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Le vingtième siècle/Partie I/Chapitre 8

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PARIS À VOL D’AÉRONEF.


VIII


Le bureau central des omnibus aériens sur les tours de Notre-Dame. — La tour Saint-Jacques transformée. — Les faiblesses de M. Ponto. — Le restaurant de la tour de Nesle. — Paris la nuit. — Attaque nocturne. — Malfaiteurs aériens et gendarmes atmosphériques.


Hélène et les deux demoiselles Ponto se promenaient depuis huit jours. Comme de véritables provinciales, elles avaient visité tous les monuments de Paris, admiré sur toutes les faces, en aéronef ou en ascenseur, toutes les tours, tous les dômes, toutes les colonnes de la grande ville. Elles avaient déjeuné au grand restaurant de Notre-Dame, élevé sur une plate-forme aérienne au-dessus des deux tours.

Ah ! la vieille cathédrale gothique avait bien changé d’aspect, depuis qu’à la fin du moyen âge, Victor Hugo, le grand poète, avait fixé son image dans un admirable roman. Les ingénieurs l’ont savamment remaniée et modernisée. Des ascenseurs ont remplacé les petits escaliers de cinq cents marches par lesquels on grimpait tortueusement et laborieusement au sommet des tours. Les façades latérales ont été louées aux entreprises d’affichage et d’annonces, enfin les plates-formes de l’édifice ont servi de bases pour l’établissement de la station centrale des aéronefs-onmibus.

À quinze mètres au-dessus de chaque tour, une seconde plate-forme pour les bureaux a été établie sur une solide charpente de fer ; les piliers de fer s’élevant avec hardiesse par-dessus les bureaux, forment une arche immense entre les deux tours et portent à quarante mètres plus haut une troisième terrasse sur laquelle a été établi un café-restaurant de premier ordre. On ne saurait trop louer les ingénieurs pour la majesté de la construction et l’élégance pleine d’audace avec laquelle leur ferronnerie, si légère d’apparence, s’élance dans la nue. Ce couronnement du poème de pierre des architectes du moyen âge fait le plus grand honneur aux artistes modernes qui ont été chargés de le compléter.

La cuisine du restaurant de Notre-Dame est, disent les gourmets, à la hauteur des splendeurs de l’édifice. Et pourtant, comme on oublie facilement les œuvres de l’artiste culinaire qui préside aux cuisines, lorsque l’on jette les yeux par-dessus la balustrade et que l’on se perd dans la contemplation du merveilleux paysage de tours, de viaducs, de phares et de toits qui s’étend à perte de vue, coupé par le grand ruban de la Seine aux deux cent cinquante ponts et animé par un fourmillement d’aérostats de toutes les formes et de toutes les dimensions !

Et quels admirables premiers plans ! les clochetons du musée gothique fondé au pied de Notre-Dame, les arches des tubes du midi s’alignant au-dessus des toits jusqu’au fond de l’horizon, la vieille tour Saint-Jacques transforméee en station d’aérocabs et portant haut dans les airs toute une flottille de véhicules amarrés à sa plate-forme !

Hélène et ses amies avaient aussi consacré de longues heures aux splendeurs des grands bazars de l’industrie moderne. Les grands magasins de nouveautés du Trocadéro, surtout, les avaient émerveillées. Dans ces halles centrales de la coquetterie, dans ces docks de la mode et du bibelot, on trouve tout, depuis les vieilles dentelles de Malines à 12,000 francs le mètre ou les nouvelles à 60 centimes, jusqu’aux boîtes de sardines de Nantes, depuis les pâtés de foie gras, les faux cols, les nids d’hirondelle ou les barriques de vin de Bordeaux, jusqu’aux belles soieries lyonnaises, chinoises ou japonaises.

Huit cents galeries donnant un développement de 28 kilomètres courent sur quinze étages, dont quatre souterrains. Des ascenseurs aérostatiques portent les visiteurs des dernières caves consacrées aux rayons des fromages, salaisons et charbons de terre jusqu’aux galeries supérieures des toiles et cotonnades.

Dortoir des Grands Magasins du Trocadéro.

Il y a des restaurants avec cuisines de plusieurs nationalités, et les clients qui ne peuvent faire leurs achats en un jour ont le droit de coucher dans les magasins où de somptueux dortoirs ont été aménagés. Les seuls magasins du Trocadéro occupent quinze mille employés ou employées. Les employés masculins sont enrégimentés. Tous les mois, il y a grande revue et manœuvres militaires autour des magasins : spectacle très apprécié des Parisiens et des étrangers.

Par malheur, dans toutes ces promenades, Hélène n’avait pas découvert l’ombre d’une position sociale pour elle. Elle n’avait senti aucune vocation se révéler et elle avait beau se creuser la tête chaque soir, aucune idée ne lui venait, à son grand désespoir..Qu’allait-elle faire ? Qu’allait-elle répondre à son tuteur quand il allait lui demander si elle avait enfin choisi une carrière à embrasser ?

Un événement imprévu lui vint en aide.

M. Ponto était un excellent homme et un bon mari, mais il n’était pas exempt de certaines faiblesses inhérentes à la nature des hommes en général et des gros banquiers en particulier. Il se permettait parfois des excursions en aimable compagnie dans le gracieux pays du Tendre, et Mme Ponto, entièrement prise par les graves préoccupations de la politique, dédaignait d’abaisser sa pensée jusqu’à ces fadaises.

Nous avons dit que M. Ponto avait l’habitude de s’offrir, pour aider à la digestion après dîner, une petite audition téléphonoscopique au cours de laquelle il s’endormait généralement. M. Ponto avait un faible pour les pièces endormantes ; en ce siècle, les pièces endormantes se font de plus en plus rares, non que la prose de nos auteurs dramatiques soit moins chargée de qualités soporifiques que celle des vieux écrivains du siècle dernier, mais parce que nos dramaturges actuels ont soin de garnir leurs pièces de clous nombreux et de semer leur prose — ou leurs vers — de coups de fusil, pistolet ou mitrailleuse, de pendaisons, guillotinades, dissections et autres attractions qui tiennent forcément l’esprit en éveil.

CABINET PARTICULIER À LA TOUR DE NESLE.

M. Ponto, ennemi des émotions violentes, avait un faible pour les ballets, genre de littérature éminemment somnifère. Pour les ballets surtout, le téléphonoscope est précieux ; en assistant ainsi, pour la vingtième fois peut-être, à la représentation d’un ballet en vogue, M. Ponto avait fini par devenir amoureux d’un premier sujet, la très charmante Rosa, ballerine douée d’un grand talent et d’une pureté de lignes très appréciés des habitués de l’Opéra et des abonnés du téléphonoscope.

Au lieu de somnoler doucement dans son fauteuil, comme aux premières représentations de son ballet, M. Ponto s’était mis, premier symptôme, à rester éveillé jusqu’à la fin. Puis le téléphonoscope ne lui avait plus suffi et il était allé, pour voir Mlle Rosa de plus près, jusqu’au foyer de l’Opéra, dont il avait été jadis un des fidèles.

Mlle Rosa n’était pas de marbre — on le savait — et elle ne se montra pas cruelle du tout.

M. Ponto redevint, pour ses beaux yeux, un habitué du foyer de la danse. Les jours où, par hasard, il ne pouvait voler jusqu’à l’Opéra, il reprenait son téléphonoscope et suivait d’un cœur ému tous les pas de son
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LE RESTAURANT GOTHIQUE DE LA TOUR DE NESLE
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Paris la nuit
idole. Mlle Rosa était prévenue. Les sourires qu’elle semblait envoyer à la salle, le téléphonoscope fidèle les transmettait jusqu’au foyer conjugal de M. Ponto, et M. Ponto fatiguait les employés de la Compagnie par la transmission incessante d’applaudissements chaleureux destinés à la seule Rosa.
LE GRAND RESTAURANT DE LA TOUR NESLE.

Un soir qu’elle ne dansait pas, la belle capricieuse eut la fantaisie de souper gaiement à la Tour de Nesle, le magnifique restaurant moyen âge, élevé par un restaurateur archéologue sur le terre-plein du Pont-Neuf, à peu de distance du véritable emplacement de la première Tour de Nesle de galante et sanglante mémoire.

Construit par des artistes soigneux, le restaurant gothique avait presque le caractère d’une reconstitution. Marguerite de Bourgogne et Buridan eussent reconnu leur vieille tour. La grande salle du restaurant, ouvrant sur la Seine par de hautes fenêtres à vitraux rouges, flamboie tous les soirs, remplie à déborder de joyeux viveurs ; les cabinets particuliers sont dans la tour ; ils ont été particulièrement soignés comme décor et mise en scène. Il n’y a même pas d’ascenseur, on monte jusqu’au dernier étage, par un véritable escalier non machiné ; les garçons portent en partie le costume moyen âge, c’est-à-dire des vestes à crevés et des capuches rouges.

« Par la sang-Dieu ! une belle nuit pour une orgie à la tour ! les huîtres sont exquises ! » ne manque pas de dire le patron du restaurant en allumant un feu de Bengale au pied de son castel à l’arrivée de chaque client.

M. Ponto avait donc gaiement soupé tout en haut de la tour, dans un cabinet tendu de drap noir, semé de larmes d’argent, de lions héraldiques tirant une langue rouge et de potences en croix. Rosa avait ri énormément et, au départ, avait tenu à embrasser sur son casque, le valet de pied enfoui dans une armure historique, qui faisait faction sur la plate-forme de la tour.

« Un aérocab ! » demanda Ponto en boutonnant son pardessus.

Le valet de pied bardé de fer alluma un feu de Bengale vert et tira la corde d’une cloche qui rendit un son lugubre. C’était le signal pour la station d’aérocabs de la tour Saint-Jacques. Un de ces véhicules démarra et fut en une minute au sommet du restaurant.

M. Ponto allait reconduire la charmante Rosa jusqu’au délicieux petit appartement qu’il lui avait fait meubler sur les hauteurs de Saint-Cloud. Il donna l’adresse au mécanicien et l’aérocab, vira de bord.

Faut-il le dire ? M. Ponto s’endormit aussitôt. Il avait l’âme bien terre à terre, ce banquier, et la poésie n’était pas son fort. Paris la nuit ne l’intéressait même pas. Il ne donnait rien de plus qu’un regard dédaigneusement distrait au magique spectacle présenté par l’énorme cité, fantastiquement éclairée par ses phares électriques à réflecteurs.

Sous l’aérocab planant à deux cents mètres, Paris prenait des aspects diaboliques ; des masses confuses de maisons se déroulaient coupées par les raies lumineuses des rues et striées soudain par des éclats de lumière, par l’étincellement des places et le flamboiement des monuments électriquement éclairés de la base au faîte. De distance en distance brillaient les phares électriques, placés soit sur de vieux monuments surélevés, soit sur des édifices spéciaux ; pour aider à la circulation aérienne, ces phares ont des foyers de formes variées et donnent une lumière de couleur différente pour chaque quartier. De la sorte, quand un aérocab arrive dans la zone bleue, devant un phare en forme d’étoile, le mécanicien sait qu’il est au-dessus du vieux quartier Saint-Denis ; le foyer du phare à la forme de croissant de lune indique le quartier Bonne-Nouvelle et le foyer carré, toujours donnant une lumière bleue, annonce le faubourg Montmartre.

La nuit est donc à peu près supprimée ; à trois cents.mètres d’altitude règne encore une sorte de crépuscule qui permettrait à la rigueur aux véhicules aériens de manœuvrer sans danger, mais pour plus de sûreté et pour parer aux brouillards, les aéronefs trouent l’atmosphère de jets de lumière électrique et les aérocabs s’annoncent par de puissantes lanternes à réflecteurs. On les aperçoit au loin voguant avec rapidité comme des bolides ou comme des astres doués d’une vélocité supérieure.

ATTAQUE NOCTURNE AÉRIENNE.

M. Ponto dormait. Mlle Rosa rêvait. Le mécanicien de l’aérocab avait sans doute bu avec ses camarades de la station, car il ronflait et laissait l’aérocab filer sans se préoccuper ni de la direction ni des rencontres à éviter. Déjà une robuste aéronef de la ligne de Versailles avait dû faire un brusque crochet pour éviter un abordage et le mécanicien ne s’en était pas même aperçu.

Il ne vit pas davantage un aérocab suspect s’approcher, fanaux éteints, le longer à quelques mètres au risque d’accrocher, le dépasser et revenir tout à coup en arrière. Une brusque secousse réveilla le mécanicien, fit vaciller M. Ponto et sauter Mlle Rosa ; l’aérocab suspect venait de s’amarrer à l’arrière du leur. Le mécanicien, tiré de sa torpeur, lança son propulseur à toute vitesse, mais il était trop tard ; déjà deux hommes venaient de sauter dans l’aérocab et commençaient sans façon à dévaliser M. Ponto.

La navigation aérienne a ses inconvénients et ses dangers. Les abordages accidentels sont à craindre et aussi les abordages malintentionnés des écumeurs de l’atmosphère. Les attaques nocturnes ne sont pas rares, malgré la surveillance de la police aérienne et spécialement du corps de gendarmerie atmosphérique, dont les hommes et les patrouilles sillonnent sans cesse les régions dangereuses au-dessus de Paris.

Mais les malfaiteurs, bien que traqués à outrance, trouvent assez souvent moyen de mettre la surveillance en défaut et s’abattent la nuit des couches supérieures de l’atmosphère, comme des éperviers sur leur proie, sur de bons bourgeois revenant de soirée ou sur des maisons où quelque bon coup à faire leur a été signalé par des complices.

Les assaillants de l’aérocab étaient des gens pleins d’expérience ; en deux minutes, M. Ponto et sa compagne furent dévalisés, et leur mécanicien lui-même fut débarrassé de sa montre. L’opération terminée, les malfaiteurs remontèrent dans leur véhicule et abandonnèrent leurs victimes.

Il n’y avait qu’une chose à faire. Gagner le plus prochain poste de police et faire sa déclaration. Immédiatement, quatre gendarmes munis du signalement de l’aérocab des voleurs, se lancèrent dans des directions différentes.

M. Ponto reconduisit. Mlle Rosa et rentra ensuite chez lui assez contrarié.

Il eut des nouvelles de ses voleurs dès le lendemain. Les gendarmes lancés sur la piste, parvenus à une certaine hauteur, avaient masqué les fanaux de leurs hélicoptères pour ne pas se laisser apercevoir. Ils décrivaient dans les airs de vastes cercles et couraient des bordées depuis près de deux heures sans avoir rien aperçu de suspect, lorsque du côté de Fontainebleau, à près de douze cents mètres d’altitude, ils aperçurent un point lumineux, se déplaçant lentement dans l’atmosphère.

« Vérifions ! » dit le brigadier en resserrant sa troupe et en courant droit à l’aréostat en panne.

Arrivés bord contre bord sans être signalés, les braves gendarmes firent irruption dans l’aérostat et se trouvèrent en présence d’une société d’aspect douteux, jouant avec acharnement au lansquenet. L’aérostat était un tripot clandestin où toute la nuit se jouait un jeu d’enfer et qui prenait au matin l’honnête aspect d’une aéro-berline. Les joueurs furent tenus d’exhiber leurs papiers ; il y avait là quelques jeunes viveurs, naïfs pigeons mêlés à des grecs de profession. Parmi ces derniers, les gendarmes reconnurent les voleurs de M. Ponto, encore nantis des bijoux et du portefeuille du banquier ; leur coup fait, ils avaient remisé leur aérocab marron et s’étaient empressés de gagner le tripot aérien.
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SÉCURITÉ PUBLIQUE — LA GENDARMERIE ATMOSPHÉRIQUE

VOLEURS AÉRIENS.

M. Ponto, appelé chez le juge d’instruction pour y déposer contre les deux sacripants, fit la rencontre au Palais de justice de Mlle Malicorne, une jeune avocate en train de devenir une célébrité du barreau. M. Ponto avait été très lié avec sa famille et la voyait souvent dans les salons politiques. L’idée lui vint de parler d’Hélène à l’avocate et de lui demander conseil.

En rentrant chez lui, M. Ponto fit immédiatement venir Hélène et lui demanda si elle était enfin fixée dans le choix d’une carrière. La jeune fille, troublée, ne répondit pas.

« Enfin, vous n’avez rien trouvé ! dit M. Ponto ; eh bien, moi, j’ai choisi pour vous et je vous ai trouvé une situation. Vous entrez demain comme quatrième secrétaire chez Mlle Malicorne, la célèbre avocate !

— Avocate ! fit Hélène, je n’ai peut-être pas la vocation…

— Oui, je le sais, vous me l’avez dit… mais cela vous viendra… les femmes ont une disposition naturelle pour le barreau… les questions de jurisprudence vous ennuient, c’est possible ; mais sachez que les procès de droit, les affaires contentieuses sont généralement réservés aux avocats masculins, tandis que les avocats féminins ont la spécialité des causes criminelles… vous plaiderez pour les criminels, c’est moins ennuyeux ; et tenez, vous avez déjà une physionomie attendrissante, vous devez avoir la larme facile… je vous prédis des succès ! »


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