Le tambour du régiment/14

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Éditions Albert Lévesque (p. 137-143).


XIV



LA FLÈCHE



ENVIRON un an après le départ des troupes françaises, Daniel se trouvait, un jour, à Québec, dans l’intérêt de ses études d’arpentage ; il vit passer près du Château-Saint-Louis, la voiture du gouverneur Murray ; il remarqua avec le gouverneur, un vieux militaire et une très belle jeune fille blonde.

Le même soir, il assistait à une petite réunion chez des amis québécois ; à sa grande surprise, une des invitées était la jeune fille entrevue dans la voiture officielle dans l’après-midi…

On le présenta : monsieur Rocher… mademoiselle Fisher !

Daniel commençait a savoir un peu l’anglais et il dit :

— Vous êtes Anglaise, mademoiselle ?

— Oui, mais ma mère était française et je puis parler votre langue !

— Vraiment ? J’en suis bien content, car je ne suis pas très ferré dans la vôtre ! Je vous ai vue dans la voiture du gouverneur cet après-midi !

— Oui ; il est notre cousin ; mon grand’père le capitaine Fisher est stationné à Québec depuis que les Français sont partis… mais pardon, je vous chagrine, vous êtes Français ?

— Non, Canadien !

Cette première rencontre fut suivie de plusieurs autres et un jour Daniel fut invité à dîner chez le capitaine Fisher.

Pendant le repas, la conversation roula sur les questions du jour et incidemment sur l’armée française, ses victoires et ses défaites. Daniel, sans blesser ses hôtes, défendit noblement la cause française mais ne précisant aucun détail et ne mentionnant pas le nom de son régiment ni celui des batailles auxquelles il avait pris part.

Les semaines passèrent… Daniel avait de l’attrait à Québec, à part ses études, et ne songeait pas à en partir… Georgette et lui étaient devenus de très bons amis, ne se doutant, ni l’un ni l’autre, que leur connaissance datait de 1757.

Un soir, en entrant chez le capitaine, il y rencontra un ami venu faire ses adieux à Georgette avant son départ pour un long voyage.

Au bout de quelque temps, le jeune homme se leva pour prendre congé et en partant, il dit à Daniel :

— À l’an prochain, La Flèche ! Je te verrai à mon retour des vieux pays !

— Au revoir, mon ami, bon voyage ! dit Daniel.

Lorsqu’il fut parti, Georgette s’écria :

— Pourquoi vous appelle-t-il La Flèche ? Ce n’est pas votre nom, n’est-ce pas ?

— Ce n’est qu’un sobriquet ; mon père m’appelait ainsi, et à l’armée ; j’étais toujours : La Flèche !

— C’est étrange…

— Pourquoi ?

— Un souvenir qui me hante… qui date de longtemps !

— Un souvenir ?

— Oui, une hantise terrible qui me rappelle le fort William-Henry !

— Le fort William-Henry me rappelle aussi, à moi, des souvenirs atroces et j’ai là une cicatrice qui m’empêchera toujours de l’oublier, dit Daniel en se touchant l’épaule.

— Le trou d’une balle ?

— Non, la déchirure d’un tomahawk !

Georgette devint pensive ; puis elle reprit :

— Vous vous êtes pourtant battus avec les Indiens pour alliés !

— Oui, mais ces démons, on n’a pu les contrôler ! Justement, celui qui m’a fendu l’épaule traînait par les cheveux une fillette anglaise, et comme je voulais l’arrêter, il me frappa avec sa hache et se sauva avec la petite !

— Mais vous l’avez poursuivi ! fit Georgette, haletante, devinant subitement la vérité…

— Oui, bien sûr, mais…

— Il s’est endormi, continua Georgette, émue, vous avez enroulé la petite fille dans votre capote…

— Mais comment se fait-il ? commença Daniel…

— Attendez, attendez ! s’écria la jeune fille elle sortit vivement de la chambre ; un instant plus tard, elle revenait portant sur son bras une capote militaire.

Daniel prit la capote et la retourna…

— La Flèche ! s’écria-t-il ; la marque faite par Petit-Cerf ! Et c’était vous, la petite fille ?

— Oui ! Et c’est vous le brave soldat inconnu qui m’a sauvée du Sioux ! Allons le dire à grand’père !

Le capitaine remercia avec effusion celui qui jadis avait arraché sa petite-fille à un sort si terrible.

— Elle n’a jamais voulu se défaire de cette capote dit-il, espérant toujours que ce manteau lui ferait retrouver son défenseur… Qui donc vous l’avait si bien marquée ?

— Petit-Cerf, un brave Huron, qui me sauva deux fois la vie. Il est tombé lui-même à William-Henry en défendant un de vos officiers contre le tomahawk d’un Iroquois.

— Cette action en rachète d’autres dans mon souvenir, dit gravement le capitaine, je ne l’oublierai pas !




L’année suivante, Daniel épousa la blonde jeune fille qu’il avait autrefois volée à son ravisseur indien, et ils se fixèrent à la campagne dans les environs du Château-Richer.

L’épisode du serpent à sonnettes et les autres exploits du loyal Petit-Cerf furent très souvent rappelés dans leur famille.

La petite dague italienne, cadeau de l’illustre Montcalm, et la flèche indienne qui avait troué le chapeau du jeune tambour, furent toujours conservés comme de précieux souvenirs.

On garda aussi avec soin la vieille capote militaire qui avait joué un rôle si important dans la vie de Georgette et de Daniel.

Le sobriquet de « La Flèche » demeura attaché au nom de ce brave Canadien, si bien que dans la suite, il finit par le porter toujours, et dans sa région on ne le désignait jamais autrement que : Daniel Rocher dit la Flèche !


La Maisonnette,

Lac des Pins, août, 1933.



FIN



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