Le véritable conducteur aux Cimetières/Père-Lachaise

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CIMETIÈRE DE L’EST,
MONT-LOUIS,
vulgairement
PÈRE LA CHAISE.




Quel est celui qui dans le cours de son existence n’a jamais perdu un ami ; je ne suis pas si heureux : déjà la tombe a dévoré plusieurs têtes qui m’étaient bien chères. Récemment encore, elle vient de m’enlever un camarade de collége auquel j’étais uni par les liens de la plus douce intimité ; ce fut un autre de nos camarades qui m’apprit cette fatale nouvelle, en venant me prier d’assister au convoi.

Notre ami était domicilié rue St.-Antoine : en conséquence, c’est au Père Lachaise que l’on conduisit sa dépouille mortelle.

Nous avons suivi la voiture funèbre dans ce silence profond et ce recueillement religieux que l’on doit toujours, à ce qu’il nous semble, observer dans ces tristes cérémonies.

Nous sommes entrés au cimetière par la nouvelle porte pratiquée depuis peu damnées sur le boulevart ; on a bien fait : l’ancienne était trop mesquine pour un lieu qui renferme tant de souvenirs et de gloire.

Nous avons vu jeter la première pelletée sur cette froide dépouille. Que de réflexions ne nous a pas inspirées ce seul brin de terre !

Mais pourquoi sur le bord de ce fossé funèbre où vont s’engloutir tous les projets, toutes les passions, toutes les espérances des mortels, pourquoi des fossoyeurs avides viennent-ils vous arracher à des douleurs si légitimes, en marchandant bassement le prix d’un service dont on est au désespoir ? Sont-ce les idées religieuses, le silence mélancolique qui doivent régner dans ces lieux funèbres. Encore une idée à faire disparaître : le tentera-t-on.

Un prêtre vénérable a répandu l’eau lustrale sur la tombe ; un ami désintéressé a, dans un discours improvisé, fait couler les pleurs des assistans, et tout est fini… Tout est fini ! Quel mot !

Nous nous sommes éloignés du grouppe nombreux qui avait escorté le convoi, laissons-les, dis-je a mon ami, ils vont sans doute, en dînant chez Morel à la barrière des Amandiers, noyer la douleur dans le vin : je ne les imiterai pas ; je trouve que c’est une singulière manie que le peuple a adoptée, déterminer un enterrement (la plus austère et la plus imposante de toutes les cérémonies d’ici-bas) par des libations au dieu des raisins et des chansons bachiques.

Et que veux-tu, mon cher, m’a-t-il répondu ? la terre elle-même n’est qu’un vaste tombeau, sur lequel on foule en dansant la cendre des morts. Je ne sais plus quel original a dit avec justesse que la vie était un livre bizarre composé d’un nombre presqu’égal de feuillets blancs et de feuillets noirs, qu’un relieur assez mal intelligent a cousus pêle-mêle, et sans suivre aucun ordre ; et voilà justement pourquoi l’image d’une scène mortuaire, est effacée par une scène de plaisir, qui s’évanouit, à son tour, pour faire place à d’autres scènes funèbres… C’est ainsi qu’il en fut jadis ; c’est ainsi qu’il en est maintenant ; c’est ainsi qu’il en sera dans les siècles futurs…

Que de larmes versées dans ces lieux ! que de regrets, que d’espérances, que d’affections sont ensevelies sous ces pierres funéraires ! que de mots pompeux inutilement et maladroitement prodigués ! que de grandes phrases pour de petits hommes ! que d’orgueil ! que de clinquant, et tout cela pour un peu de chair qui bientôt deviendra poussière. Que les hommes sont petits !

La mort a des rigueurs a nulle autre pareilles ;

On a beau la prier,

La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,

Et nous laisse crier.

Quel singulier aspect offre cette enceinte funèbre ! Ici la nature elle-même semble plongée dans le cercueil. Le soleil qui dore les vitraux de cette chapelle et ces tombes orgueilleuses semble plus pâle, moins brillant : on dirait qu’il ne leur prête qu’il regret son immortelle clarté.

Eh ! que signifient ces simples croix de bois qui s’élèvent du centre de cette terre sacrée ? que signifient ce marbre, ce porphyre, ces pierres qui l’écrasent de son poids, ces croix, ces pierres, et même ces simples monticules recouverts de mousse ou d’herbes ? Tous ces objets nous apprennent que notre semblable repose sous les fleurs que je foule à mes pieds.

Tout grave dans ces lieux, en termes solennels,
L’orgueil et le néant, attributs des mortels.

Hélas ! de tant d’éclat, de tant d’attraits divers,
Qu’offre-t-il maintenant ? de la poudre et des vers ;
Des cendres que les vents, égarés dans l’espace,
Se disputent entr’eux et que leur souffle efface.
Voila l’homme… Insensé, d’où lui vient tant d’orgueil ?
Le palais qui l’attend est ce morne cercueil,
Cette fosse lugubre, où couché solitaire,
Il pourira sans bruit sous le drap mortuaire.
Si c’est là le destin aux mortels réservé,
Pourquoi donc ce superbe, aux honneurs élevé,
Prétend-il chaque jour, dans sa folle insolence,
Fouler ma pauvreté sous sa vaine opulence ?
L’or est-il donc le dieu qu’encensent les mortels ?
A de vils parvenus devons-nous des autels ?
A la faulx de la mort sont-ils inaccessibles ?
Attendons… Sous les coups de la parque inflexibles
Peut-être ils vont courber leurs fronts humiliés
Et devenir demain la poudre de nos pieds.

Mais laissons tous ces grands s’agiter dans leurs chaînes
S’enfler et s’agrandir dans leurs âmes hautaines,
S’ériger en idée un vaste monument,
Où le marbre dira : sous moi repose un grand.
Que n’importe aujourd’hui cette grandeur frivole,
D’un vulgaire ignorant trop méprisable idole !
Que m’importent ces rangs, ennemis du vrai bien,
A moi qui touche à l’heure, aux lieux où tout n’est rien !

Mais écartons ces idées trop sombres et trop lugubres ; et puisque le bazar m’a conduit au Père Lachaise, je veux en profiter pour visiter tout ce qu’il a de remarquable : toi, mon ami, qui par goût diriges toujours tes promenades dans cette enceinte, tu me guideras et, pour commencer, tu vas d’abord me mettre au courant de l’histoire de ce cimetière, avant qu’il en fut un.

Volontiers, me répondit mon ami, et, voici ce qu’il m’apprit :