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Le vieux cévenol/6

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Texte établi par Société des livres religieux (1p. 71-77).

CHAPITRE VI.

ce qui arrive à l’oncle d’ambroise.

Un jour qu’Ambroise était auprès de sa mère, un de leurs amis entra. À sa contenance triste on reconnut d’abord qu’il était porteur de quelque mauvaise nouvelle. En effet, il ne tarda point à leur apprendre que l’oncle d’Ambroise venait d’être arrêté et conduit en prison ; et que, selon les apparences, il serait condamné aux galères. Cet oncle était un honnête homme qui, dans le temps des abjurations, avait cédé comme les autres. On avait mis quatre tambours chez lui, qui, se relevant nuit et jour, battaient de la caisse au chevet de son lit, où il était malade. Il résista pendant quarante-huit heures à cette nouvelle espèce de torture ; et l’on s’avisa, au troisième jour, de mettre un grand chaudron sur sa tête et d’y frapper continuellement. De temps en temps on examinait quel était l’effet de ces arguments, et si la conversion commençait à s’opérer. On eut la satisfaction de voir qu’ils étaient très efficaces.

L’oncle d’Ambroise, excédé de fatigue, promit de signer, signa d’une main tremblante, et s’évanouit.

Depuis ce jour le nouveau converti ne fut plus inquiété, parce qu’une signature si volontaire prouvait démonstrativement qu’il était bon catholique ; mais il eut un regret si vif de ce qu’il appelait sa chute, qu’il la pleura pendant tout le reste de ses jours. Le doux Upokritès, que son emploi autorisait à se mêler des affaires de toutes les familles, était saintement aigri de la conduite de cet homme, et surtout de ne point trouver d’occasion pour l’en punir. Il avait déjà plusieurs griefs contre lui. C’était un usage assez général, dans ces heureux temps, que le curé, avec l’Upokritès du lieu, allassent visiter, le vendredi et le samedi, les maisons suspectes, pour voir si l’on n’y mangeait pas de la viande ; et quelquefois l’oncle d’Ambroise avait été trouvé en faute. Il est vrai que, sa santé étant délicate, il se munissait toujours d’un certificat du médecin ; et l’on ne pouvait point lui faire payer d’amende. Par un autre usage extrêmement doux et digne des beaux jours dans lesquels vivait notre Cévenol, on visitait exactement les maisons des nouveaux convertis pour leur ôter leurs livres de dévotion[1]. Cette cérémonie se faisait avec une pompe militaire, afin de leur rappeler la mémoire de ce que savaient faire les dragons. On battait la caisse par toute la ville, on distribuait des soldats dans tous les carrefours, et, après cette recherche, on brûlait en place publique les livres que l’on avait trouvés ; on punissait sévèrement les délinquants ; et les bonnes âmes, touchées de ces généreuses expéditions, priaient Dieu que l’on trouvât un grand nombre de coupables.

Cependant le grief d’Upokritès contre l’oncle d’Ambroise n’était pas d’avoir trouvé chez lui des livres hérétiques, mais bien de n’y en avoir point trouvé ; car il faut convenir que cet honnête homme avait parfois le cœur méchant, et qu’il était trop âpre à la curée ; l’espoir des confiscations et des amendes le rendait capable de tout. Le hasard qui, comme on le prouve si clairement aujourd’hui, gouverne le monde avec beaucoup d’intelligence, vint favoriser la sainte avidité d’Upokritès. Quelqu’un parlant devant lui de la singularité de l’oncle d’Ambroise et de sa vie retirée, dit que cet homme était toujours protestant, et qu’il lui avait entendu témoigner beaucoup de regret de son abjuration. Le doux Upokritès, qui savait son code des lois pénales sur le bout du doigt, lui demanda d’un air assez indifférent, avec qui il était lorsque cet homme avait tenu ce propos. Celui-ci lui nomma deux ou trois personnes très connues : Upokritès, triomphant, bâtit là-dessus un petit projet que l’on va voir exécuter tout à l’heure.

Il faut apprendre ici au lecteur de ces curieuses aventures, qu’il existe une ordonnance du roi[2], laquelle défend à ceux des nouveaux convertis qui ont une fois abjuré la R. P. R. d’oser dire qu’ils se repentent de l’avoir fait ; et cette ordonnance condamne aux galères ceux qui auront l’audace et la témérité de publier qu’ils sont encore huguenots ; et de peur que la marche réfléchie de la justice n’adoucisse la sévérité de cette peine, on en commet l’exécution à MM. les intendants. Observez de plus, lecteurs, que cette ordonnance, dont on est sans doute encore redevable au zèle de ce bon père La Chaise, appelle cette rétractation un crime, parce qu’en effet c’est un crime de se rétracter, quand on est libre, de ce qu’on avait promis aux sabres et aux pistolets des dragons. Il suivait de cette ordonnance, que l’oncle d’Ambroise était coupable. Déjà Upokritès avait reçu la déposition des deux témoins qui avaient ouï le discours de cet infortuné ; et, le lendemain même, on avait arraché Jérôme Borély à sa famille, pour le traîner dans un cachot. Telle est la nouvelle que l’on apportait à la mère d’Ambroise.

On se peint aisément la désolation de cette pauvre veuve. Il ne faut à une âme abattue par la douleur qu’une infortune légère pour achever de l’accabler ; c’est ainsi que le dernier coup de hache renverse un chêne que vingt bras avaient attaqué. Ce coup était donc beaucoup trop fort pour la mère d’Ambroise ; elle en fut atterrée. Quant au fils, il était au désespoir. « Quoi ! » disait-il en sanglotant, « mon oncle, mon cher oncle, mon second père, arraché d’entre nos bras, enfermé dans un cachot infect, et chargé de fers ! Mon cher oncle, l’homme le plus vertueux, condamné à passer le reste de ses jours avec les plus vils scélérats, couvert de l’ignominie du crime ! et pourquoi ? grand Dieu ! pour avoir détesté l’hypocrisie ! Que mériterait-il de plus s’il eût déshonoré sa vie par d’infâmes larcins ? » Il s’écriait encore en fondant en larmes :

« Mon pauvre oncle, vous ne pourrez résister à la fatigue de la chiourme, aux intempéries de la mer et à une nourriture détestable ! Il me semble que je vous vois étendu sur le coursier, le dos dépouillé, et près de vous le comite barbare, armé d’une corde goudronnée[3]. »

Cette image effrayante poursuivait partout le malheureux Ambroise. Quelquefois il espérait que, par des sollicitations et des amis, il pourrait arracher son oncle à sa fatale destinée, et, se complaisant dans cette idée, elle adoucissait sa douleur ; d’autres fois, perdant toute espérance, il voulait aller prendre la place d’un oncle qui lui semblait plus nécessaire à sa mère que lui même[4]. La santé d’Ambroise fut très altérée par cet événement, et, sans doute, il aurait succombé à son affliction, si ce même avocat, qui lui avait donné autrefois de si bons conseils, ne fût venu à son secours. Personne ne savait mieux que lui comment on adoucit la sainte sévérité de certains hommes, et combien il est d’heureuses tournures à donner aux cas les plus désespérés. Il délivra Jérôme Borély, qui voyait, il est vrai, sa fortune réduite à rien, mais qui devenait libre. Upokrités était enchanté des expédients pécuniaires de l’avocat, et la famille de Jérôme oubliait sa misère pour se livrer au plaisir de revoir son chef. Cette joie fut de courte durée.

Jérôme Borély était chargé en société de la ferme du prieur du lieu, qui aurait été bien fâché que les protestants eussent refusé de la prendre. Cependant, comme il existait une déclaration du roi[5], qui défend aux prétendus réformés de prendre de telles fermes, et qu’il y avait une bonne amende de 1,000 livres, sans compter les frais de justice, Jérôme Borély fut attaqué. Il ne voulut point se défendre sur son abjuration, qui prouvait qu’il était catholique ; il eût rougi d’une telle infamie, et sa délicatesse le perdit. Sa fortune épuisée ne lui permit point de payer cette amende fatale, et il se vit de nouveau traîné en prison. Depuis longtemps il portait dans son sein le germe de beaucoup de maux, et la nature succombant sous cette dernière épreuve, il devint très sérieusement malade.

  1. Les ecclésiastiques mettaient tout en œuvre pour découvrir et enlever leurs livres de piété, dans la vue apparemment que leur religion n’eût plus aucune consistance, et qu’ils fussent réduits à vivre sans loi, sans principe et sans foi.

    Pour y parvenir plus sûrement, on a employé toute la sévérité de l’inquisition la plus violente. Étienne Arnaud fut condamné aux galères, en 1745, pour avoir distribué des livres de prières ; son Nouveau Testament et ses Psaumes furent attachés au carcan avec lui. Le nommé Issoire, de Nimes, subit le même genre de supplice, et quantité de gens de la même ville furent contraints de prendre la fuite, ou furent détenus longtemps en prison. L’intendant d’Auch fit brûler, en 1746, nombre de livres religieux.

  2. 22 mars 1690.
  3. Tel était le zèle de nos pères contre ces hommes dévoués : par les lois pénales, que les forçats protestants étaient traités. plus rudement que les criminels. Les places les plus fatigantes étaient pour eux. Si, à l’élévation de l’hostie, lors de la célébration de la messe (sur la galère), ils n’ôtaient point leur bonnet, on les étendait nus sur le coursier, et un comite, armé d’une corde goudronnée et trempée dans l’eau de la mer, les frappait de toute sa force. Les côtes retentissaient sous la violence des coups, la peau se déchirait en lanières sanglantes, et on emportait ces malheureux, à demi morts, à l’hôpital, où l’on prenait soin de les guérir pour recommencer leur supplice.
  4. C’est de nos jours (1er janvier 1756), que le jeune Fabre obtint d’être conduit aux galères à la place de son père.
    On ne peut lire l’Honnête criminel sans être attendri jusqu’aux larmes, et sans en estimer l’auteur (Fenouillot de Falbaire).
  5. 9 juillet 1685.