite.) C’est une histoire de femme !

LE BARON et LE COMMISSAIRE, ensemble.

Ah ! le goujat !

LE BARON.

Voilà ce qui arrive, madame, aux femmes qui, comme vous, vont chercher leurs amants dans les bas-fonds de la société ! Voilà les délicatesses qu’elles y trouvent ! (Au commissaire.) Laissez-moi châtier cet homme !

LE COMMISSAIRE.

Non, monsieur, je regrette, mais je ne peux pas. Ne vous emballez pas, d’ailleurs… Je crois que vous faites fausse route… Cet homme doit être un voleur, puisqu’il se défend d’en être un. S’il était autre chose qu’un voleur, il dirait qu’il en est un. C’est irréfutable…

ARSÈNE, à lui-même.

En somme, je n’ai rien volé, je n’ai encore commis aucun crime. Ah ! si j’avais un code dans la main ! On devrait toujours avoir un petit code sur soi… Il y a des éditions minces comme ça, du Code pénal, qui coûtent soixante-quinze centimes.

LE COMMISSAIRE, au baron.

Voulez-vous un bon conseil, monsieur ? Faites vos excuses à votre femme… Et arrangez-vous pour que nous puissions étouffer cette affaire-là. La présence de cet homme chez vous, l’excuse qu’il en donnera, tout cela ferait courir dans le village des fables ridicules.

LE BARON.

Tenez, voilà mille francs. Donnez-les-lui.

Le baron va à la baronne et lui tend la main. Elle la lui donne après une hésitation.
LE COMMISSAIRE, à Arsène.

Comment vous appelez-vous ?

ARSÈNE.

Arsène, c’est mon petit nom.

LE COMMISSAIRE.

Et votre autre nom ?

ARSÈNE.

Aussi Arsène.

LE COMMISSAIRE.

Quels sont vos moyens d’existence ?

ARSÈNE.

Marchand de confettis d’occasion.

LE COMMISSAIRE.

Écoutez. Il y a un train à minuit trente pour Paris. Je vais vous y conduire. Voici mille francs que vous donne monsieur, ici présent, pour quitter le pays sans retard. Et tâchez que je ne vous y repince pas ; sans ça je vous fais coffrer.

ARSÈNE, au baron.

Merci, monsieur… Vous êtes bon. Mais je ne suis pas un ingrat. Je vais vous donner un conseil. Ne laissez pas dans votre coffre-fort les papiers qui s’y trouvent. Ils ne sont pas en sûreté.

LE BARON.

Comment savez-vous ?

ARSÈNE.

Ne cherchez pas à comprendre… Il se passe depuis dix minutes des choses où je ne comprends rien… (Avec sérénité.) Eh bien ! vous voyez, je ne cherche pas à comprendre… Vous me donnez mille francs, ça me suffit… (Au public.) C’est très moral ce qui m’arrive là. Si j’avais été canaille, j’aurais touché trois cents francs. Je reste honnête (d’ailleurs, malgré moi !) et ça me rapporte mille francs. C’est une leçon que je n’oublierai pas tant que durera… ce billet de mille francs… (Allant vers le fond.) Au revoir, monsieur ; au revoir, madame. J’ai déchiré mon paletot à un clou dans votre cabinet. Mais je ne vous réclame rien.