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Le vingtième siècle/Partie I/Chapitre 5

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Les merveilles du téléphonoscope. Cinquante mille spectateurs par théâtre ! — L’orchestre unique. Le théâtre chez soi. Une représentation de Faust. — Les Horaces améliorés. Cinq actes et cinq clous.


Les téléphones publics.

Parmi les sublimes inventions dont le xxe siècle s’honore, parmi les mille et une merveilles d’un siècle si fécond en magnifiques découvertes, le téléphonoscope peut compter pour une des plus merveilleuses, pour une de celles qui porteront le plus haut la gloire de nos savants.

L’ancien télégraphe électrique, cette enfantine application de l’électricité, a été détrôné par le téléphone et ensuite par le téléphonoscope, qui est le perfectionnement suprême du téléphone. L’ancien télégraphe permettait de comprendre à distance un correspondant ou un interlocuteur, le téléphone permettait de l’entendre, le téléphonoscope permet en même temps de le voir. Que désirer de plus ?

Quand le téléphone fut universellement adopté, même pour les correspondances à grande distance, chacun s’abonna, moyennant un prix minime. Chaque maison eut son fil ramifié avec des bureaux de section, d’arrondissement et de région. De la sorte, pour une faible somme, on pouvait correspondre à toute heure, à n’importe quelle distance et sans dérangement, sans avoir à courir à un bureau quelconque. Le bureau de section établit la communication et tout est dit ; on cause tant que l’on veut et comme on veut. Il y a loin, comme on voit, de là au tarif par mots de l’ancien télégraphe.

LE THÉÂTRE CHEZ SOI PAR LE TÉLÉPHONOSCOPE.

L’invention du téléphonoscope fut accueillie avec la plus grande faveur ; l’appareil, moyennant un supplément de prix, fut adapté aux téléphones de toutes les personnes qui en firent la demande. L’art dramatique trouva dans le téléphonoscope les éléments d’une immense prospérité ; les auditions théâtrales téléphoniques, déjà en grande vogue, firent fureur, dès que les auditeurs, non contents d’entendre, purent aussi voir la pièce.

Les théâtres eurent ainsi, outre leur nombre ordinaire de spectateurs dans la salle, une certaine quantité de spectateurs à domicile, reliés au théâtre par le fil du téléphonoscope. Nouvelle et importante source de revenus. Plus de limites maintenant aux bénéfices, plus de maximum de recettes ! Quand une pièce avait du succès, outre les trois ou quatre mille spectateurs de la salle, cinquante mille abonnés, parfois, suivaient les acteurs à distance ; cinquante mille spectateurs non seulement de Paris, mais encore de tous les pays du monde.

Auteurs dramatiques, musiciens des siècles écoulés ! ô Molière, ô Corneille, ô Hugo, ô Rossini ! qu’auriez-vous.dit au rêveur qui vous eût annoncé qu’un jour cinquante mille personnes, éparpillées sur toute la surface du globe, pourraient de Paris, de Pékin ou de Tombouctou, suivre une de vos œuvres jouée sur un théâtre parisien, entendre vos vers, écouter votre musique, palpiter aux péripéties violentes et voir en même temps vos personnages marcher et agir ?

Voilà pourtant la merveille réalisée par l’invention du téléphonoscope. La Compagnie universelle du téléphonoscope théâtral, fondée en 1945, compte maintenant plus de six cent mille abonnés répartis dans toutes les parties du monde ; c’est cette Compagnie qui centralise les fils et paye les subventions aux directeurs de théâtres.

L’appareil consiste en une simple plaque de cristal, encastrée dans une cloison d’appartement, ou posée comme une glace au-dessus d’une cheminée quelconque. L’amateur de spectacle, sans se déranger, s’assied devant cette plaque, choisit, son théâtre, établit sa communication et tout aussitôt la représentation commence.

Avec le téléphonoscope, le mot le dit, on voit et l’on entend. Le dialogue et la musique sont transmis comme par le simple téléphone ordinaire ; mais en même temps, la scène elle-même avec son éclairage, ses décors et ses acteurs, apparaît sur la grande plaque de cristal avec la netteté de la vision directe ; on assiste donc réellement à la représentation par les yeux et par l’oreille. L’illusion est complète, absolue ; il semble que l’on écoute la pièce du fond d’une loge de premier rang.

M. Ponto était grand amateur de théâtre. Chaque soir après son dîner, quand il ne sortait pas, il avait coutume de se récréer par l’audition téléphonoscopique d’un acte ou deux d’une pièce quelconque, d’un opéra ou d’un ballet des grands théâtres non seulement de Paris, mais encore de Bruxelles, de Londres, de Munich ou de Vienne, car le téléphonoscope a ceci de bon qu’il permet de suivre complètement le mouvement théâtral
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Le théâtre chez soi par le Téléphonoscope.
européen. On ne fait pas seulement partie d’un public restreint, du public parisien ou bruxellois, on fait partie, tout en restant chez soi, du grand public international !

Après dîner, comme on ne sortait pas, M. Ponto s’étendit dans son fauteuil devant son téléphonoscope et se demanda ce qu’il allait se faire jouer.

« Oh, papa ! surtout pas de tragédie, ou nous nous en allons ! s’écria Barbe en allant s’asseoir à côté de lui.

— Choisis toi-même alors, dit M. Ponto ; tiens, voici le programme universel que la Compagnie adresse chaque jour à ses abonnés.

Effusions téléphonoscopiques.

— Un peu de musique, proposa Hélène.

— C’est cela, dit M. Ponto, j’aime la musique ; elle m’endort mieux que la simple prose ou les vers.

— Que joue-t-on à Vienne ? demanda Barnabette.

— Voyons : grand Opéra de Vienne… les Niebelungen de, Wagner.

— Ah ! mon enfant, à Vienne, c’est commencé ! l’heure de Vienne avance de quarante-cinq minutes sur celle de Paris ; il est donc huit heures quarante-cinq, nous n’aurons pas le commencement.

— À Berlin, alors ?

— Non, c’est commencé aussi.

— Voyons, l’Opéra de New-York, en ce cas !

— Non, il est trop tôt, ce n’est pas commencé. New-York retarde, il nous faudrait attendre quelques heures.

— Restons à Paris, alors, dit Hélène ; que donne-t-on à l’Opéra de Paris ?

Faust, répondit Barbe.

— Va pour Faust ! dit M. Ponto, je ne l’ai encore entendu que douze ou quinze cents fois… une fois de plus ou de moins !…

— Ah ! dit Barbe consultant son programme, on a ajouté trois grands ballets nouveaux et une apothéose.

— Très bien ! très bien ! dit M. Ponto ; attention, mes enfants, je sonne. »

Et M. Ponto appuya sur le timbre de l’appareil et prononça ces mots dans le tube téléphonique :

« Mettez-moi en communication avec Opéra de Paris ! »

Un timbre lui répondit immédiatement.

« La communication est établie ! dit M. Ponto ; baissez les lampes, nous n’avons pas besoin de lumière. »

Une sorte d’éclair traversa la plaque de cristal, un point lumineux se forma au centre, grandit avec des mouvements vibratoires et des scintillements, puis brusquement la scène de l’Opéra tout entière apparut avec la plus grande netteté.

En même temps éclata le tonnerre des cuivres de l’orchestre[1] ; les trombones, les saxophones et les bugles, habilement perfectionnés et portés à un très haut degré de puissance, rugirent une phrase musicale à faire crouler un édifice moins solidement construit que la maison Ponto.

Hélène sentit comme un grand souffle qui lui faisait voltiger les cheveux, les lampes s’éteignirent tout à fait et les faïences sur les dressoirs frissonnèrent.

« Je vais modérer un peu, dit M. Ponto en tournant légèrement la clef du compteur ; l’orchestre nous assourdirait. »

Le tumulte musical baissa de quelques tons et les cloisons de l’appartement cessèrent de vibrer.

Le docteur Faust en scène venait d’évoquer le Maudit ; quand il acheva son grand duo. avec Méphistophélès, le téléphonoscope transmit comme un écho lointain le bruit des applaudissements de la salle.

« Ah ! on peut applaudir ? dit Barnabette.

— Parbleu ! répondit M. Ponto ; les spectateurs à domicile peuvent envoyer leurs applaudissements aussi. Tenez, j’ouvre la communication avec la salle, vous pouvez applaudir !

— Alors, fit Barbe en riant, on pourrait aussi transmettre des sifflets en cas de besoin ?

— Ah ! mais non, fit M. Ponto, c’est défendu ! Vous comprenez que s’il était permis de transmettre des marques d’improbation, des farceurs pourraient, du coin de leur feu, troubler des représentations…

LA SALLE DE L’OPÉRA.

— Mais alors, reprit Barbe, quand une pièce ennuie un spectateur à domicile, il n’a pas le droit de le dire ? C’est fort désagréable, il faut refouler ses sentiments et garder sa mauvaise impression pour soi.

— Mais non, petite sotte ; le spectateur à domicile peut siffler tout à son aise quand une pièce l’ennuie, mais il doit avoir soin de fermer la communication avec la salle ; de la sorte, il satisfait sa mauvaise humeur sans porter le désordre au théâtre ! Quand les spectateurs de la salle commencent, c’est une autre affaire, on a le droit de siffler avec eux… Ah ! voici un ballet nouveau ; mes enfants, attention ! »

Sur la plaque un changement à vue venait de se produire : le décor du laboratoire de Faust s’était envolé dans les frises pour laisser voir un paysage immense et fantastique rougi par des embrasements de volcans et peuplé de centaines de diables et de diablesses noirs et roses.

« Charmant ! charmant ! soupira M. Ponto, bravo ! bravo ! »

Quand la toile se baissa sur le finale du ballet, le téléphonoscope s’éteignit subitement ; après un intervalle d’une demi-minute, la grande plaque de verre s’éclaira de nouveau ; mais, au lieu de refléter la scène avec son rideau d’annonces, elle encadrait la salle de l’Opéra tout entière, de l’avant-scène de gauche à l’avant-scène de droite.

« Ah ! très bien ! on a retourné l’appareil, dit Barbe.

— Comme toujours, à chaque entr’acte on fait pivoter le téléphonoscope, pour permettre aux spectateurs à domicile de passer la revue de la salle et de saluer leurs connaissances…

— Ah ! voici la loge de Mme Hopstel, dit Barnabette ; elle a toujours ses douze kilos de diamants, Mme Hopstel… M. Hopstel dort dans le fond de sa loge…

— Faut-il le réveiller ? demanda M. Ponto ; je vais lui demander des nouvelles de son affaire du Crédit Tripolitain ; il ne brille pas, le Crédit Tripolitain ; il doit déposer son bilan samedi… Hopstel se retire, il a acheté un duché en Italie…

— Voici l’ambassadrice de Bornéo, un peu jaune aux lumières, malgré sa poudre de riz ; la duchesse de Rieux et ses trois filles, — pas encore mariées ; — Mme de Marcaussy, la loge de la Banque Tirman… Ah ! voici Mme de Montepilloy… très bien habillée, Mme de Montepilloy, et presque autant de diamants que la baronne Hopstel !

— Voulez-vous lui dire bonjour ? demanda M. Ponto.

— Comment, dit Hélène, on peut lui parler ?

— Certainement !… Ah ça, quelle éducation vous donnait-on au lycée de Saint-Plougadec-les-Cormorans, pour que vous soyez si peu au courant ?… Non seulement nous pouvons, d’ici, sans nous gêner, lorgner Mme de Montepilloy, détailler ses toilettes et critiquer son goût, mais encore nous pouvons à volonté communiquer avec elle… Tenez, regardez-la bien dans sa loge, je vais lui parler… »

M. Ponto fit sonner le timbre du téléphone.

« Mettez-moi en communication avec Mme de Montepilloy, loge 24, 1er étage. »

Les jeunes filles virent presque aussitôt Mme de Montepilloy se retourner dans sa loge et saisir derrière sa chaise un cordon téléphonique.

« Attention, dit M. Ponto, voici le timbre de réponse ; la communication est établie, regardez bien la loge.

Toujours charmante, chère comtesse !

— Toujours charmante, chère comtesse ! dit M. Ponto dans le récepteur de son appareil.

— Ah ! c’est M. Ponto ! susurra l’embouchure du téléphone, et comment se portent mesdemoiselles vos filles ?

— Elles sont là, répondit M. Ponto, à côté de moi, qui vous admirent comme moi… vous êtes toujours la plus charmante des belles, chère comtesse… Un peu bien maquillée ! ajouta M. Ponto en dehors du téléphone.

— Oh ! mon cher tuteur, elle va vous entendre ! s’écria Hélène.

— Pas de danger, répondit Ponto ; à moins que, par distraction, je ne fasse mes réflexions dans mon téléphone… mais soyez tranquille, je me surveille !… En vérité, comtesse, reprit-il en rapprochant le récepteur, une représentation de l’Opéra serait terne sans vous ! votre loge éclipse toutes les autres ; quand on vous voit, on ne voit plus que vous !

— Toujours galant ! répondit le téléphone, pendant que dans le cadre de cristal la comtesse souriait et semblait regarder son interlocuteur.

— Quelle constellation de diamants ! reprit M. Ponto, décidément, comtesse, pour vous admirer sans danger il faut mettre des lunettes bleues ! Ah, comtesse ! comme si vous ne pouviez pas éblouir sans eux !… Ils ne sont pas payés, dit-il en aparté, Montepilloy cherche à emprunter sur ses terres… sur quatrième hypothèque !…

— Et Mme Ponto ? demanda la comtesse toujours souriante, on ne la voit plus… la politique, n’est-ce pas ?… Vous aura-t-on à notre petite soirée de demain ? vous savez que M. de Montepilloy s’ennuie de ne plus vous rencontrer ?

— Parbleu ! fit M. Ponto en écartant le récepteur, le petit emprunt !… Et vos bébés ? reprit-il.

— Ces chères petites vont bien, je vous remercie… elles deviennent grandelettes…

— Des bébés de quinze à dix-sept ans ! dit M. Ponto à ses filles, madame leur mère a peur de les montrer, leur présence nuirait à ses airs de jeune femme évaporée… »

SPECTATEURS AFRICAINS PAR LE TÉLÉPHONOSCOPE.

Les trois coups annonçant la fin de l’entr’acte interrompirent la communication. Le rideau allait se relever sur le second acte de Faust.

« Assez d’Opéra pour aujourd’hui ! dit M. Ponto ; voyons, c’est jour de répertoire au Théâtre-Français ; si nous entendions un petit morceau de chef-d’œuvre classique… pour achever de m’endormir ?…

— Soit ! dirent Barbe et Barnabette en soupirant d’un air de résignation.

— Que joue-t-on ? dit M. Ponto en prenant le programme, voyons,

LES HORACES.

Tragédie en 5 actes et en vers
Par Pierre Corneille et Gaétan Dubloquet
Avec 5 clous entièrement nouveaux
Musique de M. Gustave Boirot
Décors de M. Roubières. — Trucs de M. Bertrand
Costumes dessinés par M. Gandolf
Artifices de la maison Godot.

LE SERMENT DES HORACES.

— Tiens, dit Hélène, Corneille avait donc un collaborateur ? Au lycée, dans la leçon sur Corneille dans les classiques condensés, il n’était pas question de Gaëtan Dubloquet ?…

— Parbleu ! répondit M. Ponto, Corneille seul est un vieux classique, Dubloquet est un moderne, c’est le rajeunisseur des Horaces. Certes, Corneille avait du talent pour l’époque où il écrivait, mais Dubloquet est plus fort ; Dubloquet est l’auteur des clous…

— De quels clous ?

— Des cinq clous des Horaces… voyez ce que dit le programme : tragédie en 5 actes et 5 clous ! Lès anciens ne connaissaient pas les clous, aussi leurs pièces sont généralement assommantes… pas d’intérêt, intrigue insuffisante, tirades horriblement fastidieuses, etc. ; sans clous, leurs vieilles pièces ne tiendraient pas ; nous voulons bien du classique de temps en temps, mais du classique mis au courant des progrès modernes, du classique perfectionné ! Le clou, voyez-vous, c’est le triomphe de l’art dramatique actuel !

— Et quels sont les clous des Horaces ?

— Il y en a cinq, un par acte ; voyons le programme…

1er clou. — Ballet imité de l’enlèvement des Sabines
Danses latines reconstituées d’après des documents découverts dans les fouilles de Tusculum. — Finale. — Les Romains enlèvent les jeunes filles d’Albe pour avoir des ôtages.

— Ce doit être joli, dit Barbe ; vite, papa, établissez la communication avec le Théâtre-Français !

— Le premier acte doit être joué, nous n’arriverons guère que pour le second clou.

— Dépêchons-nous alors ! »

M. Ponto établit rapidement la communication, et sur la plaque du téléphonoscope la scène de la Comédie-Française apparut, garnie d’une multitude de Romains et de Romaines ; au milieu, le vieil Horace, le chef majestueusement orné d’une chevelure et d’une barbe du plus beau blanc, proférait d’une voix également majestueuse les derniers vers du second acte.

LE VIEIL HORACE.
… Allez, vos frères vous attendent ;
Ne pensez qu’aux devoirs que vos pays demandent !

CURIACE, enfonçant son casque.
Quel adieu vous dirai-je ? et par quels compliments…

À ce moment, les figurants et les figurantes se rangent sur les côtés de la scène et les trois Horaces apparaissent casqués, le bouclier et la lance à la main gauche, le glaive au côté. L’orchestre, sous la direction du maestro Gustave Boirot, entame une marche guerrière sur les motifs de la Marseillaise.

« Le clou ! » dit tout bas M. Ponto à ses filles.
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CLARA LA BELLE TRAGÉDIENNE
Sur quelques vers ajoutés par Gaétan Dubloquet et dits par un général romain, les trois Horaces tirèrent leurs glaives et les remirent à leur père, pendant que Sabine, femme d’Horace aîné et sœur de Curiace, Camille, amante de Curiace et sœur des Horaces, et la confidente Julie, tombaient sur des sièges les bras étendus et les larmes aux yeux.

Sur ces derniers mots du vieil Horace,

Faites votre devoir et laissez faire aux dieux !


les trois Horaces se rangèrent en ligne, la jambe droite en avant, le bouclier au corps et la main droite étendue pour le serment, et le vieil Horace, élevant vers le ciel une main frémissante, secoua sa barbe blanche et leur tendit les glaives homicides.

LES MIMES DE CHICAGO DANS LES HORACES AU THÉÂTRE-FRANÇAIS.

« Voici le clou, dit M. Ponto ; c’est en-tableau vivant la reproduction du célèbre Serment des Horaces du peintre David !

— Très beau, très beau ! dirent les jeunes filles.

— Et bien propre à stimuler le patriotisme, acheva M. Ponto ; aussi l’auteur vient d’être décoré, les journaux l’ont annoncé hier…

— Corneille vient d’être décoré ?

— Non, pas Corneille, mais l’auteur des clous, Gaëtan Dubloquet !

— Ah ! voici l’entr’acte ! dit Hélène en voyant dans le téléphonoscope le rideau baisser au bruit des applaudissements de la salle.

— Il n’y a pas d’entr’acte, répondit M. Ponto en consultant le programme ; le rideau va se relever tout de suite pour le 3e clou. Voici le sujet : »

Grand intermède entre le 2e et le 3e acte
Le combat des Horaces et des Curiaces
Pantomime dramatique équestre et pédestre par les Crokson
et les mimes de Chicago.

L’orchestre du Théâtre-Français entamant une nouvelle marche guerrière, annonça le lever du rideau. Le décor était changé ; la scène représentait maintenant un site près de Rome, avec une exactitude d’autant plus complète que le décor était tout simplement une photochromie sur toile, agrandie par un procédé nouveau. Tous les touristes pouvaient reconnaître l’endroit ; avec une bonne lorgnette on distinguait sur la gauche des poteaux télégraphiques, que les décorateurs avaient, pour éviter un anachronisme trop brutal, déguisés en peupliers.

Les Crokson, déguisés en guerriers romains, firent leur entrée à cheval et commencèrent immédiatement à simuler un combat à la lance. Après quelques brillantes passes d’armes, ils jetèrent leur lance et sautèrent par-dessus leurs chevaux pour reprendre la lutte avec le glaive seul. Les épées tourbillonnaient et s’abattaient sur les boucliers et sur les casques avec une violence propre à jeter l’effroi dans le cœur des spectatrices. Deux des Horaces tombèrent ; le troisième Horace, suivant la tradition, prit sa course pour éviter d’être attaqué par les trois Curiaces réunis.

Les mimes de Chicago, groupés dans le fond comme le chœur antique, mimèrent avec une verve dramatique le fameux :

Que vouliez-vous qu’il fît contre trois ? — Qu’il mourût !

Enfin le dernier des Horaces abattit successivement ses trois ennemis. La partie dramatique était terminée ; la pantomime prit un cours plus drôlatique : les Horaces et les Curiaces, ressuscites, entreprirent une lutte comique entremêlée de sauts périlleux, de culbutes et de contorsions du plus réjouissant effet. Le dernier des Horaces, poursuivi par toute la bande des Curiaces, sautait par-dessus leurs têtes et disparaissait dans le trou du souffleur, reparaissait à l’orchestre, et enfin, après avoir mis tous ses ennemis en capilotade, s’enlevait dans les frises par une corde à nœuds.

Le rideau baissa encore une fois. La salle, mise en gaieté, pouvait maintenant supporter un acte de la vieille pièce, dont les vers avaient à peine été retouchés. Il n’y eut pas trop de bâillements. Les scènes se déroulant avec monotonie furent entendues avec résignation ; les spectateurs fumaient, cela se voyait aux légers nuages blancs qui dessinaient leurs spirales sur la plaque du téléphonoscope. De temps en temps, des tintements de verres et de petites cuillers ou des bruits de pas ponctuaient les tirades du vieux Corneille ; les spectateurs profitaient du peu d’intérêt de l’acte pour renouveler leurs consommations ou pour se dégourdir un peu dans le promenoir circulaire ménagé autour du parterre. On sait que depuis deux ans de grands travaux ont été exécutés dans la vieille salle de la Comédie : on s’y promène maintenant, on fume et l’on consomme comme dans tous les autres théâtres.

LES IMPRÉCATIONS DE CAMILLE AU THÉÂTRE-FRANÇAIS.

M. Ponto n’attendit pas la fin de l’acte pour s’endormir tout à fait. Bien étendu dans son fauteuil, il n’entendit même pas la musique annoncer le commencement du 4e acte et accompagner les exercices de trapèze de la très charmante jeune première du Théâtre-Français, Mlle Bertha, tragédienne et gymnasiarque de primo cartello.

Le clou de ce 4e acte était un intermède de haute gymnastique par la malheureuse amante de Curiace, intermède amené ingénieusement par le jeune collaborateur de Corneille. Mlle Bertha, après quelques vertigineux exercices, s’accrocha au trapèze par les pieds et dit, la tête en bas, avec une énergie de gestes et une puissance dramatique extraordinaires, les sublimes imprécations de Camille.

La salle, au comble de l’émotion, enlevée et surexcitée comme aux jours des grandes batailles littéraires, éclata en applaudissements, lorsque Mlle Bertha, à la fin de sa tirade, dit avec une maestria superbe :

Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause et mourir de plaisir !

Horace, paraissant alors sur la scène un pistolet à la main, ajuste sa sœur et fait feu.

…Ainsi reçoive un châtiment soudain
Quiconque ose pleurer un ennemi romain.

Camille, atteinte, fait quelques tours, puis lâche brusquement le trapèze, et, par un prodige d’habileté, se rattrapant à une corde, exécute une audacieuse voltige pour tomber debout au milieu de la scène.

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  1. L’Opéra est un des rares théâtres qui ont conservé un orchestre particulier. Les théâtres lyriques, on le conçoit, ne peuvent s’en passer, mais les autres théâtres se sont entendus pour payer à frais communs un seul orchestre établi dans un local spécial construit selon des données scientifiques, et relié à tous les théâtres par des fils téléphoniques. L’orchestre central joue chaque soir quatre morceaux que les fils transmettent aux théâtres abonnés. Les théâtres ne sont pas forcés de jouer tous à la même heure ; par une combinaison phonographique, les morceaux sont retenus dans les tuyaux jusqu’au moment où le souffleur tourne le robinet placé dans le fond de sa boîte.