Leconte de Lisle (Marius-Ary Leblond, éd. 2, 1906)

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MARIUS-ARY LEBLOND
___

Leconte de Lisle

D’après des documents nouveaux


LA VIE. — LA JEUNESSE RÉPUBLICAINE
ET SENTIMENTALE. — L’ART ET L’ACTION. — L’ACTION PUBLIQUE.
L’ART, FORME IMPERSONNELLE DE L’ACTION. — L’ANTICHRISTIANISME.
LE PESSIMISTE SOCIALISTE. — L’HELLÉNISME RÉPUBLICAIN.
L’IDÉAL PRIMITIVISTE. — LE PATRIOTISME COLONIAL.
L’ÎLE NATALE ET LE GÉNIE ARYEN.

DEUXIÈME ÉDITION






PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
___
MCMVI






À


LÉON DIERX


ET À LA MÉMOIRE DE


JOSÉ-MARIA DE HEREDIA



Aux amis de Leconte de Lisle ;
aux grands poètes et aux créoles.



AVANT-PROPOS



Leconte de Lisle est aujourd’hui universellement reconnu, et même ceux qui préfèrent une poésie moins élevée comprennent qu’il faut l’admirer même à travers ce qu’ils appellent le ronron parnassien, comme on admire les vieux maîtres de la peinture derrière la patine de leurs toiles. Nous avions dès lors à nous proposer dans ce livre de faire apprécier un Leconte de Lisle exact et vivant, passionné et altruiste. Il importait avant tout de rectifier les erreurs nombreuses et parfois impertinentes des commentateurs que le hasard avait attachés à son œuvre et à sa vie : aussi avons-nous, à deux ou trois exceptions près, interrogé tous ceux qui ont approché le poète, lu les moindres lignes écrites sur lui, étudié avec minutie la correspondance et les poésies inédites, les nouvelles inconnues de sa jeunesse, capitales pour déterminer le caractère, délimiter l’inspiration de l’île natale et l’éducation de la France. Comme on le verra, nous avons appuyé de citations tout ce que nous avancions, ne donnant toutefois, à cause de leur grande abondance et pour ne pas les présenter comme des œuvres d’une forme littéraire définitive, que les fragments documentaires nécessaires à confirmer nos appréciations ; nous avons toujours soigneusement indiqué par des points les suppressions de texte. Nous serions très reconnaissants à tous ceux qui voudraient compléter ou rectifier nos renseignements.

CHAPITRE PREMIER

L’ENFANCE DANS L’ÎLE



Les horizons de l’île. — Le père et l’éducation républicaine. — Les lectures. — Les camarades. — Le désir de la France. — La sentimentalité créole : les mélancolies et ses premières romances ; le goût de la musique. — Une ville morte des Tropiques : Saint-Paul. — Les premiers sentiments d’amour et d’amitié.



Leconte de Lisle est né en 1818 à Saint-Paul de la Réunion, alors Bourbon[1]. Il quitta l’île de très bonne heure, y revint bientôt pour y demeurer jusqu’en 1837.

Comme ses grands-parents habitaient aux collines de Saint-Paul, on peut dire qu’il découvrit le monde en le voyant de haut. La terre tropicale, par gradins de nuances, descend au rivage comme un verger fortuné où les bananiers près des palmiers, les cocotiers se perchant au-dessus des papayers, laissent avec des scintillements d’oiseaux retomber leurs feuilles longues en forme de plumages entre les masses de letchys sombres et vernies comme l’Afrique, les manguiers bronzés de l’Inde, les takamakas malgaches, les girofliers des Moluques et les mangoustans soyeux de la Chine. Un encens de lumière mordoré voile d’une poussière de paillettes ces feuillages divers et inséparables, où les toits des maisons, toutes bâties de bois du pays, n’apparaissent que roux comme des écorces, grisâtres, onduleusement, comme des lichens, ou parfois du rose poreux des grappes de letchys. Les yeux sont aveuglés de cette beauté confuse et souriante aux teintes permanentes de printemps et d’aurore. On ne voit plus ; on entend un bruissement changeant et incessamment matinal. À l’entour sifflent les bengalis d’Asie, les perruches et les colibris, et soudain, dans le silence humide et crépitant comme la rosée, un bœuf de Tamatave pousse un mugissement caverneux : puis tout retombe dans le mystère des mélodies infinies où toutes les rumeurs se roulent dans le grondement lointain des flots. L’âme est confondue d’harmonie et de mutisme. Par les ondulations de l’air se propage l’émanation mielleuse des fleurs de liane, se répand l’odeur des sucreries. L’enfant mobile sous les bosquets aspire délicieusement les senteurs locales, il marche dans l’exhalaison des orangers et des bigarradiers. Mais avancé au bord des terrasses d’où l’on domine l’étendue, les bruits et les parfums de la terre ne parviennent plus que comme une brume de sons et de soleil, tout se confond dans une universelle évapora lion. Car, par delà le rivage au sable noir qu’argenle le ressac d’une vague droite, la mer des Indes, vermeille, en s’élevant vers le ciel, comble l’horizon. Rien ne peut détacher les yeux de l’océan. Tandis que le regard dérive à la sinuosité des courants nacrés, la pensée, dans un éblouissement, se projette, palpite et plane sur la mer — splendide et déserte ainsi qu’au commencement de la vie.

On contemple la mer la journée entière, on habite la mer, l’œil et l’oreille sont emplis de sa miroitante sonorité, tandis que les poumons se gonflent du souffle salin, face à face on est ébloui par l’infinie intelligence des perspectives, on a la fièvre des « au-delà » et des « par-delà ». On juge tout à la mesure de l’espace, dans un vaste ensemble, on a le sens de la terre par rapport au ciel et à l’océan, on assiste au spectacle grandiose et charmant de la création qui se renouvelle d’elle-même, on regarde se former les nuages qui se reflètent à la surface plane, on voit le monde dans son ampleur et dans son déroulement de fraîche éternité, on ne vit pas en face de soi-même, mais en face de l’immensité qui compose rythmiquement ses renaissances.

Sous un firmament léger, la mer, pure, s’offre comme un symbole de la sérénité cristalline. Mais pendant plusieurs mois les raz-de-marée, d’un assaut infatigable, précipitent sur la grève leur clameur de foule, une frénésie romantique et révolutionnaire bat au cœur sauvage des enfants qui regardent avec avidité l’eau s’écraser sur le roc et jaillir vers le ciel. Cependant, vues de haut, les tempêtes les plus démontées s’enchaînent dans l’ensemble des choses, participent à l’harmonie panoramique des paysages, rentrent dans le concert universel du mouvement barbare et souple : elles emplissent de véhémence et de solennité l’âme inconsciente qui se fortifie ainsi pour la vie la plus agitée.


La nature vierge de l’île où naquit Leconte de Lisle n’a pas seulement inspiré le poète, mais déterminé l’homme. Les années qu’il y passa furent surtout celles, malléables, de l’enfance et de l’adolescence où le sens pittoresque est à peine éveillé, où la nature elle-même, tout en agissant profondément sur les sens, ne parle guère encore au jeune être qu’un langage social, invite à goûter la liberté du plein air. Nous savons et l’on verra que Charles-Marie Leconte de Lisle et ses amis, familiers du rivage de la baie vaste de Saint-Paul, y songeaient moins à admirer la splendeur de « l’Éden » où débarquèrent leurs pères, qu’à y rêver, au large des horizons, de terres idéales, de pays de l’esprit dont ils seraient les Colombs, s’avançant dans leurs entretiens jusqu’aux questions les plus reculées, séduits par l’infini de la pensée humaine ; et avant tout la mer leur était, suivant le temps, un spectacle de mansuétude ou de violence.

*


Si on ne sait rien de sa première enfance, des vers qu’il écrivit pour ses amis, ses lettres, ses papiers, des phrases fidèlement recueillies, des traditions, des souvenirs évoqués et des paysages vus, permettent de faire revivre, avec une suffisante exactitude, la physionomie impérieuse et souriante de ces années d’adolescence.

Au milieu de la beauté farouche et douce, qui « palpite » alentour, leurs jeunes âmes s’exaltent aux noblesses de la vie, en généreux propos, et les « soirs s’écoulent sur la grève au bruit pensif du flot que la vague soulève » à agiter, rythme sonore en leurs « cerveaux ardents », des « rêves de liberté[2] » ; causeries clairsemées au long des promenades par les routes et la plage, dissertations juvénilement graves en quelque retrait de la côte tourmentée de Saint-Gilles. Ils « parlent politique et religion », et, « premiers bégaiements que lui arrache un instinct de justice sociale et religieuse », Leconte de Lisle « divague sur l’iniquité romaine ».

Il importe de le noter dès maintenant : le poète de la Bête Ecarlate ne procède nullement de Hugo, à cette époque orléaniste et pair de France, et dont les pièces les plus anticléricales, notamment, de la Légendes des siècles, sont d’ailleurs bien postérieures même à la publication en volume des Poèmes antiques (Marc Ducloux, 1852). Le libéralisme de Leconte de Lisle est tout autrement original et de source bien plus profonde que celui de Hugo ou de quelques autres romantiques. Ceux-ci ne parviennent que lentement à une complète indépendance d’idée, ne se dégagent que tardivement des préjugés sociaux. Leconte de Lisle dérive en ligne droite des plus nobles esprits de la fin du dernier siècle ; il subit directement l’influence des hommes de la Révolution ; exemple presque unique parmi les poètes de ce siècle, il fut, dès le jeune âge et pour toujours, imprégné du plus pur républicanisme.

Il fut élevé exclusivement d’après la méthode anarchiste des philosophes préconventionnels par son père, ancien médecin militaire établi à l’île Bourbon, qui était nourri de Rousseau et des Encyclopédistes [3]. Sa mère, au contraire, était pieuse. Le père d’ailleurs n’était pas indemne de tous préjugés et prétentions aristocratiques. Seulement entiché des nouveautés pédagogiques de l’Émile longtemps à la mode même sous la royauté, esprit cultivé, mais bourgeois, culture plus variée que cohérente, il ne semble point avoir pu exercer son fils aux vrais principes républicains. On a dit[4] qu’il lui inculqua la haine du catholicisme : là se borna probablement sa réelle influence. Quoi qu’il en soit, il ne fut point ce précepteur de sagesse et de morale, cet initiateur à la dignité des paisibles vies familiales, ce dispensateur de légitime orgueil et de juste modestie, ce révélateur de la pure beauté que Leconte de Lisle dut rêver plus tard pour les nouveaux Émiles d’une nouvelle République.

M. Tiercelin [5] nous le représente comme un bon pasteur florianesque, très sensible et très affectueux, nourrissant au fond d’un cœur biblique « une faiblesse ancienne pour l’enfant exilé ». Mais les lettres qu’il publie nous le montrent surtout très pratique et bon bourgeois, d’autre part si peu débonnaire qu’il témoigna parfois d’un cœur aussi dur que la bourse. M. Tiercelin soutient encore que ce père fut calomnié et « qu’il n’avait pas élevé son fils dans la haine du catholicisme ou dans son ignorance, comme on l’a prétendu aussi jusqu’à affirmer que Charles n’avait pas fait sa première communion ». Il cite à l’appui des lettres adressées à l’oncle de Leconte de Lisle où, en réponse à des reproches, le père affirme qu’il n’est pas responsable des idées républicaines de son fils et qu’il ne lui a pas plus donné des idées « de cette espèce que les professeurs de l’École polytechnique et de tous les collèges royaux de France n’en ont inculqué de semblables à tous les jeunes gens » et où il avoue qu’il serait impardonnable à son âge de défendre les exagérations de son fils[6] . Voilà sans doute qui ne prouve guère qu’un peu d’opportunisme avisé ; l’impression se dégage même assez nette de la lecture des lettres publiées par M. Tiercelin. Le père fut aussi en son temps républicain : « exagérations » de jeunesse dont ensuite put sourire une maturité avantageusement fortunée, un esprit épaissi par la vie plantureuse des propriétaires créoles.

Une influence, bien plus décisive, s’accuse : à cette époque sévit l’esclavage : déjà en 1770 on recensait à Bourbon 60 000 noirs pour 5 000 habitants. Le nombre des esclaves croît sans cesse en même temps que s’exacerbe la cruauté des traitements. Plus les blancs s’enrichissent, plus leurs mœurs deviennent « délicates », se civilisent, plus s’affine, se raffine leur inhumanité. Dans le Voyage à l’Isle de France, livre figurant alors en toutes les bibliothèques coloniales, Bernardin de Saint-Pierre détaille l’horrible sort qu’on infligeait aux esclaves : ces pages émues et indignées étaient bien faites pour arrêter plus longuement l’attention de Charles, jeune imagination attentive, vierge sensibilité frissonnante, sur les souffrances qui criaient autour de lui. Son âme artiste et exaltée vers le génie[7] sentait plus vivement toutes choses ; il devait être pour toute sa vie profondément impressionné par ces souvenirs de barbarie saignant et hurlant au flanc d’une nature heureuse, noble et tendre. Ces spectacles quotidiens de douleur révoltent son âme confiante, enthousiaste des grands sentiments humanitaires, lui sont prématurément un symbole de « l’Iniquité humaine », le rejettent plus ardent au culte de l’Universelle Beauté.

*


L’adolescent lit. Dans le cachier de ses Essais poétiques [8], on retrouve copiées, avec le relief de force fioritures enthousiastes, les pièces préférées et les pensées élues : « La raison, dit Confucius, est une émanation de la divinité ; la loi suprême n’est que l’accord de la nature et de la raison ; toute religion qui contredit ces deux guides de la vie humaine est un mensonge infâme. » (L’abbé Raynal.) « Telle est, ajoute le jeune homme, la religion dégénérée du Christ. »

De Hugo : Grenade, magie de visions colorées d’une Espagne scintillante et musicale, où l’Europe se chauffait à l’exotisme ; — À une femme, souveraineté charmante de la femme, détentrice du Baiser ; — le Dédain, éloge du poète, malgré tout maître du monde et de la société, de par le divin orgueil du génie qui surmonte tous les obstacles ; — Fantômes, de sentimentalité alanguie comme un rythme de valse ; — Ave Maria ; — l’Enfant grec, fier claironnement d’indépendance juvénile ; enfin Amis, un dernier mot, où le poète dit son indignation devant l’indifférence avec laquelle ses contemporains assistent aux innombrables lâchetés dont souffrent les peuples faibles :


Je suis fils de ce siècle. Une erreur, chaque année,
S’en va de mon esprit, d’elle-même étonnée,
Et, détrompé de tout, mon culte n’est resté
Qu’à vous, sainte patrie, et sainte liberté
… Je hais l’oppression d’une haine profonde…
… Oh ! la muse se doit aux peuples sans défense…


C’est de Lamartine le Désespoir, vision pessimiste du monde, règne de Douleur ; et Au peuple de 1830 (contre la peine de mort), d’abord éloge épique du peuple à qui la passion de Liberté et de Justice inspira des actes vraiment admirables :


Oui ! tu fus grand le jour où du bronze affronté
     Tu le couvris, comme un déluge
     Du flot de la liberté...
     Tu fus fort…,
     Tu fus beau, tu fus magnanime !


puis adjuration à ce même peuple, partisan de la belle fraternité, de ne jamais user de l’odieuse inclémence, de ne point s’abandonner follement à l’amour du sang. — Une poésie, les Deux Muses (classique et romantique), à la fin de laquelle il écrit : « Sublime ! » ; toutefois il applaudit plus particulièrement à une strophe sur la liberté : « C’est vrai », clame-t-il en marge ! Le jeune homme pense par lui-même, s’enferme en des rêveries personnelles. Les idées dans lesquelles il grandit, il les puise ailleurs qu’en les enseignements paternels, ou du moins il va délibérément au delà des principes inculqués. Dès l’enfance, c’est la vie au grand air, indépendante, ainsi qu’à l’ordinaire en la colonie. Au milieu des esclaves, le fils du planteur est, dans le parcours de la vaste habitation, comme un jeune souverain que ne bride même point l’étiquette : il ne peut rencontrer partout que respect et servitude ; on le laisse aller seul, en toute sûreté ; il erre par les plateaux étages et les pentes accidentées des ravins. Pendant des séjours en la ville, il y retrouve à la fois la verdure débordante et la liberté de la campagne ; les villas s’y enveloppent, suivant l’heure, du silence ou de la joie des grands jardins. Les camarades s’y rejoignent après les études.

La discipline scolaire n’est point rude et le littoral est proche. Indocile au joug des vieilles méthodes, insensible aux honneurs pédagogiques, l’enfant mis en pension à Saint-Denis oublie souvent, parfois plusieurs jours de suite, le chemin de l’école [9] : il passe ses journées à la bibliothèque de la ville en vagabondage de lecture. La bibliothèque fermée, avant l’heure de rentrer à la maison c’est, au gré de sa fantaisie, la promenade par la ville toute chantante d’arbres et d’oiseaux. Partout et toujours — cela jusqu’à 19 ans, — la nature : une nature douce et qui, riche, se donne largement, — la nature, vraie éducatrice des intelligences libérales et des sensibilités altruistes.

C’est sa voix calmement puissante qu’il entend, même sans l’écouter; elle impose en lui la foi que celui qui l’aime et la goûte prend d’elle une « sublime » générosité, une substantielle et ample vertu. La rapacité d’appétits matériels des habitants de l’île, indifférents à la beauté du pays de si prodigue pittoresque, frappe, impressionne désagréablement « l’enfant songeur » et déjà fervent du Beau. « Le créole est un homme grave avant l’âge, écrira-t-il, qui ne se laisse aller qu’aux profits nets et clairs, au chiffre irréfutable, aux sons harmonieux du métal monnayé. Après cela tout est vain, amour, amitié, désir de l’inconnu, intelligence et savoir, tout cela ne vaut pas une graine de café. » L’opacité d’intelligence et la vulgarité d’âme des planteurs d’avant 1845 l’effarouchent. Esprit et intérêts bourgeois, c’en est déjà une commune horreur.

Ainsi, malgré l’éloignement de la France et le béotisme du milieu, il connaît le charme profond et qui absorbe l’être des lectures diverses, du commerce supérieur des auteurs anciens et modernes, écrivains du XVIIIe siècle, Walter Scott à tous préféré de son enfance, et qui exerce sur lui la même influence démocratique que sur George Sand, Lamartine, Hugo. Il ne lit d’ailleurs peut-être pas beaucoup, mais dans l’intensité révélatrice de la nature de son île, dans la noblesse naïve et chaleureuse de son tempérament si riche d’électricité cérébrale, ce qu’il lit acquiert une ardente puissance de suggestion, et d’une page son imagination s’enflamme [10]. Il écoute les appels libérateurs, il est l’écho frémissant des grandes voix des Devoirs ; en son âme se prolongent les fiers accents du siècle mort qui s’y mêlent ainsi aux premières clameurs fraternitaires du siècle nouveau ; il vit du plus noble de la vie de la France où ses lectures ordinairement le conduisent, et la beauté sauvage de la terre natale qui le trempa ne peut l’empêcher de songer à la grande patrie, celle dont son père garde le vivace souvenir [11], celle où il pressent que son être se développera plus mâlement et plus librement, la France, métropole de Liberté. Il part pour la France, il quitte parents et chèresamitiés, l’âme un moment blessée des plus vifs regrets, mais déjà le désir de la patrie intellectuelle lui commande en l’île même ; à l’heure de s’en éloigner, il la chante avec l’ardeur d’un patriotisme ingénu, mais hautement lyrique.

LE DÉPART [12]


Adressé à mes amis.



Je pars… et dans vos mains ma main tremble et frissonne ;
Amis, c’est pour toujours que mon adieu résonne,
Que mon reg’ard rêveur sur vos traits arrêté
Se ferme à l’avenir et revoit le passé.

Je pars !… est-il bien vrai ? félicité perdue.
Voix même du bonheur qui parlait et s’est lue,
Tout s’enfuit, tout s’éteint !… Songes menteurs, mais doux,
De grâce, dites-le, faut-il vous perdre tous ?…
Faut-il vous perdre, ô soirs écoulés sur la grève
Au bruit pensif du flot que la vague soulève,
Vous, épais tourbillons des cigares brûlans,
Vapeur exaltatrice en nos cerveaux ardens,
Et qui sortiez, en feu, de nos lèvres émues,
Quand des lueurs sans nombre étincel aient aux nues ?


C’en est donc fait ?… Adieu, rêves de liberté.
Chants joyeux qu’exhalait notre jeune gaîté.
Douces discussions, intime causerie
Qui se tissait toujours de gloire et poésie,
Adieu !... car le bonheur pour moi s’est éclipsé
Dans l’océan sans fond qu’on nomme : le passé !

Oh ! souvenez-vous-en, de ce bonheur qui passe
Ainsi qu’un éclair naît et reluit et s’efface !…
Oh ! souvenez-vous-en !... il ne reviendra plus…
Et le souvenir rend les biens qu’on a perdus !…
Amis pensez à moi, quand, me perdant sur l’onde,
Je m’enfuis, isolé, chercher un autre monde ;
Son doux nom est la France, et son bord embaumé

Me vit, encore enfant, sur son sein amené ;
J’ai foulé ses vallons aux fleurs fraîches écloses,
Ma bouche a respiré la senteur de ses roses ;
Oh ! son tiède soleil, l’encens de ses malins
Souvent ont caressé mes loisirs enfantins
[13]
De rayons enivrants, et d’amour, et de flamme
El leur image chère est gravée en mon âme.

Je te quitte à jamais, fille de l’océan
Dont l’onde, avec amour, te baigne en souriant.
Bonheur et paix à toi, ma première patrie !
Je quitte les flots bleus à la face polie.
Et les nappes d’azur de tes cieux étoilés,
Et le féerique éclat de les soirs enflammés,
Et les larges récifs, où la lame, dans l’ombre,
Jette, aux échos des monts, son accent long et sombre,
Mais la France, à mes yeux, fait parler l’avenir.
Oh ! ma vie est pour elle !… à toi ! mon souvenir.

La brise a déployé son aile sur la houle,
Au long mât balancé la voile se déroule.
Le navire s’ébranle et son front écumeux
Au rivage attentif fait ses derniers adieux ;
Se berce avec fierté sur la vague qui gronde.
Puis salue avec grâce, en s’inclinant sur l’onde,
Et, redressant soudain ses vastes flancs brunis,
Fend d’un vol d’airain les flots qu’il a blanchis.


On le voit, si l’adolescent quillait sans chagrin le pays natal, il en emportait le souvenir le plus intense, et toute sa vie il aura la religion de ce souvenir. Jusqu’au moment de la mort se dessineront avec netteté au fond de sa mémoire les montagnes divines où errait sa jeunesse rêveuse, il rebaignera en « ces matins si doux » illuminés de visions, il verra les bois-noirs touffus et les tamariniers au pied desquels il aimait s’asseoir pour regarder passer, dans l’ombre ambrée du manchy, la vierge dont l’évocation pieuse colorera de clarté ses dernières années encore.

On peut s’étonner de ne trouver dans la pièce précitée aucune allusion à celle qu’il chanta plus tard dans le Manchy et qui lui inspira probablement aussi les strophes d’Épiphanie. Rien n’est plus naturel. Pour les raisons qui ont été énoncées par M. Henri Houssaye ou d’autres, Leconte de Lisle n’aimait plus la jeune créole inhumaine ; mais celui dont les moindres sentiments étaient profondément imprégnés de poésie, n’en gardait pas moins le plus limpide souvenir de sa beauté, il aimait encore sa forme désormais « immortelle », il chérissait l’extase pure que cette forme lui avait donnée, qui avait élargi et élevé son âme. Et ce sentiment était trop délicat et trop intime pour qu’il pensât à le communiquer à ses amis. Il ne le fera revivre que plus tard, dans ses poésies, quand il pourra lui ôter tout caractère personnel : rien en effet n’est plus impersonnel qu’Épiphanie.

Il ne parle à ses amis que des émotions qu’ils ont pu ressentir comme lui. Il rappelle les nuits passées ensemble au bord de la mer, les mêmes dont plus tard, loin de la terre de senteur et de lumière, envolées les illusions joyeuses et les folles espérances, il sublimera le souvenir en ces vers d’Ultra Cœlos,

magnifique paraphrase de ceux du Départ :



Autrefois, quand l’essaim fougueux des premiers rêves
Sortait en tourbillon de mon cœur transporté ;
Quand je restais couché sur le sable des grèves,
La face vers le ciel et vers la liberté ;
Quand, chargé du parfum des liantes solitudes.
Le vent frais de la nuit passait dans l’air dormant,
Tandis qu’avec lenteur, versant ses ilols moins rudes,
La mer calme grondait mélancoliquement ;
Quand les astres muets entrelaçant leurs flammes,
Et toujours jaillissant de l’espace sans fin,
Comme une grêle d’or pétillaient sur les lames,
Ou remontaient nager dans l’Océan divin…
      … Ô nuits du ciel natal !


*


Ainsi, quand il est dans l’île, le désir de la France l’obsède :


Alors que ma jeunesse et ses jours indolents
S’écoulaient sur nos bords parfumés et brûlants,
Alors que je rêvais de gloire et de génie.
Parfois ce long repos assombrissait ma vie.
Fuir mon doux ciel natal me semblait le bonheur.


Mais dès qu’à bord du bateau qui l’emporte il voit Bourbon disparaître, il comprend qu’il perd tout :

Une tristesse amoureuse enveloppa mon cœur ;


il sent le prix de la famille et du pays.


Puis ce charme si doux d’un amour fraternel.
Ces parents chers et bons que m’accordait le ciel.
Tous ces amis grandis à mes côtés, doux frère
Que je pleure parfois dans mes jours solitaires,

Bonheur de tout instant, charmes impérieux
N’enivraient point mon cœur désireux d’autres cieux [14].


La tendresse créole se réveille vivement en lui. Le voyage remue l’âme et l’ouvre, nerveuse et frissonnante, à la poésie. C’est l’absence, par les subtiles et intenses tristesses de la nostalgie, qui fait revoir avec une netteté ardente ce que nous songions à peine à regarder quand il était sous nos yeux et, soumettant notre esprit au travail passionné du souvenir et de l’évocation, crée l’imagination, la poésie. La première poésie naquit dans l’exil, fut le rythme même de la nostalgie du pays natal bercé dans la brume qui le voile. L’éloignement de ce pays détermine l’âme, précise et fortifie en elle tout ce qu’il y a de national et qui alors se saisit et s’exalte dans les regrets. Dans la province française où il va habiter, il se laissera de plus en plus imprégner de « souvenance » et de sentimentalité insulaire qu’il exprimera dans des vers amoureux.

La pièce que nous avons citée, Le Départ, n’est pas la première. Il avait composé précédemment des romances auxquelles il faut recourir pour mieux comprendre ce qu’il sera en Bretagne. Il convenait de faire ressortir en premier lieu le fond martial et républicain de son caractère ; causant avec ses amis, il rêvait d’action, ou seul assis devant les mornes « il désirait de gloire et de génie », un orgueil fécond s’élevait dans son âme : c’est le point essentiel. Mais son cœur véhément, sa nature riche s’attendrissait à mille désirs d’une voluptueuse chasteté. Ardent, il fut toute sa vie très amoureux ; fier, il cacha souvent ou même retint ses sentiments. De là cette langueur créole qui endort, mais n’anéantit pas l’énergie, cette mélancolie passionnée soupirant dans les romances qu’a conservées son meilleur ami d’enfance.


Je sens à mes soupirs [15]
Que réelle est ma vie,
Pour moi, source est tarie
Du ruisseau des plaisirs :
Bientôt fuira l’aurore
Et je reste rêveur !…
Les mains jointes, j’implore
Un instant de bonheur !


Un des principaux poèmes de son album, d’une sensualité délicate aux parfums, est intitulé : la Désillusion.

Hélas ! tu m’as jeté ta parole trompeuse
               Qui m’embaumait le cœur,
Comme l’éclair accorde à la nuit orageuse
               Sa rapide lueur.

Comme un regard distrait nous contemple e» puis passe
               Pour ne plus revenir ;
Comme une vive étoile apparaît dans l’espace
               Et brille pour mourir.

Tes magiques accents s’épanchant sur mon âme
               Semblaient venir du Ciel :
Oh ! sans doute ils sortaient des lèvres d une femme,
               Car ils sentaient le miel !


Une certaine mélancolie enveloppa réellement son adolescence : il n’était point heureux. Pourquoi, de quoi ne l’était-il pas ? on ne sait. Sa plainte est vague, vague comme les fièvres et les indéfinies mélancolies d’adolescence qu’une innocente complaisance étire. Ce n’est point là effet de cette discrétion gardée plus tard sur tous les événements qui entourèrent sa vie, car — sa correspondance et ses premiers poèmes l’attestent — sa jeunesse est lyrique et élégiaque. De la romance donc une lueur s’échappe sur son âme d’adolescent, lueur falote, imprécise, mais par moments vivement palpitante et étrangement éclairante.

À méditer ces vers puérils,


Douces illusions
Charme de la pensée
Sur mon âme agitée
Répandez quelques dons


l’on reconnaît bientôt, à ses premiers accents, le grand cri qu’a poussé continûment le poète épris de


L’unique, l’éternelle et sainte illusion !


À examiner ceux-ci :


De la réalité
Victime est mon jeune âge


l’on augure l’esprit et l’âme de maints de ses définitifs et plus beaux poèmes.

La banalité et la gaucherie confuse du verbe ne cèlent pas la profondeur pessimiste de son tempérament ardent qui se dépensait en magnifiques désirs, fatalement bientôt froissés.


Je sens à mes soupirs
Que réelle est ma vie.


La douleur seule est, et seule nous prouve que nous sommes : que de vers résignés ou emportés, de sa maturité ou de sa vieillesse, le confessent ou le clament !


Sans accorder une importance prépondérante à ces premières productions, c’est bien là qu’on peut trouver les indications nécessaires à s’imaginer la vie amoureuse de son adolescence, l’existence élégante et oisive des familles riches de l’époque telle que se la rappellent ceux qui y ont vécu.

La seconde romance qu’il ait laissée invite à une double conjecture : elle aurait été composée pour qu’une jeune fille connue ou aimée de Leconte de Lisle la chantât, les yeux errant sur l’horizon marin, la voix folâtrant au ciel, les mains fixées nonchalemment au clavecin d’un tiède salon créole ; ou peut-être il aurait, pour les rendre plus légères et plus suaves, mis sur des lèvres féminines les paroles que soupire sa personnelle nostalgie. Il connaissait la France ; il y était venu à l’âge de trois ans et l’avait quittée à dix. On se le rappelle, quels que fussent le charme du décor mascareigne, l’attrait de l’affection familiale et la saveur d’amicales relations, il désirait fortement y retourner. Cette romance s’intitule Pauvre Moi : c’est une jeune exilée qui redemande sa patrie, la France, dont les mers la séparent fatalement.


Ô tendre souvenance
De mes jeunes moments !
La mobile espérance
S’envole avec le temps.


Elle évoque les campagnes fleuries, les vallées, les coteaux aux pentes parfumées.


Et vous sources si pures,
Belles aux yeux charmés
Murmurantes ceintures
Des gazons humectés ;


et seul la plaint l’orage tropical qui s’engouffre sous ses pieds.

Une autre pièce, l’Invocation, se trouve bien près d’être une romance : c’est du Rességuier zézayant, ainsi que le montrent ces fragments.


Qui toi, pauvre créole,
Veux-tu chanter aussi ?
Une douce parole
Comme un éclair a lui,
Et de la poésie
Une lueur d’espoir…
Advient fraîchir ma vie,
Léger soupir du soir,
Puis jusqu’en ma pensée
Délirante d’amour,
D’odorance enivrée,
Semble un rayon de jour.

Oh ! laissez-moi chanter !
Qu’importe ma faiblesse !
Car flamme enchanteresse
En moi paraît glisser
Comme aux flots s’insinue
L’astre aux pâles rayons…
Et mon âme est émue,

D’inconnus et doux sons.
Au long sentier des roses
J’irai par légers pas,
Je parlerai, tout bas,
Et de petites choses.

… Parles, et ma faiblesse
Disparaîtra soudain,
Parles, et ta parole
Étoilera ma nuit,
Et le pauvre créole
Pourra chanter aussi.

c. l. d.


On y entrevoit et on y réécoute Walter Scott, Chateaubriand et Mme Tastu. Et le souvenir des capacités et des tentatives musicales de Rousseau, — dont l’image vénérée inspira le plus son enfance, — peut avoir présidé à cet essai d’accompagnement mélodique. Il avait, sur les désirs paternels, commencé à apprendre la musique, à l’île natale. En effet, quand il quitta Saint-Paul pour Dinan, M. Leconte de Lisle père recommande presque dans chaque lettre à son cousin, qui y sera le correspondant de son fils, de veiller à ce que Charles continue la musique. C’était du clavecin qu’il s’agissait. Charles lui-même aimait de sentiment décoratif l’instrument qui avait vibré à tant d’amoureuses mains immortalisées, où s’étaient accoudées, posées, puis envolées lyriquement les méditations de tant de poètes, mi-claires et gaies de bonheur, mi-sombres et noires de désespérance, au caprice des touches blanches et des touches noires. Il ne le chanta jamais qu’à cette période de l’adolescence. Son cœur vibrait, il est vrai, autant du spectacle de la vierge attentive au clavier qu’à l’harmonie des notes éveillées. Quand, dans son voyage, il descendit au Cap, il fut reçu dans une famille hollandaise. Les journées, l’on visitait villes et campagnes voisines, les soirées se berçaient de la musique et du chant de jeunes filles en mousseline. « Mme Bestaudig a deux nièces fort jolies, écrit-il, qui nous font de la musique chaque soir, et chantent en hollando-français. » Et d’adresser à Mlle Anna Bestaudig tels enthousiastes vers :


Anna, quand ta main blanche au piano sonore
Harmonise en jouant tes purs et frais accents,
Nos cœurs muets d’ivresse et forcés par tes chants
Écoutent... Tu te tais, ils écoutent encore !
Ah ! si je le pouvais, si je pouvais te dire
De ta voix, de tes pas les charmes infinis,
Les suaves pensers que ta présence inspire
Mes vers seraient charmants et d’eux-mêmes surpris.


Il ne chanta plus le piano trop intimement lié au souvenir des élégiaques qu’il n’aimait pas, mais il ne cessa de célébrer le « charme infini » de la voix féminine, source intarissable et familière des plus esthétiques sensations.

Au mystérieux verger chante Nurmahal :


Mais voici que, du sein des massifs pleins d’arômes
Et de l’ombre où déjà le regard plonge en vain,
Une voix de cristal monte de dôme en dôme
Comme un chant des hûris du Chamelier divin.

Jeune, éclatante et pure, elle emplit l’air nocturne,
Elle coule à flots d’or, retombe et s’amollit,
Comme l’eau des bassins qui, jaillissant de l’urne,
Grandit, plane et s’égrène en perles dans son lit.

Au cou de Çunacépa Santa s’enlace :


Puis, d’une voix pareille aux chansons des oiseaux
Quand l’aube les éveille en leurs nids doux et chauds,
Ou comme le bruit clair des sources fugitives [16],
Tu lui dis de ta bouche humide aux couleurs vives…


Maitreya évoque avec émotion celle dont


La voix harmonieuse était comme l’abeille
Qui murmure et s’enivre à ta coupe vermeille
Belle rose… [17]


Et le chevrier sicilien déclare :


Mais pour te ranimer, ô nature muette,
Il suffit d’une voix qui chante dans les blés [18].


Une voix inconnue enchanta sa jeunesse [19], qui toujours chanta aux jardins de son âme ; de même la beauté d’une tresse épaisse et fine, tresse inconnue, passe et repasse, dénouée, fuit parmi les fougères arborescentes — de ce jardin, qui avait laissé dans son œil l’éclair d’une amoureuse vision blonde [20].

*


Évidemment, on n’imaginait pas « l’auteur de Kaïn » compositeur de romances. Toutefois que la publication de ces essais de son adolescence, montrés au public comme les premières esquisses d’un génial artiste, n’outrepasse pas notre pensée. Que M. Spronck, par exemple, ne se flatte pas trop vivement d’intuition divinatoire lorsque, toujours soucieux d’émietter, de diviser le génie en casiers et compartiments plus ou moins symétriques et divers, il écrivit de Leconte de Lisle dans les Artistes littéraires : « Derrière le grand génie plastique se cache pourtant un versificateur larmoyant et poncif, une sorte de faiseur de romances prétentieuses. » C’était déjà le second ou le troisième tempérament « caché » qu’avec volupté M. Maurice Spronck découvrait en Leconte de Lisle. « On affirme, ajoute-t-il en manière d’arguments et de preuves, que W. Scott reste encore aujourd’hui pour le maître, l’objet de lectures assidues. Si paradoxale que semble l’assertion, elle n’est sans doute pas très éloignée de la vérité, et à l’influence du conteur écossais, peut-être faut-il même ajouter celle, plus lointaine, d’un écrivain... qui aussi était lié à la Réunion : nous voulons dire Parny. M. Leconte de Lisle — quand l’homme de génie sommeille — aime les ballades pseudo-allemandes comme les Elfes ou Christine, les paysanneries amoureuses comme les Chansons écossaises. » Peut-être, en effet, la romance se retrouve dans Leconte de Lisle, mais alors s’en élargit la définition ordinaire. Oui, on y rêve souvent sur des vers portés par un déroulement si rythmique qu’ils appellent l’intime sourdine de notes d’accompagnement. Il semble, tant les enveloppe une propre harmonie, que les soutient un développement de musique [21]. Comme exemple s’impose ce morceau du Cœur de Hialmar, où ne croit-on pas écouter déjà du Debussy.


Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur.
Au sommet de la tour que hantent les corneilles
Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs.
Deux anneaux d’argent fin lui pendent aux oreilles
Et ses yeux sont plus clairs que l’astre des beaux soirs.
Va, sombre messager, dis-lui bien que je l’aime
Et que voici mon cœur…


L’on ne voit guère à quelles pièces pense M. Spronck, quand il parle du « versificateur larmoyant et poncif ». On peut accorder que les Elfes aient une apparence de ballade : le refrain y aide et sous maintes strophes l’on entend vibrer ce qui en pourrait être l’accompagnement. Mais n’est-ce point avant tout une légende de l’ancienne Allemagne que Leconte de Lisle recueillit déjà romancée et fixa comme celle Scandinave d’Angantyr ? Quant à Christine, encore sentimentale et décorative comme une romance, elle semble avoir une autre valeur et se rattacher au cycle de Nurmahal, le Colibri, la Source, toutes poésies faites d’une anecdote, d’un tableau pittoresque, suivies en sorte de « moralité » d’un final lyrique où, concentrant de l’émotion, s’interpose la voix personnelle du poète. Enfin, n’est-ce point pour chanter l’Écosse, comme il avait fait la Norvège, l’Espagne, l’Allemagne, qu’il donna ces imitations [22] de Burns que sont les Chansons Écossaises ? Là où se hérissaient des légendes tragiques et sombres, il les redisait ; là où en chantaient et fleurissaient de colorées et de bruissantes, il les cueillait et les rechantait, toujours également soucieux de rendre fidèlement l’âme diverse des races et des régions, adaptant avec la même intelligence les petites pièces lyriques d’Anacréon, de Théocrite, d’Horace et de Burns. Et pourquoi donc Leconte de Lisle, si sévère et si perspicace à l’endroit de ses productions, conserva-t-il dans ses œuvres définitives ces « fantaisies » si courtes, tandis qu’il ne rééditait pas d’amples poèmes sérieux au moins supérieurs aux Odes et Ballades, tels la Recherche de Dieu et la Passion ?

… Il y a chez Leconte de Lisle, disait Louis Ménard [23], des créations rythmiques merveilleuses, avec des refrains diversifiés à la fin de chaque strophe. C’est à la fois une valse de Beethoven et un paysage de Van der Neer. Je ne connais rien de plus parfait dans notre langue.


Quant à Parny, qui personnifie l’élégie hypocritement sensuelle, il n’est pas sûr que son œuvre ait seulement égaré un reflet sur celle de Leconte de Lisle. Parmi les poésies copiées par l’écolier, on en rencontre, il est vrai, une de Parny, suivie des vers qu’un membre du Caveau composa à l’occasion de sa mort. Si, à un contour de son enfance et de ses goûts, il apprécia Parny, ce fut parce qu’en Parny il considérait non seulement une célébrité de l’île et de sa ville natale, mais encore le personnage illustre de la famille. Ce fut passager. Plus tard, il déclara assez combien peu il admirait le poète futile des Élégies, autant que le satiriste grivois de la Guerre des Dieux. Il est presque inutile de chercher quelque ressemblance familiale entre le Marivaux égrillard d’une société superficielle et décadente et l’évocateur des primitives époques de robuste félicité humaine [24].

À travers ces romances, voyons seulement une enfance qui fut élégiaque et romanesque dans un alanguissement de liane. Elles permettent de délimiter plus sûrement en la formation de son génie une première période qui fut toute vibrante d’émotions personnelles, exaltée en de lyriques accents, humide de larmes non cachées, dramatisée de romantiques attitudes. Elles aident encore à reconstituer le milieu en lequel préluda sa vie. Ce n’était pas toujours cet entourage de commerçants et de cultivateurs dont la sécheresse, toute présumée d’ailleurs, fit dire à un psychologue de Leconte de Lisle qu’il s’y sentait dépaysé et en souffrait. C’était une ville où se déposait et sur laquelle flottait la brume impalpable d’une âme très sentimentale. Cette sentimentalité stagnante s’était accrue du débit lent et secret de multiples sources.

Saint-Paul avait chatoyé d’un passé d’activité opulente et pittoresque, aux périodes d’initiale et solide colonisation bourbonnaise. Les émigrants de France y avaient débarqué et s’y étaient généralement fixés. Aux ombres denses des tièdes vergers s’étaient élevées les maisons de grandes familles françaises bâties dans le style du XVIIIe siècle par des ouvriers de l’Inde ; dans l’ampleur de la rade molle et franche, on avait accoutumé de voir paraître des carènes gonflées et hautes du Courrier de France, les bricks versicolores de Portugal et de Hollande, ou les noires et agiles flottilles des pathétiques forbans. Les voiliers de France et d’Europe jetaient l’ancre et les équipages y atterrissaient : les souvenirs de la patrie septentrionale se ravivaient aux songeries des exilés tropicaux ; il y avait, aux varangues ou aux salons des planteurs hospitaliers, aux ponts des hauts vaisseaux ou aux débarcadères mouvementés, trafic de nouvelles comme trafic de marchandises, épices, esclaves, étoffes ou livres..... À Saint-Paul, les grands conseils s’étaient tenus, où s’étaient débattues les graves questions relatives à l’avenir de la naissante colonie. De nombreuses fêtes avaient épanoui leur luxe asiatique sous son ciel atricain, broché d’étoffes malabazaises, la verdure de ses allées de légumineuses avait animé la clarté de ses sablonneuses rues. Rues qui se firent désertes peu à peu et par la disparition de ces magies orientales, et par l’assoupissement de l’activité ancienne, et par la désuétude de la vie intime et fastueuse des maisons qui, inhabitées, se fermèrent, rentrèrent en la discrétion des vergers naturels, se retranchèrent derrière les strictes grilles des enclos.


Les jets d’eau se sont tus dans les marbres taris.
Plus de gais serviteurs sous la varangue ouverte.
Plus de paons familiers sous les berceaux flétris ?
Tout est vide et muet.


La rade aussi s’était élargie d’un vide obstiné : l’âme nostalgique se complaisait à y restituer les fantômes pavoises des anciens vaisseaux qui, maintenant cachés par la lointaine et lourde montagne, appareillaient à la ville dominante, la capitale, Saint-Denis.

Les souvenirs historiques dont s’illusfrait leur ville se recueillaient au cœur des Saint-Paulois : le spectacle de la ville déchue s’accompagnait de la lejjrésentation de sa brillante activité d’autrefois. Les flâneries se voilèrent de la mélancolie des « emplacements » inoccupés et sourds, s’imprégnèrent des effluves romantiques qu’exhalait la rade morte. Et s’affirma ainsi un plus intime attachement au « quartier» délaissé, que manifeste encore le Saint-Paulois. Parfois des bals s’y donnaient, mais ce n’était déjà plus comme au temps dont parle Bernardin de Saint-Pierre : « Les femmes ne viennent guère à la ville que pour danser ou faire leurs pâques. Elles aiment la danse avec passion. Dès qu’il y a un bal elles arrivent en foule, voiturées en palanquin. » C’était seulement parfois dans les rues suburbaines ou aux « camps » des habitations, la distraction des fêtes indiennes, célébrant à coups de tam-tam et à grand déploiement de turbans et de paliacates la lointaine patrie asiatique ; sur les plages ou les places publiques, les danses de Cafres et des Cafrines se déhanchant au rythme ensorcelé des bobres et à la musique massive d’ancêtres africains.

L’on demeurait le plus souvent aux maisons silencieuses : l’on y interrompait ses rêveries aux marges d’un livre ou au canevas d’une tapisserie, d’une station au piano, où elles se poursuivaient, du reste, ailées et balancées. Aux bords des fenêtres dans lesquelles s’encadre la mer changeante ou bien s’étagent les arbres familiers de la cour ensoleillée et viride, c’était la romance qui s’essorait, et c’était l’isolement qui se chantait, la lointaine et fraîche patrie, ou des paroles d’amour parfumées au sachet d’une vieillotte et chère sentimentalité. L’étroitesse de l’île si éloignée d’Europe aggravait ce sentiment d’exil et des nostalgies langoureuses ceignaient en écharpe les âmes féminines ou masculines, vierges et adolescents. Chacun sentit ainsi sourdre en soi un filet de poésie et s’en flatta d’autant plus que Saint-Paul avait produit des poètes, se renommait le berceau des poètes créoles, Parny et Bertin. Aujourd’hui encore le jeune Saint-Paulois est éléçiaque, s’émeut à des amours qu’il honore, d’une conscience convaincue qu’il orne de vers murmurants où languissent des aveux surannés, qu’il célèbre du beau soin de copier les « Vase-brisé » de poètes connus ou les plus touchantes romances. Il garde et porte l’empreinte de la ville. C’est en cette ville sentimentale de s’évoquer active et vive et de se contempler déserte et mélancolique, que rêvèrent les premières années de Leconte de Lisle.

*


Rêveur, l’enfant répandait sur toutes choses baignant dans l’atmosphère musicale des tropiques son affectuosité débordante. Cependant elle se fixa autour de plusieurs formes de jeunes filles dont la légende n’a point conservé tous les noms. Sa timidité réservait alors, pour les transposer en confidence poétique et sous le déguisement, plus transparent que la mousseline de l’Inde sur une peau orangée, l’aveu chaud et coloré : « Sais-tu que ta bouche est mon aurore.


Sais-tu que le baiser, sur tes lèvres cueilli,
Est un feu délirant, le seul rayon ami
Dont mon âme se dore ?

Sais-tu bien que je tremble en écoutant ta voix ?
Que la fièvre me prend, lorsque je t’aperçois…

Sais-tu qu’en te touchant je ne sens plus ma main,
Que mon cœur palpitant s’échappe de mon sein...

Et moi je suis contraint, au seul bruit de tes pas.
          De m’appuyer bien vite.
Car ma tête est en feu, mon front est enivré,
Mes pieds semblent fléchir et mon regard troublé
          Et te cherche et t’évite.


Ce ne sont point métaphores lyriques, mais l’expression exacte de sa sensibilité orageuse déjeune créole. Ces vers épanchent l’émotion, intense jusqu’aux palpitations, d’une nature « délirante » toute en rougeurs brusques et en arrêts du cœur. Elle le forçait parfois à vaincre sa faroucherie pour affronter le monde, se glisser dans un de ces salons de nate, où les musiciens indigènes, groupés en leurs costumes chantants, faisaient danser les jeunes filles, en robes de tarlatane et sous des guirlandes de fleurs de liane, aux bras fermes de leurs cousins. Il invoque dans la Soirée une de celles qui l’y entraînèrent [25].


Tu brilles aux feux des bougies,
Pierre précieuse du bal…
La flamme de tes yeux embrase,
Car tes regards brûlants sont noirs ;
Et ta robe faite de gaze
Couleur de rubis et topaze
Légère s’ondule aux miroirs.
Puis vient la séduisante valse
Délirante d’émotion ;
Ton image contourne et passe
Et luit et s’incline et s’efface
Comme une pure fiction.

Tu tournes, belle et vaporeuse,
Un bras soutient ton corps charmant,
Presse ta taille gracieuse,
Tandis qu’une bouche amoureuse
Respire ton souflle enivrant…
Et les moments coulent et mènent
Et les danses et les amours[26].


S’agit-il d’une autre ou de cette demoiselle de Lanux, dont le souvenir traînera sur toute sa vie comme une écharpe odorante d’un de ces « parfums impérissables » des îles, mêlé de santal et d’herbes du pays aux fragrances de miel. C’est celle dont il bercera plus tard l’image voluptueuse aux strophes suspendues du Manchy, ne se rappelant plus que sa beauté de houri insulindienne et l’exaltation de sa propre joie. Dans la première nouvelle qu’il ait écrite, Mon premier amour en prose, il raconte plus exactement, avec le souvenir tout vif encore d’une amertume sitôt transmuée en ironie, de quelle façon il la rencontra, l’aima, puis lui déclara sa désillusion. Ces lignes enjouées trahissent, avec une franchise colorée d’autant de chaleur que de pudeur, la brusquerie exquise de ses sentiments, leur délicate frénésie et la subtilité précoce de cette imagination véhémente et pourtant déjà souple à associer la beauté locale aux charmes universels de la jeune fille [27].


Mon premier amour m’avait assailli comme un coup de vent. Car j’étais amoureux, et amoureux de la plus délicieuse peau orangée qui fut sans doute sous la zone torride ! Amoureux de cheveux plus noirs et plus brillants que l’aile du martin de la montagne ! Amoureux de grands yeux plus étincelants que l’étoile de mer qui jette un triple éclair sur la houle du récif, et tellement amoureux, tellement ravi, le cœur tellement gonflé de bonheur… que je tombai malade dès le soir même, attendu que je ne voulais plus ni boire ni manger, ni parler ni dormir, et que j’étais devenu pâle comme un de ces hommes de mauvaise mine qu’on appelle des poètes !

*

L’ami auquel, avec juste mais charmante modestie [28], le jeune homme dédie ses premiers essais, semble avoir été le compagnon le plus cher de son enfance. Il ne lui était pas seulement attaché par une de ces liaisons que fait naître le contact journalier : Leconte de Lisle aimait en Adamolle, dont le père, riche planteur, habitait comme le sien les « hauts » de Saint-Paul, une « âme sœur » capable de répondre avec une sincérité savoureuse à des témoignages d’affection naïve, un esprit où passent des idées dignes d’éveiller la curiosité, une intelligence susceptible de discuter de questions élevées. Toute adolescence, en même temps qu’elle se plaît à se griser de la fermentation des idées, éprouve un besoin d’affection : le cœur se communique, se donne avec l’esprit. Le jeune créole était spontanément porté à l’amitié. Il avait le cœur riche, et, d’autre part, la mollesse ou l’inhumanité des jeunes filles le tenaient en réserve. Ce qui le prenait fortement en l’amitié virile, où en outre on garde la possession de soi-même, c’est l’unité qui s’y compose de la ferveur aux discussions d’idées et de la tendresse jalouse du cœur, unité chère au poète qui affirma si vigoureusement la fusion « de la forme » et « du fond » dans l’expression — d’autant plus cordiale — de la pensée. Bientôt à Rennes où il affichera son insensibilité à se laisser maîtriser par l’amour, il confiera son cœur à plusieurs amis intimes. À bord du navire qui l’éloigné de l’île, c’est à ses condisciples qu’il pense le plus souvent : « Donne-moi des nouvelles détaillées de Saint-Paul et de tous les camarades, je t’en saurai gré ; depuis que je suis éloigné du cher quartier je m’y intéresse infiniment plus que lorsque j’étais obligé d’y demeurer. Allez-vous toujours fumer le poétique cigare au bord de la mer et parler politique et religion ? »

Et ces fragments d’une autre lettre :


Quant à toi, mon ami, mon frère — laisse-moi te nommer ainsi — je te crois trop persuadé de mon affection pour qu’il me soit nécessaire de te répéter que jamais elle ne s’éteindra. Ne viens donc plus me causer une peine inutile en paraissant croire que de nouvelles connaissances pourraient, une seconde, me faire oublier mes vrais, mes seuls amis ; nous nous comprenons, ô mon ami ; entre nous, c’est à la vie, à la mort ! Ah ! crois-tu donc à cette amitié d’une heure, à ce sentiment bâtard que les hommes qualifient trop souvent d’un nom sacré, oh ! non, tu n’y crois pas, n’est-ce pas ?… Tu sais trop bien que pour la véritable amitié il faut l’union intime du cœur et de l’âme ; mon ami, nous sommes donc nés l’un pour l’autre, car nos cœurs n’en font quun, et nos âmes sont sœurs.

Oh ! mon cher Adamolle, combien je regrette que notre langue ne puisse rendre l’ardeur de mon amitié !… Ah ! écris-moi souvent… tu dois comprendre tout le charme que j’éprouve à recevoir quelque souvenir de toi, quel plaisir je ressens en tâchant d’y répondre ?. . .

Oh ! jamais, non, jamais, aucun autre ami ne te remplacera dans mon cœur, jamais rien n’altérera notre chère intimité ! Nous sommes séparés l’un de l’autre, peut-être pour toujours… Ah ! que, du moins, le souvenir, seul bien qui nous reste, emplisse en quelque sorte l’énorme espace qui nous désunit, adoucisse un peu l’amertume des regrets et des larmes de l’absence ! Mais cet espace lui-même qu’est-il ? rien, non, rien ! Je te vois, je te parle, je te serre d’ici dans mes bras ! ô mon ami si cher, s’il ne faut pour nous rejoindre un jour que surmonter des obstacles proportionnés aux forces humaines, ah ! sois-en sûr, tu me reverras, je te reverrai aussi et nous oublierons alors dans noire joie et nos maux et nos regrets passés !

… Je joins ici, mon cher camarade, une pièce politique intitulée 2e Pélagienne ; l’auteur la composa en prison, c’est rigoureusement traité. Tu en jugeras.

Adieu, mon unique ami, je t’embrasse du fond de mon cœur. Aime-moi bien toujours ; et tu n’auras pas affaire à un ingrat.

Maintenant et toujours ton ami dévoué.


Entre tous, Leconte de Lisle aimait Adamolle comme un frère. Ainsi en prend-il congé dans cette lettre déposée au Cap :


Mon cher Adamolle,

C’est une chose cruelle qu’un premier départ, lorsque, pour un temps illimité, l’on quitte tout ce qu’on aime. C’est une chose pleine d’amertume qu’il faut avoir éprouvée pour en exprimer avec vérité les diverses sensations. Je puis te dire en conscience tout le malaise et l’isolement où l’on se trouve plongé, car je suis du nombre de ceux qui la connaissent à fond.

Tu dois pardonner mon brusque départ chez Charles, je devais en agir ainsi pour nous épargner de trop pénibles moments, et ce seul moyen de les abréger nous était accordé. T’exprimer, mon ami, combien j’ai été sensible à tes regrets serait au-dessus de mon pouvoir, je ne puis que t’en remercier du fond de mon cœur.

Nous nous sommes promis de nous écrire souvent ; tenons à notre promesse, et ce sera une bien grande consolation. Je voudrais que l’immensité qui nous désunit rendît en quelque sorte notre intimité plus intime, et que nous puissions nous appliquer cette pensée de Baour-Lormian :


En vain l’absence a séparé leurs jours,
Leurs cœurs parlent encore et s’entendent toujours.


Je ne sais mon ami, si tu éprouves à mon égard les mêmes sentiments, mais je suis lié à toi par une bien forte sympathie. C’est surtout maintenant que je me trouve jeté au milieu d’hommes indifférents sur toutes les choses dont nous aimons à causer, que je sens tout le prix d’une âme qui comprenne la mienne et soit comprise d’elle. Écris-moi souvent, mon ami, je t’en supplie, ce serait bien mal de ta part si tu ne le faisais pas, mais je compte trop sur ton amitié pour en douter.

Nous sommes en vue du Cap, que je vais explorer le plus possible. Serre cordialement de ma part les mains de Charles, d’Ernest, assure-les des vifs sentiments d’amitié que je ressens à leur égard ; si je ne leur écris pas particulièrement, c’est que je ne le puis, mais aussitôt à Sainte-Hélène, je m’empresserai de le faire, avec une description détaillée de notre pèlerinage à la tombe du grand tyran.

J’oubliais de te prier, si tu vois Émile, de lui dire que je suis loin de conserver contre lui le plus léger ressentiment ; si je ne lui ai pas dit adieu en partant, c’est que je ne l’ai pas rencontré. Je lui ferais injure si je me refroidissais pour cette canaille de G…, que je méprise trop pour y penser encore.

Adieu, mon cher ami, prions pour Elle ! (la république !) Je te souhaite le bonheur de la continuation de notre amité.

Adieu, je t’embrasse, écris et pense quelquefois à celui qui se dit ton ami sincère et dévoué, à la vie à la mort.

CHAPITRE II

LE VOYAGE



Le voyage. — Le Cap. — Ses premières lettres. — Une Hollandaise. — La volupté créole, le goût du bonheur et le sentiment de l’amour. — Sainte-Hélène et Napoléon. — Le civisme.



« L’île lointaine où il était né, la paix et la solitude qui enveloppèrent sa première enfance, les cinq longues traversées qu’il fit à la voile de Bourbon en France et de France à Bourbon, l’avaient marqué à l’avance au sceau des méditatifs et des solitaires » [29].
ROBERT DE BONNIÈRES.
.



Il est instructif de remarquer après quelques jours de méditation forcée dans un voyage entre le ciel et l’eau, jeté entre les deux infinis profondément suggestifs, le jeune homme qui a quitté son pays et ses chères affections, chercher à tout connaître du premier coin de terre où il débarque, quels qu’en soient le pittoresque et l’originalité, au lieu de s’en désintéresser dans la défaillance ordinaire des premières navigations et d’un chagrin qui ne veut pas se consoler. C’est comme une fièvre de curiosité que rien ne peut apaiser ; perdu entre la mer et la nue, on a senti la vanité de la vie humaine, et la parcelle d’existence que l’on est, on veut à toute force l’embellir en la peuplant de tout ce que l’on voit. On regarde mieux pour mieux retenir : plus tard l’on pourra prolonger par le souvenir la minute vécue, et se souvenir, c’est vivre une seconde fois. Leconte de Lisle descend au Cap ; il va « l’explorer » ; il fait une petite rédaction où il ne craint pas de relever tout cequ’il a observé, de noter lesmoindres détails (culte, population, races, mœurs) que dédaignerait comme trop prosaïques un jeune poète d’aujourd’hui, mais qui ont toujours intelligemment intéressé Leconte de Lisle, esprit pratique minutieux et pénétrant comme le montrera entre autres son étude sur l’Inde Anglaise.

C’est, en effet, au Cap que les navires faisaient leur première station. À peine un demi-siècle, Bernardin y descendait aussi, tout au bonheur de s’approcher de plus en plus de la France où son âme ne redoutera plus les spectacles démoralisants que lui réservait aux îles la cruauté rapace des colons. L’adolescent y constate le peu de sympathie dont y jouissent les Anglais, cela non sans une satisfaction à la fois patriotique et humanitaire, — les Anglais mercantiles et oppresseurs des faibles étant l’ennemi de l’Humanité autant que de la France, — et par un sentiment analogue à celui qui dictait à la Convention décréter leur grand homme de Pitt « ennemi du genre humain ». « On y déteste tellement les Anglais, écrit-il à ses amis laissés au pays, que les habitants hollandais de l’intérieur, il y a quelques mois, indignés de ce que ceux-ci retirassent les troupes chargées de maintenir les masses de Cafres, se sont émigrés du territoire anglais, se sont avancés dans la Cafrerie, et, repoussant les noirs dansle Nord et l’Ouest, se sont établis sur la côte natale[30] où ils ont fondé un établissement qui s’agrandit tous les jours en refoulant les indigènes de plus en plus. »

*

Voici d’abord le tableau auquel s’essaie le jeune homme avec un sévère désir de précision. On remarquera aussi quelle attention prête aux bêtes sauvages celui qui sera plus tard, de tous les poètes du siècle, le plus grand animalier. Il trouve pour la description des fauves les épithètes justes, signalétiques. Il est enivré par leur force et leur beauté farouche, mais il est plus soucieux d’exactitude qu’il ne songe à lyriser.


Le Cap de Bonne-Espérance, 2 avril 1837.

6 h. soir. Le ciel s’empourpre des derniers regards du soleil qui jette encore aux grandes hachures de la côte de longues gerbes lumineuses dont l’éclat se fond mollement aux légères brumes amoncelées par le soir sur le front des montagnes nues ; une large baie se développe peu à peu, ceinte des rochers tailladés à grands traits ; le bleu de la mer y contraste avec singularité, s’opposant aux feux qui se brisent sur leurs flancs gigantesques ; jamais tableau plus grandiose et plus féerique ne s’offrira à mes yeux. C’est False-baie.

À cinq heures du matin, nous doublons la Pointe-Est de Bonne-Espérance. Une immense échappée de vue se déroule à nos jeux. La croupe du lion, énorme sentinelle accroupie au-dessus de la ville, dessine ses larges contours, et, plus loin, la Table épand sa blanche nappe de brume, comme un voile, sur les blanches maisons du Cap que l’on distingue au fond de la baie. Là, sont ancrés 28 navires de toutes nations, parmi lesquels sont le Gol et la Lydie, partis de Bourbon huit jours avant nous, et arrivés de la veille.

Au premier abord, le Cap est aride, car l’on n’aperçoit ni arbres ni aucune autre verdure, mais l’aspect chance bientôt dès que l’on a pénétré dans l’intérieurde la ville. Des rues larges et bordées de fort belles maisons anglaises, de magasins très brillants à l’extérieur. Une immense place d’armes, une vaste bourse, un palais de justice, en font une ville tout à fait européenne.

Le Cap possède un fort beau cabinet d’histoire naturelle dirigé par MM. Verreaux frères, un jardin de botanique appartenant à M. Villet, autre Français, encore, une ménagerie assez belle, des salles de bain fort bien entretenues, d’immenses casernes, et quelques hôpitaux du reste très malpropres.

Au Cap il n y a point d’hôtels, ce sont les particuliers qui reçoivent les étrangers. Nous logeons chez Mlle Bestaudig, grosse Hollandaise très gaie. L’intérieur des appartements n’est point tapissé, mais peint en diverses couleurs, il n’y a presque pas de meubles, et tout est d’une propreté hollandaise.

Nous louons le lendemain une voiture à six places pour nous rendre à Constance, éloignée de 4 lieues du Cap. La route est généralement sablonneuse, mais plane et droite ; des deux côtés de charmantes maisons de campagnes, de vrais petits édens, peintes en vert, en gris, ombragées de chênes, d’arbres d’argent, de pins artistement taillés, ornées de terrasses, de sculptures, de colonnes, etc., semblent des illusions magiques [31] ; et puis, sur le seuil des portes, de blanches Hollandaises qui nous saluent sans nous connaître et nous reçoivent avec la plus grande amabilité. En arrivant vers Constance, on rencontre de vastes campagnes, parsemées des masses vertes et blanches, des arbres d’argent dont la couleur mate contraste avec le vert foncé des vignes.

Constance est divisée en deux grandes propriétés, dont la plus étendue appartient à M. Cloots, Hollandais chez qui nous descendons.

Comme il n’y était pas, nous entrâmes au salon pour nous reposer ; M. Lenoy marchait devant nous, il s’arrête tout d’un coup et recule tout interdit; nous avançons… une panthère énorme, accroupie au fond de l’appartement, fixait sur nous des yeux brillants et féroces, sa queue se redressait à l’entour de ses flancs tachetés et sa mâchoire entr’ouverte laissait voir de blanches et longues dents qui ne nous rassuraient pas. Cet animal était empaillé avec tant d’art qu’il était impossible de ne pas le croire vivant.

… De retour au Cap, nous allons entendre la musique militaire au jardin de la Compagnie, et visiter les cinq églises des cinq communions différentes que l’on professe au Cap : la romaine [32], la luthérienne, la calviniste, l’écossaise et l’anglicane, qui est la plus en vogue.

Les plus beaux animaux que nous ayons vus au Cap sont deux lions qui appartiennent à M. Villet, un mâle et une femelle. Ils sont enfermés dans un carré long de 30 pieds sur 8 pieds. Le mâle n’a que deux ans, il est déjà magnifique, ses bonds sont effrayants et sublimes ; quand il rugit, les murs de sa prison en tremblent. La femelle est plus petite et fauve comme lui.

M. Villet possède aussi deux autruches noires et blanches, leur marche est un balancement élastique et continuel, leurs jambes sont entièrement nues, elles balancent aussi leurs ailes entr’ouvertes et leur plus q-rande hauteur est de 8 pieds du sommet de la tête à la terre. Nous y voyons aussi quelques babouins très communs sur la Table [33].

Le fond de la population du Cap est hollandaise. L’Angleterre ne le possède que depuis 1803, par le traité d’Amiens ratifié par le Premier Consul Bonaparte… Il y a un grand nombre de Hottentots au Cap. Ce sont des charretiers, des cochers, etc. Ils portent des chapeaux chinois faits avec des plantes de l’intérieur, telle est aussi la coiffure des esclaves qui seront libres dans deux ans, d’après les lois anglaises.

Ces dames africaines (c’est le nom que l’on donne aux créoles du Cap) sont assez jolies, mais très mal faites ; les hommes tiennent des Hollandais pour la corpulence du corps. Très peu de personnes savent parler français, ce qui est fort désagréable, et me démontre invinciblement l’utilité des langues vivantes…

*

Il est piquant de retrouver esquissé en cette prose inhabile et surtout inégale un paysage que Leconte de Lisle repeindra plus tard avec la puissance du génie mûri. Ce Cap, dont aujourd’hui le touriste pense à prendre le croquis dans une rapide relation de voyage, est, en effet, la même « plage aride aux odeurs insalubres, lavée d’un nuage écumeux » dont le poète montrera plus tard la sépulcrale désolation, dans les Hurleurs !

Vaguement énamouré par la musique septentrionale que lui jouait au sud du continent africain sa gracieuse hôtesse de quelques jours, il ne prêta probablement qu’une attention distraite à ces cris lamentables que sur la côte les chiens poussaient à la lune. Sa jeunesse confiante n’enregistrait point encore avidement les impressions de tristesse lugubre. Plus tard seulement, « du fond de son passé confus », jailliront brusquement ces clameurs sauvages dont l’écho dormait, étouffé aux jours de douceur, pour se réveiller aux heures de désespérance et angoisser son cœur, et il écrira les Hurleurs. Pour le moment il est à l’âge où l’on incarne en une jeune fille l’attrait cosmopolite et la séduction créole du pays.

À Mlle Anna Bestaudy.

                       Au Cap de Bonne-Espérance, le 3 avril 1837.

Anna, jeune Africaine aux deux lèvres de rose,
À la bouche de miel, au langage si doux.
Tes regards enivrans où la candeur repose
Accordent le bonheur quand ils passent sur nous.

Anna, quand ta main blanche au piano sonore
Harmonise, en jouant, tes purs et frais accents.
Nos cœurs muets d’ivresse et forcés par tes chants
Écoutent… Tu te tais, ils écoutent encore !

De ton front rose et blanc, Anna, tes bruns cheveux
En anneaux arrondis, en soyeuse auréole,
Tombent si mollement sur les contours neigeux
De ton cou qui se fond à ta mouvante épaule.


Anna, lorsque ta robe, aux replis gracieux.
Nous frôle en se glissant, nos âmes en frissonnent
Comme les feuilles d’arbre inclinent et résonnent
Sous les soupirs légers des vents voluptueux.


Oh ! si je le pouvais, si je pouvais te dire
De la voix, de tes pas, les charmes infinis,
Les suaves pensers que la présence inspire,
Mes vers seraient charmants et d’eux-mêmes surpris !

Hélas ! je ne le puis et ma muse inhabile
Impuissante à créer d’aussi vives couleurs,
Refuse des pinceaux pour ce tableau mobile :
Il faut être si doux pour bien peindre la fleur.


*


Comme son voisin le Madécasse, mais avec le ressort d’une race plus active, le jeune Bourbonnais, par une sensualité méridionale tout italienne qu’affinent une malice attique, une grâce hellénique naturelles au pays, est prompt à l’amour, le sang doré de soleil. Il tient une âme musicale du génie de cette île où les hautes montagnes aux échos sonores et frais symphonisent les rumeurs tournoyantes de leurs ravines au murmure immobile des flots ceignant la côte. La contemplation quotidienne des pitons, arrondis sur le ciel tour à tour mol et embrasé dans le dessin parfait et le plus caressant a empreint en sa tendresse le goût des lignes pures, des courbes montueuses d’une beauté souriante et sereine. Il sait jouir avec une artiste volupté de l’ovale des visages, de la passion d’un teint de feu, de l’éclat allongé des yeux, de la stabilité des tailles en suspens. Il a un éternel besoin d’aimer, de regarder, de jouir musiciennement de l’œil. L’œil n’a pas plutôt vu que le cœur bat, mais c’est une affection toute d’esthétique plutôt que de sentimentalité. Il y a toujours dans le créole une vocation de peintre qui, ne se satisfaisant point, se métamorphose en amorosité. Leconte de Lisle chérira, d’une souple spontanéité, toutes les jeunes filles jolies qu’il rencontrera, avec une constante et égale disposition au bonheur. Bonheur qui ne sera nullement fait de vanité victorieuse comme chez le Français d’Europe, mais de volupté contemplative, « d’harmonie » égalitaire et silencieuse, d’accord humble et fier avec la nature où l’on se fond, ce qui est la vraie « intégralité ». Loin d’être foncièrement pessimiste, Leconte de Lisle était très richement apte à la félicité et il y aspirait de tout son être. Elle tenait pour lui dans la plénitude, l’intégralité de l’organisme, Contant l’histoire de deux jeunes gens du Cap se fiançant juste en 1827, il s’écrie [34] :


Qu’ils étaient heureux et beaux de leur bonheur ces deux jeunes amants venus l’un vers l’autre des deux bouts du monde! Que la vie leur semblait riche et sublime ! Que la brise chantait de joyeuses mélodies dans les larges feuilles dont l’ombre les abritait ! Que ces fruits éclatants de l’Afrique étaient parfumés !… — Nous aimons les gens heureux, ils donnent seuls une raison d’être à l’humanité… Nous oserons même proclamer qu’il n’est rien tel au monde que d’être païen, couronné d’hyacinthes et sacrifiant à lacchos, le dieu vermeil ; à moins d’être ascète et de mourir au désert, dévoré par la flamme de l’idéal… Car étant intégral, nous enveloppons ce qui fut, ce qui est et ce qui sera dans la synthèse ultérieure. Or, Édith et Georges se regardaient et souriaient doucement dans la plénitude de leurs cœurs et dans la certitude de leur prochain bonheur.


L’adolescent, dans la jalousie de rester maître de soi-même, qui n’est que la forme que la pudeur prend chez les plus virils, se garde des faiblesses de l’amour qui n’envisage plus qu’une femme sur la terre. C’est en ce sens qu’il écrit :


La femme, si inférieure à l’homme (à lui-même) en ce sens, a l’invincible besoin d’un échange d’affections humaines ; la terre est vide si l’être vivant en disparaît ; elle ne voit le monde extérieur qu’à travers son amour, et la solitude lui pèse comme un néant… Édith était femme par excellence, ce qui expliquera pourquoi elle ne se réfugiait pas dans l’admiration de la forte et belle nature qui l’entourait… Ses yeux s’alanguissaient, ses joues se revêtaient d’une blancheur mate.


Mais l’amour, dans lequel la femme présente le miroir de toute la création, est ce qu’il y a de sublime dans la vie. Servant à faire mieux sentir la nature, il est supérieur à toute émotion passagère ; tenant en puissance le souvenir, il est la force qui conserve et prolonge l’être en reliant son passé au présent.


Ici nous supplions le lecteur de nous pardonner les quelques lignes suivantes ; elles sont lyriques, mais elles brûlent de s’échapper de notre plume :

— Ô première larme de l’amour, comme une perle limpide Dieu te dépose au matin sur la jeunesse en fleur ! Heureux qui te garde des ardentes clartés de la vie et te recueille pieusement au plus profond de son cœur ! Les jours heureux passeront pour ne plus revenir ; la femme aimée oubliera le nom de l’amant, le monde emportera dans ses flots au tumulte stérile les débris du premier paradis, la vieillesse glacera le sang des veines et courbera le front vers la tombe… Mais si tu baignes encore le cœur qui a aimé, ô chère larme ! si ta fraîcheur printanière a préservé la fleur divine de l’idéal des atteintes du soleil ; si rien n’a terni ta chaste transparence ! Ô première larme de l’amour, la mort peut venir, tu nous auras baptisés pour la vie éternelle !


Leconte de Lisle a donc un caprice passionné pour Mlle Bestaudig durant les deux ou trois jours qu’il passe au Cap, et c’est encore elle qu’en 1843 il revoyait en décrivant la grâce d’une jeune fille dans une nouvelle dont l’action se passe au Cap en 1837.


Une jeune fille s’accouda lentement sur le rebord de la fenêtre, et jeta au dehors un long regard chargé de lassitude et de tristesse. Cette enfant, de 16 ans à peine, avait l’idéale beauté des femmes du Nord, quand elles unissent à la limpidité fluide des yeux, à la transparence de la peau, l’abandon pensif et harmonieux de la démarche et de la pose. Par un heureux et rare caprice de la nature, ses cheveux d’un blond cendré faisaient luire, malgré leur abattement, de grands yeux bruns dont les cils ombraient ses joues pâlies. Celle de ses mains qu’elle avait posée sur la fenêtre était mince et fine, d’une blancheur de neige, et agitée par instants de petits mouvements nerveux. Ainsi accoudée, vêtue de blanc, mollement inclinée et baignée dans l’ombre lumineuse du soir, on eût dit une de ces vierges idéales, si chères aux poètes allemands. En face d’elle, la baie étendait, sous les reflets rouges du soleil, ses longues houles calmes ; et, par delà les dernières élévations de la côte, l’immensité de l’océan austral se détachait en une ligne d’un bleu sombre. Mais ce large et splendide horizon n’attirait point ses yeux, qui conservaient cette expression vague et flottante propre à qui regarde en soi et semble oublier le monde extérieur.

Il y a toujours quelque chose de gracieux et de touchant dans la tristesse d’une jeune et belle fille ; ce n’est pas le vide glacé du cœur ou de la tête de l’homme, ni la fièvre inquiète qui le pousse aux folles tentatives, à l’accomplissement avorté des actions ou des œuvres ; — c’est un monde de désirs latents qui consument, mais qui n’affaissent point l’âme. Cet idéal indéterminé, cette aspiration vers un bonheur irréalisé tourmente surtout la jeunesse des femmes ; c’est la vie qui veut éclore et qui n’éclôt pas ; souffrance analogue à celle qu’on éprouverait à voir blanchir à l’horizon les premières lueurs du jour, et à pressentir un soleil qui ne se lèvera jamais.

*


Le Cap quitté, le navire relâcha à Sainte-Hélène, roc nu dont l’apparition émergeant des flots lui « fit l’effet d’un grand cercueil [35] ». Ce devait être la dernière distraction de ce voyage épuisant de cent trois jours.


Enfin, nous sommes à Saint-Hélène, et ce n’est pas sans peine, assaillis que nous avons été non par de mauvais temps, mais des calmes interminables ; je ne connais rien de plus insipide à la mer que cette uniformité de ciel et d’eau sans qu’une fraîcheur aucune ride la face huileuse des vagues, sur lesquelles le navire se balance légèrement sans bouger de place ; les jours se succèdent et se ressemblent, nous ne savons que faire, tout nous endort et


                                   La voile tendue
Ne demande qu’un souffle à la brise attendue


J’ai vu Sainte-Hélène et le tombeau de l’Empereur. Nous y montâmes le soir, il pleuvait, et tu dois concevoir combien était gai l’inculte rocher où dort le grand capitaine. Vouloir retracer ici ce que j’éprouvai alors ne te rendrait pas ma pensée à fond. Ce furent d’abord la pitié, l’admiration, le respect, car il était affreux de comparer ce qu’il fut à ce qu’il est aujourd’hui, de penser à l’empereur [36] et au pauvre captif des Anglais, et cela sur sa tombe ; mais bientôt je me rappelai le jeune et invincible soldat de notre grande République [36] ; je me représentai le consul demi-despote ; puis enfin l’empereur [36] absolu de ce noble pays qui servit de base à sa gloire ; et alors le respect et la pitié firent place au mépris et à la haine ; c’est le partage des tyrans et Napoléon ne fut aussi qu’un tyran, tyran plus grand que les autres et pour cela même encore plus coupable.


Dans cette lettre, le républicain intransigeant continue de s’affirmer, avec une franche virilité, à l’heure même où la grandiloquence de Hugo s’empanache du populaire napoléonisme. Vibrant à la mémoire de la grande République disparue, il rêve comme à l’attente émue de son retour prochain. « Adieu, écrit-il à l’ami laissé au pays, prions pour Elle [37] ! (la République). » Arrivé à Dinan, il signera une lettre au même « Salut et fraternité » [38] et dans une autre terminera par ces mots : « Je te charge bien de soutenir nos sentiments républicains et philosophiques ; ce sont les plus vraies comme les plus nobles des opinions humaines. »

Et sitôt débarqué en France, avec les nouvelles de sa santé et avant les impressions pittoresques dont pouvaient être avides ses compagnons et prodigue une jeune vanité littéraire, il envoie « les plus fraîches nouvelles politiques ». Sa fierté s’écœure à la bassesse de la situation.

Les Espagnols s*entremangent pour deux rois... les insensés ! Dona Maria est prisonnière des factieux (i) portugais (ce petit pays commence à bien penser). Les Arabes nous marchent sur le ventre, et nous crions : merci ! . . . Les Russes nous menacent de nous donner le fouet si nous ne faisons pas la paix avec l’Afrique : nous obéissons. La Turquie nous donne un soufflet, nous tendons l’autre joue ; et quand nous ne voulons pas nous ravaler à ce point, notre roi nous tue et nous emprisonne. Qu’en dis-tu ? J’espère qu*on n’est pas plus pacifique que nous. C’est à faire horreur et pitié ! Nous ne sommes que des lâches !


On vient de lire ce que lui inspirait le pèlerinage au tombeau de Napoléon, où il parlait plus en homme d’esprit ferme qu’en lycéen inflammable à la lecture des grands lyriques contemporains. Il n’est ni chauvin, ni belliqueux, il déteste la guerre et la haïra toujours. (Cf., entre autres, Soir de Bataille.) Mais, à son sens, la première vertu de l’homme est la virilité qui peut seule donner à la jouissance de la paix sa plénitude avec sa dignité. Ce sont les mêmes sentiments qui animeront son indignation contre l’Angleterre vis-à-vis de laquelle il n’admettait point les honteuses reculades ou, en 1870, sa haine des hordes allemandes. Le civisme des hommes de 1792 donna à son adolescence toute sa consistance et son impétueuse générosité. Elle put être indolente aux songeries amoureuses, elle fut mâle, fière, énergique, emportée vers la vie publique des hommes adultes d’un élan viril qui se cabrait devant les lâchetés.

CHAPITRE III

L’ADOLESCENCE EN BRETAGNE



L’oncle et les notables de Dinan. — La correspondance avec Rouffet. — L’Annuaire Dinanais. — La beauté de jeunes Anglaises. — Rennes : le baccalauréat et l’École de Droit. — Le théâtre et le Romantisme. — Pessimisme combatif. — Les joies de la libre-pensée et l’amour platonique. — Mobilité du caractère. — Chaste sensualité. Les projets de premier livre. — Les déboires.



Il descend chez son oncle à Dinan. L’adolescent eût sans doute préféré Paris où le conviaient naturellement l’amour de la poésie, surtout de la poésie moderne, et sa fringante curiosité des choses de la politique. Mais la Bretagne est le berceau aristocratique de la famille ; il y a encore des parents.

Dinan est une des villes de France qu’il connaît depuis l’enfance pour l’avoir toujours vue dans les vieilles gravures que son père a conservées[39] et dont le papier a jauni dans l’atmosphère ambrée de tabac de la salle à manger créole. Cette porte du Jerzual dont les pierres, lissées par la suie des temps, paraissent par endroits lavées d’une blancheur d’écume semblable au jusant sur les galets ; cette tour de l’Horloge d’ardoise fine et bleuâtre, clocher pour les hirondelles et les oiseaux qui ont voyagé sur la houle ; ces tours rondes dont le granit serré rappelle la vaillance de Bertrand Duguesclin ; le léger pont gothique où passent de jeunes vierges anglaises comme en des vers de Burns ; il a vu tout cela qu’il imaginait dans un monde noirâtre et crépusculaire parce qu’il rentrait ébloui de la lumière du soleil sur les récifs et sur les vergers opaques et lustrés. En ces villes bretonnes dont le plan est souvent le même que celui des « quartiers » découpés dans la verdure des tropiques, le créole se sent à peine dépaysé ; on lit sur les maisons d’avoués, de notaires ou de pharmaciens des noms de familles créoles ; on entend des noms de navires qu’on a entendu là-bas : le Mandarin, l’Ange Gardien par exemple, le Robert-Surcouf, le Gol ; on pense à La Bourdonnais, àDupleix, aux Bretons qui s’embarquèrent pour construire des villes françaises aux sables des mers lointaines. Avec ses maisons plus larges de haut que de bas, accostées l’une à l’autre et portant des sculptures coloriées comme des quilles de haut bord, ses fenêtres garnies de géraniums et de tulipes ainsi que des hublots, Dinan est une ville qui rêve sur les voyages louvoyant dans la mer des Indes ; le matin, tandis que dans les rues se répand l’odeur du café des îles qu’on va verser dans le lait crémeux des vaches bretonnes, les paysannes des environs venues pour le marché ont des costumes aussi criards que des malabaraises, etleur caquetage de perruches persiste jusqu’à midi qui verdit le granit des tours ; les cloches de Saint-Sauveur, de l’église Saint-Malo, ont, le soir, une répercussion longue et cuivreuse qui meurt sur des soleils couchants d’Extrême-Orient. Et, que la nuit, le vent de mer s’engouffre et siffle au courant d’air des ruelles, que les grandes voiles de la pluie claquent sur les toits d’ardoises et fasse grincer les girouettes de fer à la façon des mouettes, alors le créole, repris par la mer, se reporte au pays, réentend le caverneux mugissement de l’Océan Indien, le grondement des forêts mouillées et des ravines, le bourdonnement tournoyant du cyclone, à quoi va succéder le silence pesant et vide de l’accalmie. Dans sa petite chambre ébranlée par le vent, il a fermé son Byron et écoute l’ouragan.

L’enfant, à lui-même abandonné en l’île natale, sur la terre lointaine a besoin de la tendresse et de la surveillance de parents. L’oncle de Dinan est de nature « un peu sèche, de correction bourgeoise un peu étroite, de principes un peu durs », « le type de l’avoué pointilleux d’une petite ville [40] ». Cet honorable officier ministériel réunit les qualités que la sagesse administrative requiert pour les hautes magistratures municipales. Il est nommé, le 7 juillet de cette même année 1887, maire de Dinan. Respectueux des pouvoirs établis, gourmé d’officialité, grincheux prud’homme, on l’imagine accueillant le jeune homme tout bouillonnant de ferveur républicaine. Ce jouvenceau turbulent trouble la paix de sa foi gouvernementale. Ce jeune « sauvage », ce jeune fauve d’Afrique l’effraie, ne peut manquer d’être en le pays matière à scandale. Tous les renseignements flatteurs dont le prévient le père ne font qu’accroître défiance et mécontentement. En vain, celui-ci, en lui recommandant son fils, fait-il ressortir que Charles est « insouciant du linge, peu soucieux de voir le monde, point habitué à garder de l’argent, très étourdi, d’une conduite très pure, égal et très poli », il formule des observations personnelles tout opposées. Voici : Charles « affecte un mépris sauvage pour tout ce que l’on est convenu de respecter dans la société » ; il a une « prétendue myopie » qui paraît être de l’affectation, de la pose, il est inégal, peu poli ; « il dépense trop en achats de livres et pour sa toilette » ; l’oncle signale certains déportements de ce garçon qui n’est pas du tout la « demoiselle annoncée ». Enfin le désintéressement des observations purement psychologiques cédant place à la si légitime crainte que nourrit le maire de Dinan d’être compromis par son neveu, il critique ses « opinions politiques, qui affectent une exagération blâmable : Charles est républicain ! »

Républicain ou bohème alors, c’est tout un.


Charles, de son côté, se plaint à son ami Rouffet, dont il a fait la connaissance à Rennes, dans un premier et court passage avant de venir à Dinan, du milieu officiel, froid et arriéré :


Il faut que je vous explique ma nouvelle position. Je mange ici avec la plupart des notabilités de la ville, hommes excellents, sans doute, mais entièrement dépourvus de toute idée avancée. Je sais que dans mon orgueil — et je ne saurais me le dissimuler — une envie de dominer, plus forte que ma volonté même, est en moi. Je sais encore qu’il ne m’appartient pas, enfant que je suis, de contrecarrer à tout moment les paroles d’hommes à cheveux gris ou blancs, qui devraient avoir l’expérience des choses, quoiqu’ils ne l’aient pas. Aussi vous ne sauriez croire quelle est la contrainte de toutes les minutes que j’éprouve, parmi des êtres non intelligents, qu’il m’importerait fort peu, au bout du compte, de froisser dans leurs niaises idées, si je n’avais des motifs plus puissants d’en agcir autrement. Février 1838.


Contrainte, car, lorsqu’on a perdu la belle liberté d’une vie s’exallant en pleine nature, on voudrait au moins jouir d’une enlière indépendance d’idées. Comme il est combatif, au lieu de se laisser aussitôt déprimer, il se relire des conversations pour mieux se rejeter sur les lectures : il les discute vivement dans ses lettres à Rouffet, où il peut les analyser du fort d’un critère républicain :


J. Sandeau, dont j’avais déjà lu la critique, rend justice à Dumas sous le rapport littéraire, mais l’attaque sur la donnée historique de Caligula. Je vous avoue que je suis encore à me demander où et comment il a outragé l’histoire. Ce critique l’accuse d’avoir fait de Cherea, vil amant de Messaline, un sybarite ; d’avoir travesti le républicain en courtisan. Il ne sait ce qu’il dit. Cherea ne cesse, dans tout le cours de la pièce, d’exprimer ses sentiments républicains. L’amour qu’il peint pour Messaline, sa courtisanerie envers l’empereur, ne sont que le masque dont il se sert pour voiler ses projets de liberté. Il déplore même l’indigne comédie qu’il est obligé de jouer et se plaint de ne pouvoir agir ouvertement. Témoins ces beaux vers :


Oh ! sans doute qu’au temps des antiques vertus
Ce n’était pas ainsi que conspirait Brutus,
Et c’était au grand jour que son poignard stoïque
Vengeait en plein Sénat la sainte République !


Cependant il doit préparer à Dinan le baccalauréat dont on subit les épreuves à Rennes ; mais il voyage : en février il est à Lorient, près de son ami Rouffet ; ils passent ensemble de longues soirées d’hiver où ils composent des poèmes entiers, les vers de l’un alternant avec ceux de l’autre. En mars il rentre à Dinan. Là, par son oncle qui est rédacteur du Dinanais et éditeur du nouvel Annuaire, il s’est trouvé immédiatement en relations avec des journalistes et des hommes de lettres de province. Et tous savent — ne serait-ce que par l’indiscrétion du jeune Robiou de la Tréhonnais, qui est venu dans sa chambre et a emporté ses vers — que le neveu de M. Louis Leconte, qui arrive des îles et prépare son baccalauréat, est un poète d’avenir. « Félicitez-moi, mon ami, écrit Charles à Rouffet. On me propose bien de faire paraître dans l’Annuaire de cette année (1838) plusieurs pièces de vers, avec l’assurance d’y écrire, si je voulais, plus tard. Félicitez-moi, dis-je, car, soit orgueil, soit modestie, comme vous voudrez, j’ai refusé net. » Mais l’oncle dut insister ; une pièce parut, non signée, qui avait pour titre : Indécision.

INDÉCISION


Qui n’aimerait les soirs, les soirs éblouissans
Où l’orchestre fascine et le cœur et les sens,
Quand on l’aperçoit là, quand on s’approche d’elle.
Et que son œil tremblant vous cherche et vous appelle,
Et qu’on suit à l’écart, sur les parquets dorés.
Le moindre mouvement de ses pas adorés ?
Alors tout s’embellit, tout prend un nouveau charme ;
Et si l’àme retrouve un soupir, une larme,
Un de ces mots empreints d’amour et de frayeur.
Ils se perdent bientôt dans l’ivresse du cœur.
Le tumulte des sons offre un si doux mystère.
Quand chaque regard montre un secret qu’on veut taire !

Espérance voilée, aveux redits tout bas,
Quel charme !… et ce soir-là je ne l’espérais pas !
Ce soir-là, sans la voir, dans la salle remplie
J’avais porté mon trouble et ma mélancolie.
Ému par la douceur des instruments, j’allais
Rêvant, au bruit du bal, de magiques palais.
Fantastique royaume, éblouissant de flammes,
Qu’embaumaient tour à tour les parfums et les femmes.

Mais il fallut sortir de ce monde enchanté :
Près d’un cercle élégant bientôt je m’arrêtai.
Car mes yeux, tout à coup détachés de la salle.
Le long des blancs rideaux trouvaient un rayon pâle ;
Et c’est la lune errante au foud d’un ciel d’azur.
Qui semait dans la nuit les éclairs d’un jour pur,
Et ce reflet d’en haut, cette flamme meilleure
Éveillaient dans mon sein la lyre intérieure.
J’admirais donc le ciel limpide et découvert.
Et ses reflets tombants sur le gazon moins vert
Quand, près de la croisée où restait une place,
Emma, la blonde Emma, vint s’asseoir demi-lasse.
Elle rêvait aussi : la lune, en ce moment,
Entourait ses beaux traits d’un nuage charmant,
Et redoublait de grâce, en effleurant la tête
De la jeune beauté nonchalante et distraite.

Un songe caressait ses yeux irrésolus,
Sa main tenait des fleurs ; il ne fallait de plus
Qu’un peu de solitude et, dans sa rêverie,
Elle eut semblé de loin la reine de féerie,
Quand l’ombre la relient pour voir, le long du bord,
Trembler dans l’océan les étoiles du Nord.
Et moi, le cœur séduit par cette enchanteresse.
Je ne pus m’éloigner ; mon œil, avec ivresse,
Contemplait tour à tour l’astre délicieux,
Et la vierge pensive entrouvrant ses grands yeux ;
Et ce beau souvenir, que rien ne décolore,
Me trouble, et même ici je me demande encore,
Lequel plus doucement m’émut et me charma,
Du bleuâtre horizon ou de la blonde Emma [41].



*


Il demeure chez Mlle Aubry (nom de famille créole), place des Champs. On ne sait s’il cède aux instances de son père touchant la nécessité de se perfectionner dans la flûte et le paysage, talents « essentiellement utiles à la position d’un jeune homme dans la société » et « dans la magistrature ». Il lui recommandait non moins vivement la danse et les armes. Et de fait, Charles, passionné pour le bal, y va souvent. Certain soir il arrive à la porte de la maison vers laquelle il se hâte, quand son manteau, soulevé par le vent, s’embarrasse entre ses jambes, une de ses socques reste dans la fange, il l’y rejoint, et voilà un bal manqué. Mais il ira la semaine prochaine valser chez M. Robinson. M. Robinson est un Anglais : il lui a été déjà donné d’en voir au Cap ; à Dinan il en connaît plus intimement ; ce jeune lecteur passionné de Walter Scott est prédestiné à la beauté « idéale » des jeunes filles anglaises qui mieux qu’une française incarnent au créole du Sud le mystère et la suavité féminine : leur type esthétique lui est le plus attirant [42], par son constant désir de se compléter, par ce goût d’intégralité qui ne lui fait trouver de jouissance supérieure, en ses sentiments comme en son œuvre, qu’à réaliser « la synthèse » des éléments les plus divers de la terre. Comme il a lu Milton, tout naturellement la jeune fille anglaise lui est une vision du Paradis Perdu :


Mon ami, je vis là la femme la plus gracieuse, la plus noble que mon œil ait jamais contemplée… La physionomie était empreinte d’une si inexprimable beauté, de tant de charme et de candeur qu’il était impossible, à moins d’être de fer, de ne pas lui dire, en ployant le genoux :


Douce création, dont la grâce divine
Suffit pour consoler des humaines douleurs,
Dont l’âme, rappelant sa céleste origine.
Se penche avec bonté sur nos âmes en pleurs.
Ô femmes, pardonnez si vos intimes fleurs
Ont d’un charme profond inondé ma poitrine [43].


Elle a nom Carolina Beamish. Comme tout créole il aime les bals, s’amouracher des jeunes filles découvertes aux soirées, aller leur faire visiter dans leur famille sous des déguisements en des «  parties de masques ». Mais du créole de vingt ans il diffère en ceci qu’il ne désire pas immédiatement le mariage : son tempérament ne l’y oblige pas. Et, au point de vue théorique, il n’en est pas précisément partisan :


Au reste, quelque absurde qu’on puisse croire ma pensée en ceci, qu’elle soit erronée ou fausse, voyez, c’est celle des premiers patriarches, des hommes primitifs, et vous le savez, mon ami, la vérité n’est jamais plus pure qu’à sa source. Lamennais se trompe : une société telle qu’il la rêve ne saurait exister avec le mariage. Il veut le bien-être général et conserve les égoïsmes particuliers ; il veut une égalité morale et fait des distinctions : en un mot il veut et ne veut pas, il tombe dans l’erreur. « Mais la vérité est grande et elle triomphera. (Edmond Bouthmy.)


Les vacances survenant, il voyage par les landes et les grèves : dans ces tournées, il apprend à connaître la Bretagne qu’il n’avait que rêvée à travers les poèmes de Brizeux, à laquelle il consacra l’année suivante un poème : Amour et Bretagne, et qui devait plus tard réapparaître avec le relief dramatique des impressions de jeunesse au fond de sa mémoire, granitique, écumeuse et fouettée de vents, arcboutée à ses récifs sous la furie des lames, en le Jugement de Komor, où se dresse le manoir du Jarl de Quimper [44].

*


Au mois d’octobre, son oncle et sa tante le conduisent à Rennes et le logent au bord de la rivière, rue des Carmes, n° 4.

On perd, à Rennes, le souvenir de l’Océan… ses brises n’y viennent pas dissiper les brouillards d’une pluie intermittente et perpétuelle ni la brume silencieuse du pavé. Sur les quais qui suivent une Vilaine traînante et jaune s’éloignent lentement de rares passants. Toutes les maisons, d’un gris noirâtre, sont bâties par petits carrés de granit que râpe la lumière pâle ; un pavé menu, difficile, pointu ; à l’angle aigu de deux rues vides et moisies des dames à mine pointillaise ; et, devant la Place du Palais où se dresse un bronze de Louis XV, le monde sombre et tracassé de la Chicane, magistrats, procureurs, assesseurs, avocats, tradition d’une ville qui fut dépossédée de son Parlement [45]. ux abords de la Faculté de droit, s’assemblent, pour deviser avec des gestes déjà importants et ponctuels, les fils d’une noblesse de robe, dans de longues redingotes fermées descendant jusqu’aux genoux. Au bas de maisons taciturnes comme des presbytères, dans des rues où s’aigrit une humidité de bénitier, disparaissent des soutanes qui vont dire la messe à Sainte-Melaine ou à Saint-Hellier ; et, sur la rive livide où s’étouffe le son des commandements, les pantalons rouges des conscrits faisant l’exercice. Comment ne pas penser, en passant devant le collège, que l’oncle Évariste Parny y fit ses études, et, créole sensuel perdu dans une ville sans plaisirs, y prenait déjà à la lecture des Ovide et des Tibulle un fin plaisir égrillard de magistrat lettré !… Certain matin maussade où la brume est si opaque qu’on a envie, loin des hommes, de se promener solitaire sur le rivage d’une île au soleil, comment ne pas songer à Bernardin de Saint-Pierre qui, grognon, cogna de la canne sur ces « rues mal pavées » de Rennes ! Et si, avant d’aller lire à la Bibliothèque, on s’estégaré dans les ruelles tortueuses de la vieille ville où des maisons pantelantes superposent un monde fantomatique de fenêtres, d’auvents, de cheminées, de toits, comment ne pas se rappeler que c’est là que le jeune Chateaubriand, voyant une ville pour la première fois, s’émerveilla de Rennes qui lui « parut une Babylone », mais, rêvant toujours plus grand, plus large sous plus de lumière, convoitait les solitudes américaines...

Des monuments couleur de granit, des intérieurs d’église avec des boiseries de ce vieux chêne des chouans noirâtre et dur ; une odeur de tannerie rousse et acre. Mais que le soleil, à la fin du jour, dore la verdure fraîche des longues allées de tilleuls et de marronniers, le sous bois solitaire des promenades étincelle de clarté, les vieux chênes du Thabor bénédictin frissonnent d’un gazouillis d’oiseaux, l’odeur du foin coupé souffle de la campagne jusqu’au Mail ; au Jardin des Plantes, dans une limpidité nacrée d’après-pluie, de jeunes filles « viennent voir fleurir un arbuste étranger », avec des « expressions admirables de virginité parfaite, de suavité étrange [46] » cependant que, arrêté devant un massif et la main sur le cœur, quelque jeune poète, comme il en naît dans « cette ville d’élégie [47] », s’incline et respire une fleur d’oranger. On entend croasser dans le ciel métallique des corbeaux qui reviennent des « plaines de blé noir » où des clochers bas pèsent sur les villages, où des croix de pierre rongée barrent les taillis sombres ; et, lentement, sur la grande ville d’ardoise, s’éteint le blond soleil d’Amor.

En novembre il est reçu bachelier. « MM. les examinateurs se sont montrés extraordinairement bienveillants à mon égard [48], ce dont je les remercie fort. » Comme on lui demanda par qui il avait été préparé : « Par mon père, répondit-il : vous pouvez m’interroger. » Et dans l’encouragement de la réussite : « Je ferai mon droit à Rennes, » annonce-t-il.

Il échappe donc à la contrainte de ses parents de Dinan : Rennes est une grande ville et M. Louis Leconte n’y exerce point « d’influence ». Il a sa chambre dans une pension de famille tenue par les dames Liger. Il rencontre dans la maison une jeune fille, Mlle Eugénie***, qui aime beaucoup la poésie, fait des albums des vers préférés, adore les chats et les conversations littéraires. À Dinan, s’il désirait tant se rendre à Rennes, c’est que Rouffet y habitait ; mais il vient d’en partir, petit clerc de notaire obligé de vivre de son travail d’employé. Et Leconte de Lisle a bientôt senti qu’il n’a aucune disposition pour les études juridiques.


Je n’ai pu vous écrire plus tôt, tracassé que j’étais par le droit, ignoble fatras qui me fait monter le dégoût à la gorge — et par les réprimandes absurdes de mon très honoré tonton. Enfin remords, craintes fondées pour l’avenir, abattement, ennui profond des hommes et des choses, désolation, isolement, etc., m’ont jeté dans de telles perplexités qu’il m’a été moralement impossible de vous écrire… Pardonnez-moi, je m’en vais lentement vers l’abrutissement. J’avais peut-être une intelligence ardente, de bons et généreux instincts, le désir du bien et du beau<. Eh bien ! tout cela disparaît tour à tour. Et pourquoi ? Le sais-je, moi ? Ah ! il me prend parfois une envie de pleurer comme un enfant qui sent trop son impuissance.


Pendant plusieurs années, il se débat dans ces angoisses de ne savoir s’il doit, s’il peut abandonner le droit ou s’il lui est possible de tenter encore un effort pour surmonter son dégoût. Il ne sauraitoublier de longtemps ce tourment ordinaire de la jeunesse agitée entre les aspirations de l’âme et les nécessités sociales, plus nauséeux chez un adolescent indécis et passionné, timide et orgueilleux, qui a le goût fort du rêve et l’inquiétude de l’action : dans le Songe d’Hermann, nouvelle sur des étudiants, qu’il publiera plus tard, Siégel déclame avec amertume : « Mes Institutes commentées m’écorchent le cou et mon Digeste est dur comme une pierre. »

Que serait-ce s’il n’y avait le Spectacle ? En ces années du Romantisme, dans l’ivresse nationale d’une Renaissance littéraire dont la ferveur combative brûle avant tout de renouveler et créer le Drame, le théâtre a le charme et la magnificence de la jeunesse, les salles de théâtre sont l’arène des jeunes gens, qui y vont manifester leurs enthousiasmes. Pour le créole surtout, qui n’eut jamais occasion de s’asseoir à un balcon d’orchestre ni ne connaît de monuments du Moyen-Âge dans son île sans passé ni archéologie, la scène garde le prestige intact du merveilleux imaginé et des décors historiques recomposés. Leconte de Lisle néglige ses cours de la Faculté au point de perdre ses inscriptions : il en est « malade de remords », mais ne manque pour cela le spectacle. On le suit presque toute l’année au théâtre.


Je ne puis vous donner aucune nouvelle de Rennes, si ce n’est que nous possédons maintenant M. et Mme Volnys, du Gymnase, en outre d’une excellente petite troupe que l’on apprécie à Rennes. Je n’ai pas besoin de vous dire que Je suis un habitué du théâtre.


Un autre mois :


Notre troupe dramatique a débuté hier. Je ne crois pas que vous la connaissiez. C’est un coup du sort que nous possédions une semblable merueille en province ; nos acteurs ne seraient nullement déplacés à Paris… Je suis toujours aussi fou du théâtre ; cela ne va qu’en augmentant.

En décembre, il assiste à la dernière représentation, avec quels regrets ! Mme Dorval étant venue au cours de l’année, il écrit avec exaltation à Rouffet :


Imaginez-vous un front large et passionné, des yeux noirs qui expriment ce qu’ils veulent, une taille gracieusement brisée en avant, une voix cadencée, grave et austère, harmonieuse et douce, un geste ardent, majestueux et sévère, un jeu plein d’expression, de force, de naturel, de charme et d’intimité… Ou plutôt ne vous imaginez rien ; quels mots rendraient l’émotion irrésistible qui fait battre le cœur en face de Mme Dorval ? Il faut la voir et l’entendre.

*


La troupe est partie. L’étudiant fume, beaucoup, et c’est désormais la pipe qui tient le plus long rôle muet dans le déroulement nuageux de ses rêveries paresseuses et nostalgiques : il y met un moment tout son luxe, en faisant demander une d’écume garnie d’argent qu’il paie dix-huit francs chez un tourneur d’Auray, ce qui ne va pas sans lui attirer du désagrément de la part de son oncle. Il compose lentement des romances qui paraissent avec la musique de son ami Lemarchand dans le Journal des demoiselles. Ils se réunissent en bande d’étudiants : Drouin, Robioce qui « imprime comme un tigre royal dans le vénérable Dinannais, journal agricole », Paul Birgkmann, « un bon vivant, gros au moral comme au physique et parlant sa langue comme les épouses des taureaux d’Espagne ». Tapageurs, tous portent cape à défaut d’épée, et depuis que deux inconnus couverts de manteaux, après « avoir violé d’une façon infâme le corps d’une enfant de quinze ans,» lui ont ouvert le bas-ventre « pour constater, à ce qu’il paraît, un fait d’anatomie », ils ne peuvent traverser la ville sans être hués par la foule. Avec Paul Birgkmann Charles Leconte fait des armes, avec Houein il discute théologie, avec Lemarchand il joue de la musique. « Je me distrais, » écrit-il. Mais de quoi donc puisque ce n’est pas du travail ? D’une existence solitaire bouleversée d’inquiétudes à penser à ses parents, à son pays, à l’École de Droit, à son avenir de magistrat, à sa vocation poétique ? Il se distrait de la vie, car il n’est pas heureux.

Vivre n’est guère pour lui que tâche pénible et triste. D’où viendrait ce pessimisme intime à vingt ans (1) ? Il n’a pas souffert de sa famille puisqu’il ne cesse de regretter « ces parents chers et bons », son frère, ses amis, « doux frères », la nature de son pays où il était si heureux qu’il ne convoitait plus que gloire et génie ? Il n’était préparé à cette morbidesse ni par une éducation sentimentale, ni par des souffrances d’amour, puisqu’il ne connut guère que les enchantements éphémères d’amourettes gracieuses. De constitution il était assez robuste pour faire à pied avec des peintres des excursions en Bretagne ; la légende nous le montre pêchant des truites dans l’ElIé après des marches longues et dormant le soir dans les granges des paysans. Cette mélancolie lui vient de son caractère incertain et ombrageux à la monotonie. « L’indécision » — indécision entre la nature et la femme, entre l’école et la poésie, — est le fond de son esprit et plus encore du genre de vie, solitaire, indolente et exilée. Le jeune homme épris « de dominer » souffre de son inaction et de sa paresse : « La monotonie m’abrutit. » La lecture ne fait que nourrir ses désirs et ses regrets : son pessimisme d’alors, c’est la fatigue d’un adolescent qui lit trop et que la femme ne distrait point. Et ceux qu’il lit, ce sont les Byron, les Vigny et les Barbier. À travers leurs poèmes, la terre jeune et vierge où il naquit lui apparaît alors « vieille » — « montagnes séculaires », « vieux volcan », océan « vieux lion », « vieux soleil », « vieux monde croulant dans la foudre sacrée », de même il entre dans la vie avec la conviction infaillible que le monde est « infâme [49] ». Ce n’est pas la vie qui est chose triste, c’est la société, parce qu’elle est hostile aux poètes : conviction et découragement particuliers à la génération romantique, acceptant la souffrance comme la consécration même d’une vocation poétique.


Vous aurez beau dire, l’homme d’une nature exceptionnelle aime à être malheureux, et c’est bien facile à concevoir : des causes opposées ne peuvent nécessairement produire des effets identiques, l’âme du poète est faite d’un sentiment de douleur et d’espérance, celle de l’homme positif d’un instinct de joie et de présent : comment pourraient-elles se rencontrer ?

Cette aristocratie de la souffrance que sont les poètes se trouve être une classe prolétaire dans une civilisation uniquement et immédiatement utilitaire, dans une société avare et capitaliste qui les condamne comme des « inutiles », quand les poètes devraient être ses ouvriers d’idéal : « Hélas ! nous ne sommes que deux pauvres fabricateurs de vers alexandrins et autres, deux parias, deux inutiles surtout qui n’ont pas seulement 20.000 livres de rentes. Gloire aux utiles ! Honte à vous, honte à moi ! » Mais, comme il est naturellement porté à envisager les questions de façon large et généreuse, ce qui l’afflige dans cette indifférence de la société pour le poète, ce n’est pas tant la méconnaissance même du poète que l’égoïsme des individus seulement préoccupés d’amasser et de s’enrichir, ce n’est pas l’abandon du poète, c’est le manque de fraternité. Il vient de lire un article de Félix Pyat sur la mort d’Hégésippe Moreau, « pauvre jeune homme qui était un noble poète », et il s’emporte :


C’est un bien triste exemple de l’égoïsme de notre siècle où tout ce qui est beau, tout ce qui est noble et grand ne trouve que mépris et dégoûts ; de ce siècle où le parjure politique s’unit impunément à la dépravation morale grossièrement dissimulée sous son voile de pruderie misérable et d’affectation religieuse ; de ce siècle enfin qui ne reconnaît que l’or pour dieu et qui foule aux pieds tout adorateur du vrai et du beau, ne pliant pas le genou devant l’infâme idole et ne sacrifiant pas à la vénalité la pureté intérieure de l’âme. Honte à lui [50]

Au reste, mon ami, à quoi peuvent servir des protestations imprimées dont le noble et éclairé public fait des cornets de sucre ou de tabac ? Oh ! s’il existait encore ce temps où le poète, homme privilégié, ne vivait que dans l’art et pour l’art, ce temps où les chants de l’enthousiasme immatériel ne se salissaient pas, comme aujourd’hui, au contact des ignobles bavardages de nos chambres, au désir sans frein d’ambitions infâmes parce qu’elles n’ont pour base qu’un égoïsme incarné et non le bonheur de tous ; si, dis-je, ce temps existait encore, oh ! je concevrais que la voix du poète fût écoutée ! Mais, à présent, que voulez-vous qu’entende une société abrutie et sourde, qui se gorge ignoblement et laisse mourir de faim le peu d’êtres sincères et purs qui espéraient appuyer sur elle leur existence, peu désireux de bien-être physique pourtant, afin de se livrer entièrement à la belle et sainte poésie ? Non, non ; à la brute il faut parfois des remèdes de brute ! Qu’elle tremble donc, cette société hideuse, qu’elle tremble qu’une vengeance sept fois plus terrible que le mal qu’elle fait souffrir ne tombe bientôt sur sa tête !


Cependant, quelles que soient les raisons de désespérer, il ne faut pas accepter le renoncement. Le découragement est haïssable, et, précisément, ce qu’il y a de mauvais dans l’amour de la femme, c’est que généralement il vous abat et vous affaiblit. Il écrit à Rouffet, qui pense au suicide parce qu’il est malheureux d’amour :


Le râle est aussi vrai dans votre œuvre qu’il l’est en réalité. Poète, c’est bien ; homme, c’est vrai ; mais, disciple du Christ, avez-vous raison ?… Je sais ce que vous pensez sur ce point, mon ami ; mais le désir de la mort, l’oubli de ses devoirs humains, le découragement de la vie, n’est-ce pas un suicide moral ?

C’est à ce titre qu’il s’élèvera toujours contre les lyriques qui devinrent d’universels découragés à la suite de déboires personnels, sans s’apercevoir lui-même que tout ce pessimisme social qu’il a hérité d’eux n’a d’autre origine que des tristesses d’amour. Oui, il faut avoir le courage de vivre ; c’est faire acte d’amour et de solidarité. Il y a « des devoirs humains ». Lui-même, quand, déjà exilé de sa famille, de son pays, il éprouve dans l’étroite chambre de Rennes son inutilité et comme son exil de poète dans une société bourgeoise, il est tenté de désirer la mort :


Ces hommes dous ont dit : « Vous êtes inutiles,
Au travail de l’argent vos mains sont inhabiles ! »
Le mépris de chacun poursuit notre existence.
Car nous ne savons pas voiler la conscience.
Car vers un but sacré notre esprit emporté
Aime à se dérober l’humaine vanité.
Ah ! pourtant si, moins durs à nos rêves de flamme,
Ils ménageaient enfin les désirs de notre âme,
S’ils étaient indulgents, si d’intimes secours
Nous soulageaient parfois du fardeau de nos jours.
Abandonnant alors nos sentiers solitaires,
Entre nos mains pressant leurs deux mains tutélaires,
Oh ! nous irions, sans doute ensemble et bien heureux,
Vers un large avenir à nous ouvert par eux !…
Mais cet espoir est vain ; la grande intelligence
Leur refusa du cœur l’instinctive puissance ;
Pour eux, l’utilité, c’est asservir le sort
Avec de fausses lois pour gagner beaucoup d’or ;
Valent-ils mieux que nous ? Pourtant un noble élan
Vers la gloire et le bien, dans notre cœur brûlant,
Vit sans cesse ! et des pleurs quand nous sommes la proie,
Nous demandons à Dieu qu’il leur donne la joie
Ah ! puisque nul ne veut comprendre ici nos cris…
Mon Dieu ! rappelle donc tes trop faibles enfants !

Donne-nous le repos, le dernier, il est temps [51] !


Mais le respect d’une mère, de la mère, personnification de la vie en ce qu’elle réserve de plus profondément généreux, « du dévouement sans borne, tendre et doux mystère », le rappelle au devoir de vivre.

D’ailleurs, joie, force, idéal, on peut, on doit les trouver dans la vie. À ce Rouffet trop sentimental qui se laisse à toute occasion consterner par des ennuis ambiants, il conseille d’« oublier », de s’exalter en un grand rêve planant qui maintient au-dessus du monde, dans une lumière calme et éthérée, une âme jeune qui doit se dérober aux ombres trop précoces de la vie.

Ô joies de la libre pensée, longs et doux rêves que nulle ombre n’obscurcit, ravissements inaltérables, oublis de la terre, apparitions du ciel, que sont près de vous le bien-être matériel de la considération des hommes ? Ivresses intelligentes, que sont près de vous leurs grossiers bonheurs ? — Ils vous traitent d’inutilités, les insensés ! Et cette injure qu’ils vous jettent d’en bas devient leur propre châtiment, car elle donne la mesure de leur âme. Présents divins, parfums consolateurs, qu’importe à la pensée que vous avez choisie le blasphème de la foule ? Vous l’emporterez trop haut pour qu’ils parviennent jusqu’à elle. Ô rayon de la poésie, vous brûlez parfois ; mais la souffrance que vous causez n’a rien de commun avec la douleur terrestre. Vous blessez et guérissez tout ensemble… — Nous suivons une vie de pleurs et d’angoisses amères ; le sol est couvert de ronces et de pierres, et nos pieds sont nus ; mais, que vous veniez à vous reposer dans notre cœur, pleurs, angoisses, blessures disparaissent ; car vous êtes aux lèvres de l’âme un avant-goût des félicités du ciel. — Ô joies de la libre pensée… à vous le songe de ma vie humaine, à vous le dévouement de mon intelligence bornée, à vous la réalité de mon existence immortelle !


Ainsi, c’est avant tout une méthode d’éducation, une sorte de discipline que l’on doit s’imposer afin de ne pas se laisser amoindrir par les événements de l’existence quotidienne, réaction nécessaire si l’on songe à la facilité avec laquelle la génération des jeunes gens admirateurs de Lamartine acceptait alors, voire recherchait la souffrance constante pour en tirer motif à élégies; la passivité est trop facile ; et on n’a pas le droit de s’abandonner aux ennuis individuels pour s’autoriser à désespérer de l’humanité [52] ; tout le pessimisme romantique est de lâcheté molle et geignarde ; pour acquérir plus de grandeur, de la résistance, en un mot de la virilité, pour participer plus mâlement à la société, il faut savoir s’élever au-dessus des accidents mesquins de l’existence. Il faut oublier la terre parce que l’on sait fort bien qu’on ne peut cesser d’être un homme de la terre à quelque hauteur et à quelque intensité d’abstraction qu’on atteigne dans l’élan de son rêve. On ne doit pas craindre de s’élever, de s’abstraire, car c’est toujours à l’amour de l’humanité terrestre qu’aboutit le plus sublime détachement :


Et quels que soient les cris de ce monde moqueur
Qui jette le dédain à tout accent du cœur,
Quel que soit son éloge ou quel que soit son blâme,
Consciencieux et forts de notre intime flamme,
Nous (poètes) semons pas à pas le sourire et les fleurs ;
L’Hymne au juste, la crainte au méchant, et nos pleurs
En offrandes d’amour sur les âmes flétries
Versent leurs doux parfums et leurs plaintes fleuries
.


Le poète a une mission : il doit aimer, quand même, toujours, l’humanité en ce qu’elle conserve de plus pur et d’innocemment svelte : la femme ; elle est dans la société actuelle ce qui demeure de beau, de doux, de divin ; il faut s’élever en Dieu en la contemplant, adorer en elle une apparition de Dieu, quelque image céleste d’ange :


Oui, la femme, semblable au doux Emmanuel,
Vers nous, des mains de Dieu, s’épancha blanche et pure ;
Mais l’homme, être tombé, posa sa lèvre impure
Sur ce front embaumé d’un parfum immortel.


Certes, la femme n’a pas gardé son innocence première, mais alors qu’il désespère de l’homme « tombé » et qui entraîna la femme en sa chute :


Oh ! j’espère pour toi, dont l’amour était l’âme.
Rayon venu du ciel, dont on éteint la flamme,
Ô Femme, doux martyr de la perversité.


Elle est restée « l’ange » qui peut sauver l’homme en le relevant de sa déchéance : le salut de celui-ci est dans l’amour de la femme :


Pauvres hommes tombés, si votre âme flétrie



Se consumait, un jour, de regrets et de fiel,
Pour être heureux encore, oh ! contemplez Marie :
D’où viendrait le bonheur, si ce n’était du ciel ?


Loin de haïr le siècle à cause de la femme, ainsi que se formule le pessimisme de Vigny, Leconte de Lisle échappe au désespoir et au pessimisme par une confiance inaltérable en la femme. C’est en elle qu’il faut se réfugier et se fortifier :


Frère ! s’il faut une urne où ton âme oppressée
Épanche largement le flot de ta pensée ;
S’il faut un sanctuaire où l’élan de ton cœur
S’enferme loin du siècle, ignorant et moqueur ;
Il est un but sacré qu’un poète devine
Dans l’œuvre des humains et dans l’œuvre divine !
Ce but immense et pur, tendre et mystérieux.
Chaste et brûlant reflet des temps religieux !…
Ce saint oubli du mal, ô frère, c’est l’amour.


Mais de même que pour mieux aimer l’humanité il faut, en quelque sorte, s’en détacher, de même on doit aimer la femme de façon désintéressée, idéale, « platonique ». Et au fond Charles Leconte n’est pas sans penser que c’est afin de pouvoir aimer en sublimité l’humanité — marque d’une âme virile — qu’il faut chérir platoniquement la femme. Il importe de fuir, dans l’amour, les souffrances accidentelles qui aigriraient et décevraient l’âme individuelle au détriment de la communauté. L’amour de la femme doit être tel qu’il ne restreigne pas l’amour généreux qu’on doit porter à l’humanité.


Faut-il donc aimer, dites-vous, lorsque nul espoir ne nous est donné ? oui, mon ami, il faut aimer parce que l’amour c’est la poésie, et que, sans elle, la vie n’est plus la vie. Mais il est deux amours : l’un positif, ayant pour objet une réalité; l’autre plus vaste, plus sublime, chantant ses créations plus belles aussi parce qu’il les a rêvées. L’un arrive à ce moment de la vie où, pressé de placer sur la première tête qu’il rencontre l’auréole de ses premières sensations, ardentes et dévouées peut-être, l’homme se passionne et se trompe toujours ; car, ainsi que toutes les passions cet amour-là ayant son terme, il laisse affreusement vide le cœur quil remplissait naguère. L’autre plus doux, plus frais, infini comme l’idéalité qu’il crée, est l’amour mystique, l’amour de l’âme, celui dont parle Platon.


Or, loin de vouloir prouver que ce qu’il recherche et goûte dans l’amour platonique c’est ce qu’il comporte de calme, de sérénité, d’impassibilité ou d’insensibilité, il tient à accuser tout ce que chez lui cet amour platonique détermine d’émotion humaine : il envoie ces vers à Rouffet :


Poète, j’aime aussi, mais d’amour idéale,
Un jeune cœur voilé d’une ombre virginale,
Et mon esprit créant un doux rêve, au hasard,
Chante son front brillant et son charmant regard.


Vous voyez, mon ami, que mon amour n’est pas tout à fait aussi réel que le vôtre. Cependant, croyez-le, il est des moments où j’éprouve la joie et même la souffrance d’une passion positive. J’ai mes instants de découragement et d’anéantissement aussi, et, somme toute, idéal ou réel, mon amour, si je m’y donnais sérieusement, aurait toutes les jouissances et toutes les douleurs de son positif émule.


Non, un tel amour, pour être moins directement sensuel que ce qu’on appelle communément amour, n’est ni en dehors ni au-dessus de l’humanité : il s’y rattache étroitement.


Vous ne concevez pas, dites-vous, les joies et les douleurs de mon amour idéal ?… Elles sont pourtant faciles à comprendre malîçré la mysticité dont elles ne peuvent se séparer. Cet amour infini, si puissant de grâce et de poésie qu’il a le merveilleux pouvoir de créer des êtres parfaits, touche pourtant à l’humanité par quelques points, puisqu’il est en nous. Aussi le reflet du monde visible agit-il parfois sur les rêves dont il s’enivre. Alors la pensée humaine entache le passé immatériel, et le morne positif, revenant se poser à côté de l’idéalité, heurte l’élan de l’âme et la fait retomber dans les liens terrestres dont elle sedébarrassait. De là, douleur ou joie.


Certes, il ne voudrait pas qu’on prît ce genre de sentiment pour quelque exercice de cérébralité froide, mais il n’accorde non plus que ce soit l’amour ordinaire. De celui-là il se méfie : noble et lyrique précaution, ambition du jeune homme qui veut toujours s’efforcer de ne pas ressembler aux autres en s’élevant au-dessus de soi, orgueil et désir de perfection au moment où l’adolescent veut accomplir sa propre éducation. Il est aussi à cette époque inquiète de la puberté où le jeune homme se demande ce qu’il sera devant l’amour, comme il se demande ce qu’il sera devant l’avenir en tant que poète : il est nerveux, perplexe, révolté de ne pas savoir ce que la vie fera jaillir de lui ; et pour se donner alors une certitude de soi-même, on bâtit des systèmes, on prononce sur soi : on fait une différence tranchée entre le cœur et l’âme et on n’hésite pas à déclarer qu’on n’a que l’âme, qu’on n’a pas le cœur.

Ne croyez pas, mon ami, et que ceci soit dit entre nous, qu’un sentiment plus profond, que l’amour, enfin, soit pour rien dans ces ers. L’amour et moi, voyez-vous, c’est l’eau sur une pierre ; elle peut la mouiller, mais ne la pénètre jamais.


L’adolescence réserve la coquetterie ingénieuse de créer en soi l’exceplionnel et d’y croire : œuvre des longs jours de solitude complaisamment passés à s’analyser et à se formuler. On arrive ainsi à établir en soi un « problème » et on jouit subtilement de se le donner à « résoudre » :


J’ai toujours été un être nomade, et vous devez bien comprendre que cette vie incertaine, quelque jeune que je fusse alors, n’a jamais été propre à fixer mes idées et mes sensations. Aussi je m’effraie parfois de la confusion qui bouleverse ma tête : mes pensées sans résultat, désir ardent sans but réel, abattements mondains, élans inutiles, se heurtent dans mon âme et dans mon cœur, pour s’évanouir bientôt en indolence soucieuse. Rien de fixe et d’arrêté pour l’avenir, mon passé même semble évoquer mes souvenirs, preuves de mon inutilité passée, pour me prédire mon incapacité future. J’ai rêvé comme un autre d’amour et de jours heureux, écoulés entre une femme aimée et un ami bien cher ; mais ce n’était là qu’un songe. Je le sens bien, il y a en moi trop de mobilité pour espérer une telle vie, si toutefois il m’était donné de jamais la réaliser. La monotonie m’abrutit, et je me reconnais un tel besoin de métamorphoses que je me sentirais capable déprouver en un mois tout l’amour, toute la haine et toutes les espérances d’un homme qui y aurait consacré sa vie entière.

Oui, me voilà bien, mon ami. Pardonnez-moi de m’être posé en sorte de problème et tâchez de me résoudre. Notez que, avec tout cela, je suis excessivement malheureux. Vous me direz, sans doute, qu’une semblable vie n’est appuyée sur nul raisonnement et que, au bout du compte, ce n’est que paresse incarnée. C’est peut-être vrai.


Il envie la position de son ami : celui-ci souffre aussi, mais sa douleur peut cesser, parce que ses désirs sont réalisables et que l’existence, telle qu’il la veut, est simple et douce. « Vous êtes homme, vous ; moi, je ne suis et je ne serai jamais qu’un enfant, qui causera toujours beaucoup plus d’ennui qu’il n’en éprouvera. » Et comme Rouffet désire se marier, il rétracte délicatement son ancienne profession contre le mariage qu’on a cherché et cherche encore à ridiculiser, mais dont il conçoit parfaitement toutes les jouissances intimes.


Vous êtes plus heureux que moi ; vous persévérez ; votre bonheur à venir sera l’œuvre de votre volonté, tandis que je nai pas de but, pas de persévérance, pas de volonté, pas de pensées fortes, et que mon exaltation passagère s’épanche seulement en quelques mauvais vers.


Décidément, il n’est pas destiné à expérimenter l’amour. À cela pendant ses rêveries il a trouvé, on le voit, un grand nombre de raisons. Mais elles ne sont pas encore suffisantes :


L’amour doit être reconnaissant des louanges charmantes que vous lui adressez ; je vous remercie de l’avis harmonieux que vous me donnez ; mais, hélas ! l’âme qui s’est blasée elle-même ne sent plus comme l’âme vierge de tout contact. À vous l’amour, mon ami, c’est-à-dire toutes les illusions que la femme laisse flotter autour d’elles comme un voile pudique ; à vous le don d’admirer, sans y toucher, la grâce externe et interne de cet être privilégié. Pour moi j’ai levé le voile, j’ai sèchement analysé l’âme que vous respectez ; il ne me reste rien.


Il a levé le voile : il est blasé. Notez que dans cette même lettre il dit en parlant de Mlle Beamish : « Avez-vous donc pris Mlle C. Beamish pour une création mienne ? Merci de vos éloges, mon ami. Mais croyez-le, je n’invente pas aussi bien. L’artiste, ici, c’est Dieu. » C’est bien en vérité d’un jeune homme qui a perdu ses illusions sur la femme de tomber langoureusement épris de toutes les jeunes filles qu’il voit, après les jeunes filles de Bourbon de la Hollandaise du Cap, après Mlle Caroline Beamish de sa sœur Maria, d’être transporté par leur visage de grâce, de bonté et d’intelligence au point de les saluer « anges », de désirer se précipiter à genoux devant elles, de leur adresser des poèmes d’un idéalisme mélodieux où s’exaltent des séraphins et des rayons, de l’azur et des ailes, de l’adoration, de l’extase ? Il déclare en prose : « Soyez bien persuadé que jamais nulle femme ne m’inspirera d’amour à moins qu’elle ne ressemble à mes rêves ; car jamais je n’aimerai que mes idéalités, ou plutôt mes impossibilités. » Mais, comme il faut ne jurer de rien, il sera obligé d’avouer en des vers consacrés à Mlle Maria Beamish : « Cher ange, de l’amour, oh ! ce n’est point un rêve !… »

La réalité lient en cela qu’il est très amoureux de tempérament. Mais, enfant d’une île chaude et pure, il a peur de reconnaître en lui la voluptuosité naturelle à la puberté. Il craint qu’elle ne dégénère en sensualité qui puisse ternir la gloire de ses rêves. C’est par une frénétique passion de la pureté, une fierté de se maîtriser, la pudeur d’une âme vierge, qu’il a voulu obstinément se cacher qu’il était d’une nature sensuelle. Avec quel pénible émoi devra-t-il en avoir lui-même la révélation :


N’est-il pas étonnant, mon ami, que la beauté agisse parfois aussi violemment sur notre âme ? Car enfin, lorsqu’on dit souvent que la grâce extérieure n’est que le reflet d’une grâce mystérieuse, il n’en est pas moins vrai que la vue d’une forme pleine d’harmonie fait naître dans l’âme de subtiles ivresses qui, cependant, ne sont pas l’effet de la pensée exaltée ou des sens émus. Vous devez avoir éprouvé cela ? Pour moi, voilà ce que je ressens toutes les fois que je revois et que j’entends Léontine Fay. Mon Dieu ! que je suis enjant encore ! Pendant quinze jours, je serai inquiet, tourmenté, incapable d’aucun travail ; c’est à peine si je puis vous écrire tant mes idées sont confuses. Des inquiétudes nerveuses me courent de la tète aux pieds… j’ai mal à la tête… il fait si chaud !… J’ai beau dire que c’est une folie et me le prouver par cent mille raisons toutes plus raisonnables les unes que les autres, rien n’y fait. Tenez, en vous écrivant ceci, mon cœur bat à me rompre la poitrine et, pour comble de détresse, quoique je vienne de déjeuner, j’éprouve une faim atroce ! C’est vraiment extraordinaire. Dites-moi donc, mon bon ami, ce que vous pensez. Entre nous, je crois que je suis amoureux.


Ce pIatonisme était une illusion volontaire de jeune homme chaste aspirant à la hauteur des sentiments aux périodes troubles de l’adolescence, un besoin foncier de s’abstraire et de se généraliser dans l’élévation, un impérieux instinct de voir de haut et largement la réalité, un merveilleux orgueil de planer, un désir de force et de virilité aisément convertissable en générosité sociale.

*

Il passe son temps à s’analyser. Mais il est délicieux de constater comme il ne se connaît pas et comme sa nature échappe à ses théories, dément ses décisions, contrecarre ses préjugés, comme il y a constante contradiction entre ce qu’il s’imagine et veut être et ce qu’il est réellement. Il se croit « blasé » de la femme et il n’a cessé d’en être inquiet. Il se déclare à jamais « blasé » aussi sur la société, sur l’inutilité de publier des vers, il n’a plus d’illusion sur son siècle, mais il envoie des poèmes à la Revue des Deux-Mondes, il en attend la prochaine livraison dans l’impatience de voir si ces Messieurs l’ont imprimé, il écrit à l’éditeur de Lamartine à Paris pour lui demander de faire paraître un volume de poésie. Il doute de soi, il n’a « pas de pensées fortes », mais il réserve assez d’enthousiasme pour inviter Rouffet à travailler de concert avec lui à un ouvrage qu’ils intituleront le Cœur et l’Âme. Composé de pièces détachées et d’histoires poétisées, cet ouvrage, « bien imprimé, deviendrait l’ensemble raisonné et vraiment grand, utile et beau [53], de toutes les niaises et insignifiantes publications du jour. — Un tel ouvrage, consciencieusement travaillé, serait une œuvre immortelle dans son genre. Voulez-vous essayer ? Chaque morceau serait signé de son auteur et la différence, si grande, de l’âme et du cœur sortirait, belle et brillante, de la comparaison des deux poésies. »

N’ayant que l’âme, il laisse à Rouffet le cœur ; et l’on verra qu’il fait ce partage non sans grandeur :


L’histoire du cœur est la partie la plus intime et la plus nuancée ; elle vous reviendrait de droit. Celle de l’âme comme je la conçois, reposant entièrement sur la contemplation divine et humaine, possède autant de magnificence et de sublimité que le cœur renferme l’harmonie et de grâce ; je m’en chargerais.


Il s’agit de réunir pour un volume les poésies que l’on s’est échangées par lettres depuis 1838. Leconte de Lisle copie « le précieux manuscrit », qui formera un in-octavo de 1 500 vers : il en a les mains brisées de fatigue. Il faut que le papier du livre soit « très beau, du moins blanc et propre, et que l’impression ne défigure pas la première œuvre ». On agite les questions de savoir si l’on vendra « la propriété littéraire » ou si l’on cédera la moitié des exemplaires au libraire. — Et d’abord quel titre portera « la première œuvre » ? Jusqu’ici on a toujours parlé de le Cœur et l’Âme, mais Charles Leconte a pensé à les Rossignols et le Bengali : le rossignol ferait allusion à celui des deux chanteurs qui est né en France ; bengali à l’enfant qui s’éveilla au jour sous la rosée du ciel créole. « Deux raisons combattent en faveur (de ce titre) : d’abord — et ce n’est pas peu de chose aux yeux de la foule — ce sont deux mots qui frappent brillamment l’oreille et l’œil et qui promettent de la poésie. » Et il y a une pièce justificative de ce titre. Le rossignol européen demande au bengali :


Viens-tu, doux messager de l’Orient sacré,
Dire au pâle Occident les clartés de l’Aurore ?


Et l’oiseau tropical, « le rossignol oriental » répond avec modestie :


De l’enceinte des cieux je n’ai nulle mémoire ;
Mais, guidé vers ces bords par des chants merveilleux,
Mon cœur vous devinait : n’êtes-vous pas la gloire ?
Ô rossignols divins, j’ai fui mon ciel natal
Pour ouïr vos accents que j’aime et que j’admire :


Mais cela pourrait être encore, sinon les Effusions du cœur, — que Charles Leconte repousse comme trop élégiaque, — Deux voix du cœur. Sourire et tristesse. On écrit à Gosselin, l’éditeur de Lamartine, et on garde assez d’espoir puisque, avant même que ce premier recueil ait trouvé son libraire, Charles Leconte projette un nouvel ouvrage. Il s’agirait d’un poème spiritualiste et artistique qui aurait pour titre : les Trois Harmonies en une ou Musique, Peinture et Poésie. On tâcherait d’y prouver que ces trois grandes parties ne forment qu’un tout, qui est l’Art. Voici quel serait le plan : — Invocation à l’harmonie générale ou l’art : 50 vers ; — Chœur des esprits mélodieux ; chants d’Israfil : 100 vers ; chœur des esprits de la couleur, Raphaël et Rossini : 100 vers ; Michel-Ange et Meyerbeer : 50 vers ; — chœur des Anges de poésie : 50 vers. Lamartine et Hugo, Dante et Byron : 50 vers ; chœur des 3 harmonies : 3 sonnets donnant 42 vers. Le poème aurait 442 vers. « C’est un sujet immense et magnifique. »


Mais Gosselin a regrette » de ne pouvoir imprimer le Cœur et l’Âme. Est-ce donc l’absolue vérité que les poètes sont des inutiles et que la société peut se passer d’eux ? Il faudrait peut-être supplier des éditeurs de Rennes, de Dinan, voire de Lorient. Mais Rouffet est-il bien disposé à se traîner à deux genoux devant des gens qui se soucient fort peu de leurs vers, afin d’en obtenir de l’argent ? Pour lui, Charles Leconte, non seulement cela est au-dessus de ses forces, mais encore il aimerait mieux ne jamais publier une ligne que de le devoir à la pitié du vulgaire. « Que voulez-vous ? Si nous ne pouvons pas vendre nos poésies, nous resterons ignorés : ce sera la dernière (souligné par L. de L) et la plus cruelle de nos déceptions. »

Il croyait n’avoir « pas de but », pas de « persévérance », « pas de volonté », il se donnait pour un être changeant qui ne conserve pas les mêmes désirs, et voici qu’il avoue celer une ambition exclusive : n’être pas ignoré, acquérir la gloire du poète :


Malgré ma résignation toute philosophique, je n’aimerais guère à rester entièrement ignoré ; quand ne serait-ce que prouver à ma famille que je n’ai pas totalement perdu mon temps en France ; et puis, cela ayant été mon rêve continuel, je vous avoue que je ne sais pas trop si Je prendrais ma déception en patience.


Comme il a dû reconnaître sa sensibilité à la femme, il est obligé de s’avouer une âme éprise de gloire. De quoi rêvait-il donc avec ses amis dans leurs promenades sur la plage molle et tiède de St-Paul ? Qu’est-ce qui l’attirait en France et naguère encore lui faisait désirer de quitter Dinan pour Rennes ? Doit-il y renoncer déjà ? Et c’est avec un cœur palpitant de doute et de désir qu’il s’emporte contre elle :


Car ce siècle est tissu de sombres ironies,
Qui dessèchent le cours des saintes harmonies.
Et sa gloire, loin d’être une immortalité,
N’est plus qu’un triste écho de son impiété.
… Loin d’entrer dans la gloire il faut ramper vers elle.
… La gloire ! ce vain son des voix contemporaines !


*


Puis, la préparation de ce recueil au sujet duquel on écrit à Rouffet depuis deux ans, dont on a parlé dans les réunions de camarades, dont a rêvé avec grandiloquence au sortir du théâtre où l’on vient d’applaudir Frédérick Lemaître dans les drames de Dumas et de Hugo, qu’on a médité dans de languissants après-midi de fumerie ou dans des entretiens graves avec Mlle Eugénie, la préparation de ce livre, qui ne sera pas édité à Paris, lui a fait manquer ses cours à la Faculté. Depuis le mois de juillet il a abandonné le Droit. Non seulement il n’aurait pas de quoi payer les frais de son impression, mais voici que les parents de Dinan, sur l’injonction de ceux de Bourbon, le menacent de lui retirer l’argent de sa pension.


Je vais donc goûter d’une nouvelle existence, je vais donc vivre de mon propre travail, ce qui me paraît peu probable, cependant, car je ne suis bon à rien, si ce n’est à réunir des rimes simples ou croisées, lequel travail n’a pas encore sa place, a dit Chatterton.


N’ayant j’amais su la valeur de l’argent, habitué à dépenser en pipes, en tabac et en livres, il doit s’occuper à économiser et résiste aux invitations de ses amis. « Soumis à la direction classique (souligné par L.de L.) de mon oncle, je ne pourrais, sans le froisser vivement — ce dont je n’ai nul besoin, car ce serait encore des nouvelles discussions qui finiraient par m’éloigner de lui — faire de nouveau un voyage qui me forcerait à employer, d’une toute autre manière qu’il ne le voudrait, un argent qu’il ne me donne pas à pleines mains. »

Puis l’hiver approche et Robiou de la Tréhonnais, malgré ses promesses, ne lui a pas rendu le manteau qu’il emprunta un soir de l’hiver dernier, Robiou de la Tréhonnais « ancien seigneur — par ses ancêtres — de manoirs crénelés et de quelques centaines de vassaux, aujourd’hui prolétaire, prosateur en herbe et poète en perspective ».

Il se « soumet ». Mais, indépendant, il songe à vivre de ses propres moyens, et, avec la crainte d’être rappelé à Bourbon, il voudrait trouver un emploi qui lui permît de demeurer en France sans coûter à sa famille. Il ne réussirait à être clerc de notaire comme Rouffet, car une telle « soumission » serait cette fois révoltante. Il n’est que bachelier ès-lettres ; il est mauvais étudiant ; mais il pourrait s’instituer professeur : son camarade Houein et lui forment le projet de s’associer Rouffet pour fonder à Quentin un pensionnat qui ferait toutes les classes et qui serait « divisé suivant la méthode de l’enseignement la plus large ». Houein est sur le point d’être reçu licencié ès-lettres, ce qui lui faciliterait l’exécution de ce rêve, et,avec 9.000 francs de capital, on pourrait commencer dès l’année prochaine, avec 50 élèves, 2 maîtres d’études, 4 professeurs, de mathématiques, de physique, de musique et de dessin. Houein se chargerait d’un cours de grec et de philosophie ; Rouffet d’un cours de langue latine et de littérature française ; « moi, de la rhétorique, de la géographie et de l’histoire. Et, par-dessus le marché, nous ferions promesse d’un diplôme baccalauréatique au bout de 3 ans, cela dans un prospectus papier rose, doré sur tranches !… Hein ! »

Au demeurant c’est aussi irréalisable que la publication de le Cœur et l’Âme, puisqu’il faut un « capital ». Il retombe au marasme. On ne peut se créer soi-même un moyen indépendant de vivre : la société a institué des titres qu’il faut savoir acquérir. Aussi le mieux, pour retrouver un peu de sérénité, est-il de se remettre à l’étude du Droit. Il prend une décision : « Je fais mon Droit depuis le mois de janvier 1840. » Les lettres qu’il a reçues de son père affermissent sa volonté. Il écrit à l’oncle de Dinan :


C’est sans doute avec une résolution sincère, inébranlable que je viens vous prier en toute humilité — si l’on peut être humilié d’avouer franchement ses torts et de revenir au sentier de son devoir — de vouloir bien faire part à mon père de mes regrets, de mes remords même ! et de ma décision arrêtée d’employer toute ma volonté à réparer par un travail continu le temps perdu dans de vaines espérances… Je ne veux être à charge de personne et je m’aperçois, pour la première fois, que depuis ma naissance je ne fais que cela… Ma résolution est irrésistiblement prise. Que je ne sois qu’un vil lâche si j’agis autrement que mon devoir me le commande [54].


Mais il eut beau faire tous les efforts, se vitupérer de lâcheté, il ne sut renoncer aux vaines espérances, il ne put s’attacher à l’étude du Droit : au mois de mai 1840 la pension allouée par la famille est à nouveau rognée. Il n’a plus le sou ; au risque de s’abîmer dans une solitude lourde, il prie Rouffet de ne plus lui envoyer de lettres que quand il aura de quoi les affranchir ; il ne sait que devenir : s’il pouvait trouver une place quelconque qui lui permît de vivre et d’écrire, ill’accepterait avec joie ; « tenez, il y a des moments d’abattement où l’expansion même fait mal. »

Le découragement est profond : il ne peut penser avec sérénité à son pays, car il lui rappelle le mécontentement de sa famille ; peut-être songerait-il aux familles de Dinan, aux soirées, aux jeunes anglaises, mais le souvenir d’un oncle intraitable l’en repousse. Il ne se plaît plus dans la compagnie de Mlle Eugénie qui s’est injurieusement enlaidie.

Et tous ses camarades ont quitté Rennes, nantis de « situations » : Théodore Drouin est parti pour Dieppe où il a été nommé surnuméraire de l’Enregistrement ; Houein est maître d’étude au collège de Lorient. Lui n’est même pas bachelier en droit : il a sacrifié son titre de magistrat à sa gloire de poète. Et, à part une poésie parue dans l’Annuaire de Dinan de 1838, quelques poèmes dont Montagnes Natales, dans l’Impartial de Dinan, une bluette : À une galère recueillie dans le Foyer, il n’a encore rien publié qui pût lui attirer la moindre renommée.


Allez donc, frêles chants de nos âmes pensives,
                Qui nous êtes si doux ;
Allez mourir plus loin, ô notes fugitives,
                 Feuilles, envolez-vous !


C’était la pièce liminaire de le Cœur et l’âme : l’éditeur de M. de Lamartine, à Paris, n’en avait pas voulu ; et tout le « précieux manuscrit » de leur adolescence n’était pas sorti du tiroir. Rouffet, lui, s’en était consolé en se mariant. Déjà blasé de la femme, Charles Leconte allait-il être aussi un blasé de la gloire ?

CHAPITRE IV

LES DÉBUTS DANS LA LITTERATURE



La revue de province : La Variété. — Ses idées unitaires de l’Art. — Esquisses de littérature comparée : Angleterre, Allemagne, Italie et France. — Le modernisme et la poésie spontanée. — Ses jugements sur les écrivains contemporains et l’influence de George Sand. — « Le contact social ». — La science.



1840. Ce ne fut pas le recueil de vers composé en collaboration avec Rouffet et destiné à Paris qui parut cette année ; mais une revue, la Variété, fondée à Rennes, en collaboration avec Alexis Nicolas, Alix, Paul Loysel, Charles Bénézit, Émile Langlois, Masson, Burol, G. Vergoz, Turquety, N. Mille, P. de Labastang, Julien Rouffet, Germont, P.-E. Duval. Elle est « purement littéraire », à tendances spiritualistes, selon la présentation au public par un professeur, Alexis Nicolas, qui a écrit là « un fort beau morceau de style », mais sans programme religieux ou politique précis. On tient seulement beaucoup à la tenue d’art et, comme tous ceux qui en font partie sont des très jeunes gens, ils s’efforcent qu’elle ait l’air de n’être point, qu’une revue de jeunes. « Vous verrez sur le dos de la brochure ces mots curieux, écrit Leconte de Lisle à Rouffet : « Malgré le vif désir que nous avons de nous rendre les interprètes de la jeunesse laborieuse et amie des arts, nous prévenons nos lecteurs que le Comité de Rédaction n’admettra les articles qu’après un examen scrupuleux. » Charles Leconte appartient au comité de Rédaction ; c’est lui qui écrit à Chateaubriand au nom de la revue et Chateaubriand répond une lettre d’encouragement où il dit se souvenir d’avoir vu Leconte de Lisle à Paris avec un de ses compatriotes et félicite les jeunes Bretons de leur effort artistique. Mais, comme cette lettre, largement imprimée, ne dut pas suffire à attirer le public breton, on décida bientôt d’employer à soulager la grande misère l’argent que rapporteraient les abonnements qui étaient de 7 francs, de sorte que l’art fît œuvre utile, humanitaire [55]. Leconte de Lisle trouve à y employer une progressive activité ; la plupart de ses collaborateurs sont paresseux ; il y en a qui sont des « ostrogoths », aussi pour remplir le fascicule, publie-t-il beaucoup, et des vers d’abord, Issa ben Mariam, la Gloire et le siècle, Reddy et Stéphany, les Strophes à Lamennais, des esquisses littéraires : Hoffmann et la satire fantastique, Shéridan et l’art comique en Angleterre, A. Chénier et la poésie lyrique à la fin du XVIIIe siècle ; des nouvelles exotiques : Une peau de tigre qui est un souvenir de son passage au Cap, Mon premier amour en prose, de son enfance à Bourbon ; et des chroniques mensuelles renseignant le public sur le mouvement intellectuel de Paris. Il est obligé de prendre des pseudonymes : Léonce [56], Charles et Marie, plus que probablement aussi Tchin-fô. Et il fait s’abonner ses camarades. Tant d’activité qu’on le nomme en juin (1840) Président du Comité. « C’est encore bien peu, écrit-il ; mais enfin, c’est un premier échelon. » La revue manque de disparaître, il se démène, il peut affirmer maintenant qu’elle « va reparaître », il se déplace, il a des séances de discussions avec le créancier-libraire. Sur ce, Bénézite, l’administrateur, se marie, et la Revue est de nouveau « gravement indisposée ». En octobre, il en est le directeur. Directeur d’une « publication littéraire » qui a quarante abonnés à six francs chacun et dont l’impression coûte cinquante francs par fascicule. Cependant des remerciements sincères sont adressés au public à la fin d’un numéro.

D’ailleurs l’année était favorable : il s’était justement produit un mouvement d’intellectualité à Rennes depuis qu’on y avait installé près de la vieille Faculté de Droit une Faculté des Lettres où s’enseignaient les littératures étrangères, les philosophies, l’histoire. La Variété ne mesure ni reconnaissance ni éloges à tel professeur qui vient de révéler au public rennois un Attila inconnu, elle invile chaudement ses lecteurs à suivre les cours, et donne le programme des conférences.

Ses collaborateurs restent, avant tout, des étudiants qui reprennent avec des développements et des images personnels des thèmes de professeurs. Si indépendant que soit Leconte de Lisle, studieux, il a le sens de la hiérarchie, du discipulat. On est soucieux d’instruire le public avec méthode, avec clarté ; le goût de la critique s’est développé. Rossignols d’Europe ou Bengali oriental, on aurait pu être jaloux de ne publier que des poésies, on compose des essais critiques, très travaillés. Et Leconte de Lisle, particulièrement, fervent d’idées générales et de tempérament combatif, choisit dans la critique un pur moyen mental d’agir.

*


Par ses Trois Harmonies en une nous savons ses idées essentielles sur l’art. Suivant le principe intégral de Fourier [57], les théories unitaires des Sept cordes de la lyre de Sand, il établit entre les arts prétendus différents des rapports et des analogies, il les assimile l’un à l’autre et les fait dépendre d’une Harmonie universelle.


Car tu fis de tendresse et de mélancolie
L’être mélodieux, l’oiseau de l’Italie
Qui prit nom Rossini pour charmer son bleu ciel.
Ton parfum fit Pétrarque et Tasse de Sorrente,
Et ravissant là-haut sa flamme plus ardente,

         Ta lumière fit Raphaël.
Pétrarque, Rossini, Raphaël ! ô poètes,
La terre tressaillit quand l’Harmonie en pleurs
Épancha trois rayons dont pour vous furent faites
Vos âmes…


Le propre des esprits vierges et larges est de tendre ainsi à grouper au lieu de diviser, à synthétiser au lieu de classifier. C’est ici, dans la critique, l’effet de cet instinct d’abstraction ou de généralisation qui, en amour, créait l’amour platonique et qui dans la poésie, d’ici quelques années, au lieu de tableaux anecdotiques et détachés, inspirera des visions d’ensemble des différents âges de l’humanité, concourant à composer une fresque collective des peuples.

Il rattache le musicien Meyerbeer au sculpteur Michel-Ange :


           Fier et sombre génie,
Mélange de splendeur, d’audace et d’ironie,
            Roi du pinceau de fer.


Il ne craint pas de réunir et de confondre


Masaccio, Weber, Corrège et Lamartine !
Car votre esprit est frère'[58].


concevant l’art avec le sens de la parenté, de la « fraternité » des esprits humains.

Aussi, dans la Variété, transportant en art le principe de solidarité humaine, compose-t-il des esquisses de littérature comparée : elles permettent de marquer chez les nations différentes des mouvements similaires et de les rapprocher dans une parenté tout historique :


Dans notre première esquisse nous avons brièvement apprécié la tendance réformatrice imprimée par Hoffmann à la littérature et aux arts spiritualistes de l’Allemagne, au commencement du XIXe siècle. Quelques années auparavant, Sheridan, dédaignant en quelque sorte d’user de son brillant talent, a indiqué dans le Critique la réforme qui seule arrêterait la décadence imminente de l’art comique en Angleterre ; tandis que André Chénier, au pied de l’échafaud, la gravait en vers sublimes pour la poésie française. Dans la transition, si nous osons nous exprimer ainsi, du dernier siècle au XIXe, trois hommes se sont donc élevés, Hoffmann, Sheridan, André Chénier, qui, tous trois, différant de talents, ont peut-être reconstruit dans leurs patries les premières bases d’un monument littéraire et artistique plus immense et plus solide. L’Allemagne, intérieurement émue par une entière révolution sociale, édifie encore ; l’Angleterre attend l’heure du réveil intellectuel ; mais la jeune France se glorifie à juste titre du génie régénérateur de Victor Hugo.


Venu des antipodes, ayant dû, avant d’arriver en France, faire escale dans des colonies de nationalités différentes, nomade de tempérament, il était naturellement enclin à voyager à travers les littératures étrangères, y cherchant d’instinct à s’enrichir des plus divers éléments de la mentalité humaine.

Il est né dans une île africaine, ceinte de flots indiens, d’un sang breton et méridional [59]. Dans son enfance il a entendu les Cafres rudes chanter sur des syrinx de bambou sous un ciel humide et farineux les mélopées plaintives du Mozambique, il a vu les télingas efféminés entrecroiser leurs pas de porteurs de manchys aux sons argentins de leurs bracelets, il a entendu les propos des planteurs, hommes du nord pratiques et âpres, et les histoires qu’ils contaient des forbans portugais du dernier siècle piratant à Saint-Paul, il a lu les romans écossais où, à travers la brume qui ondule, se dressent à pic les manoirs déchiquetés comme des masses de rocher au bord des lacs étales : de tout cela se composera, dans une harmonieuse lenteur, son génie polyethnique qui, à sa maturité, condensera des œuvres stables dans leurs dessins divers et précis. Mais, à l’adolescence, les souvenirs s’étirent fiévreux, indécis et inégaux ; l’esprit, inquiet, analytique, inconstant et capricieux, dans son impuissance à embrasser d’une seule perception le monde varié de ses atavismes et dans son impatience à dominer, veut choisir une spécialité où briller ; il s’énerve, agité de présomption et de mélancolie, désespéré de sa mobilité qui l’empêche d’atteindre à la maîtrise aussitôt qu’il l’ambitionnait. Puis, renonçant à la précoce génialité, il se repose dans la modestie laborieuse de la lecture. À cette période d’apaisement et de reconstitution les souvenirs d’enfance commencent à renaître dans leur variété ; ils se développent par les lectures, en un impérialisme pacifique tout spirituel et, comme disait Leconte de Lisle, platonique. Le renoncement à la domination et en même temps l’avidité de la jeunesse donnent à cette nomaderie intellectuelle un charme ondoyant d’énergie et de douceur qui berce l’esprit dans des alternatives de conquête et de désintéressement où il aspire tour à tour à se laisser subjuger par les génies étrangers et à les pénétrer pour en tirer seulement l’aliment nutritif de son génie individuel qui les embrassera tous. L’adolescent interroge et suit toutes les littératures comme il scrute les jeunes filles qui séduisent son naturel instinct polygamique [60], il admire avec passion la brune Italie, d’une beauté plus ardente dans l’hallucination florentine de sa douleur, et la mélancolique Allemagne aux poèmes blonds et longuement tressés, aux bleus rêves sentimentaux, aux chastes fanatismes, il les aime avec un enthousiasme qui n’aveugle pas le sens critique éveillé par la diversité même de sa culture et de ses aspirations.

Dans la littérature allemande il a lu notamment Schiller — chez qui il choisit des épigraphes à ses poèmes, — Gœthe [61] et Jean-Paul Richter. De nature active et lumineuse, s’il est vrai qu’il tente toujours de se maintenir aux hauteurs de la pure idéalité, il réagit de toute sa jeunesse contre le sentimentalisme mol et nébuleux qui couvrit l’Allemagne après le rayonnement de Gœthe et de Jean-Paul. Lui-même n’a pu se défendre de l’emprise du mysticisme de ce Jean-Paul dont il détache pour épigraphe à une de ses poésies : « L’ange replia ses ailes et revêtit la forme d’une créature humaine. » Conception de la femme qui est alors et resta longtemps celle de Leconte de Lisle. Plus tard [62], dans des nouvelles écrites d’après des lectures de Dinan et de Rennes, il raillera comme une maladie cette sentimentalité allemande qu’il fait dériver autant de Gœthe que de Jean-Paul.


En ce temps-là, dit George dans la Mélodie incarnée, florissait Jean-Paul Richter d’extatique mémoire… Titan, monté sur ses échasses, s’avançait sur les pas de l’enthousiaste amant de Lolotte. Les esprits étaient à la lune. — Aux farfadets amoureux. — Et aux jeunes filles phtisiques. — Chacun jouait de la flûte et mangeait le moins possible ; la pipe et la bière avaient déserté les tavernes ; les aubergistes maigrissaient. L’illuminisme faisait rage. C’était une chose merveilleuse que de s’asseoir au coin des hautes cheminées, durant les soirs d’hiver. Les chats noirs prophétisaient, les pattes dans la cendre, et les grillons, blottis dans la soie, racontaient des chroniques d’amour aux vieilles marmites chevrotantes.


Précisément, si, au lieu de lyriser sur un poète, il étudie Hoffmann, c’est que, sous l’apparence d’un conteur fantastique, celui-ci cache un satyrique qui, par la caricature de son réalisme, ramène les esprits exaltés et diffus à la réalité de la vie, fait œuvre saine et mâle, œuvre utile.


Qui mieux que lui a jamais présenté la physiologie universitaire sous son véritable jour ! Le portrait extérieur des étudiants de la ville de Kerepes est un modèle d’ironie étincelante d’esprit et d’imagination. Qui mieux que lui a jamais peint d’un seul coup de pinceau, si profond d’intention, le pédantisme allemand personnifié dans le professeur d’histoire naturelle Mesch Terpin ? Il suffit de lire avec attention le conte de Cinabre, pour exprimer une idée lumineuse de ces petites cours princières d’Allemagne, si fécondes en traits de routine gouvernementale, et dirigées par la plus absurde des étiquettes.


Le mérite génial de l’œuvre d’Hoffmann est d’avoir réagi contre la mélancolie nationale. Et déjà Leconte de Lisle a reconnu dans un poète nouveau de l’Allemagne un esprit fraternel de celui d’Hoffmann :


Nous ne pensons pas que l’esprit enthousiaste de mélancolie ou trée qui caractérise les Allemands puisse jamais être ramené aux beautés plus réelles d’une pensée sévère, mais s’il est donné à quelqu’un de diriger la littérature actuelle vers ce noble but, nul ne réussirait mieux, ce nous semble, que M. Henri Heine, ce nerveux et brillant écrivain, dont nous avons tous admiré les remarquables études sur le génie d’Allemagne.


De l’Angleterre il admire Shakspere : « Connaît-on un autre Shakspere ? » Enfant, grandissant dans une île qui n’eut pas de passé historique, il avait éprouvé le charme solennel et embrumé du Moyen-Âge septentrional à la lecture des romans chevaleresques de Walter Scott. Et, jeune créole d’Orient épris de gloire, de jeunes filles et de voyages, il tient en haute et radieuse admiration lord Byron.


Ô peintre du Giaour, loi, poète sévère !
Vous deux (Dante), qui cherchiez l’ombre et les orages noirs,
Toi, ceux de notre cœur, et toi ceux de la terre
Vous êtes deux éclairs qui brillez dans nos soirs,
Ô Byron, ô Rosa, fils de l’onde marine.

(Trois Harmonies en Une.)


Une de ses poésies de cette époque fait flotter en épigraphe cette pensée de Byron : « Oui, les cieux nous appellent avec amour dans leur sphère et plongent nos âmes dans les vastes mers de l’éternité. » Plus tard, dans une étude sur les Femmes de Byron, il laissera sentir dans son enthousiasme de quelle splendide émotion illuminèrent sa jeunesse les visions bibliques et éthérées de lord Byron, ses femmes pitoyables et divines.

C’est parce que Byron a loué quelque part l’œuvre de Shéridan qu’il eut l’idée de dessiner la physionomie nationale de ce critique qui corrigea son pays en bafouant partout l’arlificiel et en réclamant le vrai dans l’art comme dans la vie. Et l’on ne saurait assez insister sur ce qui poussa Leconte de Lisle, jeune poète lyrique, à publier des études d’écrivains satiriques comme étant celles qui permettent le mieux de montrer l’esprit humain aux prises avec le milieu social où il pense, choqué, révolté et visant par l’art à le réformer.


De l’Italie, il semble qu’il apprécie alors moins l’âge classique de Virgile que celui, moderne, des

Pétrarque, des Tasse, et des Dante :


Grave et majestueux, dans la même auréole (que Michel-Ange)
Mais plus haut cependant, plane un esprit divin ;
À peine du passé la gloire le console.
Et comme sa douleur son nom est surhumain.
     C’est le grand Florentin.


Il connaît aussi le théâtre italien puisque, après ses trois esquisses sur Hoffmann, Sheridan, Chénier, il annonce dans la Variété un ensemble sur « le théâtre français depuis son origine jusqu’à Corneille et Molière et le théâtre italien depuis le XVIe siècle ».

*


En littérature française, matière pour laquelle il a obtenu A. B. à ses examens et qu’il était prêt à professer dans le « collège modèle », ses idées fondamentales sont celles des Romantiques. Ainsi qu’en témoignaient déjà ses essais poétiques datés de Bourbon, précieux de mots, tendres de rythme et aux intentions câlines, il connaît Ronsard. En lui il admire, non, comme il pourrait le faire plus tard, l’âme française renaissante lalumière de l’antiquité, mais le créateur en France de la poésie lyrique : « Nous la voyons naître, délicate, naïve, mélodieuse et brillante avec Ronsard, le seul poète du XVIe siècle que le Tasse proclamait son maître. »… « Ronsard, le seul poète du XVIe siècle et qui a conquis la gloire de n’avoir pas été compris par Boileau. » Et il reprochera au XVIIe siècle d’avoir, par discipline de correction, arrêté dans son élan la poésie « créatrice et spontanée ». Il fait exception pour Corneille qui, par la furia épique de son génie, y apparaît unique :


La poésie, inspiration créatrice et spontanée, sentiment inné du grand et du vrai, n’existait plus alors, nous le croyons. — Elle était morte dans les dernières années du XVIIe siècle. À l’énergie avait succédé l’inerte timidité académique, à la spontanéité du génie la lente réflexion, à Corneille Racine. — Car la poésie, telle que nous la concevons, telle que nous l’avons apprise de voix géantes et harmonieuses, la poésie ne saurait être ce qu’ont écrit Malherbe ou Boileau. Comme poètes, avons-nous jamais compris ces hommes ? — Nous les avons oubliés. — L’intelligence primitive qui enfanta le Cid et Polyeucte n’eut pas de successeur. Lui était-il possible d’en avoir ? — Connaît-on un autre Skakespeare ? — Phèdre et Athalie elles-mêmes, ces deux magnifiques expressions antiques, ne révèlent qu’une prodigieuse puissance de forme, rien de plus : Athalie fut écrite en douze ans.


Citant cette phrase que Leconte de Lisle écrit à Uouffet à propos d’un sonnet : « Il ne reste à changer que l’expression ; et c’est là que doit tendre l’effort du poète, en tout et pour tout, » M. Guinaudeau demande : « Ne voilà-t-il pas le programme du Parnasse ? Ne voilà-t-il pas le programme des poètes qu’on prétendit railler à leurs débuts, en les appelant, avec dédain, formistes ? » Précisément, Leconte de Lisle n’a jamais moins été parnassien d’intention qu’à cette époque. Avec Hugo il préfère Corneille à Racine, qui « ne révèle qu’une prodigieuse puissance de forme, rien de plus ».

Si le XVIIIe siècle ne fut pas un siècle de poésie, c’est parce qu’elle s’y réduisit à être un pur exercice de forme, pour les Voltaire comme pour les J.-B. Rousseau. Enfin vint Chénier. Ce que Leconte de Lisle distinguera en lui, ce ne sera pas renseignement d’une forme hellénique, le retour à l’antiquité, mais le charme lyrique de la volupté, la naturelle, la créole spontanéité du sentiment :


Pindare et Anacréon étaient demeurés ses dieux et son propre foyer de lyrisme intérieur. Les rêves sublimes du spiritualisme chrétien, cette seconde et suprême aurore de l’intelligence humaine, ne lui avaient jamais été révélés. Nous Dépensons même pas qu’il les eût compris. André Chénier était païen de souvenirs, de pensées et d’inspirations ; il a été le régénérateur et le roi de la forme lyrique, mais un autre esprit puissant et harmonieux lui a succédé pour la gloire de notre France ! Ce doux et religieux génie nous a révélé un Chénier spiritualiste, disciple du Christ, ce sublime libérateur de la pensée ; un Chénier grand par le sentiment comme par la forme, M. de Lamartine…

Sait-on ce qu’il a fait de l’amour, de l’enthousiasme et de l’énergie, ces trois rayons de la poésie spontanée ignorée avant lui ?… Il en a fait Lamartine, Hugo, Barbier, le sentiment de la méditation ou de l’harmonie, l’ode, l’image…


On se serait attendu à ce qu’il nommât Alfred de Vigny, mais s’il connaît Chatterton (1830), il semble qu’il n’ait point lu les Poèmes antiques et modernes de 1826. Il ne cite Vigny ni dans ses lettres, ni dans ses vers, ni dans ses articles de critique. Il est vrai qu’il aime alors la poésie spontanée. Ses trois grands poètes préférés sont : Lamartine, Hugo, Barbier.


Lamartine, » grand par le sentiment comme par la forme», mais sur lequel cependant il fait déjà des réserves :


Je me suis décidé enfin à lire Jocelyn ; je vous avoue que ça n’a pas été sans peine. Je savais M. de Lamartine très capable, sans nul doute, de rendre avec vérité une existence aussi remplie de poésie par elle-même ; mais je me doutais aussi qu’il sacrifierait souvent la douce et gracieuse peinture que comportait un tel sujet au vague prétentieux qui abonde dans ses plus beaux ouvrages. Il y a des morceaux charmants dans Jocelyn, des pages magnifiques de haute poésie. La peinture de la nuit, à la Grotte aux Aigles, est vraiment sublime ; et l’on rencontre des pièces exquises de sentiments et d’intimes douleurs ; mais aussi, vous avouerez qu’il y a bien des longueurs qui affadissent de beaucoup le charmant et incorrect ouvrage.


Pour Hugo son admiration est entière : c’est le « génie régénérateur » et, fréquemment, à toute occasion, dans la Variété, il accréditera son nom dans le milieu breton.

Quant à Barbier, ce n’est certes pas la perfection de la forme qui le lui fait saluer un des plus ; grands poètes de France, mais encore la violence et la franchise du sentiment, en particulier sa révolte contre le siècle bourgeois, avec le ferme espoir en un âge meilleur :


Toujours, ô mon Rosa, toujours des vents contraires
Ne déchireront pas la voile de nos frères
… Les douceurs du printemps après le vent d’hiver.

Quel cas il fait alors de la forme ? Casimir Delavigne : « le premier de nos poètes corrects, si toutefois il n’est pas seul à l’être »… et là se limite son estime. Tel qu’on le connaît par ses lettres où il s’abandonne à une nature impulsive, par ses poèmes qui se soulèvent jusqu’à l’extase des plus libres aspirations, il n’est alors pas assez soumis ou maître de lui-même, beaucoup trop indépendant pour s’assujettir à la contrainte de la forme. Que reprochera-t-il à Théophile Gautier, sinon de tout sacrifier au « style », de faire de « l’art pour l’art », c’est-à-dire de l’artificiel.


M. Théophile Gautier, l’excentrique auteur de Fortunio et de la Comédie de la Mort, est un lion littéraire très spirituel. Nous entendons par lions littéraires ces jeunes écrivains qui font de l’art pour l’art, à l’aide d’un style plus ou moins original, et qui finissent en un ou deux volumes in-8 par mystifier fort agréablement le lecteur bénévole. Pourtant M. T. Gautier s’est écarté, momentanément sans doute, de ses habitudes ironiques, en publiant de remarquables morceaux sur l’Espagne, sous le titre de Lettres d’un feuilletonniste. Les vieux couvents, l’architecture arabe, les courses de taureaux, le Prado et l’Escurial, ainsi qu’une foule d’autres découvertes aussi rebattues, ne peuvent ôter un grand charme à l’œuvre littéraire de M. T. Gautier.


Parmi les romanciers, il a abondamment lu Alexandre Dumas qui enfièvre généralement le sang des créoles par je ne sais quelle chaleur chevaleresque et matamore. Mais voici que l’auteur de ces drames où s’était éduqué son républicanisme s’abaisse en puériles révérences devant les roitelets d’Europe :


M. Alexandre Dumas n’est plus l’auteur passionné et convaincu d’Henri III et d’Antony ; depuis quelques années M. Dumas ne compose plus, il fait de la littérature à tant, copie de sa main ses manuscrits, leur met des rosettes de satin et les expédie à tous les souverains d’Europe, qui, en retour, le couvrent de décorations. Bernadotte, le roi de Suède, vient de suivre l’exemple de ses frères royaux, en envoyant à M. Dumas la croix de Gustave Wasa. Nous aurions vivement désiré vous annoncer l’apparition d’une œuvre de notre poète dramatique ; mais il a maintenant bien d’autres occupations ; il se fait, dit-on, une collection complète des divers ordres des petites cours ducales et princières d’Italie. Nous serons encore heureux qu’il veuille bien en tirer quelques chroniques.


Il estime les romans bretons de Souvestre qu’il oppose, dans leur composition claire, aux romans de Balzac, dont la fécondité l’intimide :


L’époque actuelle est féconde en énigmes de tout genre, et nous le concevons facilement, car rien n’est encore stable en politique comme en littérature ; mais s’il existe un problème dont la solution soit de toute impossibilité, c’est la verve intarissable de M. de Balzac. Le plus fécond de nos romanciers a maintenant trois ou quatre ouvrages sous presse, sans compter Pierrette, que vient de publier l’éditeur souverain. On a tout dit sur le talent littéraire de M. de Balzac, et peut-être n’a-t-on rien dit de vrai ; aussi, ne nous chargeons-nous pas encore d’en donner une appréciation, même après avoir lu le premier numéro de la Revue parisienne, recueil d’art, de critique et de politique entièrement rédigée par lui. C’est toujours ce style surchargé de termes techniques, abondant mais diffus, brillant mais superficiel ; le style de la Peau de chagrin et du Lys dans la vallée.


Mais — ceci prouve en même temps le libéralisme de sa forme et de sa pensée — de tous les romanciers contemporains et sans doute de tous les poètes, celui à qui va sa plus haute admiration, c’est George Sand ; la créatrice d’Indiana, de Geneviève, ces « anges candides », ces « fleurs charmantes et frêles », de Lélia « sublime esprit, éclair de son génie », de la mystique Hellène, « lyre que le vent fait vibrer comme un parfum vivant, » George Sand qui la première lui apprit à entendre dans la nature terrestre le grand concert divin que les siècles mystiques rêvaient dans d’autres sphères :


Ô poète éclatant ! âme que le génie
Fit d’un rayon d’amour, d’orgueil et d’harmonie,
Lyre où tremble un reflet de l’immortalité,
Qui chante dans l’extase et dans la majesté.
Ah ! prêtresse de l’art, ta parole flamboie
Ta parole est un ciel où mon âme se noie !
… Car lorsque de tes chants magnifiques et doux
Le retentissement se prolonge sur nous,
Il faut, tout débordant d’une extatique fièvre
Se suspendre, pour vivre, au souffle de ta lèvre !
De l’abîme terrestre il faut surgir soudain,
Tendre l’intelligence à ton nom souverain [63].


À cette époque l’œuvre de George Sand répandit sur Leconte de Lisle une influence aussi vivement révélatrice que celle qu’il devait recevoir des poèmes hindous. Par elle il s’initiait à une sorte de panthéisine septentrional où l’âme européenne, avec une ferveur encore toute fiévreuse et une religiosité anticatholique, s’éperdait dans l’amour sublime et confus de la nature. Bien plus que Hugo, Barbier ou Lamartine, c’est George Sand que rappellent alors tous ses poèmes, George Sand, génie orageux et tendre, romanesque et humanitaire, spiritualiste et républicain, passionné d’indépendance et de dévouement, qui a été aimé et qui a souffert avec un sombre éclat, qui, dans l’isolement hors de la vie bourgeoise, tresse de ses plus amers chagrins son courage social, George Sand qui possède la beauté féminine d’une créole et le génie mâle, est le poète qui devait le plus émerveiller ce jeune païen mystique, le plus enthousiaste des amants platoniques, cet adolescent pauvre, solitaire et farouche.

Le caractère essentiel de l’art étant la spontanéité [64], il est nécessaire que l’artiste cherche son inspiration dans le présent. Il n’y a en effet pas un poème dans le Cœur et l’âme qui soit une évocation de l’histoire » tableau hindou, fresque biblique ou architecture hellénique. De quoi s’étonne Leconte de Lisle à propos de Chénier ?

Né sous le ciel immortel de la Grèce, nourri depuis son enfance d’études enthousiastes et sérieuses, il s’était laissé éblouir par le glorieux éclat du passé. La sublime et douloureuse tristesse de la Grâce chrétienne échappait à ses regards, la patrie antique et libre l’emportait en attraits irrésistibles sur la patrie esclave des siècles modernes. Pourquoi cet aveuglement coupable ou incompréhensible du poète ? Pourquoi chanter toujours le bonheur passé en oubliant les nobles consolations qu’il eût été doux et beau d’offrir à la glorieuse martyre ? — On ne saurait le dire. Ses traditions innées remontaient trop haut. Il lui appartenait peut-être de s’écrier en vers contemporains.


Paganisme immortel [65] ! es-tu mort ? — On le dit,
Mais Pan tout bas s’en moque et la Syrène en rit…


Le poète a une mission : il doit agir sur la société à laquelle il appartient. Pourquoi condamne-t-il encore la mysticité allemande, sinon parce qu’en détournant les jeunes générations « du contact social » de leur milieu elle en fait des désespérés, partant des inutiles, en les désadaptant :


Les dernières années du XVIIIe siècle et les premières du XIXe seront célèbres dans l’histoire littéraire par les effets de ce fanatisme sentimental qui déborda sur l’Allemagne spiritualiste des écrits de Jean-Paul et de Gœthe. Titan, ce siècle personnifié, cette œuvre géante de Richter, avait porté jusqu’au sublime de l’idéal l’enthousiasme romanesque que l’auteur de Faust appliquait à la vie intime, et qui, froissé du contact social, conduisait par la déception au désespoir et à la mort.


Le contact social ne saurait en rien nuire à l’art ; les passions politiques, au contraire, peuvent trouver dans l’art leur plus esthétique et efficace expression :


Si Sheridan, cet orateur étincelant et sarcastique, politique profond, émule de Fox, rival heureux de Pitt, avait porté sur le théâtre le prestige de ses œuvres parlementaires ; s’il avait dramatisé les idées réformatrices qu’il exaltait de sa nerveuse éloquence, l’Angleterre eût compté une seconde toute-puissance intellectuelle dans les pages de son histoire théâtrale. Mais l’improvisateur politique était un écrivain indolent, qui prodiguait avec trop de facilité les éclairs de son esprit pour qu’il se souvînt de son génie.


C’est en voulant être strictement de son temps qu’on échappe le mieux à l’imitation des maîtres. Il fut un moment où l’influence de Victor Hugo immobilisa la jeune génération :


N’en est-il pas ainsi aujourd’hui ! M. V. Hugo n’a-t-il pas été nombre de fois sommé de répondre des étranges manies de ses trop fervents admirateurs ?… Cependant cette tendance irrésistible à l’Imitation des grands maîtres, qui, de tout temps, a égaré sur de fausses routes littéraires les têtes faibles et ardentes, commence depuis ces dernières années à perdre de sa force. Une pensée plus heureuse dirige les jeunes écrivains vers un but plus certain ; ils se confient avec plus de foi à leurs tendances particulières, et si la touche énergique ou harmonieuse des maîtres apparaît encore et parfois dans leur style, affaiblie par sa propre exagération, du moins on aperçoit qu’ils font tous leurs efforts pour se laisser guider par le cachet qui leur est propre.


Être de son temps : avec cette pensée il eut dès lors l’idée de consulter la science [66], comprenant qu’elle avait pris une trop grande place dans la vie moderne pour n’en point requérir une dans la poésie, et ainsi à 21 ans il avait prévu ce par quoi son œuvre devait profondément différer de celle de Hugo et de Lamartine [67] : il s’occupe de géologie et de botanique, soucieux de « mêler un peu de science à ses pièces de poésie [68] ».

CHAPITRE V

LES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET SOCIALES



Leconte de Lisle et le catholicisme. — Conception communiste de Dieu : la religion est un art. — Les idées républicaines en Bretagne. — Les difficultés avec le milieu. — Le départ et les voyages au long cours.



Des biographes de Leconte de Lisle l’ont montré comme un esprit assez flottant qui aurait communié successivement à des croyances fort diverses : ils cèdent là encore au préjugé courant sur l’indolence créole et l’inconsistance de son caractère. Il a toujours été très ferme, ses idées philosophiques et sociales très nettes et constantes. Comme ses conceptions, sa vie eut une haute beauté sculpturale d’unité.

La Variété ayant été présentée au public breton par un professeur M. Nicolas comme une revue religieuse, on a pensé que Leconte de Lisle n’en aurait pas fait partie s’il n’était lui-même « croyant », voire « catholique pratiquant », au besoin « quelque » peu intransigeant ». Sous son apparence presque dévote, imposée par le milieu, la Variété était plutôt très fervente de spiritualisme, ce qui n’empêcha d’ailleurs pas Leconte de Lisle d’y débuter par une critique de Hoffmann où il accusa tous les dangers du spiritualisme mystique [69]. « Leconte de Lisle a aimé le catholicisme autant qu’il devait le haïr plus tard ? » a-t-on écrit. On chercherait vainement dans la Variété l’éloge du clergé, de la papauté ou de la Messe. Le Premier Amour en prose fait-il autrement mention de l’office de la messe que pour ridiculiser la silhouette solennelle du suisse ? On parle du catholicisme de Leconte de Lisle, et alors on cite cette strophe de Issa ben Mariam :


Mais nul ne devinait, mystérieux martyr,
Que de ton sang sacré fécondant l’avenir
        Sombre de haine et de souffrance
Un jour tu doterais la frêle humanité
         Des rayons de l’amour et de la liberté.


Mais que prouvent ces vers sinon que, au point de vue de l’histoire de la philosophie, il reconnaissait en le christianisme un événement moral, qu’il l’admirait autant qu’il le fit quand, dans le Nazaréen, il chantait dans le Christ :


La jeunesse et l’amour, ta force et ton génie ?


On fait valoir qu’alors « pour Leconte de Lisle le « progrès de l’humanité est lié au christianisme… ». Et l’on s’appuie sur une phrase extraite de l’étude sur Chénier : « Les rêves sublimes du spiritualisme chrétien, cette seconde et suprême aurore de l’intelligence humaine… ? » Mais, précisément, mieux que ne pourrait le faire aucune autre, cette phrase atteste qu’il considérait le christianisme comme un système de morale humaine, une création philosophique qui prenait un rang chronologique parmi d’autres manifestations de l’intelligence, un « rêve » parmi les autres rêves, une aurore après d’autres aurores. Et sa pensée ici est exactement celle du Dies iræ :


Salut ! l’humanité, dans ta tombe scellée,
Ô jeune Essénien, garde son dernier Dieu !


Dans ta tombe scellée, car il n’y eut pas de résurrection, car il n’a jamais cru que Jésus fût le fils de Dieu. Toujours il admira en lui « le fils du charpentier ».


Enfant toi le plus beau des enfants d’un mortel !
… Ou plutôt rêvais-tu de ta mère au doux nom
De ta mère à genoux baisant ton tendre front
Qui deviendra le front de l’homme ?

(Issa ben Mariam, 1840.)


S’il avait la foi en un Christ Dieu, hésiterait-il de la sorte entre Dieu et Brahma ?


Céleste enfant, quel rayon t’anima ?
De notre Christ es-tu quelque doux ange ?
Ou de l’aurore, au souffle de Brahma,
Un blanc génie aux ailes de topaze ?

(À une Indienne, 1839.)


Il salue Lamennais comme un « prophète », allègue-ton, et l’on ne cite de l’Ode à Lamennais que

les vers où il le loue pour des révélations de philosophie libérale :

Le monde, enseveli dans sa morne tristesse,
Comptait les jours sacrés que chanta sa jeunesse I
Le monde pour son Dieu prenait l’iniquité.
Prophète ! il attendait, couvert de sa nuit sombre,
Que ton geste sauveur lui désignât dans l’ombre
                L’étoile de la liberté !


pour ses conceptions d’avenir humanitaire :


Un radieux soleil de jeunesse et de fête
                 Sur notre vieille humanité.


D’ailleurs cette ode est de 1840 et dès 1834 Lamennais avait rompu avec l’Église. Lamennais est un prophète, au même titre que l’auteur de Lélia la révoltée, ainsi invoquée :


Et dire que sans toi périrait tout un monde
Le monde de l’esprit, orbe des divins airs ?


Spiritualisme, certes, mais le spiritualisme de G. Sand [70].

De même, on a cru trouver dans un poème de « la Variété », Lélia dans la solitude, des preuves éclatantes « de convictions religieuses très ardentes », un « véritable acte de foi religieuse », parce qu’il demande à Lélia de maudire l’orgueil qui fit d’elle un ange déshérité. Mais la publication de M. Guinaudeau nous a révélé une autre Lélia dans la solitude où le poète encourage au contraire Lélia à la rébellion :


À quoi bon, Lélia, tout ces regrets infimes ?
Ne laisse pas longtemps tes deux ailes sublimes
                    S’engourdir dans le deuil !
          Vers le ciel irrité lève ta forte tête :
Le courage n’est beau qu’au sein de la tempête.
                    Le génie esl l’orgueil [71].


Et si l’on cherche à savoir quel est ce Dieu contre lequel s’est révoltée Lélia, trouve-t-on Dieu ou des dieux ?


Ô femme, que fais-tu en face de Dieu ?
Ce rayon immortel, la sereine prière,
N’éclot point sur ta lèvre et ton cœur est de pierre !
Car les dieux ne sont plus l’amor et l’harmonie.


L’amour, harmonie parfaite entre les Hommes ; harmonie, équilibre d’amour entre les éléments, tel est le Dieu vers qui exalte son rêve :


Ô mon Dieu, se peut-il que l’homme vous renie !
Vous dont la main puissante a dispensé pour nous
Votre amour dans les cœurs, dans les cieux l’harmonie.


La prière, c’est la rêverie de l’être s’élevant dans le songe de la Nature, c’est l’extase de la solitude humaine soulevée vers les cieux :


Ange déshérité, contemple la lumière
Dans ce rêve divin qu’on nomme la prière.


La prière est un rêve, Dieu est le plus sublime rêve jusqu’où puisse monter la méditation de l’homme. Dieu est le rêve de l’individu devant le monde :


          À l’heure du délire où l’âme
Par élans d’infinis, rêve au dernier séjour
Qu’il est doux, qu’il est doux, loin de la terre infime
                    De s’élancer vers son Dieu !


La prière est un art ; Dieu est la conception de chaque génie individuel. Les beaux âges, il le formulera plus tard, sont ceux où Dieu était le rêve commun d’une humanité fraternelle, où il était la création d’une masse harmonieuse. Dans le Chant alterné (1838), faisant parler la divinité de la beauté grecque, il avait d’abord écrit :


Déesse athénienne, aux tissus diaphanes,
Praxitèle jadis me créa de ses mains,


qu’il modifia en :


Ton peuple, ô blanche Hellas, me créa de ses mains.


On peut affirmer que quand il regrette amèrement qu’il n’y ait plus d’Idéal, de Dieu, c’est, très sensiblement, parce qu’en le rêve de Dieu battait un cœur commun.


Pour quel Dieu désormais brûler l’orge et le sel ?
Sur quel autel détruit verser les vins mystiques ?
Pour qui faire chanter les livres prophétiques
Et battre un même cœur dans l’homme universel ?


Faute d’un Dieu où se fondre avec toute l’humanité, il y a la mort :


Que j’aimerai sentir, libre des maux soufferts,
Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre !

Dieu est l’expression spirituelle de son communisme social.

Le poète, chantre de la communauté, est celui qui conçoit le plus sublimement Dieu. Quand il parle des « temps miraculeux où régnait l’art sublime », il entend ceux où l’artiste


Noble créature, épanchait tour à tour
Au monde le génie, à Dieu l’hymne d’amour.


Dieu, c’est l’hallucination grandiose qu’inspire au poète la contemplation de la nature :

[Silences de la nuit, clartés, etc.].


Oh ! vous êtes si grands qu’à peine on peut vous croire,
Pourtant tel est l’éclat de vos vastes splendeurs,
Que l’âme, en son ivresse, unie à votre gloire
Se surprend à rêver d’ineffables bonheurs.


La pensée de Dieu est « un rêve », une « ivresse », « un délire » que le spectacle du monde communique à l’esprit, si bien que Dieu se confond avec la nature même, il est dans le silence des cieux, dans les parfums de la nuit, dans l’harmonie splendide des astres. Rentrer en Dieu, c’est plonger « dans l’éternité » des choses, dans l’Harmonie « parfum, mélodie et clarté ».

Tel, Dieu s’incarne suavement en la créature la plus harmonieuse : la femme :


Dernier rayon divin tombé sur la nature.


Aussi l’amour de la femme est-il divin comme une prière en face de la nature [72]. Elle aussi est

divine :


C’était l’heure divine où le soleil n’est plus.


Elle l’est aux heures où elle saisit le cœur par l’équilibre de son harmonie


Quand ce reflet divin, le calme, prend les cieux.


De même que Dieu est ce qui nous appelle, nous élève, nous fait tendre au delà de nous-mêmes, de même tout ce qui s’exhale de la terre vers la lumière est divin : l’aigle est « le noble enfant de Dieu » ; la liane rose aux pentes des ravines a « des arômes divins ». À vrai dire, déjà quoique connaissant encore très peu la poésie grecque il use d’une façon toute païenne de l’épithète divin :


Et des cygnes divins on n’entend plus, parfois,
Les chants tomber des cieux comme aux jours d’autrefois.


On pourrait se laisser tromper par son vocabulaire poétique de « Séraphins, archanges, anges, Seigneur, Israfil, enceinte céleste, sanctuaire » si l’on ne songeait que, déjà soucieux de réaliser la synthèse de toutes les imaginations ou religions du monde, il n’a pu toutefois se nourrir encore que de la légende biblique et chrétienne, dans ses lectures de Milton, Byron, Dante, Chateaubriand, Lamartine et Lamennais, — Lamennais l’excommunié. Telle fut la qualité de sa culture générale en Bretagne. On verra à quelle heure de sa vie et en quel milieu il médita l’éblouissante révélation de la légende hellénique et de la légende aryenne, dont devait se compléter son génie d’intégralité.


*


Pas plus d’ailleurs que sur ses idées philosophiques, le milieu breton, clérical et royaliste, n’agit sur ses idées politiques. En 1839, daus le poème : Trois Harmonies en une, qui est la synthèse de ses goûts en peinture, en sculpture, en poésie, et comme son jeune manifeste littéraire, il distinguait particulièrement en Dante :


Le tribun combattant pour la liberté morte
Le Dieu qui, de l’enfer, brisa la vieille porte.


En 1840, dans ses lettres à Rouffet, il portait sur Napoléon le même jugement sévèrement, strictement républicain que celui relevé dans la lettre à Adamolle lors de l’escale à Sainte-Hélène :


Le gouvernement vient d’obtenir de l’Angleterre la permission de transporter en France les cendres de l’empereur. On l’ensevelira dans l’intérieur des Invalides et Victor Hugo s’est chargé de l’hymne d’apothéose. Tout cela est magnifique ; mais, comme je ne suis pas républicain pour des prunes, j’ai fabriqué ceci :

LES CENDRES DE NAPOLEON :


……Cendre de l’aigle, arrête ! Il n’est pas encor temps.
Ne viens pas rappeler qu’il étouffa, vingt ans,
La Vierge-Liberté qui naissait sur le monde !
Ne viens pas rappeler qu’en un jour triomphal
Il plongea dans son sein le glaive impérial.
Dont jadis pour la France elle arma sa main libre,
Lorsque, du ciel romain fendant l’azur doré,
Sous les triples couleurs de l’étendard sacré,
Il rappelait la gloire aux rives du vieux Tibre !


Directeur d’une petite revue bretonne, soucieuse d’attirer des abonnés, il n’a cependant pas craint de se prononcer en faveur de la Révolution :

Le XVIIIe siècle, écrit-il dans l’étude sur Chénier, a donné naissance à des faits qui resteront immortels sans doute, mais comme une torche immense et cachée, il n’a jeté deux puissants et magiques éclats qu’à son agonie : la réaction politique et la réaction littéraire. La première semble avoir fécondé la seconde tout en fermant pour jamais les lèvres harmonieuses qui réveillaient la poésie de sa longue léthargie.


Il parle dans une lettre à Rouffet d’un poème : Aux Rois, qui doit faire partie du Cœur et l’Âme. Cependant, sur la demande de Rouffet, qui ne devait guère discerner quelle place il pouvait yavoir pour la politique entre le Cœur et l’Âme, il fut décidé qu’il n’y figurerait pas. Quel était-il ?…

Il faut peut-être en juger par cette lettre-chronique du Chinois [73] à son ami où l’Asiatique, séjournant à Paris, dit son étonnement du peu d’enthousiasme, voire du dédain que le peuple français témoigne pour son Roi dans les grandes fêtes des Tuileries. Il cite ces vers d’ « un premier poète de France » :


Il (le peuple) sait tirer de tant d’austères jugements
Tant le marteau de fer des grands événements
A, dans ces durs cerveaux qu’il façonnait sans cesse,
Comme un coin dans le chêne enfoncé la sagesse.
Il s’est dit tant de fois : Où le monde en est-il ?
Que font les rois ? À qui le trône ? à qui l’exil ?
Qu’il médite aujourd’hui comme un juge suprême,

Sachant la fin de tout, se croyant en soi-même
Assez fort pour tout voir et pour tout épargner.
Lui qu’on n’exile pas et qui laisse régner !


Cet Oriental qui a lu les Lettres persanes ajoute : « Il y avait quelque chose de profondément pénible pour le cœur dans la pensée que cette multitude si curieuse et si insouciante des besoins de la vie allait se réveiller le lendemain avec le sentiment de sa détresse, rendu plus vif encore par le souvenir des futiles prodigalités de la veille. »

*

La Variété ne dura qu’un an : en mars 1841, elle cesse de paraître. Leconte de Lisle, déçu, reprend ses cours à la Faculté de Droit, se ferme dans sa chambre pour travailler, et le soir seulement se réunit avec quelques amis. Son père s’est réconcilié avec lui. Mais l’oncle de Dinan, qui ne cesse de l’accabler dans ses lettres adressées à Bourbon, ne veut rien lui remettre des sommes que son père lui destine. En vain, Leconte de Lisle assure-t-il qu’il ne vend plus ses habits : on le laisse « sans le moindre argent », il demande que son oncle lui fasse parvenir « cinq francs, cinq francs au moins ». En septembre, il « manque absolument de tout », il n’a plus de quoi se faire tailler la barbe et comme il a eu de la tièvre, il a été « obligé d’avoir recours a la bonne volonté d’un ami pour avoir un peu de sirop ».

Il subit les premières épreuves d’une misère stricte qui, au lieu d’affaiblir son caractère, le durciront, qui détachèrent davantage son esprit du monde pour le rattacher plus étroitement et plus complexement à la nature, tour à tour âpre et fluide, dont il sera pénétré dans les intempéries et par les beaux jours cristallins de la Bretagne. La mobilité de son esprit se subordonnera à celle du ciel qui contient son équilibre éternel et son instable sérénité. Il montrait déjà dans ses épanchements avec ses amis, une âme tendre, grave et pudique, traitant avec grandeur et délicatesse des sujets de la vie dont les étudiants délibèrent en général avec jorivoiserie et impertinence : les privations tremperont cette austérité comme elles assouplirent, en raffermissant, cette fierté qui se redresse plus altière pour les actes de soumission. Acceptée avec la hauteur d’un caractère extrême et digne, rien ne saurait mieux convenir que la misère, en vous sevrant des discours assurés par le soin des parents, pour vous donner de la vie le goût substantiel, un sobre appétit, et, par celui-ci, la jouissance pure de l’action comme de la contemplation avec une lucide compréhension de l’existence. Le jeune homme, loin de renoncer à son idéal, s’y consacre avec une plus énergique humilité et la conscience de tout son effort.

Il travaille : c’est justement en septembre qu’il est reçu bachelier en droit. Ses parents songent déjà à le faire rentrer à Bourbon comme substitut, procureur du roi ou juge auditeur quand il aura passé sa licence. Mais lui, à peine bachelier en droit, se demande s’il ne suivra pas les cours de la Faculté de médecine. Au fond, il paraît qu’il a renoncé à « toute carrière bourgeoise », qu’il est décidé à n’être qu’un homme de lettres.

Puis ce fut 1842, une année vague et amère où il vécut sans relations avec sa famille de Bourbon, avec ses parents de Dinan, où il erre dans la Bretagne, une année de révolte contre les bourgeois de Rennes, professeurs et magistrats. Avec un ami de Faculté, fils d’un riche notaire, Duclos, il fonda un journal satirique le Scorpion. Si violent fut le premier numéro que l’imprimeur se déroba. Les deux associés durent le citer devant le tribunal, le 28 décembre 1842. Mais l’avocat de l’imprimeur n’eut qu’à prononcer : « L’esprit du journal mérite la réprobation des gens de bien. Les prospectus déjà imprimés et les articles proposés à l’impression ne laissent aucun doute sur le caractère du Scorpion où les personnages les plus recommandables par leur position et les plus honorables par leur caractère sont l’objet des attaques les plus vives... », et les « deux pamphlétaires » perdirent le procès.

Vers le milieu de 1843, reçu sans doute licencié en droit, il s’embarquait à Nantes à destination de Bourbon.

Dans ces bateaux dont les voiles blanches gonflées de vent portent sur l’azur un éclat antique et grec, il redescendit l’Atlantique. Aux matins, l’avant déchire une mer uniforme et bleue dont l’écume pétille d’une poussière d’argent. Les midis font étinceler l’océan mamelonné comme le sable lourd du désert. Aux soirs, le soleil s’enfonce derrière des cîmes de nuages pesant à l’horizon comme des montagnes sous un dessin électrique et tragique. L’air mollit aux ombres du crépuscule et le voilier, les ailes toutes grandes, se berce au sommet des vagues. Assis sur les cordages au gaillard, les marins, dans leur langage animal et coloré, parlent du Brésil et de l’embouchure de l’Amazone, des panthères dans les pampas, de la côte d’Ivoire et des troupeaux d’éléphants. Avec ses oasis et ses caravanes, avec ses fleuves et ses piroguiers, avec ses lions aux clairs de lune fauves, l’Afrique se couche et dort à la gauche du ciel. Avec des savanes de hautes herbes et des forêts de colibris, des pythons dans les cactus et des odeurs de lianes, l’Amérique plonge, adroite, triangulairement, jusqu’aux confins du monde. Il semble qu’il souffle des étoiles une brise qui fait glisser le bateau vers la Croix du Sud.

Rendu à la contemplation de l’Univers, à l’immensité du songe solitaire, le jeune homme mesura-t-il son rêve aux essais de ses premières années d’exil en France ?… Une hésitation douloureuse entre un lyrisme sentimental, confidentiel et une abstraction de pensée et de méditation, une incapacité d’adolescence à se maintenir dans l’harmonie supérieure d’une rêverie d’où il ne veut descendre, une volontédu fort et du sublime, mais une attirance aux délicatesses des balbutiements, des élans déclamatoires s’affaissant en chutes prosaïques, l’apostrophe, l’invocation, des métaphores superposées dans un dessein trop grandiose d’altitude, des mots de lumière éclatant dans une pensée encore trop vague et nébuleuse… Dans le Cœur et l’Âme, on retrouve l’élégie traînante à la Lamartine, la vision à vol d’aile de Hugo, la méditation éloquente à la Sand. Mais déjà s’affirme une personnalité dans le culte du a calme » allié au « sublime » du « serein » dans le « solennel » ; dans un sentiment indicible et souverain, de « la jeunesse », de « l’aurore », du « matin », du « primitif », de « l’innocent » ; dans une constante préférence pour le « doux », le « virginal » ; dans un amour discret et fier de l’« impérieux » et du « chaste » ; dans uneconception de la force, du fécond dans le pur ; dans l’admiration de ce qui est large, généreux et « s’épanche ». Il possède déjà l’art nuancé des vers mélodieux, et des mètres sonores en qui la pensée se sculpte et se dresse. Mais l’originalité qui se marque le plus, c’est le don d’embrasser en un déroulement de vers grandioses des harmonies d’immensité, des visions d’espace. Déjà il s’annonce un admirable évocateur de l’Étendue...

Les traversées sont longues : pendant trois mois, la poitrine dilatée de l’air du ciel et des vagues, il flotte dans le « sans borne » ; enivrés le jour par le mouvant éblouissement des lames et les mirages nacrés des nuages parmi l’onde, les yeux, la nuit, s’apaisent et plongent dans le ciel. La poussière d’or des astres tournoie au vide immense. Au-dessus du silence des eaux intarissables, ils déroulent un murmure indéfini et splendide : dans un émerveillement d’ombre et de lumière, la pensée voyage de planète en planète, un instant sentimentale à des rêveries de migrations stellaires ; l’âme, dans une subtile attraction, s’enroule aux courbes étincelantes des astres, s’égare dans un calme vertige et s’endort, balancée entre les houles du ciel et les houles de la mer, dans un songe musical d’éternité étoilée.

CHAPITRE VI

LE RECUEILLEMENT AU PAYS NATAL



Le retour à la Réunion. — Avocat à Saint-Denis. — Dissertation sur l’amitié. — Le danger de la solitude et de l’égoïsme. — Les joies réelles et Dieu. — La ressource du souvenir. — Propositions de la Démocratie Pacifique.



La ville bretonne lui avait été noire et amère. C’est maintenant le chaleureux décor de l’île magicienne, mais, sous le large ciel bleu, à l’appel enivrant de l’espace sans bornes, l’emprisonnement en une maigre existence de petite ville et de petites gens, en une vie désolamment monotone [74]. Après la surveillance si inintelligente mais intermittente de l’oncle, la continuelle présence, lourde, énervante, d’un père dur, intransigeant, acariâtre. Sans cesse l’on raille « le poète [75] ». Seule, la mère console le fils de son inépuisable tendresse ; elle a toute confiance en l’avenir [76].

Hors de la maison, comme un mur qui le sépare de la nature sauvage de l’île, l’arrête aussitôt le spectacle de dure servitude, l’horreur persistante du régime de l’esclavage.

« Tout le long du jour, écrit Mme Dornis dont la belle page vibre des paroles mêmes entendues du poète, il était poursuivi par les cris des noirs qu’on frappait. Devant les cases mal closes, il entendait les hurlements plaintifs, les supplications désespérées : « Grâce, maître, grâce ! » et ce cri lamentable, dont il s’était déshabitué, le déchirait à présent, l’affolait. Mais s’il était blessé des souffrances de toute cette chair noire, l’indifférence de ceux qui la torturaient lui semblait plus avilissante encore. Il regardait les jeunes créoles passer, blanches et délicates, drapées de claires mousselines, telles que des anges de lumière devant les cases entr’ouvertes. Elles entendaient les gémissements, avec un sourire sur leurs lèvres rouges. Cela faisait partie pour elles des bruits de la nature... Il songeait qu’un abîme était creusé pour toujours entre lui et ces jeunes femmes si désirables qui n’avaient paspilié de la douleur. Alors il courait se réfugier dans la solitude, se calmer dans l’engourdissement du soleil ; pendant des heures il restait sur le sable, étendu, immobile, les yeux clos, écoutant les bruits de la nature, s’incorporant si bien avec elle qu’il avait la sensation de mêler son âme à l’âme universelle. »

Ainsi du heurt même des choses quotidiennes s’exaltaient, s’exaspéraient ses anciens rêves d’avenir poétique et libéral. À peine arrivé au pays, il fut douloureusement ému de l’inhumanité indolente des gens. Son cœur et son esprit étaient dans une tension constante. On a été jusqu’à parler de maladif excès de sensibilité : il faut écouter dans l’île les témoins des dernières années de cet Ancien Régime : membres rompus par le bâton, chairs déchirées du fouet, plaies saupoudrées de sel pimenté, visages couverts d’ordures, agenouillements sur du verre pilé… Tout cela, il le reverra, le poète « descriptif » du moyen-âge.

Il se fixe à Saint-Denis, la capitale, en une paisible et jolie rue, la rue Sainte-Anne. À travers sa forêt touffue et fleurie de jardins ombreux où sommeillent les grandes villas, elle va des rampes de la Rivière, que surplombe la montagne de la Vigie, au quartier pauvre qui longe la mer. De la maisonnette entourée de manguiers et de jaquiers ou d’arbres à pain qu’habitait Leconte de Lisle, on pouvait donc voir d’un côté, le gros bloc roux et dénudé de la montagne, alors à peine rajeuni de rares touffes de verdure sauvage, mais qui, le soir, s’adoucit d’ombre violâtre ou s’argente à la lune comme un casque d’airain, — et, de l’autre, dans le large bouquet des arbres qui jaillit des « emplacements » voisins, capricieusement frangé de frondaisons, le triangle d’eau bleu intense où éclate par moment une blanche voile de passage. Dans les gros temps, à la saison des ouragans si fréquents alors, le « vent froid de la nuit » siffle dans l’air glacé, les grosses branches gémissent, brisées par la bourrasque, et la sourde clameur des flots parcourt la rue, monte vers le roc trapu sur lequel pèsent lourdement les nues grisâtres. Deux jours après, tout est fini ; le ciel, de la plus grande pureté et de la plus grande délicatesse, rit de son rire léger au-dessus des toits et dans les branches des grands arbres ; la mer est calme et claire ; et là-bas, au crépuscule lumineux, la montagne noire semble « figée dans l’azur ».

Bercé par le rêve, dans ce cadre d’harmonies, Leconte de Lisle allait le moins possible au tribunal ; il était peu jaloux d’y faire entendre sa voix, il préférait écouter celles de la nature. Sa famille se plaint : Il a 24 ans et n’est pas encore sérieux ; c’est un idéaliste endurci qui ne peut s’accoutumer au contact forcé et habituel des clients, même des collègues ; il ne veut voir en tous que des gens fermés à toute autre chose que les aridités ou les broussailles du droit, de professionnels dont la conscience élastique est usée jusqu’à la ficelle. Il est trop fier, trop prétentieux, trop intransigeant et scrupuleux jusqu’au ridicule. On ne peut le comprendre.

À consulter ses lettres, il semble qu’il y passe bon nombre des plus mornes jours de sa vie. Il n’a point d’ami avec qui s’entretenir de choses intéressantes et compte les heures, une à une, même littéralement : « Voici 14 mois que je suis à Bourbon — 420 jours de supplice continu ; — 1.080 heures de misère morale — 60.480 minutes d’enfer [77]. »

Et celui qui le comprendrait, son cher ami Adamolle, est loin de lui, au moment où plus que jamais il a besoin d’un confident. Plus de conversations élevées, plus de causeries d’idées, plus d’épanchement dans un cœur loyal. Il est réduit à écrire des lettres de temps à autre.

Peut-être d’ailleurs faut-il rendre grâce à cette absence de l’ami, à cet entourage odieusement banal qui force le jeune homme sévère à s’enfermer dans sa « tour de verdure », dans sa case, enveloppée de l’ombre noire et veloutée des manguiers épanouis sous le ciel bleu ? Il se recueille, il sonde sa conscience, il rêve. Les troubles intimes labourent l’âme où s’épanouiront les fleurs de la mélancolie et de la pitié. Le jeune homme austère savoure les délices de la solitude où la pensée s’enhardit et prend librement son essor. Il est seul dans son rêve comme l’oiseau des hauteurs dans son aire et il n’en sort que pour planer.

Cette fois encore c’est l’amitié [78] qui entretient et tonifie son cœur, qui remplit sa solitude et le sauve de sa désespérance. Elle est aussi la première préoccupation de ses analyses psychologiques. Les fragments de lettres qui suivent sont importants à montrer à quel point le sentiment était fondamental chez Leconte de Lisle, il dirigeait profondément toute son activité cérébrale et en faisait la force substantielle, en l’empêchant de s’anémier et de se dessécher.

…… Ce qu’il y a d’excellent dans l’organisation interne de notre être, c’est que nous ne saurions désespérer entièrement. À part quelques tristes exceptions il y a toujours un fond d’espoir en nous qui ne fait jamais défaut ; ce qui est une preuve certaine que nous sommes destinés à autre chose qu’à la vie [79] stupide que nous menons. Quoique je me sois depuis longtemps accoutumé à vivre beaucoup plus avec moi-même qu’avec tout autre, pourtant il est doux d’aimer quelqu’un et de mêler tant soit peu sa vie à la sienne. Je suis horriblement seul à Saint-Denys. J’ai bien deux ou trois connaissances moins ineptes de cœur et d’esprit que le commun des naturels de ce trou-ci ; mais, réellement, je ne les aime pas. C’est ici le lieu, mon cher A…, de te soumettre quelques lignes qui te feront peut-être, au premier abord, l’effet d’une subtilité métaphysique, mais tu ne t’en tiendras pas à la surface et tu verras que rien n’est au contraire plus évident.

Il y a en nous, ce me semble, deux sortes de cœur — au figuré s’entend. — Il y a, en première ligne, ce sentiment banal et peu définissable, qui résulte du contact fortuit et continu de deux hommes ; ce besoin de la vue et de la parole accoutumée, — cette routine d’une vie extérieure et commune, qu’on appelle fort généralement amitié ; et au soutien de laquelle on a imaginé la distinction vide de sens du moral à l’intellectuel.

Puis, il y a, en seconde ligne, cette concordance complète d’idées qui unit deux esprits et les confond en un seul. D’où il suit, à mon avis, que ce qu’on nomme un cœur dévoué, sympathique, expansif, etc., etc., non seulement, n’est pas hors l’intelligence, mais, au contraire, est une variété, un phénomène, un mode de cette même intelligence ; — d’où il suit enfin que l’amitié réelle n’est autre qu’un amour intellectuel dont le résultat est l’identité.

À ces assertions tu m’objecteras sans doute qu’il s’est rencontré des hommes d’un génie incontestable qui n’en ont pas moins été des égoïstes incarnés, tandis que les plus humbles créatures humaines. ont souvent fait de leur vie entière un seul dévoûment. — L’objection paraît spécieuse, mais au fond, ce n’est qu’un sophisme et je te le ruinerai à l’aide des définitions que je t’ai données ci-dessus; car, songe à ceci : il nous a été donné une âme et un corps seulement ; or, cette âme est tout d’abord intelligente, et c’est parce qu’elle est intelligente qu’elle a le pouvoir de se manifester diversement ; mais il ne s’ensuit pas pour cela qu’elle doive se manifester nécessairement, comme nous en avons mille exemples et comme le prouvent ces hommes de génie qui n’ont jamais aimé d’amitié ou d’amour et qui manquaient de cœur, dans ce sens du moins. Tandis que si le cœur existe, il ne peut exister par lui-même, car Dieu ne nous a pas donné une âme et un cœur, distincts l’un de l’autre. Or, ce cœur ne peut être qu’une manifestation particulière de l’âme, c’est-à-dire de l’intelligence. Je dis donc qu’un homme de génie peut fort bien être un égoïste comme on l’entend, n’aimer aucun autre homme que lui, et rester pourtant un homme de génie ; mais que celui qui a un noble cœur, qui toujours est poussé à se dévouer pour ceux qu’il aime, ne peut être ainsi sans avoir une grande intelligence ; car, si nous concevons la substance sans manifestation, sans mode, nous ne saurions concevoir le mode sans la substance, car l’un suppose nécessairement l’autre.

1° Je dis donc qu’il n’existe point de distinction du moral à l’intellectuel en bonne métaphysique ;

2° Que le vulgaire a tort de dire : celui-ci n’a pas d’intelligence, mais il est plein de cœur, il est capable de grands dévoûments, etc. ;

3° Qu’il a encore plus tort de dire : celui-là a certes une belle intelligence, mais il n’a pas de cœur, c’est un égoïste, une âme sèche, etc.

Car, d’une part, le cœur n’existe que parce qu’il y a intelligence ; et d’autre part, parce que, s’il y a intelligence, il y a virtuellement cœur aussi, alors même que ce mode ne nous serait pas visible et palpable.

Je souhaite que tout cela ne t’endorme pas.

Tout à toi de cœur [80].


Mon vieil ami.

J’ai rêvé cette nuit que nous partions ensemble pour la France, avec une énorme provision de tabac et de papier immaculé. C’était charmant. Je me suis réveillé tout plein de foi, j’allume ma pipe et je t’écris. Il me semble que tu professes une grande hérésie à l’endroit de la logique. Je te ferai observer que si tu admets, d’une part, que l’intelligence, dont le cœur n’est qu’une manifestation, peut quelquefois n’en point user, il est rigoureux que tu ne puisses nier que cette manifestation entraîne la preuve du principe sans lequel elle n’existerait point. Tu dis savoir de bonne part qu’il y a des êtres dont l’intelligence est presque nulle et dont le cœur est pourtant noble et grand ; mais tu ruines toi-même cette assertion, en admettant une première proposition contradictoire. Pour moi, je n’ai jamais rencontré de nobles cœurs que par suite de nobles intelligences dont, il est vrai, ces cœurs ne se rendaient souvent pas compte [81].

*

Ces introspections ne pouvaient suffire à distraire l’ennui, à fixer l’activité d’un jeune homme de tempérament ardent. Les longues promenades aux sites farouches — Bernica et Ravine Saint-Gilles — où n’arrivait pas un bruit de la mer sur les récifs, ne faisait qu’approfondir encore sa solitude du mutisme écrasant d’une nature solennelle dans des décors sauvages et parfois tragiques. Le jour même y est sombre et profond comme la nuit ; les rumeurs des ravines s’endorment dans l’air immobile, s’enfoncent dans le silence pullulant comme dans des souterrains ; rien ne distrait du sommeil morne où il vacille un esprit mélancolique que la chute d’un roc miné qui soudain se précipite des falaises riveraines, sans même éveiller un écho. On oublie la vie coloniale qui s’active sur la côte par le labeur des nègres ; le cœur est morne, « muet comme un astre absorbé par son Dieu » ; et l’on se laisserait tomber à un suicide sans écho si le cœur généreux, si un instinct frémissant, si l’impulsivité vers l’avenir ne se réservaient — par la force d’un tempérament combatif, par l’élan d’un sang impétueux, d’une race encore neuve — dans cette langueur passagère d’une jeunesse consomptive. Leconte de Lisle sentait que la solitude à laquelle il se voyait condamné était dangereuse.


Hélas ! mon vieux camarade, il ne faut pas s’accoutumer à vivre seul, car le contraire se réapprend facilement. Ne crois pas cependant que cela tue le cœur, parce que cela l’élargit. L’individu en souffre, l’homme s’en irrite, mais, qui sait si Dieu n’y gagne pas ? Quant à nous, mon cher A…, vois un peu ! Nous nous sommes séparés durant de longues années — nous avons aimé d’autres hommes, et ils nous ont aimés ; notre cœur a ressenti d’autres besoins que ceux auxquels satisfaisait notre première affection. Nous avons été heureux, nous avons souffert et nous nous sommes à demi retrouvés. D’où vient-il donc que nous devions nier l’amitié qu’il ne nous a pas été donné de poursuivre aussi naïve qu’autrefois ? La faute n’en est ni à moi, ni à toi. Tu t’es marié, tuasvécu d’une vie inflexible dansses limites. Je me suis aventuré aussi dans une route divergente et j’ai cherché ma plus grande somme de bonheur dans la contemplation interne et externe du beau infini, de l’âme universelle du monde, de Dieu dont nous sommes une des manifestations éternelles. Il ne faut pas douter, mon ami. Il faut laisser aux niais et aux lâches leurs stupides négations du cœur [82] immortel et l’intelligence divine de l’homme ; car c’est là de la misère morale, mille fois plus affreuse que la misère matérielle, puisque c’est une dégradation de Dieu en nous. Tu as souffert mon vieil ami, mais l’épuration est dans la douleur. Tu as aimé saintement, maisl’amour illumine à jamais notre cœur [83]. Et tu te dis glacé, désespéré, sans désirs et sans passions ! tu te mens à toi-même. L’homme qui a souffert et qui a aimé, quelle que soit sa grandeur, quelle que soit son humilité, s’il a souffert, s’il a aimé saintement, cet homme ne s’éteindra jamais, pas même sous l’haleine de ce qu’on nomme la mort et qui n’est que le réveil.


La vie sentimentale de Leconte de Lisle était très intense. La solitude lui donnait presque de l’exaspération. Dans des lettres fréquentes à Adamolle, il exprime la tristesse de son existence isolée, angoisse de son âme livrée aux plus creuses et désolantes méditations, à l’amère, impérieuse passion d’analyse intérieure. Il détermine exactement ses tendances, dégage et précise ses conceptions de la vie et de l’humanité [84]. Il n’aime point la société parce qu’elle est bruyante, et, rousseauiste, il préfère l’homme primitif, naturel, silencieux. Le tapage de l’homme moderne déconcerte le travail. « Ce que je chercherais à Paris (qui toujours l’attire), dit-il dans une lettre du 18 janvier 1845, ne serait pas une vie plus émotionnée [85]. Nul lien de la terre ne me donnera ni ne me retirera ce que j’ai reçu. Ce que je désirerais là-bas c’est au contraire une vie plus calme que celle-ci, plus propice à l’étude et non plus bruyante. J’ai toujours détesté le bruit que les hommes font, et eux aussi ! Au temps de ma jeune jeunesse [86], il me semblait que je les aimais : je me suis aperçu depuis que c’est vraiment une race maudite. Aussi la tâche sainte est-elle de les ramener dans Éden si faire se peut. »

*

Il faut distinguer nettement, ne pas prendre les mots à la lettre, pénétrer ce pessimisme, certes profond, mais juvénile. C’est exactement, il est vrai, le temps des plus sombres rêveries, en la solitude de sa chambre ou celle des sites âpres comme cet entonnoir de la Ravine Saint-Gilles qu’il évoquera plus tard. Mais s’il invective la race maudite, il ne faut crier trop vite ni uniment à la misanthropie, même génialement poétique comme celle d’un Nietzsche, retiré aux montagnes, misanthropie qui s’accommoderait assez mal de son profond républicanisme. S’il n’aimait pas les hommes, il ne songerait point à les « ramener dans Éden ». Il va même jusqu’à dire que c’est là une « tâche sainte ». Ce qu’il déteste, c’est la société, organisée pour l’oppression des faibles, esclaves des autres. Il maudit les hommes, mais les hommes en société, non l’homme. L’Éden en lequel il les convie, c’est la nature primitive, libre, source de pureté et de bonheur.

Loin d’être misanthrope, il n’admet même pas qu’on puisse être égoïste ni simplement égotiste. « Un homme, dit-il, quel qu’il soit, peut-il s’abstraire incessamment de l’humanité ? — Non, je ne suis point libre. » Il ne peut, ni ne veut être individualiste, convaincu qu’est nécessaire l’intime communion de l’unité avec la masse, estimant que l’unité doit se confondre et s’élargir dans la masse. « Je m’aperçois, avec une sorte de terreur, que je vais me détachant en fait des individus pour agir et pour vivre par la pensée [87] avec la masse seulement. Je m’efface, je me synthétise ! C’est le tort — si c’en est un — de la poésie que j’affectionne entre toutes. J’ai donc dû te paraître un égoïste, alors même que, au rebours, c’était l’oubli de ma propre individualité qui donnait cette apparence mauvaise et misérable à mes actions ou plutôt mon manque d’action. Hélas ! mon vieux camarade, il ne faut pas s’accoutumer à vivre seul [88], car le contraire se réapprend facilement. Ne crois pas cependant que cela tue le cœur, parce que cela l’élargit. L’individu en souffre, ’homme s’en irrite, mais qui sait si Dieu n’y gagne pas ? »

C’est la claire et précise déclaration de sa conception socialiste de l’humanité, et l’on voit déjà nettement que rimpersonnalisme même de sa poésie, qu’on attribua à un majestueux orgueil, n’était encore que du socialisme.

« Dieu y gagne. » Dieu, c’est-à-dire la vaste collectivité. Leconte de Lisle, pour employer un terme aussi vague, n’est nullement non plus, à cette époque, déïste au sens où on l’entend [89]. Quand, en janvier 1845, il écrit de Saint-Denis à Adamolle à propos de l’incertitude de l’avenir : « Confions-nous en Dieu et ne le blasphémons pas en doutant de sa sagesse et de sa bonté », à la place de « Dieu » on peut tout aussi bien lire « Nature, Destin, etc… ». Il déclare lui-même à la fin d’une autre lettre au même ami qu’il ne sait trop au juste à quoi s’en tenir sur la signification précise de ce mot : c’est même une question qu’ils se posent l’un à l’autre : « qu’est-ce que Dieu ? » et qu’il ne croit pas facilement résoluble, « car il ne s’agit pas seulement, songes-y, de nier ou d’avouer l’existence d’un Être ainsi nommé, mais de bien nous rendre compte de la substance et de la nature de l’Être ; ce qui est une toute autre atfaire. » En attendant, Dieu, non le Dieu de tous, mais « le Dieu vrai », c’est encore pour lui le Juste, le Bien, le Vrai absolus, c’est « l’absolu ». Il écrit dans une lettre de la même époque : « le calme est en Dieu et Dieu est hors le temps. » C’est l’absolu, qui est impérissable, d’essence éternelle, l’infini. Elle est assez explicitera lettre du 18 janvier 1845, où il écrit :


Tu me parles des joies factices de l’homme en opposition à ses joies réelles… S’il existe des joies factices, ce sont évidemment celles qui nous font défaut le plus souvent ; celles qui s’évanouissent sans que nous sachions comment, et disparaissent de même, car nous ne saurons ni d’où elles viennent ni pourquoi elle nous délaissent ; — celles enfin qui, d’un temps immémorial, grossissent de plaintes banales le bagage philosophique des rabâcheurs de tous les siècles ; et que ces joies vraiment factices ne sont autres que les amours, les amitiés et les ambitions vulgaires de l’homme. Nous avons dit mille fois tous deux, et des millions de pauvres créatures ont répété et répéteront encore : — « Quoi de plus vain que l’ambition, de plus fugitif que l’amour, de plus incertain que l’amitié » — Et cela est vrai, car ni l’amour, ni l’ambition, ni l’amitié vulgaires n’ont de bases certaines et tous retombent dans leur néant aussi promptement qu’ils en sont sortis !

Les joies réelles sont sûrement celles qui, une fois déduites, en nous, de principes lucides et inamovibles, ne nous abandonnent jamais entièrement, car notre vie y est attachée ; celles que les mille considérations sociales, les diverses positions du monde, la richesse ou la misère, la jeunesse ou l’âge mûr, seront toujours impuissants à détruire, car elles nesont pas de la nature des choses périssables, et leur raison d’être est en elles-mêmes. Les joies réelles ne sont donc ni l’amour, ni l’amitié, ni l’ambition comme on les conçoit sur terre, car tout cela passe et tout cela s’oublie ; mais elles sont dans l’amour [90] de la beauté impérissable, dans l’ambition [90] des richesses inamovibles de l’intelligence, et dans l’étude sans terme du juste, du bien et du vrai absolus [90], abstraction faite des morales factices d’ici-bas. Les joies fausses sont dans la vie vulgaire, les joies réelles sont en Dieu. Les unes ne nous rendent heureux qu’une seconde durant, pour nous torturer pendant des années ; mais les autres, toujours calmes et inaltérables, se révèlent à nous quand nous nous sommes purifiés de celles-là, et nous mènent au vrai bonheur, qui est l’oubli des choses périssables et le désir de l’infini.


Dieu c’est le grand Tout.


J’ai cherché, dit-il ailleurs, ma plus grande somme de bonheur dans la contemplation interne et externe du beau infini de l’âme universelle, du monde, de Dieu dont nous sommes une des manifestations éternelles. Il ne faut pas douter, mon ami. Il faut laisser aux niais et aux lâches leurs stupides négations du cœur immortel et de l’intelligence divine de l’homme ; car c’est là de la misère morale, mille fois plus affreuse que la misère matérielle, puisque c’est une dégradation de Dieu en nous.


Dieu symbolise la trinité du suprême beau, du suprême bien, du suprême vrai, infinis et universellement épandus. Le contemplateur perçoit et possède Dieu en ses extases esthétiques (voilà pourquoi il goûtera tant le bouddhisme plus tard, en le transformant un peu d’ailleurs, en l’esthétisant) ; le savant, en ses recherches exactes, le socialiste (politique ou poète), en confondant son moi dans la masse de l’humanité qui l’élargit, le divinise.

Et dans une pièce de Leconte de Lisle, datée de 1846 — que ses exécuteurs eussent dû publier, car elle est un document psychologique de première importance et sa valeur formelle égale au moins celle de la Passion — dans la Recherche de Dieu s’accuse sa conception socialiste de la divinité. Le poème est très long et vraiment notable, d’une grandeur austère qui fait souvent penser à Vigny [91] ; même quelques vers d’une grave mélancolie précisent le noble souvenir de l’auteur de Moïse et d’Éloa. Il s’y marque seulement une âpreté plus combative. Déjà Rome, la ville « des cardinaux mondains et des moines moroses », dont il évoque les splendeurs pontificales et un scintillant tableau n’est pour le poète que « la sœur de Gomorrhe », le christianisme enchaîne le globe, « triste et bien-aimé berceau ». Et voici, n’est-ce pas, l’idéal même rêvé du socialiste qui fait briller aux yeux avides de l’humanité contemporaine « l’esprit de la Terre », longtemps blasphémé par « l’homme » désespéré de ne pas trouver Dieu en ce monde, et

le lui révélant afin qu’il ait la foi :

Cesse ta morne plainte et songe, Humanité,
Que les temps sont prochains où de l’iniquité.
Dans ton cœur douloureux et dans l’univers sombre,
Les rayons de bonheur s’en vont dissiper l’ombre.
Pour des astres nouveaux les cieux s’élargissant,
Divins consolateurs du globe gémissant,
D’un lumineux amour vont éclairer sa face.
Et l’étroit horizon dans l’infini s’efface.
Ô roi prédestiné d’un monde harmonieux,
Marche ! les yeux tendus vers le but radieux !
Marche à travers la nuit et la rude tempête.
Et le soleil demain luira sur ta conquête.
Ô sainte créature aux désirs infinis
Que de trésors sacrés à tes pieds réunis,
Pour prix de tes douleurs et de ton saint courage,
Vont racheter d’un coup les longs siècles d’orage,
Le travail fraternel, sur le sol dévasté,
Alimente à jamais l’arbre de liberté.
La divine amitié, l’ambition féconde,
La justice et l’amour transfigurent le monde.
Et de la profondeur de l’éternel milieu,
Du pôle couronné de son cercle de feu,
Des monts, des océans, des vallons, de la plaine ;
De l’humanité sombre encore et d’ennuis pleins
Mais radieuse et belle en ce jour glorieux,
Des fertiles sillons, des calices joyeux,
De ma lèvre entr’ouverte et d’amour animée,
Caressant d’un baiser ma planète embaumée, —
Dieu ! Dieu que tu cherchais, pauvre esprit aveuglé.
Dieu jaillira de tout, et Dieu t’aura parlé.


Credo magnifique en la Félicité qui attend l’humanité. Félicité terrestre et infinie, spirituelle et matérielle, qui est Dieu même...

*

Telles étaient donc les « Méditations » du poète créole dans la solitude de sa vie insulaire. Elles s’élevaient d’autant plus haut qu’il souffrait profondément. « Les heures de défaillance » étaient « fréquentes », avec des larmes « plus amères et cuisantes que je ne saurais dire ». « Le calme ! oh ! qu’il est de courte durée ! Mais s’il m’abandonne souvent, il revient aussi ; et j’oublie qu’il doit bientôt disparaître ? Le calme ! Ce serait vraiment une grande folie que d’espérer son repos lumineux dans notre ombre et dans notre bruit. »

Cette existence eût été affreuse, annihilante — et l’isolement l’est en général pour ceux qui ne sont point poètes — si l’imagination ne venait rafraîchir la sensibilité desséchée par l’intensité même de son exaltation philosophique. L’imagination : le souvenir, le souvenir qui a joué un si grand rôle dans la vie de Leconte de Lisle et l’a sans cesse ranimée aux heures de fatigue et de désolation.

On touche ici à l’essence même de l’âme, de la vie, du génie de Leconte de Lisle ; on voit ce qui en constituait la force; on sent de quelle façon, chez cet être d’une race aryenne neuve, « le souvenir » — qui n’est qu’un métamorphose de la contemplation introspective et rétrospective — diffère de « la contemplation » des ascètes hindous nihilistes. « Un instinct de justice », la « foi », ia combativité, voilà par quoi cet occidental, descendant d’une famille bretonne, diffère des orientaux, et, en faisant la synthèse de la philosophie hindoue et de la spiritualité celtique, restera toujours fondamentalement un croyant, c’est à mieux dire un actif, — le contraire d’un « impassible ».

En lisant le fragment suivant, on se rendra bien compte que ce qui a trompé le public et fait qu’il traita Leconte de Lisle d’impassible, était précisément la sérénité égale, heureuse, avec laquelle il évoque ces souvenirs. On était habitué aux exclamations efféminées de Musset et aux cris de surhomme de Hugo. Trop de gens sont encore incapables de saisir la beauté majestueuse et fortement suggestive de l’océan quand il est calme, largement aplani, et paraît presque plongé dans une torpeur, tandis que des lames sourdes le labourent en ses profondeurs. Les délicats et les méditatifs ont su voir dans cet apaisement solennel autre chose que monotonie ordinaire, indifférence terne, ce qu’y voient seulement ceux-là qui ne sauraient être impressionnés par la mer qu’aux jours de tempête, quand les lames viennent les éclabousser, quand la clameur des flots les saoule. Ce qu’on a pris pour son insensibilité n’était précisément au contraire qu’une rare puissance et maîtrise de vitalité, intensité de sentiment.

Leconte de Lisle n’est jamais triste quand il « rentre » en son âme « embaumée » de souvenirs inaltérables, éden intérieur auquel il revient toujours et où il savoure de telles délices qu’elles l’assourdissent à « la rumeur des hommes ». Chez la plupart, les souvenirs, au contraire, dissolvent. Pour les maladifs et les débiles, se souvenir c’est déjà avoir conscience de notre vanité, avoir conscience qu’une parcelle de nous meurt à chaque minute, c’est agiter d’un faible souffle un tas de feuilles mortes. Pour Leconte de Lisle, se souvenir c’est faire revivre le passé sublimé par l’évocation et le projeter — pur, frais et éternel — dans l’avenir. En la concentration poétique, le passé et l’avenir se fondent et ne se distinguent plus. De même que Puvis de Chavannes, Leconte de Lisle décrit ses rêves d’avenir, de bonheur collectiviste et naturiste, quand il peint le passé édénique.

Tu n’as pas oublié les premiers bégayements que m’arrachait un instinct de justice sociale et religieuse, — mais non anti-religieuse [92], car il y avait au fond de nos divagations d’enfant sur l’iniquité romaine un sentiment réel de sa mission déviée et comme un acte de foi implicite en la sublimité de l’âme et de Dieu, profanés et blasphémés par elle [93]. Oui, tu te souviens de tout cela et tu regrettes ces années si lointaines déjà. comme si l’avenir ne le réservait rien qui pût leur être comparé. Il existe en ceci une différence de sentiment entre nous. Le souvenir n’amène jamais de tristesse en moi : c’est plutôt une sorte de joie multiple qui ne me fait point défaut quand j’y ai recours, et les mille peines qui me sont encore destinées seront impuissantes à ternir, fût-ce même durant une seconde, ce bonheur ignorant de soi-même de la première jeunesse ; — des joies plus mûres et plus profondes que j’ai goûtées depuis, cette vie intérieure que je garde embaumée dans ma mémoire ! Il se pourrait bien que cette habitude de concentration dans le passé ou dans lavenir et presque jamais dans le présent, nuisît à l’expansion de mes sentiments, même avec un ami tel que toi. Et puis, que d’obstacles encore ! d’irrésistibles idées entraînent, d’impérieuses préoccupations renouvellent pour ainsi dire jour à jour la vie.

*

Le Présent, lui, est dur, lourd, entravant. C’est l’exil loin de la vie active de la France où s’agitent les plus graves problèmes sociaux. Lent est le temps de misère morale, affreusement long « l’Enfer » ! Or, voici que, par l’intermédiaire d’un ami de Nantes, le phalanstérien Villeneuve, le journal phalanstérien la Démocratie pacifique lui propose de prendre part en ses colonnes à la propagande sociétaire de Fourier [94]. Il refuse « provisoirement » parce que ses convictions ne sont point parfaitement identiques à celles de la Rédaction : il « partage entièrement certains principes de l’École sociétaire » et n’est en dissidence avec elle qu’à l’endroit de conséquences arbitraires qu’elle déduit faussement, à son avis, de ces mêmes principes, mais il n’est pas « homme à écrire contre sa conscience en quoi que ce soit. Je sais, ajoute-t-il, que ces scrupules n’ont pas cours de notre temps, que cela prête à rire aux Macaires et au vulgaire ; mais le rire et le thème de la foule m’inquiètent peu. Tu comprendras, mon cher Adamolle, qu’un esprit droit et convaincu recule devant l’apostasie cachée comme devant l’apostasie publique et qu’on s’y prenne à deux fois avant d’être forcé de se mépriser soi-même. »

Il expose, dans une lettre de 1846[95], l’une des raisons pour lesquelles il n’est pas en communion parfaite avec l’École : « L’art, ayant sa raison d’être dans la liberté de la pensée et le Dogme tendant à immobiliser cette pensée, l’un ne triomphe qu’aux dépens de l’autre, et l’Art ne brise ses fers que sur le cendre des dieux déchus. C’est pour cela encore que le Dogme social de l’École sociétaire ne veut pas du sourire de l’Enfant, parce que la susdite École n’aime pas que tu penses autrement qu’elle et que tu prédises dans son mystère un tout autre avenir que celui que Fourier a préconisé. Voilà ! » Mais il y avait d’autres raisons, plus profondes, si non plus indéterminées.

La politique générale de la Démocratie Pacifique n’est point violente : d’assez complaisant atermoiement, timorée par la crainte d’effaroucher la classe bourgeoise qu’une polémique intransigeante ne rend que plus hostile. Pour ce, dissidence forcée et éclatante avec les républicains, les démocrates purs et encore plus les socialistes de politique radicale. Le journal vit des fonds d’une partie de la classe aisée, habilement convaincue qu’il y va de son propre intérêt, et s’adresse à un public aisé. Or, Leconte de Lisle, comme on l’a justement dit, « au fond de son cœur est alors plus que républicain ; il est partageur égalitaire et non pas pour lui-même, mais pour le peuple qui souffre, pour la masse que l’injuste répartition écrase ». Il a la haine absolue (lu riche et de la classe bourgeoise : d’où hésitations. Quoique ami du calme, quoique déjà profondément convaincu de la supériorité de l’idée souvent plus puissante et plus féconde que les actes, il n’en est pas pour accepter d’emblée de s’enrégimenter dans une politique de lenteur et de prudent ménagement. Certes il hait l’inutile tapage, mais il n’a pas une nature « si discrète » qu’on l’a dit avec une trop complaisante ironie, il est essentiellement et courageusement combatif. Très ardent en ses convictions, exalté même, il est de tempérament intense et bouillonnant. L’échec de ses tentatives hardies en province, son long et désespérant emprisonnement à Bourbon, n’ont fait qu’exacerber une âpreté native. En le silence des méditations, il a goûté la joie mâle des spéculations élevées, il a plané dans une région de paix supérieure, mais parallèlement l’homme a pleuré aux heures sombres des jeunesses captives sur l’inaction, l’inutilité de sa vie : fiévreusement, impérieusement, l’être a tendu vers l’action belle et révélatrice des forces généreuses. C’est le clairon fatal qui sonne dans ses fièvres :


Debout ! Marchez ! courez ! volez, plus loin, plus haut ! . . .
Allons combattre encor, penser, aimer, souffrir ! (Ultra cœlos)


…… Cependant il ne faut pas désespérer : l’on pourrait peut-être accepter « ses conditions » : On lui promettait quelque chose de « fort beau » : « en attendant mieux 1.800 francs par an d’appointements fixes et l’impression aux frais de l’École sociétaire d’un volume de poésies prêt à être publié. » Ce serait enfin l’indépendance recouvrée et à jamais assurée, l’enthousiasme de la fière liberté, la faveur multiple du grand centre intellectuel, les promesses charmantes d’une gloire possible. On accepta ses conditions. Il put partir.

Elle fut belle et clémente au poète, la nature riche, imposante et douce de son île. À elle et en elle il reportait son cœur souffrant et son intelligence troublée du souci des hautes idées. Saine fraîcheur virginale, généreuse et franche des « matins touchants », magnificence magistrale des midis sublimes qui imposent leurs leçons de sérénité ; douceur attendrie des fins de jours pleines d’un mystère d’humilité tandis que l’océan et le ciel absorbent la petitesse de l’île ; molle suavité et vertige somptueux des nuits où la vie des astres, au bord des mers, se fait sensible à l’être humain, parsème sa pensée en l’immensité — l’accueillirent pour le bercer sans jamais parvenir à l’assoupir, à le retenir, à taire l’altière voix du désir de l’action qui le réveillait des voluptés de l’Ogygie tropicale et le conviait ailleurs.

CHAPITRE VII

PARIS ET LA FERVEUR RÉVOLUTIONNAIRE



Collaboration à la presse phalanstérienne. — Les poèmes socialistes et son optimisme social : simultanéité de son culte du beau et de son inspiration socialiste ; les destinées de l’humanité. — Les nouvelles. — Les articles politiques et le lyrisme de 48.


En 1845, après de courtes stations à Nantes et à Brest, il arrive à Paris avec de Flotte. Il l’a connu à Brest, mais il n’est pas vrai de poser que c’est de Flotte qui l’a « converti au fouriérisme en lui parlant avec passion du monde anormal ». Leconte connaissait déjà la doctrine de Fourier puisqu’il fut à même de déterminer nettement sur quels points il s’en détachait, lors de la proposition faite par la Démocratie pacifique. On cède donc au trop classique préjugé de mollesse et de paresse créoles, quand on écrit de telles lettres superficielles : « Trop indolent pour lire le jargon du prétendu réformateur, Leconte commença à écrire dans la Démocratie pacifique et dans la Phalange, » On ne saurait assez répéter que Leconte de Lisle, alors plus que jamais, infirme l’idée préconçue que, précisément par paresse cérébrale, on se plaît à avoir de tous les créoles. Baudelaire, qui a voyagé en pays exotiques et intimement connu la mollesse créole, porte sur Leconte de Lisle un jugement de « vigoureuse fermeté », d’autant plus valable qu’il avait peu coutume de percer les idées préconçues quand elles pouvaient fournir matière à sa facile raillerie coutumière.

Ce n’est pas en inconscient, en emballé et en dupé, comme on l’a dit, qu’il accepte le poste de rédacteur à la Démocratie. Une lettre (du 31 juillet 1846) atteste la ferveur phalanstérienne et la solidité de ses convictions :


Les infâmes théories des économistes français et anglais prévalent dans le monde. Ceux-là disent : l’homme qui ne possède pas n’a pas le droit de vivre ; la société ne lui doit rien. Ceux-ci veulent empêcher les pauvres de se marier sous prétexte qu’ils commettent un crime social en faisant des enfants. Voilà les dieux de l’époque ! L’École sociétaire, dont je fais partie [96], a pour mission de combattre ces calomnies divines et humaines. Elle est venue fonder le droit du pauvre au travail, à la vie, au bonheur ! Elle a donné et donne chaque jour les moyens scientifiques d’organiser sur la terre la charité universelle annoncée par le Christ et depuis 20 ans sa devise est celle-ci : Vous êtes tous frères ! — Nous croyons qu’un nouveau monde est proche où l’on ne fera plus un crime à l’homme d’aspirer au bonheur selon ses facultés et ses désirs, où la misère et la vie disparaîtront de la face du globe ; où le sol qui vient de Dieu appartiendra à l’humanité collective. La vérité sociale a été démontrée mathématiquement aux riches et aux puissants ; ou leur a prouvé que le malheur du pauvre et du faible est loin d’être nécessaire à leur plus grand bien-être. Ils ferment l’oreille aux avertissements, ils rient et chantent… et la guerre sociale est là qui frappe au seuil de leur palais, les bras nus, l’œil sanglant, l’écume de la faim aux lèvres. La guerre sociale, affreuse, inévitable, plus effrayante mille fois que 93 ! la guerre implacable de celui qui n’a rien contre celui qui a ! la plus atroce et la plus juste des guerres… Ce qui brisera ce torrent, c’est la bonne volonté du riche… Que le maître s’associe à l’ouvrier, que la terre nourrisse tous ses enfants… Voici que les Dieux antiques sont réduits en poussière. Voici que le christianisme est mort... et que le catholicisme est en horreur aux nations. Que faire ? que devenir ? Où est la nuée lumineuse ? Il faut marcher au bonheur… par le libre essor des passions virtuelles. Il faut oublier les cultes menteurs et l’aveuglement fanatique et tout le fatras mystique des soi-disant révélations particulières ! que les démons catholiques aillent grincer des dents où bon leur semblera, tandis que les génies heureux de l’Éden berceront entre leurs bras l’humanité outragée depuis longtemps, mais qui renaîtra jeune et belle au soleil de l’amour et de la liberté !


Bien plus, ce sont uniquement ses principes sociaux qui le retiennent à la Phalange [97].


Mes collègues sont les hommes les plus probes et les plus bienveillants de la presse parisienne, mais ce sont aussi les hommes les plus ignorants de l’art que je connaisse. Je suis, à vrai dire, le seul rédacteur littéraire de l’école, et je ne puis que fort peu, vu l’ignorance et l’incompétence complète de mes collaborateurs touchant les choses auxquelles nous nous sommes voués tous deux, toi et moi. La Phalange est fort peu lue ; j’y ai enfoui mille de mes meilleurs vers, sans profit pour l’école comme pour ma réputation. Mes convictions me retiennent dans la rédaction, mais mon intérêt le plus imminent me prouve chaque jour que je dois m’en détacher et propager mes idées dans les autres revues plus littéraires et plus lues que la nôtre [98].


La Démocratie pacifique est au 10, rue de Seine.

La rédaction est soumise à la direction d’un conseil composé de MM. Considérant, rédacteur en chef ; J. Blanc, E. Bourdon, All. Bureau, F. Cantagrel, C. Daly, Doherty, L. Franchot, V. Hennequin et D. Laverdant. Eugène Maron, à qui Leconte de Lisle dédie l’Anathème, y écrit parfois et le créole Lacaussade y donne des feuilletons au supplément du dimanche. Arrivé en 1845 à Paris, Leconte de Lisle n’y collaborera qu’en 1846, mais, dès 1845, il publie des poèmes dans la Phalange « qui est, dit-il, la revue scientifique et littéraire de l’École sociétaire comme la Démocratie en est le journal quotidien ».

Sa contribution à la Démocratie pacifique, grandiloquente et hardie, fut plutôt restreinte ; à la Phalange, il donna une suite nombreuse de poèmes. Ces poèmes, qui n’ont pas été réédités, sont pourtant supérieurs de forme aux premiers recueils de Hugo. Leconte de Lisle n’y prouve pas encore la maîtrise célèbre de sa grande Trilogie ; mais la violence du verbe imagé, la sûreté du rythme et son ampleur, l’audace et la majesté des inspirations en font assurément une partie considérable et même glorieuse de son œuvre. Ces poèmes, publiés de 1845 à 1848, tirent surtout leur importance d’être l’expression artistique spontanée et hardie, convaincue et candide, des conceptions profondément socialistes de Leconte de Lisle à la veille de la Révolution.

*

En 1845, se succèdent Hélène, droite et claire de courageuse lumière ; Architecture, brutale, un peu confuse, mais ardente de foi neuve ; la Robe du Centaure, sanglante et fanatique de vie belliqueuse ; les Épis, vastes et profonds d’optimisme sacerdotal.

Le poète invite un « apôtre épris d’amour pour l’antique beauté » à s’embarquer avec lui vers la Grèce, en « doux pèlerinage ». Ils descendent sur la terre d’Hélène, exaltent pieusement leur âme au souvenir harmonieux de la Beauté ancienne, puis ils commencent de déplorer que l’on n’en ait point gardé le culte :


De votre sein fécond Hélène révélée
Pour un aveugle monde enfin s’est envolée ;
Et ce monde la voit et ne la connaît pas !
Dans l’inflexible cercle où cheminent ses pas
Il gémit sous le poids de son ombre première,
Ne sachant point qu’Hélène est la toute lumière.

Mais après révocation féale et enthousiaste de l’antiquité grecque, après les paroles de dévotion et de regrets pour un idéal splendide mais aboli, le poète se reprend à la vie actuelle ; et, avec courage, de l’idéal qui derrière lui s’éteint, il détourne sa face vers l’idéal de nouvelle religion qui luit à l’horizon moderne :


Nous ne sommes point nés à l’époque finie
Où la mère des Dieux, l’ardente antiquité,
Voulut vivre et mourir de sa propre beauté !
Non, non ! — sur la limite où notre âme chancelle,
Oh ! cherchons en avant l’Hélène universelle !
Non le marbre vivant, mais l’astre au feu si beau
Qui reluit dans nos cœurs comme un sacré flambeau !
La multiple beauté dont l’attraction lie
D’un lien d’amour le ciel à la terre embellie,
Et qui fera tout homme, au moment de l’adieu,
Plus digne de ce monde et plus digne de Dieu !


Tel, l’amour universel, à quoi il faut désormais vouer l’effort. Mais pour cela la poésie, l’art et le Beau ne lui semblent point ne devoir être que des débris et reliques de l’ldéal périmé du passé grec : il leur dit ces paroles qui ne sont point seulement de reconnaissance pour ce qu’ils furent dans le passé, mais d’encouragement pour ce qu’il augure de leur avenir social :


… — forme, idée ! ô beauté, sois bénie !
Sublime identité d’où jaillit l’harmonie.
Sois bénie à jamais, sainte langue des dieux,
… Sois bénie à jamais sur terre comme au ciel,
Toi par qui l’Amphion du culte essentiel
Bâtira de ses chants la Thèbes éternelle.
Toi qui, faisant vibrer la corde maternelle,
Toujours une et multiple et sept fois palpitante.
Pleine d’accords divins, verseras en chantant.
Comme en deux cœurs touchés par ta voix inspirée.

Entre l’homme et la terre une amitié sacrée !


Hélène substituait à l’idéal passé de la beauté antique l’idéal futur de l’amour universel, exhortant l’art, le poète, à bâtir avec de la beauté les cités de félicité à venir. Architecture recule en l’ombre grise d’un passé faux et inutile tous les monuments des siècles de foi odieuse et torturante et de féodalité inique, recule en l’ombre de vieillesse et de mensonge l’art gothique, pour ériger en la lumière des horizons justes ce qui doit être les monuments, les temples de la société future, les cathédrales de la religion du Bien et du Beau :


Non ! monuments noircis par tant de siècles, non !
Je ne vous maudis pas en haine de son nom ;
Je ne veux pas briser d’un bras antipathique
Le trèfle sarrasin dans l’ogive gothique,
Ni déchirer si tôt le tissu gracieux
Du granit dentelé qui flotte dans les cieux.
Monte! épanouis-toi, cathédrale frivole !
Paisible, dors là-haut où la tempête vole !
Dors, rêve de ta gloire et des jours oubliés
Où les peuples vers toi couraient multiphés.
Tu ne vaux point, hochet d’un labeur séculaire,
Qu’on sue à t’ébranler de ta pierre angulaire.
Ô murs de Babylone ! ô temples vermoulus
Dont le sens est futile et ne nous suffit plus !


Le poète civique ne demande pas qu’on rase ces monuments ; qu’on les conserve. Mais il déplore le mauvais goût et l’ignorance de ceux qui veulent les restaurer, « copier de travers l’œuvre à la mort vouée ». Il préférerait encore que les « amants du badigeon », « les bourgeois » dans leur furie et leur vengeance stupide d’esprits forts abattissent « ces palais caducs » et ces « forteresses », mais à la condition qu’ils n’imaginent point de rien bâtir à leur place, qu’ils fassent seulement place aux hommes d’avenir. Il faut que le terrain, libéré des débris du passé, reste vaste et pur pour que l’architecte y ait l’espace et l’inspiration de construire le temple de la Future Humanité :


Lorsque l’architecture, alphabet des vieux âges
Que chante le poète et commentent les sages,
Ne sera plus livrée en proie aux illettrés,
Nous relirons alors dans ses feuillets sacrés,
Et les enfants de Dieu, par une étude austère,
Rétabliront le sens de son vrai caractère,
Sur la haute montagne, assis dans sa beauté.
Blanche image du calme et de l’illimité,
Le temple harmonieux en qui le monde espère
Se dresse lentement à l’horizon prospère.
Dans son multiple essor à la synthèse uni,
Il régnera du sein de l’azur infini ;
Et, résumant pour tous une trinité sainte,
L’homme, le monde et Dieu, dans sa mystique enceinte.
Chantera, divin texte et sublime missel,
Dans le concert de Pan le Verbe universel !


L’unanimité de ces poèmes révèle chez Leconte de Lisle le plus courageux optimisme, le plus fervent souci de l’avenir et d’un avenir meilleur où s’éploiera sur terre comme un nouvel Éden. Toutefois, il ne faut pas croire que cet optimisme fût absolument serein et confiant, que le poète ne soupçonnât point la présence du Mal ni n’en redoutât les victoires. Les Épis prouve, avec de la magnificence, combien, malgré sa conviction que terrible est le Mal, que sans cesse durera sa lutte contre le Bien, son optimisme raisonné demeure courageux et inébranlable. Après les vicissitudes des combats, c’est le Bien qui doit l’emporter, l’emporte. Et par ces incertitudes du Bien et du Mai, qui sont susceptibles de décourager les bonnes volontés, il assigne au poète son rôle qui est de foi, d’énergie, d’inlassable combativité. À travers les duels du Bien et du Mal, le Poète poursuit une mission triomphante.

Il a imaginé que sous ses yeux exaltés croissait de la terre nue une moisson heureuse. Mais vite surfissent la ronce et l’ivraie : elles détruisent la féconde floraison, elles étouffent les blonds épis, elles étreignent les splendides ondulations du Bien :


Ô sombre vision, douloureuse pensée,
Inévitable lutte où l’âme est terrassée !
Faut-il, te proclamant, sens terrible et vainqueur
Aux étreintes du mal abandonner son cœur ?
Faut-il, ô triste voix, si ta parole est sûre
Accepter, résignés, l’éternelle blessure ?…
… Non ! quel que soit le bruit dont tressaille le monde,
Rire glacé du mal, torture, insulte immonde,
Invincible désir sans cesse inassouvi.
Toujours insaisissable et toujours poursuivi.
Non ! quelle que soit l’ombre où vainement médite
L’humanité perdue en sa robe maudite,
Enfants de Dieu certains de l’appui paternel !
Apôtres ignorés de son dogme éternel !
Vous qui pour la nature inépuisable et belles,
N’avez trouvé jamais votre lyre rebelle ;
Oh ! non, dans ce tumulte où vont mourir vos voix
Comme l’oiseau qui chante en la rumeur des bois, —
Que le siècle aveuglé vous brise et vous comprime
Ne désespérez point de la lutte sublime !
Épis sacrés ! au jour de vos sillons bénis,
Vous vous multiplierez dans les champs rajeunis,
Et, dépassant du front l’ivraie originelle.
Vous deviendrez le pain de la vie éternelle.

Le concept que Leconte deLisle fonde du Poète s’établit celui d’un Héros infatigable et bienfaisant, et c’est évidemment le Poète qu’il définit encore quand, dans la Robe du Centaure, il demande à Hercule de toujours travailler sans repos au bonheur de l’Univers ; il bénit les Passions qui, aiguillonnant « de leurs flammes cuisantes l’universel concert de leurs douleurs puissantes » projettent à l’action et au combat les Hercule :


Passions, passions, linceuil des fortes créatures,
Gloire à vous qui, toujours, sous notre ciel terni
Chauffez l’autel glacé de l’amour infini !

Insondable creuset d’alchimie éternelle.
L’esprit qui défaillait retrempe en vous son aile,
Et sur la hauteur sainte où brûle votre feu.
Vous consumez un homme et vous faites un dieu !


La foi socialiste de Leconte de Lisle s’exalte ardente. Soit qu’elle se doive déclarer pour longtemps encore par de telles clamations idéennes, vibrer en de telles évocations pittoresques, soit qu’elle doive bientôt éclater en action violente, elle concentre la plus noble virilité et une énergie créatrice. Et si l’on veut bien ne pas tenir compte de certain désordre d’images s’entrechoquant dans la belle rapidité du mouvement, l’on se trouve sans contredit devant la plus esthétique expression qu’aient laissée dans l’art les générosités libérales des poètes de 1848.

*

1846 échelonne la Recherche de Dieu, la Vénus de Millo, les Sandales d’Empédocle, Tantale, Idylle antique, Églogue harmonienne, Hylas, le Voile d’Isis, Thyoné.

Le poète clame « la plainte furieuse d’un monde qui cherche son Dieu », peint l’horreur d’une humanité saoulée de ténèbres et qui, malgré ses efforts, ne parvient jamais à la Clarté. En vain, au nom de toute l’humanité, a-t-il essayé d’invoquer les religions du Passé :


J’ai remué, Seigneur, les poussières du monde ;
J’ai reverdi pour vous ce que le temps émonde,
Les rameaux desséchés du tronc religieux ;
Des cultes abolis j’ai repeuplé les cieux !
Rien ne m’a répondu, ni l’esprit, ni la lettre,
Et je vous ai cherché, vous qui dispensez l’être.


En vain est-il allé à Rome tenter de retrouver Dieu : tout n’y est plus que cérémonie, décor et mensonge pompeux. Le temple de Saint-Pierre se profane théâtre opulent d’une religion faussée :


Tu trembles sur ta base, ô monument superbe !
Le pied de l’homme un jour foulera tes sommets ;
Et du granit épars dans la poudre et dans l’herbe.
Nul prophétique accent ne sortira jamais !

Ô cité deux fois reine et deux fois moribonde,
De l’Univers captif absorbante prison !
L’orage balaîra ta cendre vagabonde
Du quadruple côté de l’immense horizon !

Et s’il reste un débris de ta gloire éclipsée,
Comme un mort colossal sur le sol étendu,
Il ne dira jamais si ta lèvre glacée
Cria jadis vers Dieu, si Dieu t’a répondu !

Rien ! Il ne dira rien, si ce n’est la folie,
La douleur et la mort et le bruit d’un vrai nom.
Si ce n’est que Dieu tue et que la terre oublie.
Et que l’écho du ciel incessamment dit : non !


Cependant il s’obstine à chercher Dieu, dans une furie de fierté. Il se croit même près de le rencontrer :


Des cultes de ce monde apostat éternel,
Du désir infini marlyr héréditaire,
Malheur ! J’ai déchiré au livre paternel
La page où flanîboyait le divin commentaire !

Et pourtant, ô Seigneur, épris de liberté,
Je m’agite à l’élroit dans un cercle inflexible :
Je vous pressens, ô dieu de ma virilité,
Emprisonné longtemps au ciel inaccessible !

À l’encontre du blâme et du rire envieux.
L’idée éclate en moi d’une explosion telle
Qu’elle emporte, au delà d’un horizon trop vieux,
L’esprit contemporain dans sa faite immortelle !

Le globe sous mes pieds a tressailli d’amour !
L’intelligence humaine a déployé ses ailes I


Dans une sorte de pèlerinage en l’Allemagne protestante, il croit y comprendre que Dieu, c’est la vie patriarcale, la douceur et la simplicité de la famille. Mais il s’est encore trompé ; et il continue d’errer, l’âme amère et l’esprit fougueusement avide de dieu. Or l’Esprit de la Terre l’interpelle :


… Silence ! ou sache mieux, dans ta plaine élargie
Des maux universels déplorer l’énergie.
Souffrir d’un mal sublime est le sort glorieux
De qui, comme un guerrier, monte à l’assaut des cieux.


Et l’Esprit de la Terre, lui-même attelé au globe, « haletant et courbé sous la charge du monde », sait cependant avec espoir et enthousiasme révéler à l’Humanité les destinées meilleures :


Cesse ta morne plainte et songe. Humanité,
Que les temps sont prochains où de l’iniquité.
Dans ton cœur douloureux et dans l’univers sombre,

Les rayons de bonheur s’en vont dissiper l’ombre.
Pour des astres nouveaux les cieux s’élargissant,
Divins consolateurs du gIobe gémissant,
D’un lumineux amour vont éclairer sa face.
Et l’étroit horizon dans l’infini s’efface.
Ô roi prédestiné d’un monde harmonieux,
Marche ! les yeux tendus vers le but radieux !
Marche à travers la nuit et la rude tempête,
Et le soleil demain luira sur ta conquête.
sainte créature aux désirs infinis
Que de trésors sacrés à tes pieds réunis,
Pour prix de tes douleurs et de ton saint courage,
Vont racheter d’un coup les longs siècles d’orage !
Le travail fraternel, sur le sol dévasté,
Alimente à jamais l’arbre de liberté,
La divine amitié, l’ambition féconde
La justice et l’amour transfigurent le monde.


Autant que par son étendue et la généreuse fougue de l’inspiration, la Recherche de Dieu directement se rattache au groupe de Hélène, Architecture et les Épis par son optimisme socialiste, combatif et splendidement visionnaire.

Poème plus court, les Sandales d’Empédocle, témoigne encore de la haute importance sociale dont Leconte de Lisle sacre les sages et les Poètes et les Génies, lesquels se doivent au culte reconnaissant de la Postérité. Il offre en outre ceci d’intéressant que Leconte de Lisle, à célébrer l’île natale d’Empédocle, se laisse aller à chanter la contrée édénique de ses rêves humanitaires. Il est visible que ce n’est pas le seul évocaleur passionné de l’esthétique vie ancienne qui de la sorte s’adresse à la Sicile :


Oh ! que ton air est pur ! oh ! que ta plaine est belle !
Jamais au soc divin elle ne fut rebelle ;
La lyre y fait germer aux sillons radieux

L’Élysée et l’Éden, les anges el les dieux,
Et, féconde, aux chaleurs d’un éternel solstice,
L’harmonie et Vamour, la gloire et la justice !


Il importe de s’en référer au sens de cet éloge afin de bien comprendre comment Leconte de Lisle fut induit à toujours chanter l’harmonie et la félicité de la Grèce. Son éternelle nostalgie de la Grèce ne s’adressa point tant à la vraie Grèce classique qu’à une Grèce infiniment ennoblie et magnifiée par un vivant idéal socialiste. L’hellénisme de Leconte de Lisle n’apparaît que comme une application, une cristallisation, une incarnation esthétique d’une imagination primitiviste et humanitaire.

Dans Tantale, le poète interpelle le vulgaire qui est sourd, même hostile à ceux qui veulent le délivrer de la condition misérable à quoi le condamne la société actuelle. Il lui reproche son ignorance maudite, mais bientôt, se détachant du désespérant tableau de l’état actuel, il s’élève en une invocation : Un jour, dit-il, tu finiras tout de même par posséder le bonheur ; encore marqué des stigmates de la présente condition avilissante, tu plongeras enfin dans la vie heureuse que tu méconnus :


Vulgaire ! un jour viendra, que tout grand cœur devine,
Où, puisant au cristal de la source divine,
Et décernant au Maître un immortel honneur,
Tu renaîtras au monde ivre de ton bonheur !
Cette aube à l’horizon montera plus dorée
Que l’aurore polaire aux palais de Borée,
Et ta lèvre rougie aux morsures du feu.
Plongera, frémissante, en la fraîcheur de Dieu.


L’Églogue harmonienne montre le poète hésitant entre le culte de Pulchra, la Muse de l’antique beauté profane et celui de Casta, la Muse plus récente, plus pudique et plus humaine du Christianisme pur. De même que dans Hélène le poète ne sacrifiait point la générosité des préoccupations modernes au culte d’un idéal aboli, de même dans l’Églogue harmonienne il ne veut point rejeter Casta pour Pulchra, mais s’applique, en fervent éclectiste, à concilier dans un même amour le culte des deux Muses :


Ô beauté, que le sage et l’artiste ont aimée,
Rayons des jours anciens, qui dorez l’avenir !
Et toi, sainte pudeur, lampe parfumée
          Que rien ne peut jamais ternir !

Divin charme des yeux ! — ô chasteté bénie !
Double rayonnement d’un immuable feu !
Sur ce monde échappé de sa main infinie
Vous êtes la lumière et lempreinte de Dieu !


Et cette conciliation entre les deux muses si différentes ne devait-elle point se poursuivre au cours de la Trilogie, où autant que des dieux, des mœurs, des décors de la Grèce, Leconte de Lisle se préoccupa du Christ, des mœurs et des décors chrétiens [99]?

Ainsi tous les poèmes publiés de 1845 à 1848 sont d’inspiration tenacement. optimiste. Courts ou longs, empruntés aux mythes antiques ou motivés de thèmes modernes, ils vibrent de la même énergie courageuse. Ainsi encore il va du Voile d’Isis, qui met en présence la Monarchie héréditaire, despotisme et ignorance anciens, et l’Esprit Nouveau, neuve religion du siècle, Isis, amour et science.

Le Thérapeute menace l’arrogance de Pharaon :


Ô roi des chars guerriers, homme au cœur inhumain.
Tes palais vacillants vont s’écrouler demain !
Ouvre les yeux ! la nuit, la nuit lugubre et lourde
Etreint l’Empire entier plein d’une rumeur sourde...
Écoute, ô Pharaon, la tempête a rugi
Et fauche la moisson dans le sillon rougi.
Ô roi, brise ton sceptre et ton glaive sanglant
Et sur le sol natal presse ton front tremblant.
Ton héritier chancelle, et tes hauts monuments
Poussent jusques au ciel d’horribles craquements.


Le Thérapeute conseille au Pharaon qu’au lieu de s’oublier en propos d’orgueil il s’écrie, déplorant sa destinée :


Malheur à l’ignorant ceint du bandeau royal !
Ses yeux ont vu le jour sous un autel fatal…
Mais heureux l’homme obscur couronné de justice !
Il vit, sans que jamais la mort l’anéantisse !
Sous un lissu de neige, attentif et pieds nus,
Le front illuminé de rayons inconnus
Il frappe au seuil du temple où l’on apprend à vivre,
Et le ciel à ses yeux s’entr’ouvre comme un livre !
Ô champs de l’infini, sonffles originels,
Univers enlacés en groupes fraternels !
Astres de l’amitié, divinités charmantes !
Étoiles de l’amour, ô sereines amantes,
Des soleils fécondants aux baisers radieux !
De l’être Universel membre harmonieux !
Il sait ! il voit !


On reconnaît le lyrisme et le vocabulaire même des imaginations de Fourier dont les mots tels que arome, parfums, amitié, théories, fraternel, concert, harmonie devaient persister dans toute la Trilogie lislienne [100]. Le Thérapeute évoque après la félicité du Sage l’édénisme de l’Humanité féconde d’Isis :


Au loin, plus heureuse et plus belle,
Aux desseins créateurs cessant d’être rebelle,
L’humanité surgit à ses yeux élonnés ;
Et de liens fleuris les peuples enchaînés,
Des conceils éclatants de leur joie infinie,
Chantent dans sa beauté la nature bénie !
Heureux ce sage, heureux ce juste, heureux ce Dieu !
L’amour et la science ont accompli son vœu.
Et désormais sa vie est comme une onde pure
Qui dans son lit plein d’ombre et de soleil murmure,
Certaine qu’au delà d’un monde encore terni
Elle se bercera dans l’arome infini !


Le Thérapeute invite le Pharaon à abdiquer avant l’écroulement final :


Pharaon, Pharaon ! le sceptre trop pesant
Va tomber à jamais de ton bras faiblissant ;
… Viens ! approche au port respecté des orages !
Le front ceint de lotus, calme et fort, l’œil baissé,
Apaisant le désir dont ton cœur est blessé,
Aux pieds sacrés d’Isis où ma voix te convie,
Ô roi, voici l’empire !… ô mort, voici la vie !


Il devait dire plus tard les évolutions des religions, les guerres des cultes, l’un par l’autre remplacés. Il devait dire l’idéal païen des Grecs sauvagement opprimé par l’idéal chrétien, l’idéal des hordes septentrionales converti avec violence en idéal chrétien. Il disait dès ses premiers poèmes, au plein des menaces d’une révolution sociale, l’idéal monarchique près d’être ébranlé par l’idéal socialiste, l’antique religion du Christ près d’être remplacée par la vive religion de l’amour, fraternité et bonheur universels.


La« Démocratie Pacifique », en même temps que des nouvelles, publie l’Aurore sans signature [101] — qu’il est curieux de rapprocher d’un autre poème décrivant un paysage bourbonnais et publié sous ce même titre dans les poèmes barbares après avoir paru sans titre dans l’édition de 1867, avec cette seule dédicace : À madame A. S. M. Ces vers expriment sa croyance en un bonheur futur « ici-bas » et donc social : « le monde meilleur » qu’il évoque est évidemment celui d’une félicité toute terrestre et « réaliste » où le bonheur est fait de beauté aussi essentielle aux socialistes de la France moderne qu’aux Grecs.

l’aurore


Avril semait de fleurs la plaine reverdie,
Le rossignol chantait ses amours renaissants,
Le ciel était plus pur et la brise attiédie
Mêlait à l’air plus doux les parfums du printemps.

L’aurore au front vermeil rougissait la vallée,
Les ombres pâlissaient en fuyant tour à tour,
Les dernières clartés de la nuit étoilée
S’effaçaient lentement aux approches du jour.

Tout souriait, les fleurs, les eaux et la lumière.
L’ombrage frais des bois, l’herbe humide des prés ;

Et, sous le ciel serein de l’aube printanière,
Les sommets vaporeux par le matin dorés.

De la terre et du ciel les pures harmonies
Rendaient au cœur l’espoir, la paix, l’oubli du mal.
L’esprit s’abandonnant aux douces rêveries,
Dans la réalité contemplait l’idéal [102].

Oh ! pourquoi du bonheur l’éternelle espérance ?
Pourquoi de la beauté le charme souriant,
Pourquoi tous les désirs qu’enfante la souffrance,
Si nous devions toujours espérer vainement ?

Aurores du printemps, beaux rêves, pure ivresse.
Si vos enchantements endorment la douleur,
Si vous séchez les pleurs que répand la jeunesse,
Si vous nous transportez dans un monde meilleur.

C’est que le temps approche où la Terre plus belle
Donnera plus de fleurs à des printemps moins courts
Où le divin amour, flls de la foi nouvelle,
De l’Éden oublié nous rendra les beaux jours.

Croyons en ces désirs que l’humaine sagesse
Voudrait en vain combattre et bannir loin de nous ;
La volonté suprême en eux parle sans cesse.
Le Dieu qui les créa les exaucera tous.

Ne doutons pas de lui, sa bonté protectrice
Destine à nos plaisirs tous les biens d’ici bas,
Les fleurs croissent pour nous sur la terre propice
Et l’espoir du bonheur ne nous égare pas.

Des siècles de l’erreur déjà la nuit s’achève,
Aux clartés du matin le ciel sourit encore,
Et les premiers rayons de l’aube qui se lève
clairent devant nous un nouvel âge d’or.


De l’année 1847 avec Hypathie, Glaucé, la Fontaine aux lianes, que pour bien comprendre il ne faut négliger de reporter à cette date, Orphée et Chiron, mais, seul social entre tous, Niobé, clôt la série inconnue des vastes poèmes sociaux de Leçonte de Lisle. En Niobé il personnifie génialement l’Humanité qui voit mourir ses fils, les poètes, l’Humanité immortelle en proie à ce spectacle.


Tu vis ! Tu vis encor ! Sous ta robe insensible
Ton cœur est dévoré d’un sonisçe indestructible !
Tu vois de les grands yeux vides comme la nuit
Tes enfants adorés que la haine poursuit !
Ô pale Niobé ! grande mère en détresse
Leur regard défaillant l’appelle et te caresse…


Le supplice de Niobé sera-t-il éternel, toujours doit-elle souffrir dans le meilleur de sa race ?


Non ! s’il est vrai que l’âme aux lyres des poètes
Parfois ait délié la langue des prophètes ;
Si le feu qui me luit éclaire l’avenir.
Ô mère ! ton supplice un jour devra finir.
… Un grand jour brillera dans notre nuit amère…
Attends ! et ce jour-là tu renaîtras, ô mère !
Dans ta blancheur divine et ta sérénité ;
Tu briseras le marbre et l’immobilité ;
Ton cœur fera bondir la poitrine féconde ;
Ton palais couvrira la surface du monde,
Et tes enfants, frappés par des dieux rejetés,
Seuls dieux toujours vivants, que l’amour multiplie.
Guérissant des humains l’inquiète folie,
Chanteront ton orgueil sublime et ta beauté,
Ô fille de Tantale ! ô mère Humanité [103] !



Ces poèmes révélèrent Leconte de Lisle à l’admiration des jeunes écrivains socialistes de 1848 et particulièrement de Louis Ménard, génie fraternel. Que l’on conçoive cette admiration ! De tels essais prouvaient supérieurement aux artistes soucieux de traduire en leurs œuvres l’âme généreuse de la Révolution qu’un genre de poème social s’annonçait et déjà s’affirmait valide, interprétant en harmonie l’ardeur des aspirations contemporaines, et ne perdant rien, à la symbolisation des passions modernes et des soucis politiques, de la vertu imaginifique et de l’eurythmie dont se doit nombrer et illustrer toute poésie. À cette époque Hugo n’avait encore rien créé qui fût social avec nouveauté et violence, Lamartine seul avait versé dans une œuvre inégalement artistique ses mystiques rêves de paix et de libéralisme. Leconte de Lisle, en une forme déjà presque parfaite, généralement digne de celle de Vigny, avec une maîtrise et une ampleur de souffle philosophique et social que Hugo ne devait attester que bien plus tard, des Châtiments à la Légende des Siècles, était venu et donnait à la foi complexe d’un socialisme neuf, à une religion de science et d’amour à peine récente, une expression artistique presque définitive. Sans nul doute la poésie demeure-t-elle encore enveloppée d’un peu de la gangue maternelle, comme une statue incomplètement épurée hors du bloc ; elle reste fière et mâle en beauté, d’une attitude et d’un galbe cornéliens modernes.

Quand de tels poèmes seront réédités, auprès de la génération actuelle d’hommes et de poètes presque en tous points fraternelle de celle de 1848, hommes et poètes peinant encore à la réalisation valeureuse d’une Poésie sociale, ces poèmes auront le prestige d’une œuvre complète en son genre et capable d’être modèle. Ceux que le culte intransigeant de la forme parfaite retient encore trop peureusement aux flancs ravinés du vieux Parnasse poudreux, ceux qui se sont déjà avancés loin aux plaines de l’inspiration sociale, mais tremblent d’y voir s’éteindre au vent du large le génie de la forme et le culte du verbe, tous pourront s’y repérer précieusement : les fougueuses énergies socialistes se reprendront à éprouver dans la stature d’un art superbe l’inébranlable foi de la génération de 48, et les fervents de Beauté impeccable et splendide s’encourageront, vers des avenirs plus humainement poétiques, à y saluer déjà poète social le maître des Parnassiens byzantins.

*

En même temps que ses vers, Leconte de Lisle donnait en feuilleton des nouvelles : le Songe d’Hermann, la Mélodie incarnée, le Prince Ménalcas, Sacatove (1846), Dianora, Marcie, la Rivière des Songes, la Princesse Yaso’da. Le ton, le style et la forme dialoguée sont tout gœthiens, dans une atmosphère lunaire musicale comme celles de compositions françaises que le Faust allemand devait aussi inspirer à Fantin-Latour. Mais surtout ces essais de roman rappellent constamment Georges Sand (voir, par exemple, Menalcas) : par le goût humain de la nature dont la puissance est une troublante tentation de liberté, par l’amour « de l’humanité égarée et pervertie » et l’apologie du travail dispensateur de félicité, par le sentiment de l’amour et de la femme, par l’enthousiasme pour la jeunesse qui est une force divine, par le son mélancolique des rires, par la situation romanesque des personnages, fils de nobles et de bohémiennes (Marcie), par le feu diabolique des passions (Dianora[104], l’ardeur romantique des âmes et la couleur des visages, par le sens de l’amour qui est « un cours d’analyse universelle », par le sentiment unitaire de l’art. Ces nouvelles, poèmes de la jeunesse et de l’enfance qui se prolonge en elle, sont en leur ensemble une protestation d’idéalisme contre un siècle mercantile.

Dans le Songe d’Hermann éclatent des accents au timbre desquels se révèle son propre état d’âme à cette époque :


« Vois-tu frère Hermann, il faut entrer dans la vie sociale et se faire place à la blafarde lueur des quinquets enfumés de la rampe, sur ce vaste théâtre où grimace la divine humanité. Ah ! ah ! j’étudie mon rôle, moi, je commence à rire assez agréablement de la Beauté, de Dieu, que sais-je ? Il est bon de comprendre son siècle. Que faut-il pour cela ? se prosterner devant un écu et salir une sainte admiration de la Justice et de la Beauté éternelles par cette maxime stupide : « Tout cela est bel « et bon, mais il faut manger pour vivre. »

Et Hermann : « Quoi ! Siège ! la beauté, n’est-elle donc pas ? Ces aspirations qui m’entraînent à elle, ce désir de justice et d’harmonie qui brûle mon cœur, cet amour de l’humanité qui souffre et se lamente, cette admiration filiale du globe où je suis né, Siegel ! Tout cela n’est-il donc pas ? Dieu nous a-t-il créés pour un enfer éternel, avec la vision splendide de notre faiblesse et de notre douleur ? non ! non !


Foi en la Beauté et en la Justice (avec des initiales comme en allemand), mieux en la Beauté juste et la Justice belle, — amour de l’humanité : larges, vivaces, féconds.

Le sentiment de la nature domine la vie morale et même la vie sociale : la femme est « le type humain de la beauté que j’aime dans la nature », et c’est la contemplation de la nature qui, conduisant la beauté dans l’âme, l’en fait jaillir sous forme d’action.


La contemplation constante de la beauté visible et invisible dans la nature, cette seconde ouïe de l’âme, qui prête des chants mélodieux ou sublimes aux diverses formes organiques, cette étincelle qui vivifie le bois et l’argile, développent dans l’âme d’immenses désirs irréalisables, des aspirations généreuses, mais vaines (dit Siegel qui représente le pessimisme en face d’Hermann) vers un but à peine entrevu, un vague besoin d’irrésistible tendresse… C’est la soif de Tantale : prends garde !


La dernière nouvelle, la Princesse Yaso’da, porte en épigraphe ces lignes de Jayadeva : « La destinée des hommes et des femmes est dure… Cela est-il à jamais ? Il y a des sages qui disent : Non ! » qu’éclaire le commentaire de l’auteur : « Cet épisode symbolise sous la forme flottante des poésies sanscrites la défaite momentanée du Bien par le Mal et son triomphe à venir. » Il traduit, en ses nuances, un optimisme humanitaire et combatif qui s’accuse vigoureusement en ses articles de propagande politique.

Ainsi, parallèlement, Leconte de Lisle se passionne pour la politique et la pure poésie : ceci établit la coexistence des deux besoins de sa nature, des deux réelles tendances de son tempérament [105]. C’est à la même époque qu’il affirme avec plus de carrure que jamais sa foi républicaine, qu’il précise ses espérances révolutionnaires, qu’il développe ses théories socialistes, qu’en la Vénus de Milo il proclame un culte idéaliste, entier, absolu, de la beauté.

Même ardeur et à la fois même sérénité dans ses deux religions. Telle sérénité même que les lecteurs de ses poèmes, plus tard, la qualifieront d’impassibilité. En ses articles, la constance des convictions solidifiait le flot débordant des généreux enthousiasmes. On les dirait d’un contemporain de la Convention si la flamme des sentiments n’en était plus pure, la noblesse des accents purifiée de toute gangue ordurière : faisceau de lumineuses idéologies, appels prophétiques à la Raison et au Droit, trophées de la piété rendue aux grands précurseurs humanitaires, appareil religieux de la pensée, somptueuse gravité des évocations libertaires et fraternitaires. Aux revendications du siècle passé s’unissait, entresoutenant leurs audaces et leurs forces, celles du socialisme naissant, nettes, impérieuses : guerre à la richesse et au salariat.

Le premier de ces articles est du 24 octobre 1846 :


LA JUSTICE ET LE DROIT

S’il est une foi inébranlablement fixée au cœur des nations comme au cœur des hommes ; s’il est un idéal sans cesse visible aux yeux de tous et de chacun, à coup sûr cette foi concerne la justice, cet idéal est le triomphe du droit social sur la terre. La justice et le droit ? préoccupation sacrée, éternelles idoles des grands cœurs ! De Budha à Jésus, de Confucius à Socrate, d’Arnaud de Brescia à J. Huss, de J.-Jacques à la Convention nationale, dans le cours tumultueux des siècles, au plus fort des luttes, des doutes et de l’ignorance des peuples, des voix puissantes, des cœurs inspirés ont prophétisé le règne de la justice et du droit, mots sacrés qui contiennent l’avenir. Budha et Jésus ont affranchi l’homme devant Dieu ; Confucius et Socrate ont révélé sa dignité morale ; Arnaud de Brescia et Jean Huss sont morts du supplice réservé par Rome aux précurseurs de la fraternité ; J.-Jacques et la Convention nationale ont décrété la liberté du monde. Leurs voix se sont tues, leurs cœurs ont cessé de battre ; mais les principes éternels qui vivifiaient leurs génies se sont réfugiés dans d’autres cœurs… Et voici qu’au XIXe siècle, à l’apogée de la civilisation, la justice et le droit sont encore le cri de l’avenir et la condamnation du présent : cri sublime arraché des entrailles de tout ce qui souffre, protestation universelle des peuples aux rois, des faibles au fort, des hommes à Dieu.

Est-ce donc vainement que tant de noble sang a coulé, que tant de bûchers romains ont dévoré de prophètes-martyrs, que tant de paroles et d’œuvres généreuses ont troublé l’âme des oppresseurs, que tant de révolutions terribles ont remué de fond en comble les sociétés mauvaises ? Ce long travail de l’humanité entrepris et rudement mené à fin jusqu’à ce jour, au nom de la justice et du droit, était-il coupable, était-il inutile et va-t-il cesser ?… Non, non ! Que nul ne défaille et ne désespère. Les hommes qui de tout temps se sont dévoués à leurs frères opprimés n’auront souffert en vain. Ils ont vécu, ils ont lutté, ils ont scellé de leur sang cet idéal de gloire et de bonheur, cette espérance [106] divine, inhérente à l’esprit humain ; ils ont quitté la terre en se léguant tour à tour leur tâche inachevée, mais que l’avenir accomplira. Ne doutons pas de leur foi, ne doutons pas de leur martyre ; ne blasphémons [106] pas leur vie et leur mort ; c’est là notre plus précieux héritage, c’est la sanction du rôle [106] sublime que doit jouer l’humanité. N’oublions donc jamais les principes éternels, supérieurs aux intérêts, aux hommes, aux époques ; les principes inaltérables qui vivifient toute intelligence [107] — la justice et le droit qui régénèrent la terre en s’incarnant dans les faits. Astres tutélaires, ils ont guidé durant la nuit d’hier les explorateurs de l’avenir au-delà des mers inconnues ! Lumières glorieuses et pacifiques, ils illumineront demain les prochaines campagnes de la terre promise [108].

La liberté et la vie, voilà le droit, voilà la justice. La liberté religieuse a été conquise, on sait à quel prix ; la vie ne l’est pas. Qu’est-ce que la richesse universelle aux mains du plus petit nombre ? La négation du droit de vivre pour tous. Qu’est-ce que le salariat ? La négation de la liberté. Que ressort-il de cet état de choses ? La négation de la justice [109]. Ce sont autant de crimes de lèse-humanité ; que tous y songent, qu’ils y songent encore et toujours !


Puis, envisageant les religions, Leconte de Lisle fait ressortir que les révélations religieuses qui se succèdent parmi les hommes sont, tour à tour, l’idéal de l’état supérieur qu’ils doivent acquérir, c’est-à-dire que le passé est l’idéal de l’avenir. D’ailleurs c’est au pressentiment obscur de cette vérité que les dogmes religieux ont dû d’exciter dans le cœur de l’homme « les ardeurs dévorantes de l’ascétisme, les enthousiasmes aveugles du martyre et les féroces monomanies du prosélytisme. Particulièrement du christianisme, quel est l’idéal social apporté par lui ? « Faites aux hommes ce que vous voudriez que les hommes vous fissent, dit le Christ, car ceci est la loi et les prophètes. » Incontestablement ces paroles annonçaient la solidarité humaine, mais la solidarité fondée sur la charité. Or la charité est la consécration du puissant pour le faible, l’aumône du riche au pauvre, résultant sans doute d’une loi d’amour, « mais d’un amour imparfait et insuffisant qui proclame le devoir du riche et non le droit du pauvre. Il y a donc un abîme entre la charité et le droit. » C’est à la glorification exclusive du principe de Droit qu’on devra l’association des intérêts, des travaux et des intelligences.

Le christianisme primitif a fait son œuvre, œuvre immense et admirable, recueillie et développée de siècle en siècle par les grands hérésiarques, et qu’il nous est enfin donné de continuer avec de nouvelles forces, avec une foi nouvelle, avec une science qu’ils ignoraient. Le principe évangélique contient un sublime pressentiment de la fraternité ; nous le sanctionnerons par le droit, nous le réaliserons par la justice. Et le jour où la charité disparaîtra de la terre, c’est quelle aura fait place au droit

Ces vérités ne sont point telles pour tous, nous le savons. Quels spectacles attristants les grandes nations européennes ne nous offrent-elles point ? Que font donc l’amour et la charité ? Le christianisme est-il donc impuissant à réfréner, à guérir, à transformer le mal ? L’Angleterre s’irrite que l’lrlande ait faim ; la Russie s’indigne qu’un peuple ne s’éteigne pas comme un homme, et que l’instinct de la vie, le sentiment de la dignité humaine et l’amour immortel de la liberté fassent battre encore un cœur percé de tant de coups. — Résignez-vous, disent l’amour et la charité, remerciez Dieu des maux qu’il vous envoie ; rendez à César ce qui appartient à César ! — Mais nous disons : l’air, le pain, la liberté, les fruits de nos travaux, notre repos et notre vie sont à nous [110] ! Que nous importe la résignation ? Que nous veut César ? Le droit vaut mieux !


Leconte de Lisle s’adresse alors aux rois de l’Europe et aux riches qui ne veulent entendre l’avertissement [111].


Et pourtant que de voix vous crient de prendre garde ! Que de mains généreuses se lèvent vers vous, prêtes à vous soutenir et à vous guider sur le sol agité de mouvements mystérieux ! Rois de l’Europe, les révolutions politiques n’ont point fait leur temps ; la guerre des gouvernements et des peuples ne décroît ni ne s’apaise, et voici qu’une autre guerre plus irrésistible et plus effrayante approche d’heure en heure, la guerre de celui qui n’a rien contre celui qui a tout ! Jamais nous ne vous le répéterons assez, jamais nous ne cesserons de vous poursuivre de cet avertissement terrible. Ce serait une lutte affreuse, sans merci, sans remords, la plus implacable et la plus juste des guerres ! Prévenez-la, vous le pouvez, pour votre gloire comme pour le bonheur de tous, ou prenez garde. Car, sans être prophètes, nous pourrons dire comme Jean-Jacques, et avec plus de certitude encore : Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions.

Beaucoup de nobles cœurs, dans les rangs privilégiés de la société présente, battent à l’unisson du cœur populaire, nous sommes heureux de le croire ; de belles et hardies intelligences aident puissamment au mouvement social. Il est donc possible qu’une rénovation pacifique et progressive mette bientôt fin aux douloureuses inquiétudes des masses. Mais si les avertissements étaient éternellement vains, si les souffrances du plus grand nombre devaient toujours frapper à des cœurs inexpugnables, nous tous qui confessons une même foi sociale, nous tous qui marchons en avant les yeux fixés sur un avenir glorieux, nous tous qui vivons de la vie des faibles et des déshérités, et que la lèpre du siècle n’a pas rongés, — souvenons-nous que nos pères ont combattu et sont morts pour le triomphe de la justice et du droit, et que nous sommes leurs héritiers.


La rareté des articles de Leconte de Lisle est indicatrice ; nul souci de prodiguer la copie, à l’ordinaire de toute adolescence fougueuse. Déjà l’art patient concentre, absorbe, toutes ses ardeurs expansives. Il n’écrit d’articles instantanés que sous la poussée violente de l’émotion à un grave événement. Tel le suivant, du 21 novembre 1846 :


UN DERNIER ATTENTAT CONTRE LA POLOGNE ?


La force, cette dernière raison du despotisme, avait amené par trois fois consécutives le dénombrement d’une nation héroïque, digue vivante contre laquelle s’était brisé l’envahissement des peuples barbares ; mais une ombre de la Pologne subsistait encore. La force a voulu accomplir son œuvre tout entière, et la république de Cracovie a cessé d’exister, au mépris même des traités que 1815 avait imposés à l’Europe.

Les trois puissances, coupables de cette flagrante violation du droit européen, en ont-elles pesé l’importance ? Que diront les peuples spectateurs de cette grande et dernière iniquité ? Quoi ! des gouvernements brisent au gré de leur caprice un pacte solennel qu’ils n’ont observé que durant le temps où ce pacte injuste et brutal sanctionnait leur intérêt tyrannique ? Rien n’est stable ni sacré pour eux ?

Les trois puissances spoliatrices ont cédé à l’esprit de vertige : la coupe de leurs iniquités est pleine, et elles ne songent point sans doute qu’il suffirait d’un cri de réprobation de la France pour que l’Italie sortît de son morne sommeil. Il ne faut pas que les gouvernements oublient par trop ce qui constitue leur raison d’être, car les peuples sont de rudes logiciens qui se souviennent toujours !

Le coup d’État par lequel la république de Cracovie vient d’être anéantie doit provoquer l’éclatante protestation de la France et de l’Angleterre. Déjà l’Allemagne et la Prusse se sont vivement émues. La brutale oppression et le mépris du droit sont dans un des plateaux de la balance européenne, que la juste indignation des peuples pèse dans l’autre, ou tout est perdu, honneur et liberté !


Dans le troisième de ses articles, celui du 28 novembre, comme dans le premier, guerre à l’argent, à la ploutocratie, au clergé enrichi des misères humaines. Âprement, et avec l’implacabilité justicière, il dénonce les moyens de conquête des classes dévoratrices : la force des guerriers, l’hypocrisie cléricale. Que le peuple ne se laisse plus duper par les mensonges des prêtres et les fausses générosités des puissants ! La charité n’est que spéciosité, fausseté : plus de charité, la seule justice : Tous ont droit à la vie !

Il y a quelque tumultueuse exaltation, quelque confusion, et des soubresauts en cette clamation. Est-ce faiblesse d’élocution, insuffisance de clarté en la pensée, inhabileté de l’expression ? Évidemment non : les griefs sont très précis et, d’autre part, celui qui en la même année publie la Vénus de Milo et Thyoné est déjà absolument maître de sa forme comme de sa pensée, il possède et distribue à volonté dans le verbe la force de son âme ; son style est fluide, discret et précis en sa richesse. C’est donc bien plutôt afflux de l’indignation, ou seulement ivresse de la pensée qui, pour la première fois, s’abandonne à l’espace et à la lumière. On retrouve dans les lignes qui suivent, vibrantes du ton des prédications martiales de la Révolution, quelques-uns des termes, des rythmes, même des images ou des allégories qui illustreront plus tard certains de ses poèmes :

L’OPPRESSION ET L’INDIGENCE

Entre toutes les plaies qui rongent le corps social, il en est deux plus flagrantes et plus profondes : l’une engendre l’autre, toutes deux sont mortelles : l’oppression et l’indigence.

L’oppression est vieille dans les annales de l’humanité. Il est loin de nous, le jour où l’homme dit à l’homme : Tes sueurs et ton sang sont à moi ; vis et meurs ! Je me nourrirai de tes larmes et de ta chair. — Il est loin de nous le jour où l’homme dit à la femme : Courbe la tête, toi qui es faible, aimes et souffres ; tu me dois tout et rien ne t’es dû.

Et pourtant ce jour a duré des siècles.

Tantôt le sceptre de fer en main, tantôt docile aux transformations des temps, habilement revêtue du manteau des législateurs, parée de noms vénérés, l’oppression a régné, toujours vivante, toujours inexorable, toujours maîtresse du monde. Elle domptait brutalement l’homme et la femme, aux époques de lutte et de barbarie ; elle marchait alors le front haut et découvert ; tous disaient : C’est elle. Et tous s’accoutumaient à ployer les genoux [112].

Aux époques de civilisation, c’est-à-dire de ruse, de mensonge, de trahison et de lâche égoïsme, elle a rusé, elle a menti, elle a trahi, elle a tout exploité à son profit, rampante et invisible, mais elle a régné toujours, elle règne encore.

L’oppression !… Que de nations fières, à juste titre, d’un passé héroïque et d’immenses services rendus à l’humanité, sont là, plongées sous le joug, pieds et poings liés !… Et chez les peuples mêmes qui marchent en tête de la civilisation, les plus éclairés et les plus raffinés, que de crimes multipliés par elle, que d’attentats incessants de tout ordre, de tout degré !…

L’oppression ! c’est le Briarée moderne, aux cent têtes, aux cent bras, aux cent pieds [113]… Un dernier moyen de domination lui avait manqué jusqu’ici ; ce moyen elle l’a conquis, et plus rien ne peut lui résister.

Elle a bâti de grands temples pour le dieu nouveau dont elle promulgue les oracles et les cultes passés ont vu leur gloire pâlir devant cette gloire d’hier. L’argent a détrôné les dieux anciens [114].

Heureux les prêtres de l’argent, les autocrates du monde civilisé !

Ils disent que la vie des peuples vient d’eux ; mais nous savons qu’elle retourne à eux et qu’ils l’abordent. Nous les avons vu glaner sur les champs de bataille et s’engraisser du sang et de la chair des nations expirantes ; nous les verrons bientôt entrevendre et s’entr’acheter les hommes comme un bétail, car pourquoi leur puissance s’arrêterait-elle dans ses envahissements ? Qui opposera une digue à cette mer, puisque tous tendent aveuglément, par incurie, par lâcheté, par faiblesse, à élargir ce lit démesuré qui bientôt n’aura pour limites que celles du globe ?

… La misère et la faim ont conquis le monde, le monde des déshérités, des enfants perdus de l’humanité et c’est la foule immense, c’est l’éternel troupeau des faibles…

Mais, nous dit-on, la pitié, la commisération du riche sans cesse en aide à la misère et à la faim ; la charité guérira ces plaies. Hélas ! quel palliatif a jamais rien guéri ? Nous vous le disons en vérité : l’indigence est comme l’urne sans fond des filles de Danaüs ; un océan d’aumônes y passerait sans y laisser une goûte. Rien, rien ne comblera jamais cet abîme, si ce n’est la justice distributive.

L’aumône, comme moyen suprême, est un crime en principe, car elle ne fait que constater l’éternelle souffrance du pauvre, car elle sanctionne le règne de l’oppression, car elle perpétue la misère et la faim.

La justice, la justice ! tout est là ! hors d’elle il n’y a rien.

Voici que de terribles calamités se sont abattues sur notre pays [115]. Voici l’hiver, voici la disette : que fera l’aumône pour répondre aux derniers soupirs des vieillards que tuent le froid et la faim, aux cris des enfants qui meurent de froid et de faim ? Rien ! rien ! Que le règne de la justice nous arrive et tout est sauvé !

Il y a, dans un coin de l’histoire, une leçon inexorable, touchant l’aumône et l’insuffisance de la commisération du riche [115].

À l’époque la plus sombre du moyen-âge, une noble dame avait voué sa vie et ses richesses au soulagement des pauvres. Ses plus belles années et sa fortune tout entière s’écoulèrent en aumônes. Elle avait tout donné ; elle n’avait rien guéri. Le désespoir la saisit. Elle convoqua tous ses pauvres dans une église et s’y brûla avec eux.

Cette histoire contient une vérité : c’est qu’à l’aide de l’aumône on ne sort de la misère que pour entrer dans la mort.

Oppression ! indigences !… Vous avez une ennemie plus forte que vous ; elle vient, et le bruit de ses pas frappe déjà nos oreilles. Le sol tremble sous sa marche ; l’air est plein de son souffle ; beaucoup l’annoncent du cœur et des lèvres.

Le jour où vous vous trouvez face à face, vous, la ruse, elle, la franchise ; vous le mensonge, elle, la vérité ; vous, la force brutale, elle, le droit ; ce jour-là vous aurez vécu, car cette ennemie qui vient, c’est la justice !


Ce débordant lyrisme a de quoi sans doute faire sourire les professionnels de la politique, On sait l’axiome précisément consacré en 1848 : « Un poète est un poète ; un homme politique est un homme politique. Le premier ne peut pas plus devenir un homme politique que le second poète ? »

Cependant le lyrisme [116] est plus à sa place dans un discours électoral que les pompeuses philosophies courantes. Dans les articles de Leconte de Lisle s’atteste la chaude sincérité, se communique le zèle des convictions à travers le vague des formes oratoires que nécessite un article de propagande populaire ; le raisonnement se décore, se drape, avec quelque maladresse d’inhabitude, de la pompe du verbe) pour en imposer au public. Ce n’est pas ici le poète qui se trahit en l’orateur, c’est l’orateur dont l’émotion recherche l’état de la poésie. Il serait malaisé de trouver dans les journaux de l’époque un article de propagande qui n’empruntât point ces magnifiques allures déclamatoires : le démagogue le moins suspect d’imagination poétique fleurit son discours d’images lyriques, le plus habile et le plus froid dialecticien a besoin de cet embellissement littéraire. C’est le décorum de la Convention, une ardeur nouvelle rend la vie aux fleurs dont Robespierre couronnait ses oraisons ; la Raison se pare d’allégories pour une nouvelle fête cérémoniale. L’heure est essentiellement pathétique, théâtrale. La gravité solennelle de Leconte de Lisle, sa hauteur olympienne s’y emploient naturellement. En ses articles, l’éloquence socialiste s’illustre de la vision symbolique et dramatique des Fléaux présents et de la Félicité prochaine.

Le lyrisme de l’époque des articles de Leconte de Lisle est la seule « forme » légitime correspondant à ce qui faisait le « fond » de la pensée et de la raison politique alors nécessaires. On avait bien le sentiment, fort peu « littéraire », que la question économique était primordiale : « En vérité, écrit Leconte de Lisle dans une lettre, s’agit-il donc de catéchiser le peuple au nom d’une morale vaine quand le peuple a faim ? S’agit-il de lui enseigner les variations politiques de son pays, quand on fonde de toutes parts l’esclavage du salariat par le capital, quand il vaut mieux mille fois être un noir des colonies qu’un ouvrier libre de l’Europe civilisée. » Elle seule pouvait assurer le bonheur populaire auquel il faut tendre selon toutes ses énergies. Mais encore l’ignorance ou l’indifférence des gens de la campagne, de la grande majorité, exigent-elles une ardeur, une foi, un optimisme dont la chaleur seule saura être persuasive, dont le lyrisme est l’unique forme d’expression exacte, et non seulement exacte mais efficace. « Nous croyons, écrivait Leconte de Lisle à son ami, qu’un nouveau monde est proche où l’on ne fera plus un crime à l’homme d’aspirer au bonheur selon ses facultés et ses désirs…… Il faut marcher au bonheur par le libre essor des passions virtuelles [117]. Il faut oublier les cultes menteurs et l’aveuglement fanatique… » C’est l’expression d’un optimisme fouriériste sans nul doute très profond, s’il n’est nullement béat, mais avant tout combatif. La nécessité de se presser à l’action et à la victoire, en même temps que la générosité de son tempérament, détermine cet optimisme qui n’est nullement philosophique. « Il faut » être lyrique et optimiste : « Écris la Jacquerie, conseille-t-il à Charles Bénézit dans une autre lettre en manière de conseils d’art, sème dans ton œuvre des idées d’organisation sociale et prophétise un avenir meilleur. « Semer, prophétiser, agir : voilà la raison de l’optimisme. »

En 1848 il ne collabore plus à la Démocratie pacifique ni pour la rédaction littéraire ni pour celle politique. C’est sans doute à cette époque qu’il vient de donner sa démission, froissé du peu de cas qu’on fait de ses observations sur les manuscrits qu’il est chargé de lire. Il est peu probable qu’il ait quitté la Démocratie pacifique détaché du parti par des amis, ainsi que le relate la notice de Staaf rédigée probablement par Thalès Bernard : « Sa première pièce, une ode admirable, la Vénus de Milo, fut saluée avec enthousiasme sauf l’expression de fleur intégrale [118] qui révélait le soi-disant phalanstérianisme du poète. C’est alors que, parmi les amis de Leconte, il se forma une coalition pour l’arracher à une doctrine matérialiste qui ne se déployait en entier que dans le journal la Phalange, M. Th. Bernard, Rogier et les deux Ménard n’eurent qu’à apporter la théorie des 4 mouvements du Phalanstère et la faire lire à Leconte de Lisle qui répudia aussitôt les doctrines du Phalanstère et jeta au feu ses poésies sociales, dont la dernière fut l’Hymne à Fourier. » Le vrai est que M. Ménard, membre de la « coalition », ne se rappelait absolument rien de semblable, on peut ajouter qu’il collabora à la même revue fouriériste. D’autre part, cette importante démarche aurait eu lieu après l’apparition de la Vénus de Milo : or, Leconte de Lisle publie longtemps encore dans la suite des vers en la même Phalange, bien plus intitule une pièce Églogue harmonienne [119], ce qui sent plus encore son fouriérisme. Cette « conversion » semble donc vraiment d’une brusquerie assez féerique ; elle achève de figurer un Leconte de Lisle par trop malléable, emballable à merci pour des choses qu’il ignore, quitte à en revenir, une fois dessillé grâce à l’intervention d’autres plus froidement sensés, bref un Leconte de Lisle qui ressemblerait singulièrement à Thalès Bernard en personne [120]. D’ailleurs s’il brûle des poésies sociales que « beaucoup de vague encombre », lui si vivement épris du clair et du définitif, — s’il se détache même en réalité de Fourier sur un certain nombre de points, cela implique-t-il en rien un effacement de sa passion de justice, l’ébranlement de sa foi dans la félicité issue du partage égalitaire ? On le verra en 1848 se mêler à l’active propagande socialiste et, jusqu’à la fin de sa vie, affirmer son mépris de la civilisation capitaliste. En 1871, au lendemain de la Commune, en pleine période de réaction, il publiait des brochures révolutionnaires.

CHAPITRE VIII

1848



L’esclavage, — L’émancipation et ses effets. — La mission républicaine en Bretagne. — Les journées de février : Baudelaire et Leconte de Lisle. — Les faits et les idées. — Les hommes : Proudhon et la tradition de 1789. — « Comment et pourquoi je suis socialiste. » — Son œuvre est une œuvre d’éducation.



Dès ses premiers écrits, à Dinan et à Rennes, en même temps qu’il exprimait la douce sublimité des montagnes natales, la splendeur naïve des matins, la fraîcheur édénique de l’île tropicale où un visage orangé de créole lui avait révélé le sentiment généreux de la beauté, il laissait affleurer la sympathie intime que lui inspiraient les esclaves noirs dont les misères, dans une nature pacifique et abondante, l’avaient de bonne heure éveillé au sentiment de l’humanité, le cinglaient d’un désir de justice et d’égalité. Il a raconté avec un aristocratique enjouement dans Mon premier amour en prose comment une jeune femme dont la beauté l’avait d’abord enthousiasmé, l’avait déçu et à jamais repoussé par sa cruauté pour ses serviteurs. Comme elle avait coutume de descendre à la ville, il était allé au devant du manchy qui la portait.


Les noirs prirent le parti de déposer le manchy à terre et d’avertir leur maîtresse qu’un jeune blanc les empêchait d’avancer.

— Louis ! cria une voix aigre, fausse, perçante, saccadée, méchante et inintelligente. Louis, si le manchy n’est pas au quartier dans 10 minutes, tu recevras 25 coups de de chabouc ce soir !

Le pauvre diable de commandeur noir fit soulever sa maîtresse à la hâte et allait se remettre en route ; mais je descendis de cheval, je l’arrêtai, puis je m’approchai du manchy et demandai à la plus ravissante tête de femme que j’aie vue et que je verrai jamais :

— Madame ou mademoiselle, veuillez avoir la bonté de me dire si la voix que je viens d’entendre est bien la vôtre.

— Que vous importe ! répondit l’horrible accent en déchirant des lèvres de corail. Laissez-moi passer, monsieur. Quant à Louis il aura ce soir 25 coups de chabouc.

Je pris une pose grave et triste. J’étendis la main vers cette perle de la nature matérielle qui ne renfermait pas d’âme et je dis :

— Madame, je ne vous aime plus !

Il croyait assez à la sensibilité poétique du noir pour lui faire dire en vers naïfs et presque zézayés les joies libres de la pêche en pirogue sur les rades de Bourbon dans « Un chant de Nègre pêcheur » inspiré peut-être par les cours que M. Marmier professait à la Faculté de Rennes sur la poésie des noirs :


L’oiseau chante en battant de l’aile,

Le vent s’éveille à l’horizon,
Déjà la perle rose et frêle
Où s’abreuve le papillon,
… Au bord des fleurs semble un rayon !
Déjà rougit le front de l’île
Sous l’œil du matin, son doux roi !
Ô ma pirogue, emporte-moi
Sur la houle bleue et mobile [121].


De tempérament volontaire et actif, il ne s’arrêtait pas à s’apitoyer sur l’iniquité du régime ou à rimer des vers légers sur les plaisirs de la liberté ; il s’intéressait sérieusement dès cette époque au sort des noirs et aux tentatives qu’on faisait en France pour y porter des adoucissements. Il a suivi les débats parlementaires, il souhaite que cette cause soit défendue avec l’autorité de l’observation et de la documentation, qu’elle ne reste pas à jamais qu’un sujet de vaine déclamation humanitaire : Il note dans une chronique de la Variété :


M. de Lamartine prépare, dit-on, un drame pour le Théâtre français. Cette œuvre, intitulée Toussaint-Louverture, serait le complément des opinions émancipatrices proclamées par l’auteur dans ses discours parlementaires, à l’occasion de l’esclavage des noirs. — En ne nous arrêtant pas sur cette tentative théâtrale, nous pensons que M. de Lamartine ne saurait manquer de nobles idées dans l’expression de sa théorie, mais qu’il a trop profondément prouvé son entière ignorance du véritable état de l’esclavage dans nos colonies, pour faire naître une conviction quelconque de son côté.


À Paris, dans les nouvelles exotiques qu’il publia de 1846 à 1848, aux feuilletons de la Démocratie pacifique, au milieu des vieux nobles émigrés à la Révolution et qui avaient pris les habitudes négligées des noirs, des fils de famille oisifs et arrogants, des petits blancs riches, tenaces et ambitieux, société inconnue aux Européens qui n’imaginaient les mœurs des Français des Indes que d’après Paul et Virginie, il plaça l’esclave, le nègre obscur et travailleur. Il le connaissait mieux que Bernardin pour avoir vécu près de lui dès l’enfance, lui avoir demandé des chansons, des récits et des nids d’oiseaux sauvages, pour avoir admiré sa souplesse physique à l’effort, pour avoir partagé son silence doux et songeur, pour s’être senti enveloppé de cette affection familière et réservée que l’esclave témoigne au fils du chef :


Sacatove était d’un naturel si doux et d’un caractère si gai, il s’habitua à parler créole avec tant de facilité, que son maître leprit en amitié. Durant quatre années entières, il ne commit aucune faute qui pût lui mériter un châtiment quelconque. Son discernement et sa conduite exemplaire devinrent proverbiaux à dix lieues à la ronde. Son maître le fit commandeur malgré son âge, et les noirs s’accoutumèrent à le considérer comme un supérieur naturel.


Un jour il part « au marron » et revient pour enlever la fille de son maître. Emportée dans une caverne où il a tout apprêté pour la recevoir, la vierge blanche lui demande : « — N’étais-tu pas le mieux traité de nos noirs ? Pourquoi es-tu passé marron ? — Ah ! fit Sacatove en riant naïvement, c’est que je voulais être un peu libre aussi, maîtresse ! Et puis, j’avais le dessein de vous emporter de là-bas ; et… » Il veut la caresser. Comme elle le repousse avec colère, il lui accorde de la reconduire chez elle ; et elle lui promet sa grâce. Mais son père a décidé de tuer tout de même Sacatove :


Il ne comprit pas en effet ce qu’il avait fallu à Sacatove de force d’âme et de générosité pour se dessaisir d’une femme que nul au monde ne pouvait lui ravir. Il ne se souvint que du double outrage de son esclave et jura de lui en infliger le châtiment de ses propres mains. Il n’attendit pas longtemps. Un matin qu’il chassait sur les limites du bois, et au moment où il mettait en joue, Sacatove se présenta devant lui. Il était nu comme toujours, sans armes et les mains croisées derrière le dos.

— Bonjour, maître, dit-il, mademoiselle Maria se porte-t-elle bien ?

— Ah ! chien ! s’écria la créole, et il lâcha le coup de fusil.

La balle effleura l’épaule du noir qui bondit en avant et saisissant le jeune homme par le milieu du corps, l’éleva au-dessus de sa tête comme pour le briser sur le sol. Mais ce moment de colère ne dura pas. Il le déposa sur ses pieds et lui dit avec calme :

— Recommencez, maître ; Sacatove est malheureux maintenant ; il n’aime plus les bois, et veut aller au grand pays du bon Dieu où les blancs et les noirs sont frères !

Le créole ramassa froidement son arme, la chargea de même et le tua à bout portant. Ainsi mourut Sacatove, le célèbre marron. Sa jeune maîtresse se maria peu de temps après à Saint-Paul, et l’on ne dit pas que son premier-né ait eu la peau moins blanche qu’elle.


Mieux qu’en détaillant à la façon nerveuse de Bernardin les désolantes scènes de pleurs, de cris, de coups de fouets dont la cruauté des colons donnait le spectacle, il pensa élever le noir à la sympathie d’une Europe civilisée en le révélant dans sa vérité passionnelle, dans sa réalité humaine. Ainsi que dans Sacatove, il montra dans Marcie avec quelle force inconsciente, trouble et tenace, le noir aspire à l’amour où se fondent, comme en une vie meilleure, tous ses désirs réfrénés de liberté, à l’amour qui est un affranchissement :


Au mois de juillet 1780, nous retrouvons le marquis, vers les 6 heures du matin, assis sur une large varangue, dans son habitation du Bernica, et fumant une large pipe à godet d’argent. C’était un homme de 56 à 60 ans, d’une haute taille, brûlé par le soleil, et revêtu d’une large robe de chambre à ramages, de pantalons à pied et d’un chapeau de paille de dattes tressée à la manière des noirs. Il portait ses cheveux encore bruns, sans poudre ni queue. Ses traits grands et nobles avaient une expression bienveillante qui attirait tout d’abord. En face, debout devant lui, dans une attitude de respect et de confiance, un noir semblait attendre que son maître l’interrogeât. Cet esclave n’avait rien des signes de dégradation dont sa race est frappée. Le front était haut, ses traits énergiques, mais proportionnés, l’œil noir et hardi. On devinait, sous le léger vêtement de toile bleue qui les couvrait, la vigueur et la souplesse des bras et de la poitrine. La couleur de sa peau disait qu’il était né dans la colonie.

Le marquis secoua lentement les cendres de sa pipe en la frappant par petits coups sur le bras de son fauteuil indien, puis il se renversa en arrière, et se mit à regarder le noir de l’air d’un homme qui réfléchit profondément.

— Tu as mal vu, mal entendu, Job, dit-il enfin. C’est égal, tu es un bon noir, tu aimes tes maîtres, et nous ferons de toi un homme libre dans quelque temps.

Ici le marquis prit, dans une des poches de sa robe de chambre, une belle blague de peau de pingouin, en tira avec le bout des doigts réunis du tabac à fumer, et l’offrit au noir, qui le reçut respectueusement.

— Tiens, mon garçon. Il faut que tu aies rêvé cette nuit dans ta case au lieu de faire ta tournée.

— Non, non, maître, dit Job avec un ton de certitude qui parut réveiller les craintes du marquis ; Job a de bons yeux et de bonnes oreilles ; il a vu et entendu… Mais l’homme était déjà sorti par la grille, et, quand il m’a entendu courir, il a détaché son cheval de grand manguier, là-bas, et il est parti au galop.

— Tête bleue ! s’écria le marquis, quel peut être le coquin qui se permet d’entrer chez moi pendant la nuit et de vouloir escalader la fenêtre de ma fille ! Écoute, mon garçon, ce soir, tu viendras veiller dans ma chambre, et tu auras soin de charger ma carabine à chasser le cabri. S’il reparaît, je le tue comme un chien enragé. C’est entendu. Donne-moi du feu. Mène la bande à la caféerie. Tu es un bon commandeur et un bon serviteur, Job. Ne parle pas de tout ceci à M. de Gaucourt, il serait capable de faire sentinelle et de pourfendre le premier venu à l’aveugle. Après tout, tu t’es peut-être trompé : Enfin, nous verrons…


C’était un petit blanc qui, épris de la jeupe aristocrate, Marcie, voulait parvenir jusqu’à elle et l’enlever, la sachant fiancée à son cousin M. de Gaucourt, récemment débarqué de France. Une nuit, Job conduit le fiancé de sa maîtresse devant la case du petit-blanc et, par derrière, le tue d’un coup de feu. Au bruit, le petit-blanc accourt et Job le fusille à bout portant ; puis il court raconter à M. de Villefranche que, dans une crise de jalousie, le petit blanc a assassiné M. de Gaucourt, et, désespérant lui-même d’obtenir après son crime la main de Mlle Marcie, a préféré s’exécuter sur le cadavre de son rival. Vieil esclave qu’on admire pour sa fidélité, il reste auprès de Marcie vieillie et désenchantée, et ce n’est qu’au lit de mort qu’il lui avoue avoir tué les deux blancs parce qu’ils l’aimaient « trop tous les deux ». Ainsi, l’état de servitude, en rabaissant au-dessous du sentiment qu’ils ont d’eux-même des êtres d’un tempérament violent et fidèle, finit par fermenter en eux des rêves maladifs, une sorte de mysticité criminelle qu’aurait ignorée une sauvagerie indépendante.

*

Pour se rendre assez compte de l’importance du rôle de Leconte de Lisle en 1848, il faut se rappeler que, malgré l’éloquence des rapports de Schœlcher et d’innombrables pétitions des départements, l’esclavage, aboli depuis 1835 aux colonies anglaises, subsiste dans celles de France. Même, inquiets de réformes partielles, les propriétaires envoient à Paris des avocats pour défendre activement l’ancien régime colonial. Sur ce 1848 éclate. Le 28 février, les délégués des Antilles et de la Réunion adhèrent à la République et promettent leur concours pour l’émancipation. Mais les avocats ne comprennent point que leur rôle est fini et vont, au sein de la commission, jusqu’à mettre en doute la compétence du gouvernement provisoire (12 mars). Les journaux les attaquent et raillent : l’opinion courante est que les colonies sont uniquement habitées par des nobles et des bourgeois cupides, ennemis acharnés de la République ; et c’est pourquoi des fils de familles créoles résidant à Paris s’agitent, voulant affirmer en face de cette sénile représentation des colonies les idées libérales d’une jeunesse fervente de l’abolilion. Leconte de Lisle convoque les compatriotes qu’une haine de l’esclavage égale à la sienne pourrait animer. On se réunit rue de Grenelle, sous la présidence d’Henri de Guigné, plus tard maire de Saïgon et directeur de Moniteur créole, À côté de lui, Leconte de Lisle prend la parole [122]. Il fait ressortir qu’à la Réunion même [123] l’opinion est préparée : une jeunesse ardemment démocratique y représente et défend les idées nouvelles ; il dit la population déjà en grande partie favorable à la suppression de l’esclavage et la honte de voir persister dans une colonie française un régime disparu des autres pays. Il rédige une lettre d’adhésion au Gouvernement provisoire que signent les assistants. Et l’on se rend en bande à l’hôtel-de-ville. On y entre : Vinson et Leconte de Lisle se détachent pour présenter la requête des créoles.

Aux citoyens membres du Gouvernement provisoire [124] :

« Citoyens,

« Les soussignés, jeunes créoles de l’île de la Réunion présents à Paris, viennent porter leur adhésion complète, sans arrière-pensée, au Gouvernement de la République.

« Nous acceptons la République dans toutes ses conséquences.

« L’abolition de l’esclavage est décrétée, et nul Français n’applaudit plus énergiquement que nous, jeunes créoles de l’île de la Réunion, à ce grand acte de justice et de fraternité que nous avons toujours devancé de nos vœux.

« Nous tenons pour insensés et ennemis de leur pays ceux qui oseraient opposer une résistance coupable au décret libérateur du Gouvernement provisoire.

« Que nos frères de France ne suspectent pas notre bonne foi ! Qu’ils songent combien il serait injuste de faire peser sur nous la responsabilité d’une iniquité séculaire dont nous n’avons point accepté l’héritage.

« Nous sommes les enfants du présent ; nous nous constituons ici les représentants de l’idée nouvelle dans les colonies, et, à ce titre, nous nous présentons devant vous dans l’espoir que vous nous permettrez de nous associer au grand mouvement que la France vient d’imprimer au monde entier. »

A. Lacaussade, Lépervanche, G. Vinson, Dubourg, Gaillande, Leconte de Lisle, Martin, Boursault, Barbaroux, Simon, G. Toulorge, G. Bédier, A. Reilhac, Sully Brunet, B. Houarau, Lecoutour, P. Deheaulme, C. Laprade, D. Laprade, Deville, Lejeune, Loupy, Amelin, Potier, R. Royer.


Toute la fortune de la famille de Leconte de Lisle consistait autrefois en terres que mettait en valeur le travail des esclaves. Son père en avait aliéné la plus grande partie, mais il avait acquis un assez imposant nombre de noirs qu’il louait aux voisins ; il en avait même dressé quelques-uns, et certains ouvriers habiles ou contre-maîtres expérimentés se vendaient, paraît-il, jusqu’à une dizaine de mille francs. L’abolition de l’esclavage devait ruiner ce père qui, depuis si longtemps, attend impatiemment le moment où il pourra regagner la France après fortune faite [125], qui regarde la colonie comme une prison, qui maintenant va s’y voir indéfiniment retenu. L’initiative libératrice de Leconte lui devait valoir la colère paternelle avec les représailles ; mais l’idée domine toujours les contingences égoïstes. Au 27 avril, le Gouvernement provisoire décrète que l’esclavage sera entièrement aboli deux mois après promulgation.

Le commissaire de la République, Sarda Garriga, est à cet effet envoyé à la Réunion. Sans trahir son mandat, comme il lui fut plus tard si injustement reproché, il use d’une délicate politique de conciliation qui veut ménager ensemble les intérêts des deux populations blanche et noire. Pour que les colons ne soient points par une brusque privation de l’indispensable main-d’œuvre, complètement et brutalement ruinés, et qu’en même temps les esclaves prisés par la liberté nouvelle n’éprouvent la misère du vagabondage, il rend le travail obligatoire par une mesure analogue à celle que, dans des conditions analogues, appliquait récemment le général Galliéni à Madagascar. Gagnée par la douceur de son apostolat, la population noire obéit en un empressement spontané aux ordres du « père ». Par une modération comme on n’en connut d’autre exemple qu’au début de la Révolution en France, elle va jusqu’à comprendre que l’indemnité promise aux colons ne leur étant pas encore payée, elle doit continuer de travailler à un prix très modeste [126] et elle attend souvent avec patience la rémunération. Au moment où Sarda Garriga est rappelé, au mois de mai 1850, la colonie est tranquille, règne le travail, et les propriétaires, plus que de la résignation, offrent l’apparence d’une sûreté confiante. Aussi bien, il est donc faux de dire avec un biographe de Leconte de Lisle que, « préparés par l’excès de servitude aux entraînements de la paresse et de la dégradation, les noirs refusèrent le travail libre, que la disparition subite de la main-d’œuvre rendit précaires les anciennes exploitations [127] ».

L’administration, ensemble supérieurement démocratique et sagement opportuniste de Sarda Garriga préserva l’île Bourbon des troubles qui, longuement, agitèrent les colonies d’Occident. Sans doute, la plupart des propriétaires furent ruinés, mais déjà une excessive prodigalité avait dilapidé leur fortune ; dans l’hahitude du commandement, les énergies s’étaient amollies et la concurrence avec les anciens sujets, transformables en petits planteurs, allait exiger des forces nouvelles ; l’entêtement dicta les mesures de la plus folle imprévoyance ; ceux qui avaient été les maîtres ne voulaient pas reprendre comme ouvriers libres leurs anciens esclaves ; la plupart préférèrent encore la main-d’œuvre indienne, infiniment plus coûteuse, mais dont se chargeait l’agent de change. Des spéculateurs abusèrent de l’inquiétude et de la surexcitatation des esprits ; les nouvelles les plus diverses ébranlèrent la confiance ; beaucoup de propriétaires, habilement persuadés qu’aucune promesse d’indemnité ne serait effective, vendirent pour des sommes dérisoires leurs droits sur leurs esclaves, et la colère des dupés se reporta sur les signataires de l’adresse au Gouvernement, « assassins de leur patrie ». M. Leconte de Lisle supprima à son fils la pension qu’il lui faisait et rompit toute relation avec lui [128].

Sans place, sevré de pension, c’est à la misère que le voici jeté. Les premiers rayons de la liberté éclairent sa détresse. Ce devait être longtemps les jours d’infortune amère, non pour le corps de si peu content, mais pour le cœur impuissant à réconforter des êtres chers. Lui personnellement était si peu sensible aux jouissances de la vie bourgeoise : un repas par jour, quelques livres et dix sous de tabac, c’était assez. Mais après la mort de son père il recueillit sa mère, ses sœurs, son frère dont la mauvaise administration avait parfait la ruine commune. Il connut l’ennui des démarches nécessaires à placer ses neveux et adopta sa nièce.

*

Mars-avril 1848. — Les élections à la Constituante sont prochaines et il importe d’assurer une représentation sincèrement et profondément républicaine. Paris donnera l’exemple du civisme, mais la province ne laisse pas d’inquiéter. On éprouve alors comme matériellement l’éloignement dans lequel le système d’excessive centralisation tient la province. — Il ne faut pas que la province, — la majorité ! — abolisse au moment critique l’œuvre péniblement élaborée de la capitale, compromette à jamais l’avenir de la République. Le Club des Clubs à cet effet concentre deux cents des innombrables clubs parisiens ; les forces se groupent et se scrutent ; il est urgent de choisir parmi les clubs des délégués qui iront, forts et fiers de la foi républicaine échauffée et purifiée au foyer intellectuel, instruire, éclairer la Province. Les clubs ont été les conciles démocratiques où les discussions théoriques, poursuivies en commun, trempaient et confirmaient les lois. Ils ont fait leur œuvre. Le moment est venu où les individualités éparses aux différents points de la patrie doivent se trouver seules face à face avec l’action toute d’initiative personnelle. Leconte de Lisle est un de ces délégués.

Il faisait partie du comité du Club central républicain siégeant au Palais-National, fondé en mars 1848 et ayant pour président Romain [129]. Ce club avait d’abord voulu centraliser l’action de tous les clubs démocratiques. N’y ayant pu réussir, il prit à la fin le parti de s’affilier à la Société des Droits de l’homme. Ses délégués dans les département furent les citoyens Delisle, homme de lettres, rue du Pot-de-Fer, 2, envoyé à Saint-Brieuc et à Sauvenoy : Jobbé-Duval, artiste peintre, rue du Cherche-Midi, 76 ; Rouvière, négociant, rue de Bondy, 13 ; Dozon, étudiant en droit.

« Le Comité révolutionnaire avait adopté comme exposé de ses principes la Déclaration des Droits de l’Homme présentée à la Convention par Maximilien Robespierre, » (Lucas), et l’on peut se rappeler à ce propos combien était vivace le culte robespierriste de Leconte de Lisle, le fanatisme, disaient même ses amis. — Leconte de Lisle reçoit comme délégué des instructions précises qu’a rédigées Laugier, neveu d’Arago. Il doit « bien se pénétrer de cette idée que son caractère de missionnaire officieux du républicanisme ne doit pas être connu ; il est censé voyager pour ses propres affaires, ou pour visiter ses amis, ses parents, ou même pour son plaisir et non dans un but politique avoué, ostensible. Toutefois il se mettra en relation avec les autorités locales, s’il y a lieu de leur offrir son concours. Après avoir provoqué les renseig-nements les plus précis et de toute nature sur l’esprit des populations, sur leurs tendances, il stimulera les tièdes, il soutiendra et secondera les ardents, il surveillera les réactionnaires patients et occultes. Qu’il « se garde, dans une propension trop commune, de céder à un semblant d’autorité qu’il aurait à exercer en quelque occasion que ce soit, car il n’a que la puissance de la conviction ; c’est la seule qu’il laissera pressentir, car l’assentiment donné par le Gouvernement à la mission qui lui est confiée ne lui défère aucune fonction ; il est plus, il ne relève que du républicanisme ; l’apôtre ne commande pas, il prêche, il persuade ». Il n’est « ni agent avoué, ni secret du Gouvernement, il est revêtu d’un caractère d’envoyé des ateliers et des corporations, caractère officieux ; il n’est pas salarié et conserve son caractère de spontanéité patriotique… Il s’abouchera avec des personnes influentes républicaines ; si, au contraire, ces influences sont hostiles, il les minera par une tactique habile, en exploitant leurs actes, en commentant leur biographie politique, en dévoilant leurs tendances rétrogrades ». « Ne pas perdre une minute, créer des clubs, associer les électeurs, unir les républicains, faire pénétrer le républicanisme par tous les pores »,… « ménager son pécule pour ne pas s’exposer à manquer de moyens de transport, d’action, mis à sa disposition »,… « adresser chaque jour à la Commission du Comité Révolutionnaire un rapport détaillé sur l’état de l’opinion de la localité qu’il aura visitée, les démarches faites, signaler les obstacles rencontrés, les résultats obtenus ainsi que ceux qu’il attend de sa mission. Il doit être précis, pas de phrases, beaucoup de faits. »

Le terrain échu à Leconte de Lisle n’est pas des meilleurs : plus qu’aucune autre région de France, on peut craindre que la Bretagne ne se soit laissé impressionner, devant la brusque révolution de 48, par les souvenirs de 1793 : l’ancienne ténacité irraisonnée subsiste et la masse n’est guère plus éclairée qu’en 1789. Pourquoi Leconte de Lisle s’offrit-il à être le délégué du Gouvernement provisoire ? Parce que, sans doute, il ne s’apparaissait pas à lui-même comme le républicain seulement fervent d’inspiration, de rêves généreux, répugnant naturellement à toute action, qu’on s’est appliqué à faire de lui ; parce que ses articles de la Démocratie pacifique n’étaient pas de la simple littérature, dans laquelle ne gronde l’accent d’aucune sincérité. Le moment critique depuis longtemps prévu était venu. Il avait demandé l’action [130] : énergique et véhément, il avait besoin d’agir, avec vigueur et précision : il crut pouvoir le faire ; il le voulut.

Il se dirigea vers la Bretagne qu’il connaissait assez bien, l’ayant parcourue quand, vendues les correctes mises commandées par l’oncle [131], il en employait l’argent à de longues et fantasques excursions, bâton en mains, par les champs et par les grèves de la Basse Bretagne, avec son ami Villebranche comme plus tard avec Th. Rousseau : nuits en les hospitalières granges paysannes, romanesques aventures de périls au caprice de la mer au Mont Saint-Michel, — et aux rivières les pêches pittoresques pour les repas simples, à la Jean-Jacques. De beaucoup c’est la religion de France qu’il connaît le mieux, puisque sa jeunesse s’y est écoulée ; c’est le pays dont il a également une sorte de magnétique intuition, étant la terre originale. Il la choisit donc, et il ne faut voir que son ardent besoin de s’affirmer aux heures de lutte active autrement que par la propagande spirituelle. Il n’y a pas un mois, il suscitait le mouvement anti-esclavagiste de la jeunesse créole. Le besoin de l’action le saisit et l’emporte [132].

Il revoit Dinan. Il y a 10 ans il y débarquait ; la province stagnait, et la France — universellement provinciale — stagnait, molle et indolente, sous la lâcheté du gouvernement de Louis-Philippe ; son cœur attendait quand même l’avènement de la République. La voici apparue frémissante qu’il faut retenir et fermement fixer. Les espérances ne mentaient point : l’âme se soulève de confiance, l’enthousiasme redresse l’être. Car le Dieu que cherchait l’homme angoissé (la Recherche de Dieu), le Dieu s’est annoncé.

Dinan s’émancipe à peine de l’administration de son oncle, M. Louis Leconte ; maire depuis 1887, décoré chevalier de la Légion d’honneur en 1845, il a donné sa démission en 1847. Mais ses créations ne laissent pas d’entretenir par toute la ville le souvenir « d’un homme d’initiative qui apporta à la Mairie les ressources d’une intelligence distinguée et la sagacité que réclame l’administration d’une importante cité [133] ». L’hôtel-de ville, entièrement dégagé et paré, le petit monument élevé à Duclos-Pinot au rond-point des Fossés, le Musée public fondé et heureusement enrichi, le presbytère de Saint-Sauveur, la salle d’asile de l’Enfance, le collège Emmanuel logé en les bâtiments de la Victoire, sont à jamais, entre autres legs, les marques de sa main pieuse, consciencieuse et intelligente : on peut encore nommer les rues qui lui durent d’être pavées. Quand Leconte de Lisle arrive à Dinan, la mémoire de son oncle jouit donc de la plus reconnaissante faveur, encore que de neuves et plus frétillantes sympathies s’apprêtent à entourer le nouveau maire, M. Joseph Lesage, qui doit, au fond des proches événements, se montrer digne de son poste et de la population qu’il représente.

Leconte de Lisle se plaint, aussitôt arrivé, « de la stupide position dans laquelle l’ont jeté ces têtes vides du club révolutionnaire. Bien fin qui me rattrapera à me faire le délégué de brutes semblables [134] ». Il est immobilisé. Le 13 avril arrivent à Dinan le commissaire de la République pour le département des Côtes-du-Nord, et M. Rocher, commissaire général des cinq départements de Bretagne. M. le maire illustre l’entrée des fonctionnaires d’un discours de savante modération, et le 14 c’est la cérémonie qu’immortalisa l’historien de Bouvard et Pécuchet, la plantation du Chêne de la Liberté : sur la place Du Guesclin, au milieu d’une foule pressée, l’arbre symbolique s’arbore solennellement. L’un des vénérables pasteurs de l’endroit prononce un « excellent discours sur la vraie liberté, l’égalité et la fraternité » ; le clergé, la Garde nationale, les pompiers et toutes les autorités sont en présence [135]. L’odieux comique des simagrées officielles, amplifié par le masque de routine de la vieille province, dut frapper autant que Flaubert le démocrate affiné du plus ironiste des grotesqueries humaines. La glorification de la République par un membre du clergé, en cette province de France noircie par le cléricalisme, dut lui être un singulier symbole, le bourgeoisisme du milieu achevant de solenniser la fête patriotique de tristes attitudes et de cérémonial d’enterrement : ses lettres le montrent irrité, stupéfait et sarcastique.

Cependant il ne se découragea point, malgré que les prochaines élections ne lui promissent depuis longtemps rien de bon. Ses efforts s’épuisèrent à l’hostile inertie du milieu. Assurément — des lettres et des souvenirs l’attestent —, il connut alors le contact de la masse, la sentit, et la pénétra ; il connut l’énervante douleur de ne pouvoir conduire autrui dans le plus sûr « chemin du Bonheur », l’amère saveur de s’en voir incompris et maltraité, le vertige de l’unité ardente d’intelligence et de foi devant la majorité brute et sombre de la foule entêtée. Il éprouva tout cela, livré à lui-même, sevré des relations avec Paris et, faute d’argent grâce au Club des Clubs, claquemuré dans une ville noirâtre, mesquine et réactionnaire. Des propriétaires, des maires et des ex-députés furent élus : représentation nullement socialiste, pas même républicaine [136].


Dinan, 30 avril 1848.
Mon cher ami,

Le citoyen Maron a du recevoir uae de mes lettres il y a 10 jours au moins ; ne vous l’a-t-il pas montrée, comme je lui recommandais ? Je me suis éreinté ici sans autre résultat que la fondation d’un Club républicain démocratique à Dinan ; et peut-être suis-je un des plus heureux parmi tous les délégués du Club révolutionnaire. Jacquemart est à Ploërmel dans la même situation.

Que le grand diable d’enfer emporte les sales populations de la province ! Vous vous figurerez à grand’ peine l’état d’abrutissement, d’ignorance et de stupidité naturelle de cette malheureuse Bretagne…

J’ai écrit à de Flotte. Voyez-le donc et priez-le d’aiguillonner ce sacré club de tonnerre de Dieu !

Vous rejoignez, dites-vous, votre régiment. Qu’avez-vous et quelle mouche vous pique ? Payez donc, si possible, un remplaçant et restez à Paris. Tout est peut-être à recommencer. Il est clair comme le jour qu’on veut nous escamoter la Révolution. L’Assemblée sera composée de bourgeois et de royalistes. Elle votera de belles et bonnes lois réactionnaires, laissera l’ordre social et politique existant sous Louis-Philippe subsister indéfiniment et, qui sait ? nous imposera bientôt une autre royauté. Eh bien ! on en verra de rudes. Je ne désespère pas pour mon compte d’aller crever au Mont-Saint-Michel.

Que l’humanité est une sale et dégoûtante engeance ! Que le peuple est stupide ! C’est une éternelle race d’esclaves qui ne peut vivre sans bât et sans joug. Aussi ne sera-ce pas pour lui que nous combattrons encore, mais pour notre idéal sacré. Qu’il crève donc de faim et de froid, ce peuple facile à tromper, qui va bientôt se mettre à massacrer ses vrais amis !

Voici que la réaction m’a rendu communiste enragé.

Tout cela n’empêche pas, mon ami, que je ne vive toujours sur les hauteurs intellectuelles dans le calme, dans la contemplation sereine des formes divines. Il se fait un grand tumulte dans les bas-fonds de mon cerveau mais la partie supérieure ne sait rien des choses contingentes.

Le peuple français a grand besoin d’un petit comité de salut public qui le force comme disait cet autre au club Blanqui, d’après Mme de Staël, à faire un mariage d’inclination avec la République.

Le coup d’œil est, sinon froid, net et incisif ; Leconte de Lisle a vu de suite que la Révolution va être « escamotée » et parfaitement déterminé les causes de la réaction : la nation fut de tout temps trop aveuglément abandonnée à son ignorance, à ses préjugés, à son naturel penchant d’analogies et de généralisations élémentaires et inébranlables ; et particulièrement la population bretonne opposa une inertie toute désespérante : ce que, observateur tout désintéressé, Renan, natif de ce même département des Côtes-du-Nord, écrit en 1849 de la population locale :


Vous n’imagineriez jamais l’état de ce pays, et je ne saurais vous le peindre, car les catégories y sont radicalement différentes de celles que nous avons habituellement sous les yeux. Est-on légitimiste ? Non. La portion de la population qui est attachée à la branche aînée ne forme pas un quart, un cinquième. Est-on orléaniste ? pas davantage. On regrette Louis-Philippe, voilà tout. Est-on bonapartiste ? On n’y pense pas. Et avec tout cela les candidats légitimistes ont passé avec 50.000 voix de majorité. L’évêque fait la liste avec ses curés de canton, on la prêche au prône, les bourgeois l’acceptent, et elle passe sans opposition. Hélas ! cela ne s’explique que trop bien, et je n’ai jamais mieux compris que la nullité intellectuelle et administrative des provinces est le plus grand obstacle au progrès des idées modernes… Quant au socialisme, le croiriez-vous ? Il n’existe ni amour ni haine, car il est absolument inconnu : le nom même ne révèle aucune idée, et quant au peuple, je ne sais même si on trouve chez lui l’aspiration vague à un état meilleur. Il est vrai que ce pays est peut-être celui de France où il y a le moins de misère : mais la position du peuple serait cent fois pire qu’il l’accepterait comme la fatalité ; sans s’en prendre à personne, ni sans songer qu’il y a un remède possible… Ce qui manque radicalement à ce pays (et j’ai pu m’assurer que ce mouvement s’applique à tout l’Ouest), c’est l’initiative, l’éveil. La vie s’y passe dans la somnolence et on ne s’indigne que contre ceux qui viennent troubler ce nonchalant repos.


C’est ce terrain très dur sous une molle couche superficielle, que Leconte de Lisle dut travailler et son effort se brisa. Il dut fuir la foule décidée à quelque acte de brutalité. Un soir, qu’il avait dit la vanité de ses religions, la foule voulut le lapider. Il dut se dérober, sauter par les fenêtres et ne put même échapper à tout danger que grâce au sous-préfet Janvier de la Motte, qui favorisa son départ [137].

On ne sait s’il a pris part aux journées de Février. Mais on ne doit rien conclure de ce que le silence et l’ombre nous voilent sa conduite en ces grandes heures. La lumière qui éclaire pour ceux de l’avenir de telles journées n’agit que comme les feux tournants d’un phare : la distribution en est tout arbitraire et fortuite. Celui-ci, passant d’une minute, se trouve illuminé d’une lueur d’apothéose, à jamais dramatisé en un héroïque décor, qui ne fut souvent des plus ardents ni fermement convaincus, tandis que non loin, en des parties où la lueur ne se projette pas, se battent obstinément des êtres qui agissent sous l’impulsion d’une foi assurée. Ainsi, au carrefour de Buci, le 24 février au soir, au milieu d’une foule qui venait de piller une boutique d’armurier, se distingua un homme qui criait beaucoup et ne voulait rien entendre aux voix prudentes de ses amis. Il portait une arme neuve, vierge de tout usage, et s’écriait : « Je viens de faire le coup de fusil ! » Il répétait encore exalté : « Il faut aller fusiller le général Auspick ! » C’était Baudelaire.

Touchant les journées de Juin, on a seulement écrit que Leconte de Lisle se présenta aux barricades avec Louis Ménard et que tous deux se contentèrent de porter aux insurgés la formule du coton-poudre. On trouva qu’à ce leur rôle s’était singulièrement « borné », et l’on montra les deux amis rentrant « chacun chez soi » après le dilettantisme d’une errance sceptique de barricade en barricade. Or encore, en ces mêmes journées [138], après la reddition du faubourg Saint-Antoine, on rencontra, compagnon d’insurrection de Pierre Dupont, un citoyen nerveux, excité, fébrile : Baudelaire pérorait, déclamait, se démenait vers le martyre. « On vient d’arrêter de Flotte, criait-il, est-ce parce que ses mains sentaient la poudre ? Sentez les miennes [139]. » Suivaient des fusées socialistes, l’apothéose de la banqueroute sociale. C’était la deuxième fois que ses attitudes saillaient de l’ombre commune d’une action immense et confuse, le publiaient fanatique exalté par l’action jusqu’au rêve du martyre.

La postérité qui aime singulièrement à rapprocher, pour des comparaisons, les idées et les vies, et qui, par une fausse classification universitaire, les a déjà confondues dans un même vague groupement de « théoriciens de l’art pour l’art », cherchera en cela matière à quelque parallèle entre Leconte de Lisle et Baudelaire. Baudelaire n’a été républicain que par crises, son dandysme se plut au décor humanitaire des blouses d’ouvriers [140] ; ce fut un brusque feu de paille — en 1846 il était nettement anti-républicain ; dès 1852 il n’y a plus de place pour la politique dans sa vie intellectuelle, et il analysait ses émotions de 1848 à la façon de quelques jours d’ivrognerie. « Mon ivresse de 1848 : de quelle nature était cette ivresse ? Goût de la vengeance, plaisir naturel de la démolition. Ivresse littéraire, souvenirs de lectures. Les horreurs de juin : folie du peuple et folie de la bourgeoisie, amour naturel du crime ! » Leconte de Lisle, républicain depuis son enfance, ne fut jamais susceptible d’écrire : « 1848 ne fut amusant que parce que chacun y faisait des utopies comme château en Espagne », ni d’affirmer : « Être un homme utile m’a paru toujours quelque chose de bien hideux. »

De vrai, il n’y eut jamais plus frappant contraste — et qui nécessite qu’on y insiste — frappant et révélateur. Baudelaire, nature généreuse, mais inconstante, était essentiellement artificiel. Il n’a jamais été consciencieux que comme artiste, encore est-ce parce que l’art n’était pour lui qu’une somme d’artifices. Leconte de Lisle est avant tout naturel. Baudelaire goûte la civilisation décadente, fardée et cosmétiquée, les aristocraties en décomposition, les femmes maquillées et leurs manières simiesques ; Leconte de Lisle rêve la jeune Humanité de la préhistoire, une robuste démocratie et la beauté naïve des vierges pures. Baudelaire ne sera républicain qu’un jour de bruit, de fumée etde poudre ; Leconte de Lisle profondément et avec constance.

*


1848 lui fut un symbole et un enseignement. La révolution échouait malgré l’énergiedes convictions. Pourquoi l’amélioration sociale était-elle indéfiniment ajournée ? La masse était brute, inerte ; l’intelligence n’éclairait point le courage ; la foule n’était pas soulevée et tendue en élans méthodiques et conscients. Pas assez impulsive pour se livrer sans crainte à son instinct, pas assez intelligente pour seconder, servir les chefs ; elle manquait de souplesse et de finesse autant que de « spontanéité » ; elle n’avait pas le sens d’harmonieuse adaptation. L’effort calculé du dirigeant s’émoussait, voire s’anéantissait dans la confusion aveugle de son concours, souvent même elle ne discernait pas le geste qui la conviait et la guidait. Il fallait désormais avant toute chose élaborer, modeler une conscience nationale délibérément républicaine.

Cela, il l’éprouva très nettement et par l’intelligence politique des temps, car l’un des grands hommes d’action de 1848 sentit au même moment exactement les mêmes choses : Blanqui distingua que l’action qui désormais s’affirmait immédiatement nécessaire était l’instruction de la masse.

D’ailleurs Leconte de Lisle ne vit pas moins nettement que la masse ne fut pas seule fautive en 1848. Certes, elle ne sut point servir les dirigeants, mais aussi les dirigeants ne surent point la « prendre » et la tenir. Ils manquaient eux-mêmes d’intelligence. Et ils n’avaient foi qu’en la seule « action » matérielle, dédaignaient la science souple et ample, ou du moins se restreignaient à de trop froides, trop limitées études d’économie politique. Pas de variété ni de largeur dans leur culture : de là un esprit tranchant ; « ce sont des haches », dira Leconte de Lisle. Les dirigeants ne doivent pas être uniquement des professionnels : ce sont les politiciens qui mènent à mal la République.

Leconte de Lisle ne hait pas la politique, mais les politiciens. Sans doute, il ne mesura peut-être pas assez exactement le niveau intellectuel des hommes politiques de son temps : il ne pouvait en effet savoir quel perspicace raisonneur, quel génie rêveur était Blanqui, celui-là même en qui il personnifia l’action brute, ainsi qu’il fut révélé depuis par Gustave Geffroy, dont la monographie est un des plus robustes livres du siècle. Il n’est que trop vrai, les chefs populaires de 1848 furent en général assez médiocres, intelligences bornées, esprits dénigreurs ; leurs vanités se complurent à des jalousies et à des calomnies qui révoltaient Leconte de Lisle. Puis, comme Vigny, celui-ci s’indignait de ce que le poète fût écarté de la république, et il en voulut à ceux qui prétendaient monopoliser la direction des affaires et gouverner sans y avoir été préparés par l’initiation au culte fort du Beau. Aussi s’emporte-t-il avec autant de véhémence contre ceux qui s’occupent exclusivement de politique que contre ceux qui, comme Proudhon, veulent tout asservir à leurs théories.

Les théories sont trop circonstancielles, éphémères ; il ne faut leur subordonner les principes ; il ne faut pas qu’elles fassent oublier la grande Évolution à quoi tout doit se rattacher, perdre le sens de la tradition. Si Leconte de Lisle est si irrité contre Proudhon, c’est que celui-ci n’a ni le respect ni le sens de la tradition républicaine, par là infiniment confus et dangereux [141].

… La Montagne et le Peuple ont indignement trahi la République, et Proudhon avait préparé la chose de longue main, dans une série d’articles abrutissants où 89 était conspué et les Pères de la Révolution journellement insultés. Notre pauvre République n’a-t-elle pas été depuis 18 mois en proie constante des crétins et des traîtres, et n’était-ce pas à désespérer de l’intelligence humaine que de voir les destinées de la démocratie commises à la foi d’un misérable économiste ? Aussi, qu’est-il arrivé ? Cet homme a tellement énervé et perturbé l’esprit du peuple, il l’a tellement mis en défiance à l’égard des journalistes qui persévéraient dans la trois fois sainte tradition conventionnelle que ce peuple stupide s’est croisé les bras en face du hideux royalisme qui conspire en plein jour pour la ruine de la République et qui la déshonore à l’étranger par une guerre lâche et infâme — la campagne de Rome — violatrice de la liberté et de tout sens moral.

Je ne saurais t’exprimer, mon ami, toute la rage qui me brûle le cœur en assistant, dans mon impuissance, à cet égorgement de la République qui a été le rêve sacré de notre vie. Nous étions tous résolus, le 13, avant cette inepte manifestation pacifique [142], qui a tout perdu, à racheter notre déplorable abstention de l’année dernière par une lutte suprême.

Mais que veux-tu ? Le Peuple a été balayé sur les boulevards par 4 hommes et un caporal, et le peuple est rentré chez lui, froid, indifférent et inerte.

Je te dis que les masses sont stupides. Je ne sais plus ce que nous avons à faire. La contre-révolution est installée au pouvoir, la France est déshonorée en Europe et nous n’avons plus de sang dans les veines. Si j’avais de l’argent, j’irais au diable, je ne sais où... (je serais, je crois, capable, dans mon désespoir, d’épouser Inez de Castro……).

… Il ne te reste plus qu’à partir pour Bourbon, si tu es riche comme moi. Nous nous bâtirons une case dans les bois, et nous fumerons le calumet de paix à l’ombre des nattes et des tamariniers. Nous serons heureux et nous aurons beaucoup d’enfants ; notre vie sera douce et tranquille, notre vieillesse sera honorée ; et quand l’heure viendra nous nous en irons ensemble dans Jupiter — hélas !

Adieu, mon bonhomme, ne t’ennuie pas trop et fais les vers, c’est le seul moyen de vivre un peu.


Il ne cesse de travailler. Il a dû, par défaut de modérantisme, interrompre sa collaboration à la Réforme, parce que Lamennais a jugé le premier qu’il ne devait pas y rester, dans un de ses « retours de catholicisme et de légitimisme ». Lamennais « ne veut pas que je blesse [143] les défenseurs de ces idées qui ont été les siennes ;… quand on a été apostat deux fois, je ne vois pas pourquoi on ne le serait pas une troisième. Si ce vieillard atrabilaire a peur de l’enfer, ce n’est pas une raison pour que je partage son épouvante [144] ». Et il ne peut entrer à la Cité du Peuple, sûr qu’il est de n’y pouvoir rester deux jours. Au lieu de perdre son temps dans des réunions, dans d’oiseuses discussions, il travaillle à la poésie qui est son mode d’activité sociale. Il n’y a point en effet qu’une seule façon de prendre part à la lutte des classes : composer des poèmes, relever le sens du Beau, en est une, la seule actuellement efficace ; car s’il ne veut pas participer à de nouvelles tentatives révolutionnaires, c’est qu’elles seraient « stériles » et « dévieraient » ; et le devoir de ne pas disperser ses forces, car on s’y dévirilise. S’il a agi en 1848, s’il est « descendu dans le tumulte des choses passagères » c’est afin de « témoigner de sa sincérité, de sa foi et de son aptitude à vivre la vie du vulgaire », )


Paris, 7 septembre 1849.

Je comprends qu’on ait foi en quelques principes supérieurs, généraux, abstraits, à l’aide desquels on édifie spéculativement un système d’idées politiques et sociales...

... Ce que je comprends moins, ce que ne puis m’empêcher de considérer comme étant un acte capable, un oubli irréligieux du devoir élevé qu’il est spécialement donné à l’artiste de remplir, par le fait même de l’organisation particulière dont il est doué, c’est qu’il délaisse, par caprice ou par lassitude, la sphère de son développement intellectuel, et qu’il s’absorbe volontairement en des préoccupations d’un ordre secondaire, préoccupations sujettes à varier tant de fois au gré des sympathies et des antipathies individuelles, et sous l’empire desquelles on vient à subordonner les principes aux hommes et les idées aux faits.

Comment l’artiste ne voit-il pas que tous ces hommes voués aux brutalités de l’action, aux divagations banales, aux rebâchages éternels des mesquines et pitoyables théories contemporaines, ne sont pas pétris du même limon que le sien ? Comment ne s’aperçoit-il pas que ces hommes paraissent s’inquiéter de la réalisation d’un idéal quelconque, parce qu’ils ont beaucoup plus de sang dans les veines que de matière cérébrale dans le crâne ? La grossièreté de leurs sentiments, la platitude et la vulgarité de leurs idées ne le blessent-elles point ! La langue qu’ils parlent est-elle semblable à la sienne ? Comment peut-il vivre, lui qui était l’homme des émotions délicates, des sentiments raffinés et des conceptions lyriques, au milieu de ces natures abruptes, de ces esprits ébranchés à coup de hache, toujours fermés à toute clarté d’un monde supérieur ? Une loi de nécessité harmonique n’enveloppe-t-elle pas et ne dirige-t-elle pas ce qui est ? les hommes ont été confinés par elle aux infimes échelons de la grande hiérarchie humaine.


Leconte de Lisle est évolutionniste ! Ce qui le choque dans les théories et les discours, c’est la croyance fanatique à une révolution tout accidentelle et prédestinée : ne croyons pas à une heure providentieIle ; soyons plus humbles :


Ne me dis pas que la lutte est ouverte entre les deux principes moraux que nous confessions tous deux et les iniquités sociales de ce temps. Il y a bien des siècles que cette lutte est commencée et elle se perpétuera jusqu’au jour où le globe s’en ira en poussière dans l’espace, Mais il n’est pas qu’une seule façon d’y prendre part. Les efforts et les modes d’efforts varient en raison de la diversité, et la hiérarchie des esprits et les grandes œuvres d’art pèsent dans la balance d’un autre poids que cinq cents millions d’almanachs démocratiques et sociaux. J’aime à croire — et puisse le rapprochement monstrueux m’être pardonné — que l’œuvre d’Homère comptera un peu plus dans la somme des efforts moraux de l’humanité que celle de Blanqui.

En vérité, n’es-tu pas souvent pris comme moi d’une immense pitié, en songeant à ce misérable fracas de pygmées, à ces ambitions malsaines d’êtres inférieurs ? Ne t’enfonce pas dans cette atmosphère où tu ne saurais respirer. Je te le dis sincèrement, la plus grande peine que je pourrais éprouver serait de te voir, toi que j’aime et que j’estime entre tous, comme homme et comme poète, descendre pour toujours dans ces bas-fonds de notre malheureuse époque de décadence, pour y consumer en efforts stériles, en déviations déplorables, ta jeunesse et ton intelligence. La promptitude avec laquelle tu t’enthousiasmes pour ces hommes d’action m’inquiète. Vas-tu passer ta vie à rendre un culte à Blanqui, qui n’est ni plus ni moins qu’une sorte de hache révolutionnaire, hache utile en son lieu, je le veux, mais hache enfin ! Va ! le jour où tu auras fait une belle œuvre d’art, tu auras plus prouvé ton amour de la justice et du droit, qu’en écrivant 20 volumes d’économie.

Donnons notre vie pour nos idées politiques et sociales [145], soit ; mais ne leur sacrifions pas notre intelligence qui est d’un prix bien autre que la vie et la mort, car c’est grâce à elle que nous secouerons sur cette sale terre passionnée la poussière de nos pieds pour monter à jamais dans les magnificences de la vie stellaire. Ainsi soit-il.

Parce qu’il tente de ramener son ami au culte de la Poésie, de le détacher de l’action qui absorbe vainement la vie et ne peut valoir que lorsqu’on y apporte une âme sublimée par les hautes et pures conceptions, d’attacher aux politiciens une intelligence et un talent qu’il estime entre tous, est-il permis de dire que, désillusionné, il s’écarte des préoccupations sociales pour s’abstraire dans un dédaigneux olympisme ? Il faut plutôt se rappeler avec quel empressement trop unanime en 1848 l’on oubliait les Lettres pour ne plus s’adonner qu’à la politique. Il est vrai qu’on y avait été conduit par les Lettres ; mais une fois pris par la politique, on n’y retournait guère. L’indifférence, l’oubli de l’art menaçaient de se changer aisément en mépris à la faveur de la platitude bourgeoise. Et vraiment quelle victoire eût-ce été pour le progrès ? La médiocrité avide de péroraisons démagogiques imposait le silence aux Lettres. De ce silence souffrit entre tous Balzac, qui en méjugea la révolution de 1848 [146]. Il effraya Leconte de Lisle, qui devait encore, longtemps plus tard, déplorer la perte faite alors par la poésie en Lamartine, qui n’admettait point la vie sans art et sans beauté, qui toujours redouta le triomphe de la laideur et de la bêtise bourgeoises sur l’intelligence et la beauté. Plus que tout autre, le moment critique ne permettait point que l’Intelligence s’éparpillât, s’affaiblît et abdiquât.

De même encore, parce qu’il ne pouvait vivre avec les démocrates de l’époque, trop exclusifs et vainements bruyants, faut-il conclure qu’il n’aime plus la Démocratie, qu’il ne croit plus en son triomphe futur ? Lui-même répond : et, particulièrement les derniers mots de sa lettre du 8 novembre sont une déclaration claire et catégorique.


En vérité, je te le dis, tu te perds à plaisir, et tu finiras par prendre en haine et en mépris tes beaux vers parce qu’ils ne parlent ni de Barbès ni de Blanqui. Tu appelles Barbès, Blanqui et le reste, tes maîtres, tes guides [147], les Confesseurs de la foi, des christs transfigurés [147] ! Comment feras-tu pour te pardonner cela un jour ! Mais pourquoi te blâmerais-je ? Tu dois passer [147] par là, et toutes mes lamentations n’y feraient rien…

… La Révolution s’accomplira parce que l’humanité contient actuellement un dogme nouveau qui ne se manifestera qu’après une période normale de gestation. L’ordre social sera anéanti par tous les moyens, parce qu’il est irréligieux c’est-à-dire stupide et mauvais ; mais pas un seul des démocrates actuels n’a le sens de cette transformation magnifique. Ils sont trop bêtes et trop ignorants. Il m’est impossible [147] de vivre avec eux. Ce qui n’empêche pas, au contraire, que je sois très révolutionnaire [147] et irrévocablement dévoué à la réorganisation future et supérieure de la société européenne, c’est-à-dire à la théocratie nouvelle…


Paris, 8 novembre 1849,

La grande facilité que tu possèdes de t’assimiler les idées les plus hétérogènes et de te livrer aux études les plus opposées avec le même goût et la même passion ont développé en toi une excessive mobilité à laquelle tu ne prends pas assez garde, car c’est d’elle que proviennent et ton engouement subit pour tel homme et telle doctrine et ton détachement tout aussi prompt de ce même homme et de cette même doctrine. Tu portes dans la science et dans l’art, comme dans la politique, cette fatigue de tout effort suivi, ce désir invincible auquel tu obéis toujours, de changer de culte au gré de ton caprice. Agir ainsi, mon cher ami, c’est disperser tes forces, c’est répandre ton esprit en libations stériles, c’est appeler en toi, avant l’âge, la lassitude de l’intelligence et le dégoût de la vie. Or, tu es jeune, tu es instruit, tu as une haute moralité esthétique, tu as un talent plein de distinction et d’éclat ; donc, tu n’es pas fait pour mourir de la vie que tu mènes.

… En deuxième lieu, tu passes tes journées à discuter avec Cazavant [148] et autres ejusdem farine. Quand je songe à cela j’entre contre toi en d’épouvantables colères. Enfin, tu vas écrire, dis-tu, une histoire de la Révolution. Rien de mieux pourvu que, dans ton adoration actuelle de Louis Blanc, tu ne fasses pas un résumé de son livre, surtout de ses prolégomènes qui, entre nous, sont purement et simplement emphatiques et d’une vérité historique fort contestable.

Je donnerais beaucoup pour être certain du travail qu’on me promet. J’irais passer un ou deux mois à Genève où tu viendras me rejoindre. Nous nous retremperions tous deux. Tu me dis à ce propos que j’eusse mieux fait de rester à la Réforme que d’implorer la protection d’un réactionnaire qui me donne de l’eau bénite de cour. Je réponds victorieusement, d’une part, que le vieux Lamennais m’ayant très catégoriquement prié de partir, il m’était assez difficile de me cramponner à son journal quand même ; et, d’autre part, que, loin d’implorer la protection de n’importe qui [149], ce que je n’ai jamais fait, c’est le réactionnaire en question qui m’a imploré afin que je me laissasse protéger par lui. — Je suis de ce côté en paix avec ma conscience. Voilà ce que j’avais à te dire. Tu ne m’en voudras pas de ma franchise et tu reconnaîtras, au contraire, en lisant mes récriminations, que je suis à toi de cœur…

… Je deviens chaque jour moins sectaire en fait de socialisme : si j’avais le temps et l’espace je t’expliquerais comment et pourquoi je suis socialiste

*


Comment et pourquoi il fut socialiste ?

Après la noble échauffourée de 1848, Leconte de Lisle découragé renonça-t-il définitivement à l’action, ainsi qu’il fut dit. Non vraiment si, selon le mot pénétrant d’Anatole France, l’action pour lui, c’étaient les vers. Mais il ne se mêle plus à aucun mouvement de rue. D’abord tous les mouvements de rue dont s’illustrèrent les années suivantes ne furent point populaires, encore moins socialistes. Le 2 décembre n’a été qu’une défaite de la bourgeoisie et les ouvriers y restèrent très justement indifférents. Et Leconte de Lisle n’admettait point qu’on se dépensât autrement que pour les grandes causes et dans les grandes journées.

Toutes les énergies se concentrèrent vers la propagation de l’idée. Sa jeunesse déjà avait été essentiellement métaphysique et idéenne, nullement pratique ; il était de nature porté vers l’idée, non au fait. Il a dit, en partant de l’île où s’épanouit son adolescence, dans quelques vers qu’il ne publia point :


Le monde où j’ai vécu n’a point quelques coudées,
        On ne le trouve en aucun lieu.
C’est l’empire infini des sereines idées
        Et, calme, on y rencontre Dieu [150].


Maurice Spronck a fait ressortir avec force que (plus tard) ce fut l’idéen du brahmanisme qui l’attira et qu’il y alla spontanément. S’il n’a pas agi davantage au sens physique du mot, c’est qu’il était éminemment métaphysicien. « Il considère, dit Paul Bourget, que les idées seules sont réelles et que les faits aussitôt évanouis qu’apparus ne valent pas qu’on essaye de construire un monument avec leur poussière. » Cela est exagéré et abstrait, par suite en un certain sens cela est faux, cela n’est pas plus la vérité que le squelette, qui est l’armature du corps, n’est le corps. En réalité, il voulait agir et il agit. Mais il se rendait compte que l’heure de l’action propre n’était pas venue. Il fallait exercer la masse à l’idée et par l’idée. Il la prépara : il agit. Il était de nature expansive, active, et il s’imposa l’abstinence d’action physique comme un jeune. Et c’est pour cela que ce qu’il avait en lui d’ardent, d’actif, de combatif, se recueillit et s’épancha dans sa manifestation littéraire, en une action littéraire. Hugo et Lamartine ont eu une vie politique plus agitée, mais leur poésie est aussi moins gonflée d’ardeurs de foi, de fécondité. Du cratère du vers lislien le vin fort déborde : « Le sieur de Lisle me plaît, écrivait Flaubert, d’après ce que tu m’en dis. J’aime les gens tranchants et énergumènes ; on ne fait rien de grand sans le fanatisme. Le fanatisme est la religion [151]. — J’ai lu Leconte ; eh bien, j’aime beaucoup ce gars-là, il a plus d’élévation dans l’esprit que de suite et de profondeur. Il est plus idéaliste que philosophe, plus poète qu’artiste. » Poète…, agisseur, créateur.

C’était un caractère, noble, désintéressé, ferme. Il apportait dans le sentiment de ses affaires personnelles les mêmes idées que dans l’appréciation philosophique de toutes choses :


Tu me réponds à cela que personne n’a lu tes vers, si ce n’est moi. Voilà une magnifique raison. Qui diable a donc lu les miens ? Toi et de Flotte. Au surplus qu’est-ce que cela fait à tes vers et aux miens ? Tout est-il perdu parce que 3 ou 4 ans se seront écoulés sans qu’on ait fait attention à nous ? Tu sais bien que tout ceci rentre dans l’ordre commun. Se désespérer d’un fait aussi naturel, aussi normal, aussi universel, c’est se plaindre de ne pouvoir décrocher une étoile du ciel, se frapper la tête contre les murs pour l’unique plaisir de la chose.


Tel, caractère ferme et expansif, convaincu qu’il fallait exercer la masse à l’idée, il était essentiellement un éducateur. Au lendemain de juin, loin de se décourager juvénilement et en poète, il sollicite une place de professeur, — citant comme personnes référentes les représentants du peuple Didier, Sarrut, Victor Considérant et P. Lefranc, le poète Béranger, Lamé, de l’Académie des sciences, Ph. Le Bas, de l’Acad. des inscriptions, Auguste Comte, professeur à Polytechnique, et Léon Lalanne, ingénieur des Pont et chaussées.


« Au citoyen ministre de l’Inst. publ. Juillet 1848.
« Citoyen ministre,

« Les signés Ch. Gabriel Thalès, rédacteur du Dictionnaire encyclopédique de France et de la Biographie mythique, et L. de Lisle (Charles), bachelier ès-lettres, ancien rédacteur de la Revue indépendante et de plusieurs autres recueils périodiques, créole de l’île de la Réunion, ont l’honneur de vous soumettre la demande suivante à laquelle ils espèrent, citoyen ministre, que vous voudrez bien faire un favorable accueil !

« Deux chaires sont en ce moment vacantes au collège national de l’île de la Réunion, l’une de philosophie, l’autre d’histoire, chaires que les signés, par suite de leurs études spéciales, se croient aptes à remplir.

« Si votre bienveillance, citoyen ministre, croit devoir nous confier les fonctions honorables que nous sollicitons, nous ferons tous nos efforts pour nous en rendre dignes. »


Son œuvre est une œuvre d’éducation, et c’est en ce sens qu’il faut entendre les mots de « religieuse, morale et fanatique » dont la définit si justement Flaubert ; fanatisme, c’est expansion et évangélisation. Son œuvre est une œuvre d’éducation historique [152], contemporaine de l’histoire fondamentalement fanatique et évangélique du grand pédagogue Michelet. Son œuvre est une œuvre d’éducation : sa poésie est avant tout virile.

CHAPITRE IX

L’ŒUVRE RÉVOLUTIONNAIRE



L’œuvre poétique et révolutionnaire : la haine du siècle ; pessimisme socialiste. — Anticatholicisme. — Préfaces et articles : la théorie de l’art pour l’art est anti-bourgeoise. — L’art éducateur.



« Lorsqu’il évoque les souvenirs radieux de la jeunesse du monde, il semble que c’est le cœur de l’humanité qui bat dans sa poitrine, et quand il retombe, du joyeux berceau des races pures, aux tristesses désespérées de l’heure présente, ses regrets ressemblent à des remords. »
louis ménard : Leconte de Lisle.
(Critique philosophique, 30 avril 1887.)



Sous le Bas-Empire, donc, Leconte de Lisle s’abstient de toute action, mais l’idée n’abdique pas. L’œuvre publiée est essentiellement révolutionnaire. Les critiques semblent n’avoir point voulu s’en apercevoir, tant il est incompréhensible qu’ils ne s’en soient pas doutés. Presque tous, — et point ceux-là seuls qui écrivaient au lendemain de la publication des Poèmes Antiques et des Poèmes Barbares mais ceux qui ont fait travail patient et consciencieux, qui ont eu trente ans et plus pour lire attentivement l’œuvre qu’ils proclamaient supérieure, — ne voient que l’artiste, ou le panthéiste, ou le phénoméniste. Pour n’en citer qu’un, et pour prendre celui qui avait à exprimer en quelques mots les caractères essentiels de l’œuvre, M. Faguet, dans son chapitre de l’Histoire générale de Lavisse et Rambaud sur la poésie sous le Second Empire [153], écrit ces lignes pauvres : « Ses Poèmes sont des œuvres un peu monotones où il n’a pu ou voulu mettre que des effets de couleur, de relief et de rythme ; » — on lui en veut d’autant plus qu’il est un des critiques les plus avisés, qu’en général l’idéen des œuvres le frappe plus que le pittoresque, et qu’il s’est enfin tout spécialement occupé des écrivains politiques de ce siècle [154].

La critique littéraire, fût-elle même portée, comme à l’ordinaire, à négliger la pensée pour ne s’attacher qu’à la forme, ne devait-elle point remarquer que Leconte de Lisle est socialiste par son genre d’imagination même et jusque par la manière particulière de son pittoresque ? Ses poèmes, ses grands poèmes sont en général des fresques — c’est-à-dire des peintures épiques — où l’individu s’efface dans la foule, où du moins il ne vaut que comme élément de la foule, où tous les mouvements particuliers, quoique divers les uns des autres et profondément originaux, se groupent ou s’isolent pour composer un effet général où la beauté même est une beauté d’ensemble : le Runoïa, le Massacre de Mona, la Vision de Snorr, les Éléphants, le Soir d’une bataille, même Quain, dont la puissante voix n’est que le cri de toute l’humanité souffrante, dont l’altière figure ne peut s’abstraire du grandiose tableau où grouille par imposantes masses confuses la sauvage humanité primitive. Il n’est point jusqu’aux petites pièces de thème essentiellement lyrique, l’Épée d’Angantyr, le Cœur de Hialmar, où le héros disant ses émotions n’évoque à chaque mot le souvenir de ses compagnons.

Seul presque, par ces quelques lignes, M. Paul Bourget fait exception à la règle générale : « Aucune intelligence n’est plus nettement caractérisée que la sienne par le goût et le pouvoir des larges conceptions d’ensemble. Ce qui le frappe dans l’humanité, ce sont les (vastes formes de la vie collective, symbole pieux ou métaphysicien… ce qui le laisse tout au contraire indifférent jusqu’à l’oubli, c’est l’individu, la personne isolée et séparée. »

Il n’est plus besoin, après l’admirable et définitive leçon de M. Brunetière, de faire valoir le caractère d’impersonnalité de son œuvre, mais il est indispensable de le rappeler. Et remarquons que des poètes du siècle les plus lyriques sont les plus bourgeois, les plus égoïstes ou les plus égotistes, un Hugo, un Musset, que ce sont les dernières œuvres de Lamartine, contemporaines de sa foi démocratique, qui sont les moins lyriques, que cela est aussi vrai de George Sand, et que l’impersonnalisme de Leconte de Lisle n’est pas le moins du monde, comme on l’a trop dit, une question plus ou moins technique d’art-pour-art, mais de tempérament, d’imagination et de sensibilité, et dérive directement de son socialisme.

On a donc généralement méconnu ou déformé les caractères essentiels de son œuvre.

On a fait ressortir son pessimisme sans se préoccuper d’en rechercher les raisons ou en imaginant des causes d’une fantaisie un peu trop théâtrale (M. Spronck surtout). Mme Dornis, dont Ia main fut plus délicate, a dit que la disproportion entre son génie et sa destinée fut douloureuse et elle se souvient à ce propos de pièces telles que les Montreurs et le Dies Iræ. Peut-on y voir rien de tel ? Que Leconte de Lisle eût désiré à certaines époques de sa vie une situation lui permettant une action efficace et de répandre l’idée autrement que par la littérature, qu’il ait regretté de n’avoir jamais pu faire comme un Lamartine écouter une grande et pure voix libérale, cela est très probable, mais il n’y eut jamais de vanité, même d’orgueil froissé [155]. On a été jusqu’à dire qu’il haïssait la démocratie, qu’il méprisait le peuple. C’est sottise. Leconte de Lisle n’a jamais haï le peuple. Il lui en a seulement voulu — parfois avec force — de se laisser indignement, stupidement martyriser par une « élite » bête, de se laisser encore domestiquer. Un peu en artiste aussi, il lui en voulait de rester immobile après 1848, parce que, malgré toute l’inharmonie de sa brutalité, il dressait au moins en 1848 la beauté des poussées gigantesques, des efforts totaux. Par-dessus tout, ce qui l’horrifiait, c’était la laideur « moderne » et le mercantilisme contemporain : ainsi faut-il s’expliquer l’apreté de certaines œuvres. Aux Modernes sur toutes.

Sa haine « du siècle », très visiblement, se confond avec son horreur du bourgeoisisme. Voyez précisément son Dies Iræ, qui date de 1852 : il s’écrie :


Oui ! le mal éternel est dans sa plénitude !
L’air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés.
Salut, oubli du monde et de la multitude !


c’est parce qu’il déplore :


Les Muses, à pas lents, mendiantes divines.
S’en vont par les cités en proie au rire amer ;


et loin de se lamenter encore comme Vigny sur la médiocrité du rôle du poète dans la vie contemporaine, il estime que cela même n’a plus de dignité :


Ah ! c’est assez saigner sous le bandeau d’épines,
Et pousser un sanglot sans fin comme la mer.


Si souvent il maudit la race humaine, pour reprendre ces expressions dont l’amertume est celle ordinaire des boutades épiques, qui sont même d’autant plus amères qu’elles sont plus évidemment des boutades, c’est pour plusieurs raisons dont l’une est, par exemple, le Vandalisme exercé contre la nature (la Forêt Vierge), vandalisme qui aujourd’hui encore indigne précisément les génies les plus philanthropes, c’est surtout par rousseauisme, cela est indéniable, on l’a vu dans ses lettres écrites en 1845 à la Réunion, on le voit également dans ses poèmes publiés sous le Second Empire.

Leconte de Lisle n’y glorifie point seulement comme Rousseau la bonté de la vie libre des premiers hommes, mais sa beauté, sa jeune beauté d’or vierge, la simplicité grande, noble et calme de l’existence biblique. Il l’exalte avec la hauteur et la pureté d’émotion d’un Puvis de Chavannes en même temps qu’avec une certaine mâle âpreté qui est d’une grande puissance de réalisme. Rousseau et Puvis de Chavannes s’unissent, se complètent, s’harmonisent en lui. Il y a dans Dies Iræ d’immortels vers qui célèbrent avec une ineffable verdeur d’enthousiasme l’inépuisable beauté de


La jeune humanité sur le jeune Univers.


Ce sont accents d’un profond lyrisme pieux que retrouveront seuls plus tard les poètes de Vamireh et d’Eyrimah :


Il n’avait point taché sa robe irréprochable
Dans la beauté du monde il vivait fortement.
… Pourquoi s’est-il lassé des voluptés connues?
Pourquoi les vains labeurs et l’avenir tenté ?
Les vents ont épaissi là-haut les noires nues ;
Dans une heure d’orage ils ont tout emporté.
Oh ! la tente au désert et sur les monts sublimes,
Les grandes visions sous les cèdres pensifs,
Et la liberté vierge et ses cris magnanimes,
Et le débordement des transports primitifs !


Et encore dans cette pièce l’on voit bien nettement que s’il avait un tel culte pour la Grèce antique, c’est qu’il regardait la vie grecque comme un idéal de jeunesse fière et candide contenue dans une calme beauté de lignes pures, — et que la nudité de la beauté antique était comme le symbole de la liberté d’une vie sans entraves, et que le peuple le plus enthousiaste de beauté était le plus ivre de liberté, que les deux grands cultes sont nécessaires l’un à l’autre. Et s’il se détacha quelquefois des foules hurlantes, c’est parce que n’étaient pas encore venues pour elles les heures purificatrices et de beauté qui succèdent à celles de la vengeance. Ce qui l’effarouchait dans le monde moderne, plus que la décomposition des faces indicatrices, c’était la laideur de la médiocrité, la grotesquerie des siestes épaissies des bourgeois « repus », l’étal des vulgaires égoïsmes et des digestions gloutonnes. En une envolée d’âme, il retourne à la vie des premiers hommes.


Reprends-nous, ô Nature, entre tes bras sacrés [156] !
Dans ta klamyde d’or, Aube mystérieuse,
Éveille un chant d’amour au fond des bois épais !
Déroule encore, Soleil, ta robe glorieuse !
Montagne, ouvre ton sein plein d’arôme et de paix !


Et ce pessimisme dont on a tant parlé n’a donc rien de commun avec celui d’un Schopenhauer ni même d’un Vigny. Les célèbres vers de la dernière strophe si souvent cités et qui sont même presque seuls connus de nos professeurs de philosophie comme Midi de nos professeurs de littérature, cités comme les « cris du plus profond pessimisme », ne sont en somme que de magnifiques imprécations contre la stupidité de cette vie sociale que réprouvera dans les mêmes termes un Tolstoï (préjugés, misères, iniquités, sotte destruction des beautés naturelles). C’est seulement si le monde ne veut vraiment point revenir à la vie simple primitive qu’il appelle la mort, préférable alors à cette vie moderne faite d’insatiable désir de nouveautés artificielle et de cruautés de peuples efféminés, décadents. (Relisez l’Anathème publié cinq ans après Dies Irœ : cela est très manifeste dans les 4 dernières strophes) [157].

Oui la mort est préférable à cette décomposition où s’attardent les peuples dégénérés. Dans À l’Italie, après avoir appelé l’Italie à quelque farouche redressement.


Hérisse de fureurs les cheveux par les airs,
Reprends l’ongle et la dent de la louve du Tibre,
Et pousse un cri suprême en secouant les fers,
Debout ! debout ! Agis. Sois vivante, sois libre !
Quoi ! l’oppresseur stupide aux triomphants hourras
Respire encore ton air qui parfume et qui vibre !
Tu t’es sentie infâme, ô Vierge, entre ses bras !

Il ronge ton beau front de son impure écume,
Et lu subis son crime, et tu le subiras !


il la supplie, si elle se sent vraiment trop abaisser pour pouvoir se relever :


Si tu ne peux revivre, et si le ciel t’oublie,
Donne à la liberté ton suprême soupir...


qu’au moins elle sache mourir noblement ! Dans le Sacre de Paris écrit en « janvier 1871 », alors, que les horreurs du siège lui rappelaient à la fois les affres et les héroïsmes de la Patrie en danger de 1793, il crie à Paris de mourir plutôt que d’accepter la servitude. La mort, qu’invoquèrent tant de fois et que tutoyèrent sublimement ses maîtres, les hommes de la Révolution, il ne voit en elle que la Libératrice. Ses appels à la mort sont des appels à la Liberté.

Or tel est donc son pessimisme. On en voit la nature et la source. Il était en germe dans le rousseauisme dont son adolescence était déjà imprégnée insi que du sel amer de l’océan hindou, mais il ne date que réellement de 1848, de ce qui fut alors pour tous la banqueroute des justes espérances socialistes. Encore n’est-ce nullement un pessimisme irréductible : ce n’est ni un pessimisme psychologique, ni un pessimisme métaphysique, ni un pessimisme historique s’appuyant sur la connaissance du passé pour nier l’impossibilité de la paix terrestre ; il croit seulement que la société est détestable et il ne se désespère qu’en tant qu’il se demande si le retour au primitivisme est possible : c’est donc une sorte de pessimisme social ou socialiste.

Son anticatholicisme, qui se rattache étroitement à son pessimisme, ne fut guère mieux compris. M. Faguet continue probablement à n’y voir que « couleur, relief et rythme » pittoresques [158]. À la vérité, son pessimisme vient aussi en grande partie de son horreur de la brutalité et de la férocité des « hordes catholiques ». (Le Chapelet des Mavromihhalis, etc.) S’il a parfois clamé « l’horreur d’être un homme », c’est parce qu’il se souvenait des œuvres de l’homme qui aujourd’hui encore pèsent le plus sur la masse :


Tandis que de leurs yeux sinistres et jaloux
Ils (les moines) le mangeaient déjà comme eussent fait des loups
Et la honte d’être homme aussi lui poignait l’âme

(L’Holocauste.)


Il faut bien d’ailleurs se garder de confusion : son anticatholicisme n’est nullement haine du Christ. Personne au contraire n’eut dévotion plus attendrie de Jésus et plus large gratitude. Relisez

la strophe de Dies Irœ :


Figure aux cheveux roux, d’ombre et de paix voilée.
Errante au bord des lacs sous ton nimbe de feu,
Salut ! l’humanité, dans ta tombe scellée,
Ô jeune Essénien, garde son dernier Dieu !


Relisez tout ce bel hymme, le Nazaréen, qui n’a de comparable que deux ou trois pages pieuses de Renan, et sa lamentable évocation du Mont des Oliviers [159].

Dans l’Holocauste, il accuse le contraste représentatif entre « le ciel pur et rayonnant » et la tumultueuse haine noire de la foule des moines, meute hurlante traînant la victime au bûcher.

Anticatholicisme, c’est-à-dire très exactement antipapisme, haine des puissants, des césars ecclésiastiques comme des rois dévorateurs de peuple (le Talion), haine qui n’a d’autre source, d’autre réservoir qu’un incommensurable amour des humbles : nulle part on ne le voit mieux que dans les Siècles maudits, « siècles du goupillon, du froc, de la cagoule », siècle où régnait « la goule [160] romaine, ce vampire ivre de sang humain ».


Hideux siècles de foi, de lèpre et de famine
Que le reflet sanglant des Bûchers illumine !
Siècles de désespoir, de peste et de haut-mal,
Où le Jacque en haillons, plus vil que l’animal.
Geint lamentablement sa pitoyable vie !
Siècles de haine atroce et jamais assouvie,
Où, dans les caveaux sourds des donjons noirs et clos,
Qui ne laissent ouir les cris ni les sanglots,

Le vieux juif, pieds et poings ferrés et qu’on édente,
Pour mieux suer son or cuit sur la braise ardente !
Siècles de ceux d’Albi scellés vifs dans les murs...


Cependant, cela se voit mieux encore dans la Bête écarlate et dans chacun de ses vers, qu’il faudrait donc citer tout entière, la Bête écarlate qui est l’image apocalyptique même du Clergé. Il n’y a rien de comparable à ce poème de poignante satire même dans les meilleurs de ces trop inégaux Châtiments ; la parabole du Christ épouvanté par la vision de ses successeurs dépasse en lugubre grandeur l’Expiation de Hugo de toute la distance qu’il y a entre le grand tyran et le divin prophète socialiste. Son antipapisme s’affirme à toutes les occasions ; ces deux vers :


Ô Rome qu’un vil moine en sa chaise curule
Étrangle avec l’étole et marque avec la croix


sont le leitmotiv du magnifique chœur des Césars dans les deux Glaives. L’Agonie d’un Saint, c’est le jugement par Dieu d’un des plus grands pontifes dont s’honore le papisme, c’est sa condamnation. Cela est très net : nul antichristianisme, mais antipapisme. « Il manque à son pessimisme, formule M. Brunetière en son Manuel, de s’être dégagé plus librement de l’antichristianisme, et de s’être changé plus souvent en pitié des souffrances humaines » ; — a il faut d’ailleurs, ajoute M. Brunetière, imputer cette dureté de Leconte de Lisle non point du tout à son insensibihté personnelle, mais à son parti pris de ne prêter son vers qu’à l’expression des misères de l’humanité, non des misères de l’individu » (p. 500). Voici qui n’est point assez explicite. Sans nul doute le socialisme de Leconte de Lisle n’a rien de larmoyant, mais cela même en fait la force et la hauteur de caractère. L’apitoiement sur l’individu est-il plus « attendrissant » que l’universelle pitié, le vaste humanitarisme ? Il n’y a rien de plus émouvant — largement et profondément — dans toute la poésie française que les pièces où Leconte de Lisle revit les misères du moyen-âge. Et ce qui fait la puissance, la grandeur de son antipapisme, c’est précisément qu’au contraire des traditions littéraires et des règles du genre dramatique trop souvent intronisées dans toute la poésie, il ne concentre pas sa pitié sur tel ou tel martyre (voir dans V. Hugo), mais il en répand l’ample débordement sur la commune masse des victimes du régime. Son anticatholicisme, c’est le masque vindicateur de son amour des Jacques. Il exècre le clergé parce qu’il se gorgeait des misères du peuple ; quand il parle de moine, s’il voit rouge, c’est qu’il voit le moine ensanglanté de la douleur des petits. Cette infinie pitié du Jacque, qui jaillit sauvagement du cœur, combien plus sincère, plus simple, plus profonde, plus éloquente, — criante, — que la grimaçante philanthropie d’un Voltaire, que l’oratoire humanitairerie d’un Hugo, où grince trop souvent le ressouvenir personnel !


Or, chacun subissait les communes épreuves,
Le bourgeois dans sa ville et le sire en sa tour.
Mais les Jacques, Seigneur ! Dévorés de famine.
Ils vaguaient au hasard le long des grands chemins,

Haillonneux et geignant et se tordant les mains.
Et faisant rebrousser les loups, rien qu’à la mine !
L’été durant, tout mal est moindre, quoique amer ;
On se pouvait encor nourrir malgré le Diable ;
Mais où la chose en soi devenait effroyable.
Sainte Vierge ! c’était par les froids de l’hiver.
De vrais spectres, s’il est un nom dont on les nomme,
Par milliers, sur la neige, étiques, aux abois,
Râlaient. On entendait se mêler dans les bois
Les cris rauques des chiens aux hurlements de l’homme,…

[etc.

(Un Acte de Charité.)


Et ce n’est pas seulement le Moyen-âge qu’emprisonna, qu’envoûta le catholicisme, c’est toute l’humanité depuis le premier siècle. Il fut impitoyable pour les autres religions, qui, elles aussi, étaient chacune une des mille figures du Dieu infini, qui avaient leurs poésies fières et douces, leur précieuse originalité, leur noblesse, leur idéalisme : — paganisme Scandinave (le Runoia), paganisme hellénique (Cyrille et Hypatie).

Dans ce Cyrille et Hypatie, un de ses plus considérables poèmes, se voit le mieux combien son anticatholicisme n’avait rien de brutal ni de grandiloquent, ne se réduisait pas seulement comme celui de Hugo à des sermons laïcs contre la simonie ni n’était uniquement dû à une sorte de fauve, rouge ou même noir anarchisme, mais à son culte de la beauté autant qu’à son amour des humbles. Et cela encore fait ressortir la parenté de son pessimisme et de son anticatholicisme : il reprochait au catholicisme d’être une religion de laideur, de deuil et de mort, d’être contre la beauté, contre la nature et contre la vie, alors que lui avait un tel culte de la libre vie primitive. Dans Cyrille et Hypatie, la nourrice dépeint avec horreur les moines qui


Blasphèment la beauté, la lumière et la vie !


et on se rappelle en quel terme, par antithèse, elle glorifie la religion antique, « ce passé si beau ».


L’amour de la patrie et de la liberté
Triomphant sur l’autel de la Sainte Beauté.


Déjà dans Hypatie (1852) il en veut au catholicisme de ce que :


Le souffle de Platon et le corps d’Aphrodite
Soient partis à jamais pour les beaux cieux d’Hellas.
L’impure laideur est la reine du monde
Et nous avons perdu le chemin de Paros.


Son anticatholicisme a donc de multiples raisons, et des raisons sociales, dont l’une est son patriotisme, très intense, le vrai patriotisme n’étant inconciliable avec aucun socialisme, surtout avec le socialisme de 1848. Son sentiment de la patrie était assez exactement celui de Renan dont il se rapproche par bien des points, et qui a été aussi celui des socialistes de 1848, très nettement patriotes, Blanqui, Barbès, George Sand, Pierre Leroux. Mais son patriotisme était plus fortement trempé que celui de Renan de l’amour des petits, de la pitié des paysans qui saignèrent en le royaume de France. Les Paraboles de dom Guy en est une expression de toute gloire. Il y a flétri Isabeau de Bavière avec la puissante et âpre passion d’un Michelet, et ce poème eût rallié les plus bruyantes admirations s’il eût été seulement signé du nom d’un Henri de Bornier,

Un de ses principaux griefs contre les religions officielles était qu’elles fussent antipatriotiques et pour ce il condamnait aussi en bloc le Moyen-Âge [161]. Que le paysan français souffrît en 1793 pour la défense de la liberté, c’était beau ; ce qui fait l’horreur de sa misère au Moyen-Âge c’est qu’elle ne profitait pas à la patrie, mais uniquement à une classe « dévoratrice [162] ». Anatole France lui a reproché de « ne voir au Moyen-Âge que les famines, l’ignorance, la lèpre et les bûchers ». « Je sais bien, dit-il, qu’ils étaient violents, mais j’admire les hommes violents qui travaillent d’un cœur simple à fonder la justice sur la terre et servent à grand coup les grandes causes. » Des cœurs simples, ceux que marqua la haine du poète : Balthasar Cossa, Isabeau, Grégoire ! Et si l’on admet que Leconte de Lisle a vu un peu trop noir le Moyen-Âge, cela même fait ressortir davantage le caractère socialiste de la conception ! À France, plus encore qu’aux autres, il faut reprocher de n’avoir point senti de quelle nature et de quelle portée était l’œuvre.

*


Si l’éclat des vers éblouissait les intelligences au point de les empêcher de voir les idées sous la magnificence de la forme, les préfaces et les articles critiques de Leconte de Lisle ne les exposaient-ils point en toute clarté de nudité ?

Mais on ne les lisait point : la critique aujourd’hui est encore bien insuffisamment consciencieuse, scientifique ; les universitaires ou les poètes seuls la détiennent qui les uns s’arrêtent, effrayés déjà de leur audace, à la préface de Cromwell [163] et les autres dédaignent de remonter au delà de leurs propres poétiques.

Dans la préface des Poèmes Antiques (1852), Leconte de Lisle réclame l’impersonnalisme dans l’art, parce que l’art, réduit à n’être plus que le déversoir des passions et des intérêts individuels, n’a plus ce caractère de largeur, d’universalité qui lui permet d’être un haut et grand enseignement. Comment l’art élèvera-t-il l’homme s’il ne fait que s’alanguir sur l’infirmité sentimentale de quelques hommes ?

C’est ici que sa théorie de l’art pour l’art s’élargit hors de l’étroitesse où elle se desséchait dans la traduction des commentaires pédantesques, et se distingue parfaitement de celle d’un Baudelaire, d’un Gautier : « Des commentaires sur l’Évangile peuvent bien se transformer en pamphlets politiques ; il y a ici agression et lutte sous figure d’enseignement, mais de tels compromis sont interdits à la poésie. Moins souple et moins accessible que les formes de polémique usuelle, son action serait nulle et sa déchéance plus complète. » Le compromis n’est point dans l’application de l’art à l’enseignement, mais dans la fausse application et dans l’assimilation, stériles. Il ne faut point se méprendre sur le sens et surtout la portée de telles paroles. Leconte de Lisle veut dire non pas que la poésie ne doit pas être du tout un enseignement, mais qu’elle ne doit pas devenir uniquement utilitaire, qu’il ne faut pas sacrifier l’art à l’utile, faire de l’art, comme il le dira en 1855, un formulaire de « périphrases didactiques » sur la merveille de la vapeur et de la télégraphie électrique [164]. « Le juste et le vrai ont droit de cité en poésie, mais ils ne doivent être perçus et sentis qu’à travers le beau » (1855). Ce n’est pas du tout vouloir abstraire de la poésie les passions humaines. Ne devait-il pas dire au contraire : « L’histoire de la poésie répond à celle des phases sociales, des événements politiques et des idées religieuses ; elle en exprime le fonds mystérieux et la vie supérieure ; elle est, à vrai dire, l’histoire sacrée de la pensée humaine dans son épanouissement de lumière et d’harmonie ». « Le beau n’est pas le serviteur du vrai, écrira-t-il encore en 1864, car il contient la vérité divine et humaine. » Contenant la vérité divine et humaine, il ne faut pas qu’il soit le serviteur de ce que nous considérons, nous, comme le vrai et qui peut tout au plus être seulement la vérité humaine, qui même risque fort d’être seulement celle d’un moment de l’humanité.

Leconte de Lisle ne veut pas que le poète soit l’éducateur des passions du moment, un maestro d’actualité, mais un « éducateur des âmes », s’occupant de « principes éternels ». « Le clairon de l’archange ne s’embouche pas comme une trompette le carrefour » ; mais d’autre part (Étude sur Barbier) ceci très important : « On ne peut assez louer l’indignation qui fait des vers irréprochables. » Et dans la même étude : « Entre toutes les passions qui sont autant de foyers intérieurs d’où jaillit la satire, la passion politique est une des plus âpres et des plus fécondes. Haine de la tyrannie, amour de la liberté, goût de la lutte, ambition de la victoire ou du martyr, tout s’y donne rendez-vous et s’y rencontre. Les forces de l’âme s’y retrempent et l’ardeur du combat s’y ravive. Je ne pense pas que ceci soit contestable. » Mais il faut que l’âme soit déjà assez forte, le talent assez puissant pour qu’il ne se noie point et ne se dissolve dans le violent courant populaire. Il faut que la poésie se livre préalablement à un travail d’éducation classique et de purification technique pour redevenir plus tard « le verbe inspiré et immédiat de l’âme humaine », ce qu’elle ne peut pas être maintenant, à une époque de « tumulte d’idées incohérentes ». C’est à son caractère d’ « actualité » que (en 1855) Leconte de Lisle attribuera l’infériorité de la Divine Comédie, « cauchemar sublime » qui « porte partout l’empreinte d’une grande confusion d’idées, de sentiments et d’impressions ».

Comme au temps du Dante, nous sommes dans un siècle d’individualités mesquines cantonnées en les horizons étroits de leurs passions égoïstes. Il faut se fondre dans la masse et pour ce remonter à l’antiquité si peu égotiste et à la primitivité. Le rousseauisme s’épanche très librement dans la préface de 1855. Leconte de Lisle qui, dans son discours à l’Académie, devait revendiquer « l’imagination vierge d’un jeune sauvage vivant au milieu des splendeurs de la poésie naturelle », s’y plaint d’entendre à peine « les premiers chants de la poésie humaine, les seuls qui méritent d’être écoutés, grâce aux clameurs barbares du Pandémonium industriel », car il croit que, « à génie égal, les œuvres qui nous retracent les origines historiques, qui s’appuient des traditions anciennes, qui nous reportent au temps où l’homme et la terre étaient jeunes et dans l’éclosion de leur force et de leur beauté, exciteront toujours un intérêt plus profond et plus durable que le tableau daguerréotypé des mœurs et des faits contemporains ». Il hait son temps parce que l’utilitarisme y tue la poésie comme fit au Moyen-âge le catholicisme.

En général, tout ce qui constitue l’art, la morale et la science, était mort avec le Polythéisme. Tout a revécu à la Renaissance. C’est alors seulement que l’idée de la beauté reparaît dans l’intelligence et l’idée du droit dans l’ordre politique. En même temps que l’Aphrodite Anadyomène du Corrège sort pour la seconde fois de la mer, le sentiment de la dignité humaine, véritable base de la morale antique, entre en lutte contre le principe hiératique et féodal. Il tente, après trois cents ans d’efforts, de réaliser l’idéal platonicien, et l’esclavage va disparaître enfin de la terre. « La Justice et la Beauté sont sœurs jumelles qui ne peuvent subsister l’une sans l’autre. Et ce siècle bourgeois a chassé l’une avec l’autre. Il faut que la Beauté revive parmi nous pour que la justice y revienne. Le rôle social du poète est de faire revivre la beauté. Tout poète qui y manque est indigne. Toute poésie qui n’est point imprégnée de beauté est néfaste au peuple, « n’est pas populaire ».

Cette idée est si manifeste, dans l’article sur Béranger, qu’il en est même le manifeste. Article très clair, lumineux, Leconte de Lisle y définit nettement le sens qu’il faut donner au mot « populaire » et qui est à peu près celui de : socialiste. Il appelle encore « vrais poètes populaires et nationaux, dignes de sympathie et d’admiration » ceux qui « écoulent et savent comprendre les voix mystérieuses qui montent du passé ou qui murmurent autour d’eux, » ceux qui expriment « les traditions qui survivent, les tristesses vagues, les rêveries confuses, les dures misères et les joies rapides de la foule ». (Béranger ne peut être populaire, puisqu’il est le poète d’un temps « de bon sens bourgeois », « où les imaginations s’éteignent, où les suprêmes pressentiments du Beau se dissipent, où la fièvre de l’Utile, les convoitises d’argent, l’indifférence et le mépris de l’Idéal s’installent victorieusement dans les intelligences même lettrées et, à plus forte raison, dans la masse inculte. » Béranger ne peut être populaire (ou socialiste), puisqu’il est le poète d’un temps où la foule « n’aime pas assez la liberté pour que le goût capricieux qu’elle nous inspire puisse nous relier énergiquement dans une exaltation commune et durable ».

Aux époques vivaces où les rêves, les terreurs, les espérances, les passions vigoureuses des races jeunes et naïves jaillissent de toute part en légendes pleines d’amour ou de haine, d’exaltation mystique ou d’héroïsme, récits charmants ou terribles, joyeux comme l’éclat de rire de l’enfance, sombres comme une colère de barbare et, flottant, sans formes précises, de génération en génération, d’âme en âme, et de bouche en bouche ; dans ces temps de floraison merveilleuse de poésie primitive, il arrive que certains hommes, doués de facultés créatrices, vastes esprits venus pour s’assimiler les germes épars du génie commun, en font sortir des théogonies, des épopées ; des drames, des chants lyriques impérissables Ce sont les révélateurs antiques du Beau, ceux qui poussent à travers les siècles les premiers cris sublimes de l’âme humaine, les grands poètes populaires et nationaux. »

Est-ce assez précis? Dans l’avenir donc, le poète national, populaire, sera celui qui de nouveau révélera le Beau à la foule. Révéler le beau, c’est l’unique rôle du poète, de l’artiste. L’artiste est l’éducateur de Beauté. « Le poète satirique, dit Leconte de Lisle dans l’article sur Barbier, est un moraliste par excellence »... mais « dès qu’il monte en chair, l’artiste meurt en lui, sans profit pour personne; car il n’existe d’enseignement efficace que dans l’art qui ni d’autre but que lui-même ».

L’art qui n’a d’autre but que lui-même est un enseignement efficace ! L’art de Leconte de Lisle fut donc un enseignement efficace. Il visa sans cesse à l’être, éducateur à la fois de Beauté, de Liberté et de Fraternité.

CHAPITRE X

L’IDÉAL



Primitivisme : la nature, la vie frugale, la femme et l’amour. — Hellénisme : la chasteté ; les vierges grecques ; le travail et le jeu ; les enfants et les vieillards ; le patriotisme. — Hellénisme français optimiste et républicain. — L’évolution du sentiment helléniste du XVe au XIXe siècle et la tradition républicaine. — Le rôle de Leconte de Lisle dans la littérature du second Empire. — La résurrection du culte de la beauté : le sens historique et social de la beauté.



Ces idées élucidées, il faut relire son épopée : on découvre alors ce que cette œuvre a de positif et de constructif, et d’autant plus nettement que ses caractères négatifs, maintenant précisés et délimités, sont eux-mêmes tout lumineux. Cette œuvre architecturale, haute et claire, est, comme eût dit Michelet, un temple de vie, bâti à l’emplacement d’une source sacrée. Elle proclame, elle donne la force, la joie grave et rythmée. Elle compose à la fois une Bible polythéiste et une Iliade déterministe de l’Humanité où le jeune homme moderne prend avec le sens de la beauté, l’électricité de l’énergie et le goût de l’action, le courage des joies actives, dramatiques à élaborer un avenir resplendissant. Même les pièces les plus satiriques, le célèbre sonnet Aux Montreurs, ne résument pas seulement sa haine du bourgeoisisme contemporain, ils indiquent déjà son idéal d’une vie patriarcale, où « les passions vigoureuses et profondes » se nourrissent librement, comme le voulait Fourier, dans la générosité du « sol nourricier ».

Découragées de l’action immédiate, toutes ses ardeurs socialistes ne pouvaient s’annihiler d’un coup ; Leconte de Lisle, né dans une île vierge, riait trop sain et vigoureux ; elles se transformèrent d’idées politiques en regrets et visions sociaux. Haineux du « siècle », il regrette dans ses poèmes les âges de l’humanité primitive que son esprit socialiste imagine libertaires, et dans la représentation à la fois béate et désespérée de la vie primitive il exprime quel avait été son idéal d’avenir. Il est d’autant plus net que c’est l’avenir qu’il représente dans le passé que ses connaissances scientifiques lui devaient faire supposer que le passé n’avait pas été si heureux. Ce sera d’ailleurs une habitude poétique des socialistes de la période religieuse qui précède celle du socialisme scientifique de regarder les hommes de la préhistoire comme heureux d’être nés bons et libres dans la luxuriance d’une nature jeune et abondante. Cela constitue une sorte de primitivisme socialiste, pour lequel le bonheur de la cité socialiste future tient dans un retour aux mœurs simples primitives, égalitaires et partageuses, de même que pour le primitivisme chrétien la perfection consiste à acquérir la foi naïve des premiers chrétiens. Ce n’est donc pas ici une question de droit [165] socialiste, mais d’âme, de conscience, de philosophie socialistes.

*


Jamais poète plus fidèlement que Leconte de Lisle ne s’attacha à redire l’origine du Monde, la jeunesse de la Terre. La fraîcheur, la puissance et la spontanéité de sa vision l’indiquent naturelle, permanente, intime, foncière. Il en portait perpétuellement en lui le rêve esthétique et généreux. Son évocation constante et ample se plut à consulter tour à tour les différentes cosmogonies qui ne manquent point à célébrer unanimement avant toute autre une époque privilégiée de lumière, de beauté, de force et de félicité mondiales. Empruntant aux régions et aux peuples divers l’expression symbolique de leur culte extasié des premiers âges, il s’assura d’être le poète de la prime Beauté et de la prime Félicité du globe. Associant toutes ces cosmogonies il en a résumé une sorte de cosmogonie primitiviste sociale.

Le Barde du Massacre de Mona, voix des légendes septentrionales, évoque la Jeunesse du Monde au temps « où la race des Purs vit le Premier matin » :


Ô Jeunesse du Monde, ô beauté de la terre.
Verdeur des monts sacrés, flamme antique des cieux,
Et toi, Lac du Soleil, où, comme nos aïeux,
L’âme qui se souvient plonge et se désaltère,

Salut ! Les siècles morts renaissent sous mes yeux.
Les voici, rayonnants ou sombres, dans la gloire
Ou dans l’orage, pleins de joie ou pleins de bruit.
De ce vivant cortège évoqué de la nuit
Que les premiers sont beaux ! Mais que la nue est noire
Sous le déroulement sinistre qui les suit !...


La Nature n’éclate si généreuse en sa nouveauté que dans la splendeur du sort trouvé par l’homme sur la terre :


Et l’homme était heureux sur la face du monde,
La voix de son bonheur berçait la paix du ciel ;
Et, d’un essor égal, dans le cercle éternel,
Les âmes, délaissant la ruche trop féconde,
Aux fleurs de l’infini puisaient un nouveau miel.
Ainsi multipliaient les races fortunées ;
Et la terre était bonne, et douce était la mort,
Car ceux qu’elle appelait la goûtaient sans remords [166].


Prend-on un poème oriental, Khiron ? Le symbole du Centaure, en qui Maurice de Guérin avait admiré la force individualiste de la nature sauvage et Henri de Régnier goûtera la forme décorative d’une dualité mystérieuse, se rénove chez Leconte de Lisle, épuré de romantisme, ennobli de vie moderne, type idéal d’un surhomme primitif.

Chiron, âme centauresque des mythologies et des cosmogonies méditerranéennes, répète, en vaste et pieuse reconnaissance humaine, la poésie des nostalgiques bardes du Nord ; Chiron est la voix seconde à laquelle Leconte de Lisle inspire une invocation panthéistique à la vie meilleure qui fut :


Dans ma jeune saison que la Terre était belle !
Les grandes eaux naguère avaient de leurs limons
Reverdi dans l’Aither les pics altiers des monts.

Du sein des flots féconds les humides vallées,
De nacre et de corail, et de fleurs étoilées,
Sortaient telles qu’aux yeux avides des humains.
De beaux corps ruisselants du frais baiser des bains,
… Les cieux étaient plus grands ! D’un souffle généreux
L’air subtil emplissait les poumons vigoureux !
Et plus que tous, baigné des forces éternelles,
Des aigles de l’Athos je dédaignais les ailes [167].


Chiron représente l’homme-dieu de ces âges, la force de la terre faite homme par la noblesse insatiable des aspirations, faite bête par l’ardente puissance d’instinct :


Ô fleuves immortels, qu’en mes jeux enfantins
Je domptais du poitrail, et dont l’onde écumante,
Neige humide, flottait sur ma croupe fumante !
Oui ! j’étais jeune et fort, rien ne bornait mes vœux,
J’étreignais l’univers entre mes bras nerveux.


Le poète connut dans le socialisme de telles ardeurs d’optimisme intrépidement enthousiaste !… La force de Chiron, cabrée au profil des monts anciens, résume les émotions les plus substantielles et la plus déchaînée des indépendances. C’est cette vie superbe que le poète rêve pour l’homme de la cité future qu’il veut retremper dans la vigueur de la nature, qu’il veut robuste et sain, éternellement jeune, à jamais débarrassé et purifié de la vie civilisée contemporaine, faiseuse d’infirmes et d’esclaves :


J’étais calme, sachant que j’étais immortel !
jours de ma jeunesse, ô saint délire, ô force !


Sa vie colossale épandue aux espaces est modèle sublime de vie qui n’est contenue que par la nature ; elle est si ample qu’elle renferme l’histoire de plusieurs générations d’hommes primitifs, et son détail vaut pour l’évocation minutieuse des premières individualités qui s’isolèrent et errèrent avant toute formation de société :


Tel je vivais heureux sur la terre sublime,
Toujours l’oreille ouverte aux bruits universels,
Souffles des cieux, échos des parvis immortels,
Voix humaines, soupirs des forêts murmurantes,
Chansons de l’Hydriade au sein des eaux courantes,
Et, formant sans remords le tissu de mes jours
De force et de sagesse et de chastes amours !
... Je buvais l’eau du ciel et je dormais sur l’herbe
Et, parfois, à l’abri des bois mystérieux,
Comme fait un ami, j’entretenais les Dieux !


Car, farouche chasseur, amant nomade ou calme penseur, il est un dieu et fuit les mortels. Il contemple de haut l’humanité :


… Quant la Terre était jeune et quand je respirais
Les souffles primitifs des monts et des forêts,
Des sereines hauteurs où s’épandait ma vie…
... À mes pieds répandu, j’ai contemplé d’abord
Un peuple qui des mers couvrait le vaste bord.
Au sol qui les vit naître enracinés sans cesse,
Ils paissaient leurs troupeaux, pacifique richesse.
Sans que les flots profonds ou les sombres hauteurs
Eussent tenté jamais leurs pas explorateurs.
Arès, au casque d’or, aux yeux pleins de courage,
Dans la paix de leurs cœurs ne jetait point l’orage.
... D’inhabiles clameurs montaient par intervalles,
Cris de peuples enfants qui, simples et pieux,
Sentaient bondir leurs cœurs en présence des cieux.


Mais si riche de force et de science universelle est-il devenu au milieu de la nature que son cœur se gonfle d’altruisme et que, par amour, il fait

l’éducation des hommes :


Et là, durant le cours des âges, j’ai nourri
De sagesse et d’amour tout un peuple chéri,
Peuple d’adolescents sacrés, race immortelle...


Kaïn, voix des religions de l’Asie hébraïque, évoque fraternellement la fraîcheur de la première vie, pure et vierge, la splendeur de l’idéal berceau, la majesté divine de soi-même :


Silence ! je revois l’innocence du monde.
J’entends chanter encore aux vents harmonieux
Les bois épanouis sous la gloire des cieux ;
La force et la beauté de la terre féconde
En un rêve sublime habitent dans mes yeux.
L’inépuisable joie émane de la vie ;
L’embrassement profond de la terre et du ciel
Emplit d’un même amour le cœur universel ;
Et la Femme, à jamais vénérée et ravie,
Multiplie en un long baiser l’homme immortel.
Et l’aurore qui rit avec ses lèvres roses,
De jour en jour, en cet adorable berceau,
Pour le bonheur sans fin éveille un dieu nouveau ;
Et moi, moi, je grandis dans la splendeur des choses
Impérissablement jeune, innocent et beau !


Ainsi tous s’entendent à louer cette première humanité heureuse, pacifique parce que frugale, point ambitieuse, tous s’entendent à déplorer et condamner ce qui y mit fin : la guerre, qui survint pour souiller la terre, faire dévier le sens des destinées. Kaïn figure l’humanité heureuse en qui laveh, principe de guerre, laissa s’éveiller la violence guerrière, et qui ne retrouvera le bonheur dans la paix et la fraternité que lorsque les guerres seront mortes avec les religions.

Celui qui blasphéma l’homme quand son inspiration jaillit du spectacle d’égoïsme et de laideur actuels, qui maudit l’homme contemporain avec tant de véhémence qu’on crut à une haine vouée à l’Humanité elle-même à travers les siècles, sut avec amour consacrer des vers frénétiques à la présentation de l’Homme des premiers âges, tel qu’il fut « fait pour la félicité ».


… l’Homme en sa gloire première,
Calme et puissant, vêtu d’une mâle beauté,
Chair neuve où l’âme vierge éclatait en lumière
Devant la vision de l’immortalité.


Leconte de Lisle, qui conserva à la femme l’adoration voluptueuse d’une âme fervente, sembla toujours estimer sans doute de l’avoir vue pour la première fois dans l’innocence et la magnificence de l’île d’Éden, que la femme comme la Nature était, de par sa grâce ou sa beauté passives, ce qui persévérait jusqu’à nous de la beauté, de la joie et de la bonté des âges heureux. Ainsi son âme s’exalte à l’évoquer au Jardin du Paradis, soit qu’Adam ouvre le passé :


Ô Jardin d’Iaveh, Éden, lieu de délices,
Où sur l’heure divine Ève aimait à s’asseoir ;
Toi qui jetais vers elle, ô vivant encensoir,
L’aronie vierge et frais de tes milles calices.
Quand le soleil nageait dans la vapeur du soir,


soit que lui-même éveille à son souvenir celle qu’il contempla pour la première fois :


Telle, au Jardin céleste, à l’aurore première,
La jeune Ève, sous les divins gérofliers,
Toute pareille encore aux anges familiers.
De ses yeux innocents répandait la lumière.


Son œuvre apprend de quelle haute vertu esthétique il imagine l’amour, libre en la nature. Il ne put que décrire passagèrement dans Khiron la fière pureté des amours se poursuivant en indépendance ; Kaïn se souvient rapidement de l’enchantement d’Ève au Paradis. Mais Çunacépa, qui n’est que poème d’amour, révèle le couple adolescent enivré de félicité aux profondeurs des forêts indiennes, de cette Inde que Leconte de Lisle vénéra particulièrement d’avoir été et de demeurer le berceau du monde. L’amour y fleurit, charme luxuriant et pur comme une saison, l’amour palpite, neuf en son éternité, l’amour déborde, libre en sa spontanéité inspirée, l’amour joue, joyeux et naïf en ses débats et ses errances, l’amour prie, extase panthéistique parmi les forces pures et fécondes de la terre. La beauté des âmes exaltées par la sève d’amour s’entretient inépuisablement de la beauté de la vie et du monde, sève de la nature. Çunacépa prouve la beauté éternelle que la Nature garantit à l’Amour qui, né d’elle, se recueille en elle, s’y épand. Et toute la beauté naturelle et vierge de l’amour, de l’amour de Çunacépa et de Çanta, ressort dans la description amère de la vieille et vaine civilisation hindoue.

Le commerce familier et frugal des forces naturelles engendre l’amour des humanités simples et pieuses, l’amplifiant de toutes les sensations heureuses et de toutes émotions vives; créant l’amour, il crée l’enfant, il affirme ensuite l’adolescent. La grâce d’Hylas est œuvre de vie primitive; la fière vertu d’Achille, disciple du dieu de nature Khiron, témoigne d’une âme héroïsée par une libre pédagogie de nature. Pour l’entretenir en beauté et en vertu, l’enseignement vaste des forces naturelles, parmi lesquelles s’exerce son indépendance, s’allie aux leçons que, par la bouche mémorieuse de Khiron, lui transmet l’exemple des viriles antiquités. Frères en éducation naturelle, les adolescents que Leconte de Lisle dressa souples en ses mâles poèmes, saluant leur jeunesse sauvage, déclarent avec un noble orgueil :


Et je grandis, sentant que je deviens un Dieu [168] !


Leconte de Lisle ne suggère pas seulement par la noblesse des mots dont il qualifie la nature, par les paysages d’harmonie et d’abondance qu’il en multiplie, par le mode de description qui consiste à célébrer d’une nature ce qui contribue le plus directement à la félicité humaine, il ne suggère pas seulement qu’il faut s’en tenir au culte de la Nature. Il précise souvent, pour la développer ensuite, sa conception d’une éducation naturelle. Après une description où la reconnaissance de l’homme comblé par la nature inspire le rythme et le pittoresque des vers, il s’écrie :


Ô rougeur, volupté de la terre ravie !
Frissonnements des bois, souffles mystérieux !
Parfumez bien le cœur qui va goûter la vie,
Trempez-le dans la paix et la fraîcheur des cieux !


Il est clair que, seule, la Nature, reste des âges révolus, qu’elle seule peut encore dispenser à l’humanité la pureté et la vigueur et la sérénité que les générations perdirent en s’éloignant d’elle depuis une trop longue suite de siècles. Si le spectacle de la moderne humanité aggrave l’âme de pessimisme, le spectacle et rintimité de la nature, en candeur et en richesse, redressent l’âme et l’embellissent de courage :


Ce sont des chœurs soudains, des chansons infinies,
Un long gazouillement d’appels joyeux mêlé ;
Où des plaintes d’amour à des rires unies ;
Et si douces, pourtant, flottent ces harmonies,
Que le repos de l’air n’en est jamais troublé.
Mais l’âme s’en pénètre ; elle se plonge, entière.
Dans l’heureuse beauté de ce monde charmant
Elle se sent oiseau, fleur, eau vive et lumière ;
Elle revêt ta robe, ô pureté première,
Et se repose en Dieu silencieusement.


La nature dont Leconte de Lisle combla son œuvre, soit qu’il évoque en son premier plan l’antique humanité, soit qu’il se tienne à des paysages ou à des tableaux sans âge précis, apparaît d’autant plus berceau du monde qu’il énumère autour de l’homme la présence des végétaux et qu’il peuple le monde de bêtes. Son culte de la Bête n’est autre que le culte même de la Nature, énergie première qui se conserve en nouveauté et en fécondité, le goût de l’homme primitif, fort, libre, indompté, sauvage. Son imagination revivait les premiers temps de la terre, évoquait l’homme en la vierge nature si vivement et si continuement qu’il fut hanté lumineusement, autant que de visions d’hommes aux épaisseurs ou aux espaces de nature, de visions d’animaux pullulant en liberté parmi savanes, forêts ou ravins. La Forêt vierge, l’Aboma, les Jungles, l’Oasis, le Jaguar, Clairs de lune, les Éléphants, la Chasse de l’Aigle comptent au nombre de ses poèmes primitivistes. Un tableau de bêtes, ces énergies vierges et insoumises, porte la même vertu d’enseignement naturiste qu’un paysage édénique de la création ou un paysage élyséen de nature attique. En toute bête Leconte de Lisle ne laisse pas de voir le témoin des premiers temps de splendeur, à la façon du Corbeau, démon de la nature païenne tué en son éternité par la parole de mort du christianisme antinaturel. Et certes son rêve serait d’une humanité qui participerait, en un régime de nature, de la noblesse musculaire et de l’indépendance des bêtes : rentrer en la vie de nature, « retrouver Éden », c’est aussi bien que retourner parmi les monts, les arbres, les fleuves, rentrer en un paradis d’animaux. Leconte de Lisle ne défendit pas moins la cause de l’animal que celle (la sauvage tué par la guerre européenne (le Dernier des Maoris) y que celle des forêts abattues par le moderne industrialisme. Et quand il clame le triomphe de la forêt vierge, la victoire du requin vorace ou de la panthère, c’est la victoire définitive de la Nature en quoi il espère pour les avenirs d’une humanité ressuscitée. Dans la vaste éducation que l’homme converti recevra de la Nature, la leçon due à la Bête prend sa part de fierté et de force. Héraklès au taureau érige le combat superbe des deux énergies animales s’affrontant dans une utile émulation, sœurs en vigueur et en jeunesse. Khiron, qui conserve le type idéal de l’homme de nature, est Centaure, mi-homme, mi-bête.

Les bêtes de Leconte de Lisle sont des groupes de Barye qui orneraient de puissance indomptée une ville moderne comme les chevaux et les bœufs figurèrent aux métopes du Parthénon en l’antique cité libérale. La façon dont Leconte de Lisle, fraternellement à Michelet, représenta la bête, peut donner un sens primitiviste à la longue série de l’art animalier.

*


Il est vrai que, dans son admiration intégrale de la vie naturelle, il conçut plutôt l’homme en face de la nature que l’homme en face de l’homme. Il chanta plutôt la première existence naturelle que la première société, ou, du moins, ne précisa-t-il point son sentiment des sociétés en ces débuts. Mais son culte de la Grèce, sa prédilection de la civilisation hellénique renseignent sur l’idéal, qu’il nourrissait, de société humaine. Ce qui le conquit et l’attacha à la Grèce, ce fut la conciliation la plus harmonieuse de la vie naturelle et de la civilisation. Mais, comme il voit en beauté, sans doute un peu trop harmonieusement assouplie [169], les âges primitifs, de même il mêle un peu trop de primitivisme sauvage à la civilisation grecque. Quoi qu’il en soit, les transformations qu’il fit subir de part et d’autre expliquent l’équilibre voulu de sa conception unifiée [170].

Aussi bien il est remarquable que ce qu’il apprécia surtout de la Grèce fut ce qu’il a coutume de goûter de la vie de nature : l’amour en liberté dans les souples paysages. Ses amoureuses grecques sont nées de la nature et la chérissent voluptueusement de les avoir conviées et initiées à l’amour, telle Glaucé. Souvent même, trop farouches, elles ne veulent connaître que l’amour viride et infini de la nature, telle Thyoné [171]. Klytie est divinité naturelle, la belle vierge chasseresse : elle est souplesse, pureté, élégance, harmonie, grâce vaillante et jeunesse, elle est le poème féminin de la Terre comme Achille et Khiron en sont les poèmes mâles. Testylis chasseresse, est vierge agile, guerrière, maîtresse de sa destinée et de l’espace ;


C’est l’heure où Thestylis, la vierge de l’Aitna,
Aux yeux étincelants comme ceux d’Athana,
En un noir diadème a renoué sa tresse,
Et sur son genou ferme et nu de chasseresse,
À la hâte, agrafant la robe aux souples plis.
Par les après chemins de sa grâce embellis.
Rapide et blanche, avec son amphore d’argile,
Vers cette source claire accourt d’un pied agile,
Et s’assied sur le roc tapissé de gazon,
… Grande comme Artémis et comme elle farouche,
Nul baiser n’a jamais brûlé sa belle bouche [172].


Péristéris, en liberté, est pêcheuse, divinité marine. Kléarisia, déesse de la terre et de la moisson, paraît dans le jeune enchantement d’une aube élyséenne, animée d’un harmonieux rythme de marche. Les vierges innombrables que créa Leconte de Lisle, féministe de la femme dans la nature, participent toutes de la même fierté individualiste et de la même impérieuse liberté. Surélevées de l’élégance décorative du peintre helléniste et républicain Prudhon, elles se distinguent par une personnalité d’affranchies pour laquelle plaidèrent les romans contemporains et les théories anarchistes du féminisme et de l’amour libre. Elles seront ces mères dignes dont Cabet anime pieusement les jardins d’Icarie.

Sans doute, on le sent déjà, la Grèce, telle que Leconte de Lisle la propose à l’admiration de l’homme moderne, est-elle reconstruite sur la fidèle interprétation de ses potées et de ses philosophes. Mais, très profondément, en sa création il a synthétisé tout ce que l’étude des primitives sociétés, hindoue ou biblique, lui avait fait concevoir de meilleur, de plus pur, de plus fécond [173]. Ne voulant projeter dans le futur, faire supporter à l’avenir sa construction d’une société idéale — ce qui enlève à l’œuvre tout caractère d’affirmation sculpturale et en trahit le lyrisme utopique — il la plaça en une des Péninsules du monde où l’homme connut déjà la plus grande somme de bonheur : la Grèce.

Or, la vertu essentielle de l’Hellas que créa [174] Leconte de Lisle c’est la chasteté.


… Ô chasteté sainte, ô robe éternelle
Malheur à qui sur toi porte une impure main !

(Hélène.)


Leconte de Lisle était voluptueusement chaste : par quoi d’ailleurs il a eu un sens si délié et un tact si passionné de la complexité de l’univers. La chasteté, qui lient l’être frémissant à distance de la beauté, en favorise une plus complète contemplation où s’embrasse l’harmonie de l’ensemble sous la caresse lumineuse de l’atmosphère. Et, préservant le jeune homme ardent des épuisements orientaux, elle lui conserve une plus fraîche spontanéité à l’amour, de plus vibrantes et de plus longues émotions : aux heures électriques où elle lui conseille les solitudes préparatoires, son expansive tendresse s’accorde aux autres objets de la nature, s’enrichit de leur grâce dont elle embellira encore plus tard l’admiration et la possession de la beauté féminine. La chasteté est l’art d’associer la nature à ses plaisirs pour les purifier et les intensifier, d’exalter l’amour de panthéisme. Platonisme social : elle est la qualité des peuples forts qui savent, par une instructive solidarité et dans l’obligation d’une activité laborieuse, se tenir vigoureux. À l’homme moderne, elle donne la dignité et la fermeté nécessaires non tant à disputer sa part dans la lutte pour la vie qu’à s’intéresser à la lutte sociale. Elle est une vertu et une discipline sociales. Dans la littérature efféminée, désabusée par efféminement, du Second Empire, entre le dandysme de Musset familier à la cour et le scepticisme de courtisane de Mérimée, l’œuvre chaste, naïve et forte de Leconte de Lisle est le plus noble et vivifiant poème qu’on pût mettre aux mains des jeunes femmes et des jeunes hommes de cette époque fatiguée.

Naguère il opposait dans Églogue harmonienne à la Muse grecque Pulchra la Muse chrétienne Casta ; mais entre Beauté et Chasteté la conciliation s’est faite pour le rêve unitaire d’un âge merveilleux et désirable. En particulier, rien ne saurait mieux attester que la conception de la Vierge hellénique combien la grâce de Leconte de Lisle est peu « orientale » — ainsi que le formule la personnification de Vénus de Milo qui n’est ni l’Aphrodite, ni la Cythérée, ni l’Astarté orientale qui « sur un lit de lotus se meurt de volupté » : la vierge grecque, élancée et prompte, est pudique, farouche, fière de sa virginité :


Grande comme Artémis et comme elle farouche
Nul baiser n’a jamais brûlé sa belle bouche.

(Thestylis.)


Il faut lui apprendre que la beauté — dont elle a le sens mais confondu avec celui de sa propre force physique — est destinée à l’amour (Klitie) ; « la liberté sacrée seule guide » son cœur ; indépendante et hardie à la course, elle veut échapper à la servitude de l’amour. Dans l’amour elle redoute « l’efféminement », si mollement accepté par les amoureuses provocantes et lascives d’André Chénier :


Artémis me sourit. Docile à ses désirs
Je coulerai mes jours en de mâles plaisirs.
Et je n’enchaînerai point d’amours efféminées
La force et la fierté de mes jeunes années.

(Glaucé.)

Par la forme souple de son corps, la liberté de sa vie, elle se sent l’égale de l’homme :


Le sein libre à demi du lin qui les protège
Une lumière au cœur et l’innocence aux yeux
Et la robe agrafée à leurs genoux de neige
Elles allaient, sans peur des hommes ni des dieux.


Vierge forte, elle ne reste pas prisonnière du gynécée, elle vit au grand air, parmi les hommes, associant à sa vigueur la grâce de son geste diligent, en sorte que le travail prend l’aspect léger et mélodieux d’une danse :


Les belles filles aux pressoirs
Portent sur leur tête qui ploie,
À pleins paniers, les raisins noirs ;
Les jeunes hommes sont en joie !
Ils font jaillir avec vigueur
Le vin nouveau des grappes mûres
Et les rires et les murmures
El les chansons montent en chœur.


Sobre de costume et frugale de goût, elle ignore l’oisiveté : elle est vendangeuse, moissonneuse, ou, comme Nausicaa, blanchisseuse au cours de l’eau (Khiron), ou pêcheuse (Peristeris). Quand cesse le travail qui les tenait réunies, elles unissent leur joie claire en un seul rythme,


Et toutes, délaissant la fontaine ou les champs,
Charment au loin l’écho du doux bruit de leurs chants

(Chiron.)


ou elles dansent : rarement Leconte de Lisle évoque solitaires les vierges grecques ; ils les voit toutes légères, droites et un peu penchées, accordées en chœur pour la danse, cette forme collective de la beauté aux heures de repos, danse, guirlande et couronne, allégorie d’harmonie terrestre parallèle à celle des astres [175].


Aux bras nus de ses sœurs ses bras sont enlacés
          Elle noue en riant, sa robe diaphane
          Et conduit les chœurs cadencés.


Ensemble, toujours, elles prennent leurs splendides ébats dans la fraîcheur d’une eau palpitante et molle (Hélène). Alertes et onduleuses, et toujours ingénieuses aux jeux, elles se défient à la nage.

C’est aussi dans la nature, pures et confiantes, qu’elles prennent leur repos ; Klylie s’endort en plein air sous les platanes ; Phidylé, dans ses tresses dénouées, s’assoupit sous les frais peupliers ; telle plonge nue et sommeille en une source à l’abri du regard de l’homme. Bien que, vêtue d’une tunique où se dessine au regard l’accomplissement des formes, libre et familière, la jeune fille soit la compagne ordinaire du jeune homme, elle lui inspire un amour haletant de crainte et de mystère. L’amant de Klytie prononce ardemment :


Le lin chaste et flottant qui ceint son corps
Plus qu’un voile du temple est terrible à mes yeux.


Aussi bien le jeune homme ne connaît-il pas la langueur orientale :


Cet Ephèbe, si beau dans sa jeunesse en fleur,


reste fier, viril, an redressement de sa grâce élégante et cambrée :


Bienheureuse l’austère et la rude jeunesse
Qui rend an culte chaste à l’antique vertu !
Mieux qu’un guerrier de fer et d’airain revêtu,
Le jeune homme au cœur pur marche dans la sagesse.
Le myrte efféminé n’orne point ses cheveux
Il n’a point effeuillé la rose Ionienne
Mais sa bouche est sincère et sa face sereine.

(Hélène.)


L’amour trouve sa consécration innocente et sereine dans l’hymen qui à l’adolescent pur unit la vierge fine et saine :


Sous le toit nuptial le trépied d’or s’allume,
               La rose jonche les parvis,
Les rires étincelants montent, le festin fume.
Un doux charme retient les convives ravis
               Aux lieux que l’Époux parfume.
Salut, toi qui nous fais des Jours heureux et longs.
Divin frère d’Éros, Hymen aux cheveux longs !

(Hélène.)


Des danses sur des prairies en fleurs ; des brises au travers d’un ciel embaumé ; des accords de chœur lointains et clairs ; des voix d’enfant au seuil des demeures. L’enfant est le bienvenu dans cette vie subtile et pleine. Qu’il naisse, la mère exprime sa reconnaissance :


Je ne languirai plus dans un morne déclin
Stérile et gémissant sous le toît salutaire.
La Race a refleuri des Enfants de la Terre

(L’Apollonide.)


Comme au Bois Sacré de Puvis de Chavannes, l’enfant grandit, nu, entre les femmes, les lauriers et les oliviers, avec des cheveux longs.


Des cheveux ondoyants où la brise soupire.


Comme au Ludus pro patria sa jeunesse timide et charmante honore les vieillards :


Et de beaux enfants servent d’échansons
Aux vieillards assis sous la verte haie.

(Médailles.)


De bonne heure l’enfant travaille, libre, dans la lumière des champs


dans la verte prairie
Où, paissant les grands bœufs, jeune et déjà pasteur ;


il apprend dans un recueillement léger à aimer la nature. On admire, dans Chiron,


Les pasteurs, beaux enfants, à la robe grossière
Qui d’un agile élan courent dans la poussière.


Ils grandissent moins entre les hommes et les femmes que parmi les arbres et les bêtes ; et ce sont les platanes et les peupliers, l’olivier et le myrte ; et ce sont la « jeune cavale, au regard farouche »,


Les étalons ployant sous leurs jarrets nerveux
Nourris dans les vallons et les plaines fleuries ;


et les chevaux attelés aux chars, a asservis mais fiers sous l’aiguillon! », les troupeaux de taureaux


Hauts de taille, vêtus de force et de courage.


Ils méditent, solitaires et sauvages, devant des paysages tranquilles où les têtes innocentes jouent avec leur force : leur vie est un songe lumineux devant une nature immense, pacifique et où le silence est la musique de la paix, ainsi qu’il est sensible dans les Visions antiques de Puvis.


C’est en le repos profond et parfumé de cet isolement dans la nature que l’enfant apprend à goûter l’harmonie de la vie de famille, la saveur des vertus domestiques, qu’il se sent sinueusement retenu aux anses du rivage natal, qu’il éprouve avec volupté le charme de la patrie. La paix sacrée qui flotte sur la nature lui a révélé


La pairie et le toit natal, l’amour pieux
De ses parents courbés par l’âge soucieux.

(Hélène.)


C’est la contemplation du monde, plus finement que le commerce des hommes et la vie de société, qui lui inspire le sens de la hiérarchie, et, l’initiant à ses origines panthéistiques, le rattache au culte de ses parents, des vieillards :


Les grands vieillards drapés dans la pourpre ou la laine
Graves, majestueux, couronnés de respects,


lui gonfle le cœur de l’amour de la patrie, dans un doux fanatisme tout patriarcal et pastoral :


Au sol de notre Hellas notre âme est enchaînée
Et la terre immortelle où dorment nos aïeux
Est trop douce à nos cœurs et trop belle à nos yeux !


Amour de la vierge et amour de la famille, amour (le la liberté et des aïeux, amour de la nature et de la patrie, telle est cette atmosphère de chaude et voluptueuse idéalité, cette atmosphère blonde et mate qui dore les évocations de Leconte de Lisle comme les grandes fresques communistes du peintre lyonnais, tel est cet « air empli d’arôme et d’harmonie » que respire l’homme grec. Élevé parmi le chœur chantant des vierges, dans le musical accord des familles et des paysages, il est le fils de l’harmonie, il possède le sens poétique — le plus délié et le plus complexe — de la paix. On dit au jeune Ion dans l’Apollonide :


Viens ! tu seras un jour, Enfant, ce que nous sommes.
Sous le casque et l’armure et le lourd bouclier
Tu verseras aussi le noble sang des hommes.
Et sur ton jeune front croîtra le vert laurier.


Mais Ion, sorte d’Eliacin élyséen, élevé dans « le Bois Sacré cher aux Muses », répond :


Il germe ici plus beau, verdoyant dans l’aurore,
Aussi doux qu’une lyre il chante au vent sonore,
Et la Muse divine, avec ses belles mains,
Ne le pose jamais sur des fronts inhumains.


La nature lui a appris l’amour de la beauté et de l’humanité fondues en une même harmonie. Cette société, aussi patriarcale que la primitive humanité biblique, réserve à l’étranger la plus fraternelle hospitalité. L’hôte est accueilli avec une joie sacrée ; quant au poète, il est le musicien, cher aux Dieux et aux hommes, de la paix entre le ciel et la terre, de l’entente des vierges et des adolescents, de l’intimité des enfants et de la famille, de l’alliance entre le passé immortel des aïeux et les générations vivantes, il est la parole d’harmonie qui groupe les êtres et leur fait éprouver la joie profonde de

leur accord inaltérable. On lui dit :


Verse au fond de mon cœur, chantre de Maïonie,
Ce partage des dieux, la paix et l’harmonie.


Il est un peu comme le roi de cette humanité sur laquelle, seule, règne la concorde :


La paix et la bonté, la jsfloire et le génie
Couronnent à la fois ce roi de l’harmonie.


Il est celui qui, traversant les groupes de jeunes gens et de vierges, leur adresse le salut qui porte bonheur [176]. Lui-même, dans cette société où le travail, parce qu’il demeure dans la nature, n’a pas cessé d’être un plaisir collectif, vit heureux et considéré :


Il chante, il règne, il rêve. Il est heureux et sage.


Ses chants, autant que le travail des pasteurs et des moissonneurs sont utiles à la communauté [177].

Ce n’est pas l’Enfance du monde, l’âge de la première grandeur de l’homme enivré de soi-même et de l’univers, âge des Kaïn et même des Khiron, mais plutôt, à vrai dire, la charmante Adolescence du Monde, sa Jeunesse, que Leconte de Lisle personnifia dans son admiration de l’âge grec. Jeunesse, il la célébra toujours comme un état supérieur de force et de félicité, il l’exalta passionnément pour ce qu’elle contient de pur et d’ardent, de calme et de mâle, de généreux et de chaste :


Salut ! ô Jeunesse féconde
Dont les bras contiennent le monde
Dans un divin embrassement !

La jeunesse est l’âge où, plus souple, avide et confus, l’on se rattache plus inextricablement, l’on correspond plus subtilement à la diversité du monde, et il admira la Grèce d’avoir su être jeune.


Ainsi la vie grecque lui est idéale de magnifier par le commerce de la nature la vertu physique des êtres : elle crée les types les plus admirablement complets [178], car les âmes ornées d’intelligence et de philosophie savent demander innocemment à la nature le lustre et l’hygiène de la beauté. La civilisation hellénique, telle que se la représente son génie primitiviste, lui demeure un exemple unique, car elle témoigne un égal amour de la Nature et de l’Art, de la Vie et de l’Esprit, et d’un art à travers lequel seule, d’ailleurs, se faisait rechercher et aimer la Nature. La Grèce, patrie de l’Art naturel, est patrie de Liberté : elle est exemplaire, présentant la splendide unité du beau, du bien, du vrai, du juste. Hypathie analyse la conception complexe qu’il garde de la Grèce :


Comme un jeune lotos croissant sous l’œil des sages,
Fleur de leur éloquence et de leur équité.
Tu faisais, sur la nuit moins sombre des vieux âges,
Resplendir ton génie à travers ta beauté.
Le grave enseignement des vertus éternelles
S’épanchait de ta lèvre au fond des cœurs charmés.


Elle affirme hardiment la vertu intégrale du

paganisme :


Le beau, le vrai, le bien qu’ont révélé les Dieux [179].


Et c’est par elle, pure Hellène généreuse et altière, prête à immoler sa vie à l’Idéal grec délaissé, que Leconte de Lisle fait nettement formuler le républicanisme de son rêve hellénique :


Regarde, sous l’azur qu’un seul siècle illumine,
Des îles d’Isonie aux flots de Salamine,
L’amour de la patrie et de la liberté
Triompher sur l’autel de la sainte Beauté ;
Dans l’austère repos des foyers domestiques
Les grands législateurs régler les Républiques.


L’on s’entendit trop unanimement à expliquer par une « impassibilité olympienne » par un « dégoût du siècle et de l’humanité », par un « amour exclusif de la nature » le culte en Iequel il tenait la Grèce. On ne voulut voir dans l’hellénisme de Leconte de Lisle que refuge et consolation d’un artiste désintéressé de toute humanité et de toute socialité. Aussi faut-il insister sur la vision que Leconte de Lisle avait de la Grèce : tout ce que son âme de citoyen juste, libre, fraternitaire rêvait généreusement de bonheur républicain, socialiste, et tout ce que son imagination d’artiste souhaita de voluptés esthétiques, se concilia et se condensa sous forme d’hellénisme. Fanatique admirateur de la Convention, il se fit de la Grèce la même conception que la majorité des conventionnels. Car il est frappant combien la Grèce leur apparaissait principalement une patrie de civisme : justice, égalité, fraternité, liberté — et beauté : en cette conception, hérité, directement de l’helléniste social Fénelon, fraternisaient les Louis David, les Boissy d’Anglas, les André Chénier, ce révolutionnaire qui ouvrit en poésie française le cycle d’inspiration hellénique. L’hellénisme de Leconte de Lisle, qui est le contraire de celui d’un Nietzsche, individualiste et saxon, est richement et fécondement français ; et il prend une valeur et une poésie particulières quand on le rattache à la tradition :


À la Renaissance, les Grecs, chassés par l’Islam se réfugient en Occident ; ils pleurent ensemble leur pays et leur ancienne liberté, avec passion et autorité ; et dès lors, l’Hellade se dresse aux lointains horizons de l’imagination comme la patrie de la liberté, toutes les nostalgies se recueillent poétiquement autour de son nom. Les humanistes du XVe et du XVIe siècles sont les premiers humanitaires de l’époque moderne : Robert Estienne inclinait vers les doctrines nouvelles au point de déconcerter la protection amicale du roi, et il appelait son roi la haine des messieurs de la Sorbonne « à qui imprimer du grec était déjà chose un peu suspecte [180] ».

Henri Estienne écrit une Apologie pour Hérodote qui n’est qu’un pamphlet contre les mœurs du siècle « où ne sont épargnés ni les princes, ni les papes, ni les prêtres, ni surtout les moines ». C’est l’helléniste Ramus, victime de la Saint-Barthélémy, qui inaugure la liberté philosophique dans les discours d’ouverture de ses cours au collège de France, interprétant contre la scholaslique le même Platon qui avait suscité l’athéisme de Bonaventure des Périers. Du Vair, dans son discours sur l’éloquence française, cherchant les causes pour lesquelles elle demeure si basse, accuse en premier lieu « l’extension chaque jour plus grande du pouvoir royal et la diminution des libertés dont le jeu favorise le développement du talent oratoire dans les états républicains », et donne comme modèle l’antiquité. Dans son histoire de l’Hellénisme en France, Egger s’est étonné que les novateurs français de la Renaissance aient à ce point négligé les cinq siècles de littérature nationale qu’il y avait derrière eux. C’est que toute la poésie des trouvères ou troubadours, en grande partie monarchique ou aristocratique, ne présentait point, comme la littérature grecque, l’éloquence de la liberté aux Rabelais et aux La Boétie qui en étaient altérés. Chez Rabelais, l’hellénisme est une forme érudite de la haine des moines, de ces mêmes moines qui, au couvent, avaient exercé contre lui de grandes rigueurs pour avoir découvert des livres grecs dans sa cellule ; le château de Ligugé, prototype de l’abbaye communiste de Thélème, était un rendez-vous de savants.

Fénelon, frère de l’arcadien Poussin, écrit le Télémaque, et tout le XVIIIe siècle se tourne vers l’Orient, sous les rêves utopistes, même les rêveries de libertinage. Montesquieu composa « pour les jeunes gens » le Temple de Gnide, sorte d’Embarquement pour Cythère où, en le printemps éternel de la Méditerranée orientale, les amants se goûtent et s’unissent avec une gracieuse liberté, où les êtres, tous destinés à l’amour, s’accordent en une égalité délicieuse, « où les bergères sont confondues avec les filles des rois, car la beauté seule y porte les marques de Tempire. »

Au XVIIIe siècle les hellénisants continuent d’aimer dans la Grèce l’Éden naturiste, par une préoccupation commune aux navigateurs qui vont le chercher en Océanie : le frère de Bougainville, secrétaire perpétuel de l’Académie, écrit : « Jetons un coup d’œil sur le berceau des Grecs : nous y verrons le monde en son enfance et tel que nous le montre encore aujourd’hui l’Amérique, cultivée par des colonies européennes. C’est une belle carrière ouverte à la réflexion. » Initié à 12 ans par la lecture de Robinson [181], puis par ses voyages à Madagascar, dans l’Inde et en ces mêmes Mascareignes où devait naître Leconte de Lisle, Bernardin de Saint-Pierre plaçait en Grèce ses rêves d’une vie frugale, fraternitaire et pure. Les premières scènes de Paul et Virginie se trouvaient déjà dans l’Arcadie : en ce poème qui devait être une sorte de Bible de l’Humanité, il voulait opposer au « tableau d’une grande nation oubliant les lois de la nature après avoir brisé toutes les lois humaines, et périssant au milieu des richesses, des arts, des sciences et de la volupté », la « peinture d’un peuple libre sous un gouvernement paternel, patriarcal ». Toute la légende grecque devait s’y interpréter d’une façon aryenne et rousseauiste, dans une composition majestueuse et douce à la Poussin [182]. Il devait faire de l’Arcadie la fresque harmonieuse de ses strophes les plus riantes de vie rustique, sobre et partageuse ; ce qu’il en a laissé dessine des rondes, des guirlandes, des danses, des groupes à la Fourier et à la Cabet, d’une même humanité en famille où les enfants abondent aux fleurs des pelouses, où les vieillards conservent la force et la beauté, où l’homme vit heureux à suivre dans une nature complaisante ses instincts naturels, où on ne connaît ni les vices autoritaires, ni l’esclavage, et où, sous des arbres, les couples « goûtent près de la foule les douceurs de la solitude », où le « bonheur individuel fait le bonheur général. » Vaste poème de pédagogie naturiste.

D’autre part, tandis que Mably fait l’apologie des Spartiates, l’école des athées présidée par d’Holbach écrit tous les ouvrages antichrétiens sous des noms athéniens ; en son ensemble, le mouvement philosophique du siècle « porte la morale à se séculariser par retour aux traditions grecques ». C’est en 1789 que paraît le Voyage d’Anacharsis où les jugements de Barthélémy sur les institutions de Sparte rappellent fréquemment les paradoxes de Rousseau et de Mably. Le génie de la Révolution est athénien : les Français avaient essentiellement de commun avec les Grecs cela qu’ils se croyaient appelés à faire connaître la liberté et la vérité aux Barbares [183] avec une entière confiance en eux-mêmes ; ils se considèrent « le représentant, le défenseur et le propagateur des idées qu’ils tiennent pour salutaires à toute l’humanité ; jamais le génie français n’affecta plus hautement la prétention de réformer tous les peuples, de leur donner l’exemple, de pratiquer à leur égard une politique d’affranchissement ». ..... « La déclaration d’août 1789, si claire et généreuse, n’est, en définitive, autre chose qu’une idée grecque, élargie, rajeunie, fécondée par l’esprit moderne. » (Egger.) Un député de la Constituante fait demandera la Bibliothèque Nationale un exemplaire des Lois de Minos pour en extraire quelques articles à l’usage des citoyens français, « naïveté inspirée par les souvenirs du Télémaque et de Salente ». Tous les tyrannicides invoquent la tradition illustre d’Harmodius et d’Aristogiton. Desmoulins cite Aristophane dans les polémiques du Vieux Cordelier.

D’André Chénier, les Iambes révolutionnaires sont un souvenir hellénique, de même que la Marseillaise de Rouget de Lisle rappelle quelques beaux vers d’Eschyle, le chant des Grecs à Salamine [184]. Les églogues sont des dialogues entre les esclaves, — les bergers — et les hommes libres — les chevriers — sur les misères morales de la servitude ». Chénier, a-t-on dit [185], dans le genre pastoral a voulu peindre des mœurs antiques, non point pour leur antiquité même, mais a parce qu’elles lui semblaient plus voisines de la nature dont avant tout il était sincèrementamoureux » et de la nature telle que l’entendait avec Rousseau et Bernardin la fin du XVIIIe siècle : la liberté. Ainsi faut-il commenter son vers célèbre :


Sur des pensera nouveaux faisons des vers antiques.


Ces pensers, cette nouveauté étaient tout républicains. Chénier, qui fut un des modèles de Leconte de Lisle, lui inspira un hellénisme essentiellement libertaire dont il pouvait retrouver l’esprit presque dans l’Hermès où se symbolise la marche séculaire de l’humanité conquérant la science et le bonheur. À la suite de son frère, Marie-Joseph Chénier sculpte d’après l’antique dans Timoléon une figure de tyrannicide républicain aux prises avec les fureurs de la démagogie. Au XIXe siècle même, la grande exilée, Mme de Staël, se montre, en son livre Sur la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales, d’un hellénisme tout antinapoléonien [186] et, après tout le mouvement orientaliste du Romantisme, George Sand dessine en modèles démocratiques des figures athéniennes et « corinthiennes » dans ses Compagnons du tour de France.

L’hellénisme, forme littéraire des utopies artistisques et civiques des poètes français, reçut une suprême consécration sociale dans l’œuvre de Leconte de Lisle [187]. Il chanta de telle sorte la Grèce qu’il devint sensible que cette Grèce était une manière d’Icarie : elle ne s’évoque point tant en un passé révolu qu’elle ne se projette en un avenir désirable.

Il demande aux Éolides, souffles des temps meilleurs, brises fraîches des années de beauté et de sagesse :


Versez-nous en passant, avec vos urnes d’or,
Le repos et l’amour, la grâce et l’harmonie.


Il ne se contente pas de constater et de flétrir la laideur et la corruption modernes. Son pessimisme, né de l’actualité sociale, ne l’aveugle point jusqu’à l’empêcher de former le rêve lumineux d’une meilleure société future. Après qu’il a écrit du régime capitaliste actuel :


Et corrodant leur cœur d’avarice enflammé,
L’idole au ventre d’or, le Moloch affamé,
S’assied, la pourpre au dos, sur la terre avilie


il s’interroge impérieusement :


Quel fleuve lavera nos souillures stériles ?
Quel soleil, échauffant le monde déjà vieux,
Fera mûrir encore les labeurs glorieux
Qui rayonnaient aux mains des nations viriles ?


Insistons-y délibérément : le pessimisme de Leconte de Lisle, auquel on a conclu trop rapidement, se subordonne entièrement à la réalisation d’un idéal primitiviste. La mort, l’anéantissement désespéré, vaut certes mieux si l’humanité ne peut recouvrer la vie de nature, harmonieuse en sa justice et en sa paix. Mais cet idéal, composé des richesses virides de la puissante vie primitive et des grâces libres et des élégances de la civilisation hellénique, cet idéal qu’il appela « Éden », du nom charmant en sa fraîcheur du mythique Berceau, que d’autres appelèrent Icarie ou Phalanstère, il en a cru possible la réalisation. Il a même fait de ce rôve splendide la volonté, la passion suprême de l’Homme s’acharnant orgueilleusement à la lutte de vie. Kaïn, qui personnifie l’Homme en lequel Dieu oulut injustement incarner le Mal, méditant de se venger de Dieu, lui prédisant la chute de son autorité despotique, annonce précisément comme but et volupté suprême du genre humain son retour dans Éden, en dépit des sacrées interdictions :


Et ce sera mon jour ! Et, d’étoile en étoile,
Le bienheureux Éden, longuement regretté,
Verra renaître Abel sur mon cœur abrité.


À l’espoir violent d’une telle fin, Leconte de Lisle, qui eût été, au seul spectacle de la vie moderne ou à la seule évocation de la beauté passée, un pessimiste inactif, doit cette ardeur et cette arrogance de prophète combatif qui emporta ses rêves aussi loin dans l’avenir qu’ils avaient pénétré loin dans le passé. Et sa sénérité qu’on jugea égoïsme et désintéressement ne fut autre que la certitude : si les g"énérations le veulent, le suprême passé pourra g-lorieusement revivre en un suprême avenir pour le bonheur et la sublimisation de l’humanité [188].

*


À se rappeler la littérature courante, on discerne le charme de vie, d’animation laborieuse se répartissant en groupes sculpturaux mais mobiles, le charme d’activité et de diversité du travail qu’il répand dans la poésie comme George Sand l’avait fait dans le feuilleton, l’attrait de roman, d’idylle, d’exotisme — et l’exotisme c’est toujours Renaissance — qu’ont ces éducations toutes neuves, ces poèmes pathétiques comme la musique passionnée et impersonnelle de Beethoven mais en outre colorés d’une vie tropicale. On a mal senti l’intérêt de nouveauté que pouvait présenter aux lecteurs énervés de Musset ou de Laprade cette robuste et élégante antiquité, comme à son temps celle de David — non point le David de l’Empire, officiant et raidi de brocart, mais de la Convention et du Directoire, libertaire et païen. — Le style grec, grand, svelte et décorativement dévêtu, allongeant les lignes nues, épure le goilt des jolies choses pomponnées et retroussées du Louis XV : une chaleur ambrée, une matité orientale colore les visages des portraits de Pauline Bonaparte ou de Mme Récamier qu’une nostalgie des Antilles ou du Bosphore semble, dans le zézayant entourage de Joséphine, avoir parfois couchées en leurs tuniques légères sur ces canapés déroulés ou relevées dans des attitudes d’attente. De même les poèmes de Leconte de Lisle présentent des visages chauds, des corps souples, des passions muettes et vibrantes et, dans une voluptueuse faroucherie, un idyllisme frugal et lumineux sous une atmosphère de belle île parfumée et capiteuse. Ils réveillent au cœur et sous les yeux les souvenirs des pastorales créoles de Bernardin, susceptibles du même effet humaniste et humanitaire sur l’élite du second Empire que Paul et Virginie sur le public du XVIIIe siècle. C’était une dernière Renaissance : et loin d’être un simple recommencement de celle du XVIe siècle, venant après la Révolution, elle avait nécessairement et fondamentalement un caractère républicain.

*


Marquant de son trait fort et juste, qui comme le burin crée l’atmosphère par la pénétration même du dessin, l’originalité de Leconte de Lisle, M. Ferdinand Brunetière écrit :

« L. de L. a bien pu prendre sa part des libertés rendues au poète par Hugo, mais les Poèmes antiques et les Poèmes barbares n’en ressemblent pas pour cela davantage à la Légende des siècles. J’ai fait observer que, tandis que la religion de la beauté grecque emplissait, pour ainsi parler, les Poèmes antiques, au contraire la Légende (celle qui parut en 1859) ne contenait pas une seule pièce inspirée de la mythologie, de la légende, ou de l’histoire de la Grèce. Dans cette vaste fresque où le poète, selon son expression, « ne s’était proposé rien moins que de dépeindre l’Humanité successivement et simultanément sous tous les aspects : histoire, fable, religion, philosophie, science… » il n’y avait pas de place pour les dieux, il n’y en avait pas pour les héros, il n’y en avait pas pour les artistes ni pour les poètes de la Grèce ; et Rome même n’y est représentée que par le Lion d’Androclès. »

L’hellénisme, donc, avec son double et inséparable caractère — esthétique et républicain — était bien une nouveauté. Continuant de l’opposer aux romantiques, l’auteur de l’Évolution de la Poésie lyrique fait valoir que ceux-ci avaient justement le cuite de la laideur : Leconte de Lisle restaure celui de la Beauté.

La Beauté est supérieure aux passions : elle l’est en ce que les passions sont individuelles, la beauté collective. Le sens de la beauté est un sens tout social : c’est celui de l’harmonie telle que l’admirait l’utopiste Bernardin de Saint-Pierre et son disciple André Chénier, helléniste républicain qui dans l’Hermès projetait une « comparaison entre l’harmonie du monde et l’ordre des sociétés », suggérant que, pour mettre de la concorde parmi le peuple, il faut lui apprendre les lois de l’harmonie universelle. « Une loi d’harmonie générale, écrivait Leconte de Lisle dans une lettre politique, n’enveloppe-t-elle pas et ne dirige-t-elle pas ce qui est ? »

Ce sentiment est capital. Pour l’élite, sur laquelle tout le monde [189] s’accorde à reconnaître l’influence prépondérante de Leconte de Lisle, les Poèmes antiques (1852) marquent réellement dans la littérature française une date, une révolution aussi importante que juste cinquante ans auparavant le Génie du Christianisme à qui [190], sciemment, il s’oppose de point en point, catégoriquement, violemment [191]. Ce que Leconte de Lisle vient proclamer et ne cessera de répéter, c’est que « le cycle chrétien tout entier est barbare » :

Le catholicisme a vicié l’art. Ce qui fait la beauté de l’art grec, c’est de ne pas être religieux, dogmatique : « Phidias et Sophocle créent leurs œuvres immortelles aux bruits des rires railleurs soulevés par Aristophane contre les dieux qui s’en vont [192]. » Il y a la plus profonde antipathie entre le dogme, « vérité une et entière »,et l’art, « variété infinie ». « L’art est essentiellement hérésiarque des doctrines dogmatiques. Il a sa raison d’être dans la liberté de la pensée… L’art ne brise ses fers que sur la cendre des dieux déchus. »

Le Catholicisme a éteint le sens du beau et développé le goût de la laideur que les Romantiques, suite de Chateaubriand, ont cultivée dans le Moyen-âge. Si, répudiant le christianisme, il faut par une Renaissance toute anticatholique remonter à l’antiquité, c’est pour « retremper aux sources éternellement pures l’expression usée et affaiblie des sentiments généraux [193] ». Il faut donner « une forme plus nette et précise aux spéculations de l’esprit, aux émotions de l’âme, aux passions du cœur ». Non point donc tuer les passions, individuelles, maisles purifier (ϰαθαρσις) de leurégotisme élégiaque dans l’exaltation désintéressée et collective de la beauté. Par là exaltation infiniment nécessaire et aux poètes et aux politiciens : n’épure-t-elle pas justement de cette « grossièreté des sentiments, de cette platitude des idées » qui firent à son sens l’infériorité des meneurs de 1848 et de 1851 ? Notre société se meurt d’agitations politiques, de confusion : le culte de la beauté rendra le goût de « la précision ». L’éducation par le culte du beau — forme moderne, plus complète, du stoïcisme autrefois trop exclusivement moral (et la forme et le fond sont étroitement solidaires) — est nécessaire à nous délivrer des petitesses du caractère, des rivalités et des jalousies. Le culte de la beauté est éminemment égalitaire. Il regrettait, avons-nous vu, qu’il n’y eût plus de Dieu, parce qu’en lui communie harmonieusement le peuple, l’humanité : que la beauté soit ce Dieu abstrait, indéfini comme la nature, d’une humanité scientifique revenue du théisme. Flaubert, qui le dénommait fanatique, indiquait ensuite que c’était de la beauté qu’il avait l’ardente religion. Religion nouvelle ; rationaliste, traditionaliste et scientifique. La science du beau, donne la morale, la concorde et rattache le présent au passé par le sens de la tradition : en effet, une théorie scientifique de la beauté montrerait aujourd’hui qu’elle est la manifestation « de la grande hiérarchie humaine » qu’il admirait, qu’elle est aussi, dans l’espèce humaine, l’expression synthéthique des diverses races, la manifestation extérieure de la solidarité des divers types de l’espèce à travers son évolution.

La supériorité de cette conception rénovatrice de Leconte de Lisle ressort encore par la fermeté toute robespierriste avec laquelle il la formulait et décrétait : « Il prétendait, écrit iM. Maurice Barrès, plier tous les tempéraments à ses idées de l’art et du beau [194]… Il a été pendant trente-cinq ans un des plus influents mainteneurs du beau dans notre littérature. »

La recherche — pour une synthèse radieuse dont le rayonnement revivifierait le monde engourdi — du beau à travers les civilisations diverses, ainsi peut se définir encore son œuvre. La recherche historique du Beau. Elle donne un sens tout optimiste, une portée toute d’action réconfortante à son œuvre, à la poésie historique. « Pour une élite que nos grandes écoles augmentent chaque année, dit dans une très forte page M. Maurice Barrès qui atteste un sens de l’œuvre lislienne tout autrement juste, sain et puissant que celui de M. Bourget, il était nécessaire qu’un Leconte de Lisle allât s’asseoir à tous ces foyers de civilisation récemment retrouvés, qui troublent notre imagination et qui nous prêchent la vanité de l’effort. Il eut la virilité de maintenir longuement son regard sur des ombres. Sans se laisser alanguir par une atmosphère de sépulcre, il les porta en pleine lumière et les revêtit avec une exactitude minutieuse de tout l’éclat de la vie. Par ce travail, il nous sort de la position fausse où nous nous trouvons vis-à-vis de ces revenants : au lieu d’être pour nous la cause d’évagations énervantes, ils sont devenus les éléments les plus essentiels de notre philosophie. (On sait que philosophie signifie pour M. Barrès, méthode, maïeutique d’activité.) Ces grandes rêveries archéologiques, quand il les eût fait entrer dans la poésie, s’épurèrent et devinrent même un ressort de notre vie intellectuelle. Les poèmes splendides et monotones de Leconte de Lisle, d’un abord si dur [195] qu’on les crut inhumains, ont une vertu réconfortante. Ils délivrent, au sens d’Aristote et de Gœthe, ceux qui, ayant pris une vue d’ensemble de l’histoire, ne se dégagent pas de son tragique nihilisme par la vie active. »

Leconte de Lisle estimait qu’il fallait reononcer à refaire une révolution, afin de la préparer par la science : et l’on en trouve l’idée même dans cette préface littéraire de 1852, L’histoire était la science par laquelle raffermir et entretenir les cœurs. Le sentiment de l’antiquité que nourrissait et développait Leconte de Lisle était très moderne, scientifique [196]. « La nature de son talent et l’inspiration la plus générale de sa poésie, marque M. Brunetière, se trouvaient en parfait accord avec les tendances de son temps. » Flaubert écrivait peu après la lecture des Poèmes Antiques (et de leur préface) : « Le sens historique est tout nouveau dans ce monde [197]. On va se mettre à étudier les idées comme des faits, et à disséquer les croyances comme des organismes. » Baudelaire rapprochait Leconte de Lisle de Renan : « Malgré la diversité qui les sépare, tous les esprits clairvoyants sentiront cette comparaison. Dans le poète comme dans le philosophe, je trouve cette ardente, mais impartiale curiosité des religions, ce même esprit d’amour universel [198]… pour les différentes formes dont l’homme a, suivant les âges et les climats, revêtu la beauté et la vérité ». Et M. Brunetière cite ces lignes de Renan : « Chaque nation, chaque forme intellectuelle, religieuse, morale, — ajoutons pour L. de L. esthétique — — laisse après elle une courte expression qui en est comme le type abrégé, et qui demeure pour représenter les millions d’hommes à jamais oubliés qui ont vécu et qui sont morts groupés autour d’elle. » Il faut surtout le rapprocher, sans cesse, de Michelet : horreur des rois, prêtrophobie, haine de l’Angleterre, culte de l’Allemagne, en un certain sens principe des nationalités [199], et Leconte de Lisle a fait de la poésie dans le même sentiment que Michelet de l’histoire. Ce n’est pas seulement la légende des siècles, c’est leur « résurrection ».

CHAPITRE XI

LA PROSE COMBATIVE



La critique de la politique coloniale : l’impérialisme anglais et l’humanitarisme français ; biographies de Dupleix, de Le Bourdonnais et de Lally-Tollendal. — La critique littéraire. — Les ennemis et l’attitude de la vie privée. — Le caractère. — L’influence de la science et le caractère scientifique de l’œuvre. — L’autorité sur les disciples.



Leconte de Lisle estimait que la poésie est « l’expression éclatante, intense et complète de l’art[200]. » La prose, très secondaire, sert à publier, dans les termes le plus succincts possible, les idées combatives qu’il importe de manifester immédiatement. Ainsi sa prose est-elle aussi personnelle que sa poésie, son art sont impersonnels ; ses articles de critique[201], plus que des « jugements » sur Béranger, Lamartine, Hugo, Vigny, Barbier, Baudelaire, sont l’expression, véhémente, de son individualité. Attaque vigoureuse au public en faveur de quelques artistes, défense du beau et de la poésie telle qu’il la conçoit, telle qu’il la traite, telle qu’elle lui vaut les railleries ou l’injurieuse indifférence.

Avant sa série de critiques, il publie en deux longs articles une étude entièrement inconnue sur rinde française. Écrite à l’époque de sa maturité (1867), après ses deux premiers volumes, elle mérite en tous points d’être réunie à ses œuvres complètes et définitives ; ce morceau remarquable de fermeté et d’éloquence impérieuse achève de caractériser en ce prétendu impassible un patriote et un humanitaire passionnés.

Leconte de Lisle admirait le génie anglais dans ses « splendid » expressions, et il fut des premiers à consacrer aux grands hommes de l’Angleterre des pages enthousiastes d’un culte filial ou fraternel ; mais son cœur chaleureux et son intelligence généreuse haïssaient l’impérialisme panbritannique, le mercantilisme des bourgeois de la Cité et l’inhumanité des premiers colons anglais qui ne furent pas des commerçants malouins ou dieppois, comme nos colons d’Afrique, mais des convicts, ainsi en Australie : il reprochait à l’Angleterre d’avoir détruit les races indigènes dans toutes les terres nouvelles où elle répandit sa race : Peaux-Rouges d’Amérique, Australiens, Tasmaniens, Néo-Zélandais ; et il faut constamment se rappeler à ce sujet un de ses plus récents poèmes, le Dernier des Maoris. Il ne faudrait cependant voir aucune anglophobie nationaliste dans les accusations qu’il porte contre l’Angleterre marchande ; cette étude, écrite au fort de la grande guerre d’insurrection des Hindous, est en même temps et avant tout (son titre « l’Inde française » et non « anglaise » le prouve), le bilan de la politique coloniale de la monarchie française, un énergique réquisitoire dressé par le poète jacobin contre les marchands français, « l’inepte gouvernement de Louis XV », le ministre et le roi, « fait inouï, volant, au grand soleil, huit millions de livres à l’homme (Dupleix) qui lui avait fait l’aumône et s’efforçant, pour mieux accomplir cette escroquerie, de déshonorer le nom français en Orient ».

La première page d’un accent net, d’une logique vigoureuse et complexe, d’une pénétrante conviction, analyse l’esprit traditionnel de la colonisation anglaise. Un des mots essentiels « antipathique » est commenté quelques lignes plus bas par : « Elle n’a jamais rien assimilé… » : c’est exactement le grief principal qui lui a été fait par les historiens contemporains : M. Victor Bérard, la plus grande autorité en matière de politique anglaise extérieure, ou M. Albert Métin, justement dans son livre sur l’Inde où abondent ces exemples singuliers et frappants [202].


l’inde française

Je n’entreprends point d’écrire l’histoire commerciale de nos établissements orientaux. Mon unique dessein est de m’en remettre à l’éloquence brève et nette des faits du soin de préciser le caractère politique de notre action dans l’Inde.

L’insurrection actuelle, qui, tôt ou tard, devra se transformer en un soulèvement national des Mongols musulmans et des Hindous, en signalant les vices inhérents à la conquête anglaise, ajoute un intérêt plus vif au souvenir de notre grandeur et de notre décadence à la tête du Karnatik, dans le Dekkan et au Bengale. Il se donne en effet une leçon sanglante, bien que tardive, là ou nous n’avons expié que les fautes de l’ancienne monarchie. La nation anglo-saxonne, si énergiquement douée comme race colonisatrice, toutes les fois qu’il lui a été permis d’agir dans un milieu libre, sur un fonds émané de son sein, s’est montrée sans cesse, entre tous les peuples anciens et modernes, la race antipathique et destructive par excellence. Ce n’a pas été seulement la condition de son originalité, mais en quelque sorte la loi de son existence. Elle a présenté ce spectacle incroyable d’une immense expansion vers tous les points du globe, sans que sa solitude hautaine en ait été troublée. Elle ne s’est jamais rien assimilé, elle n’a été modifiée par aucun contact, elle n’a subi aucune des exigences d’une vie désormais commune. Après avoir refoulé et dispersé les tribus de l’Amérique septentrionale qui n’ont pu être asservies, elle a vécu en dehors et au-dessus des peuples hindous, trop nombreux pour qu’elle tentât de les détruire, mais assez inertes pour subir l’écrasement et l’avidité insatiable de son despotisme. L’Espagne catholique, elle aussi, a sans doute laissé dans les deux Amériques de sanglants souvenirs ; mais l’héroïsme et la foi les ennoblissent, s’ils ne les excusent ; et rien n’absout l’Angleterre marchande d’avoir soulevé, partout où elle a passé, le même cri d’angoisse et d’exécration. C’est le seul peuple qui ait à jamais perdu le droit de se plaindre. L’action française a été tout autre, bien que nous assumions trop légèrement la responsabilité de l’exemple donné. Je m’estimerais heureux, pour ma part, de rappeler chaleureusement l’œuvre accomplie, il y a plus d’un siècle, par le génie de Dupleix. La France nouvelle qu’il avait fondée n’existe plus, mais sa chute a été imméritée. Elle n’a laissé aucune trace accusatrice de violence et d’oppression systématiques ; elle s’est affermie promptement, sans recourir aux annexions forcées, aux traités violés, aux meurtres sommaires des Nababs mongols et des Radjahs hindous, n’assignant d’autre tâche à l’intelligence, à l’activité, au courage de quelques hommes obscurs et dévoués que celle d’assurer une suprématie sympathique aux populations indigènes. L’inepte gouvernement de Louis XV et de vils intérêts mal entendus l’ont sacrifiée et anéantie. Se relèvera-t-elle de ses ruines ? Les Français de l’Inde n’en ont jamais désespéré ; mais il n’appartient qu à la mère patrie de le vouloir, et ce serait, je l’avoue, une illusion étrange, que de prétendre l’y intéresser à ce point. Cependant l’histoire subsiste et ses enseignements ne sont jamais entièrement perdus. L’exposé des faits antérieurs à notre action régulière sous le commandement général de Dupleix, à Pondichéry, fera mieux saisir la justesse de ses vues et la grandeur de ses desseins.


Ces lignes : « Je m’estimerais heureux de rappeler chaleureusement l’œuvre accomplie par le génie de Dupleix » et : « Il n’appartient qu’à la mère-patrie de le vouloir » dénoncent l’intention active de l’article et le sentiment dans lequel il fut élaboré. Avant tout c’est une apologie de Dupleix, « le seul homme d’état dont la France pût se glorifier depuis Richelieu, » une justification de l’amiral La Bourdonnais, et une illustration de l’héroïque Bussy. On discerne avec quelle admiration et quelle cordialité ces pages furent écrites et comment ces sentiments aidèrent Leconte de Lisle à recomposer la vie pleine de génie et de cœur de Dupleix. En quelque sorte, celui-ci fut un de ses modèles, et, à en faire l’éloge Leconte de Lisle confirmait en soi les qualités qu’il s’efforçait le plus d’y développer : caractère grave et taciturne de l’adolescent que son père embarque d’autorité, justesse hardie des observations, instinct infaillible qui suppléait en lui les lenteurs de l’expérience, promptitude de décision et persévérance ;


La conquête de l’Inde devint le but secret de sa vie, conquête armée au besoin, sans doute, mais surtout pacifique, fondée en principe sur la solidarité des intérêts commerciaux entre les races indigènes et la France, sur les cessions de territoires ou leur annexion volontaire, et par suite sur l’assimilation des mœurs. Dessein vaste et brillant, digne de l’ambition d’une noble esprit [203].


De même dans la biographie, attentivement détaillée, de La Bourdonnais, il déclare son admiration pour les gens actifs et fermes qui sont entourés d’ennemis.


Ses espérances de gloire, l’ambition la plus honorable, sa confiance en lui-même, sa bravoure, son mérite incontesté, tout le retint, afin que sa fortune heurtât une destinée supérieure et fût brisée.


Ce qui a assuré dans l’lnde, au XVIIIe siècle, la puissance française, ce fut l’humanité, la générosité hospitalière que Pondichéry exerça envers les fugitifs hindous, en repoussant les menaces des soudards mahrattes. La politique de Dupleix consistait à fonder l’extension et la solidité de la suprématie française sur la délivrance des races hindoues opprimées qu’il fallait affranchir de la puissance mongole, étrangère et destructive. Les Anglais, au contraire, soutenaient les Mongols.

Seules, la sottise, l’ignorance absolue, la cupidité impatiente de la Compagnie des Indes, des marchands de Paris et des ministres, ruinèrent l’avenir français. Le premier, Leconte de Lisle, établit que la Compagnie fut responsable de la funeste rivalité de Dupleix et de La Bourdonnais : elle l’avait provoquée comme les bureaux de ministère, aujourd’hui encore, suscitent l’inimitié entre leur plénipotentiaire en Abyssinie et le gouverneur de Djibouti, pour être plus certains de les dominer tous les deux en les opposant l’un à l’autre. Leconte de Lisle accuse l’ineptie de la Compagnie française, la politique inhumanitaire de la Compagnie anglaise, toutes deux uniquement préoccupées de faire des affaires, et on se rappelle avec quelle énergie le poète a toujours flétri le mercantilisme : on aperçoit ici que sa haine avait des fondements historiques, loin d’être simplement littéraire, comme il a toujours été estimé. Cette question de politique coloniale était passionnante pour le créole de l’Océan Indien ; et aucun historien n’a décrit avec plus de précision et de fermeté dans le discernement nos relations diplomatiques avec l’Angleterre aux colonies, à la suite du traité d’Aix-la-Chapelle.


L’Angleterre et la France, en paix en Europe, persistaient à combattre dans l’Inde. La Compagnie anglaise assiégea de ses plaintes le cabinet de Versailles. Elle se garda d’avouer que cette guerre avait été fomentée par ses agents seuls ; qu’elle avait voulu livrer le Dekkan à un obscur Mongol, meurtrier de son pupille, soudoyé pour ce crime, et la nanabie d’Arkate au fils de cet assassin ; qu’elle avait coutume d’égorger les prisonniers assez confiants pour ajouter foi à ses sauf-conduits ; que ses alliés eux-mêmes s’indignaient de ses atrocités et de son insatiable avarice ; mais elle accusa Dupleix de tout ce dont elle était coupable. Elle dénonça son ambition effrénée, sa haine aveugle contre une honnête compagnie pacifique et commerçante ; enfin, prouvant ainsi à quel point elle était convaincue de l’imbécillité du ministère français, elle lui signala le gouverneur de Pondichéry comme un traîtrequi ruinait à plaisir les affaires de sa propre nation dans l’Inde.

Il eût certes suffi à tout gouvernement doué du sens politique le plus rudimentaire, que de telles accusations fussent énoncées par une compagnie rivale, par un peuple ennemi et, qui plus est, par le seul peuple animé d’une inextinguible haine de race, pour féliciter un de ses agents de les avoir méritées, pour se hâter d’étendre ses pouvoirs et l’appuyer plus énergiquement ; mais Louis XV et ses ministres ne constituaient pas un gouvernement ordinaire, et les directeurs de la Compagnie française étaient des marchands de denrées coloniales, dont l’entendement n’embrassait rien au delà d’un état explicatif de colis expédiés ou reçus.


Dans le traité local de décembre 1764, Leconte de Lisle, fidèle à l’esprit constant de son patriotisme comme de toute son œuvre, fait encore ressortir que la grande intelligence en matière de politique coloniale, vis-à-vis des races dites inférieures, est l’humanité. Déclarant que ce qu’il y avait de plus honteux dans ce dernier traité était l’abandon de nos alliés, il montre qu’au contraire la générosité de Bussy devait nous valoir dans la suite le dévouement célèbre de Haïder-Ali et de Tippoo-Sahib.


Charles de Castelnau, marquis de Bussy, doué d’une bravoure brillante, d’une générosité déjà proverbiale dans l’Inde, parlant les diverses dialectes des provinces où il commandait, avait acquis dès cette époque un ascendant sans égal sur les populations musulmane et hindoue. Il unissait à tant de qualités extérieures une rare étendue d’esprit qui n’excluait en lui ni l’intelligence vive et sûre des détails politiques, ni le plus absolu désintéressement. Il n’y avait place dans cette âme vraiment grande que pour le dévouement sans bornes à la France et pour la passion d’une gloire pure. Sa fortune et sa vie devaient être sacrifiées à ce double idéal, mais l’unique récompense qu’il ambitionnait lui était dès lors promise et assurée : la gratitude unanime de ses compatriotes et l’estime constante des ennemis de son pays.

La perfidie anglaise est éclatante :


L’invincible opiniâtreté de la race anglaise triomphe une fois encore de la fortune adverse. .. Le directeur de Chandernagor, respectant la neutralité que devaient garder l’une et l’autre compagnies, avait refusé de joindre un détachement français à l’armée du Çubah en marche vers Calcutta. Clive l’en fit repentir. Aussitôt après la retraite du Çubah les forces anglaises investirent Chandernagor en pleine paix. La ville, surprise et hors d’état de résister, se rendit à d’honorables conditions. Immédiatement, ainsi qu’il était aisé de le prévoir, la parole donnée fut indignement violée. Directeurs, conseillers, employés, officiers et soldats, devaient être libres sur leur promesse de ne pas servir pendant une année : tous furent retenus, emprisonnés et dépouillés. Les propriétés particulières, les maisons et les magasins devaient être respectés : tout fut pillé et brûlé. Mais je n’insiste pas sur le fait spécial de Chandernagor. L’impudente mauvaise foi de la Compagnie Anglaise était dès lors proverbiale dans l’Inde. Nous en étions les dupes éternelles. Ce ne sera pas, du reste, une des observations les moins curieuses de l’histoire, quand l’heure aura sonné de reléguer dans son île la race antihumaine des Anglo-Saxons européens et de fermer cette plaie vive qui ronge le monde, que de démontrer qu’aucun peuple n’a joué une comédie plus humiliante pour les autres nations et n’a moins fait pour la civilisation générale…


Comment les Français répondirent-ils à la perfidie anglaise, au rapt de Chandernagor ? Quand Bussy prit Viçagapatnam, il protégea les habitants contre les vexations particulières.


Il poussa plus loin les procédés généreux, au risque d’exciter les railleries anglaises. Mme Clive, la femme de l’homme qui avait violé sa parole à Chandernagor et ruiné nos nationaux en pleine paix, demanda, à titre de grâce spéciale, qu’on rendît à la liberté une partie de l’équipage du vaisseau « le Marlborough », à bord duquel elle se trouvait en rade. Bussy délivra, sans condition de réciprocité, les matelots désignés. Enfin il exigea des officiers anglais et des habitants qu’ils lui remissent l’état détaillé des pertes qu’ils subissaient par l’abandon des caisses de la Compagnie, et il les remboursa intégralement. Ce fut la seule vengeance tirée du pillage et de l’incendie de nos manufactures sur le Gange ; mais cette leçon d’honneur et de générosité était donnée à une nation protestante et marchande, c’est-à-dire radicalement antipathique à tout acte chevaleresque et désintéressé. Elle accepta volontiers l’agent qui lui était rendu et se réserva de nous remercier par de nouvelles brutalités sauvages et féroces.


Lorsque Pondichéry fut pris, les Anglais « ordonnèrent que les fortifications fussent immédiatement démolies, que les églises, les mosquées, les pagodes et les maisons particulières fussent incendiées et rasées. Les hommes, les femmes et les enfants furent chassés à coups de crosses de fusil dans la campagne et sur les bords de la mer. Rien de semblable ne s’était vu depuis les horreurs de la guerre de Trente ans sous Tilly et Wallenstein… Toutes les victoires anglaises dans l’Inde ont été, à peu d’exceptions près, remportées de cette façon, en payant des traîtres avec l’argent dérobé à d’autres traîtres ».


… La Compagnie des Indes, cette compagnie commerciale et politique, fondée par Colbert, disposant, dès l’origine, de ressources bien supérieures à celles des autres nations européennes en Orient, élevée par Dupleix et Bussy au rang de puissance continentale, cessait d’exister après avoir sacrifié tour à tour à ses jalousies misérables, à ses rancunes, à ses terreurs puériles, à son incapacité profonde, les grands hommes qui l’avaient illustrée. Elle entraînait dans sa chute une part considérable de la fortune publique, ruinant ses actionnaires non moins que ses créanciers et ne pouvant même se rendre compte de la disparition des sommes immenses versées dans ses caisses de 1742 à 1754.


En opposition à l’éloge de Dupleix, une partie, non moins considérable, est consacrée au récit des témérités et des malheurs de Lally-Tollendal dont rhistorien condamne sévèrement l’ignorance, l’insolence et rinhabileté criminelles. Elle se termine par ces lignes pesantes qui commentent la décapitation de Lally :


De nos jours on qualifie volontiers d’acte inique le coup qui l’a frappé. Cependant il faut opter entre la responsabilité humaine et l’enchaînement fatal des faits historiques. Tout ordre social n’est-il pas fondé d’ailleurs sur le dogme sanglant de l’expiation ? Si l’incapacité avérée de Lally atténuait ses irréparables erreurs, c’était aux directeurs de la Compagnie, aux contrôleurs généraux, à Louis XV lui-même d’expier la ruine de cent familles et l’anéantissement de l’Inde française. S’ils étaient innocents, nul châtiment n’a été plus légitime et plus mérité que le sien ; si tels étaient les vrais traîtres, que le sang de ce malheureux retombe sur ses juges !


Le fragment précédent sur la Compagnie des Indes n’est pas moins important. Leconte de Lisle s’y atteste historien vigoureux et original ; il analyse avec droiture et dégage avec décision, en les précisant dans un esprit tout pratique, les effets que les événements ont sur le public. Il matérialise dans les familles, actives et courageuses, ce qu’on a coutume de désigner seulement sous les dénominations vagues d’honneur et de patrie. Ce n’est pas amoindrir son patriotisme, mais lui donner une substance populaire. Leconte de Lisle avait le culte du labeur, de l’énergie des vaillantes familles françaises qui portèrent dans l’Océan Indien le génie généreux de la France, ne manquant jamais de soumettre, avec intelligence, l’intérêt aux idées humanitaires. Ce sera l’honneur impérissable de la France d’avoir importé les idées vraiment et fécondément civilisatrices dans cet Océan Indien dont Leconte de Lisle est le grand poète, celui qui a fixé, en épithètes lucides et mystérieuses, en visions nettes baignant dans une atmosphère vaporeuse, la beauté de sa faune, de sa flore et de ses paysages, celui qui a exprimé le premier dans une ligue européenne le génie hindou en sa majesté ou sa grâce aryennes, celui dont la jeunesse de l’avenir, française des Mascareignes ou de Madagascar, anglaise de l’Hindoustan, étudiera l’œuvre pour elles entre toutes révélatrice du milieu où elle se développera.

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Ses articles de critique littéraire, réunis dans Derniers Poèmes, sont connus. Ils affirment, avec une rude franchise, le caractère de l’écrivain : « Je ne désire ni plaire, ni déplaire, » mais être juste ; « si peu que je sois, j’ai trop d’orgueil pour être injuste. » Et ils expliquent son goût permanent de la certitude, constante dans la langue comme dans la pensée, et se traduisant par « la précision vigoureuse de l’image » ou « la forme affirmative habituelle » à ses idées : elle « permet la concision et la netteté ».

Leconte de Lisle est un homme de principes catégorique : il faut « des principes esthétiques », il faut au poète du cœur et de l’énergie. Il faut du cœur : on a tort de confondre sensibilité et sensiblerie : les gens de cœur sont discrets, fermes ; toute la suite lamartinienne larmoie, mais c’est parce que « l’esprit est tendre ; leur cœur est dur » ; « tous ces gredins d’élégiaques, » disait-il dans la conversation, ne sentent rien de ce qu’ils écrivent. Et il reproche à Lamartine les complaisances sentimentales, « la phtisie intellectuelle, les vagues langueurs et le goût dépravé d’une sorte de mysticisme mondain ; à Vigny, sa mollesse, l’incurable élégance qui énerve ses créations. Le poète doit être viril, — ce mot revient à chaque page, — et les Français ont des cœurs lymphatiques ou des âmes énervées. Virilité, volonté : la supériorité de Victor Hugo, son génie, se définit ce une volonté puissante conforme à une destinée » ; Barbier serait un plus grand poète s’il n’avait l’esprit si timide et le caractère indécis : « Avec le goût honnête et louable de l’ordre dans la liberté, il n’a forcément ni colère, ni fanatisme, ni amertume profonde. » Trop de modération dans cette race européenne grandie sous « un climat tempéré ». Elle n’a pas un désir assez tranchant de la liberté, — parce qu’elle n’est point tenue, concentrée, possédée par la discipline de la beauté, « la passion absolue et satisfaite du Beau. »

C’est elle qui donne le bonheur avec la certitude. La critique, si impérative, de Leconte de Lisle exprime ainsi que son œuvre ses « espérances ». Définissant l’œuvre de Baudelaire, il l’admire comme un « cauchemar dantesque troué çà et là de lumineuses issues par où l’esprit s’envole vers la paix et la joie idéale » ; et ce qu’il condamne dans « le déisme » de Béranger, c’est d’être « sans lumière et sans issue ».

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Ses articles de critique lui valurent « de la race impure des Philistins modernes » des attaques injurieuses dont une note de la rédaction du Nain Jaune a conservé un échantillon [204] et auxquelles lui-même fait allusion au début de son article sur Vigny : « Quant aux insultes imbéciles qui se sont soulevées autour de moi comme une infecte poussière, elles n’ont fait que saturer de dégoût la profondeur tranquille de mon mépris. »

Il vivait alors dans une pauvreté déprimante. À des prix dérisoires, il donnait des leçons « de tout » à des enfants d’un cerveau ingrat [205] ; il était répétiteur de latin et de grec ; le travail considérable de traductions, auquel il se livrait, lui prenait un temps infini et l’épuisait; ses yeux étaient très fatigués. Pour se délasser, il adaptait entre deux leçons une chanson sentimentale du poète libertaire Burns dont il devait méditer la vie en exhortation au courage. La pension que lui avait votée l’île natale lui était à plusieurs reprises retirée, notamment pour des motifs religieux : ainsi, à la suite de Quaïn, l’archevêque faisant partie du Conseil général de l’île avait démontré l’impossibilité de continuer les libéralités à l’égard d’un impie qui s’en servait pour insulter l’Église [206].

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À ces épreuves de plus en plus dures son caractère se trempait, « Après l’amour de la langue, dit M. Maurice Barrès, les passions fortes de Leconte de Lisle furent l’orgueil d’un solitaire, le dédain d’un stoïcien méprisant. » Orgueil, stoïcisme ; mais s’il se tenait hautain dans la solitude que le public faisait autour de lui, il n’était point un solitaire [207]. Il y avait, quoi qu’on en ait pu dire, beaucoup de souplesse dans sa fermeté.

Elle ne venait pas seulement de sa générosité, tellement foncière qu’il était encore un ami réconfortant au plus vif de ses ennuis [208], mais de la variété de ses qualités et de l’harmonie qui s’en composait par l’équilibre d’une nature puissante et saine. L’harmonie est une méthode, très rigoureuse, une subtile mais indissoluble discipline. Ainsi l’amour de la beauté rendait son âme inaltérable aux contingences.

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L’étude scientifique ne contribua pas moins que la contemplation du beau «à donner de la certitude à son esprit et du stoïcisme à son cœur, a Son attitude intellectuelle, dit M. Ferdinand Brunetière, a été celle non seulement de l’érudit, mais à vrai dire celle du zoologiste ou du botaniste en présence de Fespèce qu’ils étudient. » De même son attitude morale. Pour qui se recompose l’atmosphère dans laquelle vécut Leconte de Lisle à cette époque, il est sensible à quel point la science lui fut précieuse, contribua à équilibrer son caractère, détermina la substance et la forme positives de son stoïcisme. L’effort de génie qu’il eut à parachever pour réaliser la synthèse de l’art et de la science, la conscience de cet effort durent le soutenir puissamment : il fut en effet le premier grand poète du XIXe siècle qui eût accompli cette synthèse dans sa pensée et dans son œuvre.

« Des yeux de poète ouverts sur des hypothèses de science », ainsi son œuvre fut-elle définie par M. Paul Bourget qu’il faut louer d’avoir un des premiers (1885) célébré en lui le plus grand poète scientifique français chez qui « réflexion et spontanéité, critique et création se faisaient équilibre », et qui a exprimé science et philosophie « avec une âme essentiellement, uniquement poétique ». Au fond, M. Bourget a surtout considéré en lui le philosophe, mais il importe de noter que chez Leconte, à l’exclusion de presque tous les autres poètes, la philosophie et, en particulier, son phénoménisme sont d’un matérialisme rigoureusement scientifique, ce qui donne à l’expression de son angoisse devant la mobilité éternelle de la vie un caractère de netteté et de simplicité humaine à la fois plus humbles et plus profondes [209]. Son déterminisme a une précision tranchante. Le transformisme dont est imprégnée toute son œuvre, pour ne pas s’énoncer en formules didactiques, est constant et sûr, toujours exact. Nul n’a si âprement reconnu que le poète des Eléphants et de l’Aboma, la fraternité de l’homme et des animaux et que nous portons en nous l’âme des espèces moins différenciées. C’est par là qu’il est arrivé à s’assimiler la psychologie des bêtes, à leur donner des âmes élémentaires et à les suivre dans leurs logiques simples et mathématiques ; c’est avec une intelligence de savant qu’il a exprimé la mélancolie des carnassiers, la profondeur des instincts fondamentaux hérités des races antérieures, l’énergie tragique de la vie poursuivant mécaniquement les fins qui résultent de ses activités chimiques, l’admirable et horrible Concurrence que le poète a appelée la faim sacrée, « long meurtre légitime ». Il fut aussi habile à caractériser la vie dramatique des espèces zoologiques que la douceur lente, puissante et auguste de la botanique surtout en des paysages tropicaux extraordinairement minutieux et fidèles. Nul encore n’a d’une telle vision supérieure, rapide et sûre, enveloppant l’univers d’un coup d’œil juste, embrassé le monde dans son intégrité et sa symétrie complexe ; les constellations se développent dans leur splendeur mathématique, en géographie précise, et, d’autre part, contemplant la beauté éternelle des éléments, il rêve le globe aux origines et réalise une poésie géologique vraiment épique.

Après avoir posé la vanité de toute la poésie moderne et la nécessité pour elle d’une connaissance moins scolastique, plus directe de la nature, Leconte deLisle proclamait dès 1852 dans sa préface : « L’art et la science, longtemps séparés, doivent donc tendre à s’unir étroitement, si ce n’est à se confondre… L’arta perdu ou plutôt épuisé sa spontanéité primitive, c’est à la science à lui rappeler le sens de ses traditions oubliées. » Cependant, dans la préface des Poèmes et poésies (1855), il déclarait : « Les hymmes et les odes inspirées par la vapeur et la télégraphie électrique m’émeuvent médiocrement », après avoir écrit : « Que les esprits amoureux du présent (lisez : flatteurs du second Empire) et convaincus des magnificences de l’avenir se réjouissent dans leur foi, je ne les envie ni ne les félicite, car nous n’avons ni les mêmes sympathies, ni les mêmes espérances. » Il faut voir en ces lignes l’attaque la plus immédiate aux Chants modernes de Maxime Du Camp [210] qui datent de l’année même : cet ensemble de poèmes très médiocres était accompagné d’une préface longue et déclamatoire où Leconte de Lisle qui avait publié récemment des poèmes antiques, débutant par la Vénus de Milo, s’était vu visé par ces mots, déclamés d’un ton assez bruyant : « On découvre la vapeur, nous (dans le sens de ils) chantons Vénus ; on découvre l’électricité, nous chantons Vénus. » En effet, chez Leconte, autant que chez Vigny, se dénote le dédain absolu de la science industrielle ; c’est que le développement en avait fait le succès de l’Empire en même que les désillusions des républicains de 1848, et il avait seulement servi à une bourgeoisie qu’exécraient les Leconte de Lisle, les Flaubert et les Baudelaire, comme plus tard leurs disciples, les Villiers de l’isle-Adam.

*


La perfection rigoureuse de sa poésie, la hauteur de sa culture scientifique, la dignité de son caractère, conféraient à l’auteur des Poèmes barbares une autorité unique. « L’influence de Leconte de Lisle a été considérable, puisqu’elle s’est précisément exercée sur les rares disciples, sur les disciples choisis qui suffisent en tout genre à soutenir et à propager l’enseignement d’un maître… Il avait passé la soixantaine quand il vint s’asseoir à l’Académie française dans le fauteuil d’Hugo. Mais il n’y avait pas moins de vingt ans alors, ou davantage, qu’il était le maître incontesté de toute une jeune école... Jusqu’aux environs de 1860, il serait difficile de nommer un poète qui ne procédât à quelques égards de l’auteur des Poèmes antiques et des Poèmes barbares. La dignité de sa vie, la sûreté de son commerce, la sévérité de sa discipline retenaient auprès de lui ceux que l’éclat de son talent avait d’abord attirés. M. Stéphane Mallarmé lui-même et M. Paul Verlaine ont commencé par suivre docilement ses traces [211]. » — « Vers 1866, dit précisément l’un des disciples dont parle M. Brunetière, mes camarades et moi nous allions tous les samedis soir chez Leconte de Lisle comme les Croyants vont à La Mecque [212]. » MM. de Heredia, Léon Dierx, Sully-Prudhomme, Lafenestre, Theuriet, Plessis, Villiers de l’Isle-Adam, Jean Marras, Paul Arène, Albert Mérat, Ernest d’Hervilly, Anatole France, Léon Valade et Xavier de Ricard étaient les familiers du salon de Leconte de Lisle à qui ils venaient demander avec des conseils prosodiques le réconfort d’un austère et noble exemple. Le poète, si difficile pour lui-même, était l’esprit le plus ouvert à la pensée des autres, le plus familier et le plus gai des amis en même temps que le plus sûr et le plus grandiose des mattres. « On ne peut point s’imaginer ce qu’il y avait en lui de joie ingénue, de condescendance aux exagérations de notre jeunesse, et de belle humeur et de sincère contentement à se sentir aimé comme nous l’aimions.

« Nous lui avons dû les plus grands bonheurs intellectuels de notre vie [213]. »

CHAPITRE XII

1870-1871



Le Sacre de Paris. — Le patriotisme intellectuel. — Sympathie avec Paris : Lettres du siège. — Le Gouvernement provisoire et la Commune. — La pension.



La guerre de 1870-71, le désastre de la patrie, fait puissamment vibrer Leconte de Lisle, dresse plus violemment en le poète l’homme social. Celui à qui on avait tant reproché de s’être fait une âme hindoue, une âme grecque, de s’être composé, à force d’abdiquer de parti-pris la vie contemporaine, un génie cosmopolite [214], éprouva fortement l’angoisse patriotique. À l’égal de celui qui avait pris part à nos discordes et à nos luttes, qu’un exil politique avait érigé en poète national et qui s’isolait lui-même dans la gloire de cette stature, il chanta mâlement la France accablée sous l’invasion barbare. L’émotion ne s’enfla point pour se dérouler superbement en l’ampleur de tout un volume, mais se contint en la force concise d’un poème de vingt-six strophes. Hugo, avec la fougue d’un bel orgueil révolté, forgea un grand bouclier, à l’exemple de celui d’Homère, et qu’il orna multiplement d’héroïques attitudes ; Leconte de Lisle, d’énergie plus sobre, grave une médaille d’un inaltérable relief. D’ailleurs on peut à peine songer à l’Année terrible en redisant le Sacre de Paris, — la vision en est trop ramassée, l’accent virilement contenu, l’inspiration dirigée, — mais plutôt au verbe savant et décisif d’un homme de lutte et qui voulait tendre des énergies, d’un contemporain que Leconte de Lisle méconnut, mais qu’il appartenait à la postérité de réconcilier avec lui dans ce rapprochement, à ce que Blanqui, parallèlement, écrivait dans la Patrie en danger.

À la période de l’orateur s’oppose, fraternelle et comme pour la soutenir en un groupe allégorique, la strophe du poète :


La gloire de Paris est sa condamnation… Sa lumière, ils veulent l’éteindre; ses idées, les refouler dans le néant. Ce sont les hordes du Ve siècle, débordées une seconde fois sur la Gaule, pour engloutir la civilisation gréco-romaine, son aïeule… N’entendez-vous pas leur hurlement sauvage : « Périsse la race latine ! »… C’est la férocité d’Odin, doublée de la férocité de Moloch, qui marche contre nos cités, la barbarie du Vandale, et la barbarie du Sémite. Défendons-nous et ne comptons plus personne.


Ville auguste, cerveau du monde, orgueil de l’homme.
          Ruche immortelle des esprits,
Phare allumé dans l’ombre où sont Athène et Rome,
           Astre des nations, Paris !
… Nourrice des grands morts et des vivants célèbres,
           Vénérable aux siècles jaloux,

Est-ce toi qui gémis ainsi dans les ténèbres
Et la face sur les genoux ?


Les Teutons ont franchi le Rhin et menacent une fois encore la civilisation... Les races du Midi ont tressailli au bruit des pas de ces bandes féroces, sorties des forêts du Nord... Ils couvrent nos plaines fertiles, ces hommes aux pieds plats, aux mains de singes… Oh ! vous, la grande race de la Méditerranée, debout pour le dernier combat, debout pour exterminer les hordes bestiales de la nuit, les tribus zélandaises qui viennent s’accroupir et digérer sur les ruines de l’humanité !


Vois ! la horde au poil fauve assiège tes murailles !
           Vil troupeau de sang altéré.
De la sainte patrie ils mangent les entrailles.
          Ils bavent sur le sol sacré !
Tous les loups d’Outre-Rhin ont mêlé leurs espèces ;
           Vandale, Germain et Teuton
Ils sont tous là, hurlant de leurs gueules épaisses,
           Sous la lanière et le bâton.
Ô Paris, qu’attends-tu ? la famine ou la honte ?
           Furieuse et cheveux épars,
Sous l’aiguillon du sang qui dans ton cœur remonte,
           Va ! bondis hors de tes remparts !


L’inaction de Paris les terrifie également ; la même horreur de la capitulation les indigne :

Que le canon d’alarme proclame le danger de la patrie ! Qu’on sache que c’est l’agonie qui commence si ce n’est pas la résurrection… Feu ! telle doit être la réponse de la France entière !


Non ! non ! tu ne dois pas tomber, Ville sacrée,
           Comme une victime à l’autel ;
Non, non, non. Tu ne peux finir désespérée,
           Que par un combat immortel !


En la « terrible » année se réveillent les énergies de violence qui vingt ans couvèrent sous la cendre d’or de poésie. À nouveau, s’affirme le besoin d’agir directement sur la masse, et Leconte de Lisle croira bienlôl le moment venu de répandre les idées révolutionnaires par des brochures destinées au peuple.

*


Des lettres écrites par ballon à un cousin [215] montrent, dans le détail quotidien et la passion instantanée, les sentiments que les événements ravivaient alors en lui contre l’Empire, l’émotion croissante devant les progrès de l’Invasion dans l’affolement général, l’intérêt minutieux qu’il portait aux choses de la Défense, l’exaltation de ses espérances et de ses déceptions, ses idées sur les actes du gouvernement et les décisions tragiques qu’il eût dû prendre, sa sympathie constante avec le peuple dont il partage profondément les angoisses et tour tour l’amer sang-froid ou l’intrépidité courageuse et révoltée. Ce qui y frappe tout d’abord, c’est une ecrande confiance en Paris et en la France qui, évidemment, représentent pour lui en face de l’AIlemagne la Grèce moderne, et qui ne peut pas être vaincue définitivement.

… Paris est morne et semble désert [216]. Plus de soldats. La garde nationale tient tous les postes. On lui a distribué 80.000 fusils à tabatière, mais pas de cartouches, ce qui l’irrite fort, car elle s’imagine qu’on n’en a pas ou qu’on se défie d’elle. Tout le commerce parisien assiège littéralement la Banque pour échanger ses billets. En somme, les inquiétudes sont grandes, car on ne sait rien des questions de guerre. Bazaine est probablement coupé entre Metz et Verdun. Mac-Mahon a levé le camp de Châlons et s’est dirigé vers l’Est à marches forcées. On présume qu’il va essayer de dégager son collègue, laissant ainsi toute la route libre au Prince Royal, qui est à huit Jours de Paris. Si les deux maréchaux parviennent à écraser les deux corps ennemis qu’ils ont à combattre, ils doivent revenir en toute hâte prendre le Prince Royal entre le feu de la place et le leur. Voilà du moins le plan qu’on leur prête. Le tout dépend d’une victoire entre Metz et Verdun, car une défaite livrerait inévitablement Paris à l’horreur d’un bombardement. Rien, d’ailleurs, ne peut durer longtemps désormais. Il faut que les Prussiens soient expulsés avant quinze jours, ou Paris se soulèvera. On parle ouvertement dans les rues, au milieu des sergents de ville, de la nécessité où se trouve le pays de reprendre en main la direction absolue de ses destinées. Il n’est pas plus question de l’Empereur et de son fils que s’ils n’avaient jamais existé. Ils feront bien de ne rentrer à Paris qu’après une victoire décisive, et bien escortés…

… Quant à la garde nationale, elle a des fusils déplorables, et je crois d’ailleurs qu’on lui interdira l’accès des fortifications. Notre seule et sérieuse défense consiste dans la protection des forts, qui croisent leurs feux à 5.000 mètres. Cependant, si l’ennemi sacrifie beaucoup d’hommes, il est possible qu’il emporte d’assaut ua ou deux forts. Cela étant, Paris sera bombardé et se rendra. Qu’adviendra-t-il ensuite ? Dieu seul le sait. Je raisonne, bien entendu, dans l’hypothèse que nous n’entendrons plus parler de Bazaine et de Mac-Mahon, car tout dépend de leur succès dans l’Est ou de leur inaction forcée…


Cependant la vue du désordre qui envahit tout, de « l’anarchie morale qui nous ronge », du spectacle qu’offre le peuple « convaincu que Paris est abandonné à l’ennemi », les « conversations déplorables qui se tiennent à haute voix dans les rues » et les propos mêmes des dirigeants l’incitent aux plus funestes prévisions.


… Je commence à désespérer de tout. Les misères morales et matérielles m’accablent… Si nous sommes assiégés, il se passera de longs jours avant que nous entendions parler les uns des autres. J’ai la mort dans l’âme. La banlieue rentre dans Paris. Toute la journée on voit des familles entassées dans des charrettes avec leurs meubles défiler sur le boulevard des Invalides. Si le pays résiste à cet effroyable désastre, il aura de terribles comptes à demander aux misérables qui l’ont conduit là. Mme Tascher de la Pagerie, intime de l’Impératrice, espionne prussienne, est en fuite ainsi que Mme de Païva. Les Tuileries étaient un nid de mouchards étrangers.


Il se raccroche vite à toutes les espérances. Les Prussiens interrompent-ils leur marche sur Paris pour se diriger vers Vouziers à la recherche de Mac-Mahon, il estime la situation « infiniment meilleure » (lettre du 21 août). Maintenant, qu’il y ait défaite ou victoire, « les Prussiens subiront nécessairement de telles pertes qu*un retour offensif sur Paris est devenu au moins improbable ». Puis Paris est aujourd’hui armé « d’une façon formidable ». Enfin — et ceci est un motif presque décisif de succès, l’unanimité s’est faite dans la population.

… Cent mille républicains sont prêts à prendre une part énerg’ique à la défense de la ville, ce qui n’était pas il y a trois jours. Un élan général a succédé à la torpeur des uns et aux rancunes des autres. Si les haines politiques ne se sont pas éteintes, elles font place à la rage contre l’invasion. J’ai vu hier un des chefs de l’Internationale et il m’a déclaré qu’ils avaient tous fait serment de ne plus songer qu’à l’entière expulsion de l’étranger, La confiance témoignée d’heure en heure plus complètement aux Parisiens par Trochu et Palikao a déjà calmé bien des haines. Songez qu’à mon arrivée ici les premiers hommes d’action que j’ai rencontrés m’affirmaient qu’ils préféraient la ruine du pajsàla conservation de l’Empire. Dans l’horrible situation où nous nous trouvions, il avait là de quoi désespérer, avouez-le. Aujourd’hui, les efforts et les raisonnements des chefs ont heureusement amené de meilleures résolutions, d’autant plus que l’Empire n’en est pas moins condamné. Tout peut donc être sauvé, et même on est en droit d’affirmer que tout est sauvé virtuellement, et cela dans le cas extrême d’une défaite des deux maréchaux. L’ennemi est très certainement épuisé. Les dévastations sauvages qu’il a commises dans nos malheureux départements de l’Est l’ont réduit à une pénurie effroyable. Ce serait de sa part un coup de désespoir que de revenir sur Paris. Toute la vallée de la Seine ne lui fournirait plus deux jours de vivres, et, en supposant qu’il revînt à nous, les forts et les fortifications, armés comme ils le sont, n’en feraient qu’une bouchée. On se plaint seulement que la distribution des fusils aux gardes nationaux ne s’exécute pas avec la rapidité désirable. On refuse d’inscrire beaucoup de ceux qui se présentent. Du moins, on les soumet à tant de formalités stupides que l’on découragerait le plus grand nombre si on pouvait y réussir ; mais, la persévérance aidant, nous serons, je l’espère, tous armés dans huit jours. Il y a en France, entre autres, deux plaies dévorantes qu’il faudra cautériser le plus tôt possible : une bureaucratie inepte et cette rage de paperasses inutiles qui ont mis la patience publique à une si rude épreuve depuis le premier Empire…


Sedan le confond, le désespère, et réveille toutes ses indignations.


5 sept. — Nous avons été trahis, vendus, abusés d’une façon infâme jusqu’au dernier moment par les misérables qui dévoraient la France depuis vingt ans. Le pays est précipité dans un abîme d’où il ne sortira que par un soulèvement en masse, furieux et désespéré. Bonaparte s’est rendu comme un lâche ; sa femme est partie la nuit en emportant, dit-on, les diamants de la couronne qu’on n’a pas retrouvés. Sénat et Corps législatif ont disparu. La République a été proclamée : c’est le dernier moyen de salut qui nous reste, si toutefois les départements veulent se lever. J’en doute ; il ne reste guère de sang dans les veines de toute cette race ; mais, du moins, si nous ne sommes pas livrés à l’ennemi par les bonapartistes, Paris résistera jusqu’à la mort. Que vous dirai-je ? J’ai les plus affreux pressentiments. Je pleure de rage en pensant que j’ai eu la bôtise de croire pendant cinq minutes, l’autre jour, que tout allait mieux. Il n’y a jamais eu aucun plan de campagne. Mac-Mahon est allé se faire cerner comme une oie,au lieu de revenir couvrir Paris, Bazaine étant déjà bloqué dans Metz. Palikao nous a trompés indig-nement, et le voilà disparu à son tour. Nous nous battrons ici, mais que fera Paris écrasé de bombes, entouré par cinq ou six cent mille hommes, si les provinces ne nous dégagent pas ? Les armes nous manquent. C’est la fin de la France, et au milieu de quelle honte !…

Son patriotisme rage comme celui de Flaubert, saigne comme celui de Georges Sand dans leurs admirables lettres de 1870, ce déchirement de conscience par lequel se révélèrent à eux-mêmes, aux coups qui les frappaient, les sentiments fonciers et généraux dont se nourrissait leur génie impersonnel, cette grande, profonde, poignante leçon — ces lettres plus encore que les événements — pour les générations anémiées d’aujourd’hui auxquelles l’expérience d’une vie laborieuse n’a pas su donner avec le contact la connaissance de la réalité, le sens de ce qu’il y a de réel et d’idéal, d’humanitairement combatif dans le dévouement à la patrie française. Le stoïcisme républicain de 1793 soutenait le courage, taisait les supplications à l’Europe, conseillait l’énergie de ne compter que sur soi. « L’Europe attendra pour intervenir diplomatiquement (souligné par L. de L.) que la moitié de Paris soit en feu... Il y a peu de chances pour que la province vienne à notre aide. Au bout du compte, nous tâcherons de nous suffire jusqu’au dernier moment !... Espérons encore. Il n’est pas possible que la France disparaisse. Si j’étais demain dictateur de Paris, on verrait ce que c’est que d’avoir des idées absolues... J’ai déjà entendu de gros bourgeois parler de se rendre [217]... » Il faut se défendre avec fanatisme. « Les hommes qui sont à la tête de la République ne semblent pas avoir l’énergie nécessaire pour les circonstances. Si on veut que Paris se défende et donne le temps au pays d’arriver, ce ne sont pas les forts et les fortifications qui suffisent. Il faut songer à bien recevoir l’ennemi dans la ville elle-même, faire sauter vingt mille maisons au besoin, occuper toutes les grandes voies de cette immonde canaille d’Haussmann par de formidables barricades et faire payer aux Prussiens leur victoire probable par un tel massacre qu’ils n’entrent ici que sur nos cadavres à tous. Mais, hélas ! rien ne sera fait de ce qu’il faudrait faire. »

D’ailleurs « tout le monde ici est résolu [218]. S’ils entrent, ce sera en marchant sur les cadavres de 500.000 gardes nationaux, soldats et mobiles. Que la province se lève et vienne à notre aide, et pas un de ces Barbares ne repassera le Rhin ».

Le siège commence. Depuis plusieurs semaines Leconte de Lisle accomplit avec dévouement son devoir de garde national ; littéralement « rompu aux fatigues du siège », il passe ses nuits, sans un abri, à la pluie et au froid, entendant autour de lui les ponts de toute la banlieue qui sautent : « Je vous prie de croire que ces détonations étaient horriblement lugubres dans le silence des fortifications. Si j’en réchappe, il m’en restera de profondes impressions. » Il est écrasé de fatigue. De garde tous les deux jours sur les remparts. Les nuits qu’il passe ainsi en plein air sans se coucher une minute le rendent malade, il souffre de partout.

« Quelle histoire ! Quelle épouvantable fin de cet Empire maudit ! » La misère est lamentable dès le premier mois : les gens font queue aux boucheries de 5 heures du matin à 4 h. du soir « pour n’aboutir qu’à être renvoyés au lendemain ». Les prix des comestibles sont inabordables. « Nous sommes très malheureux. En somme, c’est l’histoire ordinaire de cette stupide et épouvantable chose qu’on nomme la guerre. »

Avec chaque mois la misère devient plus intolérable ; et bientôt de malheureuses familles vont être expulsées faute de ne pouvoir payer les termes échus ! « Il faudrait une loi nouvelle pour les mettre à l’abri de la saisie. « Mais personne ne se préoccupe d’elles.


Nous sommes ici dans le désarroi le plus complet. Il n’y a plus ni gouvernement, ni police intérieure. Les soldats et les mobiles vagabondent par bandes dans les rues, ivres et chantant à tue-tête. Par surcroît, nous avons des craintes très sérieuses dont l’objet n’est que trop défini. Trois cent mille gardes nationaux environ, ne travaillant plus depuis le 4 septembre, reçoivent 1 fr. 50 par jour, plus 76 centimes par femme mariée. C’est donc à peu près 675.000 francs par jour que coûte une garde nationale qui ne sert plus à rien. Si l’Assemblée supprime l’indemnité, nous aurons du soir au lendemain 300.000 hommes sur le pavé, sans travail et sans pain, c’est-à-dire de nouvelles journées de Juin 1848. Personne ici ne songe à cela. On se préoccupe beaucoup de savoir si les députés de Paris vont plus ou moins terrifier Bordeaux, mais on ne s’inquiète pas du tout de reconstituer l’ordre, le travail, la sécurité et l’existence de chacun et de tous. Nous ne sommes et nous ne serons jamais que des enfants. L’avenir de notre pauvre pays est bien sombre… La viande diminue ; nous n’en avons plus que cent grammes par personne tous les trois jours environ. Reste le cheval, puis les chiens et les rats y passeront, si nous tenons jusque-là. Il faudra se résoudre à faire une sortie en masse. La garde nationale se mobilise ; nous serons avant peu 200.000 hommes armés et prêts à nous jeter sur ces misérables. Si nous sommes repousses, Paris et la France sont perdus. Personne ne compte plus ici sur la province. — Beaucoup de combats acharnés et sanglants autour des ponts. La mobile se bat bien, mais il y a de grandes pertes. Nous n’avons pas assez de canons de campagne ; les fusils manquent aussi. On fait de tout cela, mais trop lentement. Le gouvernement n’a pas d’initiative. (25 octobre.)


Paris souffre avec grandeur, chacun est plein « de résignation courageuse plutôt que d’enthousiasme », les gardes sur les remparts sont dures par les nuits pluvieuses et glaciales [219]. Leconte de Lisle ne cesse d’admirer le courage de la population :


9 février…

… Je vous annonçais à deux mois d’intervalle notre capitulation certaine, grâce à l’effroyable impéritie de nos gouvernants qui ont tout fait pour décourager une admirable population. Nous avons beaucoup souffert, surtout dans ces derniers jours, du manque de bois et de pain mangeable. Je ne vous parle pas de toutes les horreurs qu’on vendait à prix d’or dans les rues, chiens, chats et rats. Nous avons vécu de riz. Le bombardement est venu mettre le comble à nos misères. Il a duré près de trois semaines, écrasant notre malheureux quartier d’obus dont j’ai encore les sifflements et détonations dans la tête. Les avenues de Breteuil, de Villars et des Invalides ont été labourées. Un obus a défoncé le sixième étage de notre maison du côté de l’avenue de Villars. L’appartement était heureusement vide. D’ailleurs, tout le monde était parti, excepté nous. Cependant, comme c’était une averse jour et nuit, et qu’il n’y avait plus moyen de fermer l’œil, nous avons émigré à notre tour pour quelques jours, rue Richer. — En proportion, il y a eu beaucoup plus de femmes et d’enfants tués ou blessés que d’hommes, probablement parce que ceux-ci passaient les nuits aux remparts, où une compagnie a été cruellement éprouvée, la première. L’un a été décapité par unobus,rautreaeula cuisse droite fracassée. Depuis, notre bataillon a encore perdu soixante hommes. Vous voyez que la garde nationale a fait de son mieux. Nous n’en pouvons pas dire autant des soldats de ligne. Ces lâches canailles ont généralement fui partout où l’ennemi les a rencontrés.

Quant à la situation politique, elles est navrante… À Paris il y a un trouble profond dans les esprits. Je crains que la République soit bien malade et que nous ayons une monarchie quelconque dans six mois [220].

Le peuple s’est admirablement conduit. C’est le gouvernement provisoire qui a été d’une impéritie sans ég’ale. Les chefs « n’agissaient pas », rien n’était fait de ce qui devait se faire, on ne forgeait ni canons ni fusils, quoiquela matière etles ouvriers abondassent, les opérations militaires étaient mal menées et l’on consumait un temps précieux dans l’inaction [221].


Ici, les hommes de toutes les opinions ont été unanimes à rejeter Trochu des listes électorales. Si Paris a résisté pendant cinq mois au blocus, à la faim, au bombardement, c’est uniquement parce que la population, tout entière l’a voulu, malgré les hésitations, les lenteurs, les refus d’agir, l’incapacité flagrante de nos gouvernants. Voilà l’exacte vérité telle qu’elle sera établie devant rassemblée, non seulement par les députés écarlates de Paris, mais par les amiraux commandant les secteurs et les forts. Le fait est que nous avons été, depuis le commencement de cette guerre absurde, les victimes perpétuelles de prétendus plans de nos généraux, y compris le plan de Trochu, dont le résultat le plus clair consiste en ceci : vingt mille hommes inutilement sacrifiés dans trois sorties déplorablement conçues et menées, plus la reddition de tous nos forts, de tous nos fusils et de toute notre artillerie, sous prétexte d’armistice. En somme, l’immense majorité des Parisiens considère Trochu comme un traître. Je crois qu’ils sont dans l’erreur et que ce n’est qu’un homme nul. Cependant, il est juste d’attendre les explications de ces Messieurs devant l’Assemblée, si toutefois on leur demande des explications et s’ils en donnent…


La défiance que l’Assemblée nationale témoigne à Paris est injuste, injurieuse, et seule provoque les troubles qui agitent la capitale.


19 mars. — S’il faut en croire les singulières nouvelles qui nous arrivent des départements, il paraît que nous sommes ici en pleine guerre civile. L’appréhension de troubles possibles résultant d’un traité de paix honteux a tranformé en fait accompli ce qui aurait pu se produire. Paris est resté très calme, pendant et depuis l’occupation piteuse des Champs-Elysées par les Allemands. Tout dépend aujourd’hui de l’Assemblée nationale. Son retour pur et simple ici vaudrait infiniment mieux que toutes ces tergiversations qui irritent l’impatience publique et qui témoignent de la peur passablement ridicule dont les représentants provinciaux sont possédés. Ils ne devraient pas oublier que les Parisiens ont énergiquement fait leur devoir en soutenant un siège de cinq mois, décimés par trois ou quatre épidémies à la fois qui nous ont coûté près de 5.000 morts par semaine. Le reste de la France, il faut bien l’avouer, n’a pas montré ni la même énergie, ni la même constance. Si le pays s’était levé tout entier, comme il le devait, nous ne serions pas contraints d’accepter une paix déshonorante qui le mutile, le ruine et l’avilit. La province, qui n’a jamais eu aucune initiative intellectuelle ou politique, qui n’est et ne peut être, jusqu’à nouvel ordre, qu’un reflet et un écho, serait très mal venue de s’imaginer que Paris dtit s’anéantir devant elle. Le cas échéant, la France ne tarderait pas à s’endormir dans l’inertie et l’abêtissement. Pour être juste, je sais que Paris renferme malheureusement, comme tous les grands centres d’ailleurs, un assez grand nombre aussi d’imbéciles et de désœuvrés dont l’unique métier est de faire des émeutes sans savoir pourquoi ; mais c’est un danger peu sérieux et toujours facile à réprimer tant qu’il est concentré dans certains quartiers, car la presque unanimité de la garde nationale est acquise à l’ordre. Ce qui est très grave pour l’instant, c’est bien plutôt la haine qui semble animer l’Assemblée contre Paris. Cette haine prouve à la population, qui est très républicaine, que l’on veut restaurer une monarchie par un coup d’État quelconque, ou bien encore en soumettant la question au suffrage universel. Or, qui ne sait que le vote plébiscitaire n’est qu’un instrument à tout faire ! L’Empire l’a prouvé trois fois de suite. Il tombe sous le bon sens que les masses, ignorantes et incapables, et n’ayant jamais pensé de leur vie, n’ont d’autre opinion que celle qu’on leur suggère. Au fond, le suffrage universel direct est un leurre, et les meneurs de la province le savent fort bien [222]. En attendant, loin de calmer les esprits, la majorité de l’Assemblée semble prendre à tâche de les irriter en faisant pressentir une restauration monarchique plus ou moins immédiate. Du reste, je ne doute pas qu’elle atteigne son but, à moins que l’extrême gauche et la population de Paris n’usent de beaucoup de prudence et de calme en ne donnant aucun prétexte à un coup d’État ou à un plébiscite. Malheureusement, rien de moins probable. Il y a donc quinze chances sur vingt pour que la République meure avant d’avoir vécu. Quelle singulière nation que notre pauvre France !…

*


« Je me suis demandé si on ne pouvait pas

être ultra-révolulionnaire avec le courage de dire aux siens : Vous avez commis des crimes (ceux de la Révolution) et vous êtes dès lors sortis de la doctrine du vrai. » G.

Sand à Sainte-Beuve.


Ces lettres sont très importantes à rétablir la vérité, en ses nuances, touchant les sentiments de Leconte de Lisle en 1870 et 1871, non seulement sur le Gouvernement provisoire mais sur la Commune. Ceux qu’on lui prête généralement, entiers et exclusifs, ne semblaient ni très logiques ni justes. On voit ici qu’il n’a pas « détesté » en bloc la Commune, comme on l’a répété, mais que sa véhémence s’attaqua surtout aux faux émeutiers « imbéciles et désœuvrés », aux voleurs et aux criminels de droit commun « qui n’ont rien à voir avec des insurgés politiques », à ceux qui incendient les hospices avec les malades et brûlent les familles dans les maisons. Il pressentait l’échec de l’insurrection et s’effrayait avant tout qu’elle ne provoquât en représailles une terreur blanche. Sa crainte d’une royauté s’exprime à maintes reprises.

Il était en relations avec certains chefs du mouvement et c’est de l’un d’eux que lui venaient les nouvelles qu’il donnait dans ses premières lettres. Il avait partagé au cours du siège, exactement et en détail, les ressentiments des plus sympathiques révolutionnaires contre le Gouvernement provisoire. Et, en quelque sorte, les vers par lesquels il terminait son Sacre de Paris, que demandaient-ils, en janvier 1871, sinon l’incendie même de la capitale avilie ?


Vide sur eux palais, maisons, temples et rues…
Dans le carrefour plein de cris et de fumée,
          Sur le toit, l’arc et le clocher
Allume pour mourir l’auréole enflammée
          De l’inoubliable bûcher !


On s’est laissé entraîner à assimiler son opinion à celle d’un Gautier[223] ; mais, indiscutablement, chez lui, le souci de la liberté s’exalte au-dessus du culte de l’art. Ce sont les vœux qu’exprimait le poète, si différents des préoccupations exclusives de Gautier, que tenta de réaliser l’Insurrection, « L’incendie des derniers jours, écrit à cette époque même J.-J. Weiss, a bien pu sortir, en dehors de toute impulsion de la Commune, de la rage populaire qui a voulu anéantir cette ville superbe entre toutes, l’orgueil de ses habitants et du monde, parce qu’elle avait subi l’humiliante domination du vainqueur. »

Des témoignages des parents et des amis qui le virent rien de définitif ne se précise. Il reste seulement vrai que certains actes de sauvagerie et d’inintelligence l’indignèrent et l’épouvantèrent comme des actes de folie ; et l’on dit qu’ayant voulu persuader à un corps de la garde nationale qu’il ne fallait pas prendre les armes, il fut adossé au mur et seulement sauvé par l’intervention d’un passant qui le reconnut. D’autre part, il réprouvait les horreurs de la réaction bourgeoise, aurait même caché chez lui un ou descommuneux, et il conserva de la sympathie à quelques chefs du mouvement. Mais on ne peut rien affirmer de certain. Il ne publiait point ses actes, et comme toujours c’est l’œuvre qui prouvera à la postérité la constance et la pureté de son républicanisme.

*


Quand, à la chute de l’Empire, furent révélés « les secrets de la cassette impériale [224] », l’on vit soigneusement encadrée entre des publications de dons faits à des personnes tarées, espions ou revendeuses, une note concernant la pension de 3.600 fr. servie par Napoléon III au poète Leconte de Lisle sur sa cassette personnelle. L’effet voulu se réalisa, scandaleux. Les chaleureux amis de 1848, comme les admirateurs du poète altier furent un instant déconcertés. Ils le savaient éloigné de l’action, mais sincèrement et rigoureusement républicain ; ils se refusèrent à croire qu’il avait abjuré la foi d’hier. Aux jours d’injuste obscurité, ils avaient exalté, ils s’étaient ingéniés à faire valoir l’altier républicanisme de Leconte de Lisle afin de communiquer aux républicains, uniquement épris du génie libéral de Hugo, l’admiration nécessaire pour l’auteur des Poèmes antiques. Et voici qu’il était brutalement dénoncé à tous comme jouissant secrètement d’une libérable impériale. Nulle explication.

La réalité se révèle aujourd’hui des plus simples : le peintre Cornu était l’ami de Jobbé-Duval et Mme Cornu, sœur de lait et directrice littéraire de Napoléon, femme républicaine et de grande intelligence, fréquentait la maison de Leconte de Lisle. Autour du poète et sans qu’il le sût, on s’occupa à tirer parti de la précieuse relation [225]. Mme Cornu parla donc à l’Empereur. En outre, à cette époque où, en pleine misère, peinait le poète, venait chez lui, tel qu’un contemporain le vit et nous le définit, le gros et fleuri Théophile Silvestre, auteur d’importantes études d’art et d’un petit livre fourni de charmants contes de chasse et de pêche. C’est par lui que M. Mocquard, un des hommes de confiance de Napoléon III, entendit parler de Leconte de Lisle, et il entretint l’Empereur, déjà sans doute préparé par les recommandations de Mme Cornu. Bientôt Leconte de Lisle reçut de Napoléon III telles propositions: sa traduction de l’Iliade serait richement éditée, imprimée en caractères royaux, Gustave Doré l’illustrerait ; il serait attaché à une bibliothèque, recevrait 20.000 fr., serait, de plus, décoré de la Légion d’honneur. La condition en était qu’il dédiât son ouvrage au prince impérial. Leconte de Lisle refusa poliment : il ne saurait, répondit-il, dédier à un enfant de deux ans, qui ne pouvait connaître le grec, les chefs-d’œuvre de l’art antique, et ne voulut point qu’on lui en reparlât. M. Mocquard, à qui Théophile Silvestre communiqua la réponse de Leconte de Lisle, la rapporta à l’Empereur. Brave homme quelque peu et piqué de mécénisme, celui-ci ne voulut point laisser à la misère un homme de génie : il répliqua en souriant : « C’est M. Leconte de Lisle qui a raison et je veux lui assurer une pension sur la cassette, sans aucune condition. » Et Leconte de Lisle reçut une lettre de M. Mocquard dans laquelle il était dit qu’il lui serait donné une indemnité littéraire de 3 600 fr. de la part de l’Empereur « soucieux de favoriser les auteurs de talent qui faisaient honneur au pays ». Leconte de Lisle se montra toujours et encore pareillement hostile ; il n’avait rien postulé; il n’avait pris aucune part à la petite conspiration de ses intimes. Mais ceux qui avaient mené la chose à son insu alors se révélèrent à lui, plaidèrent la raison [226], eurent l’intelligence de la lui imposer.

L’homme en souffrit : première humiliation infligée à une âme intransigeante, connue et aimée pour son indépendance. Comme toujours la douleur fut muettement contenue. Très franc, il voulut toutefois confesser à ses amis la pension reçue malgré la foi restée la même. Ceci encore, il ne le put, empêché parles contingences (Louis Ménard). Souvent, non prévenus, ceux qui se réunissaient chez lui dirent du mal de Napoléon III. Leconte de Lisle, toujours, sur ce sujet, garda le silence. En sa maison, au milieu des siens qui vivaient de la subvention impériale, il ne pouvait autrement se comporter.

Il ne paraît donc pas avoir été en rien, homme, ce « sévère pour les autres » et si cavalièrement oublieux de ses « dépendances » qu’on a voulu nous montrer. Le génie ne fut pas atteint de cette « faiblesse ». Jamais son indépendance de penseur hardi ne se sentit contrainte, inquiétée par cetteconcession faite à la vie matérielle : aucune ombre ne s’interposa entre ce qu’il voulut réaliser et ce qu’il réalisa, nul pusillanime scrupule ne tamisa sur la blancheur de la page d’art la large et pure lumière de la pensée. Ce qu’il avait commencé à dire à d’autres époques, sous d’autres régimes, il l’écrivit aussi bien sous l’Empire. Sa haine du clergé éclata, en ses œuvres, toute violente, à l’époque même où l’empire « se mettait en réalité au service de l’Église, combattant au dehors pour le pouvoir temporel, cette séculaire et absurde iniquité, réprimant au dedans toute vie spirituelle qui n’était pas soumise au dogme [227] ».

Quand les papiers de la cassette impériale furent publiés, il fut atterré, sous le coup des insultes des journaux ; mais il est incompréhensible qu’on ait pu attribuer en rien à du remords une semblable douleur. Au moment même où il était écœuré par les désastres, où de vives souffrances physiques se réveillaient par l’effet des nuits de garde sur les fortifications, elle fut profonde, elle acheva de le bouleverser, mais elle resta fière, on le voit à cette lettre écrite le jour même, 2 octobre 1870.


Cher Monsieur,

Au milieu de toutes mes misères matérielles, je suis accablé par une nouvelle calamité morale. Mon nom a paru dans les listes des Papiers Impériaux. Vous saviez qu’une allocation mensuelle de 300 francs m’avait été offerte dans le temps pour m’aider à faire mes traductions grecques. Une nécessité sans réplique m’avait contraint de l’accepter, car la pension de Bourbon me manquant et me trouvant chargé de ma mère, qui manquait de tout, je devais choisir entre la vie et la mort des miens. Je me suis sacrifié et m’en voici récompensé par les insultes des journaux. Je vous jure que si les Prussiens pouvaient me tuer, ils me rendraient un suprême service. Je suis si profondément malheureux que je me demande si je ne ferais pas mieux de me brûler la cervelle. Après avoir vécu pauvre, dans la retraite et dans le travail, voici que je n’en recueille que des outrages pour toute récompense. Tout cela est affreux et me jette dans le désespoir.

L’investissement continue ; nous nous attendons toujours à un assaut. Que l’ennemi se hâte donc, car on commence à ne plus pouvoir se procurer de viande ni de légumes. Dans un mois ce sera la famine.

Je suis de garde aux remparts demain au Point-du-Jour. C’est là qu’on attend l’assaut.

CHAPITRE XIII

LE « TESTAMENT POLITIQUE » DU POÈTE



L’Histoire populaire de la Révolution française et l’instruction civique. — Le Catéchisme républicain. — L’Histoire du christianisme. — Importance de ces brochures et interpellation à leur sujet à la Chambre. — Le Sénat. — L’Académie française. — Les dernières années.



La France venait d’acheter, par son héroïsme et par son or, la retraite des Barbares. Étourdie, meurtrie, il lui fallait se recomposer, esprit et corps. Les classes privilégiées abusaient de l’épuisement pour vouloir lui imposer le despotisme de leurs intérêts. On décora provisoirement le nouveau régime du nom de République : les aristocraties royaliste, impérialiste et cléricale, sous les vêtements d’un deuil d’apparat, voilaient leur audace et leur cupidité. Elles étaient plus puissantes que jamais, fortes de toute la faiblesse de la patrie. À cette heure suprême, Leconte de Lisle publia ses sentencieuses philippiques.

L’Histoire populaire de la Révolution française est un résumé succinct des faits qui se produisirent entre la mort de Louis XV et le 18 Brumaire. Les premiers mots de l’avant-propos témoignent assez de la pureté du républicanisme de l’auteur. « La nation française était abêtie et tyrannisée depuis des siècles. Ni lois, ni droits. Par les lettres de cachet, les confiscations, les impôts arbitraires, les privilèges de caste, les redevances féodales, les dîmes, les corporations et les jurandes, le roi, la noblesse et le clergé possédaient la terre, les esprits et les corps. Le peuple tout entier travaillait et mourait sous le bâton, misérable, affamé, soumis à la plus abjecte servitude. La Révolution française a été la revendication des droits de l’humanité outragée; elle a été le combat terrible et légitime de la justice contre l’iniquité. » Voici encore quelques-uns des mots simples et nets, si impérieusement justes, par lesquels il grave en d’impérissables médailles les fidèles profils des règnes ou des caractères; on reconnaîtra à la frappe l’auteur de l’Holocauste et de la Bête écarlate. Le règne de Louis XV est « immonde » ; Louis XVI était « d’une intelligence médiocre, extrêmement dévot, menteur par faiblesse et faux par éducation religieuse ». Suite ordonnée et déduction, enchaînement logique des divers caractères du personnage, et quelle précision de gravure ; quelques traits principaux bien en relief, secs, vigoureux et nets comme des arrêts, comme des syllabes de couperet. Et quelle sûreté de main et de conscience : pas une hésitation, pas une « faiblesse ». Cela manifeste le robespierriste convaincu et inébranlable. Ton simple et nulle insistance : personne n’a à élever d’objection, émettre de doute ; en quelques minutes le jugement est rendu.

De là cette impression d’énergie que ne donne nul autre. C’est le trait de Voltaire, aussi acéré, aussi perçant, mais lancé par la main ferme d’un justicier convaincu; Voltaire, lui, est un archer adroit, mais qui jongle avec ses flèches, un bateleur mercenaire qui ne se préoccupe que de faire miroiter son élégance et son adresse. Ici tout le brio, mais chez l’autre la majesté d’une fonction « divine ». L’un n’est que la satire corrosive, l’autre l’âpre réquisitoire, la Justice elle-même.

Concision, franchise brutale du jugement, foudroyante simplicité de logique, méthodes déductrices, tours de raisonnement et de style : Si Tolstoï écrivait une histoire de la Russie, ce serait quelque chose d’identique. Leconte de Lisle et Tolstoï ont pour ainsi dire une audace ingénue, ce sont des juges nés juges [228].

Cette histoire populaire est un résumé merveilleux et vraiment historique ; c’est le véritable essentiel qui y est dit au contraire de la généralité des manuels classiques : les mots à effet plus ou moins authentiques sont absolument laissés de côté ; les portraits des hommes qui ont dirigé les mouvements divers sont tracés en quelques mots courts et complets, vivants. L’artiste, qui génialement exprime l’âme d’un paysage par deux épithètes, fixe en quelques termes, de façon définitive, le caractère le plus complexe. Il n’y a rien de comparable en ce point au portrait de Mirabeau : « Le vrai tribun de la Constituante était Mirabeau, homme de mœurs décriées, dont la jeunesse désordonnée s’était consumée en luttes contre le despotisme paternel et l’arbitraire royal, renié par sa caste, accueilli par le tiers-état, et qui mettait encore, à cette époque, au service de la Révolution, une audace sans bornes et une éloquence sans égale. » C’est de l’histoire et à lui être comparés les volumineux précis d’un Thiers sont de la littérature, et de la mauvaise. Peu de mots suffisent pour fixer le vrai caractère des plus tumultueuses, donc confuses journées révolutionnaires. Il ne s’attarde pas aux vains détails pittoresques ; voyez comme il a nettement marqué le caractère national de la journée du 12 juillet : « Les troupes arrivaient de tous côtés, composées surtout de régiments étrangers, mercenaires prêts à massacrer les représentants sur un signe du roi. Paris, souffrant déjà du manque de pain, était profondément agité… La foule fut chargée et sabrée sur la place Louis XV et dans les Tuileries par les dragons de Lambesc ; mais bientôt les gardes françaises, prenant parti pour l’insurrection, repoussèrent jusqu’à Chaillot les régiments allemands et suisses. » Et d’autre part le caractère anti-français du 1er octobre : « Le roi et la reine avec le dauphin dans ses bras assistaient au repas. On joua la marche des hulans, des cocardes blanches furent distribuées et la cocarde tricolore fut foulée aux pieds. » Par le rapprochement des mots italiques on ne peut avec moins de verbalisme faire ressortir la complicité de la famille royale avec l’étrangler. Le procédé poétique se trouve le plus succinctement historique.

Et cette simplicité contractée fait la valeur de cette « histoire populaire ». Comme nous sentons bien la vertu éducatrice de cette brochure, peu volumineuse et si nourrie à la fois, nous tous qui avons, en les lycées de la République, été contraints à réciter intégralement les volumineux textes de traités d’histoire composés dans un sens foncièrement antidémocratique.

Sans doute quelques passages de cette brochure paraîtraient encore à beaucoup trop républicains, par exemple celui où il réhabilita l’insurrection des soldats de Nancy, si injustement condamnés par la Constituante, ou ces lignes sur la constitution civile du clergé : « On voit tout l’illogisme de cette constitution civile du clergé. Il fallait ne reconnaître légalement aucun culte et, par conséquent, n’en subventionner aucun, d’autant plus que les catholiques, loin de se montrer très reconnaissants de cette exception en leur faveur, devinrent plus furieux que jamais. » Encore il n’étonnerait point que son robespierrisme même fût suspect. De vrai il est assez notoire, mais n’a rien d’excessif : s’il fait de Danton l’instigateur des massacres de septembre et donne des raisons de son exécution, il n’en reconnaît pas moins la grandeur de son rôle pacificateur ; son anti-girondinisme ne l’empêche point d’admirer Mme Roland ; et s’il se prononce catégoriquement pour les régicides, il infirme la nécessité de l’exécution. Il faut remarquer qu’il est loin de donner dans le communisme ; il note avec une certaine satisfaction que Robespierre « attaqua les anarchistes de la Commune » ; et enfin, de la façon la plus affirmative, il explique son robespierrisme par son patriotisme : « On ne peut nier que l’action de ce parti (démocratique et révolutionnaire), despotique et sanglante à l’intérieur, n’ait énergiquement contribué à la défense du territoire et à l’élan victorieux des armées de la République. »

L’introduction de cette brochure dans les écoles ne serait pas aujourd’hui moins précieuse : chaque jour davantage on perd le respect de la grande œuvre révolutionnaire, il est trop aisé aux jeunes de se méprendre sur le vrai sens de certains mots qu’usa un incessant emploi officiel et sur la valeur et la nature même du républicanisme : certains termes aussi, et les plus nobles, comme Républicanisme, civisme, civique, incivisme, citoyen, citoyenne, ont complètement disparu de la langue courante, ce qui est plus significatif qu’on ne le croit. Et surtout l’ardeur même des sentiments s’est éteinte ; on trouvera dans les brochures de Leconte de Lisle, avec la pureté de l’émotion, cette verdeur, cette belle fougue d’expression qui séduisent : sans cesse des phrases simples, mais de beaux mouvements de style par quoi, sans qu’il s’en rende bien compte, l’enfant sent la grandeur des mouvements d’âme qui soulevèrent la patrie en danger et la redressèrent terrible et majestueuse.

Les mêmes raisons invitent à la plus libérale distribution du Catéchisme populaire républicain. C’est un exposé des principes, un credo civique. Credo : l’auteur est convaincu ; ses principes sont « les vrais » et universels, convenant « aussi bien à l’homme qu’à l’enfant » ; et enfin leur exposé est comme impersonnel, dicté par quelque esprit, projeté par quelque lumière intérieure ; l’auteur se considère un simple transcripteur ; cela ressort très évidemment de la préface. De là l’assurance de l’expression et le tranché des définitions, on dirait presque leurcaractère d’infaillibilité. Pour « athée » Leconte de Lisle n’en est pas moins un ferme croyant, en somme tout comme Renan si improprement dénommé sceptique, ou encore comme Rousseau : « L’homme est un être moral, intelligent et perfectible. » C’est le rousseauisme : ( « La nature propre est de tendre au bien et de fuir le mal ») ; et en même temps du renanisme appuyé sur la perfectibilité de l’homme, ainsi qu’on le voit à ses définitions de l’être perfectible et du progrès : « C’est la loi naturelle constante, nécessaire, par laquelle l’homme agit, s’élève, déploie ses forces et agrandit son existence, sans relâche et sans terme », devient Dieu, comme dirait Renan, comme il le dit lui-même en substance dans les lignes immédiatement suivantes où il définit l’homme perfectible : « C’est l’humanité entière commencement et fin de toute justice et de toute intelligence. »

Et précisément de cette croyance à la perfectibilité se déduit, puis s’étaie son républicanisme : « Nul ne pourra se dire et ne sera sincèrement républicain s’il n’est pas convaincu que le principe de la justice est inhérent à sa conscience, et s’il peut croire un seul instant qu’une raison étrangère et supérieure à la raison humaine puisse modifier arbitrairement les lois immuables de la morale. »

Disciple de Rousseau, il sait concilier les deux éléments qu’on a toujours regardés comme inconciliables en Rousseau ainsi qu’en le parti révolutionnaire contemporain, le socialisme et l’individualisme, qu’on confond trop souvent avec l’anarchisme parce que le sentiment de l’individu a été déformé, à force d’exagération, par quelques disciples de Rousseau, les romantiques, notamment Hugo, ou encore par un Nietzsche. « Le but de l’individu, dit-il en effet, est de vivre et de se conserver par la satisfaction de ses besoins et par le développement de ses facultés physiques, intellectuelles et morales. » Mais pour qu’il conserve intacte son individualité, il faut qu’il respecte les autres individualités ; toute atteinte portée à une autre individualité est une atteinte portée à une partie de soi-même, car « l’oppression d’un seul opprimant le corps social tout entier » elle détruit « l’harmonie » de ce corps social, ce dont il serait lui-même un des premiers à souffrir. « Le but du corps social constitué en nation est de vivre et de se conserver dans sa collectivité, en garantissant les droits de chacun des individus qui la composent. » « Toute organisation politique sera la plus rationnelle et la meilleure qui sauvegardera et maintiendra les droits naturels de l’individu en assurant l’harmonie et la conservation du corps social. » Il n’y a nulle antinomie entre ces deux buts.

Ces droits naturels sont : « l’instruction, la liberté, l’égalité, la propriété et la sûreté. » Le gouvernement idéal sera donc celui qui garantira l’instruction gratuite — ce qui est absolument obligatoire, — l’inaliénabilité de la liberté, l’exclusion absolue de tout privilège, par conséquent la socialisation des sources de richesse, la possession [229] des biens acquis par le travail et l’héritage (ce qui n’est point synonyme de capital), « le droit pour l’individu d’être assuré contre toute atteinte à la libre satisfaction de ses besoins et au libre développement de ses facultés ». Dans ce gouvernement, « les droits de l’individu doivent toujours et imperturbablement subsister entiers et inviolables, puisqu’ils sont l’unique raison d’être des droits collectifs ».

Ce gouvernement idéal, c’est la République : « Qu’est-ce que la République ? La République est Tensemble de tout ce qui précède, théorie et pratique ; c’est la liberté individuelle et la liberté collective proclamées et garanties; c’est la nation elle-même, vivante et active, morale, intelligente et perfectible, se connaissant et se possédant, affirmant sa destinée et la réalisant par l’entier développement de ses forces, par le complet exercice de ses facultés et de ses droits, par l’accomplissement total de ses devoirs envers sa propre dignité qui consiste à ne jamais cesser de s’appartenir ; c’est enfin la vérité et la justice dans l’individu et dans l’humanité. »

Et si la troisième république n’est pas tout à fait la République, ce n’est qu’une raison de plus de bien imprégner les jeunes esprits de l’âme de la République.


C’est également en 1871 que fut publiée l’Histoire populaire du Christianisme, mais il est superflu de dire qu’elle ne put être écrite dans les quelques mois qui séparèrent la paix de sa parition en librairie. Elle est l’œuvre de nombreuses années et témoigne d’une lecture considérable, d’une science minutieuse : une importante somme de connaissances, de pensées et de jugements y est exprimée en un nombre de lignes relativement très restreint. Le style est lapidaire. La concision et la perfection de l’expression, égale à celle des meilleurs pages d’un Flaubert, sont la preuve qu’il y fallut une longue patience. Il n’est pas exagéré de dire que cette histoire exigea de Leconte de Lisle au moins autant de travail que l’un de ses plus merveilleux poèmes et que, par l’importance du fond comme de la forme, qui d’ailleurs pour Leconte de Lisle étaient une vraie binité, elle est une œuvre capitale. Il dut y penser longuement dans la plus grande partie de la période du Second Empire et en tout cas la majorité des poèmes que cependant il composa furent inspirés par des faits qu’il rapporta en quelques-unes des phrases de son Histoire.

Jamais sa verve ne fut nourrie d’une plus puissante indignation. L’âpreté en est corrosive, le style pénètre comme un acide, les mots sont gravés ainsi qu’à l’eau-forte. L’œuvre est réfléchie et sérieuse. Jamais on ne sent mieux qu’en la relisant la sottise d’une comparaison qui fut naïvement risquée avec son compatriote Parny. La Guerre des dieux est une arlequinade qui veut faire rire. Leconte de Lisle, qui a flétri Béranger comme a fait Renan, devait certes avoir horreur de cette sotte grivoiserie d’un siècle décadent. Sans doute encore quelques-uns des « mots » de l’Histoire du Christianisme font penser à Voltaire, mais ce n’est plus ce « hideux sourire » de petit abbé laïcisé, c’est un rire mordant, dont l’àpreté huguenote se tempère de quelque tolérance paganiste.

Même lorsque la satire s’allège, le ton est grave, ce qui justement distingue cette œuvre anticatholique des pasquinades libertines du XVIIIe siècle. Rapprochez ceci des calembours de Voltaire : « Simon déclara qu’il était la Vertu de Dieu. Il allait de ville en ville, accompagné d’une courtisane qui était sa pensée incarnée et par laquelle il avait créé les Anges et les Puissances. » Voici encore, ainsi que le paragraphe sur Helcesaï, qui reste sobre en sa force comique : « Le premier Concile fut présidé par le frère de Jésus, saint Jacques, évêque de Jérusalem, qui, d’après saint Épiphane, fut martyrisé à l’âge de quatre-vingt-seize ans, encore vierge, ne s’étant jamais coupé les cheveux et ne s’étant jamais baigné. Selon toutes les probabilités, l’expression consacrée : « Mourir en odeur de sainteté » fait allusion à cette coutume pieuse de saint Jacques. » Les lignes suivantes feront mieux encore goûter la saveur ironiste de tout le volume :


En 130, on vit de nouveaux hérétiques qui se donnaient le nom d’Adamites. Croyant posséder la pureté primitive d’Adam et d’Ève, ils allaient tout nus, hommes et femmes. Dans leurs assemblées, dit saint Épiphane, lorsque l’ancien qui leur lisait la Genèse prononçait ces mots : « Croissez et multipliez », il se produisait des scènes extraordinaires dont nous ne pouvons donner les détails, mais que ce même saint Épiphane décrit minutieusement avec le plus effroyable cynisme. À propos de la nudité des Adamites, nous lisons dans la 432e lettre d’un saint moderne, François de Sales, à la mère de Chantal, ces deux lignes singulières : « Ô ma mère, qu’Adam et Ève étaient heureux tandis qu’ils n’eurent point d’habits !


On peut croire avec quelle multiple ingéniosité il sait citer au bon moment les contemporains, Pétrarque, Villani, etc., et surtout les historiens ecclésiastiques eux-mêmes, Roderick, Gerson, saint Augustin, « l’historien catholique Ranke d’après lequel on estime à plus de 10 millions le nombre des victimes humaines égorgées par le christianisme » — voire de copieux extraits des bulles :


La bulle Admonet nos dit que dans 22 couvents de Frise… le libertinage entre moines et nonnains, la corruption de la chair et beaucoup d’autres excès et vices qu’il est honteux de nommer, s’étaient multipliés d’une façon effrayante. Beaucoup d’entre ces nonnes vivaient charnellement avec leurs supérieurs ecclésiastiques comme avec les moines et elles accouchaient dans leurs couvents mêmes des fils et des filles qu’elles avaient dans leur commerce illégitime ou incestueux avec les moines et les prélats. Ce qu’il y a de plus déplorable, c’est que quelques-unes se font avorter et que d’autres tuent leurs enfants déjà venus au monde. Les chanoines entretenaient des concubines et des petites filles sans nombre…

en transcrivant en regard le texte sacré : Fornicantur etiam, etc…

Leconte de Lisle a conçu son Histoire du Christianisme dans le même esprit que Flaubert son Bouvard et Pécuchet : c’est un catalogue des édifiantes sottises des écrivains ecclésiastiques, tels Fleury, surtout le si savoureux abbé Guyot, qui écrit à propos de Simon le Magicien précipité du ciel où il planait par une courte prière de saint Pierre et mort de sa chute : « Ce fait incontestable témoigne de l’attention de la Providence à fournir aux hommes les moyens de découvrir l’erreur et de s’en déprendre » (Dictionnaire des Hérésies), et c’est aussi le tableau des innombrables contradictions de l’Église. Il insiste à plusieurs reprises sur le peu d’authenticité des livres saints, et, ayant fait l’historique des principaux remaniements des textes, conclut impartialement : « Certes, les saintes Écritures, Ancien et Nouveau Testament, sont le bien propre de l’Église, et elle en use comme elle l’entend ; mais si les fidèles s’imaginent qu’elle a toujours respecté la première rédaction, ils sont plongés dans une pieuse erreur. »

Cette histoire est assurément impartiale, ainsi qu’en témoigne ce fidèle etcaractéristique portrait de Louis IX : « Saint Louis était un homme juste, généreux, plein d’honneur et d’héroïsme. C’est le plus beau caractère du XIIIe siècle. Ses grandes vertus lui étaient propres, ses vices étaient chrétiens. » Enfin, il n’épargne pas plus les hérétiques que les orthodoxes et l’acuité de sa critique s’exerce aussi bien sur les luthériens et les jansénistes que sur les catholiques.

Cela ne fait que donner plus de portée à ses revendications et les deux ou trois passages cités montrent assez visiblement la force et la raison universelles de cette œuvre aussi impersonnelle que sa poésie. « Saint Grégoire le grand lui succéda. Ce grand pape fit abattre les statues, les arcs de triomphe et autres monuments de l’ancienne Rome. Il brûla la bibliothèque Palatine fondée par Auguste et tous les exemplaires de Tite-Live qu’il put découvrir. Aucun des conquérants harbares qui s’étaient emparés de l’Italie ne fit plus de mal que lui à l’Intelligence humaine. » Les médaillons de Ballhazar Cossa et d’Alexandre VI, personnages qui lui avaient déjà fourni les sujets de quelques-uns des poèmes auxquels il attachait lui-même le plus d’importance, montrent encore assez clairement que son antipapisme n’avait rien de personnel, ni de superficiel.


Ce cardinal (Cossa) avait amassé d’immenses richesses par la piraterie. C’était un des plus grands scélérats de l’époque, usurier, voleur, simoniaque, débauché et assassin. Ses crimes se multiplièrent dès qu’il fut pape. Une bulle qu’il publia en 1413 convoqua un concile général à Constance pour la fin de l’année suivante. Les archevêques, évêques, patriarches, abbés d’ordre et docteurs s’y rendirent en nombre considérable et firent leur entrée dans la ville, suivis de neuf cents courtisanes. » — « Alexandre VI est très célèbre comme empoisonneur, simoniaque et incestueux. Il commit généralement tous les crimes connus et ceux qu’il est impossible d’imaginer. » « Le pape et son fils César Borgia firent étrangler et empoisonner quelques cardinaux, en 1502, le cardinal Ferraro, entre autres, qui laissa à ses assassins 80.000 écus d’or. Les historiens contemporains prétendent que le pape l’avait fait passer par toutes les charges les plus lucratives, afin de le trouver plus gras quand il le ferait tuer. Alexandre VI mourut le 18 août 1503, empoisonné par imprudence. Une bouteille de vin ayant été préparée pour quelques convives, on en servit au pape, ce qui l’emporta presque subitement.


La page capitale de la conclusion l’élablit encore avec une magistrale vigueur :


Le Christianisme, et il faut entendre par là toutes les communions chrétiennes, depuis le catholicisme romain jusqu’aux plus infimes sectes protestantes ou schismatiques, n’a jamais exercé qu’une influence déplorable sur les intelligences et sur les mœurs. Il condamne la pensée, il anéantit la raison, il a perpétuellement nié et combattu toutes les vérités successivement acquises par la science. Il est inintelligible dans ses dogmes, arbitraire, variable, indifférent en morale. L’humanité a perdu la foi qu’elle avait en lui et il ne’peut plus inspirer que cette sorte de respect qu’on porte aux vieilles choses dont on s’est longtemps servi. C’est un objet d’art puissamment conçu, vénérable par son antiquité, et dont la place est marquée dans le musée religieux de l’histoire.

Leconte de Lisle se trouve vis-à-vis du christianisme dans le même état spirituel que Tolstoï, comme lui ayant revécu l’âme de Rousseau soit dans la solitude, en face de natures diverses, mais également pénétrantes, soit dans la vaine agitation de civilisations artificielles. Tous les deux traduisent leurs sentiments avec la même netteté tranchante. Tolstoï déclare entre autres choses que la religion officielle n’est que « billevesées » et « faussetés », et il suffit enfin de rapprocher des dernières lignes citées de Leconte de Lisle, telles d’un des plus récents articles de l’écrivain russe : « Les prêtres, menteurs, non seulement ne sont pas les soutiens du christianisme, mais sont ses plus grands ennemis. » Chez l’un et chez l’autre c’est le même presbytérianisme, je veux dire la même révolte devant le déploiement scandaleux de la pourpre et du luxe par les vicaires d’un Dieu socialiste. Et l’indéfinie complication de cette grande machine de civilisation artificielle et artificieuse rebute ces esprits de puissante simplicité : spirituellement ce sont des paysans du Danube qui se perdent dans les mille détours du jésuitisme papal ou patriarchal comme en les mille recoins, retraits ou repaires de léviathanesques basiliques.

*


On a donc quelque raison de s’étonner du peu d’importance en général accordée à cette partie remarquable de l’œuvre de Leconte de Lisle. On en méconnaît universellement la valeur, le plus souvent faute de l’avoir lue. Comment expliquer autrement que presque personne n’en ait parlé ? M. Brunetière, dans son Manuel pourtant si complet, n’en dit mot. MM. Bourget, France, Lemaître et Tellier en ignorent même l’existence. M. de Heredia déclare que ses brochures politiques et républicaines ne seront même pas lues. Louis Ménard lui-même n’en conservait qu’un imprécis souvenir. C’est à propos de ces brochures que M. Maurice Spronck écrivait dans un volume pourtant de quelque tenue: « À côté du penseur nihiliste, il y a un autre penseur, d’une intelligence très moyenne celui-là, assez étroit dans ses utopies d’humanitairerie candide et de libéralisme intransigeant » ; et plus loin : « Pour couronner cet ensemble de platitudes, il se constitue le champion d’un anticatholicisme des plus vulgaires, dont on ne pourrait que sourire, s’il n’avait malheurensement gâté quelques-uns des Poèmes Barbares. » Rien peut-il être vulgaire chez un Leconte de Lisle et on ne sait en vérité ce qui peut « faire sourire » ici. Et voilà vraiment des expressions au moins niaises et que l’on s’expliquerait difficilement si l’on ne se rappelait d’autre part avoir lu de M. Spronck, de telles lignes (à propos du livre d’un abbé) : « Le clergé catholique, durant de longs siècles intimement mêlé à notre vie nationale, avait été en somme le plus haut représentant de la culture classique et le plus puissant agent de notre civilisation [230]. » Il suffit de mettre ces quelques lignes en regard des dernières de l’Histoire du christianisme pour comprendre, plutôt pour s’expliquer que M. Spronck ait pu considérer comme « gâtées » l’Holocauste, Quain, l’Anathème...

Nulle mention ailleurs, sinon cette phrase — et qui a son prix — d’un collaborateur de la Revue Encyclopédique : « Les principes émis dans le catéchisme sur l’individu, la loi, le corps social et le progrès, sont d’un esprit sérieux. » Le même auteur [231] est seul à noter que « l’extrême droite de l’assemblée de Versailles fit grand tapage autour ».

Sur ce mémorable « tapage » nous nous bornerons à citer intégralement le compte-rendu officiel des séances (6 février 1872). Cette page n’est — à coup sûr, point déplacée dans la biographie de l’ami de celui qui recueillit avec tant de sollicitude les entretiens de Bouvard et Pécuchet.

M. de Gavardie : J’ai l’honneur d’adresser à M. le garde des sceaux, après l’avoir prévenu, une question relative à un fait qui m’a paru très grave. (Oh ! oh ! à gauche.)

Ce matin était exposée publiquement en vente, dans une rue des plus fréquentées de Versailles, une brochure qui est ainsi intitulée : Catéchisme populaire républicain. (Exclamations ironiques à gauche.)

Messieurs, cette brochure, qui se vend à cinquante centimes, est éditée dans des conditions évidentes de propagande populaire. (Nouvelles exclamations à gauche.)

— Voix à droite : Laissez donc parler !

— M. de Gavardie: Ma première impression, en raison de la gravité des doctrines qui sont consignées dans cette œuvre, ma première impression, dis-je, avait été en quelque sorte — permettez-moi le mot qui ne répond qu’à une pensée véritablement patriotique — d’élever le débat à la hauteur d’une véritable interpellation adressée au gouvernement. (Interruptions à gauche.)

Voici pourquoi : Vous savez que la France est inondée, en ce moment, de publications anti-sociales et anti-religieuses.

À droite : C’est vrai !

— M. de Gavardie : Je n’entre dans aucun développement, en rai.son des circonstances délicates dans lesquelles nous nous trouvons ; je me bornerai purement et simplement à appeler l’attention de M. le garde des sceaux sur la nécessité de poursuivre, en vertu de la législation existante, des faits qui constituent véritablement des délits prévus par nos lois pénales !

(Oui ! Oui ! très bien ! ! à droite.)

Je me bornerai, Messieurs, à de simples citations que je prends en quelque sorte au hasard.

À gauche : Ah ! ah ! voyons. . . !

— M. de Gavardie : Ce livre, comme l’indique le mot de (( catéchisme », est par demandes et par réponses.

Voici une des premières demandes :

« D. — Faut-il chercher au-dessus et en dehors de « l’homme le principe de la justice ? »

Une voix à gauche : Très bien ! (Rires et mouvements divers.)

— M. de Gavardie : J’aime à penser. Messieurs, que lorsque l’honorable interrupteur aura entendu la réponse, au lieu de dire : Très bien ! il dira : Très mal. (Bruit.)

À droite : Attendez ! le silence !

— M. de Gavardie : Voici la réponse : « Non ! car l’homme cesserait d’être un être moral, il tomberait au niveau de la brute si le principe de la justice existait en dehors de lui. »

(Très bien ! et applaudissements à gauche.)

M. Langlois battant des mains : Oui, oui ! très bien, très bien !

— M. de Gavardie : Autre demande : « D. La loi morale n’a-t-elle donc pas été révélée et enseignée à l’homme par les religions ? — R. Non, car les religions, conceptions abstraites de l’esprit.... »

(Très bien ! à gauche, nouveaux applaudissements.)

M. Eugène Pelletan : Renvoyé au Saint-Office !

— M. de Gavardie : Je me permets de croire que ceux qui ont applaudi n’ont pas compris. (Exclamations à gauche.)

M. Eugène Pelletan : Vous non plus ! !

M. de Gavardie : Je reprends et je continue : « Non, car les religions uniquement fondées sur des dogmes n’ont rien de commun avec la loi morale, qui est inhérente à la nature propre de l’homme et qui, conséquemment, n’a jamais pu lui être antérieure ni étrangère. » (Très bien, à gauche.)

« D. — Qu’est-ce que la justice ? »

(Assez assez ! — non ! non ! — lisez !)

Vous me demandez de lire et vous m’empêchez par vos interruptions.

M. le comte de Bois-Brissel : Il faut savoir entendre, Messieurs, si l’on veut apprécier sainement ! (S’adressant à la gauche.)

M. Eugène Pelletan : Ce n’est pas là une interpellation !

M. Tolain : Nous ne sommes pas un concile !

— M. de Gavardie : « La justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû.

« D. — Qu’est-il dû à chacun ?

« R. — L’intégrité de son corps, l’usage complet de ses sens… » (Bruits divers.)

M. Edouard Millaud : Il est dû trois milliards à la Prusse (Mouvement.) Nous devrions songer à les payer !

(Oui ! oui ! à gauche et au centre gauche.)

— M. de Gavardie, continuant.. . « Il lui est dû encore la santé.

« D. — Qu’est-ce que l’homme ? » (Assez ! assez !)

Messieurs, j’ai fini, je n’ai plus que deux petites citations.

(Parlez ! parlez !)

« D. — Qu’est-ce que l’homme, être moral, intelligent et perfectible tel que nous l’avons défini ?

« R. — C’est l’humanité entière, commencement et fin de toute justice et de toute intelligence. »

Enfin, Messieurs, dernière citation pour ne pas abuser de votre attention.

« Ceux qui prétendent que Dieu a créé l’homme... » (Bruits et interruptions à gauche.)

Messieurs ! il y a certains apôtres de la liberté qui sont bien intolérants, il faut l’avouer, (Exclamations à gauche.)

— M. Eugène Pelletan : Allons donc ! ce sont vos doctrines qui sont intolérantes ! Nous ne sommes pas une chambre de mise en accusation !

— M. le Président : Veuillez faire silence ! quand on veut parler, c’est à la tribune qu’il faut le faire.

— M. de Gavardie : « Ceux qui prétendent que Dieu a créé l’homme afin d’être connu, aimé et servi par lui, n’exigent pas autre chose de l’homme que de renoncer à sa raison, à son intelligence, à sa liberté morale, de se nier soi-même, et de s’anéantir en face d’une puissance absolue dont il ne lui est accordé de comprendre ni la nature ni la justice. » (Rumeurs et chuchotements.)

— M. Tolain : Nous ne sommes pas ici pour faire de la métaphysique.

— M. de Gavardie : Voilà, Messieurs, ce que je signale à M. le garde des sceaux. (Réclamations à gauche. Approbations à droite.)

M. le Garde des Sceaux se lève et se dirige vers la tribune.

Plusieurs voix à gauche : Il n’y a rien à répondre.

Quelques membres : C’est vrai ! Ne répondez pas, monsieur le Ministre.

M. Dufaure, garde des sceaux, ministre de la Justice : « Messieurs, on me demandait ce que je répondrais à l’interpellation que vient de m’adresser l’honorable orateur qui descend de la tribune.

« Il avait eu la bonté, avant d’y monter, de me communiquer le petit livre qu’il a apporté ; il m’a fait lire en particulier quelques-uns des passagpes qu’il a cités à l’Assemblée. (Bruits à gauche.) Je lui ai dit que je lirais le livre tout entier et qu’ensuite je saurais s’il est justiciable ou des tribunaux ou du bon sens public. » Très bien ! très bien !) [232].

*


Le biographe précité (de la Revue Encyclopédique) dit encore que la République « conserva à Leconte de Lisle la pension que lui faisait le ministère Ollivier en y ajoutant la place de sous-bibliothécaire du Sénat ». Selon Louis Ménard, qui le voyait souvent à cette époque critique, il fut nommé au Sénat quand M. Coppée, en mesure de le faire, renonça à sa situation de sous-bibliothécaire. Avant de démissionner, M. Coppée déclara à Jules Simon qu’il ne partirait que sûr de voir Leconte de Lisle nommé à sa place. Jules Simon promit et Leconte de Lisle fut nommé.

Le Gouvernement offrait un fauteuil dans un bureau de ses administrations à celui que la jeunesse intellectuelle de l’époque, et à sa tête M. Paul Adam, jugeait seul digne, avec un Hugo ou un Pasteur, de présider, assis à l’ÉIysée, aux destinées de la Troisième République [233]. Mais, précisément, à défaut de la Présidence, le plus humble poste était celui qui convenait au Poète : il importait seulement que le nécessaire fût assuré à la famille. Sa fierté naturelle ne souffrit nullement de l’humilité de ses fonctions. Simple et altier, il traversait chaque jour vers son bureau les galeries du Luxembourg. La sérénité de sa démarche étonnait l’ignorance des politiciens : « Il a l’air de se croire autant qu’un sénateur, » disait l’un d’entre eux.

*


Par la commodité des puériles assimilations, on a dit que, devenu fonctionnaire, Leconte de Lisle s’était embourgeoisé. Les enthousiasmes de sa jeunesse se seraient figés en cette rigidité de « marbre » dont on a tant parlé. Sa vieillesse aurait souri des illusions et des utopies du socialiste d’antan. Simplement, cela est faux. « D’où vient donc, écrit Mme Jean Dornis, que Leconte de Lisle ait reculé jusqu’aux derniers jours à écrire ce poème si souvent promis à ses admirateurs ? C’est que lui-même eut le sentiment qu’il ne correspondait plus aux préoccupations des contemporains. Sans en démêler exactement les causes (toujours !), il comprit qu’il y avait dans ses imprécations beaucoup de romantisme et peut-être aussi de voltairianisme. Cela ressemblait trop à la Légende des siècles [234]. Il craignait peut-être de paraître après Hugo chercher une popularité facile. Mais surtout il avait passé l’heure où on se bat ; il était las des paroles de haine. »

Qu’avec l’âge il y ait eu certaine détente, rien de plus naturel. Mais jamais il ne répudia l’idéal de sa vie. Les Derniers poèmes en témoignent, suite logique des trois premiers recueils. Comme le même pur amour des jeunes années parfuma le déroulement des dernières strophes, le même cœur libéral rythma les vers de la vieillesse ; les sublimes visions de beauté s’y empourprent toujours des ardeurs humanitaires. La Mort d’un moine, parue dans la Revue des Deux-Mondes, a sa place dans le volume posthume entre des pièces telles que la Paix des Dieux, les Raisons du Saint-Père et ce dialogue entre Satan, Cossa et Borgia, qui ne le cède en vigueur antipapiste même à la Bête écarlate. Il ne renonça jamais à l’œuvre finale depuis longtemps promise. Il parla jusqu’en les derniers temps de ces États du Diable, « répétant qu’ils cloraient la série de pièces où il avait montré la férocité du fanatisme religieux ; il assurait qu’il lui restait quelque chose à dire après Hieronymus, l’Holocauste, les Deux glaives, le Corbeau, les Siècles maudits, etc., qu’il voulait faire, une bonne fois, défiler devant lui tous ces tourmenteurs d’hommes et les marquer au fer rouge dans un poème dantesque. Il disait : « Le diable qui les jugera tous, ce sera moi. »

Presque tous ceux qui l’ont approché dans les dernières années de sa vie se rappellent qu’il discutait avec véhémence [235] sur les sujets religieux, philosophiques et politiques. « J’ai été, je suis et je ne puis pas ne pas être républicain » : ainsi débutait une lettre qu’il écrivit à Clovis Hugues. « Au point de vue socialiste, formule celui-ci, Leconte de Lisle dépassait beaucoup Victor Hugo, qui était surtout un chrétien, qui faisait consister tout le socialisme dans la charité et dans l’aumône. La révolte et les aspirations vers la justice sociale apparaissent à maintes reprises dans l’œuvre de Leconte de Lisle et sont plus nombreuses dans son seul Kain que dans tous les chapitres réunis des Misérables [236]. Il s’intéressait sarcastiquement à l’évolution de la Troisième République dontles hommes, financiers et avocats, lui semblaient inférieurs [237]. « Quelle différence entre notre époque et celle de 1793, déclarait-t-il en 1893 à M. Amandra, car je suis un vieux jacobin, moi, et rien ne me fait plus sourire que les attaques contre la Révolution française, le plus admirable fait de l’histoire ! Quand j’entends quelqu’un discuter cette épopée vraiment humaine, j’ai tout de suite une opinion sur le détracteur. Ces grands souvenirs me consolent des tristesses de l’heure présente et de l’abandon momentané des nobles traditions artistiques de la France. » Leconte de Lisle «exultait de joie [238] », ne fut jamais si content que lorsque Clemenceau affirma sa théorie du bloc. Lors du boulangisme, il n’hésitait point à poser qu’il fallait prendre Boulanger, Rochefort, Laguerre et autres étoiles du général et les coller au mur : seul moyen [239] !

Ce qui contribua beaucoup à accréditer l’idée d’un désistement ce fut son élection à l’Académie française. Déjà l’on songeait peu à voir en lui le socialiste parce qu’on ne le voyait pas moderne. Plus que jamais son entrée à l’Institut le consacra antique, « impassible », « impotent », immobilisé dans les « bandelettes de momies égyptiennes [240] »,

Il avait autrefois, comme de juste, beaucoup médit de la Compagnie ainsi que tous les nobles esprits du siècle, aussi bien les Alfred de Vigny que les Barbey d’Aurevilly. Elle est très piquante en sa modération cette lettre écrite à Louis Ménard. Quelques expressions en pourraient paraître un peu lourdes, mais c’était dit de cœur si léger ! Puis les académiciens de l’époque étaient alors eux-mêmes si balourds, à en croire certaine amère Lettre à une puritaine de leur confrère Vigny.


Paris, 15 août 1853.
Mon cher bonhomme,

… J’ai assisté hier à la séance annuelle de l’Académie. Après un pâteux discours de Villemain [241], on a couronné une vingtaine de pauvres diables qui avaient commis une belle action. Les unes ont été évaluées à 2.000 fr., les autres 1.000, et les dernières 500 fr. Les deux dizaines d’actes vertueux m’ont fait comprendre Cartouche et Mandrin et m’ont inspiré une haute estime pour ces deux voleurs. Rien n’était plus hideux que d’entendre ces vieux gredins d’académiciens couverts de crimes parler dévouement et grandeur d’âme en versant des larmes de crocodile ; j’en ai encore des maux de cœur. Ô vertu, je ne sais pas si tu n’es qu’un nom, mais ce que je sais bien, c’est que je vais me faire prêtre ou mouchard si cela continue. Hélas ! mes bonnes gens ! j’ai toujours regretté, voyant le train dont va le monde, de n’avoir pas été le Scythe Babouc quand il reçut la visite de l’Izod. Je n’aurais certes pas laissé échapper l’unique occasion de jouer au sérieux mon rôle providentiel. Par les cornes d’Ahrimann, on se serait souvenu de moi dans la Haute-Asie. Cette vieille tête de Babouc donne des attaques de nerfs ; on n’est pas plus inepte que ce vieux drôle. Je vous demande un peu, mes enfants, quel mal il y aurait à mettre le feu aux quatre coins de Persépolis, sauf à prendre quelques informations après coup ? Tuez toujours ! Dieu reconnaîtra les siens. Voilà parler. Cette bonne Inquisition n’y allait pas de main morte. (Si Dieu il y a, question incidente.) En admettant même que toute la canaille académique, militaire et civile de la ville sus-nommée eût bel et bien grillé, je ne vois pas qui aurait eu le droit de s’en plaindre, si ce n’est la dite canaille qui n’avait pas voix au chapitre. Il est clair que si on eût adressé à M. Lacenaire, avocat et homme de lettres, la question de savoir s’il lui convenait qu’on lui coupât le cou, cet homme distingué eût immanquablement répondu que la chose lui déplairait. Mais que voulez-vous ? Le bon sens et la vertu sont morts ; le monde est aussi fou qu’il est canaille ; nous avions le diable aux trousses et la Providence se mêle trop ostensiblement de la partie. D’où il suit que vous avez raison de peindre des dindons [242], bien qu’il fût peut-être mieux de les manger. — Voilà mon opinion sur la séance annuelle de l’Académie ; si René ne la partage pas, je le voue à Moloch, dieu des Carthaginois…

Adieu mes enfants, écrivez-moi ; à vous de cœur.

Leconte de Lisle.


En 1873, il se présenta, pour échouer d’ailleurs, devant le P. Gratry, ce qui avait sa petite signification symbolique. Était-ce capitulation ? Pas plus que Zola [243] ne fut renégat pour avoir incessamment brigué un siège où défendre les intérêts de la cause qu’il disait juste. L’Académie venait de lui décerner un prix; ses disciples en argumentaient qu’elle voulait le nommer. « C’est une carte qu’elle dépose à votre porte, » devait-on lui dire plus tard au sujet d’une nouvelle récompense. La République s’inaugurait : à défaut des trop brillantes illusions de 1848, de modestes espérances prenaient corps; la majorité de l’Assemblée constituante était royaliste, mais le parti démocratique sans cesse croissait en puissance ; la nation avait commencé d’acclamer Victor Hugo libéral ; il fallait rénover les anciennes institutions. Et de se présenter aux suffrages d’une assemblée, cela impliquait-il qu’on renonçât à la juger en toute indépendance ? Nul n’a mis en doute la noblesse du caractère d’Alfred de Vigny.

En 1877, à la mort d’Autran, il échoua à nouveau contre le vaudevilliste Victorien Sardou et le duc d’Audiffret-Pasquier, représentants divers de cette même civilisation morbide dont il avait si éloquemment médit. Désigné par Victor Hugo, il fut élu le 11 février 1886, ayant d’ailleurs toujours refusé de faire les visites [244], et reçu le 31 mars 1887. Son discours de réception ne fut point le manifeste poétique et l’oraison funèbre du romantisme qu’attendait assez naïvement Alexandre Dumas, chargé de lui répondre ; mais, au sein de l’Assemblée réactionnaire où s’étaient retraités solidement après leur chute du pouvoir, comme en un apanage, les fidèles du parti royaliste et clérical, quelques-unes — et vraiment nombreuses — des phrases les plus retentissantes de ce discours magnifique durent, heureusement espacées aux diverses parties, proclamées par ce verbe sonore et majestueux qui portait avec éclat une chaude éloquence, produire son foudroyant effet de manifeste révolutionnaire [245].


Après les noires années du moyen-âge, années d’abominable barbarie, qui avaient amené l’anéantissement presque total des richesses intellectuelles héritées de l’antiquité, avilissant les esprits par la recrudescence des plus ineptes superstitions, par l’atrocité des mœurs et la tyrannie sanglante du fanatisme religieux…


Réveillés de l’ordinaire torpeur par la vibrante sonorité de tels vocables (« les dogmes arbitraires des religions révélées ». « Il faut remercier Hugo au nom de la Poésie d’avoir prêté cette charité terrible à cet insensé féroce (Torquemada) qui puisait la haine de l’humanité dans l’imbécillité d’une foi monstrueuse ») — les académiciens allaient bientôt entendre strider, par l’atmosphère recueillie de sacristie, la supériorité dédaigneuse de l’orateur affectant d’enfermer « le réveil des idées religieuses » du commencement du siècle en la forme d’une résurrection pittoresque du catholicisme. Victor Hugo, disait-il encore, s’avoue tributaire de quelque vague dieu plus ou moins panthéislique au lieu de « reconnaître qu’il ne doit sa magnifique conception du beau qu’à son propre génie ». La façon même dont il faisait valoir l’œuvre de Hugo [246] était assez hardiment provocatrice. Il déclarait à des gens accoutumés de goûter seulement le jeu des phraséologies que « la beauté des Misérables était « en leur caractère de revendication sociale ». Il regrettait de ne pouvoir admirer sans ombre d’arrière-regret les Châtiments, mais « la foi déiste et spiritualiste de Victor Hugo lui interdisait d’accorder une part égale aux diverses conceptions religieuses dont l’humanité a vécu et qui, toutes, ont été vraies à leur heure ».

Les « ducs » étaient encore tout chauds de l’insuccès d’une récente tentative de restauration légitimiste, et il disait : « À vingt ans, Victor Hugo se crut donc royaliste et catholique, mais la nature même de son génie ne devait point tarder à dissiper ces illusions de jeunesse. L’ardent défenseur des aspirations modernes, l’évocateur de la République universelle, couvait déjà dans l’enfant qui anathématisait à la fois, en 1822, la Révolution et l’Empire et chantait la race royaliste revenue derrière l’étranger victorieux. »

Et c’était enfin cette magnifique apothéose de la vertu Révolutionnaire :


Les grands écrivains du XVIIIe siècle avaient surtout préparé et amené ce soulèvement magnifique des âmes, ce combat héroïque et terrible de l’esprit de justice et de liberté contre le vieux despotisme et le vieux fanatisme ; ils avaient précipité l’heure de la Révolution française, dont un célèbre philosophe étranger a dit dans un noble sentiment de solidarité humaine [247] : « Ce fut une glorieuse aurore ! Tous les êtres pensant prirent part à la fête. Une émotion sublime s’empara de toutes les consciences et l’enthousiasme fit vibrer le monde, comme si l’on eût vu pour la première fois la réconciliation du ciel et de la terre ! » Victor Hugo naissait, Messieurs, au moment où notre pays, qui venait de proclamer l’affranchissement du monde, s’abandonnait, dans sa lassitude, à l’homme extraordinaire et néfaste, couché aujourd’hui sous le dôme des Invalides, et qui allait répandre à son tour, qu’il le voulût ou non, les idées révolutionnaires travers l’Europe doublement conquise.

Leconte de Lisle avait alors soixante-neuf ans.

*


Leconte de Lisle avait repris ses réceptions cordiales où se joignaient aux familiers du temps de l’Empire Henri Houssaye, de Guernes, Bourget, P. de Nolhac, Ed. Haraucourt, Henri de Régnier, Pierre Louÿs, de la Tailhède, Robert de Montesquiou, Rostand, Jules Tellier, Paul Hervieu, Charles de Pomairols, Bernard Lazare, Pierre Quillard, Hérold, Dufour, les Berthelot, Franz Servais, Benedictus, Mmes de Bonnières, Gautereau, Judith Gautier, Pozzi, Psichari, Tola Dorian et Vacaresco [248].

Il accueillait difficilement, dit Verlaine, « mais dès qu’il vous avait admis vous l’étiez bien. Sa précieuse cordialité vous dispensait de toute révérence outrée et condescendait à une sorte de camaraderie un peu hautaine qui vous mettait à l’aise, sans trop toutefois de familiarité. » Beau causeur, gai, enjoué, il imposait et séduisait avec sa large tête hâlée, ses traits hardis et réguliers, son grand front obstiné, son nez droit volontaire, ses lèvres fortes dessinées d’une ligne extraordinairement nette et pure, tout cet ensemble athlétique que confirmait un regard clair, troublant dès qu’il insistait [249], « ce masque puissant où la malice de Voltaire s’alliait à la bonhomie de Franklin [250] ».

« La voix se tenait dans une note plutôt élevée, mais qui devenait grave dès que la discussion se faisait sérieuse ; seulement si l’ironie s’en mêlait, le velouté revenait et l’épigramme n’en devenait que plus cruelle. Quand il récitait de ses propres vers une haute émotion faisait vibrer tout son être, superbe, et allait frapper ses auditeurs d’une sympathie irrésistible [251] ». « Leconte de Lisle, récitant ses propres vers, était très intéressant à observer. À le voir ainsi, tout droit, absolument immobile, la tête haute ; à l’entendre déclamer d’une voix haute et grave, un superficiel aurait pu lui donner une fois de plus le nom d’impassible, dont la critique l’accabla si souvent et qui l’irritait si fort. En réalité son trouble — bien que dompté et contenu — était extrême. Était-ce timidité naturelle comme j’en ai eu le soupçon ? Était-ce émotion sacrée de l’artiste ? Je ne sais. Mais l’homme alors se transformait et se révêtait d’une singulière majesté. La voix, un peu sourde et presque tremblante, prenait l’auditeur aux entrailles. Sur cette face marmoréenne, soudain mortifiée, on sentait courir un frisson. Les yeux, surtout, devenaient effrayants. Ils se creusaient, et sous les paupières palpitantes, les prunelles montaient, comme dans l’extase [252]. »

Il aimait les jeunes. « La maison de Leconte de Lisle était un vrai repaire de jeunes… Nous le vénérions [253]. » « Il aimait les jeunes gens. Il mettait de la souveraine bonté à les accueillir, à les attirer. Bienveillance sans banalité, car il triait soigneusement ceux qu’il jugeait dignes de son amitié — et de sa discipline [254]. Je lui ai de grandes obligations. Il m’a donné deux ou trois avis, je dirais deux ou trois recettes d’art, car il avait une sorte d’atelier où son exemple et sa conversation (pleine de partis pris) proposait une discipline… Je garde un grand respect pour ce maître de ma jeunesse. Il était de la grande espèce. Je lui ai apporté mon témoignage quand sa statue fut inaugurée. J’étais fier de prendre la parole avec un grand sentiment d’humilité, parce que je sais la hiérarchie [255] ». Son action ne s’exerçait pas seulement sur les esprits vigoureux. « Nul génie ne parviendrait à donner de l’esprit aux sots, mais Leconte de Lisle leur donnait de la verve. Pendant cinquante ans il a rendu facétieux les imbéciles. À d’autres, en revanche, il communiquait un peu de cette gravité qui fait le fond de son génie. Il fut un vigoureux éducateur [256]. » C’est qu’il avait « la faculté si rare de se dédoubler, de se mettre, comme il disait en riant, dans la peau d’un autre, et toujours il nous donnait suivant votre nature le meilleur Conseil [257] ».

Son influence fut profonde et considérable. C’est qu’elle n’était point seulement celle du talent, mais du caractère [258]. Il fut exemplaire. Dans une époque de flaccidité universelle, ou tout au moins de complaisantes mollesses, ce créole donna l’exemple d’une fermeté qui s’affinait jusqu’à l’âpreté et que soutenait l’autorité d’un esprit vaste et divers. En effet, l’incomparable variété de sa culture et de son génie ne se dispersa point en une chatoyante mobilité d’imagination : elle fut la substance sans cesse renouvelée de son énergie et de sa tranchante supériorité de vue.

« Leconte de Lisle était un maître incomparable, parce qu’il n’essayait pas d’imposer sa manière à ceux qui vinrent lui demander des avis. Il prenait chaque individualité poétique telle qu’elle était, et lui donnait les conseils qui devaient lui permettre de se dégager pleinement : c’est ainsi que non seulement la poésie héroïque d’Heredia, mais la poésie personnelle ou philosophique de S. Prudhomme, la poésie familière de Coppée et même la poésie trouble de Verlaine durent beaucoup à ses lucides indications. Il mettait surtout les jeunes poètes en garde contre le relâchement, la banalité, la facilité dangereuse ; ils les obligeait à reconnaître les fautes qu’ils commettaient contre leur propre tendance et armait leur conscience artistique contre leur paresse ; il les exhortait à ne se contenter que très difficilement de leurs œuvres et à ne les regarder comme terminées que quand ils ne pouvaient plus les améliorer. Acceptant leur façon de penser et de sentir, il dirigeait surtout leur attention sur la logique de la composition et la propriété rigoureuse de l’expression. Quant à l’originalité et à la beauté, il n’était pas en son pouvoir de les impartir à ceux qui ne les avaient pas [259]. »

En dehors même de la poésie, son enseignement a pu être à la fois fécond pour un individualiste aristocrate et césarien de la valeur prépondérante de M. Maurice Barrès et pour maints esprits souples à enrichir de beauté primitive leur idéal démocratique et leur passion d’un bonheur nuancé et égalitaire.

*


Les dernières années se reposèrent en la paix des longues méditations qui préparent à la Mort, vagues et harmonieuses comme des musiques initiatrices au Sommeil Pathétique.

En la maison, le silence dont s’enveloppent les grandes consciences. Dans l’âme, une large paix, nul farouche pessimisme, plus de désespérance. Le caractère si hautain s’était adouci. Était-ce fatigue, comme on l’a trop généralement cru, et dit ? Non ! car il fut lui-même jusqu’à la mort, la vigueur spirituelle pas un instant ne défaillit. Mais bien plutôt attendrissement de la nuit à l’aube, calme éveil de joie à l’espère de l’aurore prochaine, presque une confiance en un avenir qui s’inaugure. Les temps de Beauté revivraient. Tout autour de lui n’était-ce pas comme un réveil universel au sentiment du Beau, une renaissance de poésie, d’art pur et noble ? Depuis plusieurs années des jeunes gens toujours plus nombreux venaient réciter dans son salon des poèmes toujours plus beaux : Leconte de Lisle les écoutait attentivement, religieusement, sans pose de maître, sans attitude hugolienne. « Ce sont de beaux vers, de très beaux vers», disait-il lentement. Et toutes les semaines, c’étaient de très beaux vers. Un jour pouvait venir où tout le monde ferait de très beaux vers : ne fut-ce point plutôt une pensée pareille qui adoucit ces dernières années ? Beauté ! qui n’es que le rayonnement de la Liberté !

Il est mort en 1894. Les roses de Louveciennes, avec le souvenir du poète républicain André Chénier, embaumèrent son cercueil. La voix pieuse de José-Maria de Heredia, en une sonorité nombreuse, proclama dignement le génie du poète ; nul autre ne parla du socialiste [260]. Homère et Victor Hugo furent évoqués. Il eût fallu qu’on dît le nom de Milton. Ce n’est point seulement parce que le grand épique de l’Angleterre bouillonna des plus nobles ardeurs républicaines : en haine de la tyrannie, il approuva fortement le régicide, et son horreur de l’oppression se trempa dans le plus ardent amour combatif de la liberté de conscience [261]. Mais quelque précieuse affinité associa ces deux génies puritains ; une poétique exaltation souleva leurs proses polémiques ; en d’analogues crises sociales, ils se ilattèrent des mêmes a chimères » et élevèrent les mômes spéculations; ils entretinrent la même foi en la puissance de l’idée et s’éperdirent en les mêmes enthousiasmes, une égale haine de l’or et du papisme dressa à une égale sublimité leurs œuvres altières.

Il ne se ménagea point le dernier repos d’individualisme si romantiquement aristocrate de Chateaubriand : il ne repose pas au bord des mers tropicales, ni ne dort en quelque tombe orgueilleuse, par exemple, au sommet altier du vierge Piton des Neiges de son île natale. Sa couche fut plus humble et commune, sincèrement. Sa mort ne fut non plus marquée de manifestations nationales : il ne connut point, sous l’Arc, le sommeil exposé des cinq jours et des cinq nuits. Le Panthéon n’officialisa pas son œuvre d’impalpable divinité. C’est faussement, et par gaucherie, qu’au Luxembourg l’on fit se tourner sa face de dignité inaccessible et de pureté marmoréenne vers la pierre endeuillée de cette glorieuse Bastille.

Le Maître était d’un autre âge, on ne l’a pas toujours compris.

Mais la chaleur de son génie saura enthousiasmer les futures adolescences dont l’ardeur s’activera à la réalisation de ses rêves. Et nous tous qui, en les heures troubles du présent, avons besoin du réconfort d’un grand exemple, nous apaiserons les fièvres de nos incertitudes à contempler la face sereine de son audacieux génie.



DEUXIEME PARTIE


« Le souvenir du pays natal l’a toujours hanté. Son cerveau en demeura comme baigné de lumière, » josé-maria de heredia.



L’œuvre de Leconte de Lisle réserve un sujet d’étude non moins édifiant que sa vie, par rattachement constant et créateur que le poète y garda au pays où il naquit, alors qu’il en resta la plus grande partie de sa vie éloigné de près de quatre mille lieues marines. Elle présente la permanente consislance d’être à la fois exotique et intime, comme elle est ensemble « cosmopolite [262] » et patriotique.

Elle fait ainsi particulièrement sentir ce qu’il y a de vivifiant et de fécond, de naturel et d’idéaliste dans l’attachement à son pays, et comment il floit s’élargir au delà de tout étroit nationalisme ; de même que la littérature ne doit se rattacher aux anciens que pour y prendre la force nécessaire, l’impulsion originelle vers un universel exotisme.

Contrairement à la théorie aristocratique et saxonne du comte de Gobineau, précurseur de Nietzsche, conformément au génie français, elle manifeste que la supériorité d’une œuvre, celle d’une race, ne tirent point leur consistance du purisme, de la fidélité à se développer en dehors de tout mélange, mais au contraire qu’elles résultent du métissage le plus lent mais complexe, le plus méthodique mais progressif [263].

CHAPITRE XIV

L’ÎLE ET L’HOMME



L’histoire poétique de l’île. — Les préjugés sur les créoles. — La place de Bourbon dans l’œuvre. — La qualité du souvenir. — Le goût de la jeunesse,



L’île où, en 1818, naquit Charles-Marie Leconte de Lisle a toujours joui de la réputation d’une exaltante beauté[264]. Cette beauté a été, dès la découverte, constatée et assez poétiquement exprimée par les voyageurs et les savants qui s’y arrêtèrent : les premiers sacrifièrent aux Muses en colorant la carte qu’ils en dressaient ; les seconds fleurirent de lyriques méditations les mémoires qu’ils publièrent de sa faune et de sa flore. On peut dire que les savants et les voyageurs furent les premiers poètes de l’île Bourbon. Sans doute, l’île en compta bien d’autres : ceux d’entre les premiers colons du XVIIIe siècle qui, venus d’un monde ancien, débarqués d’un siècle artificiel et frivole, durent, dans leurs correspondances, manifester leur étonnement de cette nature neuve, profonde et simple. Mais trop rare est cette sorte de documents dont il est permis seulement de pressentir tout le prix : on peut seulement juger de la teneur de ces correspondances par la réputation que l’on fit en France à l’île Bourbon. La poésie imprécise de Parny qui resta aveugle et sourd à la nature de son pays, celle de Bertin, dépourve de relief et de coloris, n’ont presque en rien contribué à l’enthousiasme esthétique que l’évocation de l’île éveillait aux âmes de leurs contemporains. Je crois bien plutôt que les nonchalances superbes de mainte créole furent aux yeux de tous la vivante image de la contrée dont on la savait originaire, de telle sorte que la femme créole fut encore le poète anonyme mais efficace qui célébra Bourbon ou inspira ceux qui le célébrèrent, ne fussent-ils pas tous des Chénier [265]. Quoi qu’il en soit, Bourbon fut assuré pour longtemps d’une réputation de fraîcheur édénique, de majesté langoureuse, de poésie juteuse et parfumée; et la vision que le XVIIIe siècle et le commencement du xixe lui vouèrent se fixe avec ses imaginations naïves et désordonnées, son idyllisme exalté et naturiste dans le roman de Sand : Indiana, œuvre d’un exotisme trop merveilleux, mais ému. L’île possédait déjà son histoire esthétique.

I

C’est à Saint-Paul, rue Saint-Louis, que Leconte de Lisle vit le jour. La maison natale — le n° 8 — a disparu à moins qu’elle ne soit de ces « emplacements » qui tombent en ruine et s’abolissent peu à peu au milieu de vastes vergers déserts, sortes de tombes que l’on rencontre fréquemment dans ces « quartiers » d’où la vie s’est peu à peu retirée, ce qui fut particulièrement le sort de Saint-Paul, ancienne capitale de l’île. Les familles aristocratiques qui y étaient d’abord descendues répugnèrent à le quitter, y demeurèrent, contribuant à lui conserver dans son abandon un caractère de vieille noblesse. Issue des comtes de Toulouse, la famille de Lanux, maternelle à Parny et d’où naissait Leconte de Lisle, montrait à Saint-Paul cette fidélité. Elle avait lé une des toutes premières venues de France, comprenait des cultivateurs, des avoués ou des notaires, dont l’un d’ailleurs, correspondant de M. de Buffon, l’avait renseigné sur la faune et la flore de l’île. Leconte de Lisle connut son aïeul, C’est le « cher aïeul » qu’il salue aux strophes de Si l’aurore :


Avec ses bardeaux roux jaspés de mousses d’or
Et sa varanfçue basse aux stores de manille
A l’ombre des manguiers où grimpe la vanille
Si la maison du cher aïeul repose encor…


Né en ville, Leconte de Lisle passa certainement la plus grande partie de son enfance sur les hauteurs des collines de Saint-Paul, à la maison de l’aïeul. Selon toute probabilité, elle était située à l’endroit où, dans une nouvelle inédite, il place la demeure de colons nobles récemment débarqués de France :


L’habitation des Villefranche, comprise du nord au sud entre les ravines de Saint-Gilles et de Bernica, était bornée, dans sa partie basse, par la route de Saint-Paul à Saint-Leu, qui séparait les terres cultivées de la savane du Boucan-Canot. C’était une vaste lisière qui, d’après la concession faite au premier marquis de Villefranche, devait s’étendre de la mer aux sommets de l’île ; mais les défrichements s’étaient arrêtés à cette époque bien au-dessous de la limite où ils sont parvenus aujourd’hui ; la forêt du Bernica couvrait alors de son abondante et vierge parure les deux tiers de la concession. L’emplacement où s’élevait la demeure du marquis était situé sur la cime aplanie d’un grand piton d’où la vue embrassait la baie de Saint-Paul, la plaine des Galets et les montagnes qui séparent le quartier de la Possession de Saint-Denis. Vers l’ouest, en face de la varangue… la mer déroulait son horizon infini. C’était un vaste tableau où resplendissait aux premières lueurs du soleil cette ardente, féconde et magnifique nature qui ne s’oublie jamais.


Créole de sang, Leconte de Lisle est encore créole par le temps qu’il passa dans son pays. Il le quittait à l’âge de trois ans (1821) et y revenait après un séjour de sept ans en France. Son adolescence s’écoula tour à tour à Saint-Paul et à Saint-Denis. À dix-neuf ans, il repart pour la Bretagne (1837) et rentre à Bourbon en 1843. Il habite Saint-Denis de 1843 à 1845. Ce fut son dernier séjour dans la colonie. Ainsi les douze années passées dans son pays furent précisément celles de l’adolescence naïve et studieuse, et de la virilité laborieuse, inquiète et méditative.

Est-il créole d’esprit ? Il faut bien se garder de concevoir le créole selon le préjugé, que mit en cours la poésie légère et lascive de Parny, de nonchalance, de mollesse, de frivolité, qualités où se reconnut volontiers le XVIIIe siècle, — préjugé qui fut aussi entretenu par les belles créoles riches interrogées sur leur pays et leurs compatriotes, et dû à la fausse image que l’on se faisait du climat, de la nature, des mœurs de ce pays qu’on plaçait plus près de l’Asie que de l’Afrique (à cause de la dénomination trop générale d’Indes), préjugé que Sand accueillit comme Hugo, comme Augier, Goncourt et Daudet.

Baudelaire écrit :


Je me suis souvent demandé, sans pouvoir me répondre, pourquoi les créoles n’apportaient, en général, dans les travaux littéraires, aucune originalité, aucune force de conception ou d’expression. On dirait des âmes de femmes, faites uniquement pour contempler et pour jouir… De la langueur, de la gentillesse, une faculté naturelle d’imitation qu’ils partagent, d’ailleurs, avec les nègres, et qui donne presque toujours à un poète créole, quelle que soit sa distinction, un certain air provincial, voilà ce que nous avons pu observer généralement dans les meilleurs d’entre eux [266]. M. Leconte de Lisle est la première et l’unique exception que j’aie rencontrée. En supposant qu’on en puisse trouver d’autres, il restera, à coup sûr, la plus étonnante et la plus vigoureuse. Si des descriptions trop bien faites, trop enivrantes pour n’avoir pas été moulées sur des souvenirs d’enfance, ne révélaient pas de temps en temps à l’œil du critique l’origine du poète, il serait impossible de découvrir qu’il a reçu le jour dans une de ces îles volcaniques et parfumées où l’âme humaine, mollement bercée par toutes les voluptés de l’atmosphère, désapprend chaque jour l’exercice de la pensée.


S’il est juste de s’émerveiller du penchant de Leconte de Lisle pour la poésie philosophique, de sa passion des grands problèmes métaphysiques, de sa puissance de conception, on doit reconnaître qu’il lient cependant du créole, tel que le concevait Baudelaire, une certaine sentimentalité amoureuse, une sorte de langueur musicale, un goût de sieste pour la pensée et les sens. Le choix du détail dans la description et de certains détails de naïveté particulière, l’admiration pour le côté objectif de la vie, pour le décor naturel, cette sensuahté spéciale qu’on peut appeler la furie de l’œil, voilà encore qui atteste l’origine créole. Nous ne parlons pas de cette sobriété de vie qui peut au besoin expliquer la sobriété de son art, ni de cette ironie pittoresque qu’on lui connut si mordante. Et on peut même dire ici, sans aucune exagération, qu’il faut attribuer à son origine créole ce qui fait l’originalité profonde de son inspiration : la foi dans le néant des agitations de la vie, le culte de la nature première et éternellement pure. Quel autre sens donner, en vérité, à l’Orbe Rouge, au Frais matin dorait, à la Fontaine aux lianes, à la ravine Saint-Gilles ?

II

Bourbon occupe une grande place dans l’œuvre de Leconte de Lisle si l’on considère surtout que cette œuvre fut relativement restreinte. Il apparaît dans chacun de ses volumes comme le motif constant des plus diverses inspirations. Toujours visionné par ses années de jeunesse dont il garde une « rose » mémoire, il associe généralement son culte de la jeunesse et l’émotion que lui apportent ses souvenirs d’adolescence à la vision constamment « rose » de l’île où il naquit. Les poésies où il chante Bourbon sont celles où son âme se découvre le plus profondément et avec le frisson de pudeur des sensations virginales. De toutes ses pièces, ce sont celles où il fut proprement un poète lyrique.

Leconte de Lisle ne sentit pas la beauté de l’île une fois qu’il en fut éloigné, comme Bernardin de Saint-Pierre découvrit la beauté de Maurice dans la joie de se retrouver sur la terre de France. Sans doute, lui aussi bénéficia de ce « recul » nécessaire à mettre toute chose en plus artistique valeur. Mais le pittoresque de son pays avait intéressé ses yeux avant qu’il commençât à voyager : le début d’une nouvelle de jeunesse écrite à Rennes : Mon premier amour en prose, est à ce sujet d’un précieux renseignement.


Il y avait donc une fois un beau pays tout rempli de fleurs, de lumière et d’azur. Ce n’était pas le paradis terrestre, mais peu s’en fallait, car les anges le visitaient parfois. L’océan l’environnait de ses mille houles murmurantes, et de hautes montagnes y mêlaient la neige éternelle de leurs cimes aux rayons toujours brûlants du ciel. Or, je vivais, si je ne croyais vivre, dans un des doux recoins de ce pays. Je n’admirais rien, avec le pressentiment sans doute que l’admiration m’eût rendu fou ; mais, en revanche, j’aimais instinctivement tout ce qui m’ apparaissait, le ciel, la terre, la mer et les hommes.

… Je me rendais un dimanche matin à l’église, en suivant le bord d’une large chaussée plantée de tamarins et de bois-noirs à touffes blanches. Des groupes de dames et de jeunes filles passaient à mes côtés, avec celles de leurs caméristes noires qui portaient leurs livres et leurs éventails de plumes ; et tout ce cortège vert, blanc, rose et bleu, ondulait autour de moi, sans que j’y prisse garde. Il me serait difficile de préciser les véritables causes de mes distractions ; mais si l’on était désireux de les apprécier, c’était peut-être que deux sénégalis entrelaçaient sur les palmes voisines la cendre nacrée de leurs ailes, ou qu’une de ces larges araignées écarlates et noires qui tendent leur fil d’argent d’un tamarin à l’autre, se laissait bercer au soleil du matin par la brise de mer comme un gros rubis jaspé de jais — ou bien que la brume des montagnes, que la chaleur n’avait pas encore absorbée, flottait comme un voile de gaze brochée d’or sur les dentelures aériennes des mornes — mais peut-être aussi était-ce que je ne pensais à rien et que je marchais sans voir.


C’était donc une adoration immense, mais inanalysée, la plus généreuse des jouissances animales : il est à cet âge où la nature enveloppe l’être jeune d’une félicité constante à laquelle il s’habitue peu à peu comme à un autre bercement maternel, sur laquelle il ne songe pas à méditer, qu’il accepte aveuglément comme un présent dû, qu’il confond avec le bienfait même de la vie pour quoi il nourrit une reconnaissance émerveillée et confuse. Cela, jusqu’aux jours où il lut des poètes, les Orientales : « Je ne puis me rappeler, pour ma part, a-t-il écrit, sans un profond sentiment de reconnaissance, l’impression soudaine que je ressentis, tout jeune encore, quand ce livre me fut donné, quand j’eus cette vision d’un monde plein de lumière, quand j’admirai cette richesse d’images si neuves et si hardies, ce mouvement lyrique irrésistible, cette langue précise et sonore. Ce fut comme une immense et brusque clarté illuminant la mer, les montagnes, les bois, la nature de mon pays, dont jusqu’alors Je n’avais entrevu la beauté et le charme étrange que dans les sensations confuses et inconscientes de l’adolescence. » Ainsi son cerveau connut l’exaltation nécessaire. Cette lecture avait déterminé en lui un état d’ivresse poétique où la réalité extérieure, sous la lumière intérieure, prit soudainun relief éclatant et dentelé, un sens esthétique nouveau. La naïveté lyrique étant la plus communicative, l’enthousiasme d’un occidental pour un Orient imaginaire le toucha au point que la réalité de cet Orient qui lui était familier acquit une valeur de surprise et de découverte. À la révélation hugolienne vint s’ajouter la révélation des voyages. En

1837, il quitta Bourbon avec regrets :


Mais la France, à mes yeux, fait parler l’avenir,
Oh ! ma vie est pour elle !… à toi mon souvenir ! [267].


Par ce vers, le jeune homme de dix-neuf ans s’était nettement analysé, partagé entre la passion intellectuelle de la France et l’amour sentimental de l’île. Ce fut toujours la formule de son âme. Son « souvenir » à l’île natale ! Mais le souvenir, chez Leconte de Lisle, eut une intensité, une réalité aii moins égale à celle de la « vie » même. Selon la vieille et juste expression, nul autant que lui peut-être n’a vécu de souvenir.


Nul être, plus que celui-ci qui fut célèbre pour s’être détaché de son Époque, n’a été l’homme d’un pays, d’un coin du monde. Nul être n’a su, du moins, utiliser plus vivacement le souvenir pour s’enraciner virtuellement au pays natal loin duquel il dut vivre. Marquer de poème en poème, la place qu’a prise dans l’œuvre l’évocation de l’île, ce n’est pas seulement nous édifier sur la magnétique piété qui,à travers l’espace, relie un homme à la nature où il est né, mais surtout apprécier la qualité du souvenir chez Leconte de Lisle : et c’est principalement par l’attitude que garde la conscience devant le Passé, devant le Temps qu’un homme se juge...

Or à peine cesse-t-il de distinguer derrière la poussière humide de la mer des Indes le cône des montagnes natales, qu’il comprend son malheur. En vain débarque-t-il en France sa patrie « d’avenir », il regrette aussitôt son pays, et dans la commotion douloureuse du déracinement, il laisse la nostalgie déborder son âme d’un pessimisme juvénile, irréfléchi, de mille biens imaginaires surenchérissant les bienfaits qu’il a perdus en quittant Bourbon.


Extase, amour, génie, ô mes rèves perdus !
Qu’êtes-vous devenu, parfum de ma jeunesse !
Adieu, tout est fini… vous ne reviendrez pas !


Et voilà la première, la seule raison profonde du pessimisme de son adolescence : d’avoir quitté pour une Bretagne morne et lourde l’île éblouissante et parfumée, il se sent comme vieilli à vingt ans, dépouillé de lui-même, déchu… avec la certitude de l’irréparable. Tout ce qu’il a perdu ne lui reviendra pas. C’est alors que par cet instinct qui nous pousse à renfermer en nous ce que nous allons perdre, à étreindre ce qui va s’échapper de notre poitrine, il se referme en soi-même :


Et mon cœur attristé s’est fermé sans retour.


C’est pour laisser plus tenacement le souvenir revivre en soi, pour opposer à une réalité déplaisante une résistance derrière laquelle se conserve intacte la vision d’une réalité lointaine. Un cœur qui se ferme, une pensée qui s’applique à s’élever et à planer, qui toujours monte plus haut, dans l’espoir inconscient de découvrir au loin, à travers l’espace et le temps, l’île natale. Puis fatigue, impassibilité, impersonnalité, abstraction, stratagèmes d’une jeune âme captive, frissonnante et jalouse de s’envelopper de l’atmosphère privilégiée de ses origines… « Le souvenir, a-t-il écrit, n’amène jamais de tristesse en moi : c’est plutôt une sorte de joie multiple qui ne me fait point défaut quand j’y ai recours. » Et même plus tard l’espérance qui, « d’un trait de feu », sillonne comme de l’éclair des orages tropicaux les sombres dômes nuageux de ses poèmes [268], de sa vie, c’est le souvenir, c’est la passion comprimée en l’être qui jaillit vers l’avenir sous forme d’espérance.

Mais il fut une époque dejeunesse, dans les premiers mois d’exil, où il ne sut, où il ne put se souvenir sans souffrir, incapable encore de prendre à l’évocation une calme satisfaction de désintéressement. Longtemps il resta amèrementétonné d’avoir pu quitter son pays, se reprocha d’avoir cédé à la voix des désirs qui le conviaient ailleurs.


Insensé ! de nos soirs le parfum enchanteur
Les pleurs harmonieux des brisants sur nos rives,
Le chant des bengalis dans les palmes pensives
L’aurore de rayons dorant les monts géants.
Vers l’horizon en feu que déjà voilait l’ombre,
Le soir venu des cîeux comme un roi grave et sombre,
N’enivraient point mon cœur désireux d’autres cieux.

(1839.)


Il ne lui reste donc plus qu’à se bercer de la vision de ces ciels onduleux et de ces verdures assouplies en lianes dont il n’avait pas su assez jouir là-bas. Énervé par ses études, contrarié par des parents inflexibles et secs, il demande au souvenir l’assoupissement. Et comme, malgré lui, ce qu’il revoit toujours de Bourbon, c’est un splendide paysage de force et de paix sous un soleil éclatant et serein, sa fièvre d’incertitude s’apaise immédiatement : son âme elle-même se purifie et s’éclaire ; plus de remords, plus de larmes ; son évocation déroule un calme immortel :


C’était l’heure divine où le soleil n’est plus.
L’horizon rose et bleu couronnait les flots calmes.
Le soir, comme un manteau, drapait les monts velus.

Un charme ambitieux faisait battre mon cœur ;
Les bords, les flots, les airs s’irradiaient de prestiges ;
Mes regards s’emplissaient d’éblouissants vertiges.


Il est sensible que, par le souvenir, il veut se retremper dans l’éblouissement ivre de la lumière tropicale, baigner dans une chaleur radieuse ! Ce sont des « hallucinations », précise-t-il lui-même, hallucinations voluptueuses qui lui font retrouver dans la nature l’enthousiasme de sa jeunesse, juxtaposer à une existence prisonnière entre les murs d’une petite ville bretonne sa vie de jeune nomade créole, rêvant dans les ravines, sur les savanes et parmi les mornes :


Et quand de l’ouragan le choc impétueux
Se heurte avec la foudre à vos flancs caverneux,
Lorsque la vieille mer, haletante de rage.
Creuse vos fondements ainsi qu’un sourd orage,
Ô montagnes, assis sur quelque morne nu,
De mes brûlantes mains pressant mon cœur ému
Assisterai-je encore à vos luttes sublimes,
Contre les vents, la foudre et les béants abîmes…


Mais en vain s’applique-t-il à ne mêler ni désir ni regrets à son évocation :


Salazes !… C’en est fait, j’ai quitté sans retour
Et vos pieds parfumés, et mon natal séjour.

Et jamais mon regard ne portera mon âme
Sur vos fronts couronnés de neiges et de flammes.

(1839.)


Ce n’est pas qu’il ne fasse rien pour s’attacher à la nature de cette France qu’il aime intellectuellement depuis l’enfance : il voyage en Bretagne, en libres excursions avec des peintres, il se replonge dans le plein air du ciel, il a revu la mer :


La France est douce aussi, mais la France est moins belle !…


Il ne peut se cacher que son état trouble et douloureux, ses indécisions de volonté, ses renoncements, ses emportements, ses abattements ne viennent que de la nostalgie de son pays. À son ami Roussel, qui le consulte, il répond :


Vous m’avez bien compris : mon ciel étincelant,
Mes beaux arbres, les flots de nos grèves natales,
Ont laissé dans mon cœur leur souvenir brûlant,
Oui, j’éprouve loin d’eux des tristesses fatales.


Il ne sait s’il reverra jamais l’île que, comme le premier homme, il a quittée imprudemment, tenté par le désir, s’exilant lui-même du Paradis. En cette angoisse que doit-il faire ? Un autre se résoudrait, se condamnerait à l’oubli volontaire et obstiné. Mais la stérilité pour Leconte de Lisle, nature fécondée de passé, serait précisément dans cet oubli. Il cherchera au contraire son équilibre et sa force dans l’indéfinie réminiscence de son pays :


Oh ! si je ne puis plus, sur tes bords gracieux,
Quelque jour de bonheur, poser ma lèvre émue,
De moins de tous mes mots les plus harmonieux
Je dirai tes attraits, ô mon île inconnue !


Car il n’est pas sans l’avoir observé, c’est à se rappeler sou pays qu’une inspiration plus vive l’élève au-dessus de soi-même et lui communique la certitude de sa vocation : banal, prosaïque d’ordinaire, le vers des débuts prend aussitôt de l’ampleur, une couleur chaude, une intonation d’altitude et de plénitude. Et comme c’est précisément l’époque où, craignant de s’éparpiller en aventures sensuelles, il médite sa théorie de l’amour platonique, il choisit en son île, image d’une nature éternellement suave, l’objet d’un amour platonique : il en rêve à distance, il l’évoque fervemment, il en fait le sujet absent et précis de ses méditations, et c’est une façon de confier encore sa jeunesse à l’enseignement de ses paysages, utilisant la mémoire (le sa terre natale comme la plus féconde méthode d’éducation.

Il lui fut donné de rentrer à Bourbon. Il le désirait avec la conscience que ce devait être à la nature de son pays de déterminer l’homme, de concentrer l’esprit, comme elle avait bercé l’enfant et dilaté son âme expansive et aventureuse. Il revint dans son île avec la certitude qu’il lui était indispensable d’aller abriter aux solitudes créoles les années de recueillement où se décide le caractère : il s’effrayait de penser que ces années, passées dans la monotonie de la nature bretonne qui n’était pas la sienne, pourraient troubler et fausser son tempérament.

*


1843 à 1845 : durant ces années passées à Bourbon, il a tout particulièrement été étonné par la magnificence naturelle du pays, il s’est appliqué à la connaître, il a multiplié voyages et excursions. Il dut alors faire le tour de l’île, aussi méritoire, semble-t-il, pour le créole qu’un tour de France ; Cependant il apparaît qu’il ait particulièrement exploré la région dite « Sous le vent », où est situé Saint-Paul. C’est du moins celle-là seule qu’on retrouve dans toute son œuvre : Leconte de Lisle n’a pas connu la partie « Du vent » de l’île, celle où naquirent Lacaussade et Léon Dierx et dont le caractère est assez difïérent de celui de sa région natale : grande humidité, abondance de ravines profondes, région moins ensoleillée, plus mélancolique, plus rustique que le reste de l’île. Leconte de Lisle n’est le peintre que d’une moitié de l’île. Ce séjour, consacré à la lecture et à des promenades contemplatives, détermina en lui si violemment le poète qu’il en fut lui-même frappé au point d’accuser son étonnement : « Ces deux années qui nous ont séparés, écrit-il à un ami, ont été favorables au développement de ma poésie ; ma forme est plus nette, plus sévèie et plus riche que tu ne l’as connue ; j’ai presque un semblant de valeur ; à Rennes, je n’avais guère que des dispositions, comme on dit. »

C’est de ce séjour à Bourbon que datent en effet tous les poèmes qui parurent de 1846 à 1848 et qui le désignèrent à l’admiration de Louis Ménard et de ses amis. C’est aussi pendant ce séjour dans l’île qu’il dut étudier les Grecs et les Hindous : jusqu’en 1842 ses écrits de Dinan ne s’inspirent que de la légende biblique et chrétienne. Quand il revint de Bourbon en 1845, il n’en rapportait pas seulement une imagination enrichie de paysages et d’harmonies créoles, mais une âme où s’était déjà mêlée l’admiration de la poésie hellénique et de la poésie sanscrite, mélange qui ne s’était si intimement et si aisément accompli que parce que le poète s’était alors plongé dans la nature natale, elle-même l’union la plus harmonieuse d’une beauté indienne et d’une pureté grecque. Mais, des poésies que dès 1846 publie la Phalange, aucune n’enchâsse un souvenir créole, aucune ne s’essaie à la description du pays, sans doute parce que le flot abondant du souvenir récent déborde du vers trop étroit. Plus tard les souvenirs, raréfiés et définitifs, concentrés par le temps en essence, se recueilleront aisément dans la forme concise et cristalline de la poésie. Au contraire, les premières nouvelles qu’il donne à la Démocratie Pacifique ont généralement comme fond les mœurs et les campagnes de son île : Marcie, histoire d’une jeune fille blanche dont un vieil esclave noir tue les deux prétendants par jalousie ; Sacatove, le récit de l’enlèvement d’une jeune fille blanche par un nègre marron où l’on trouve entre autres descriptions locales d’exacts et curieux tableaux d’intérieur bourbonnais, tel celui-ci :

Le frère passait sa vie à chasser dans la montagne et dans les savanes; la sœur vivait couchée dans sa chambre, inoccupée et paresseuse jusqu’à l’idéal. Quant au père, il fumait de trente à quarante pipes par jour, il buvait du café d’heure en heure. Du reste, il en savait assez sur toutes choses poijr apprécier convenablement l’arôme de son tabac et celui de sa liqueur favorite. C’était, à tout prendre, un brave homme, un peu féroce, mais pas trop, La maison qu’ils habitaient sur leur habitation de Bernica était entourée de deux galeries superposées et fermées de persiennes en rotin peint. Il s’y trouvait quelques chambres à coucher, faites exprès pour les grandes chaleurs de janvier.


Il tient à faire connaître au public européen, qui, lecteur des Nuits anglaises de Méry, connaît peut-être mieux la vie des colonies anglaises que des françaises, la beauté grandiose de l’île Bourbon, le charme aîangui et sauvage de l’existence des colons. En somme, plaisir de décrire son pays, d’en fixer un peu la vaste beauté, délices surtout de tenter de le reconstituer tel qu’il était en ces débuts de la colonisation où sa nature inviolée était plus sauvage encore, ce sont les émotions qui animent de lyrisme ces nouvelles dramatiques et colorées. L’orgueil d’être un homme de nature vierge éclate dans une pièce parue à cette époque et non rééditée, lui donne un élan d’arrogance noble, de vigueur farouche, de puissance impérieuse. Tel qu’un jeune dieu tombé de l’Olympe, il s’y écriait :


Je suis l’homme du calme et des visions chastes,
          L’air du ciel gonfle mes poumoas.
Dans un repli des mers éclatantes et vastes
           Dieu m’a fait naître au flanc des monts.


Jamais plus il ne dira avec autant de conscience la fierté d’être né sur une terre vierge. La jeunesse alors enhardit son orgueil, il n’y a plus de place pour le regret, il est si empli de son pays qu’il n’a pas besoin de s’en souvenir. Et c’est l’énergie prise au calme des solitudes tropicales qu’il apporta dans la lutte sociale. Mais en 1849, dans les heures de découragement qui succèdent au grand enthousiasme communiste, se sentant maintenant comme exilé dans une France qui n’était pas celle que s’était promise son idéal combatif, il rêve de s’en retourner au pays : y vivre simplement, y trouver la solitude et y retrouver la nature, avoir pour case le boucan du Cafre ! Il n’en plaisante que superficiellement, tandis qu’il propose à l’ami Louis Ménard de l’accompagner. Les Poèmes antiques paraissent en 1852 : comme il lui avait consacré plusieurs nouvelles, deux pièces seulement en sont inspirées par Bourbon : la Fontaine aux lianes, sorte de nouvelle en vers dans le genre de la Rivière des Songes s’ouvrant par une description reine de nature, d’une extase dans l’évocation si profonde que les cris de la personnalité lui échappent :


Ô bois natals ! j’errais sous vos larges ramures !...
Et je songeais


Nox, tableau de la nuit tombant du ciel sur l’île et sur la mer, rêverie close par un élan reconnaissant de l’âme pour qui lui enseigna l’apaisement de ses maux :


Ô mers, ô bois sondeurs, voix pieuses du monde,
Vous m*avez répondu durant mes jours mauvais,
Vous avez apaisé ma tristesse inféconde,
El dans mon cœur aussi vous chantez à jamais !

La vision s’ouvre dans la sérénité, puis l’esprit s’exalte, une sensibilité trop contenue s’épanche, tout l’être se tend selon un geste d’extase spontanée qui le ravit à lui-même. Ainsi procède toujours l’émotion de Leconte de Lisle à peindre le pays de sa jeunesse.

Il n’est plus impersonnel quand il a commencé à décrire son pays. Et quelque effort qu’il fasse pour dérouler avec sérénité ses évocations, il ne peut taire le grondant regret de l’Éden perdu…


Salut ! ô douce paix, et, vous, pures haleines,
Et vous qui descendiez du ciel et des rameaux,
Repos du cœur, oubli de la joie et des peines !
Salut ! ô sanctuaire interdit à mes maux !…


L’adolescent à Rennes aimait l’île pour avoir ébloui à jamais de beauté pure son âme d’enfant : l’homme la bénit maintenant pour avoir comblé de sérénité un cœur malade, pour avoir apaisé les tristesses infécondes, pour avoir sauvé en lui l’homme comme jadis elle avait extasié l’enfant : il a été « créé » par son pays à toutes les époques de sa vie.

Mais le souvenir du pays n’est pas à l’état d’obsession. Ce n’est point d’un sentimental nostalgique. La mémoire qu’il garde de son île est celle d’une mâle sensibilité. De même son souvenir n’a pas cette constance, cette fidélité immuable qui ressemble à une foi profondément assise et monotone, cette fidélité que la mémoire du Breton voue à sa patrie.

Il fut une époque où il connut une misère plus âpre, dut s’activer à la lutte, faire plus dure son âme, époque où il célébra le bienfait de la mort, mais en même temps avouait la force inéluctable des passions, des désirs éternellement acharnés après riiomme. Alors furent composés les plus lamentables peut-être de ses poèmes : les Damnés, Requies, l’Anathème, les Oiseaux de proie. L’âme s’élançait donc à l’anéantissement, puis, tournée par la meute des désirs et des passions, était rejetée à l’existence contemporaine. Que devenait alors le passé ? Il s’abolissait peu à peu à l’horizon, s’effaçait en ce « passé confus » dont il est parlé à la fin des Hurleurs : il s’évanouissait de l’âme pour que les visions du présent et surtout de l’avenir l’emplissent complètement. C’est alors que le poète, dans son angoisse, évoque une aurore de son pays, son pays même : l’évocation s’effectue mais le cœur n’en crie pas moins son aveu douloureux :


Ô jeunesse sacrée, irréparable joie,
Félicité perdue, où l’âme en pleurs se noie !
lumière, ô fraîcheur des monts calmes et bleus,
Des coteaux et des bois feuillages onduleux,
Aube d’un jour divin, chant des mers fortunées,
FIorissante vigueur de mes belles années...
Vous vivez, vous chantez, vous palpitez encor.
Saintes réalités, dans vos horizons d’or !
Mais, ô nature, ô ciel, flots sacrés, monts sublimes.
Bois dont les vents amis font murmurer les cimes.
Formes de l’idéal, magnifiques aux yeux.
Vous avez disparu de mon cœur oublieux !
Et voici que, lassé des voluptés amères,
Haletant du désir de mes mille chimères,
Hélas ! j’ai désappris les hymnes d’autrefois,
Et que mes dieux trahis n’entendent plus ma voix.

(L’Aurore, en 1857.)



Peu à peu, dans l’œuvre comme dans l’âme, s’imprécise le souvenir de l’île natale : à peine luit-il dans le Colibri, qui est une sorte de madrigal de nature, puis il s’éteint. Dans l’agitation violente d’un présent de lutte et de peines, le passé ne faisait plus ses douces apparitions, effarouché, aussi lointain que l’île même qui le symbolisait.

Après cette crise, le cœur oublieux fut repris par le charme, l’équilibre se rétablit dans un partage entre le passé et l’avenir. Leconte de Lisle offre le spectacle d’une âme balancée rythmiquement entre ces deux infinis, rattachée encore à la vie quand elle consulte son passé ou s’y complaît, éloignée de l’action et lablaspliémant quand elle sonde le silence de l’avenir mystérieux. La sérénité pour lui s’obtenait d’un tel partage égal de l’âme. Et dans cette sérénité les souvenirs de son enfance, les visions de son pays fleurissent en pureté comme le lotus aux eaux recueillies. Or, comme la sérénité est l’attribut de la maturité et de la vieillesse, c’est naturellement vers le milieu et la fin de sa vie que se sont multipliées les pièces consacrées au pays et àsajeunesse.

Le Bernica (1862), hymne à la beauté et à la pureté, description panthéistique du site saint-paulois le plus célébré des poètes, révèle une émotion plus contenue, l’harmonie d’une sérénité plus stable : ni regrets, ni extases, la quiète domination du souvenir.

De 1862 à 1872 : les Taureaux sont un simple tableau de bœufs paissant au bord de l’Océan Indien ; Ultra Cœlos, l’évocation somptueuse du décor devant lequel son enfance s’éperdait en des rêves ambitieux et crédules. Il reproche à la Nature de n’avoir point alors absorbé son « âme en fleur » dans sa « paix immortelle » : son corps aurait erré à l’aventure, confondu dans la foule banale ; mais son âme aurait connu la sainte volupté de l’ascète qui vit de la seule contemplation du monde. Il maudit la force des passions qui ravit l’homme à la Nature. Lui-même, s’il n’avait écouté la voix « fatale » du désir, aurait-il quitté son pays ? Or, qu’était ce pays, sinon la Nature même splendide et indifférente ? Sinon la mort, ce qu’il regrette ici c’est que toute sa vie n’ait pu s’écouler à l’abri des passions, dans la magnificence, la beauté pure, la suavité naïve de cette nature dont il ne devait garder qu’un souvenir « enchanté ». La Ravine Saint-Gilles est la description pittoresque, détaillée, de Tétincelante campagne saint-pauloise au milieu de laquelle s’ouvre un gouffre de silence et d’ombre : pareil à ce gouffre, au milieu de l’animation incessante de la vie, doit être le cœur du poète. La grâce blonde et irisée d’un matin de dimanche créole, l’harmonie de la nature et la saveur des mœurs saint-pauloises, voilà avec la belle créole dont il resta à jamais impressionné ce qui revit de Bourbon dans le Manchy, L’Orbe d’or célèbre avec gravité l’enseignement d’universelle vanité, la leçon d’anéantissement que donnent les couchers du soleil dans l’immensité de l’Océan Indien et sur Tinfime parcelle de terre qu’est l’île. Fraîcheur matinale de cette île où la femme qu’il aime lui apparut la première femme, splendeur ample et intime de cette terre qu’il revoit du sommet de la vie, perspective sublime des montagnes ouvertes en entonnoirs sur la mer, passage touchant de la maison familiale, épiphanie du fantôme bien-aimé, illumination soudaine et prodigieusement calme du passé où se résume presque entièrement la vie, harmonieuse apothéose de la jeunesse, jeunesse des ans et jeunesse de la terre, résurrection exacte et musicale au souffle de la mémoire en une idéale confrontation, c’est le Frais matin dorait ; c’est surtout l’Illusion suprême, adieu à la vie que l’âme fière veut imperturbable, mais où module par moments une rumeur de sanglots, consonante à la rumeur humide des racines.

D’être éloigné de la terre où avait vibré sa jeunesse, de ne devoir plus y retourner, Leconte de Lisle s’apparut toujours à lui-même comme étant déjà à moitié entré dans le néant. L’éloignement où il se maintint de l’île natale symbolisait vivement l’éloignement de sa jeunesse, effacée derrière lui comme un sillage sur l’immense océan traversé. Après les adieux de l’Illusion suprême, le cœur avait encore d’autres paroles à prononcer, ne se satisfaisant pas de ces sentences de renoncement que l’esprit avait lancées à travers l’espace. Même il ne croyait pas à cet adieu. Voici qu’un autre désir le fouettait : résigné à mourir, l’homme voudrait au moins mourir au pays de l’aurore, reposer au « paradis perdu ».


J’ai goûté peu de joie et j’ai l’âme assouvie
Des jours nouveaux non moins que des siècles anciens,
Dans le sable stérile où dorment tous les miens
Que ne puis-je finir le songe de ma vie !

Que ne puis-je, couché sous le chiendent amer,
Chair inerte, vouée au temps qui la dévore,
M’engloutir dans la nuit qui n’aura point d’aurore
Au grondement immense et morne de la mer !


L’adolescent eut l’orgueil d’être né sur une terre de beauté incomparable et il le dit avec une fierté sonore. L’homme sentit et avoua avec sincérité l’angoisse de perdre le souvenir de l’île aimée. La maturité lui apporta la consolation d’une vision nette et musicale du pays lointain, hantise du « paradis perdu ». La première vieillesse exprima le suprême souhait que le corps reposât dans le sol natal.

Et c’est ainsi que, sûr de la virilité de son émotion, il fera — ce qu’il n’avait jamais osé par répugnance pour les réminiscences plaintives des poètes élégiaques (Le Lac, la Tristesse d’Olympio,) etc. — l’évocation de ses premières amours, de la jeune créole qui enchanta sa jeunesse, sans songer à modérer la précision de la vision parce qu’il se savait maître de son cœur : et telle est la sorte de satisfaction calme qu’on éprouve chez le poète à se souvenir des matins créoles du Manchy. On ne sent pas sur la lumière de ce matin l’ombre d’un regret. On n’a pas le sentiment du passé, et c’est tel que si cela existait encore, vraie vertu du souvenir de nous rendre la réalité dans sa force vivifiante et neuve. Leconte de Lisle nous apprend à nous souvenir. C’est le maître de la mémoire du cur. Aussi bien le Passé où il se réfugie n’était-il pas comme celui, dont le regret faisait se révolter les romantiques sur la fuite irréparable du temps, un passé d’aventures amoureuses, d’idylles sentimentales. Son passé, c’est la jeunesse dans la nature, c’est la Jeunesse de la Nature. La résignation, c’est par quoi on peut le mieux jouir de la beauté vivante du Passé, résignation grandiose qui rend au Passé sa vie intense, ordonnée et pure… revanche du souvenir sur le néant total.

Quand, en 1886, il fut reçu à l’Académie, il ne fit allusion à son enfance que pour parler de sa « première patrie ». Ses dernières œuvres avèrent la ténacité de son souvenir : l’Aigu bruissement, le Piton des neiges, les Yeux d’or de la nuit, Dans l’air léger, attestent qu’il se maintint dans une évocation vermeille de son pays, ne se rappelant son enfance que pour reconstituer autour de soi une atmosphère de fluide musicalité coloniale, de bourdonnement d’abeilles et de frémissement de tamarins, de brise marine et de murmure de source. Il est sensible qu’il a composé, comme un miel, une mélodie de ses souvenirs les plus propres à bercer sa vieillesse de l’illusion onduleuse de l’ambiance créole.


Celui qui savoura vos ivresses sacrées
Y replonge à jamais en ses rêves sans fin.


Et aux instants où il sent la brume et l’ombre de la vieillesse monter en lui, où le néant va éteindre les sommets embrasés de sa vie, quel meilleur exemple de beauté et de stoïcisme pour ainsi dire naturel propose-t-il à sa méditation que ce Piton des Neiges qui, « dédaigneux du fardeau des années », assiste impassible au déroulement des jours ! Quel plus héroïque spectacle peut élire une altière vieillesse qui s’éteint que ce Piton natal ?


Drapé de neige rose, il attend le Soleil.


Dans les prunelles affaiblies du poète se perpétuèrent nettes, jeunes, colorées, les images où s’était plu l’attention de son enfance heureuse. Ce « souvenir », qu’en 1839 il promettait de garder à Bourbon, ne périt qu’avec sa vie même. Il n’y était plus retourné depuis 1848, il ne lui en venait aucune sympathie, il n’y conservait aucune affection : seul le passé y vivait. Le passé y devenait réalité, y ressuscitait d’autant plus aisément que celui qui s’en souvenait était exilé de la terre où il avait vécu. C’était le passé animé et aussi la beauté dont il nourrit l’éternelle passion, qu’il avait laborieusement transposée dans l’art et qui là-bas existait, palpitante au sein des mers. L’amour que Leconte de Lisle voue à Bourbon, on peut dire qu’il fut l’amour même de la vie de Nature et celui de la Beauté.

CHAPITRE XV




Complexité de la nature des Mascareignes. — Ressemblance avec la Grèce. — Avec l’Inde. — L’exactitude des descriptions : nouvelles et poèmes.



L’amour que Leconte de Lisle a de son pays est complexe, parce que la nature même de cette île est des plus harmonieusement complexes.

Il aima d’abord dans Bourbon Bourbon même, c’est-à-dire qu’il en sut apprécier l’originalité substantielle, la diversité pittoresque des habitants, marquis émigrés de la Révolution, ruinés dans l’Inde, et refaisant leur fortune dans l’île et y vivant si agréablement au milieu de leurs noirs dont ils ont pris quelques habitudes négligées qu’ils ne songent plus à retourner en France ; fils de famille européenne couverts de dettes, venus à Bourbon sur commande pour épouser une riche cousine ; « petits blancs » descendant de « familles d’ouvriers qui furent les premiers habitants français de l’île Bourbon », ambitieux et entreprenants ; esclaves fidèles servant dans les maisons où au long des fauteuils indiens fument les propriétaires, ayant posé sur une chaise de rotin leur grand chapeau de paille de dattier et leur blague de peau de pingouin ; esclaves marrons rôdant dans les forêts aromatiques et donnant la chasse — « la vieille chasse créole » — aux cabris marrons. La terre « créole » lui plut : le pays de colonisation où le XVIIIe siècle français unissait quelques-unes des mœurs européennes à des mœurs asiatiques, la case couverte de bardeaux roux, aux varangues entourées de stores de manille, au fond des vergers d’arbres fruitiers et de vanille, les fumeries et les siestes inspirées par le café des colons qui rêvent à la France, les sucreries où travaillent à la file les Hindous exilés et nostalgiques de l’Inde, les troupeaux que, dans l’herbage salé du littoral, conduisent les Sakalaves en fredonnant une mélopée malgache, les collines murmurantes de cannes et les savanes de maïs. l’aire où sèche le café mûr et diapré, les chants des nègres et les chants d’oiseaux rares, la musique des Cafres et le vent de mer tournoyant sur la brise de terre, le parfum du giroflier, l’effluve des sucreries, l’odeur des tamarins, les coraux des récifs et les arabesques des courants marins, les couleurs des fruits et le teint des vierges, les bizarreries japonaises du terrain, la neige des cascades dans la brume des ravines, le bouquet d’une flore composite, le chœur d’une faune vive. Il fut le peintre exact aussi bien de la vie large et générale du pays que de sa vie intime et de détail. Il accueillit le concert des grandes voix naturelles qui s’entendent partout et songea aussi à y distinguer les différentes mélodies locales qui s’y symphonisaient subtilement.

Il retrouve dans Bourbon la Sicile, terre pacifique et innocente, où les mœurs pastorales fleurissent avec suavité. Les Taureaux ne sont-ils pas un véritable paysage de Théocrite ? Et, comme à travers l’émotion avec laquelle Empédocle salue pour la dernière fois la Sicile, nous sentons vibrer l’âme du créole ému au souvenir de l’île natale :


Pour la dernière fois, adieu terre si belle.
Rejeton fleurissant de l’antique Cybèle !
Adieu, cité natale, air pur ! bords embaumés,
Je ne foulerai plus vos sentiers bien-aimés,
Mes yeux jamais, beau ciel, ne reverront ta gloire.


Voici comment, dans les Sandales d’Empédocle, il décrit un lever de soleil sur la Sicile :


Sous les baisers du dieu la terre frissonnante
Revêtait du plaisir la rougeur rayonnante.


Dans l’Aurore, c’est un lever de soleil sur Bourbon :


Et l’île rougissante et lasse de sommeil
Chantait et souriait aux baisers du soleil.


Il était destiné à goûter avec finesse et concision la poésie de la Grèce, surtout de la Grèce insulaire, parce qu’il était lui-même insulaire, parce que les mœurs et le décor de son pays n’étaient pas sans une prenante analogie avec ceux des petites îles dont on suit dans l’Odyssée l’histoire naïve.

Il aima dans Bourbon une terre grecque, la Grèce même. À Bourbon, comme en Grèce, les vierges ne portent-elles point avec prédilection les tresses épaisses aux épaules cadencées, bien-aimée créole descendant la colline et filles antiques évoluant en chœur ? Les « ruches naturelles » cachées aux vertes profondeurs des ravines ou des bois tropicaux, gonflées du « miel vert », ne représentent-elles point précieusement celles qui élaboraient le miel de l’Hymette ? Que voit donc Khiron du haut des monts, sinon ce que le créole des hauteurs de Saint-Paul a contemplé dès son enfance :


Aussi loin que mon regard plonge
Aux bornes du passé qui flotte comme un songe,
Quand la terre était Jeune et que je respirais
Les souffles primitifs des monts et des forêts
Des sereines hauteurs où s’épanouit ma vie,
Quand j’abaissais ma vue étonnée et ravie
À mes pieds répandu…


Petite Grèce insulindienne, ceinte de mer et d’harmonie, c’est là qu’il s’initia à l’amour de la Grèce classique. Il en épura seulement la notion, expurgeant l’antiquité des cultes d’Aphrodite, de Kythérée, d’Adonis et de la molle Astarté [269] par l’inspiration de l’île vierge. Quelle ressemblance entre les deux terres ! « Au 39e degré (en Grèce) l’air tiède de la mer et des côtes fait pousser le riz, le cotonnier, l’olivier. Dans l’Eubée et l’Attique on trouve déjà les palmiers. Ils abondent dans les Cyclades ; sur la côte orientale de l’Argolide sont des bois épais de citronniers et d’orangers ; le dattier africain vit dans un coin de la Crète ! » Cotonniers, orangers, citronniers, palmiers et dattiers sont les arbres des vergers tropicaux. Les quartiers au bord de la mer qui est lisse et pure autant qu’un lac s’espacent comme les villes grecques. Et dans les montagnes aux nobles lignes de sculpture, montagnes parfumées de miel, vit une humanité candide, chantante et hospitalière. « L’ossature géologique, dit Taine, le marbre gris violacé affleure en rocs saillants, s’allonge en escarpements nus, découpe sur le ciel ses profils tranchés, enferme les vallées de ses pitons et de ses crêtes !… » Toute la terre créole ondule en pitons et se dentelle en crêtes.


Îles, séjour des Dieux ! Hellas, mère sacrée !
Oh ! que ne suis-je né dans le saint Archipel
Aux siècles glorieux où la Terre inspirée
Voyait le ciel descendre à son premier appel !


Il ne connut point l’époque des dieux, mais il l’imagina plus immorlellement que nul autre parce qu’il était né en une île divine comme la Grèce.

Bourbon fut aussi la terre orientale, l’Orient, l’Asie. C’est devant les couchers de soleil créoles, amaranthes et safranés, au milieu de la nature luxuriante et impassible de l’île ou encore par les nuits tropicales, trempées de tiédeur ou de rosée, que s’éveilla en lui le goût des religions hindoues. Lui-même l’a dit : l’Orbe d’or, la Ravine Saint-Gilles, le Bernica, ne sont autre chose que l’explication de son génie hindou par la nature qui berça son enfance et son adolescence. Il ne peignit d’ailleurs l’Asie qu’avec des couleurs judicieusement empruntées à la faune et à la flore de Bourbon. Dans Baghavat, Çunacépa, Nurmahal, Sous l’épais sycomore, se retrouvent « la mangue rouge », « les grenades vermeilles », les « bambous », le « giroflier », le jujubier », « l’açoka », le « colibri », le « bengali », les « mouches d’or ». Çanta, Nurmahal, Leïlah ont l’élancement mol, la grâce brune et flexible, le charme fragrant des vierges créoles. Le palais en ruines de Nurmahal est conçu à l’image de ces vieux « emplacements » créoles, demeures jadis animées et magnifiques et dont la splendeur s’écroule sous le débordement d’une nature mélancolique et riche.

Ce n’est pas, comme on a pu le croire, les livres de Burnouf et le développement des études indianistes qui donnèrent à Leconte de Lisle l’idée de prendre l’Inde pour terre d’inspiration et patrie spirituelle.

Né dans une île de flore tout indienne il portait en lui un idéal sinon un tempérament hindou. Les ouvrages de Burnouf accessibles au public parurent de 1840 à 1845 ; et dès le recueil le Cœur et l’Âme, prêt à paraître en 1889, se trouve une Hymne au soleil où on lit :


Il est doux d’écouter les rossignols d’Asie
Épancher leurs accords de fraîche poésie
          Dans les roses de nos ravins.


Il a nettement conscience qu’il est un Oriental bien plus qu’un Africain ; il se donne naïvement pour un « rossignol oriental », c’est-à-dire pour le bengali qui chante aux buissons de l’île natale, île d’Orient où il apprit à admirer le soleil « du splendide Orient monarque solennel ». Dans une lettre simulée d’unChinois à son ami il rappelle les années où a sous l’épais dôme des mangoustanis nous rêvions et adorions Fô, le père du soleil ». Lui-même il a de la famille dans l’Inde et c’est ainsi qu’il adresse à une jeune Indienne des vers consacrés à une cousine :


Sous les palmiers, frais berceaux du vieux Gange,
Céleste enfant, quel rayon t’anima ?


Est-elle un ange chrétien


Ou de l’aurore, au souffle de Brahma,
Un blanc génie, aux ailes de topaze ?


Et il la compare au « colibri » et la nomme « perle de l’Asie ».

Grandi au milieu de fleurs et d’oiseaux de l’Inde, ayant entendu ses parents parler du Gange et des pagodes, ayant vécu près des télingas porteurs de manchys et des Hindous qui travaillent aux sucreries, il demanda aux œuvres savantes des éclaircissements sur les théogonies et l’histoire hindoues. Créole, il estimait qu’il était autant de son devoir naturel de posséder l’histoire de l’Inde que l’histoire de France : c’est dans ces deux histoires que le créole se constitue un Passé poétique.

Enfin, pour ce qui est de la Philosophie hindoue, sont-ce les livres qu’il a lus qui en ont intégré en lui le goût, ou ne sont-ce pas plutôt les paysages contemplés dès l’enfance qui lui en firent la lente mais profonde révélation ? Que célèbre l’Orbe d’Or, sinon, après l’évocation panoramique et ordonnée d’un paysage créole, l’enseignement d’universelle vanité, de néant harmonieux et éternel que donne à l’homme du Sud le coucher du soleil dans l’immensité de l’Océan Indien et son infime parcelle de terre qu’est

une île ?


Et l’âme, qui contemple, et soi-même s’oublie
Dans la splendide paix du silence divin,
Sans regrets ni désirs, sachanf que tout est vain,
En un rêve éternel s’abîme ensevelie.


Jeune, il s’est senti comme une âme de fakir devant la splendeur de la nature créole :


Ravissements des sens, vertiges magnétiques,
Où l’on roule sans peur, sans pensée et sans voix !
Inertes voluptés des ascètes antiques
Assis, les yeux ouverts, cent ans, au fond des bois !


Comme on le taquinait pour savoir si l’auteur de Bhaghavât était réellement ou non allé dans l’Inde, il souriait et demandait s’il importait que Chateaubriand fût allé ou non en Amérique. Il conserva toujours la certitude d’avoir connu l’Inde pour l’avoir évoquée sous la lumière de son île.

La nature de Bourbon l’aida encore à peindre les solitudes américaines, même polynésiennes. On revoit les forêts créoles derrière la Forêt vierge du Nouveau-Monde ; le clair de lune créole se confond avec les clairs de lune africains dans Clairs de lune. La flore de Java est visiblement sœur de celle de Bourbon (la Panthère noire). Aussi, parce qu’il décrivait avec des couleurs chaudes et par des lignes précises les régions les plus différentes, on crut généralement et on écrivit qu’il avait beaucoup voyagé [270]. On ne sait exactement s’il voyagea en Asie et fit escale en Amérique : on peut seulement répondre de la richesse variée de son tempérament qu’il dut à la nature diverse de son pays, on peut seulement constater que c’est parce qu’il vécut au milieu des races les plus différentes : Malgaches, Chinois, Cafres, Hindous, — sans compter le fond de colonisation française, anglaise, espagnole, hollandaise — rencontrées pacifiquement dans une île verdoyante et tiède, qu’il eut le goût complexe des races, qu’il fut volupteusement induit à faire entrer dans la verdure lumineuse de ses poèmes paradisiens toutes les fortes races de la terre.

Mais ce que Bourbon, de son autre nom l’île d’Éden, représenta avant tout à Leconte de Lisle, ce fut Éden même, une terre vierge où la nature ample et heureuse pouvait bercer au flanc mamelonné des monts, une humanité forte et souriante. Il l’appelle « Éden » ou « paradis » terrestre toutes les fois qu’il l’évoque : dans la nouvelle Mon premier amour en prose, dans la série de nouvelles publiées en 1845-1846 ; Marcie, Sacatove, dans la plupart de ses poésies : la Fontaine aux lianes, le Bernica. Si aurore, le Frais matin dorait… On peut affirmer que c’est d’être né sur une terre nouvelle qu’il eut cette continuelle vision extasiée de l’âge primitif de la nature et de l’humanité qui constitue peut-être l’éminente originalité de son inspiration. Il avait trop goûté lui-même la saine félicité que verse à l’âme d’un homme jeune une nature exubérante et aromatique, pour qu’il ne regardât à jamais comme un apostolat de « ramener l’humanité, si faire se peut, dans Éden [271] ». Aux jours de son adolescence, il s’y sentit robuste à la façon du premier homme, et la jeune fille qui lui apparaît lui parut la première femme :


Telle, au Jardin céleste, à l’aurore première,
La jeune Ève, sous les divins gérofliers,
Toute pareille encore aux anges familiers,
De ses yeux innocents répandait la lumière.


Sa jeunesse y est « l’aube d’un jour divin » ; elle est « sacrée » ; il se grise a de la florissante vigueur » de ses « belles années ». Personnellement il sera toujours reconnaissante son pays de cette jouvence qu’il lui fut donné d’y goûter : il chante en même temps son île et sa jeunesse et tous les héros de ses poèmes (Khiron, Tiphaine, Glaucé, Adam, Kaïn) cèdent à de touchantes évocations de leur adolescence. Jeunesse signifie bonté et beauté de la vie, parce que joie, allégresse de vivre au milieu d’une nature saine et harmonieuse ; vieillesse signifie décrépitude et laideur, parce que qu’à évoquer exil de celui à qui il ne reste plus, comme à Adam, le « paradis perdu » :


Ô Jardin d’Iahveh, Éden, lieu de délices !
Où sur l’herbe divine Ève aimait à s’asseoir ;
Toi qui jetais vers elle, ô vivant encensoir,
L’arôme vierge et frais de tes mille calices,
Quand le soleil nageait dans la splendeur du soir !


Jaloux de « se synthétiser », il portait en lui l’âme de l’humanité, car il s’estimait être né, comme l’humanité, dans un paradis, au milieu d’un jardin de délices innocentes et vierges [272]. Il ne put venir, selon son rêve, mourir et reposer au pays des premiers enchantements, mais il cria dans son œuvre à homme moderne qu’il est un chemin menant au bonheur, celui qui le conduira au milieu de cette nature splendide et nouvelle ; il s’éteignit sur l’espérance d’une époque où l’humanité convertie marcherait à nouveau vers la première patrie de félicité, s’y établirait à l’image des ancêtres vertueux et robustes. Il fut un homo novus à la façon d’un apôtre en qui parlent la jeunesse et la vertu éternelle de la Terre. Si vraiment, comme affirme Baudelaire, on ne peut reconnaître dans son œuvre une origine « bourbonnaise », du moins est-il évident avec éclat qu’on y découvre une nature première et riche de toutes les facultés échues aux hommes de terres nouvelles.

« La rivière, la prairie, les bois qu’on a vus dans ses premières promenades, dit Taine, laissent au fond de l’âme une impression que le reste de la vie achève et ne trouble pas. Tout ce que l’on imagine ensuite part de là ; même il semble que tout soit là et que jamais le plein jour ne puisse égaler l’aurore. » Ceci s’applique excellemment à Leconte de Lisle. Il est à remarquer que toutes les descriptions de paysages que l’on trouve dans son œuvre, à part celles imaginées autour de personnages historiques, sont de la nature créole qui charma son enfance : la nature européenne, particulièrement française, au milieu de laquelle s’écoula la moitié la plus réfléchie de son existence, est presque totalement absente de son œuvre.

À côté de l’histoire du sentiment qui le lia comme une liane à son pays natal, il peut être intéressant de tenter maintenant celle de la mémoire visuelle qu’il garda des sites créoles. Nous nous appuierons ici sur les nouvelles données à la Démocratie pacifique vers 1846 et qui semblent avoir été composées à Bourbon aux environs de 1845. Comme elles sont le plus souvent descriptives, il est permis de chercher quelles différences ofl’rent les paysages créoles qu’on y rencontre, datés de 1845, avec ceux qu’illustrèrent la trilogie des Poèmes composés à partir de 1852. Voici d’abord une topographie de l’île Bourbon ; elle semble être particulièrement savoureuse à cause de la dualité qu’elle présente : le poète chante ; le géographe dresse une carte nettement scientifique, randis que la plume poursuit le tracé des monts et des fleuves, le pinceau colore de bleu les eaux, teint de vert les forêts :


Il n’appartient qu’aux œuvres vraiment belles de donner lieu aux imitations heureuses ou maladroites. Ce sont autant d’hommages indirects rendus au génie et qui n’ont pas fait défaut au plus gracieux comme au plus émouvant des poèmes, Paul et Virginie, que Bernardin de Saint-Pierre appelait modestement une pastorale. Pastorale immortelle à coup sûr, où l’exactitude du paysage et des costumes créoles ne le cède qu’au charme indicible qui s’en exhale. Les quelques lignes qui suivent n’ont aucun rapport, quant au fond, avec l’histoire touchante des deux jeunes Mauriciens. La scène se passe cette fois à Bourbon et l’époque n’est plus la même. Cependant le voisinage des deux îles, que 35 lieues séparent à peine, amènera entre le poème de Bernardin et ce récit de la mort romanesque d’un noir célèbre par son adresse, son courage et son originalité, quelques analogies nécessaires de description, sauf les différences du sol, différences souvent essentielles, comme on peut juger.

L’île Bourbon est plus grande et plus élevée que l’île Maurice. Ses cimes extrêmes sont de 1.700 à 1.800 toises au-dessus du niveau de la mer [273], et les hauteurs environnantes sont encore couvertes de forêts vierges où le pied de l’homme a bien rarement pénétré. L’île est comme un cône immense dont la base est entourée de villes et d’établissements plus ou moins considérables. On en compte à peu près 14, tous baptisés de noms de saints et de saintes, selon la pieuse coutume des premiers colons. Quelques autres parties de la côte et de la montagne portent aussi certaines dénominations étranges aux oreilles européennes, mais qu’elles aiment à la folie : l’Étang salé, les Trois-Bassins, le Boucan-Canot, l’îlette aux Martins, la Ravine à malheur, le Bassin bleu, la plaine des Cafres, etc. Il est rare de rencontrer entre la montagne et la mer une largeur de plus de deux lieues, si ce n’est à la savane des Galets, et du côté de la rivière Saint-Jean, l’une sous le vent et l’autre au vent de l’île. Au dire d’anciens créoles, la mer se retirerait insensiblement et se brisait autrefois contre la montagne elle-même. C’est sur les langues de terre qu’elle a quittées qu’ont été bâtis les villes et les quartiers. Il n’en est pas de même de Maurice qui, sauf quelques pics comparativement peu élevés, est basse et aplanie. On n’y trouve point les longues ravines qui fendent Bourbon des forêts à la mer, dans une profondeur effrayante de mille pieds et qui, dans la saison des pluies, roulent avec un bruit immense d’irrésistibles torrents et des masses de rochers dont le poids est incalculable[274]. La végétation de Bourbon est aussi plus vigoureuse et plus active, l’aspect général plus grandiose et plus sévère. Le volcan, dont l’éruption est continue, se trouve vers le sud au milieu des mornes désolés que les noirs appellent le pays brûlé [275].


Une autre impression d’ensemble, cette fois toute poétique, adoration édénique de Bourbon, fait immédiatement songer au Frais matin dorait : une jeune fille, le long d’une promenade, vante à son fiancé l’île où ils s’aiment :


« Voyez, mon cousin, dit Marcie avec admiration, comme notre pays est beau ! N’est-ce pas un paradis ? Vous pouvez dormir sur l’herbe sans craindre les serpents et les animaux féroces de l’Inde; elle ne nous a donné que ses oiseaux qui sont les plus richement vêtus du monde. Ah ! cest ici qu’il faut vivre et mourir, sous l’œil de Dieu, entre ceux qu’on aime, en face de la nature éternelle [276] !


Quant au Bernica (1862), où « la liane suspend dans l’air ses belles cloches », où le jeu du soleil se poursuit sous les branches :


Si midi du ciel pur verse sa lave blanche,
Au travers des massifs il n’en laisse pleuvoir
Que des éclats légers qui vont de branche en branche,
Fluides diamants que l’une à l’autre épanche,
De leurs taches de feu semer le gazon noir.


où l’on entend le concert innombrable des oiseaux, n’est-il pas déjà dans cette page :


Le chemin que suivait la petite cavalcade conduisait au sommet des défrichements à l’entrée de la forêt… Ils eurent bientôt atteint la limite cultivée de l’habitation et entrèrent sous l’épaisse voûte des arbres, à travers laquelle la clarté du soleil filtrait en rayons multipliés mais espacés par les impénétrables couches du feuillage. L’abondante et vigoureuse végétation de la forêt s’épandait autour d’eux et sur leur tête avec la profusion magnifique de sa virginité. Une innombrable quantité d’oiseaux [277] voletait et chantait dans les feuilles et la brise de terre qui descendait des cimes de l’île balançait comme des cassolettes [278] de parfums de riches fleurs des lianes enroulées autour des branches et des troncs.


D’une façon plus vive et plus éclatante, le tableau suivant est toute la poésie : le Bernica, déjà marqué de la même âme, de la même philosophie, nombre du même rythme :


Le détachement pénétra. dans les bois. Eux aussi sont pleins d’un charme austère. La forêt de Bernica, alors comme aujourd’hui, était dans toute l’abondance de sa féconde virginité. Gonflée de chants d’oiseaux et des mélodies de la brise, dorée par ci par là des rayons multipliés qui filtraient au travers des feuilles, enlacée de lianes brillantes aux mille fleurs incessamment variées de forme et de couleur et qui se berçaient capricieusement des cimes hardies des nates et des bois roses aux tubes arrondis des papayers-lustres. On eût dit le jardin d’Arménie aux premiers jours du monde, la retraite enbaumée d’Ève et des anges amis qui venaient l’y visiter. Mille bruits divers, mille soupirs, mille rires se croisaient à rinjîni sous les vastes ombres des arbres, et toutes ces harmonies s’unissaient et se confondaient parfois de telle sorte que la forêt semblait s’en former une voix magnifique ef puissante [279].


Bien avant l’Aurore, avant le lever de soleil du Manchy, avant maintes autres pièces où se dit le charme de l’aube ou la beauté de l’aurore sur l’île, il décrit ainsi un lever de soleil créole :


Rien n’est beau comme le lever du jour du haut des mornes du Bernica. On y découvre la plus riche moitié de la partie sous le vent et la mer à trente lieues au large. Sur la droite, aux pieds de la Montagne-à-Marquet la savane des Galets s’étend sur une superficie de 3 à 4 lieues, hérissée de grandes herbes jaunes que sillonne d’une longue raie noire le torrent qui lui donne son nom. Quand les clartés avant-courrières du soleil luisent derrière la montagne de Saint-Denis, un liseré d’or en fusion couronne les dentelures des pics et se détache vivement sur le bleu sombre de leurs masses lointaines. Puis il se forme tout à coup à l’extrémité de la savane un imperceptible point lumineux qui va s’agrandissant peu à peu, se développe plus rapidement, envahit la savane tout entière, et, semblable à une marée flamboyante, franchit d’un bond la rivière de Saint-Paul, resplendit sur les toits peints de la ville et ruisselle bientôt sur toute l’île, au moment où le soleil s’élance glorieusement au delà des cimes les plus élevées dans l’azur foncé du ciel. C’est un spectacle sublime qu’il m’a été donné d’admirer bien souvent… [280].


Nox et les Hurleurs, où la lune « oscille comme une morne lampe », ont ici leur origine :


Marcie, accoudée sur le rebord de sa fenêtre, contemplait avec une joie profonde et mélancolique cette belle terre natale où avait fleuri sa jeunesse à l’ombre de l’amour paternel… La lune, qui se levait large et éclatante au-dessus de la chaîne du Bénard, paraissait suspendue comme une lampe gigantesque à la voûte sombre du ciel. De grands nuages noirs flottaient çà et là et quelques éclairs d’orage commençaient de luire dans leur masse épaisse [281].


Il reste à conclure de ces rapprochements que, dans le cœur et l’esprit de cet homme qui proclama l’éphémérité, la mobilité, réternelle transformation de tout, les premières visions ne se brouillèrent passons l’impression des autres selon l’ordinaire. Elles restèrent fixées en sa mémoire, dans un relief d’éternité. Le cœur gardait l’image ineffaçable des choses dont l’esprit proclamait l’incessante métamorphose, la continuelle altération. La prose ignorée des débuts renferme les mêmes détails, les mêmes images, les mêmes épithètes et souvent les mêmes rythmes que toutes les poésies qui parurent de 1862 à 1895.

*


Il chanta la Nature en disant son pays. Au contraire de celui d’un Hugo ou d’un Gautier, l’exotisme de Leconte de Lisle est spontané, et comme inconscient. Rien ne sent moins les procédés ni les artifices de l’imagination. Le poète décrit son pays avec le souci scientifique que son œuvre manifeste toujours : aucun détail n’est inexact et si certaines de ses descriptions ont étonné parfois des natifs de Bourbon, c’est que bien des plantes ou des animaux qui y figurent ont depuis disparu.

Les procédés dont il usa ne furent jamais de simples moyens scolaires. Ainsi, s’il employa à la peinture de son pays l’épithète homérique : « maïs onduleux », « bambous géant », « blondes tourterelles », « chiendents amers », ou même le mode de description homérique :


L’aube au flanc noir des monts marchait d’un pied vermeil,


c’est qu’ils convenaient merveilleusement à cette île d’apparence et d’âme helléniques. Un procédé fréquent de composition est de s’adresser à un sens spécial en chaque strophe, inspiré de cette nature qui est une vaste fête pour chaque sens. La nature lui paraît généralement comme l’union des détails les plus divers, un emmêlement tropical où tout rentre et se confond, bruits, mouvements, couleurs, parfums, d’où l’abondance des tandis que [282], comme des lianes servant à lier toutes les parties du paysage, des : se mêler, s’unir à [283] utiles à bien traduire le panthéisme universel. Mais au milieu de cette confusion harmonieuse des choses, il n’en sait pas moins distinguer l’originalité d’un détail qui s’affranchit et s’éclaire soudain. De la sorte, le paysage est à la fois de plénitude, de densité, et de légèreté, de trépidation doucement lumineuse. Le poète procède souvent aussi, autant que par couches de couleurs, par gammes des sons : par l’association des sensations, il représente des paysages rien qu’en exploitant la consonnance des mots indigènes tels que : mangue, maïs, letchis, tamarins. Les paysages deviennent alors des méditations musicales, des paysages de musique. Et cette musique, qui se déroule avec ampleur et une plénitude charmante, est la symphonie d’océans nouveaux, de forêts vierges, de terres édéniques.

On ne peut comparer l’importance qu’occupe Bourbon dans l’œuvre de Leconte de Lisle à celle que prennent dans leurs œuvres les villes natales de Hugo et de Lamartine. Ceux-ci avec orgueil les chantent parce qu’ils y découvrent le décor grandiose ou tendre de leur nativité. Leconte de Lisle célèbre Bourbon pour sa beauté spéciale et surtout pour la part qu’elle prit à la formation de son âme d’adolescent et de son esprit d’homme mûr. Chez les autres, c’est l’enthousiasme imaginatif ou la tendresse féminine d’un enfant qui se souvient ; chez Leconte de Lisle, c’est l’émotion esthétique et rationnelle d’un homme parvenu à la sérénité, c’est-à-dire à la possession assurée d’une métaphysique et à la maîtrise de sa conscience. Dans ses méditations, qui se tenaient toujours au-dessus du monde des formes et des sentiments terrestres, dans sa constante préoccupation scientifique des cosmogonies, Bourbon lui représente un coin adorable de la planète, sinon une petite planète même, étoile d’être une île au ciel de la mer.


CONCLUSION



Le Génie humain. — La tradition de l’exotisme en France. — Le génie colonial.



Génie universel, il n’a eu un si intense et presque exclusif amour du pays natal que parce que ce pays, qu’on peut en quelque sorte qualifier d’île géniale — si le génie est bien la synthèse la plus accomplie du plus grand nombre d’éléments divers, — est peut-être le résumé le plus essentiel du Monde. Il a dû à cette île où les races les plus différentes vivent côte à côte dans une concorde pittoresque leurs vies respectives sans perdre leur originalité, d’avoir pu devenir le plus puissant et complexe poète de l’humanité qui eût encore existé et d’en avoir exprimé le génie spécifique dans son unité et sa variété, dans son « harmonie ».

Un grand républicain, Michelet, écrivait le 15 octobre 1864 :


Jérusalem ne peut rester, comme aux anciennes cartes, juste au point du milieu, — immense entre l’Europe imperceptible et la petite Asie, effaçant tout le genre humain. L’humanité ne peut s’asseoir à tout jamais dans ce paysage de cendre, à admirer les arbres « qui ont pu y être autrefois ». Elle ne peut rester semblable au chameau altéré que, sur un soir de marche, on amène au torrent à sec. « Bois, chameau, ce fut un torrent… Si tu veux une mer, tout près est la mer Morte, la pâture de ses bords, le sel et le caillou.

Revenant des ombrages immenses de l’Inde et du Ramayana, revenant de l’Arbre de vie, où l’Avesta, le Shah Nameh, me donnaient quatre fleuves, les eaux du Paradis, — ici, j’avoue, j’ai soif. J’apprécie le désert, j’apprécie Nazareth, les petits lacs de Galilée. Mais, franchement, j’ai soif… Je les boirais d’un coup. Laissez plutôt, laissez que l’humanité libre en sa grandeur aille partout. Qu’elle boive, où burent ses premiers pères. Avec ses énormes travaux, sa tâche étendue en tous sens, ses besoins de Titan, il lui faut beaucoup d’air, beaucoup d’eau et beaucoup de ciel, — non, le ciel tout entier ! — l’espace et la lumière, l’infini d’horizons, — la Terre pour Terre promise, et le monde pour Jérusalem.


Leconte de Lisle avait depuis plus de dix ans le premier spontanément réalisé une œuvre à laquelle pouvait se satisfaire la généreuse curiosité du XIXe siècle, avide de prendre une conscience intégrale de l’humanité. Il n’est point tant, comme on l’a dit [284], un génie hindou que, bien plus largement, un génie aryen, esthétique, conquérant, humain et transcendant : c’est qu’il naquit Français dans une île indienne, synthétisant en soi, par les effets combinés de l’hérédité et du milieu, les éléments propres des deux plus nobles races indo-européennes.


Exemple admirable pour la France et par son caractère [285], et par la richesse unique de son œuvre [286], Leconte de Lisle est un colonial. On peut dire que Leconte de Lisle a eu du génie parce qu’il était né à la Réunion [287], et que c’est parce qu’il est colonial que son génie a été et devra être si fécond pour la France : de tous les livres de vers du XIXe siècle les Poèmes barbares seront l’aliment le plus nutritif pour la jeunesse du XXe siècle. Récemment quelques rhétoriciens de 30 ans, prétendant à renouveler la poésie contemporaine, ont cru innover en proposant de fonder une école nouvelle qu’ils appelaient humanisme. Leur ignorance non seulement des sciences où l’esprit moderne doit trouver la matière et le ressort de grandes œuvres, mais encore de la tradition de la littérature française, les empêchait de voir que la France a toujours tendu à une globale expansion humaine et qu’il ne saurait plus y avoir aujourd’hui d’humanisme dans le sens classiciste où ils l’entendaient, mais, si l’on peut employer ce mot barbare, de panhumanisme, c’est à dire d’intégration dans le génie français des génies des autres races de la Terre.

La France est destinée, par le bénéfice de sa situation géographique toute particulière où les sols et les climats différents se composent le plus heureusement, et par la vertu de la race que détermina ce milieu privilégié, à être la nation européenne qui peut le plus naturellement et aisément prendre conscience de la diversité de la Terre : c’est pourquoi, dans ses entreprises coloniales, elle est inconsciemment portée aux points les plus éloignés du Globe au lieu de concentrer son effort à l’occupation des terres voisines, par exemple de l’Afrique méditerranéenne. L’expansion vers l’Extrême-Orient, à plus forte raison la colonisation en général, sont une nécessité de son génie national ; et, en matière littéraire, le classicisme, malgré son étroitesse, n’a pu avoir autant de vitalité dans notre pays que parce qu’il était le seul moyen laissé par les universitaires de toutes époques de prendre conscience des humanités du Levant.

Nous essaierons de montrer avec l’érudition indispensable dans la Révélation de l’Exotisme la part primordiale que l’exotisme a tenue en France depuis les Croisades, ensuite les découvertes des Indes Occidentales et Orientales. Les origines de la Révolution française elle-même ne sont pas seulement dans le grand mouvement philosophique dont Louis Blanc a écrit l’histoire, mais dans le mouvement, non moins profond d’expansion, qui a remué tout le XVIIIe siècle, vers les îles fortunées et leurs primitifs indigènes, d’utopisme océanien. Rousseau est le contemporain des Bougainville et des La Pérouse ; ceux-ci, avec Bernardin de Saint-Pierre, ont, autant que les Encyclopédistes, les « pères » ou les « prophètes » de la Révolution dont le génie est tout impérialiste : seulement l’impérialisme pacifique et libérateur de la Convention devait être faussé par le Corse Napoléon.

Au XIXe siècle le Romantisme dérive bien moins qu’on ne ledit des littératures anglo-saxonnes qu’il connaissait mal : il est avant tout une Renaissance orientaliste ; même quand il le haïssait comme royaliste pensionné par Louis XVIII, l’auteur des Orientales était fasciné par le génie exubérant de celui qui partit pour la romanesque expédition d’Égypte, entouré d’une « pléïade » de savants et d’artistes ; Vigny commença, dans le Désert, son grand roman interrompu, d’en écrire l’épopée, après avoir publié Héléna, avant de rimer la Frégate ; de Vigny à Gautier, en passant par Musset [288], tous les romantiques n’ont cessé de rêver de Grèce et d’Orient ; et si Chateaubriand est l’initiateur de leur école il l’est au moins autant par ses romans américains que par le Génie du Christianisme.

Leconte de Lisle, né aux colonies, grandi au milieu des races asiatiques et africaines dans une île qui les compose aussi heureusement que la France composa celles de l’Europe, condensa avec une puissance incomparable les génies de ces races dans une œuvre qui en exprime ce qu’elles ont à la fois d’extérieur et d’intime, d’essentiel.



FIN




APPENDICES



Transformations d’Idéal


« Depuis 40 ans, nous avons vu se passer bien des choses, nous avons vu bien des changemenls du goût, nous en avons vu s’opérer d’autres el de plus profonds jusque dans la structure de la société, comme dans la conception de l’art et de la science ; mais ces beaux poèmes (les Poèmes Antiques et les Poèmes Barbares) n’ont pas pris une ride, ils n’ont pas aujourd’hui plus d’âge qu’ils n’avaient en naissant ; et les Méditations, les Nuits, les Contemplations ont vieilli par endroits ; nous y aurions noté, si nous l’avions voulu, plus d’une trace de rhétorique ; mais tout ce qu’ils étaient quand ils ont paru pour la première fois, Khiron et Niobé, le Rêve du Jaguar et le Sommeil du Condor, la Fontaine aux Lianes ou le Manchy le sont toujours, le sont encore, avec seulement, et en plus, ce que le temps ajoute aux choses qu’il ne détruit pas. Et cependant ils sont « modernes » ! Nous nous y retrouvons ! Nous nous y reconnaissons ! Écrits pour l’immortalité, nous sentons qu’ils ne pouvaient être conçus et réalisés que de notre temps. Toutes ces idées que nous avons vues naître ou se formuler vers 1800, ils les expriment ; ils les incarnent ; elles en sont la substance même.

« … Une transformation d’idéal qui ne le cède pas en importance à celle même que nous avons vue s’accomplir dans et par l’œuvre des Lamartine et des Hugo.

« … Noblesse et simplicité sculpturales de la ligne ; l’état sombre et comme savamment éteint de la couleur ; vivante évocation du « préhistorique », — ou, pour parler français, des origines farouches de l’humanité ; — sourde et vibrante émotion du poète en présence du spectacle que la science et l’art se sont joints ensemble pour lui « suggérer » ; fermeté de la langue, beauté des mots, richesse ou plénitude des rimes, tout ici concourt ensemble et se multiplie l’un par l’autre. Vous constaterez une fois de plus aussi dans ce même poème qu’impersonnalité n’est pas synonyme d’indifférence ou d’impassibilité, et Vigny lui-même n’a rien fait de plus éloquent que les imprécations de Quain contre son créateur. Vous y verrez encore à quel point tout diffère dans les Poèmes barbares et dans cette Légende des Siècles à laquelle on les a si souvent comparés : l’inspiration, le dessin, la facture, le caractère, l’effet, la forme et le fond, le style et l’idée. Que s’il faut que l’un des deux poètes ait « imité » l’autre, vous vous rendrez compte, en passant, que c’est Victor Hugo, puisqu’il n’est venu qu’à la suite... Vous conclurez. Messieurs, que l’on ne saurait mieux définir la part propre de M. Leconte de Lisle dans l’évolution de la poésie contemporaine qu’en disant qu’il y a réintégré le sens de l’épopée. »

Ferdinand Brunetière : l’Évolution de la poésie
au XIXe siècle
(Hachette et Cie, 1893).


Ce que son exemple enseignait d’abord, c’était la religion de l’art et le respect étroit de la forme. Aucune leçon nécessaire alors, aux environs de 1852, si,dans le silence que gardait Hugo depuis une douzaine d’années, la désinvolture de Lamartine et le dandysme littéraire de Musset ayant fait école on n’avait besoin de rien tant que de rapprendre à faire des vers qui fussent des vers. Il n’y en a pas de plus beaux dans la langue française que ceux de Leconte de Lisle... Si jamais on a peint en vers, ou pour mieux, si jamais on a « sculpté » c’est dans les siens. »

Ferdinand Brunetière.



De l’antiquité.


J’ai lu Leconte ; eh bien, j’aime beaucoup ce gars-là, il a un grand souffle, c’est un pur (souligné). Sa préface aurait demandé cent pages de développement, et je la crois fausse d’intention ; il ne faut pas revenir à l’antiquité, mais prendre ses procédés. Que nous soyons tous des sauvages tatoués depuis Sophocle, cela se peut ; mais il y a aulre chose dans l’art que la rectitude des lignes et le poli des surfaces. La plastique du style n’est pas si large que l’idée entière, je le sais bien ; mais à qui la faute ? à la langue ; nous avons trop de choses et pas assez de formes... (p. 199.)

« Il y a une belle engueulade aux artistes modernes dans cette préface, et dans le volume, deux magnifiques pièces (à part des taches) : Dies Irœ et Midi. Il sait ce que c’est qu’un bon vers, mais le bon vers est disséminé, le tissu lâche, la composition des pièces peu serrée ; il a plus d’élévation dans l’esprit que de suite et de profondeur. Il est plus idéaliste (souligné) que philosophe, plus poète qu’artiste. Mais c’est un vrai poète et de noble race ; ce qui lui manque, c’est d’avoir bien étudié le français, j’entends de connaître à fond les dimensions de son outil et toutes ses ressources ; il n’a pas assez lu de classique en sa langue : pas de rapidité ni de netteté, et il lui manque la faculté de faire voir (souligné), le relief est absent, la couleur même a une sorte de teinte grise ; mais de la grandeur ! de la grandeur ! et ce qui vaut mieux que tout, de l’inspiration. Son hymne védique à Surya est bien belle... Je ne connais rien chez Lamartine qui vaille le Midi de Leconte.

... « Dans mon contentement du volume de Leconte, j’ai hésité à lui écrire, cela fait tant de bien de trouver un homme qui aime l’art et pour l’art. . . mais je ne partage pas entièrement ses idées théoriques, bien que ce soient les miennes, mais exagérées. . . » (Flaubert : Correspondance.)

Flaubert écrivait encore, ce qui précise les lignes précédentes : « L’élément romantique lui manque à ce bon de Lisle... — il ne voit pas la densité morale qu’il y a dans certaines laideurs ; aussi la vie lui défaille et même, quoiqu’il ait de la couleur, le relief ; le relief vient d’une vue profonde, d’une pénétration de l’objet, car il faut que la réalité extérieure entre en nous à nous faire presque crier pour la bien reproduire ; quand on a son modèle net, devant les yeux, on écrit toujours bien, et où donc le vrai est-il plus clairement visible que dans ces belles exposition de la misère humaine ? elles ont quelque chose de si cru que cela donne à l’esprit des appétits de cannibale, Il se précipite dessus pour les dévorer et se les assimiler. » Flaubert était à ce moment tout à la Bovary et Leconte de Lisle n’avait pas encore publié les Poèmes barbares avec leurs palpitantes descriptions du douloureux moyen-âge. Dans la suite de sa correspondance, Flaubert témoigne une admiration de plus en plus grande pour Leconte de Lisle, et c’est son nom, avec celui de Baudelaire, qu’il invoque dans la lettre à Sainte-Beuve au sujet de Salammbô pour légitimer le choix de son sujet exotique et antique.

Pour en revenir à ce dernier passage lui-même, faisons valoir que le relief, Leconte le recherchait dans la beauté, dans la hiérarchisation des formes, dans l’approfondissement de la beauté poursuivie à travers les siècles. Et aussi dans le déterminisme : il semble que Sacra fames ait du relief. M. Brunetière a finement discerné que Flaubert aurait bien plus vigoureusement encore admiré Leconte de Lisle, si Bouilhet ne s’était interposé entre eux. Les lignes suivantes de M. Brunetière répondent aussi directement à la critique de Faubert :

« Il en voulait aux romantiques de l’énormité de leur ignorance. . . on ne saurait imaginer de plus profonde indifférence que celle de Musset, si ce n’est celle de Hugo, pour ce grand mouvement historique, philosophique, scientifique, dont ils étaient les contemporains. Leconte de Lisle s’en indignait, lui qui croyait « que l’art et la science, longtemps séparés par suite des efforts de l’intelligence, devaient tendre à s’unir étroitement sinon à se confondre » Dans ses Poèmes barbares, il s’est trouvé conduit « à réaliser, d’une manière inattendue, par l’alliance de la science et de la poésie, un idéal plus contemporain, si l’on peut ainsi dire, que celui des plus déterminés partisans de la modernité dans l’art. » (Nouveaux essais, C. Lévy.)

Anarchie et socialisme.


En somme, ce primitivisme, si on cherche à bien en définir la nuance, est plutôt anarchiste que socialiste. Ce besoin de retour dans la nature pour plus de liberté, de liberté absolue, exubérante, voire farouche, encore sauvage au moins dans sa saveur, signifie le plus bel individualisme, foncier et expansif. Il est d’autant plus curieux à étudier que Leconte de Lisle, en politique, était robespierriste, avec fougue et exclusivisme : il croyait à la nécessité d’une très rigoureuse discipline, consacrée par des exécutions même sommaires, devant la grandeur des périls nationaux et sociaux : militarisme, cléricalisme surtout ainsi que le témoignent ses poèmes violemment anlipapistes et son Histoire du Christianisme qui, en sa beauté diamantaire, est un des plus ardents pamphlets français. Il ne faut point pour cela le taxer d’incohérence ni même de dualité[289] : ce fut en sa complexité un des génies le plus rigoureux et harmonieux qui soient : il fut une magnifique unité, un dans sa vie, un dans son œuvre, un donc en son esprit.

On pourrait, au contraire, déduire de l’exemple qu’il fournit à notre analyse qu’il n’y a nulle antinomie éternelle entre le socialisme et l’anarchie, surtout entre la dynamique socialiste, et l’idéal anarchiste. Collectiviste partisan de la discipline la plus souple, mais serrée, peut-on être, par exemple, devant les dangers sociaux de l’ère actuelle et rêver après une dictature collectiviste l’avénement du communisme libertaire. Leconte de Lisle, mort en 1894, n’avait point les raisons nécessaires d’expérimenter un tel état d’esprit, mais il l’a nourri en puissance et cette constatation peut être précieuse pour les consciences qui se cherchent. Le Poète a l’intuition géniale des états et des troubles d’esprit que subiront les masses dans le prochain avenir ; et dans une certaine mesure la poésie, en perpétuelle communion avec la nature, peut être une très sagace conseilleuse de politique, des politiques sages qui savent toujours se verlébrer des lois naturelles.

Marius-Ary Leblond.



Leconte de Lisle et ses compatriotes.


Quand, en 1889, il quitte Bourbon, il semble qu’il ne juge pas encore les créoles dans son amour vaste et trouble de l’île et parce qu’il n’a guère connu de son milieu qu’une jeune fille dont il s’est épris et des jeunes gens chers, ses amis : Adamolle, le plus intime, avec qui il est en régulière correspondance, Brun, Riche. À peine, au cours d’une nouvelle publiée à Rennes, raille-t-il agréablement les jeunes gens fidèles aux sortir de messes dominicales où l’on guette près du porche pour les saluer les beautés dont on fut touché, et qu’il appelle sans grande méchanceté : les lions d’outre-mer. C’est à son séjour de 1843-1845 qu’il observa particulièrement la société créole et put la comparer à la société européenne dans laquelle il venait de vivre. Lui-même était plus cultivé et son intellectualité plus sensible aux froissements de l’ambiance. Rentré en France, il s’indignera de l’indifférence que le créole témoigne à la beauté de son pays, au cours de la nouvelle intitulée Sacatove, après cette large description de soleil levant :


Mais, hélas ! les créoles prennent volontiers pour devise le nil admirari d’Horace. Que leur font les magnificences de la nature ? Que leur importe l’éclat de leurs nuits sans pareilles ? Ces choses ne trouvent guère de débouché sur les places commerciales de l’Europe ; un rayon de soleil ne pèse pas une balle de sucre et les quatre murs d’un entrepôt réjouissent autrement leurs regards que les plus larges horizons. Pauvre nature ! admirable de force et de puissance, qu’importe à tes aveugles enfants ta merveilleuse beauté ? Ou ne la débite ni en détail ni en gros : tu ne sers à rien. Va ! alimente de rêves creux le cerveau débile des rimeurs et des artistes ; le créole est un homme grave avant l’âge, qui ne se laisse aller qu’aux profits nets et clairs, au chiffre irréfutable, aux sons harmonieux du métal monnayé. Après cela tout est vain — amour, amitié, désir de l’inconnu, intelligence et savoir ; tout cela ne vaut pas un grain de café. — Et ceci est encore vrai, ô lecteur, très vrai et très déplorable ! Les plus froids et les plus apathiques des hommes ont été placés sous le plus splendide et le plus vaste ciel du monde, au sein de l’océan infini, afin qu’il fût bien constaté que l’homme de ce temps-ci est l’être immoral par excellence. Est-il en effet une immoralité plus flagrante que rindifférence et le mépris de la beauté ? Est-il quelque chose de plus odieux que la sécheresse du cœur et l’impuissance de l’esprit en face de la nature éternelle ? J’ai toujours pensé pour mon propre compte que l’homme ainsi fait n’était qu’une monstrueuse et haïssable créature. Qui donc en délivrera le monde ?


Attaque généreuse dans sa virulence, elle est la même que le poète du Dies irœ, de Aux modernes, l’auteur des Préfaces ne cessera de formuler contre toute l’humanité contemporaine. Seulement Leconte de Lisle condamne plus sévèrement les créoles : de tous les êtres ils sont ceux qui jouissent de la nature la plus magnifique, ceux qui sont plus directement soumis à son heureuse influence. Dédain de ce qui est beauté naturelle ou culture intellectuelle, ce n’est pas cela seul qui révolte Leconte de Lisle, mais surtout une certaine « impassibilité » qui est, à vrai dire, « insensibilité ». Dans une de ses nouvelles, une jeune créole vient d’être enlevée par des noirs marrons : « Tout marcha, écrit Leconte de Lisle, comme d’habitude dans la maison ; seulement il y eut une chambre inoccupée. Que le lecteur ne s’étonne pas de cette indifférence et ne m’accuse point d’exagération. Le créole a le cœur fort peu expansif et trouve parfaitement ridicule de s’attendrir. Ce n’est pas du stoïcisme, mais bien de l’apathie et le plus souvent un vide complet sous la mamelle gauche, comme dirait Barbier. Ceci soit dit sans faire tort à l’exception qui, comme chacun sait, est une irrécusable preuve de la règle générale. »

Il est curieux que ce blâme ait été adressé par celui-là même dont l’opinion générale se plut à faire le type de l’Insensible. On lit ailleurs : « L’un était dur et cruel, quoique brave — comme la plupart des créoles. » Nous savons les motifs de ce jugement et de quels froissements intimes ces mots sont l’expression douloureuse. Leconte de Lisle, à l’époque de l’esclavage, assista à des scènes de cruauté dont la barbarie impressionna profondément son enfance et son adolescence. Il s’en souvint quand 1848 éclata : c’est alors que, créole, il se mit à la tête d’un comité de compatriotes réclamant l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Il advint que, dans son pays, on ignora toujours le nom de ses compagnons, mais que l’on se rappela longtemps le sien et bien après que la presse locale eût cessé de blâmer en conséquence « son inexplicable conduite ». Un journal même n’hésita point au moment de sa mort à publier un article où s’exprimait une antipathie qui se motivait quotidiennement ainsi : « C’était un homme orgueilleux qui n’aimait pas les créoles. « 

Les Poèmes antiques ayant été couronnés par l’Académie française, Leconte de Lisle reçut de Bourbon une pension annuelle de 2.000 francs, bienfait qui ne dut pas être regretté, car cette même Académie, dont le suffrage avait décidé la faveur de la colonie, la loua en une séance solennelle de son intelligente libéralité. Nous lisons dans le compte-rendu du concours de l’année 1857 ces lignes de Villemain : [290] « Ici, Messieurs, dans ce sentiment d’intérêt et de respect que nous devons porter au plus difficile et au moins encouragé de tous les arts, nous avons à nous féliciter qu’une première justice rendue par nous au talent de M. Leconte de Lisle comme à celui d’un autre jeune poète, M. Lacaussade, ait attiré sur tous deux les regards de la colonie française où ils sont nés. Enfant de l’île Bourbon, l’auteur des Poèmes antiques, couronné par l’Académie française, a reçu dès lors un témoignage annuel de l’estime de ses concitoyens. Cette estime ne peut que s’accroître avec le succès de ce poète. » L’habile et aimable invitation de Villemain ne reçut point de réponse. Voici le compte-rendu d’une séance du Conseil colonial de Bourbon (à la date du 16 novembre 1867), qu’il est juste sinon savoureux de reproduire :

« Secours aux poètes créoles Delisle et Lacaussade 4.000 francs.

« Un membre demande la suppression de cette allocation qui lui a toujours paru un scandale ; dans l’origine, le but de ce secours a été de mettre ces deux poètes à même d’attendre l’époque où par leurs œuvres ils se seraient créé une position indépendante. Il y a longtemps que, s’ils avaient un talent réel, ils seraient arrivés à ce but, car l’un touche déjà à la vieillesse. Ce secours est devenu pour eux une véritable pension. Il faut que cela cesse. Un membre [291] répond que s’il n’avait pas demandé la parole dès les premiers mois que vient de prononcer le préopinant, il l’eût demandée sur les dernières phrases. On oublie qu’à l’époque positive où nous vivons la poésie, sans cesser d’exercer son influence sur la civilisation et des arts, ne conduit plus à la fortune. Leconte Delisle est peut-être le premier helléniste de l’Europe ; il a consacré tout son temps à l’étude de la langue de Périclès et de Platon, il s’y est fait une véritable réputation parmi le monde savant, réputation sans écho ici peut-être, mais qui n’en est pas moins réelle, et, ce qui serait scandaleux, ce serait de voir un pareil savant mourir de faim. Delisle vient de publier une traduction de l’Iliade ; des hommes célèbres en ont fait avant lui, et cependant, la sienne est proclamée par la critique la plus parfaite de toutes, et l’on dit que c’est là un poète qui n’a pas de talent et n’a rien fait ! Cette traduction, fruit des études de toute sa vie, lui a coûté dix ans de travail, et,tiréeà io5 exemplaires seulement, elle n’a produit qu’un millier de francs. Des œuvres pareilles ne conduisent pas à la fortune, mais elles mènent à l’Académie. L’orateur adjure le Conseil de relever par son vote l’expression qui a été employée par le préopinant. Le Conseil décide au scrutin secret : 12 voix contre 8 sur 20 votent que la subvention aux poètes Delisle et Lacaussade sera inscrite au budget et en votent le chiffre à 4.000 francs. »

Il faut le dire, Leconte de Lisle fut ignoré dans son pays plus encore que partout ailleurs. La nouvelle de sa mort passa inentendue. Il ne faut pas parler d*émotion publique. Le lycée de la capitale prit seulement son nom, ce qui fut l’occasion de l’apprendre à la plupart des créoles et à quelques-uns des professeurs. Les professeurs durent désormais l’inscrire sur leurs cartes de visite ; parallèlement, les couvertures des livres de prix le portèrent gravé en lettres d’or. Par ces moyens mnémotechniques débuta et se propagea tout récemment dans son pays natal la renommée du poète.

On décora aussi de son nom une rue et une place de la capitale. La rue est toute commerciale et il y passe aussi peu de monde qu’il y a de lecteurs de Leconte de Lisle dans le pays ; par uneheureuse coïncidence, la place Leconte-de-Lisle s’étend devant le bâtiment qui était jadis la bibliothèque où le jeune colIégien en rupture de discipline se passionnait à la lecture de W. Scott. L’on déplore que dans une ville aussi vaste que Bordeaux et riche en places pittoresques, l’on n’ait pas honoré du nom du poète un espace où l’on pût retrouver cette beauté de nature tropicale qu’il chanta avec tant d’émotion et de science (i) : l’admirable square dominant la rivière et l’océan était tout désigné. Récemment, un excellent professeur du lycée a prononcé à la distribution des prix un discours érudit et pieux.

*


« Nous avons lu Caïn d’un bout à l’autre, malgré la privation la plus absolue de tout mouvement de sympathie quelconque, et plutôt révolté au fond de l’esprit comme au fond de l’âme. Mais enfin la machine est immense, elle joue bien et produit son effet.

« Cet effet invariable est une sensation de rêve lourd et décousu, on voit et on entend des choses dont on ne se rend pas compte ; d’immenses ombres farouches qui s’allongent, s’allongent dans de fausses ténèbres et dans une fausse lumière, escortées d’immenses bruits confus. La vue et l’ouïe sont frappées jusqu’à se ressouvenir, et le rêve vague rappelle vaguement des rêves purs évanouis. L’intelligence ne perçoit rien de net, le cœur n’entend rien qui le touche ; la curiosité seule est saisie, mais elle l’est fortement. Puis, tout s’enfonce dans le brouillard et tout y reste enveloppé. On ne se rappelle pas une figure, on n’a pas retenu un seul vers. Cependant que de figures gigantesques, et que de vers bien faits, sonores, souples, flamboyants, niellés comme le meilleur acier de Damas et capables de trancher des rochers ! Seulement, ils n’entrent pas dans le cœur. Millevoye a mieux réussi avec son pauvre fer blanc.

« Le Louvre possède une célèbre mêlée de Salvator Rosa. Dans un site sauvage, au milieu des rocs et des mines, quelques centaines de furieux se portent de terribles coups. La rage est sans pareille ; on se perce, on se renverse, on s’étrangle, on s’écrase, et personne n’a une égratignure ni une goutte de sang. Voilà justement l’effet des poèmes de M. Leconte : un simulacre enragé d’effort et de douleur, point de blessures, ni de sang, ni de larmes. Choc de nuées sans pluies et sans tonnerres. »

Veuillot.



Leconte de Lisle traducteur.


« M. Leconte de Lisle ne se défend pas de l’abus d’exactitude presque matérielle. » Egger : Rapport sur l’état des études de langue et de littérature grecques en France, 1866.

« M. Leconte de Lisle est grand poète aussi, et d’une si forte originalité qu’il est devenu chef d’école. On lui doit une vraie reconnaissance — il faudrait que ce fût une reconnaissance nationale — pour avoir su au milieu des événements tragiques de ces dernières années poursuivre son austère labeur et nous donner la vraie notion du père de la tragédie, Eschyle. M. Leconte de Lisle nous a déjà donné Homère. Lui seul pouvait, je crois, rendre fidèlement la simplicité grandiose de ces antiques sans en déranger la beauté, travail patient, ingrat en apparence, du laveur d’or au profit des autres ! Mais qui se connaîtrait mieux en or pur que celui qui porte en lui une mine féconde ?… »

George Sand : extrait du Temps du 31 juillet 1872.


« Faux chef-d’œuvre ! » « Aussi peu grec que possible, noir et triste, et, pour trancher le mot, assommant. » « Rien ne ressemble moins à Eschyle que cette pseudo-traduction. » « Cette mélopée appliquée à des scènes d’horreur était insupportable. » « Ses Érynnies manquent de pathétique à un point qu’on ne saurait dire, le vers en est constamment tendu et violent. » « Il y a parfois quelques morceaux qui portent. » (Les Érynnies au théâtre d’Orange. Sarcey : Temps du 5 août 1897.)

« La personnalité de l’auteur des Poèmes Barbares a empêché Euripide de se produire exactement, tel qu’il fut et voulut être dans cette œuvre particulière.

« …L. de Lisle a certainement créé une œuvre d’une beauté nouvelle, d’une beauté autre, par ses vers qui ont tour à tour la blancheur du marbre et la sonorité du bronze. Mais, cette beauté constatée et admirée, il faut bien dire que le poète français a, non seulement solennisé et durci le tragique grec, mais qu’il a en partie changé son esprit, supprimé la libre manifestation de son irrévérence et de son ironie. C’est là pourtant un aspect constaté par Racine, à deux reprises dans les notes écrites sur son exemplaire d’Euripide : il remarque avec raison qu’il arrive à son modèle de tourner le tragique en comique…

Euripide a donné à Ion, jouet de la fatalité, une sorte de scepticisme résigné qui se retrouve pour ainsi dire enseveli sous la pompe des vers de Leconte de Lisle… Nous n’avons pas eu la sensation du naturel et vivace génie grec, qui existe pourtant dans la littérature comme dans la statuaire, et que l’on s’obstine à vouloir dissimuler, ou, tout au moins, à changer en « style » grec. (Gustave Geffroy : Rev. encycl. 1897.)

Leconte de Lisle bibliothécaire.


« … Comment ! Les livres étaient soignés, catalogués, distribués par Leconte de Lisle ! Mais jamais, au grand jamais, il ne daigna s’y occuper. Il faut voir de quel front et de quel monocle il recevait des sénateurs assez impudents pour lui demander un trimestre de l’ « Officiel » ou un répertoire juridique. C’est fâcheux que des législateurs, s’ils veulent s’instruire, ne trouvent pas les instruments convenables. Et puis, le pire, c’est que Leconte de Lisle perdait son temps. « Voilà un admirable poète que l’on veut aider, et pour trois mille francs par an, on l’oblige, dix mois par année, à venir tous les jours, de une heure à six, bâiller dans un bureau où il ne sert de rien ! Anatole France, infiniment plus subtil, faisait l’école buissonnière, et de l’Arc de Triomphe au Luxembourg s’oubliait avec les bouquinistes du quai. Mais que d’ennuis il en avait !

« Tout cela est évidemment absurde. Si je ne m’abuse, le Sénat, à cette époque-là, jouissait de cinq bibliothécaires au moins, parmi lesquels je me rappelle Leconte de Lisle, Anatole France, Louis Ratisbonne, Charles Edmond, soit quatre littérateurs, et un jeune chartiste très compétent, M. Salomon, je crois, qui, selon ses illustres collègues, faisait seul toute leur besogne. Eh bien ! si les questeurs du Sénat voulaient bien sortir de la niaise et raide logique, s’ils se laissaient guider par une raison plus généreuse, ils décideraient de garder ce qu’il y a de bon dans cette tradition et ils institueraient des bibliothécaires honoraires : deux poètes, deux pensionnés à qui il serait à peu près interdit de pénétrer au Luxembourg, sinon le 1er janvier, pour saluer le président, et le 30 de chaque mois pour la formalité de la caisse.

« Qu’en pense M. Albert Sorel et ne voudrait-il pas suggérer cette élégante solution dans les conseils du Sénat ?

« Je me méfie que j’ai des lecteurs qui, tout en suivant cet article, maugréent : « Payer des poètes ! Donner trois mille francs, soit six mille, à des faux bibliothécaires ! Et qui est-ce qui fournira l’argent ? C’est toujours moi, bon public ! etc., etc. »

« Nous sommes d’accord sur un point : il faut décourager les littérateurs. Mais, cela, on le fait excellemment. En province, notamment, dès qu’un jeune homme monire des dispositions pour l’art où s’illustrèrent Hugo, Lamartine et Musset, on l’enveloppe tout de go des plus vigoureux ricanements, et l’on obtient, en général, le résultat que vous et moi nous souhaitons : l’enfant des Muses ne persiste que si vraiment il a une vocation plus forte que toutes les misères. Je crois donc que la première partie du problème est assez convenablement solutionnée. On tue, chaque année, un nombre considérable de jeunes littérateurs. Le public en doute, parce qu’il voit une surabondance de journalistes, mais, sauf quelques exceptions, le journaliste est un rédacteur analogue à ceux des ministères, ou encore aux employés à la correspondance dans les maisons de commerce. C’est un métier où l’on peut gagner honorablement sa vie, mais qui n’a rien à voir avec les choses d’art. « Experto crede Koberto. »

« Le poète lyrique, le philosophe, le créateur, celui qui vient se placer à la suite des maîtres qui constituent la littérature française, est, en réalité, assez rare ; c’est un être d’exception que toutes les conditions de la vie empêchent, et c’est un grand lutteur, puisque seuls persistent ceux qui ont un génie vigoureux, ardent à vivre, à s’affirmer.

« Réjouissons-nous de cette tuerie. Cependant, on n’a pas tout fait pour la haute culture, en France, quand on a empêché les présomptueux et les débiles d’y collaborer. Si Leconte de Lisle et Anatole France, en dépit des plus ingénieux obstacles, ne veulent pas se décourager, il est sage, à un instant donné, d’abaisser les barrières et d’accepter les services que ces obstinés apportent au pays.

« On a bien fait de pensionner Leconte de Lisle ; ce n’est pas à lui qu’on rendait le meilleur service, c’est à la nation. Je me tiens à examiner des chiffres : dans cinquante ans ses œuvres tomberont dans le domaine public, et les imprimeurs, les libraires, le commerce français en tireront des avantages infiniment supérieurs aux appointements additionnés que le Sénat lui a fournis. Au total, c’est l’écrivain qui aura été exploité. Avez-vous calculé la somme qu’il faudrait verser à un Hugo, à un Balzac, si l’on voulait tenir compte de la plus-value commerciale qu’ils ont donnée aux industries du papier ? Et je néglige ceci que les écrivains sont le pain des professeurs. Et puis, enfin, il y a l’honneur, il y a la moralité générale. On ne plaint pas l’argent sacrifié pour créer des écoles, des chaires, des laboratoires, des missions : l’œuvre d’un véritable écrivain est le plus fécond et le moins coûteux des enseignements.

« Quand je pense à ce que j’ai payé de cachets, depuis que j’existe, à des maîtres, pour mon baccalauréat, à des professeurs de violon, d’escrime, de natation, de gymnastique, et que je suis si parfaitement médiocre dans tous les arts où ils me guidaient, je suis confus de m’être inslruit graluitement auprès de Pascal, Rousseau, Chateaubriand et des autres, jusque Leconte de Lisle. Et la société entière est dans mon cas à leur endroit. Nous pourrions donc prendre nos précautions et veiller à ce que notre génération (c’est-à-dire notre budget public) acquittât envers les plus illustres penseurs et artistes nos contemporains les services qu’ils se préparent à rendre à nos fils et petits-fils… »

Maurice Barrès : Journal.

La revue la Plume ayant invité les poètes à élire un « Prince des poètes » digne de succéder à Leconte de Lisle, Louis Ménard répondit :

« … Je crois devoir expliquer mon vote comme à la Chambre des Députés : Considérant que la polémique des journaux quotidiens est la forme littéraire la plus utile, la plus populaire et la mieux adaptée aux besoins intellectuels de notre époque, moi, membre de la classe dirigeante (section des lettres), je désigne comme le plus digne candidat au fauteuil académique de Leconte de Lisle le citoyen Henri Rochefort ! »

« Leconte de Lisle, railleur à froid, amer et mordant d’une dent « phorkyade » pour faire un emprunt à ce Gœthe, le seul de ses congénères à lui comparer sans diminution pour l’objectivité magistrale du poète français. »

Paul Verlaine : les Mémoires d’un veuf. Du Parnasse contemporain.

« Ses vers se dressent avec un tel éclat que les hexamètres d’Hugo même semblent en comparaison mornes et sourds. »

J. K. Huysmans : À rebours.


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Octave Mirbeau : Sur Franz Servais. Le Journal, 21 janvier 1901.
Paul Monceaux : Revue bleue, 8 juin 1895.
Robert de Montesquiou : article du Gaulois du 18 juillet 1894 ; — Les Autels privilégiés.
Charles Morice : La Littérature de tout à l’heure.
J. P. — La jeunesse de Leconte de Lisle. Revue bleue, 10 juillet 1897.
P. Quillard : article au Mercure.
Henri de Régnier : Revue blanche.
L. X. de Ricard : Les Petits mémoires d’un Parnassien dans le Petit Temps, 13 novembre, 17 novembre, 3 décembre, 6 décembre 1898, 1, 2, 4, 5 juillet 1899, 9 septembre 1900 ; — les Haines de Leconte de Lisle, dans les Droits de l’homme du 13 août 1898.
Sainte-Beuve : Lundis, t. V.
David Sauvageot : Le Réalisme et le naturalisme.
Maurice Spronck : Artistes littéraires.
Jules Tellier : Nos poètes.
Louis Tiergelin : Bretons de lettres.
Tisseur : Au hasard de la pensée.
P. Verlaine : Souvenirs dans le Journal, juillet 1894.
T. de Wyzewa : R. indépendante.

DOCUMENTS POUR UNE ICONOGRAPHIE


Portraits de Jobbé-Duval, J. Blanche, Benjamin Constant, bustes de Moulin, statue de Puech dans le jardin du Luxembourg.
Dessins de Félix Régamey (dans le Matin, juillet 1894),Vallotton (dans le Chasseur de Chevelures de mai 1894), Pierre Hepp (dans les Essais de 1905).

POÈMES MIS EN MUSIQUE [293]


Pierre de Bréville : La Tête de Kenmarch.
E. Chausson : Chœur d’Hélène, La Cigale, Nanny, Le Colibri, Hymne védique.
Duparc : Phidylé.
Fauré : Lydia, Nell, Les Roses d’Ispahan, La Rose.
H. Lusz : Le Cœur de Hialmar.
Massenet : Les Érinnyes.
Paladilhe : ...?
Franz Servais : L’Apollonide.



TABLE


___



avant-propos 
 7



CHAPITRE PREMIER
l’enfance dans l’île 
 9
Les horizons de l’île. — Le père et l’éducalion républicaine. — Les lectures. — Les camarades. — Le désir de la France. — La sentimentalité créole : les mélancolies et ses premières romances ; le goût de la musique. — Une ville morte des Tropiques : Saint-Paul. — Les premiers sentiments d’amour et d’amitié.



CHAPITRE II
le voyage 
 50
Le voyage. — Le Cap. — Ses premières lettres. — Une Hollandaise. — La volupté créole, le goût du bonheur et le sentiment de l’amour. — Sainte-Hélène et Napoléon. — Le civisme.



CHAPITRE III
l’adolescence en bretagne 
 65


L’oncle et les notables de Dinan. — La correspondance avec Rouffet. — L’Annuaire Dinanais. — La beauté de jeunes Anglaises. — Rennes : le baccalauréat et l’École de Droit. — Le théâtre et le Romantisme. — Pessimisme combatif. — Les joies de la libre-pensée et l’amour platonique. — Mobilité du caractère. — Chaste sensualité. — Les projets de premier livre. — Les déboires.



CHAPITRE IV
les débuts dans la littérature 
 105
La revue de province : La Variété. — Ses idées unitaires de l’Art. — Esquisses de littérature comparée : Angleterre, Allemagne, Italie et France. — Le modernisme et la poésie spontanée. — Ses jugements sur les écrivains contemporains et l’influence de George Sand. — « Le contact social ». — La science.



CHAPITRE V
les idées philosophiques et sociales 
 127
Leconte de Lisle et le catholicisme. — Conception communiste de Dieu : la religion est un art. — Les idées républicaines en Bretagne. — Les difficultés avec le milieu. — Le départ et les voyages au long cours.



CHAPITRE VI
le recueillement au pays natal 
 143
Le retour à la Réunion. — Avocat à Saint-Denis. — Dissertation sur l’amitié. — Le danger de la solitude et de l’égoïsme. — Les joies réelles et Dieu. — La ressource du souvenir. — Propositions de la Démocratie Pacifique.



CHAPITRE VII
paris et la ferveur révolutionnaire 
 168
Collaboration à la presse phalanstérienne. — Les poèmes socialistes et son optimisme social : simultanéité de son culte du beau et de son inspiration socialiste ; les destinées de l’humanité. — Les nouvelles. — Les articles politiques et le lyrisme de 48.


CHAPITRE VIII
1848 
 209
L’esclavage, — L’émancipation et ses effets. — La mission républicaine en Bretagne. — Les journées de février : Baudelaire et Leconte de Lisle. — Les faits et les idées. — Les hommes : Proudhon et la tradition de 1789. — « Comment et pourquoi je suis socialiste. » — Son œuvre est une œuvre d’éducation.



CHAPITRE IX
l’œuvre révolutionnaire 
 251
L’œuvre poétique et révolutionnaire : la haine du siècle ; pessimisme socialiste. — Anticatholicisme. — Préfaces et articles : la théorie de l’art pour l’art est anti-bourgeoise. — L’art éducateur.



CHAPITRE X
l’idéal 
 274
Primitivisme : la nature, la vie frugale, la femme et l’amour. — Hellénisme : la chasteté ; les vierges grecques ; le travail et le jeu ; les enfants et les vieillards ; le patriotisme. — Hellénisme français optimiste et républicain. — L’évolution du sentiment helléniste du XVe au XIXe siècle et la tradition républicaine. — Le rôle de Leconte de Lisle dans la littérature du second Empire. — La résurrection du culte de la beauté : le sens historique et social de la beauté.



CHAPITRE XI
la prose combative 
 317
La critique de la politique coloniale : l’impérialisme anglais et l’humanitarisme français ; biographies de Dupleix, de Le Bourdonnais et de Lally-Tollendal. — La critique littéraire. — Les ennemis et l’attitude de la vie privée. — Le caractère. — L’influence de la science et le caractère scientifique de l’œuvre. — L’autorité sur les disciples.


CHAPITRE XII
1870-1871 
 340
Le Sacre de Paris. — Le patriotisme intellectuel. — Sympathie avec Paris : Lettres du siège. — Le Gouvernement provisoire et la Commune. — La pension.



CHAPITRE XIII
le « testament politique » du poète 
 363
L’Histoire populaire de la Révolution française et l’instruction civique. — Le Catéchisme républicain. — L’Histoire du christianisme. — Importance de ces brochures et interpellation à leur sujet à la Chambre. — Le Sénat. — L’Académie française. — Les dernières années.



CHAPITRE XIV
l’île et l’homme 
 405
L’histoire poétique de l’île. — Les préjugés sur les créoles. — La place de Bourbon dans l’œuvre. — La qualité du souvenir. — Le goût de la jeunesse.



CHAPITRE XV
l’île et l’homme (suite) 
 432
Complexité de la nature des Mascareignes. — Ressemblance avec la Grèce. — Avec l’Inde. — L’exactitude des descriptions : nouvelles et poèmes.



conclusion 
 452
Le Génie humain. — La tradition de l’exotisme en France. — Le génie colonial.



appendices 
 457
  1. Une note de Leconte de Lisle, communiquée par Mme Jean Dornis à M. Tiercelin, porte : « Venu en France à trois ans, retourné à Bourbon avec ma famille à dix ans. » Or, selon Lacaussade, il était à Nantes en 1830, ce qui le ferait naître en 1820, date souvent donnée. Sur le registre du baccalauréat ès-lettres, il est indiqué « né le 29 novembre 1818 ». Un article documentaire de la Revue Bleue donne une autre date : 22 octobre.
  2. Ces expressions sont rapportées de la pièce le Départ, qu’il composa en 1887, à l’occasion de son départ de la Réunion pour la France et qui porte l’épigraphe : À mes amis, et des lettres écrites à son ami Adamolle. Les autographes se trouvent au lycée Leconte de Lisle (Saint-Denis, île de la Réunion). Leconte de Lisle y parle de « soirs écoulés sur la grève » et qu’il évoquera plus tard avec précision dans Utra cœlos :

    Quand je restai couché sur le sable des grèves,
    La face vers le ciel et vers la liberté ! etc.

  3. Il fut expédié comme chirurgien au corps de Bavière en 1813 ; puis partit en 1816 pour la Réunion où il s’occupa à la fois de médecine et de culture. — Le grand-père de Leconte de Lisle, pharmacien, avait fait de bonnes études au collège d’Avranches et reçu des mains de l’évêque le prix « d’amplification française ». Il composa des vers qu’il ne faut peut-être point juger de ce quatrain commandé qui, à la fête de la Fédération, eut les honneurs d’une exposition publique dans deux grands écussons ornés de fleurs naturelles.

    Souviens-toi que le Dieu qui punit les parjures
    Lit au fond de ton âme, y voit tes sentiments ;
    Si, par hypocrisie ou par crainte, tu jures,
    Va loin de ces autels porter tes faux serments.

    Ce bon citoyen fut enfermé, puis libéré au neuf thermidor, ce qui lui inspii’a des vers alertes,

    (D’après Ch. Bellier-Dumaine, ::l’Hermine; mai 1899.)
  4. Léon Barracand, Revue Bleue. 1894. Les témoignages d’amis et surtout de parents confirment ce dire.
  5. Revue des Deux-Mondes, décembre 1898 : article très intéressant et documenté.
  6. « Le temps et les conseils, dit-il, pour apaiser l’oncle irascible, seul soutien possible de son fils en Bretagne, viendront facilement à bout de son républicanisme. »
  7. Cf. les vers cités par Guinaudeau.
  8. Autographes du lycée Leconte de Lisle.
  9. Littérature française du colonel Staaf, tome VI. Notice biographique très informée faite par un ami de Leconte de Lisle. — Le fait est souvent conté à la Réunion.
  10. S’en rapporter à son discours de réception sur Hugo à l’Académie.
  11. Lettres publiées par M. Tiercelin.
  12. Nous donnons cette pièce et en soulignons des phrases pour signaler ce qui s’y annonce déjà soit du caractère soit de l’œuvre futurs.
  13. Ou se rappelle certains vers d’André Chénier.
  14. Vers composés à Rennes en janvier 1889, extraits des poèmes publiés par B. Guinaudeau.
  15. Extrait de Un instant de bonheur, romance autographe du
    Lycée Leconte de Lisle.
  16. Une des pièces de sa jeunesse, précisément intilulée : Sa voix, offre de fraîches et semblables imagées :
    Serait-ce de l’azur une voix descendue…
    Un accord échappé aux lèvres du matin ?
    C’est l’odorant parfum tombé de l’aubépine
    Vierge blanche qui dort, au front de la colline,
    Sur un lit tout jonché de mousse et de bluets…
    ... Ainsi l’onde, au vallon, sur le gravier qui crie,
    Murmure doucement, et chante, et coule, et prie
    Sous le feuillage noir.
    Sa voix parle à mon cœur, elle est suave et pure
    Comme une aile du vent qui joue à la ramure.
    Quand s’éveille le jour…
  17. Bhagavat.
  18. Bucoliastes. — Sur quoi s’appuyait donc Alphonse Daudet
    quand il écrivait que Leconte de Lisle était musicophobe ?
  19. Le dénonce assez la chaleur de tels vers :

                           … Sa voix a des accents
    Qui viennent tous à moi, qui coulent sur ma vie
    Ruisselants de parfum, de charme et d’harmonie
         Tant ils sont délirants.

    (Sa Voix.)
  20. Une autre poésie inédite, le Bouton de rose, rappelle encore particulièrement Rességuier. Il s’y révèle un effort de virtuosité, — curieux débuts du poète de la Vérandah. Il semble qu’elle doive accompagner ces romances dont la rapprochent le refrain de l’inspiration même.
  21. Ses poèmes ont souvent inspiré les musiciens. Voir à l’Appendice.
  22. L’expression est de Leconte de Lisle lui-même.
  23. Louis Ménard, article sur Leconte de Lisle, dans la Critique philosophique du 30 avril 1887.
  24. « L’oncle et le neveu ne se ressemblaient guère », disait L. de Lisle (d’après J. Dornis).
  25. Autographes du lycée Leconte de l’Isle.
  26. De même, le Souvenir.
    Jamais des yeux plus beaux n’embrasèrent mon âme ;
    Jamais bouche d’amour ne me dit le bonheur

    En aussi longs baisers de flamme !
    Jamais d’un front plus blanc, plus doux et blonds cheveux
    En contours gracieux, en soyeuse auréole,
    Ne tombèrent ainsi sur un cou plus neigeux,
    Et sur une plus rose épaule.

    Jamais bras plus charmant appuyé sur le mien,
    Jamais plus tendre main, jamais main plus aimée.
    Ne se plaça, folâtre, à ma lèvre, à mon sein !
    À ma tête trop enivrée !……
  27. Ces pages écrites, nous trouvons dans l’important article de Jean Dornis cette confidence du poète, précieuse par la fermeté du souvenir et la force de l’analyse :

    « Il est toujours délicat de parler de soi avec toute la modestie désirable, et bien que je ne sois pas de ceux qui s’illusionnent volontiers sur eux-mêmes, j’éprouve une certaine appréhension dès qu’il s’agit de me mettre en scène. Cependant, le peu que je puis vous dire étant presque impersonnel, je tiens la promesse que je vous ai faite.

    « Ceci pourrait s’intituler : Comment la poésie s’éveilla dans le cœur d’un enfant de quinze ans. C’est tout d’abord grâce au hasard heureux d’être né dans un pays merveilleusement beau et à moitié sauvage, riche de végétations étranges, sous un ciel éblouissant. C’est surtout grâce à cet éternel « premier amour » fait de désirs vagues et de timidités délicieuses : cette sensibilité naissante, d’un cœur et d’une âme vierges, attendrie par le sentiment inné de la nature, à suffi pour créer le poète que je suis devenu, si peu qu’il soit.

    « La solitude d’une jeunesse privée de sympathies intellectuelles, l’immensité et la plainte incessante de la mer, le calme splendide de nos nuits, les rêves d’un cœur gonflé de tendresses, forcément silencieuses, ont fait croire longtemps que j’étais indifférent, même aux émotions que tous ont plus ou moins ressenties, quand, au contraire, j’étouffais du besoin de me répandre en larmes passionnées. J’en ai versé, plus tard, en sachant par moi-même que les femmes nous plaignent volontiers des peines que d’autres nous font endurer et jouissent de celles qu’elles-mêmes nous infligent. »

  28. Ils étaient accompagnés de l’envoi suivant :

    Premiers accents que mon âme soupire,
    Ces faibles vers implorent ta bonté,
    La poésie daigne me sourire,
    Souris comme elle en faveur d’amitié.

  29. Dans ce sens, on peut aller jusqu’à dire que ces imposants voyages de plusieurs mois sur l’océan ont marqué le rythme immense et murmurant de ces vers.
  30. Natal.
  31. C’est le mot qui reviendra si souvent sous la plume du chantre de la Maya.
  32. Dans la nouvelle où il met en scène le Cap, il décrit « une église catholique, dont la croix d’or monte dans le ciel au-dessus de tout ce qui l’environne, image stérile d’une splendeur éteinte. »
  33. La montagne de la Table.
  34. Ces lignes sont extraites de la nouvelle inconnue la Rivière des Songes. Nous en supprimons les phrases d’ironie qui ne prennent leur sens vrai que dans l’ensemble du récit.
  35. Cité par Jean Dornis.
  36. a, b et c Souligné par L. de L.
  37. Souligné par L. de L.
  38. On a raillé Leconte de Lisle sur ses titres de noblesse. Dans sa jeunesse, le poète tenait si peu à son titre qu’il signait, par esprit républicain, Leconte Delisle. Il appartenait d’ailleurs par sa mère, comme celle de Parny une demoiselle de Lanux (Élysée de Riscourt de Lanux), à une famille de la plus vieille noblesse. Sur la famille Leconte de Lisle, on trouvera d’amples renseignements dans l’étude de Ch. Bellier-Dumaine (L’Hermine, mai 1899). C’était vers le milieu du XVIIIe siècle, une famille de petits bourgeois dont les membres embrassaient les carrières libérales ou obtenaient des postes de fonctionnaires.
  39. D’après les lettres du père citées par M. Tiercelin.
  40. Tiercelin. op. cit.
  41. Nous avons donné cette pièce intégralement pour permettre
    d’en apprécier raulhenlicité, puisqu’elle n’est pas signée.
  42. Cf. Épiphanie, Christine, etc., les héroïnes des nouvelles de 1846-48.
  43. Fragment extrait des documents publiés par B. Guinaudeau.
  44. Il connaît Lorient, écrit-il à Rouffet, il y est resté quatre jours, « lors d’une tournée artistique » qu’il fit en août et septembre, avec trois peintres paysagistes de Paris. Il connaît aussi Kimperlé, l’Isole « et l’Ellé que Brizeux a chanté », Scaer, le Faoet et Guéméné…, il était en promenade dans le Finistère.
  45. D’après le recueil de morceaux choisis fait par M. Tiercelin de Chateaubriand, Stendhal, Souvestre, Taine.
  46. Taine.
  47. Souvestre.
  48. En grec (Homère) médiocre ; latin (Cicéron) A, -B. ; Rhétorique : A.-B. Histoire et Géograpliie A.-B. Philosophie : passable. Mathématiques : faible. Physique : très faible. Français : suffisant.
  49. Toutes ces expressions sont prises aux poèmes de cette époque : elles contrastent avec celles des poèmes qui décrivent plus tard la même région.
  50. Il cite là des vers de « l’énergique Barbier ».
  51. Se rappeler ces vers pour bien s’expliquer le célèbre

    Versez-nous le repos que la vie a troublé.
  52. M. Brunetière a écrit à propos de L. de Lisle : « Nous sommes » hommes avant d’être nous-mêmes, et le poète n’a le droit de rien exprimer dans ses vers qui lui soit proprement et absolument unique. »
  53. Noter le rapprochement des termes.
  54. Fragments d’une lettre publiée par M. Tiercelin.
  55. « Riches et pauvres, poètes et puissants », dit l’avis au public.
  56. « Ajoutez un t et vous aurez Leconte en faisant l’anagramme. »
  57. À Rennes, L. de Lisle a déjà lu Fourier. Il signale sous un pseudonyme dans la Variété : « Un ouvrage sérieux, la Réalisation d’une commune sociétaire d’après le système de Charles Fourier, » qui « se distingue de la foule de romans nouveaux ». Il parle des Sept Cordes à diverses époques de sa vie comme d’une œuvre qui lui a été très substantielle.
  58. Plus tard se formulera la théorie baudelairienne des Correspondances, où le poète, dans un même esprit, apparente Weber à
    Delacroix.
  59. Les Lanux descendent des comtes de Toulouse.
  60. Lettre de 1836 à Rouffet.
  61. Un poème de La Phalange, Hélène, très différent de celui des Poèmes Antiques, indique que L. de L. médita le Second Faust où le penseur allemand se confronte à la beauté grecque.
  62. Démocratie pacifique, 1846 et 1847.
  63. Ce qui ne l’empêchera pas d’écrire à propos de sa pièce dramatique : Cosima. « Lorsqu’un écrivain s’est élevé au rang qu’occupe l’auteur de Lélia, lorsque, pendant huit années, chacune de ses productions lui a conquis une renommée brillante et méritée, on ne descend pas impunément de ce haut degré : une erreur est une chute.
    N’avons-nous pas vu un long poème de M. de Lamartine déterminer la décadence imminente de son génie ? »
  64. « À défaut de spontanéité dans l’art, encore faut-il de l’étude, car alors le succès, pour être moins beau, n’en a pas moins une base solide sur laquelle il peut s’appuyer et grandir. Mais non, aveuglés par l’éclat du rythme, les jeunes littérateurs n’ont fait qu’une copie de rythme. » Étude sur Chénier.
  65. On voit à quel point il serait faux de s’appuyer sur le mot de chrétien dont il vient de se servir pour accuser de catholicisme le spiritualisme, tout panthéiste, de Leconte de Lisle.
  66. « Il s’est trouvé conduit à réaliser d’une manière inattendue, écrit M. Brunetière, par l’alliance de la science et de la poésie, un idéal plus contemporain, si l’on peut dire, que celui des plus indéterminés partisans de la modernité dans l’art. » Nouveaux Essais.
    Le père de L. de L. lui avait recommandé de façon très pressante de suivre des cours d’anatomie et de physiologie : « Ces connaissances sont de toute utilité en médecine légale ; j’ai rencontré en Cour d’assises trop de magistrats ignorants sur cette matière, incapables de concevoir nos explications (de médecins) et conséquemment de fixer leur jugement… » Il recommande encore que Charles étudie « la botanique au printemps et la chimie dans les cours d’hiver ». (Tiercelin, op. cit.) Son père était médecin comme celui de Flaubert.
  67. Voir aux Appendices.
  68. Des essais scientifiques de cette époque, il parut dans le Foyer des vers À une galère (zoophyte des mers du Sud).
  69. « Mais ce qu’il y eut de plus admirable chez cet homme rare, c’est que possédant le même enthousiasme poétique, le portant peut-être plus loin que les plus exaltés partisans du sentimentalisme, il conçut le projet original de combattre avec l’excès de ses propres défauts l’exaltation littéraire et spiritualiste de son pays. »
  70. Comme nous ne reviendrons pas sur les idées philosophiques de Leconte de Lisle, nous dirons ici que le spiritualisme de Leconte de Lisle, celui qui flamboie dans ses poèmes de Bretagne et tel qu’il éclaire encore les Poèmes tragiques, antiques, et barbares, n’a jamais consisté à croire en un Esprit cause et principe du Monde, mais à reconnaître que, devant le néant total, l’esprit de l’homme était affecté de la sublime maladie de l’Espoir (conception d’imagination chrétienne), gardait une inlassable force de Désir (conception hellénique), une inépuisable illusion (conception hindoue). La beauté tragique du destin de l’homme tient précisément à ce que, malgré la conscience qu’il ait du Néant, il ne cesse d’espérer, de désirer, de croire, qu’il demeure constamment
    Haletant du désir de ses mille chimères.

    Ainsi conçu, ce spiritualisme se concilie étroitement avec une vision matérialiste du monde.

  71. Cf. Kaïn.
  72. C’est le même sentiment qui sera exprimé dans les nouvelles de 1846 et 1847.
  73. « Deux années d’études et surtout d’exil me retiendront encore… Écris-moi, rappelle à mon oreille et à mon cœur les accents de la patrie et le souvenir si doux de ce temps trop vite écoulé où sous l’épais dôme des Mangoustanis du Tchien-Kian, dans notre retraite calme et chère, nous nous aimions, nous rêvions et nous adorions Fô, le père du soleil ! »
  74. Voici une lettre que le frère de Leconte de Lisle écrivait à l’ami de Charles. On y entend un écho des remontrances accoutumées ;
    « Saint-Denis, le 19 novembre 1842.
    « Mon cher Adamolle

    « Après bien du tems écoulé, nous venons de recevoir des nouvelles de cet indigne et bien-aimé Charles, aussi je m’empresse de te dire qu’il nous annonce des lettres pour toi, qu’il dit avoir négligé, mais jamais oublié. Charles, mon bon ami, est à présent si hautement placé, quant à la littérature, que nous n’avons plus rien à désirer. Cependant, il revient dans six mois, avocat, enfin ; il s’est décidé à regarder ce titre comme une des nécessités de l’instruction, nous pensons, je crois, comme lui.

    « Demain ou après, je l’enverrai une de ses pièces de vers à un de ses amis, devenu prêtre par douleur ; lorsque tu les auras lus profondément, tu y trouveras et y admireras des idées vraiment de haute philosophie et des principes irréprochables. Quelle métamorphose ! Grand Dieu !

    « Accuse-moi réception de ce petit bout de lettre, afin que je sache si tu seras à même de recevoir mes autres lettres.

    « Ton ami de cœur.

    « Charles me prie de te faire mille amitiés et d’obtenir son pardon. »

  75. D’après le témoignage de proches parents.
  76. Quelques-unes des plus heureuses années de Mme Leconte de Lisle furent celles qu’elle passa avec son fils à Paris. Elle avait beaucoup souffert auparavant.
  77. Lettre de janvier 1845.
  78. Et encore à Paris en 1845-1848, ses lettres à Bénézit qui l’injurie de sectaire le montrent attentionné, dévoué et minutieux dans la prévenance. Il était loujours prêt à rendre service.
  79. Il s’agit ici non de vie terrestre, mais sociale. Le sentiment n’est pas ici spiritualiste, mais humanitaire Ce fragment de lettre peut servir à éclairer ces vers de la Ravine Saint-Gilles :

    Rien n’y luit du ciel, hormis un trait de feu,
    Mais ce peu de lumière à ce néant fidèle,
    C’est le reflet perdu des espaces meilleurs !
    C’est ton rapide éclair, Espérance éternelle,
    Qui l’éveille en sa tombe et le convie ailleurs.

  80. Souligné par L. de L.
  81. Souligné par L. de L.
  82. Il ne dit pas : de l’âme.
  83. Il devait écrire plus tard :

    « Aimer ? La coupe d’or ne contient que du fiel ! »
    mais aussi Le parfum impérissable, Le Dernier Dieu et tant d’autres.

  84. « J’ai vécu seul à Bourbon avec mes livres, mon cœur et ma tête ; ce sont, après tout, de meilleurs compagnons que la grande majorité de mes contemporains, avec leur indifférence coupable ou les négations blasphématoires de la vérité, lorsqu’elle heurte trop rudement leurs mauvaises passions subversives de l’ordre éternel qui n’est pas celui que proclament les conservateurs enragés de l’époque, tant s’en faut ! L’oncle que la nature m’a donné — j’en veux à la nature — en est un juge ! » écrivait-il déjà quelques mois auparavant (dans une lettre publiée par le Figaro, 27 juillet 1895).
  85. Souligné par L. de L.
  86. Il dit même qu’il ne peut pas avoir l’heureuse quiétude qu’on lui suppose parce qu’il faudrait pour cela qu’il puisse s’abstraire.
  87. Remarquer le rapprochement des deux mots.
  88. Rappelons que le rousseauisme n’est point le désir d’être seul, mais celui d’être loin de la société, des foules turbulentes.
  89. Taine, sans être non plus déiste, écrit dans une lettre de jeunesse : « Mon amour tend aux choses générales ou idéales. Mon objet est le Dieu ou l’Être. » Le Dieu de L. de L. en diffère parce qu’il est synthèse sociale.
  90. a, b et c Souligné par L. deL.
  91. Il y a aussi à noter le sentiment très fort de Leconte de Lisle de la divinité, de la beauté et de son utilité à l’organisation sociale. La beauté est le rythme divin sur lequel doit se composer ce vaste poème qui est la société idéale.
  92. Souligné par L. de L.
  93. Voir sa brochure Histoire populaire du christianisme, et particulièrement la dernière page, sa conclusion, si nette, tranchante.
  94. Lettre de janvier 1845 .
  95. Publiée par le Journal en 1895.
  96. Il écrivait en 1845 : « Nous sommes tous phalanstériens, nous qui croyons aux destinées meilleures de l’homme et qui confessons la bonté de Dieu — artistes et hommes de science, nous tous qui savons que l’art et la science sont en Dieu et que le beau et le bien sont aussi le vrai. »
  97. Lettre du 6 mars 1846.
  98. Il reçoit des propositions de la Revue des Deux-Mondes et collabore à celle de G. Sand.
  99. Cette même année 1846, la Revue Indépendante, de George Sand, publie ses Ascètes, qu’on retrouve dans les Poèmes Barbares.
  100. Remarquons même que le nombre 7 se retrouve souvent chez Leconte de Lisle.
  101. C’est précisément pour cela qu’au contraire de la règle que nous nous sommes faite nous la reproduisons tout entière afin de montrer le bien foudé de notre attribution.
  102. Cf. l’Aurore de 1867 : « Nature, ciel, flots, monts, bois.
    Formes de l’idéal magnifiques aux yeux… »
  103. Ces vers n’ont pas été insérés dans les éditions Lemerre. — Ce dénouement optimiste fut écrit, selon les lettres de Leconte de
    Lisle à Bénézite, les jours de cruelles privations.
  104. Létia précède les héroïnes de Barbey d’Aurevilly.
  105. « Cependant, ne pouvant plus vivre à Saint-Denis, Leconte de Lisle avait obtenu de ses parents une pension qui lui permit de s’enrôler seulement en seconde ligne sous la bannière de la Démocratie Pacifique ; il limita sa collaboration à la critique littéraire pour laquelle il n’eut à s’inspirer que de l’esprit libéral et des principes généraux du journal. Il publia dans la Phalange des vers, quelques nouvelles écrites dans le sentiment de Bernardin de Saint-Pierre » (Calmettes). Le malheur est que sa collaboration ne « se limite » pas à la critique littéraire ; il ne publie pas que des vers ou des essais, voire de la critique dramatique, il y écrit encore des articles de propagande politique ; il importe donc de compter avec les dates : Leconte de Lisle ne commence point par des essais politiques pour se consacrer exclusivement, après la désillusion, à la littérature, avec une ardeur d’autant plus grande.
  106. a, b et c Se rapporter au premier chapitre. L’identité des mots — de 1837 à 1846 et à plus tard — établit la constance et la fermeté de la pensée.
  107. Voir les lettres de 1843.
  108. Cf. La fin de la Recherche de Dieu et celle du Voile d’Isis.
  109. C’est ici la forme de questionnaire dont il se servira pour le Catéchisme populaire républicain.
  110. Cette forme d’éloquence est toute tolstoïenne. Tolstoï et Leconte de Lisle sont chrétiens-primitifs. Seulement, Leconte a un tempérament combatif, fils des régions tropicales, non des steppes mélancoliques sous des ciels plombés.
  111. Cf. le Voile d’Isis. La Pharaon y représente ostensiblement le monarchisme héréditaire.

    ... Ô roi des chars guerriers, homme au cœur inhumain,
    Tes palais vacillants vont s’écrouler demain !
    Ouvre les yeux! la nuit, la nuit lusçubre et lourde
    Etreint l’empire entier plein d’une rumeur sourde…
    Écoute, ô Pharaon ! la tempête a rugi
    Et fauche la moisson dans le sillon rougi.
    Ô roi, brise ton sceptre et ton glaive sanglant.
    Et sur le sol natal presse ton front tremblant…
    … Ton héritier chancelle, et les hauts monuments.
    Poussent jusques au ciel d’horribles craquements !
    — … Pharaon, le temps passe et tes paroles vaines.
    N’échauffent pas le sang qui se glace en tes veines !…
    Pharaon, Pharaon, le sceptre trop pesant
    Va tomber à jamais de ton bras faiblissant.

  112. Remarquez le rythme, les vers blancs, — comme chez Rousseau. Cette façon de personnifier les vertus et les vices signale la fréquente lecture des conventionnels.
  113. Cf. la Bête écarlale.
  114. Cf. Aux modernes.
  115. a et b Cette anecdote est exactement le sujet de son poème. Un acte de charité (Poèmes barbares, 1863) (remarquer la date).
    Donc en ces temps damnés une très noble Dame
    Vivait en son terroir, près la cité de Meaux… etc.
  116. Pour une idée exacte de la vie spirituelle des grands artistes jeunes à cette époque, citons ces lignes de M. H. Lichtenberger :

    « Ce qui frappe, tout d’abord, dans la conception générale qu’Ibsen se fait de la vie, était le caractère idéaliste et révolutionnaire de ses conceptions philosophiques et morales… Wagner en 48 invoquait en de dithyrambiques articles de journaux la déesse de la Révolution, « ce principe de vie toujours agissant, ô Dieu unique que tous les êtres reconnaissent, qui gouverne tout ce qui est, qui répand partout la vie et le bonheur. »… Même compréhension de l’individualisme qui n’est qu’indépendance vis-à-vis de l’opinion ou des circonstances, (Revue des cours et conférences, 11 mai 1889.)

  117. Cf. Fourier : la Théorie de l’Unité universelle (1841).
  118. Voici la strophe supprimée dans l’édition Lemerre :
    Non déesse ! — Semblable à la fleur intégrale
    En qui régnent l’éclat, l’arôme et la couleur,
    Tu contiens leur beauté dans ta beauté royale
    Et tu n’as point connu le trouble et la douleur.
  119. Même lorsque, par désir de précision, il cessa d’user en ses vers des termes exclusivement fouriéristes qui n’avaient plus de chance d’être compris de personne, il continua à employer avec prédilection ceux que les fouriérisles avaient élus entre les mots du vocabulaire ordinaire, tels que harmonie. De même l’adjectif divin qualifie sans cesse chez lui la mer, la terre, l’horizon, la volupté, la beauté, etc., sans avoir la banalité de son sens courant.
  120. Thalès avait des idées très différentes de celles de Leconte de Lisle, pour quoi ils avaient « convenu de ne plus vivre ensemble ». (D’après une lettre à Ménard.)
  121. Cette « bluette de 90 vers, ni plus ni moins », est aussi de
    1840.
  122. M. de Mahy assistait à la réunion. Sur cette question d’esclavage, cf. son Discours à l’Inauguration de la statue de F. Arago et l’Esclavage à la Réunion, de Benjamin Laroche (1849).
  123. Il s’y était dessiné un mouvement socialiste assez important. Des hommes de réelle valeur, le Dr Reilhac, Barquissau, Legras, Cotteret, etc., — auxquels d’ailleurs Laverdan a consacré une notice dans la Démocratie pacifique, — initiaient aux questions sociales dans le Moniteur Colonial et le Courrier Républicain de Saint-Paul.
  124. Voici cette adresse que des biographes ont généralement qualifiée de « lettre éloquente ». Elle est indiscutablement de Leconte de Lisle, ainsi que le rapportent les souvenirs. Les signataires ont supprimé leurs particules nobiliaires.
  125. Voir les lettres de 1837 publiées par M. Tiercelin. — il avait des revenus assez considérables, dit M. Ch. Bellier-Dumaine, puisqu’en 1837 il faisait à une seule maison du Havre un envoi de 100.000 livres de sucre.
  126. Le salaire est de 5 à 10 fr. par mois.
  127. Calmettes.
  128. « Leconte de Lisle, écrit Mme Dornis, dont le témoignage a de l’importance, rédigea la requête des créoles. Entraînés par son exemple, beaucoup signèrent avec lui qui désavouèrent plus tard leur adhésion... Ses parents conçurent contre lui une profonde rancune… Du jour au lendemain on lui retire tout subside ; il se fit répétiteur de latin et de grec et traducteur. »
  129. A. Lucas, Clubs et clubistes, p. 54. On trouve à une autre page de l’ouvrage « Unique et précieuse source », sous le même titre, « Républicain (Comité central), rue N.-D.-des-Victoires, 5, fondé en mars 1848, président : Baudin ; vice-président, Aristide Grammont. Républicain modéré ». Mêmes délégués dans les départements.
  130. « Avec quelle joie, écrivait-il en 1846, je descendrai de la calme contemplation des choses pour prendre ma part du combat et voir de quelle couleur est le sang des lâches et des brutes. Les temps approchent à grands pas et plus ils avancent, plus je sens que je suis l’enfant de la Convention et que l’œuvre de mort n’a pas été finie. »
  131. C’est du moins ce qu’affirmait M. Louis Leconte à des parents.
  132. L’ironie, dépensée par un de ses biographes à propos de sa mission en Bretagne, est plus que déplacée. Elle vient d’ailleurs de ce que Leconte deLisle était très convaincu et très actif : la raillerie jappe toujours à l’enthousiasme.
  133. Joseph Lesage, Coup d’œil rétrospectif sur la ville de Dinan.
  134. Lettre à Ménard : 6 avril 1848.
  135. Lesage, id.
  136. Il convient de ne pas citer ici, même pour les relever, les expressions de M. Calmettes dans les pages où il conte cet insuccès politique : la lettre suivante donne l’atmosphère de ces journées avec le sentiment exact de l’effort, très dur, de Leconte de Lisle. M. Barrès a écrit du volume de M. Calmettes : « Volume très renseigné, mais bien fâcheux par sa complaisance à recueillir des anecdotes salissantes — les anecdoctes ne nous renseignent que sur celui qui les raconte. » Très renseigné, mais très mal renseigné.
  137. D’après des parents eux-mêmes renseignés par M. Louis Leconte et M. de Heredia.
  138. Nous ne pouvons ici que rapporter les mots de M. Calmettes. Qui a-t-il interrogé ? Mystère… M. de Heredia dit que Leconte de Lisle faillit cire tué en compagnie de Poulet-Malassis. Les autres amis de Leconte ne savent rien de précis. Mme Dornis : « On le vit sur les barricades en compagnie de Paul de Flotte. Les deux amis apportaient de la poudre aux insurges. Ils se battirent. Un jour Leconte de Lisle fut arrêté et fouillé (dans une ruelle du faubourg Saint-Germain) ; il avait de la poudre dans les poches, on le mit en prison. Pendant 48 heures, « les plus longues de ma vie — disait-il, — je demeurai sous les verrous : cependant comme on m’avait laissé mes livres, ie continuai de traduire Homère.
  139. D’après le récit de Crépet.
  140. Voir son portrait au frontispice des Fleurs du mal.
  141. Ce sont ses lettres à Louis Ménard qui ont jeté la franche lumière sur sa conduite et sa pensée en 1848-1851, en ont montré la constance, la logicjue et la beauté, annihilant la fausse conception qu’on s’en était faite. Nous n’en donnons que les admirables passages nécessaires à affirmer son caractère, à préciser ses idées, à sérier les faits. Mais elles méritent d’être citées tout entières, dans le volume de Correspondance que ses héritiers devraient éditer et qui contribueraient mieux qu’aucun livre de critique à le faire connaître du public dans sa réalité et sa noble familiarité. Notamment le ton badin de certaines, en allusion à de léçères aventures de ses amis, dénote cette gaieté d’humeur, saine et mordante à belles dents, dont il ne se départit jamais au plus fort des désillusions sociales ou des ennuis personnels ; il y eut toujours chez lui réserve de force ; l’amertume de ses poèmes est pure de tout chagrin égoïste. Dans cette correspondance quelques mots y sont d’une violence extrême, mais il ne faut pas oublier que ce sont des lettres, et écrites au plus sûr dos atnis, au noble et libéral Louis Ménard, poète et socialiste, frère d’armes, frère d’intelligence et frère de cœur avec qui on s’épanche comme en soi-même, pour dégager le trop-plein d’une confiance trompée.
  142. Lettre du 15 juillet 1849. Ménard est en Belgique, proscrit, sans doute à la suite de son Prologue d’une Révolution.
  143. Souligné par L. de L.
  144. Leconte de Lisle avait profondément admiré Lamennais et lui conservait une estime toujours vive. La vivacité même des sentiments qu’on a pour des amis fait qu’en certains moments et pour de passagers désaccords, on se plaît à les « attraper ». Ainsi Leconte de Lisle en cette lettre à Ménard dont quelques mots très durs sur Lamennais ne sont visiblement que des boutades, violemment pittoresques ainsi qu’il en faut pour relever le ton des lettres entre infimes.
  145. Voilà par quoi il diffère des positivistes contemporains, Renan, Taine qui écrit seubment : « Sérieusement, mon cher, peux-tu vivre de la vie politique ou de ce qu’on appelle la vie réelle ? Peux-tu aimer de toute ton âme autre chose que les choses parfaites que découvrent la science et la réflexion intérieure ? » (Lettre de jeunesse) ; qui n’ajoute pas : « Donnons notre vie pour nos idées politiques et sociales. »
  146. Gabriel Ferry : Balzac en 1848. R. hebdomadaire.
  147. a, b, c, d et e Souligné par L. de L.
  148. Consulter l’Enfermé, de Geffroy.
  149. Souligné par L. de L.
  150. Et sur la puissance invincible de l’idée, ces vers de 1848 :

    « À l’encontre du blâme et du rire envieux
    L’idée éclate en moi d’une explosion telle
    Qu’elle emporte, au delà d’un horizon trop vieux,
    L’esprit contemporain, dans sa fuite immortelle. »
  151. Souligné par Flaubert — qui avait déjà écrit :

    « J’ai de la sympathie pour ce garçon (L. de L.), il y a donc encore des honnêtes gens ! des cœurs convaincus ! et tout part de là, la conviction. Si la littérature moderne était seulement morale, elle deviendrait forte ; avec de la moralité disparaîtraient le plagiat, le pastiche, l’ignorance, les prétentions exorbitantes, la critique serait utile et l’art naïf, puisque ce serait alors un besoin et non une spéculation, » Correspondance, 1853.

  152. Après 1848, concurremment avec des vers, il écrit avec Maron une histoire des guerres sociales depuis les Ilotes jusqu’aux Anabaptistes inclusivement, dans un but professoral analogue à celui qu’il se proposa en 1871 dans son catéchisme.
  153. Tome XI.
  154. Par contre, M. Léon Bourgeois, représentant le Gouvernement de la République aux obsèques de Leconte de Lisle, eut soin de citer cette parole du poète que « faire une belle œuvre d’art, c’est prouver son amour de la justice et du droit » et de la commenter en ces termes : « C’est bien un combat — et un combat éternel — qui a rempli de son tumulte tout le marbre de ce front sans rides, le cerveau ardent du poète, c’est un combat qui remplit son œuvre, le combat de la raison contre l’ignorance, de la justice contre la force…… Nul poète n’a plus profondément souffert avec l’humanité de sa souffrance… »
  155. Lire ses lettres à Ménard.
  156. Le sens de ce vers a presque toujours été complètement faussé, parce que cité isolé. Il n’est nullement pessimiste. De même

    « Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel ? »
    n’a pas le sens de révolte que lui donne M. Spronck : les mots « l’espérance insensée » le prouvent.

  157. M. Brunetière pose les romantiques en optimistes déterminés et leur oppose Leconte de Lisle : celui-ci, « au contraire, a toujours considéré que le premier bonheur pour l’homme étant « de ne pas naître », le second était de mourir, ce qui est la formule même du pessimisme de Shopenhauer et de Cakya Mouni » et il cite Dies Irœ : mais, à relire attentivement ce poème en tenant compte du contexte qu’ollre le reste de son œuvre, il est visible qu’il est simplement l’expression impersonnelle du désabusement qu’a laissé en nous le christianisme qui nous a lassé des voluptés connues : c’est avant tout, comme tant d’autres, un poème anti-chrétien. — Expression impersonnelle comme le « vivre est si doux ! » de la fin de Çunacepa.
  158. Parmi les jugements des écrivains catholiques, il n’en est point qui mérite davantage d’être rapporté que celui de Barbey d’Aurevilly sur le Ier volume de « M, Leconte de Lisle » : « La pièce (Midi) superbe comme description, finissait par des bêtises panthéistiques… — M. Leconte de Lisle appartient aux sceptiques du XIXe siècle. C’est un chrétien qui croit que le Christianisme, comme le Polythéisme, est une religion flambée. Il a écrit une pièce qu’il intitule assez irrévérencieusement le Nazaréen, dans laquelle on lit des vers comme ceux-ci (et il souligne les mots italiques) :


    … Ton Église et ta gloire
    Peuvent, ô Rédempteur, sombrer aux flots mouvants ;
    L’homme peut sans frémir rejeter ta mémoire.
    Comme ou livre une cendre inerte aux quatre vents ;
    Car tu sièges auprès de TES ÉGAUX ANTIQUES (sic)
    Sous tes longs cheveux roux, dans ton ciel chaste et bleu.

  159. Le Christ, dit Jean Dornis, lui apparaissait comme une victime dont le supplice ne finit pas. Il a pleuré sur son gibet, sur ses blessures, sur son sang, mais surtout sur cette trahison qui, selon lui, avait défiguré sa doctrine, sur ce mensonge de charité qui abritait toutes les vanités, toutes les cruautés des « siècles maudits ».
  160. La rime de goule avec cagoule est assez significative, suivant le procédé hugolien.
  161. « Un seul poète, alors, a su voir le Moyen-Âge directement (c’est-à-dire sans subir Hugo)... c’est Leconte de Lisle. Ce n’est point par là que Leconte de Lisle a fait époque : des gens qui ne savent pas lire ne sont pas loin même de le prendre pour un imitateur de la Légende des siècles. « X. de Ricard, Revue indépendante, juin 1892.
  162. Cf. Le soir d’une bataille.
    Ils sont morts, liberté, ces braves, en ton nom,
    Béni soit le sang pur qui fume vers ta gloire !
  163. Au contraire, M. Brunetière, que l’on ne saura jamais assez roincrcicr d’avoir fait son admirable et religieux éloge du poète devant les étudiants de Sorbonne. Mais il était limité par son sujet, l’évolution de la poésie lyrique.
  164. Nous avons montré dans la Poésie et la science (Grande Revue, 1904) que, pour bien apprécier cette préface, il faut se rappeler qu’elle fut écrite en réponse, dédaigneuse mais très précise, aux pages agressives de Maxime Du Camp.
  165. Les questions de droit, il les avait traitées dans ses articles antérieurement à 1848.
  166. Le Massacre de Mona.
  167. Il importe de noter que Chiron est contemporain des poèmes socialistes d’avant 1848.
  168. Se rappeler sa conception de « Dieu », essentiellement irréligieuse et socialiste.
  169. D’ailleurs les Origines de J.-H. Rosny prétendent, avec une intelligence analogue à celle de Leconte de Lisle, renverser les affirmations pessimistes des Lubbock sur les premiers âges.
  170. « Je ne m’étonne point, dit M. Barrès, de cette vue simpliste chez un homme qui était convaincu qu’un peuple, les Hellènes, a réalisé, une fois pour toutes, la perfection et que l’Humanité a trouvé là son type hors duquel tout est Barbarie. » M. Barrès dit crûment ailleurs que cette conception de la Grèce est fausse. M. Barrès est nationaliste. Nous pouvons nous en remettre de préférence à M. Alfred Croiset, historien et helliniste d’une érudition puissante qui, à l’heure même où nous corrigeons ces épreuves, publie dans la Revue bleue une Athènes où se confirme la conception de Leconte de Lisle. M. Barrès se trompe aussi quand il dit que son esthétique posait principalement sur l’hellénisme de Louis Ménard ; L. de L. connut Ménard après avoir écrit ses poèmes antiques.
  171. Poème écrit avant 1848.
  172. Au point de vue esthétique rapprocher de ce portrait celui des
    vierges socialistes créées par J.-H. Rosny, notamment l’Ève du Bilaléral.
  173. Ses assidues lectures des Grecs ou des autres, il s’y mettait avec passion : et c’est cela qui marque l’individualité, l’élaboration des lectures.
  174. Flaubert, qui n’avait pas le sentiment social, la reproche vivement à Leconte de Lisle. (Corresp., t. II, pp. 268, 295.)
  175. Dans l’Aither splendide et sans fin
    Tu déroules le chœur des choses
    Dociles à l’ordre divin.
  176. Khiron.
  177. Thyoné… « Pour prix de mes leçons », etc.
  178. Se rappeler son goût, dès l’enfance, de la synthèse : dans les sensations, les sentiments et les admirations. Ses goûts unitaires d’art.
  179. À ce propos, si Leconte de Lisle avait été aussi foncièrement, irréductiblement pessimiste qu’on l’a cru et écrit, n’aurait-il pas trouvé quelque amère et forte satisfaction à montrer l’humanité grecque écrasée sous la pesante Ananké ? Or, il n’en est rien. Comme Kaïn, Niobé se refuse à accepter la Destinée, se révolte. Symbole de l’humanité protestant contre l’oppression des dieux, elle est châtiée parce qu’elle a contesté à Zeus « Dieu jaloux », « pervers », son pouvoir injuste et usurpé. Elle réclame le retour des Titans, de la race des Héros, demi-hommes, demi-dieux qui
    Propices aux mortels, sont remplis de largesses
    Dispensaient ta paix, le bonheur, la sagesse.
    Et il faut remarquer que ceux d’entre les dieux precs dont Leconte de Lisle dressera la lumineuse image sont ces demi-dieux, généreux comme des hommes, Hérakiès « antique justicier », « roi purificateur », « dompteur des anciens crimes » et le sublime Prométhée, qui fera jaillir
    Le jour de ta justice et de la liberté.
    Son hellénisme s’oppose nettement à celui de Nietzsche, précisément parce que celui-ci était aussi peu socialiste que possible.
  180. Ces faits et citations ont en général été empruntés à l’histoire de l’Hellénisme en France d’Egger qui, cependant, songeait peu à les interpréter en ce sens.
  181. D’après Aimé Martin, qui établit lui-même les rapports entre cette lecture et l’idée de l’Arcadie. — Bernardin avait écrit une Mort de Socrate.
  182. En peinture. Poussin, Prudhon qui illustre Daphnis et Chloé tout en suivant les clubs de Robespierre, David, Puvis de Chavannes.
  183. Ainsi Leconte de Lisle appelle-t-il les Prussiens dans le Sac de Paris.
  184. Géruzez.
  185. Egger.
  186. Napoléon 1er était romain contre les Grecs.
  187. M. Léon Bourgeois a noté que L. de L. avait aimé des Hellas race de la liberté, de la lumière et de la certitude.
  188. Voir l’appendice « Anarchie et Socialisme ».
  189. Barrès, Brunetière, Mendès.
  190. Arrivant à cette conclusion, nous voyons que M. Brunetière a déjà écrit en 1895 : « C’était s’inscrire hardiment en faux contre le Génie du Christianisme et renouer délibérément la tradition de Chénier, de Racine et de Ronsard. » Rien n’est plus juste ; mais, comme en sa jeunesse il n’aimait guère Racine, il a cherché à changer complètement la conception racinienne de l’antiquité, et il a mis dans la sienne son âme libérale comme l’autre son âme monarchiste.
  191. Même le goût de la nature qui est chez lui une hygiène pour régénérer l’homme anémié par le christianisme anti-naturel (Cf. Dies Irœ.)
  192. Lettres de 1846 à B.
  193. Préface de 1852, — Les sentiments exprimés par le Romantisme sont individuels, personnels.
  194. Flaubert la fait ressortir en la critiquant dans sa Corresp., t. I, p. 366.
  195. Au lieu de « monotones », disons : constants ; au lieu de « durs », on pourrait dire de ses vers qu’ils sont corroborants.
  196. Il a demandé à Champollion le Jeune les éléments de l’idée qu’il s’est formée de l’Égypte, à Lassen et à Burnouf de l’Inde, etc. (Brunetière.)
  197. Et il se met à écrire Salammbô. Noter, pour mettre au point les critiques formulées dans sa Correspondance contre l’excessif culte de l’antiquité de Leconte de Lisle, qu’à ce moment il était tout à la satisfaction de faire « du moderne » (Madame Bovary) . À peine s’est-il mis à Salammbô qu’il écrit : « Je sors de Yonville, j’en ai assez. Chaussons les cothurnes et entonnons les grandes engueulades. Ça fait du bien à la santé. »
  198. Supprimons cette ligne qui n’est pas juste pour Leconte de Lisle « non pas pour l’humanité prise en elle-même, mais… » Au contraire, l’amour de L. de L. avait le double caractère, profondément. Et rappelons un autre terme de rapprochement : la manière d’hellénisme.
  199. Termes par lesquels M. Faguet, dans son XIXe siècle, à l’étude sur Michelet, énumère ce qu’il appelle « les préjugés que chaque époque apporte avec elle », et que Michelet « a embrassés de tout son cœur ».
  200. Avant-propos des « Poètes contemporains ».
  201. Dans les Derniers Poèmes.
  202. Cette année même M. André Chevrillon, dans ses Sanctuaires et Paysages d’Asie, dénonce pareille chose en Birmanie.
  203. Considérez aussi cette appréciation très personnelle de la conduite de Dupleix. Celui-ci eût dû résister aux ordres de la Compagnie :

    « Peut-être eût-il été du devoir strict de Dupleix de sauvegarder nos immenses possessions acquises et l’avenir plus brillant encore qui nous était promis, en déchirant des ordres absurdes. Sa popularité, la confiance sans borne des nations indigènes, le dévouement de l’armée, tout lui permettait d’agir, le salut même de la France orientale, qu’il avait fondée et qui allait être anéantie, le lui prescrivait. Mais il sacrifia malheureusement ces considérations d’intérêt général à son désintéressement personnel ; il crut qu’il était de sa dignité de se soumettre avec autant de calme qu’il avait apporté d’ardeur et de persévérance dans l’action. Ce fut son unique erreur, mais elle était irréparable. Il mit un héroïque orgueil à renseigner Godchen, il obtint de Bussy qui voulait tort abandonner pour l’accompagner en Europe qu’il poursuivrait seul l’accomplissement de leur œuvre commune. »

  204. — « Un article sur Béranger nous attire des avanies.

    « Nous avons reçu un grand pli, affranchi de deux timbres-poste de 20 centimes chacun, marqué de l’empreinte circulaire du bureau de la place de la Bourse (13 août 1864), scellé du grand sceau officiel de M. le Sénateur préfet de la Seine et portant les armes impériales avec cet exergue : Préfecture de la Seine. Cabinet du Préfet. On y trouve le numéro du journal, plus une pancarte : Avertissement.

    « Le nom du rédacteur en chef est adjoint à celui des fonctionnaires de la maison Richer et Cie, et suivi des titres de

    Mouchard, cuistre, m… de bas étage.

    « M. Leconte de Lisle, l’auteur des Poèmes antiques, est qualifié de voyou de la place Maubert. Son article sur Béranger, où il n’y a pas l’ombre d’un excès — au contraire, — est biffé et barbouillé... par le crapuleux mystificateur. La signature de M. Leconte de Lisle est suivie de ces mots : Triple sot, sacristain, argousin. Voilà ce que c’est que de toucher, même avec sagesse, aux idoles populaires. »

    T. S.

    Ulysse Pic publia dans le Progrès de Paris des articles au sujet de l’étude sur Béranger.

  205. Flaubert le plaint vivement dans sa Correspondance, de ses leçons. « Ah ! si j’étais riche, s’écrie-t-il une fois, quelles rentes je ferais à toi, à Bouilhet, à Leconte. »
  206. Calmettes : « La pension fut supprimée ». Voir à l’appendice « Leconte de L. et ses compatriotes » divers faits se rapportant à cette pension, l’intervention de Villemain, les séances du Conseil général où son talent est discuté.
  207. Encore moins un révolté. « Tant que dura la jeunesse, écrit M. Hugues Le Roux (la Dernière Muse, Journal du 22 juillet 1894), Leconte de Lisle se complut dans cette attitude de révolte. Il voulait ameuter contre soi toutes les haines. » Rien n’est plus grossier, donc faux.
  208. Flaubert, Corresp., III, p. 287.
  209. Nous ne voyons pas pour cela qu’il ait particulièrement « énoncé dans son œuvre l’instabiliié essentielle de la science positive dont les lois caduques se renouvellent plus vite que ne mouraient les religions ». Pierre Quillard.
  210. Dans son manifeste, Du Camp s’élevait d’ailleurs avec quelque justesse contre l’Académie qui venait de dicter comme sujet de concours poétique l’Acropole d’Athènes et exposait plusieurs idées intéressantes, notamment que la littérature avait entre toutes choses à prêter à la science un vocabulaire clair et harmonieux. Mais après y avoir âprement médit du catholicisme qui entretenait la haine de la science, il recueillait dans son volume des invocations évangéliques. Véritable ancêtre de M. Coppée, il révélait, lorsqu’il passait de la théorie à l’art, un prosaïsme puéril et parfois grotesque dans ses éloges de la vapeur, l’électricité, le télégraphe, la photographie, le gaz, le chloroforme, la bobine et la locomotive ; et son optimisme, à l’exemple de celui du gouvernement, basé sur l’extension de l’industrie, n’était pas moins plat.
  211. Brunetière.
  212. Coppée : Journal du 26 juillet 1894.
  213. Catulle Mendès, dans une interview au Journal, juillet 1894.
  214. Barbey d’Aurevilly.
  215. Publiées dans leur intégralité avec celles que Leconte de Lisle écrivait en même temps à M. de Heredia, elles formeraient une partie importante de cette Correspondance dont le public tirerait aussi grand profit que de celles de Flaubert et des autres grands écrivains de l’époque. Elles feraient connaflre un Leconte de Lisle très vivant, contemporain et pathétique.
  216. Extrait d’une lettre du 24 août.
  217. Lettre du 16 septembre.
  218. Souligné par L. de L. Lettre du 26 sept.
  219. « … Quant à nous, nous vivons au jour le jour, bien durement. En somme, in mort est sur nous et peut nous frapper d’heure en heure. Quel rêve et quelle destinée !
  220. Son frère Alfred venait de perdre son fils aîné, tué à Toul par un boulet, qui lui avait emporté les deux jambes. « C’était un brave garçon et il est bien mort. »
  221. Lettre du 19 octobre.
  222. Se rappeler ce qu’il a écrit de Dinan en 1848.
  223. Souvenirs de 1870.
  224. Voir la publication par Poulet-Malassis des Papiers secrets et correspondance du Second Empire... etc. Des cinq ou six ouvrages de ce genre, c’est le seul qui mentionne Leconte de Lisle, p. 353. (La pension fut versée à partir de juillet 1864.) La lisle des pensionnés sur la cassette impériale est donnée avec de très intelligentes et impartiales notes d’André Lefèvre.
  225. De même, non moins simplement, FLaubert s’adressa à Mme Cornu pour Bouilhet et pour d’autres. (Voir sa Correspondance.) — Selon M. Calmettes, Catulle Mendès s’était occupé de pareille chose de son côté : il avait mis en campagne Vitu afin d’obtenir pour son maître une pension de l’Instruction publique.
  226. Il est indiscutable qu’on avait parfaitement raison. Le poète, pour être appointé par le gouvernement, n’en doit pas moins garder la plus entière liberté de parole aux mêmes titres que les professeurs d’université. Combien de poètes, pécuniairement récompensés aujourd’hui par les assemblées qu’entretient le Gouvernement, médisent de ce même Gouvernement, sans que, très justement, personne trouve rien à y redire. Leconte de Lisle pouvait avoir de nobles scrupules, autour de lui on ne devait pas en tenir compte.
  227. Gustave Lanson : Sainte-Beuve politique.
  228. Mais précisément le récit sommaire de Leconte de Lisle qui a les contours arrêtés d’une formule, d’un jugement, ne déforme-t-il pas la vérité, est-ce qu’il ne mutile point la vie si complexe, si débordante ? On conçoit mal que la vie se puisse en général exprimer par des termes aussi brefs, qu’elle puisse être contenue dans des lignes aussi rigoureusement tendues. Cependant c’est bien la réalité, quand il écrit, pour prendre un petit exemple : « Le premier ministre Maurepas et les courtisans firent chasser Turgot et Malesherbes », on se dit d’abord que voilà des termes bien violents pour exprimer l’autrichianisme de la cour, la politique cauteleuse, la diplomatie de ruse de ceux qui à la longue parvinrent à obtenir la retraite des ministres réformateurs ; on voudrait une dizaine de petites phrases souples, agiles, soyeuses et brillantes, à facettes, comme l’esprit des courtisans, un style Goncourt. et cependant deux mots de Leconte de Lisle rendent avec autant de fidélité l’essentielle vérité ; somme toute, quand on se reporte à l’époque, l’acte paraît brutal, il le parut alors, les ministres ont bien été chassés, le mot n’est pas trop dur pour ce que fut la chose. Ainsi en va-t-il du reste de l’œuvre.
  229. Leconte de Lisle n’attaque point la propriété, par dévotion robespierriste, et parce que la Déclaration des Droits de l’homme met le droit de propriété au nombre des droits sacrés et inaliénables. Le texte de Condorcet adopté par la Convention était : « L’homme est maître de disposer à son gré de ses biens, de ses capitaux, de ses revenus et de son industrie. » Mais, comme Mirabeau, Leconte de Lisle pensait que « la société est en droit de refuser à ses membres dans tel ou tel cas la faculté de disposer arbitrairement de leur fortune » et il pensait que l’individu pouvait même, sauf indemnité, « être privé de la totalité de ce qu’il possède et au nom et dans l’intérêt du corps social ».
  230. M. Spronck fait ici une allusion discrète à la révocation de l’Édit de Nantes : voir le contexte. — Nous n’en parlerions pas si, dans les articles de seconde main sur L. de L., de telles opinions n’étaient rapportées par indolence.
  231. De tous les anciens amis de Leconte de Lisle, avaient seuls connaissance de ce fait M. de Mahy, qui assista comme député à la séance, et M. Maras, dont les souvenirs nous ont été si précieux : il nous a encore parlé d’une sœur de Leconte de Lisle qui était arrivée à un haut degré de culture intellectuelle et était socialiste.
  232. De suite après 1871, il s’était remis aussi à ses traductions sur lesquelles G. Sand écrivit au Temps un article très cordial ; elle sentit qu’au lendemain de la guerre il avait été obligé de traduire l’antiquité pour oublier le présent.
  233. Il aurait été certainement sénateur inamovible, selon ses amis, sans l’histoire de la pension.
  234. Se rappeler ce qu’a établi M. Brunetière.
  235. L. X. de Ricard. M. Barracand notait, à la fin de sa vie, sa fureur anticatholique.
  236. M. Clovis Hugues rapporte aussi cette anecdote. — « Un jour, comme Hugo lui disait : « Je crois en Dieu parce que je le vois. » L. de L., incrédule, arborant son monocle, répondit : Moi, je ne le vois point, où donc est-il ? ».
  237. WS : dans le fac-similé, un appel de note apparaît dans le texte mais la note attendue y est manquante en bas de page.
  238. D’après Quillard.
  239. Quillard.
  240. L’image est de Barbey d’Aurevilly.
  241. C’est dans ce même discours que Villemain disait à propos de la Psyché de V. de Laprade : « En décernant une médaille à cette œuvre, l’Académie a regretté de ne pouvoir étendre la même distinction à d’autres essais poétiques où le talent ne s’annonce pas sans éclat, à quelques beaux vers dus à la plume savante de M. Leconte de Lisle, à quelques inspirations touchantes d’un jeune écrivain, M. Lacaussade, déjà recommandé pour une distinction publique. »
  242. Louis et René Ménard étaient tous deux de l’École de Barbizon et peintres très distingues. René Ménard fils est un des meilleurs peintres coiiiemporains. Une de ses œuvres exposées au Luxembourg est le portrait, le plus spirituellement pénétrant et le plus précisément vivant, de son oncle, Louis Ménard.
  243. On a beaucoup parlé de la haine littéraire de L. de L. pour Zola, à qui il refusait sa voix à chaque élection. C’est le moment de mettre les choses au point en rapportant ici le propos même de L. dans une interview accordée à M. Amandra : « Zola a un énorme talent ; mais sa suite, ô dieux immortels, sa suite ! »
  244. Selon Mme Dornis.
  245. Il avait prévenu ses jeunes amis républicains quelques jours auparavant des phrases qu’il avait préparées pour les réactionnaires. Le jour de la séance solennelle, il les débita d’un impérieux accent, en acoompagnant leur chute de son geste célèbre de laisser tomber son monocle par une crispation d’œil.
  246. Dans les causeries entre intimes, « il ne pardonnait pas à Victor Hugo, dit Mme Dornis, sa profonde ignorance des questions historiques et scientifiques. Il lui en voulait de sa vanité, de sa recherche de la popularité, de ses concessions allant jusqu’à la faiblesse sur le terrain politique », mais il se serait bien gardé en public d’affaiblir par quelque blâme du caractère l’expression de son admiration pour le poète que la foule est toujours trop heureuse de rabaisser au niveau vulgaire.
  247. Cette citation d’un écrivain étranger dut d’autant plus ressortir que Leconte de Lisle n’en devait faire aucune des Français, à l’encontre des usages académiques les plus vénérables. Dumas lui reprocha d’ailleurs de n’avoir cité ni Musset, ni Lamartine, ni son père.
  248. Sur les murailles de son salon, des panneaux d’Orient, une tête colossale du Moïse de Michel-Ange, un bouddha doré, une énorme lampe chinoise.
  249. Verlaine.
  250. Montesquiou : les Autels privilégiés.
  251. Verlaine ; article du Journal au lendemain de la mort.
  252. François Coppée.
  253. Quillard : Journal, juillet 1894.
  254. M. Barrès : Journal, juillet 1894.
  255. Il s’agit du discours reproduit dans Amori et dolori sacrum. Ces lignes-ci sont extraites d’une lettre.
  256. Barrès : Journal, juillet 1894.
  257. J.-M. de Heredia : discours à l’enterrement de L, de L.
  258. M. Henry Bérenger a indiqué que c’était le caractère de L. de L. qui lui avait valu le respect des jeunes gens de sa génération.
  259. Gaston Pâris : Sully-Pradhomme. Revue de Paris, 1er janvier 1896.
  260. C’est seulement à l’inauguralion de sa statue que M. Léon Bourgeois, ayant succédé à M. Leygues, parla avec fermelé du républicain.
  261. Autre rapprochement : On reprocha à Millon d’avoir accepté une place sous un usurpateur militaire ; Macaulay repond supérieurement à cette accusation. Au point de vue littéraire, rapprochez de certains tableaux du Paradis Perdu celui de la terre nue et désolée dans le Dernier Dieu : il les rappelle par leur âprelé majestueusement violente, leur force brutale. — Millon avait dans la conversation des mots qui perçaient, coupaient à vif. Un caractère personnel par le sentiment de l’impersonnalité de son génie.
  262. Selon l’expression de Baudelaire et de Barbey d’Aurevilly.
  263. En marquant l’influence du pays sur le caractère et l’œuvre du poète, nous fûmes obligés à quelques répétitions qu’on voudra bien excuser. Elles sont les assonnances de ce livre.
  264. C’était un paradis qu’on proposait aux gens désireux de vivre librement dans la nature.
  265. XXI. Fragments d’élégies.
  266. C’est une habitude de Baudelaire de généraliser, mais il songeait exclusivement à Lacaussade.
  267. Le Départ.
  268. La Ravine Saint-Gilles.
  269. Cf. Venus de Milo qui, ne l’oublions pas, est de 1845.
  270. Le premier, Thalès Bernard, dans la notice de Staaf, t. VI.
  271. Lettre à Adamolle, 1845.
  272. M. Spronck note avec trop de mélodramatisme l’influence des cyclones sur le génie du poète. Il n’est pas moins choquant de lire : « Sa jeunesse est hantée par cet exotisme académique d’où étaient sortis au XVIIIe siècle des ouvrages tels que les Incas. » De telles lignes se passent de commentaires. — M. Jules Lemaître, qui parle également de l’influence profonde du pays natal, écrit qu’il y connut « la rêverie sans tendresse » : une tendresse infinie et voluptueuse nous semble au contraire imprégner l’œuvre du poète. Il n’est pas moins littéraire d’écrire : « La Cybèle orientale est dure, fixe, métallique… Il la décrit comme un enchantement des yeux par où le cœur n’est point sollicité… Un