Leconte de Lisle et ses amis/Texte entier

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UN DEMI SIÈCLE LITTÉRAIRE
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LECONTE DE LISLE

ET

SES AMIS

PAR

FERNAND CALMETTES


THALÈS BERNARD — LOUIS MÉNARD — DE FLOTTE — LOUISE COLET
— FLAUBERT — BAUDELAIRE — THÉODORE DE BANVILLE — VICTOR
HUGO — CATULLE MENDÈS — JEAN MARRAS — FRANÇOIS COPPÉE —
VILLIERS DE L’ISLE ADAM — LÉON DIERX — J. M. DE HEREDIA — LÉON
BARRACAND — JUDITH GAUTIER — MALLARMÉ — GLATIGNY — JULES
ANDRIEU — LÉON CLADEL — VERLAINE — ARMAND SILVESTRE —
HENRI CAZALIS — VALADE ET MÉRAT — HENRY HOUSSAYE — ANA-
TOLE FRANCE — PAUL BOURGET, ETC., ETC.



PARIS
LIBRAIRIES-IMPRIMERIES RÉUNIES
7, RUE SAINT-BENOÎT, 7
ANCIENNE MAISON QUANTIN
MOTTEROZ Dr




À JULES GUIFFREY




Mon cher ami,


Vous n’avez pas connu Leconte de Lisle et, comme tous ceux de votre génération qui ne l’ont jamais approché, vous n’avez pu le juger que sur ses apparences. Par sa retraite altière et par son orgueilleux dédain pour les bateleurs à la mode, chercheurs de renommée facile, il semblait un de ces êtres de haute exception qui se réfugient, loin des vanités du monde, dans la noble dignité de leur caractère ; mais en même temps par ses faiblesses, que le hasard a rendues publiques, il laissait paraître en lui cette tendance commune à bien des âmes qui capitulent devant leur propre intransigeance. Franchement hostiles à toutes les attitudes équivoques, votre stricte droiture et votre esprit fermement libéral n’avaient pu considérer sans réprobation le Républicain intellectuel dont certains actes ont démenti les paroles et qu’une douloureuse révélation nous a permis de surprendre émargeant en secret à la Liste civile, dans la promiscuité des bas adulateurs et des serviteurs besogneux de Napoléon III. Je ne m’élève pas contre votre révolte qui fut celle des plus nobles consciences, mais il est arrivé pour Leconte de Lisle que ses petitesses et ses erreurs firent oublier, par ceux-là même dont il devait le plus ambitionner l’estime, la meilleure part de sa vie, celle des luttes d’art sans défaillance et des hautains défis. Elle fut belle entre toutes, et nul de nous ne saurait en méconnaître l’incontestable grandeur. Pour la rappeler je publie ce livre ; votre nom, inscrit à la première page, témoignera que c’est un livre de sincérité.

Fernand Calmettes.





__________




I



Le premier souvenir que me rappelle Leconte de Lisle me reporte à mon temps de collège. J’étais presque un enfant encore, quand je ne sais quelle inspiration me fit entreprendre un poème à la gloire de Jeanne d’Arc ; j’en avais écrit cent vers et, les jugeant excellents, je m’étais empressé de les soumettre à l’un de mes oncles que je considérais comme le bel esprit de la famille. Mon oncle habitait le premier étage de la maison qu’il possédait rue Cassette et, pour toute réponse à ma communication poétique, il se contenta de me faire lever les yeux vers les fenêtres d’un quatrième au fond de la cour.

Il m’expliqua que derrière ces fenêtres demeurait un poète qui ne manquait pas de talent, mais qui s’obstinait à vouloir vivre de ce talent, ce qui le conduisait à vivre de misère en payant péniblement un loyer très modeste. Je fus peu touché par cet argument de propriétaire. Il me parut au contraire que, derrière ces fenêtres, quelque chose d’héroïque et de saint devait se passer, et je gardai l’impression qu’une sorte d’élaboration mystérieuse, de recueillement triste et douloureux présidait au commerce de la poésie.

Et c’est à peine si j’avais su le nom de ce noble inspiré qui semblait voué pour jamais au dédain des propriétaires. Aujourd’hui le nom de Leconte de Lisle éveille par sa belle sonorité l’écho d’une gloire discrète et pure ; mais il ne devait arriver à l’oreille du grand public que longtemps après l’époque que je rappelle, et ma légèreté d’enfant n’avait pas eu de peine à l’oublier. Toutefois, à défaut du nom, je me souvenais du visage, dont l’harmonie précise s’élait fixée dans ma mémoire.

Deux ou trois fois, en allant voir mon oncle aux jours de congé, j’avais croisé sous la voûte de la porte cochère celui qu’on appelait, dans la maison, « le pauvre Apollon ». On m’avait tant parlé de sa misère que je m’attendais à rencontrer une ces victimes de la Muse, telles que les romans du XVIe siècle nous les ont dépeintes en manteau qui montre la corde ; mais Leconte de Lisle ne laissait pas paraître la médiocrité de sa fortune sur ses habits, et sa mine fraîche, son maintien haut et droit, son expression tranquille lui donnaient cet air de stabilité jeune qu’il a gardé jusqu’à ses derniers jours.

Tel alors je l’avais vu, tel je le retrouvai treize ans plus tard, quand, au sortir des écoles, je lui fus présenté par Anatole France. Leconte de Lisle était de ceux qui ne semblent pas vieillir. Si ses cheveux châtains grisonnèrent, puis blanchirent, son front se conserva sans rides ; ses joues, toujours rasées de frais, gardèrent la plénitude de leurs contours et ses traits, qui n’eurent pas la dureté propre aux reliefs résistants, évitèrent pourtant de s’amollir.

Et tel il m’apparut encore moins d’un an avant sa mort. C’était dans le jardin du Luxembourg, où si souvent il a promené sa rêverie paresseuse ; il descendait l’escalier de la terrasse et, sous la clarté du ciel, ses carnations mates s’imprégnaient d’un tel éclat qu’on les eût dites modelées dans la lumière ; tous les plans de son visage n’en restaient pas moins fermes, et j’eus comme l’impression d’une force sereine.

Or cette force, chez Leconte de Lisle, fut tout intellectuelle. Elle lui permit de rester maître de ses pensées, d’en faire une part d’intégrité que les fatalités échéantes ne devaient point entamer.

— Songe donc, me disait mon oncle ; un homme qui ne gagne pas sa vie à quarante ans !

Il ne la gagna jamais, pas plus à quarante ans qu’à vingt ou qu’à soixante, en noble poète qui ne sait pas semer la graine de ses idées pour une récolte monnayée. Pendant de longues années encore, cinquante sous au moins lui manqueront, comme à Cervantes, pour compléter l’indispensable pièce de cinq francs, et l’on n’a pas le droit de dresser, ne fût-ce qu’en vingt lignes, le bilan de sa vie, sans inscrire à son avoir son interminable lutte avec la gêne. C’est sa part héroïque ; c’est le glorieux effort de sa conviction d'artiste contre l’impérieux destin ; c’est aussi le plus pur souvenir qu’ont gardé de lui tous ses amis.

Homme, il ne fut pas sans faiblesse selon le destin de tous les hommes, mais poète, il est sans péché. Non qu’il n’ait fait, comme tous les débutants, de pauvres vers qu’un ami maladroit n’a pas craint d’exhumer, piètres essais de jeunesse qui méritaient l’oubli dans lequel leur auteur les avait soigneusement laissés [1] ; il n’en sut pas moins exprimer très noblement ses pensées, et non seulement par le talent, mais aussi par la conscience littéraire, il fut impeccable.

Impeccable ! Ce mot a fait sourire bien des détracteurs ou des envieux, et cependant il résumait pour Leconte de Lisle le vrai but, la recherche constante, obstiné, de la perfection qui, dans la terreur des bassesses ou des banalités écrites, ne laisse jamais la plume mentir à la foi de l’artiste, au respect sacré pour la beauté de la forme, pour l’ampleur des images et l’harmonie du nombre. Nul, plus que Leconte de Lisle, n’eut l’horreur des concessions faites au goût facile ; nul ne fut plus éloigné de toute tentation vers les succès frivoles. Il devait en souffrir ; il en souffrit presque toute sa vie, j’entends sa vie d’art, de lutte et de douleur, non ses dernières années d’abandon et de halte avant la mort.

À quarante-deux ans, en 1860, il avait mis en activité toutes ses énergies, sans leur trouver un emploi normal et régulier, conforme aux exigences de l’étroite existence sociale.

D’abord, tout jeune, incertain de la route à suivre et subissant encore l’autorité rigide de son père, l’ascendant plus tendre de sa mère, il s’était embarqué pour un voyage commercial aux Indes et dans les îles de la Sonde ; il n’en avait rapporté que le sentiment de son indifférence pour les affaires et le souvenir d’une féerie de nature aux merveilleux aspects.

Ses parents comprirent qu’il n’était pas né pour le négoce et l’envoyèrent apprendre le droit à Rennes [2], centre français pour la colonie bretonne de l’île Bourbon. C’est à Rennes que, soixante-quinze ans plus tôt, le poète Parny, grand-oncle de Leconte de Lisle, était venu passer ses années de collège et prendre le goût des petits vers. Les petits vers sont plus faciles à faire que les grands ; le genre léger régnait alors ; tous les beaux esprits rimaient dans la manière de Dorat avec autant d’aisance que d’agrément. Parny publia donc, à vingt-cinq ans, un livre d’Élégies qui lui compta pour sa réputation, tandis qu’au même âge, son arrière-neveu ne devait avoir mis au jour que de timides embryons dans une Revue rennoise.

C’est que Leconte de Lisle fut le vrai fils de la muse tardive ; ses compositions ne parvenaient à leur état de vigueur définitive qu’en passant par certaine indécision du premier jet, et ce n’est pas avec une pareille faculté d’élaboration lente qu’on écrit, à vingt ans, les Odes et Ballades comme Victor Hugo, ou comme Alfred de Musset À quoi rêvent les jeunes filles ; on n’écrit même pas, à vingt-cinq, les Élégies érotiques comme Parny.

Aussi, de son premier séjour en France, Leconte de Lisle ne retira d’autre avancement qu’un très pauvre début dans la littérature. Pour mûrir, ses dons de poète avaient besoin de s’étayer à la science comme les ceps rares à l’espalier, et, pendant les années passées à Rennes, il chercha son meilleur appui, fit une étude approfondie du grec, lut beaucoup d’histoire, visita la Bretagne, apprit l’italien. Il préparait ses forces ; c’est son premier temps de germination.

Rebelle à l’étude du droit, il n’avait pu passer qu’un premier examen. Sans avoir conquis sa licence, il regagna son île et s’établit à Saint-Denis, la capitale. L’île Bourbon n’a guère en étendue plus de quinze lieues de long sur dix de large ; en quatre heures de voiture, Leconte de Lisle pouvait se rendre à sa ville natale ; et cependant les dix-huit mois qu’il lui fallut rester à Saint-Denis lui parurent dix-huit années d’exil. Exil cruel, dont il parlait dans ses lettres à ses amis comme d’un supplice d’enfer, il comptait les heures, les minutes, en prisonnier qui succombe sous le poids du plus douloureux des ennuis.

Il en vint à trouver l’air de son pays irrespirable. Sans doute lorsque, fixé plus tard en France et séparé de son île par deux mille cinq cents lieues de mer, il aura connu tant d’heures découragées, alors il en appellera du présent au passé qu’il reverra dans un rêve de jeunesse et de lumière, un de ces rêves voilés de lointain, embellis par un idéal de regrets. Il aura des retours d’imagination attendrie pour la vieille montagne au flanc de laquelle le sort l’avait fait naître, pour la maison paternelle blottie sous les lilas géants et dominant la ville en face de la baie. Mais, au seuil de sa jeunesse, les coins familiers à son enfance ne savaient plus retenir son âme, dont toutes les aspirations s’élançaient vers les horizons de la mère patrie.

On n’assiste pas en vain au choc vivifiant des idées, et précisément Leconte de Lisle venait de vivre pendant cinq ou six ans en France, au fort de la grande bataille intellectuelle qui préparait l’avènement de la deuxième République. Nous avons peine à concevoir aujourd’hui l’influence noblement stimulante, vigoureusement éducatrice d’une lutte politique, nous qui nous désintéressons de toute polémique abstraite, nous dont les enfants sont, dit-on, des dégénérés de dégénérés. Leur époque, assure-t-on, doit être moralement pire que la notre, et la nôtre n’a pas valu celle des rêveurs enthousiastes et des généreux utopistes qui surent, en 1848, se dévouer pour une idée. L’idée seule peut élever et grandir quiconque croit en elle. Or Leconte de Lisle stagnait à Saint-Denis de Bourbon, tandis que l’idée vibrait éclatante, presque triomphante à Paris. En attendant qu’elle armât les bras, elle enflait les voix, soulevait les poitrines, faisait palpiter d’une immense émotion le cœur mâle de la nation. Comment résister à l’attraction ?

Il n’y résista pas. Ouvert désormais aux idées de France, il voyait son incurable ennui se compliquer d’une insurmontable répulsion devant le spectacle d’esclavage et les scènes d’inhumaine répression dont chaque jour le rendait témoin.

En tous temps il avait aimé les nègres et plus tard il se plaisait à rappeler leurs qualités instinctives : bonté, fidélité, résignation. Il leur accordait, du moins à ceux de son île, une estime bien autrement vive qu’aux colons dont il détestait les procédés d’autorité brutale. Et, depuis qu’au contact de mœurs confiantes et douces, il s’était épris de justice et de liberté, plus que jamais il était pour les nègres contre l’abusive iniquité des blancs.

Ces nègres, importés par les traitants de la côte d’Afrique, appartenaient à la race de Cafres qui, dans quelques centaines d’années, aura reconquis la domination du continent noir ; belle race, dont Leconte de Lisle nous dépeignait admirablement la vitalité puissante et qu’en amoureux de l’expression solide il appelait la « race râblée ». Malgré les coups et les supplices, quelques-uns de ces nègres parvenaient à vieillir ; il en connut un, attaché, je crois, aux plantations de sa famille et qui ne put mourir que d’ankylose, à cent trente ans, toutes les articulations s’étant soudées. C’est la vraie mort par la vieillesse.

Et cette race, qu’une habitude invétérée de l’esclavage a perdue momentanément pour la liberté, était singulièrement douce. Par son père, ancien médecin de marine et disciple de Rousseau, Leconte de Lisle avait déjà la conception du « bon sauvage », tel que l’a compris le XVIIIe siècle et tel que l’ont encore connu certains voyageurs du XIXe, avant que l’expansion colonisatrice de l’Europe eût démoralisé l’univers. Par la suite, après avoir grandi parmi les serviteurs nègres, après avoir vu les travailleurs, les avoir éprouvés, il a gardé d’eux cette bonne vieille opinion qu’il justifiait par beaucoup de preuves. Bien que son père fût, en dépit des philosophes, un homme de commandement rude, il ne se rappelait pas qu’un esclave eût jamais manqué d’égard à ce maître pourtant très sévère. Il nous citait bien d’autres exemples, entre lesquels j’ai retenu celui-ci comme un des plus significatifs.

Sa grand-mère maternelle, Mme de Lanux, était une femme supérieure, mais dure et fière. Pouvant relever dans la genéalogie de son mari des alliances avec les comtes de Toulouse, elle se croyait le droit de dédaigner beaucoup de gens et ne faisait pas plus de cas d’un nègre que d’un fétu. Propriétaire de vastes plantations, elle les dirigeait elle-même, en femme chez qui le cœur n’affaiblit pas la tête. Elle eut à se plaindre d’un esclave et, possédant un moulin, elle y fit conduire le coupable qu’elle condamnait à tourner la meule.

Ce travail à la meule, renouvelé des supplices anciens, est écrasant pour les forces humaines dès qu’il se prolonge, et les maîtres le faisaient durer afin d’enlever à l’esclave toute envie d’y revenir. Or le coupable était un Cafre robuste, de trente ou trente-cinq ans ; Mme de Lanux avait à peu près le même âge, et la plus simple prudence nous semble indiquer que ce n’était pas elle qui devait faire exécuter la punition. Pourtant les nègres comptaient si peu comme hommes à craindre, la confiance, inspirée par leurs habitudes d’obéissance, était telle que Mme de Lanux n’eut pas une minute la pensée qu’en restant seule au moulin avec le solide gaillard, pendant toute la durée du châtiment, elle pût risquer la moindre chance de danger.

En effet le nègre, sitôt sa peine prononcée, se rendit de lui-même au moulin, détacha le cheval qu’il devait remplacer, se passa le harnais sous les bras et, jusqu’à ce que Mme de Lanux, impassible, eût prononcé : « C’est assez », il se défonça la poitrine et se cassa les reins à faire tourner l’arbre du broyeur pour écraser le grain. Il poussa de longs et fréquents gémissements ; les nègres sont geigneurs ; mais la peine était excessive pour la faute ; il sut la subir sans s’arrêter à l’idée que la vengeance pouvait être douce, l’occasion propice, et que, seul avec sa maîtresse, il était le plus fort.

Cette dame de Lanux, si dure pour le nègre, avait transmis non ses sentiments, mais son préjugé contre le sang noir à sa fille, Mme Leconte de Lisle, la mère du poète ; toutefois elle ne put exercer le même empire sur un fils qui, moins superstitieux et moins ennemi de la couleur, devint, par suite d’union avec une mulâtresse, le père de la rieuse cousine que Leconte de Lisle a célébrée dans le Manchy :


Sous un nuage frais de claire mousseline,
          Tous les dimanches au matin.
Tu venais à la ville en manchy de rotin,
          Par les rampes de la colline.


L’enfant aux grands yeux de sombre améthyste était née blanche avec des chairs de rose ; elle avait grandi svelte et blonde, et Leconte de Lisle, à peine adolescent, s’en était épris. Pour la première fois il ressentait la douce ivresse au cœur et, dans la poésie de la nature qui dès lors lui révéla sa destinée de poète, à travers les bois natals pleins d’arômes et de nids, près de la fontaine où se jouait la lumière, il poursuivait la gracieuse vision dont il aimait le frais visage, le regard profond et les boucles d’or. Et, certain jour, au cours d’une de ses promenades rêveuses, il vit surgir devant les vieux tamarins et toute caressée de reflets, comme une apparition claire, la suave enfant, fleur de ses premiers songes. Alors, exalté par cette vision qui l’illumine d’amour, il part à perte d’haleine, il arrive vers sa mère et, baigné de sueur, haletant, il crie que sa cousine est « une merveille », qu’il vient de la voir et qu’il veut l’épouser ; mais, surprise par la brusquerie de cette déclaration et saisie par la pensée trop soudaine qu’une quarteronne pourrait jamais devenir la femme de son Charles, Mme Leconte de Lisle s’évanouit.

Et pourtant la cousine était blanche. Plus tard Mme Leconte de Lisle dut accepter que son fils aîné se mariât, comme autrefois avait fait son frère, avec une mulâtresse. Elle en eut des petits-enfants teintés et vit le sang noir pénétrer en ligne directe dans sa famille. Mais les temps avaient marché vite. Le préjugé contre la couleur tendait à s’affaiblir, tandis qu’à l’époque où Leconte de Lisle se déclarait amoureux de sa cousine de Lanux ce même préjugé restait très puissant. De fait, sauf pour la valeur productive de son travail et pour son prix d’achat, le nègre était moins regardé qu’un chien. La jeune créole la plus candide se serait baignée devant lui sans plus de voiles que de scrupules, comme disait je ne sais quel auteur parlant des grandes dames de la Régence qui soupaient nues devant des laquais. Toutefois les laquais de la Régence n’avaient pas seulement le spectacle ; ils avaient des restes, alors que l’esclave, pour se sauver de la tentation, n’avait que son bon naturel et la peur des châtiments.

Et quels châtiments ! Quoiqu’il fut devenu par le baptême le frère spirituel de son possesseur et quoique ses droits à la protection fussent consacrés par un code noir, qui fixait à trente coups de fouet le maximum de correction, il n’en était pas moins la douloureuse victime du blanc, qu’une dureté naturelle ou que l’intérêt mal compris entraînaient à de cruelles exagérations. Oh ! ce cri de grâce qui sans cesse, à toute heure du jour et plus fréquemment encore le soir, après le travail dans les plantations, sortait des cases entr’ouvertes ; puis, pour répondre à cette supplication, le bruit des lanières fouaillant la chair plaintive. Et ces appels de détresse, ce claquement sourd du fouet s’abattant sans répit sur l’épiderme vif, avaient fini par produire sur l’organisme, si délicatement sensible, de Leconte de Lisle une sorte de répercussion nerveuse qui se traduisait par une intolérable hantise. Il les entendait résonner à son oreille, au point d’en être réveillé toutes les nuits en sursaut. Et plus tard, chaque fois qu’il avait l’occasion d’évoquer devant des amis de Bourbon ces temps de souffrance, il en avait encore des frémissesements répulsifs. Alors, avec cette complaisance qu’il a toujours manifestée pour le choix des épithètes expressives jusqu’à l’outrance, il racontait les faits, sans toutefois en altérer le fond. Et l’un de ses cousins, excellent homme, riche alors et qui se serait estimé le plus heureux de la création s’il avait pu voir le bonheur partagé par toute la terre, intervenait :

— N’écoutez pas Charles ; il exagère.

— Comment, cher ami ?

Et Leconte de Lisle reprenait avec plus d’entraînement le récit de ce qu’il avait vu. Les malheureux Cafres, tous de même race, mais de tribus différentes, ne se comprenant pas entre eux et, sans armes, incapables de s’unir pour se défendre, allaient chercher dans les cavernes, vers les pitons du centre, un abri contre l’inique férocité de leur maître. Quand ils avaient assez mangé de racines, ils venait rôder autour des plantations, et Leconte de Lisle avait vu des battues conduites contre ces déserteurs ; il avait vu le pauvre marron ramené tel qu’une bête au gîte et, pour la première fugue, puni de la perte d’une oreille. Il avait vu des jarrets coupés, des jambes cassées afin de prévenir toute tentative nouvelle ; il avait vu des primes gagnées par un chasseur de fauves qui rapportait la main droite de quelque fugitif abattu.

À ces spectacles assistaient sans un signe de pitié les jolies créoles qui se seraient évanouies si l’on eût seulement marché sur la patte de leur chat. Presque souriantes elles pouvait contempler l’esclave tordu sous le fouet, tant il leur semblait naturel que cette peau noire ne recouvrît que de la chair à bastonnade. Cruelle inconscience qui les rendait indignes d’être aimées. Et Leconte de Lisle était pris d’une sorte de fureur contre ce pays où la fréquence des châtiments habituait même les femmes à se montrer insensibles au point de décourager les plus délicats de leurs adorateurs. À force de voir consacré par les mœurs et par la tradition l’odieux écrasement du faible, il en arrivait à ne plus concevoir que la dégradation humaine.


La honte de penser et l’horreur d’être un homme [3],


telle est l’idée qu’il exprimera plus tard en ses plus beaux vers. C’est l’instinctive protestation de son intelligence généreuse, à qui rien n’apparaît de bon dans la vie hors de la justice et de la liberté. Tandis qu’il dépérissait de son dégoût humanitaire à Saint-Denis de Bourbon, il était trop jeune pour avoir fixé ses formules ; mais, s’il hésitait encore pour savoir s’il accuserait Dieu du mal universel ou s’il en attendrait un avenir meilleur, du moins il avait déjà précisé ses convictions égalitaires. Il a vraiment, dans le même sens que Lamennais, l’esprit de liberté ; il a de plus les dons supérieurs de poésie que n’a pas Lamennais, et, pour avoir mis ces dons au service des plus hautes pensées et des sentiment les plus purs, il s’est assuré parmi ses contemporains une incontestable grandeur.


Sus ! sus ! La coupe est pleine et déborde. Debout,
Les forts, les purs, les bons, car le monde est à bout [4] !





II



Debout ! Pour Leconte de Lisle, l’heure était venue de donner l’essor à son âme républicaine. De son île, il sentait chauffer là-bas, pour l’éruption prochaine, les idées qui depuis des siècles travaillent le vieux monde. « La tâche sainte, écrit-il, est de ramener les hommes vers l’Éden », et ce retour à l’idéal de justice qui tourmente la meilleure partie de notre humanité, la France allait se battre pour essayer de le réaliser, la France chevaleresque et révolutionnaire, vers laquelle Leconte de Lisle était décidé coûte que coûte à s’embarquer.

Il correspondait avec des amis qu’il y avait laissés, notamment avec Désiré Laverdant, son compatriote, phalanstinien militant et qui lui fit accepter une place de collaborateur à la Démocratie pacifique. C’était un journal né du besoin qu’avait son directeur de dépenser au service des idées fouriéristes une suractivité non moins imaginative que physique. Sectaire brillant, ardent humanitaire, Victor Considérant, ce directeur, avait, grâce à des qualités d’éloquent apôtre et d’inlassable propagandiste, réalisé la plus surprenante des chimères. Il était parvenu, contre toute prévision logique, à persuader à la classe aisée, soucieuse de jouir, qu’elle gagnerait un supplément de jouissances par l’application des théories sociétaires. Avec l’argent des riches il avait fondé d’abord un journal mensuel, puis une revue, la Phalange, finalement ce journal quotidien, la Démocratie pacifique.

Mais cette Démocratie, qui portait à son frontispice une balance de justice et la devise : Progrès social sans révolution, cette Démocratie s’adressait à l’abonné qui possède. Luttant pour amener doucement, sans violence ni commotion, le règne de l’harmonie sociétaire, elle avait dû, pour la satisfaction de son principe et de sa clientèle, se séparer bruyamment des démocrates purs et renier plus bruyamment encore les socialistes de toute autre école que la sienne. Un libéralisme aussi bien pensant déconcertait Leconte de Lisle, qui pendant de longues années devait professer le mépris pour le riche, la haine contre le propriétaire. Au fond de son cœur, il était alors plus que républicain ; il était partageur égalitaire et non pas pour lui-même (personnellement il n’avait pas de besoins), mais pour le peuple qui souffre, pour la masse que l’injuste répartition écrase.

De plus, entre les deux systèmes d’application qui divisaient le fouriérisme, il penchait par inclination vers le système contraire à celui qu’avait arboré Victor Considérant. Suivant le chef des milices phalanstériennes, « ce grand agitateur de la rue de Beaune », toute idée nouvelle échoue fatalement dans les milieux politiques réfractaires et ne peut pénétrer dans ces milieux, s’y faire une voie, qu’en s’unissant d’action et d’intérêt avec eux. Remuer et grouiller pour avoir l’air de vivre, s’immiscer et pactiser pour se faire accepter, telle était la règle de la Démocratie pacifique, règle suivie par la rédaction, en tête de laquelle bataillaient Cantagrel, Toussenel, Laverdant et pendant quelque temps Jean Journet l’apôtre. À ce système de propagande temporelle, les idéalistes opposaient le système spirituel, l’expansion par le développement purement doctrinal. En s’abstenant de toute ingérence politique, ils croyaient moins effaroucher le bourgeois. Leur réserve, ennemie du tapage, plaisait à la noblesse intellectuelle du jeune Leconte de Lisle.

Cependant les offres étaient belles : un traitement de dix-huit cents francs et l’impression d’un volume de vers prêt pour l’édition ; mais, à ce prix, il fallait soutenir les idées du journal. À cette époque de foi politique et de luttes ardentes pour le triomphe d’une opinion, un journal n’était pas la tribune indifférente dont le titre sert uniquement d’étiquette commerciale et sur le tréteau de laquelle viennent parader, pour l’amusement du lecteur, les jugements les plus disparates ou les plus incohérentes divagations. Un journal était la feuille d’un parti ; il représentait un bataillon. Y collaborer, c’était entrer dans le rang, c’était s’engager comme unité de combat pour se mêler aux coups de plume, même aux coups de poing.

Et ce principe d’une Rédaction organisée, conduite en phalange, s’imposait si bien que l’individualité des rédacteurs s’effaçait devant lui. La plupart des articles ne se signaient pas, et ce fut la Présidence qui fit cesser l’anonymat en exigeant pour chaque article un rédacteur responsable sous la garantie de la signature. On conçoit qu’avant de s’enrôler un écrivain voulût être sûr de bien marquer le pas avec son chef de file. Une fois en marche, il lui fallait suivre à l’alignement. Leconte de Lisle hésita.

Est-ce à dire qu’il n’avait pas la vraie foi fouriériste ? Non certes, et, seul peut-être de tous les disciples, il perpétua dans ses écrits l’une des affirmations fondamentales de la doctrine. Fourier avait fixé, comme premier axiome, que pour arriver au bien il faut commencer par s’éloigner du mal ; mais d’où vient le mal ? Et Fourier répondait : « Le mal vient de Dieu, de cette fausse Providence dont les plans, soi-disant immuables et tels que la vie nous les révèle, se sont traduits par de si cruels effets qu’ils semblent le caprice d’une force infiniment ingénieuse à torturer les êtres qu’elle a créés. » Et Fourier partait de l’existence du mal pour censurer les opérations de Dieu, pour réclamer une nouvelle théorie de la Providence et pour réformer, selon cette théorie, les vues d’un Créateur qui s’est montré si dur à l’égard de la Créature.

Or cette critique de l’œuvre divin, ce reniement opposé comme une malédiction au Dieu tourmenteur et jaloux, qui voulut animer l’argile inerte afin de la faire souffrir et pleurer, telle sera la pensée dominante de Leconte de Lisle, celle qui lui suggérera ses inspirations les plus vigoureuses et les plus forts accents de son hautain génie.

Naguère, et tandis qu’il se retrouvait à Bourbon, il sentait encore le goût du lait maternel, tout détrempé de religiosité créole, et répétait à ses camarades de jeunesse les phrases balbutiées jadis par ses lèvres enfantines : « Confions-nous en Dieu, ne le blasphémons pas en doutant de sa sagesse et de sa bonté. » Mais, à Paris, lorsqu’il aura subi les influences nouvelles, il oubliera les bégayements du premier âge, non seulement pour adopter, mais pour faire sienne la formule que lui fournira Fourier. On verra plus loin à quelle hauteur d’expression il sut élever cette formule. Pour le moment, qu’il me suffise d’indiquer que sa pensée se précise et trouve une direction.

On a souvent dit et très à tort que Leconte de Lisle fut une intelligence sereine. Il a bien plutôt un cerveau de combat. Jusqu’au dernier jour, malgré l’âge qui l’affaiblira, malgré les flatteries d’hommes et les cajoleries de femmes qui l'amolliront, il n’a rien désarmé de sa haine contre l’iniquité, de ses révoltes contre le mal :


Le lâche peut ramper sous le pied qui le dompte,
Glorifier l’opprobre, adorer le tourment
Et payer le repos par l’avilissement ;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je resterai debout ! Et du soir à l’aurore
Et de l’aube à la nuit, jamais je ne tairai
L’infatigable cri d’un cœur désespéré !
La soif de la justice, ô Khéroub, me dévore.
Écrase-moi, sinon jamais je ne ploirai [5] !


Mais il appartenait à Leconte de Lisle de ne rester debout qu’en poète ; sa plume seule sut ne jamais fléchir. Sans doute, en hésitant pour répondre à l’offre qui lui était faite de collaborer au journal sociétaire, il part de sentiments sincères. Il dit qu’il n’est pas homme à rien écrire contre sa conscience en quoi que ce soit ; il proclame qu’on doit s’y prendre à deux fois avant de se mettre dans l’obligation de se mépriser soi-même. Et par ces fières paroles, qui seront vraies pour sa vie entière, il nous peint admirablement sa conscience, tout au moins sa conscience intellectuelle, résultante de ses énergies cérébrales, qu’il nous faut dès maintenant distinguer de son autre conscience, résultante de ses énergies physiques et morales. Car, s’il fut le poète de toutes les fiertés, s’il a, dans l’absolu de ses œuvres, servi constamment et sans faiblesse les intérêts immédiats de la liberté, comme homme il n’a pas porté si haut le souci de l’indépendance. Il n’en eut que plus de mérite à rester grand par ses écrits ; il sut conserver intacte son action consciente de penseur, sauvegarder son âme d’écrivain hautaine et noble, opérer son salut par son indéracinable foi dans l’harmonieuse beauté de la poésie. Seulement sa force fut toute littéraire et, si l’on en juge d’après son caractère, on doit croire qu’au moment de s’engager dans la bataille démocratique, il s’effraya d’accepter un poste d’avant-garde. Une pareille hardiesse, qui convenait à son esprit, ne convenait pas à sa complexion légèrement alanguie de nonchaloir créole. S’il avait le cerveau de combat, il n’avait pas le tempérament d’attaque et surtout de persévérance dans la matérialité de la lutte, grave lacune pour qui veut entreprendre un métier de guerre.

Il devait craindre aussi de se trouver gêné par sa façon d’écrire. Amoureux de l’exécution parfaite, il ne laissait partir sa pensée que parée, redressée, ciselée selon la forme la plus exacte. Trop soigneux de son trait pour le lancer assez vite, il ne pouvait être un bon tirailleur. Il lui manquait le don de surprise, la rapidité qui se développe aux dépens de la perfection. Douze ans plus tôt et moins âgé que n’était alors Leconte de Lisle, Louis Blanc avait déjà publié, dans un petit journal sans lecteurs, des articles qu’Armand Carrel avait pu remarquer et qui lui valurent ses entrées à la Rédaction du National. C’est que Louis Blanc était né polémiste comme Leconte de Lisle était né poète, et qui dit poète dit inapte à tous les maniements de la politique.

Cependant, ne pouvant plus vivre à Saint-Denis, Leconte de Lisle avait obtenu de ses parents une pension qui lui permit de s’enrôler seulement en seconde ligne sous la bannière de la Démocratie pacifique ; il limita sa collaboration à l’action littéraire [6], pour laquelle il n’eut à s’inspirer que de l’esprit libéral et des principes généraux du journal. Il publia dans la Phalange des vers ; puis la Démocratie connut les mauvais jours. Si les bureaux étaient toujours pleins de causeurs, la caisse était fréquemment vide. On n’en pérorait pas moins, on discutait en buvant le minimum.

Ce minimum, qui fut célèbre à son heure dans les annales du parti, n’était qu’un verre d’eau sucrée, relevée d’un peu de rhum et remplaçant, dans les temps de détresse, les trois ou cinq francs devant revenir chaque soir au rédacteur. Leconte de Lisle n’a jamais été buveur ; il s’est plu de tout temps à la causerie ; ainsi gardait-il du minimum un souvenir presque ému. Ce fut pour lui le plus clair bénéfice. D’ailleurs que pouvait-il attendre de cette Démocratie pacifique, sinon ce que peut rendre un journal à l’écrivain qui n’est pas journaliste : pas plus de notoriété que d’argent ?

Chargé de lire la copie présentée, il ne réussit même pas à tenir convenablement ce triste emploi de lecteur ; pauvre labeur qui souvent, pour un faible gagne-pain, réclame de l’homme qui s’y soumet les plus hautes connaissances et les plus délicates inquiétudes de sentiment. C’était le commencement des métiers de misère. Leconte de Lisle dut renoncer à celui-là. Moins sévère sur le fond que sur la forme, ses exigences littéraires le rendirent impossible [7]. L’article quotidien s’accommode mal d’un excès de littérature ; il est l’opinion du jour, la pensée qui passe éphémère et sans lendemain. Pour être aussi vite lu que vite écrit, il a besoin d’être rédigé dans ce parti-pris de talent à la mode qu’ont pratiqué, depuis quatre-vingts ans, tant d’habiles manieurs de plume. Et certes il a fallu la suprême intransigeance d’un Leconte de Lisle pour ne pas rendre une justice suffisante à cette bonne copie courante dont se sont très décemment remplies des millions de colonnes.

Ni lecteur, ni journaliste, Leconte de Lisle ne fut jamais l’homme immédiat, l’inspiré du moment. Il vivait dans une sorte de rêve antique, en communion avec quelques nobles esprits, hantés comme lui par le fervent désir de renouveler la compréhension des études helléniques. Entraînés par le souffle de reviviscence qui soulevait tous les esprits en France, les jeunes novateurs mettaient, pour assurer le succès de leur idée, la même ardeur que s’ils allaient faire triompher une révolution. En attendant des réformes plus vastes et plus profondes, ils voulaient faire disparaître du passé le panache et les grâces factices dont nos pères avaient affublé les anciens Grecs. Et vaillamment ils s’étaient mis en campagne. Trois ans auparavant, Louis Ménard avait fait paraître un Prométhèe délivré, sans cependant avoir la prétention de remplacer par ce poème en vers celui d’Eschyle dont le manuscrit ne nous est pas parvenu. Thalès Bernard venait de traduire le Dictionnaire mythologique, composé par un érudit philosophe, l’Allemand Jacobi. Celui-ci s’efforçait de ramener les dieux antiques à leur véritable type en les recréant par les procédés de critique scientifique et les dégageant de la fantasmagorie des légendes et du fatras des mythes. Tout récemment Eugène Burnouf avait révélé l’Inde religieuse par son Introduction à l’histoire du bouddhisme et par sa Traduction de l’histoire poétique du Krishma. Cette résurrection savante, qui faisait revivre dans la vérité de leurs symboles les anciens mondes, enthousiasma les jeunes poètes en quête d’inspirations nouvelles. Elle ne put manquer d’exalter Leconte de Lisle comme elle exaltait Louis Ménard et Thalès Bernard, ses amis.

Ils formaient une société de trois rêveurs, possédés, à des degrés différents, d’une même répulsion native pour tout travail rémunérateur qui ne répondait pas à leurs goûts d’étude et de réflexion. Plus que les deux autres, Thalès Bernard manquait de force pour s’astreindre aux sujétions lucratives. Un stage de quelques années dans les bureaux du ministère de la guerre mit à bout sa résignation. Il démissionna pour vivre du produit de menus travaux et de pauvres revenus appartenant à sa mère, puis pour mourir en parfait état de misère. Quant à Louis Ménard, titulaire d’un petit patrimoine, il jouissait du rare privilège de pouvoir dépenser vingt-deux sous à son diner, sans être réduit à les gagner. Indépendant, modéré dans ses désirs, il souffrit le moins des trois. Ouvert à toutes choses, le mieux préparé par ses facultés conceptives à jouir des mystères du monde et du spectacle de la vie, il put avoir le plus de joies parce qu’il avait le plus de ressort mental.

D’abord attiré vers la science, admis à travailler dans le laboratoire du chimiste Pelouze, il reconnut la solubilité du coton-poudre dans l’éther, et la photographie lui doit le collodion. S’adonnant à la peinture, il fit paraître à différents Salons des Compagnies de cerfs, des Intérieurs de forêts, des Matinées d’automne ou d’hiver, des Pâturages normands. Philosophe, il devait écrire des œuvres de foi presque mystique, bien qu’indépendante. Historien des peuples d’Orient, des Grecs et des Juifs, il sut les présenter par synthèses originales. Poète, dénué de grande inspiration, s’il n’a pas les dons sublimes, il a la distinction que donne une excellente culture. En prose il écrit noblement. On l’a donc à tort appelé le lieutenant de Leconte de Lisle, qu’il surpasse par la variété, l’étendue, la particularité même de son intelligence et dont il fut, par plusieurs initiations, le précurseur, quoique par l’âge il en fût le cadet.

Sans doute il a professé pendant toute sa vie l’admiration la plus constante et la moins feinte pour Leconte de Lisle, devant le génie duquel il sut abaisser son talent ; sans doute, dévoué jusqu’à l’oubli de lui-même, il serait resté le familier de la dernière heure, si sa vieille affection de près de trente années ne s’était heurtée, vingt-trois ans avant la mort de Leconte de Lisle, à des contradictions étrangères aux sentiments des deux amis. Sans doute, produisant des œuvres nobles, mais privées d’éclat, il n’eut jamais de quoi briller et put paraître le satellite du poète « à la splendeur précise ». Pourtant des deux, je le répète, ce fut lui le plus compréhensif. Leconte de Lisle ne s’intéressait aux sciences qu’en curieux de leurs applications ; il se fatiguait vite de leur théorie. Philosophiquement il se dérobait aux spéculations trop hautes de la métaphysique, hors laquelle la pensée n’a rien trouvé qui l’immatérialise.

J’avoue que les conceptions religieuses de Louis Ménard, telles que je les exposerai par la suite pour les comparer à celles de Leconte de Lisle, devaient dans la pratique aboutir à l’inconséquence, et cependant elles sont moins naïvement simplistes, moins ingénument passionnelles que n’étaient celles de Leconte de Lisle. L’un était un idéaliste spéculatif, presque un visionnaire, l’autre un idéaliste concret. Tout un empyrée d’abstractions les séparait ; mais ils avaient leur point d’entente ; ils rejetaient, comme une théorie néfaste, antihumaine, la conception monarchique de l’univers, qui leur semblait propagée par l’Église pour asservir la pensée de l’homme et le génie du monde « au dogme despotique de l’autorité ». Cette commune croyance, jointe à leur égal amour pour la poésie, suffit à les lier d’une indissoluble amitié.

Lorsqu’ils se rencontrèrent, l’esprit de la Révolution réunissait, au bruit de sa rumeur grondante, tous les jeunes volontaires de l’avenir. À leur tête marchait de Flotte, dont Leconte de Lisle avait fait la connaissance en Bretagne et dont il avait appris à considérer les hautes capacités intellectuelles et le vaillant caractère.

Breton d’abord, marin ensuite, de Flotte était entêté par naissance, méditatif par état, et par nature généreux, toutes qualités qui peuvent faire d’un très honnête homme le plus obstiné des libertaires. Comme Leconte de Lisle et Ménard, il se passionnait pour les causes persécutées ; comme eux, il avait un grand vouloir de dévouement ; et, plus qu’aucun d’eux, il possédait l’activité, la fièvre de ce dévouement. À vingt-trois ans, il avait déjà fait deux fois le tour du monde : de retour, il se livrait à des études sur l’hélice qui le firent nommer au choix lieutenant de vaisseau ; mais son humeur effervescente ne pouvait s’accommoder de cette studieuse inaction, alors que la grande cause humanitaire réclamait la levée de tous les bons lutteurs. Correspondant de la Démocratie pacifique, il écrivit pour la propagande ; il écrivit comme il parlait, en dialecticien, sans fougue, avec une sorte de logique intérieure, et par là se pouvait-il qu’il ressemblât à Robespierre, auquel les journaux de réaction le comparaient dans l’intention de l’outrager. Faible outrage, en ce temps-là ; car, si glacée qu’elle fût, l’âme de Robespierre allait inspirer les clubs. Pour ceux-ci « l’infâme triumvir » était le glorieux affirmateur des Droits de l’homme dont la Déclaration leur servait de catéchisme. Parmi les jeunes apôtres qui s’estimaient les bons esprits, justice était faite des impostures dont on avait chargé sa mémoire, et c’était pour eux une vérité reconnue qu’il avait été l’homme de rigidité nécessaire en une de ces heures où le salut dépend des mesures extrêmes, une de ces heures où, devant la dépression générale des caractères, l’incarnateur d’un principe, quel qu’il soit, peut seul rester le maître. Pourtant à cette figure fatale de Robespierre, sincèrement admirée par Leconte de Lisle et par de Flotte, le doux Ménard allait opposer celle de Danton, si fulgurante et si chaude, mais quelque peu fondante. Prêts à se séparer sur cette question de personnes, les amis se retrouvaient unis dans leur admiration d’ensemble pour la Montagne qui, dantonienne ou robespierriste, avait seule soutenu la lutte contre les rois. Et cette foi montagnarde groupait autour d’eux quelques adeptes non moins fervents, non moins convaincus : Rabuan, Fage, Dubois, Cressot, Maron, Bénézit, Lacaussade, Bermudez.

Rabuan, le plus violent de tous, était médecin de la garde mobile, à laquelle il ne pardonnait pas d’avoir pris une part très active à la répression pendant les journées de Juin ; il jurait de ne pas se montrer tendre envers ceux des hommes qui tomberaient sous son scalpel. Son excitation républicaine était telle qu’il ne permettait à personne d’exposer devant lui des théories contraires aux siennes. Un jour, Godet, le père du représentant actuel, s’exprimait avec une certaine tiédeur sur Robespierre, le dieu de la jeunesse jacobine ; Rabuan l’interrompit brutalement, en housard. On eut grand’peine à l’empêcher de se battre.

Émile Fage faisait alors son droit. Il regagna bientôt Tulle, sa ville natale, y devint conseiller, y fit souche de conseillers. Par la suite, à chaque occasion qui le ramenait à Paris, il invitait Leconte de Lisle et Louis Ménard à diner chez Foyot ; on réveillait ensemble les propos d’autrefois, vieil écho d’une jeunesse sur laquelle allait s’appesantir l’oubli.

Eugène Maron, auteur d’une Histoire littéraire de la Révolution française et déjà répandu dans les Revues et les journaux, bien qu’il fût jeune encore, s’efforçait d’être utile aux camarades. Il a laissé le souvenir d’un cœur affable et sûr. Les années inclémentes l’ont cruellement affligé dans sa santé.

Pierre Dubois était ouvrier. Sa femme, élevée dans le même couvent que la sœur de Thalès Bernard, se laissa déchoir. Lui, très probe, très entêté d’honneur, garda l’enfant qu’il avait d’elle et l’éleva. Parlant, écrivant non sans talent, il soutenait avec une sorte de rigueur austère, presque à froid, les principes du socialisme le plus truculent. Athée parfait, jamais il ne prononçait le nom de Dieu, « même pour le sacrer », disait Leconte de Lisle qui, par des excitations savamment graduées, essayait d’attirer sur ses lèvres le nom divin dont il se refusait à reconnaître, même par un juron, l’existence. Peines inutiles. « Ni Dieu, ni maître. » Dubois pratiquait jusque dans le détail extrême la célèbre formule de Blanqui.

Cressot avait déjà pour mission de crever la faim en composant des pièces de théâtre qui ne seraient jamais jouées. Il habitait un sixième qu’il fut obligé de quitter par suite de quittances demeurées impayées. Or, aux approches du terme qui le vit déloger, Ponsard s’installa dans la maison au premier. Jusqu’à cette heure de douloureux contraste, Cressot ne s’était plaint qu’à demi de la dure nécessité ; mais, quand il put constater, par un exemple si différent du sien, à quel sort enviable conduisaient les vertus et la littérature bourgeoises, il ne sut plus contenir l’expression de son dégoût. Chaque fois qu’il avait à passer devant la porte de son trop heureux rival, en descendant ses quatre meubles boiteux, il crachait avec une ostentation de mépris satisfait. Hélas ! la fortune de Ponsard ne glissa sur aucun de ces crachats, qui ne changèrent rien au cours immuable de l’insolent destin. Tandis que Ponsard, proclamé « le Messie du bon sens », montait à la gloire par l’échelle des sages, Cressot roulait dans ce bas-fond où grouillent les génies moins heureusement pondérés de l’art et de la littérature.

Gêné d’un tic, il était poursuivi par cette sensation que son nez s’en allait, et sans cesse, aux plus beaux endroits de ses tirades, il faisait le geste de le remettre en place. Mais, s’il était ainsi, dans une certaine mesure, l’être ridicule de la bande, il avait son genre d’héroïsme. Pendant quelque temps, vers les premières années de l’Empire, il jouit d’un crédit à la fameuse pension Laveur [8] où passèrent les grands politiqueurs de notre époque et tant de musiciens, de peintres, de poètes, entre autres, Lemoyne et Potrel, Potrel « le rival jaloux de Jules Vallès ». Or, un jour. Lemoyne, parlant de l’épithalame que Théodore de Banville venait d’écrire pour le mariage de l’empereur, ouvrit une discussion sur la valeur morale des poètes indifférents en matière de politique. On bataillait à leur sujet. La théorie de Théodore de Banville fut assez malmenée ; Il prétendait, en composant des vers, faire son métier de poète sans se préoccuper de la cause qu’il célébrait, à l’instar de l’avocat qui plaide pour tous les genres de clientèle. Et cependant cet insouciant joueur de rimes, dégagé de toute foi politique, eut, vers ses derniers jours, une conviction très inattendue. En face de l’infini, devant l’irréparable, pris d’une immense pitié rétrospective pour ceux qui peinent et ceux qui souffrent, en haine de la vie mal faite, il devint socialiste. Esprit léger, mais cœur sincère, il mourut comme il aurait voulu vivre s’il n’eût été constamment entraîné loin de ses vrais sentiments et s’il n’eût suivi malgré lui les voltiges du joli papillon bleu logé dans sa cervelle. Mais, à la pension Laveur, on jugeait surtout d’après les apparences. L’épithalame fut condamné d’autant plus vigoureusement que souvent le prix de telles palinodies n’en vaut pas la honte. Et ce fut pour Potrel l’occasion de citer un autre poète, habitué de la pension et très coté pour le talent. Celui-là du moins avait l’excuse de la faim : par misère il avait aussi fait un épithalame ; or, pour toute récompense, il avait reçu de la part de Sa Majesté le don de cinquante francs. « Cinquante francs de plus que cela ne vaut, mâchonna Cressot. — Mais les vers sont bons. La pièce a du talent, riposta Potrel. — Parbleu c’est précisément la raison pour laquelle elle est plus indigne. Avoir du talent et le ravaler jusqu’à thuriférer l’Empire ! c’est dégoûtant. — Dégoûtant, conclut alors Potrel ; on dirait, Cressot, que vous ne savez pas à quelle extrémité peut réduire la gêne. » Eh ! qui le savait mieux que l’infortuné Cressot ? Seulement, lorsque son crédit eut pris fin, plutôt que de célébrer le tyran qui payait, il préféra vivre d’un petit verre bu le matin et composer des hymnes à la gloire de Garibaldi qui ne payait pas. Quand il mourut, il venait de toucher un modeste legs à lui laissé par un ancien ami. C’était le pain assuré. Trop tard, depuis trop longtemps, il avait perdu l’habilude d’en manger.

Quant à Bénézit, assez laid, la barbe courte, l’œil un peu mort, il était l’homme qui devait toujours arriver au succès et n’arrivait jamais. C’est à lui que Leconte de Lisle écrivait des lettres publiées par un Journal et dont le destinataire n’a pas été nommé. Leconte de Lisle y fait allusion à certain drame qu’il admirait alors avec conviction et dont il avait gardé quelque estime, car on ne pouvait lui parler de Bénézit, sans qu’il reprit : « Ah ! mais Bénézit… » Il n’allait pas jusqu’à compléter sa phrase en ajoutant : « … Bénézit avait des dons » ; pourtant il le laissait entendre, Charles Bénézit était surtout professeur de musique ; il ne négligeait pas sa mise, se tenait discrètement à sa place et parlait peu ; mais, pauvre d’argent comme tous ceux de la bande, il était également pauvre d’apparence et ne payait pas d’aspect. Son rôle parait avoir consisté surtout à compter comme unité de républicanisme.

Auguste Lacaussade, créole de Bourbon, fortement mâtiné d’origine gasconne, était engagé sur le chemin de la gloire alors que Leconte de Lisle venait seulement de débarquer. Aussi put-il favoriser les débuts de ce jeune compatriote dont il contribua, je crois, à faire imprimer en livre les premières œuvres. Plus âgé seulement d’un an, mais beaucoup plus précoce, il avait déjà publié son volume de vers in-octavo, traduit Ossian et gagné je ne sais quelle couronne académique, titres qui, vis-à-vis d’un débutant, conféraient en ce temps-là le rang de patron, non le rang de camarade littéraire. Leconte de Lisle lui dédia sa plus belle pièce de vers, le Dies iræ. Il en eut regret plus tard, quand commencèrent à se produire entre eux les premiers symptômes d’une brouille qui devait aboutir à des querelles d’homérique souvenir. Républicain, Lacaussade prit en 1848 la direction d’un journal démocratique ; mais, quoiqu’il répétât sans cesse : « Je suis né, je mourrai parmi les révoltés », il inclinait vers les horizons modérés. Les jeunes jacobins le taxaient de conservateur. De fait il n’était pas des leurs.

Tout au contraire Bermudez, un vrai noble d’Espagne, titré de Castro, comme la célèbre Inès, et frère d’un ministre, cousin d’un don marquis de Lerna, « l’étincelant Bermudez », demi-fantoche, extravolubile, faisait partie du fond intime de la bande. Plutôt grand, un peu fort, il semblait un agrégat physique retenu par des ficelles. On n’eût pas été surpris d’apprendre qu’il se démontât des jambes et des bras. Aimable et dénué de toute morgue originelle, il possédait le don d’être partout à l’aise et savait se dégager avec élégance des attaches qui le liaient, de par sa naissance, à la politique étroite des Bourbons d’Espagne. Ses illustres parents le traitaient comme le bohème de leur famille ; mais il devait avoir sur eux l’avantage d’un degré de nature supérieure, plus avertie de toutes choses, plus désintéressée. Fort instruit, on aurait eu peine à trouver un sujet de conversation sur lequel il n’eût une certaine préparation et ne pût développer quelques-uns de ses brillants paradoxes. Verbeux, il n’ennuyait jamais, parlait plutôt avec éloquence, n’intervenait pas sans à-propos, et ce n’est point d’un sot d’avoir ainsi donné cette sensation de justesse en une langue et dans un milieu qui n’étaient pas les siens. Sans doute il tenait du pantin, mais ses gesticulations innocentes ne l’empêchaient pas d’être généreux, libéral et sincère, c’est-à-dire d’avoir certaines des qualités essentielles dont une belle âme est faite.




III



Ainsi Bermudez de Castro, Cressot, Dubois, Maron, Bénézit, Fage, Rabuan, auxquels il faut ajouter les noms plus sonores de Louis Ménard, de Flotte, Thalès Bernard, composent la liste des membres qui formaient autour de Leconte de Lisle le cénacle littéraire et robespierriste. Pour éprouver à sa valeur tout nouveau venant, on lui parlait de Blanqui. Si sa réponse était admirative, il était considéré comme un « bon » ; sinon, pas d’amitié possible ; les distances étaient gardées rigoureusement. Ce clan, formé par la politique, ne valait pas en renom le clan de haute littérature qui se groupait autour de Baudelaire et qui réunissait Théodore de Banville, Pierre Dupont, Henry Mürger, etc. Toutefois, dans celui-ci, chacun des membres se plaçait le premier, ne donnant à Baudelaire, sauf Baudelaire lui-même, que la seconde place, tandis que les compagnons de Leconte de Lisle, à part Thalès Bernard, lui décernaient la suprématie.

Thalès Bernard était alors secrétaire de l’helléniste Philippe Le Bas, dont le père, conventionnel, vivant dans l’intimité de Robespierre, avait épousé l’une des plus jeunes filles du menuisier Duplay. Membre du comité de Sûreté générale, noble caractère, le vieux Le Bas avait demandé, lors du 9 thermidor, à partager le sort du « grand Tribun » et s’était tué d’un coup de pistolet dans la nuit du 9 au 10. Le fils qu’il laissait, âgé seulement d’un an, servit dans la Garde sous le premier Empire et dans l’Université sous la Restauration ; mais sa veuve resta la vraie fille de Duplay, bonne sans-culotte. Elle appelait Guizot un Feuillant, les réactionnaires du règne de Louis-Philippe des Thermidoriens. Antidéiste, elle répétait à sa cuisinière : « Prends garde, si tu me voles, tu sais que Dieu te voit ; il saura te punir. » Mais elle disait d’autre part à Thalès : « Dieu n’est bon qu’à faire peur aux domestiques. »

La bonne dame aimait Thalès, robespierriste comme elle, helléniste comme son fils [9]. N’était-il pas aussi le petit-fils d’une victime de thermidor, de l’ex-prêtre Jacques Bernard, l’un des deux commissaires de la Commune chargés de conduire Louis XVI à l’échafaud ? Il n’avait pas fait sa première communion, pas plus que Leconte de Lisle ou que des milliers d’enfants de ce temps-là ; cependant il inclina plus tard vers le mysticisme, comme Laverdant qui faillit en perdre la raison, ou Louis Ménard, polythéiste chrétien, qui poussa son besoin de croyance en tous les dieux, anciens ou modernes, jusqu’à chanter des hymnes en l’honneur de la Vierge, jusqu’à célébrer les vertus miraculées de l’eau de Lourdes et délaver sa belle intelligence par des ablutions ultra-dévotieuses de spiritualité quasi-païenne. Bermudez, grand enfant crédule, s’était abaissé de tout temps devant la puissance supranaturelle des tables tournantes ; il finit dans les humeurs noires. Seul Leconte de Lisle eut le bonheur d’échapper à cette déchéance des plus nobles cerveaux qui s’abîment, en deçà des vrais dogmes, dans les fonds troubles de la superstition.

Mais c’est là l’ombre du déclin, l’obscurité crépusculaire annonçant la nuit prochaine. À l’âge de la vigueur ensoleillée, aux jours d’ardente lumière, tous ces jeunes esprits se révoltaient contre les ténèbres. Ils avaient voué la même horreur à tout ce qui pèse sur l'existence humaine, et leur haine des tyrannies, leur passion de liberté les avait exaltés d’un idéal d’action, quand le 24 février 1848 vint faire entrer dans le domaine de la pratique leur rêve de République.

Obéissant à l’énergie de son tempérament actif, de Flotte allait de club en club porter la bonne parole. À l’Institut, au Palais-National, à la salle Molière, au Conservatoire de musique, siège du club de la Société des Droits de l’homme, dont il était l’un des principaux orateurs et que présidait Blanqui, partout où la tribune était libre, il soutenait ces théories de logique irréductible qui le firent accuser de rêver l’anéantissement du bourgeois et la destruction du Grand-Livre. De taille élevée, l’œil enfoncé, le regard profond, l’air inspiré, la voix caverneuse, il semblait, me dit une dame qui l’avait entendu, « nous inviter à manger de l'homme tout cru », tandis qu’il était en réalité doux et sensible. Leconte de Lisle avait pour de Flotte des tendresses de sentiment particulières. N’étaient-ils pas « frères en religion ultra-jacobine », tous deux socialistes blanquistes ?

Le nom seul de Blanqui représentait alors dans l’esprit du paisible rentier le terrorisme niveleur : il épouvantait ; et cependant Blanqui fut un des rares présidents qui surent maintenir les discussions dans les limites d’une modération relative. Bien dirigé, son club prit une influence qui devait singulièrement grandir avec la suite des événements ; il inquiéta Ledru-Rollin qui, pour rester maitre des forces républicaines de Paris et pour s’en faire un appui de gouvernement, aida le club Barbès à s’organiser en Comité central.

Sous le nom de Club des clubs, ce comité parvint à grouper deux cents d’entre les clubs parisiens ; il leur transmettait le mot d’ordre par l’intermédiaire du journal la Commune de Paris, dont il avait fait son organe ; puis, sûr de la capitale, il voulut étendre son action à la province. Choisissant parmi les membres des clubs affiliés près de cinq cents délégués, il les lança vers toutes les directions avec mission de faire pénétrer le jacobinisme dans les centres modérés, de soutenir aux élections prochaines les candidatures avancées et de surveiller les commissaires et sous-commissaires de la République, qui remplaçaient les préfets et sous-préfets de Louis-Philippe.

Ainsi créés sous l’œil bénévole du gouvernement, mais abandonnés à la direction presque absolue d’un comité central, ces délégués risquaient de se transformer en agents d’excitation, car ils étaient chargés de correspondre chaque jour avec l’agent général du Club des clubs, Longepied, qui recevait leurs rapports au siège du journal et s’en faisait une arme de dénonciation. De plus, payés sur les fonds du gouvernement, celui-ci se flattait de les utiliser pour son expansion administrative et pour sa surveillance. On les érigeait en espions.

Comment Leconte de Lisle put-il consentir à se laisser embrigader parmi ces commis voyageurs du radicalisme extensif, sinon parce qu’il était des plus naïfs et des plus sincères entre les jeunes républicains [10] ? Il fut expédié vers plusieurs centres de la Bretagne, qu’il était censé bien connaître et qu’il avait mission « de remuer profondément » ; mais, dans ce pays de féodalisme provincial, de superstition héréditaire, de vie avaricieuse et rude, les théories jacobines avaient besoin d’être, plus que partout ailleurs, étayées avec de l’argent. Les cinq cent mille francs que le gouvernement provisoire accordait sur les fonds secrets pour les « Missionnaires de la République » furent vite dévorés, et le Club des clubs dut abandonner ses délégués à leurs propres ressources. Or celles de Leconte de Lisle, à peu près nulles pour lui même, l’étaient absolument pour les âpres et miséreux Bretons. Sans argent, sans crédit, disons aussi sans ces facultés pratiques qui savent s’élever au-dessus des plus difficiles conjonctures, il ne réussit qu’à se faire reconduire à coups de pierres par les bonnes gens de Dinan, après avoir suscité de détestables élections.

Quant à Louis Ménard, démocrate pacifique, il se contenta de servir avec sa plume les intérêts de la République. Il écrivit dans le Peuple une série de feuilletons mêlés vers et prose et consacrés aux événements qui marquèrent le grand pas en avant pendant les premiers mois de 1848. Pourtant, le 23 juin, il parut avec Leconte de Lisle autour des barricades. Tous deux, hommes de second plan dans l’action, bornèrent leur rôle à porter aux insurgés la formule du coton-poudre récemment découverte, mais inutilisable faute de temps.

D’ailleurs, en cette première journée, le caractère de l’émeute n’était pas précisé. Les uns affirmaient qu’elle était provoquée par les bonapartistes profitant de la suppression des Ateliers nationaux pour monter un coup de leur façon ; les autres, qu’elle était véritablement l’expression de la colère du peuple. De peur de servir une cause qui ne fût pas la leur, après avoir erré de barricade en barricade, Leconte de Lisle et Ménard rentrèrent chacun chez soi, puis, le lendemain matin, se retrouvèrent à l’atelier de leur ami, le peintre Jobbé-Duval. Très exalté comme eux, mais se dépensant surtout en paroles, Jobbé les décida sans la moindre peine à rester séparés du mouvement. En une lettre écrite quelques mois plus tard, Leconte de Lisle regrettera « cette lâche abstention » ; mais il n’en sera pas plus ardent pour se mêlera la tentative insurrectionnelle du 13 juin 1849. L’insuccès de sa mission à Dinan avait commencé sa désillusion ; il s’était fait sur le personnel du parti l’opinion la plus défavorable et sa complexion de révolutionnaire exclusivement cérébral le confirmait dans cette sensation encore vague d’aversion matérielle et de désistement.

Il fut donc un émeutier fort peu redoutable ; toutefois, regagnant paisiblement son logis, le deuxième ou le troisième soir de la bataille, et passant par une des petites rues du faubourg Saint-Germain, rue Taranne ou du Vieux-Colombier, il fut assez maltraité par une patrouille de gardes nationaux qu’il rencontra. Correct et décemment mis, il ne fut pas péremptoirement reconnu comme insurgé ; mais les braves protecteurs de l’ordre, craignant de laisser sans punition un coupable et cependant ne voulant pas arrêter un innocent, prirent un parti moyen. À coups de crosse dans les reins, ils abattirent Leconte de Lisle sur le trottoir. Il se releva meurtri, ne put rentrer chez lui qu’à grand-peine, resta couché trois jours et conçut contre tous les suppôts de pouvoir un redoublement de colère assez excusable.

Une amie de déclin, une grande dame qui s’est cachée sous le pseudonyme Jean Dornis et qui n’approcha Leconte de Lisle qu’aux années finissantes, lui a consacré dans la Revue des Deux Mondes quelques pages de Souvenirs. Elle y rapporte qu’il fut arrêté, jeté pour quarante-huit heures en prison, qu’il put ne pas se séparer de ses livres et qu’il continua, pendant les deux mortels jours de détention, la traduction de l’Iliade qu’il avait commencée.

Je conçois mal, après trois jours de bataille, au cours d’une rigoureuse répression, alors que douze mille prisonniers furent pousés pêle-mêle dans tous les trous vides, caves, souterrains ou casernes, je conçois mal cette exception relativement douce en faveur de Leconte de Lisle, qu’on nous représente lisant placidement Homère, tandis que des milliers d’autres étaient encavés comme du bétail enragé. Je préfère m’en tenir aux détails qui me sont venus directement par lui, tels qu’il les a racontés à ses premiers amis. Je le vois alors, effrayé par les conséquences de l’insurrection et demeurant coi dans sa chambre, en homme qui ne se soucie pas de s’exposer par une apparition inopportune aux mesures de proscription esquivées miraculeusement. Et dans cette retraite volontaire, au milieu de ses papiers et de ses livres, je le vois travaillant plus aisément qu’en prison à son Iliade, dont il portera plus tard la copie chez l’éditeur Ducloux qui la perdra.

Donc, pour en rester à ce que j’en ai su, je constaterai qu’il n’eut même pas les honneurs de la prison. Le 22 juin 1848, à quatre mois près, il avait juste trente ans et, dans le cours d’événements tragiques qui mettent à l’épreuve les caractères, il donnait la mesure de son activité politique. C’était encore une fois la faible mesure. Le nouvel essai de ses énergies se terminait, comme ses essais précédents, par une constatation d’impuissance et par l’énervement de la défaite.

Cependant tant de vaines tentatives et tant de résultats négatifs ne doivent pas nous faire oublier qu’à la même époque il sut affirmer par un acte de ferveur l’une de ses plus chères convictions. La seconde République, réalisant le vœu de la première, avait proclamé l’abolition de l’esclavage qui s’était maintenu dans nos colonies malgré les grands principes. Depuis dix ans déjà, cette abolition s’effectuait dans certaines colonies anglaises, notamment à l’île Maurice, la sœur de l’île Bourbon ; elle n’était pas seulement d’accord avec les traditions de la France républicaine, mais encore avec les vues morales de l’Europe et la nécessité politique du moment. On ne doit donc pas s’étonner qu’elle ait provoqué, de la part des créoles présents à Paris, une adresse d’adhésion. Leconte de Lisle rédigea cette adresse sans hésitation ; or les biens de sa famille consistaient surtout en propriété servile ; l’affranchissement les menaçait d’une terrible dépréciation.

À vrai dire, les esclaves ne furent pas arrachés sans compensation à leurs propriétaires, et ceux de Bourbon furent rachetés pour quarante millions de francs ; mais, préparés par l’excès de servitude aux entraînements de la paresse et de la dégradation, beaucoup d’entre eux refusèrent le travail libre ; la brusque désorganisation de la main-d’œuvre rendit fort précaires les anciennes exploitations ; dès lors les planteurs, en partie ruinés, poursuivirent de leurs imprécations tous les politiques, soit officiels, soit officieux, qui s’étaient ingérés dans cette affaire d’affranchissement. Les signataires de l’adresse ne furent pas épargnés. Leconte de Lisle fut dénoncé comme assassin de sa patrie. Tous les siens crièrent au parricide et, répondant abolition pour abolition, lui supprimèrent sa pension.

Une telle conséquence n’eût certes pas été difficile à prévoir ; mais, en s’associant d’enthousiasme à la loi qui devait appauvrir sa famille, Leconte de Lisle avait servi l’idée, comme si l’idée ne portait pas avec elle un dommage dont il recevrait par contre-coup l’atteinte. Quiconque l’a connu sait à quel point il était oublieux de l’intérêt présent. Les circonstances qui devaient le toucher le plus immédiatement étaient précisément celles auxquelles il pouvait attacher le moins d’attention et l’on eût dit que, spectateur de lui-même, il les considérait en dehors du lien intime qu’elles avaient avec son existence propre, dans leur rapport extérieur, pour leur unique valeur philosophique. De là cette indépendance de jugement si déconcertante pour ceux qui l’entendaient condamner des servitudes sociales auxquelles il était misérablement soumis ; de là son impuissance à rien sacrifier de sa pensée, même en des occasions qui commandaient le plus la circonspection.

Qui, parmi ses amis les meilleurs, ses compagnons les plus familiers ou même ses bienfaiteurs, oserait se flatter d’avoir échappé toujours à son irrésistible besoin d’exacte définition et de mise au point pittoresque ? Quelques-uns eurent peine à lui pardonner cette spontanéité de critique impulsive dont ils se croyaient éclaboussés. Ils l’accusèrent de verve maligne, de causticité mauvaise. Après eux, Jean Dornis fait allusion à ce soi-disant esprit de rancune, à ce fond méchant. Simplement Leconte de Lisle était une sorte d’inconscient véridique, et la preuve en est dans le singulier contraste qu’il laissait paraître entre ses actions et ses idées. Ainsi, vivant en partie de pensions touchées sur des fonds de budgets publics, il n’éprouvait aucune gène à se montrer intraitable envers tous les poètes pensionnés qui, disait-il, « faisaient cracher leurs plumes aux marges des ministères ».

Je ne saurais préciser exactement au sujet duquel de ces pensionnés, Théodore de Banville ou tout autre, à qui le département de l’Instruction publique faisait servir, par l’intermédiaire du bureau des secours, une douzaine de cents francs plus ou moins justifiés, mais je me rappelle avec quelle dignité Leconte de Lisle s’éleva contre les « poètes à gages », assez peu respectueux de leur pensée pour ne pas l’affranchir de toute influence intéressée.

Après la première représentation de Gringoire, il ne contenait pas sa colère contre le même Théodore de Banville, qui n’avait pas craint de ravaler la noble mission du poète en la rabaissant en public sous les largesses humiliantes et l’impertinente générosité d’un roi, d’un Louis onze. Il s’en allait, grommelant à l’adresse de l’auteur : « Le malheureux ! n’avoir su peindre qu’un mendiant ! » Et vraiment il exprimait par là sa conception du poète qu’il parait des vertus les plus altières, du fier respect de soi-même, du libre sentiment qui ne se laisse pas asservir.

Nul doute qu’il fût sincère, entièrement sincère, et pourtant il a fait « cracher sa plume, comme les autres, aux marges des ministères » ; mais il ne pouvait juger un fait, ce fait lui fût-il particulier, sans le considérer de haut, sans en distraire les détails personnels pour le passer au crible de sa critique indépendante et pour en dégager, fût-ce contre lui-même, une vision supérieure des choses ou quelque conclusion très nettement morale. On l’accusait alors de malice ou de bravade, comme s’il affectait ces beaux dehors de langage pour masquer une manière d’agir peu conforme à ses paroles. Injuste chicane. Il obéissait à sa faculté de dédoublement. L’homme intellectuel, qui était en lui, lui faisait oublier l’autre homme, et c’était cet homme intellectuel, le plus vrai, le meilleur des deux, qui venait de se prononcer avec énergie contre l’esclavage et de pousser la main à signer courageusement l’adhésion à la loi d’abolition. L’autre homme en souffrit dans son existence matérielle. Privé des subsides qu’il recevait auparavant de sa famille, il vécut très retiré, fréquentant quelques amis, assistant en silence à la ruine de la République, à l’inutilité de ses rêves et de son sacrifice.

Pendant ce temps de Flotte était soumis aux destins les plus divers. D’abord, avant même les journées de Juin, lors de l’affaire du Quinze-Mai, il s’était déjà compromis près du gouvernement, tout en essayant de le soutenir. Sa conduite de sauveteur n’avait pas été comprise ; il n’en avait pas moins recommencé l’aventure sur les barricades et bravé la mitraille pour prêcher au malentendu, pour adjurer les uns et les autres de cesser le massacre fratricide. Il était de ceux qui, pour combattre l’incendie, savent se jeter dans le feu. Finalement des gardes nationaux le trouvèrent dans la taverne de la rue Feydeau parmi les émeutiers. Traité comme tel, il fit partie des lamentables convois dirigés sur Belle-lsle. Peu satisfait du régime des pontons, il se sauva, fut repris, condamné pour un mois à la prison et se retrouvra libre. Lors des élections partielles du 10 mai 1850, il se présenta pour siéger à la Législative. Avec Carnot et Vidal, il fit triompher les suffrages radicaux ; leur triple élection jeta l’effroi dans l’Assemblée. Jusqu’au coup d’État, il put se croire presque heureux.

Il s’était fait une famille de celle de son ami Jobbé-Duval, comme lui Breton et Breton du Finistère. Félix Jobbé, Jobbêt, ainsi qu’on l’appelait par allusion au timbre haut et large dont il faisait vibrer la seconde syllabe de son nom, débutait au Salon. Il approchait de la trentaine et venait d’épouser la sœur d’un de ses camarades d’école, du sculpteur animalier Alfred Jacquemart. Le père Jacquemart était un industriel aisé, pour qui l’idéal du gendre ne devait certainement pas être représenté par un artiste dénué de fortune et n’ayant pas encore donné de preuves sérieuses. Mais, en ces temps heureux, l’argent n’était considéré dans le mariage que par les pères ; les jeunes gens ne songeaient qu’au bonheur de s’aimer. Jobbé portait beau. Sûr de plaire, il conquit de haute lutte sa fiancée.

Fiancée charmante. Marie Jacquemart a laissé dans la mémoire de ceux qui l’on connue jeune le parfum d’un délicieux souvenir. Les artistes s’étonnaient qu’avec des traits rappelant au repos la structure en tête de mort, elle prit en s’animant cette indéfinissable séduction qui s’impose à tous les hommes et commande l’hommage même aux femmes. Une excellente dame, qui fut pendant quinze années sa voisine et son amie, me l’a peinte comme une blonde sensation d’art. « Lorsque, depuis quelques heures, je n’avais pas vu Marie, me dit-elle, je la cherchais. » Mon vieux maître, un peintre grave, plus épris de pensée forte et de philosophie sereine que de suavités coquettes, ne manquait cependant pas, à propos de Mme Jobbé, de secouer la main en crescendo, comme pour marquer la gradation de son souvenir ; puis, aspirant l’air en hochant la tête, il scandait un : « Oh ! celle-là » qui voulait dire : « Devant le charme, je m’incline. »

On conçoit qu’elle ait eu pour admirateurs émus tous ceux des amis de son mari qui vécurent dans le rayonnement de sa grâce. Le mari, Jobbêt, que nous avons connu gardant, au seuil de la vieillesse, l’élan d’entreprise et le besoin d’envergure qui sont ordinairement le privilège de la jeunesse, était né dans la patrie de La Tour d’Auvergne, au bourg même de Carhaix, et, lorsqu’il parlait de ses exploits d’artiste, avec sa voix de tête âpre et forte, avec les coups de rehaut qu’il imprimait à son front pour prendre à témoin le ciel, il avait assez l’air du premier grenadier de France. Après un début au Salon de 1849, il exposait en 1850 un Jeune malade qui lui valut un succès. Ce succès fut suivi par trente années de production et de commandes, dont on peut voir, au plafond de l’escalier des Archives, un spécimen, lourd et roussâtre, qui semble peint à la poussière de brique avec de l’huile cuite. Quoi qu’il en dût être pour l’avenir, Jobbé, fort content du présent, célébra l’apparition du Jeune malade comme un fait principal à mettre en vedette dans les fastes de l’art contemporain. Il l’érigeait en date historique.

Or la première année de l’ère inaugurée par l’épiphanie du Jeune malade fut précisément celle où de Flotte conquit un siège à la Législative. Éloigné de sa mère qui vivait à Châteaulin, non marié, de Flotte, sincère et tendre, avait besoin de l’intimité familiale, qui lui fut offerte au foyer de son ami Jobbé. Il venait s’y rafraîchir du feu de sa politique, y prenait ses repas et s’estimait heureux d’apporter au ménage d’artiste sa bonne part de la dépense commune. En se mariant, Jobbé-Duval avait quitté son rez-de chaussée de la rue du Cherche-Midi pour venir habiter, rue de Vaugirard, un petit appartement composé de trois pièces en enfilade, aboutissant à l’atelier. Cette disposition, qui semblerait fort gênante aujourd’hui, suffisait pour permettre des réceptions à l’époque où l’esprit des mœurs s’accommodait de la simplicité. Marie Jobbé, très instinctive, était ravissamment musicienne. Elle avait la voix frêle et gracile ; mais, lorsqu’elle chantait une mélodie de Schubert, elle faisait irrésistiblement pleurer.

Son frère, le sculpteur, n’était alors qu’un industriel défroqué, ce qu’il est resté d’ailleurs. Grand, bien planté, jaloux du suffrage des femmes auxquelles il pouvait plaire par ses traits sans caractère, il affectait, à l’égard des hommes, le dédain pour tous ceux qui n’avaient pas conquis leur place de fortune et d’honneur selon l’ordre établi par les conventions sociales. Tout en maniant agréablement le ton de conversation du monde, il laissait vite deviner qu’il avait dans sa poche de quoi soutenir ses idées antisubversives. Les théories avancées en politique, en art, en littérature, avaient le don de changer en rage atrabilaire son humeur naturellement caustique. Il fut cependant, à certaines heures, un bon animalier et, sans lui tenir compte des sphinx égyptiens qui soutiennent la colonne du Châtelet, ni des deux griffons néo-grecs qui flanquent la fontaine Saint-Michel [11], on peut du moins lui savoir gré des deux lions dont il a décoré la porte sud sur la façade postérieure de l’Hôtel de Ville. Bien dressés sur leurs plans et traités dans un sentiment d’archaïsme décoratif qui n’exclut pas une intention de nature, surtout pour l’expression des têtes, les deux fauves contrastent avec le couple parallèle, exécuté devant la porte nord par le « Maître du médiocre », Auguste Cain.

Cependant, pour avoir su son métier de sculpteur, Alfred Jacquemart n’en avait pas moins le tempérament d’un homme pratique, et les lettrés, qui se heurtèrent à son intraitable sens des idées courantes, se vengèrent en lui prêtant « une âme de marchand de peaux de lapin ». L’un d’eux prétendait même qu’il déshonorait la caste des artistes, tant il semblait fait pour attirer à lui les suffrages bourgeois. Exagérations manifestes et provoquées sans doute par ce fait qu’Alfred Jacquemart était l’adversaire bilieux et quinteux des apôtres du socialisme. Entre le sectarisme libéral de son pensionnaire de Flotte et le sectarisme utilitaire de son frère, il fallut à Mme Jobbé toute son influence séductrice pour maintenir l’harmonie. Quant à Jobbêt, exubérant d’entreprise, il n’avait pas le loisir de s’arrêter aux incidents de détail et laissait agir sa femme. Il n’est telle efficacité que celle de la grâce.




IV



C’est ce milieu à la fois délicat et rude que fréquentait assidûment Leconte de Lisle. Peu considéré par le frère qui cotait volontiers les gens au poids de leur gousset, il avait subi l’invincible charme de la sœur et se plaisait dans la maison. Il s’y sentait d’ailleurs soutenu par de Flotte, vibrant, militant et très admirateur de la poésie supérieure ; or il avait récemment achevé son poème Bhagavat, et, certain soir, de Flotte déclara que de Lisle venait d’écrire un poème admirable. Nécessairement la maîtresse de la maison réclame le poème ; les dames présentes joignent leur insistance à la sienne ; Leconte de Lisle se dérobe par timidité, modestie ou plaisir de se faire prier, sentiments communs à tous les auteurs ; de Flotte enthousiaste se fait appuyer par les messieurs, et Leconte de Lisle, pris d’assaut, capitule.

Il n’avait pas encore acquis, au contact des gens de lettres, l’art de mesurer son débit. Plus tard il saura forcer sa voix grave, un peu grasseyante, à la diction brève et rythmique ; mais alors il récitait sur un ton de grand apparat. Debout au milieu du salon, il accompagnait ses cadences de gestes à la Frederick Lemaître. En craignant d’atténuer l’accent pour un seul de ses vers, il communiquait à tous cette uniformité solennelle qui lasse. On imagine l’effet que put produire la pompe déclamatoire en s’appliquant à l’un des mythes les plus complexes du panthéisme hindou. Le nom seul de Bhagavat, servant de titre, faisait prévoir pour la suite du poème une série de vocables exotiques qui ne permettraient guère aux oreilles profanes de se reconnaître aisément dans la métaphysique de cinq cents vers bouddhiques.

Trois brahmanes sont encore éloignés de la perfection ; car le premier n’a pu se débarrasser du désir, le second du souvenir, le troisième du doute. Rattachés au monde terrestre, chacun par ce dernier reste de sentiment humain, ils ne peuvent entrer dans la pureté suprême, se perdre et s’abimer dans la sublime essence du néant divin, et, las d’attendre cet état de perfection qui leur échappe, ils s’adressent à la déesse des eaux, la Vierge pure, qui leur indique la montagne au sommet de laquelle réside l’Être suprême, l’Essence des essences, le bienheureux Bhagavat. S’ils peuvent le voir, le contempler, ils deviendront parfaits et s’uniront à lui.

Ils se mettent donc en route, gravissent les pentes du ciel, et c’est alors que les descriptions, déjà nombreuses, se multiplient. Le chœur des Kinnaras entonne la gloire de Bhagavat, l’Abstraction dernière, né de Mava, l’Illusion première ; il chante les miracles du dieu qui, pour sauver la terre, se change en sanglier et qui, durant sept jours, soutient sur un doigt l’Himalaya. Le chef des éléphants parle. Le paysage se pare des merveilles locales. Sous les frais açokas se jouent les kokilas, dans un monde enchanté d’azur et de lotus. Enfin les trois brahmanes aperçoivent le divin Bhagavat.


Et dans son sein sans borne, océan de lumière.
Ils s’unirent tous trois à l’Essence première.


Pour goûter pleinement les idéales sonorités de cette évocation d’Orient, il faut, si l’on n’est familiarisé depuis longtemps avec le symbolisme bouddhique, avoir lu préalablement le poème et s’être mis en mesure d’en suivre couramment le sens matériel. Sans cette préparation, on reste insensible à des beautés que la richesse des images, l’éclat des sons et l’étrangeté des noms étouffent sous leur cliquetis déconcertant.

Le premier quart, la plainte des brahmanes gémissant sur leurs angoisses, fut accueilli par un silence qui devint frigide au second quart, lorsque la déesse, la belle Ganga, la Vierge aux boucles d’or fluides, surgit devant les trois sages et leur révèle le chemin de la perfection par delà les lacs bleus, au sublime sommet du Kailaça. Puis, tandis que les sages, tout en chantant leurs hymnes mystiques, font l’ascension du mont sacré afin d’atteindre au séjour bienheureux, le froid de l’assistance se prit à se figer. Et les sages montant encore, aux approches du trône éternel, alors que les célestes chœurs célèbrent les hauts faits de Bhagavat, alors que les doux Kinnaras, les divins musiciens, s’accompagnent sur leurs flûtes d’ébène et leurs vinàs d’ivoire, ce ne fut plus de la glace, les dames parurent pétrifiées.

Et cette pétrification avait gagné Leconte de Lisle. Il demeurait stupide, au milieu des auditrices qui n’avaient même pas la force de lui faire l’aumône des quelques applaudissements, tribut de pitié qu’on accorde à la moindre romance la plus pauvrement chantée. Jobbé ne lui portait pas secours, ayant, comme tous les excessifs, perdu ses moyens dès que l’occasion ne les exaltait plus. Jacquemart n’allait pas condescendre à tirer par la main un pauvre homme qui s’enfonce. Seul de Flotte eut l’énergie de rompre le charme. Il s’avança vers Leconte de Lisle et lui dit sur un ton que l’émotion rendait plus cave : « Cher ami, pardon, ce n’est pas une tuile, c’est toute une cheminée que je vous ai fait tomber sur la tête. »

De fait Bhagavat n’était pas un poème à lire devant un public féminin, fort peu préparé par la nature à goûter des beautés théogoniques. Sans doute le mythe de Bhagavat, forme essentielle de Krishna, huitième incarnation de Vichnou, manque de clarté même pour les hommes, et la religion bouddhique, très obscure pour notre temps, l’était bien plus encore à l’époque où les récents travaux de Burnouf venaient seulement de la révéler. Mais aussi ne faut-il pas croire que Leconte de Lisle se soit embarrassé d’en tant approfondir les mystères. Ce qu’il en sut équivaut tout au plus à la matière d’un bon article d’encyclopédie. Quant à ce qu’il en prit, cela tient en deux lignes et ce n’est qu’un principe.

D’un polythéisme touffu, diffus, ondoyant et débordant comme la vie elle-même sous ce climat de soleil et d’eau, de germination et d’éclosion intenses, le bouddhisme, qui prêchait d’abord le dogme grossier de la transmigration, la survivance des êtres par leur séjour en d’autres corps terrestres, arrive à la conception d’une Substance une, à la fois Pensée, Lumière, Esprit, d’où les êtres procèdent et dans laquelle ils rentrent. C’est le panthéisme Çakiamounique, simple, et grand, à l’égal de tous les systèmes panthéistes. Or, entre le premier état et le second, entre le polythéisme multiforme, symbolique, imagé, sonore, qui se prête admirablement au merveilleux de la description, et le panthéisme épuré, grave, presque abstractif, conséquemment moins favorable à la figuration poétique, Leconte de Lisle devait hésiter. Il se rattachait à l’un par ses dons descriptifs, à l’autre par son intelligence. Il a d’abord été frappé par la beauté du décor. Le terrible soleil de l’Inde, sa toute-puissance fécondante, les miracles d’un sol extraordinairement fertile se sont emparés de lui, puis l’ont fait incliner insensiblement à la compréhension des mythes éclos sur cette terre frémissante, habitée par une race affinée, nerveuse, contemplative jusqu’à l’extase ; mais, rebelle à la métaphysique, il est resté sur les confins du symbolisme trop abstrait. Il a reproduit, sans se l’assimiler, la théorie de l’Illusion première, dont il ne pouvait percevoir avec son esprit trop concret tout le mysticisme halluciné, et, de même qu’il n’a retenu du Fouriérisme que le principe le plus facilement saisissable, la nécessité de reviser les plans divins, de même, du Çakiamounisme, il se contente de retenir cette première affirmation : « La douleur, inséparable de l’existence, est fille du désir ; elle peut cesser par le Nirvana ; pour atteindre le Nirvana, il faut détruire en soi le désir. »

Et Leconte de Lisle s’arrête à cette vérité qui lui suffit. Nul homme n’échappe à la souffrance ; car celui qui nous paraît le mieux servi par la vie pour la satisfaction de ses désirs, celui qui souffre le moins par les causes extérieures, souffre par des causes intérieures. Celui-là se crée sa peine. Puérils regrets, inutiles soucis, ambitions jalouses, faux espoirs, aspirations vaines, vagues à l’âme, sombres humeurs, toutes ces formes du désir jamais satisfait sont la source de douleurs cruelles par leur inanité même. En combien de vers Leconte de Lisle n’a-t-il pas répété cette pensée bouddhique :


La guêpe du désir ravive nos supplices…
N’arracherons-nous pas ce dard qui nous torture [12] ?

Bien des siècles sont morts depuis que l’homme pleure
Et qu’un âpre désir nous consume et nous leurre,
Plus ardent que le feu sans fin et plus amer [13].


Fourier et Çakiamouni, voilà donc les maîtres auxquels il emprunte la part d’alliage dont il va composer son amalgame philosophique et, quand il aura fusionné dans son esprit les deux axiomes, celui du Mal par le désir et celui du Mauvais créateur, du Dieu responsable, il possédera tous les éléments de sa doctrine. Point n’est besoin d’en avoir davantage pour être grand poète. Ni Victor Hugo, ni Lamartine n’ont un pareil fond de concept personnel. Le premier se croit mage parce qu’il paraphrase en lieux communs la naïve antithèse du Mazdéisme ; le second, qui par sa fluidité semble toujours voguer dans le plus pur éther, n’est en réalité qu’un édulcoreur des vieilles panacées mystiques. Et cette banalité de leur métaphysique n’a pas empêché l’un et l’autre de planer très haut dans l’envolée de leur génie.

Ainsi muni de son viatique, Leconte de Lisle est prêt à se ceindre les reins pour suivre la route qu’il n’abandonnera plus, les yeux fixés vers le but, la poitrine gonflée pour la clameur qu’il devra pousser : Puisque, selon lui, la douleur universelle existe, puisqu’elle est engendrée par le désir, pourquoi Dieu, prescient de toutes choses, nous a-t-il infligé cette épreuve inéluctable ? Lorsqu’il a voulu placer en nous le principe de notre mal, qu’il pouvait n’y pas placer, il se préparait donc à nous châtier des fautes qu’il nous condamnait à commettre. Et vraiment est-il infiniment juste, ce Père absolu de notre destinée, ce maître souverain à qui nous pouvons dire : « Tu nous punis parce que nous sommes ce que tu nous as faits ? » De même est-il infiniment bon, ayant pu concevoir l’indéfini de la souffrance avec l’éternité des peines ? Et, pour peu qu’une seule de ses qualités infinies lui manque, il n’existe plus, il n’existe pas.

Leconte de Lisle n’hésitait pas à déclarer que toute la casuistique de l’Église se heurte impuissante à ce dilemme, sur lequel s’est fondé victorieusement le doute ; et c’est ce dilemme qu’il a formulé dans le cri de magnifique révolte intitulé Qaïn :


Dieu triste, Dieu jaloux qui dérobes ta face,
Dieu qui mentais disant que ton œuvre était bon,


À ce Dieu qui disposait de toutes les préexistences et qui nous a créés serfs de la douleur, à ce Dieu que, dans la conversation, il appelait « le premier de tous les malfaiteurs », Leconte de Lisle oppose les reproches du premier des grands sacrifiés. Maudit, errant et voué sans miséricorde à la réprobation des siècles, Qaïn se plaint d’avoir été choisi pour naître meurtrier, avec l’envie fatale au cœur. Pourquoi sur lui cette effroyable prédestination ; car, bien avant les temps, son crime était prévu, son crime auquel il ne devait pas se soustraire selon le plan du Créateur ? Et de quoi peut-il être coupable ? Est-ce lui qui s’est fait ? A-t-il seulement réclamé de vivre et, par-dessus tout, quelle part a-t-il prise à la Création dont il était une des victimes prédéterminées ?


Pour que la fange vive,
Ai-je troublé la paix de l’éternel sommeil ?

Ai-je dit à l’argile inerte : Souffre et pleure !
Auprès de la défense ai-je mis le désir,
L’ardent attrait d’un bien impossible à saisir
Et le songe immortel dans le néant de l’heure ?
Ai-je dit de vouloir et puni d’obéir ?


Jamais les rythmes de Leconte de Lisle ne se déroulent plus amples et plus sonores que lorsqu’il flagelle la primordiale iniquité, l’implacable loi du désir héréditaire. On comprend donc assez mal la réflexion d’un jeune critique [14], au dire duquel il n’aurait tiré du bouddhisme qu’un petit air de musique exotique, une fantaisie de lettré. Qui donc a décrit mieux que lui le néant de ce monde,


Où le fourmillement des hommes et des bêtes
Pullule sous le vol des siècles irrités ?


Qui donc a su peindre avec une telle force d’expression la fatale existence des races qui, d’âge en âge et dans la stupide horreur de leur destin, succombent écrasées ? Plus douloureusement qu’un autre n’entendra-t-il pas retenir


L’appel désespéré des nations en croix…
Ce lugubre concert du mal universel,
Aussi vieux que le monde et que la race humaine ?


Et, par les chemins du doute et de la révolte, ne s’élèvera-t-il pas vers la foi, vers cette foi faite de pitié sublime, qu’il va traduire en hymnes de haine, en audacieux defis contre les Lâches heureux, contre les Maîtres sans pitié par qui les races sont broyées ? Oui, désormais en son intelligence il aura le mal du mal des autres ; comme son Satan, symboliquement il pourra dire :


J’ai bu toute la mer des larmes infécondes.


Et c’en est fait. Pour lui la période des essais est enfin passée. Longtemps encore il ne se sentira pas monter. Il emploiera quinze ans à prendre pied et, pour s’affirmer au-dessus de la foule qui végète, pour échapper à la basse condition de poète incompris, à la morne obscurité dans laquelle la pauvreté l’enlize, il aura besoin d’un secours en dehors de lui-même, d’une levée de jeunes gens qui le porteront sur leurs épaules ; mais sa grande âme de poète est écluse. Quand sa cohorte admirative viendra se grouper à ses côtés, elle trouvera son génie tout prêt à recevoir la poussée d’élan qui décidera de son essor.

Et voilà ce qu’il aura tiré du bouddhisme, de cette bienfaisante religion qui s’est épandue sur une partie du monde par ondes pacifiantes. Nulle autre ne sut adoucir les mœurs de peuples plus farouches. En prêchant la suppression du désir, elle a combattu les luttes jalouses, les rancunes sanguinaires ; en posant le principe de perfection, elle a recommandé la bonté, la compassion, l’amour, et de toutes ces belles vertus elle a, la première, donné l’exemple en pratiquant, à l’encontre de la religion chrétienne, la plus sainte tolérance.

Il faut cependant reconnaître que l’efficacité du bouddhisme est surtout négative. Il enseigne le renoncement, les aversions pour ce qui peut être un objet de possession ; par là même il détourne de l’action. Suivant lui la vie, c’est le mal ; vivre, c’est détruire. Aux déceptions, aux détresses, aux craintes de déchéance, aux chances d’expiation qui sont la conséquence fréquente de nos agitations, il propose comme unique remède le dédain de tout effort et l’affranchissement de la passion. La récompense qu’il offre au sein du Nirvana n’est qu’une cessation. C’est la fin de toute vicissitude ; elle s’acquiert par la voie de l’indifférence, du quiétisme endurant, des mornes résignations, et consiste en une sorte d’idéalisme inerte, de béatitude passive dans l’irréelle pureté de l’impalpable lumière.

Cette inaction contemplative n’était pas pour déplaire à Leconte de Lisle, en qui la chair était plutôt tranquille et dont les mouvements avaient une apparente lenteur, sorte d’état intermédiaire entre la vie militante et le calme ascétique. En dépit de sa cérébralité combative, il put envier, pour la bonne paresse du corps, l’ineffable paix du Nirvana.

De plus, comme il était Latin, nourri de l’idéal antique, il eut une tendance à paganiser son rêve d’absorption suprême, et non seulement il s’adresse au paradis védique, le cœur sept fois trempé dans le néant divin, mais encore à la Nature, pour évoquer en elle la fusion de l’être qui s’évanouit dans le grand Tout.


Nature ! Immensité si tranquille et si belle,
Majestueux abime où dort l’oubli sacré,
Que ne me plongeais-tu dans ta paix immortelle,
Quand je n’avais encore ni souffert ni pleuré ?



Laissant ce corps d’une heure errer à l’aventure,
Par le torrent banal de la foule emporté,
Que n’en détachais-tu l’âme en fleur, ô Nature,
Pour l’absorber dans ton impassible beauté [15] ?


Je borne là la citation, malgré l’expressive harmonie de tant d’autres vers qu’il conviendrait de rapporter. J’ai voulu seulement indiquer que Leconte de Lisle fut un panthéiste vacillant. Ce n’est pas tout. On pourrait aussi bien découvrir en son œuvre quelques réveils de chrétien romantique. Par intervalles il s’avise de vouloir mordre au pain amer de la douleur ; ou bien encore, il en appelle au Néant de la mort, à la Nuit sans limites [16].


Puisqu’il n’est, par delà nos moments révolus,
Que l’immuable oubli de nos mille chimères,
À quoi bon se troubler des choses éphémères ?
À quoi bon le souci d’être ou de n’être plus [17] ?


Strophe que compléteront celles-ci, souvent reproduites parce qu’elles ont la grandeur des choses définitives :


Mais si rien ne répond dans l’immense étendue,
Que le stérile écho de l’éternel désir.
Adieu, déserts où l’âme ouvre une aile éperdue,
Adieu, songe sublime impossible à saisir !

Et toi, divine Mort où tout rentre et s’efface,
Accueille tes enfants dans ton sein étoilé ;
Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,
Et rends-nous le repos que la vie a troublé [18].


Fouriéro-bouddhisme, panthéisme, naturalisme, toutes ces conceptions sont flottantes ; elles errent des Védas aux théories allemandes et participent de la nature incertaine de celui qui les exprime. Il faut constamment, à propos de Leconte de Lisle, dédoubler les deux étoffes dont il est tissu ; le somptueux brocart qui drape le poète a pour envers la trame de laine dont est rhabillé l’homme, et, pour le définir, on a sans cesse besoin d’en revenir à ses deux instincts. Or, tandis que l’instinct primordial du penseur rêve de s’anéantir dans l’impassible Néant, l’instinct secondaire de l’être se révolte à l’idée de rentrer tout entier dans cette Immensité vide. Nous avons surpris Leconte de Lisle invoquant poétiquement la Mort [19] ; à vingt tournants de pages il la brave, et cependant elle lui faisait horreur ; il ne la voyait que dans la hideur des hoquets dégoûtants et, s’il en parlait souvent, c’était par obsession d’esprit, par cette hantise qui, le soir, dans les chemins sombres, pousse les peureux à tendre uniquement leur esprit vers les ressouvenirs de voleurs. Et quelle angoisse il laisse deviner en ces vers, douloureux comme la révolte d’un mourant qui ne veut pas finir :


L’intelligible cesse, et voici l’agonie,
Le mépris de soi-même, et l’ombre et le remord,
Et le renoncement furieux du génie [20].



Lumière, où donc es-tu ? Peut-être dans la mort [21].


De même on n’avait pas besoin d’avoir causé longtemps avec lui pour s’être assuré qu’il croyait au Mérite et Démérite, au Libre Arbitre, à la probabilité des Récompenses et des Peines, et qu’il était quelque peu déiste. Il n’allait pas, comme Victor Hugo, jusqu’à s’attribuer une place à la droite du Père, mais il supposait vaguement que la persistance de l’être réservait un rang d’honneur aux molécules terrestres d’essence supérieure. Et ce rang d’honneur, cette survie d’élection, il se les décernait dans l’intimité de ses espoirs secrets. S’il dérobait à la curiosité du monde ce repli de conscience inquiète, les rares intimes, qu’il estimait assez pour leur livrer le fond de son âme, savaient qu’il attendait de quelque mystère obscur une révélation surnaturelle plus belle que la vie.

En présence de ces incertitudes et ne pouvant contredire lui-même sa formule poétique de doute et de négation, il s’était fait, à titre de compromis, une vision de pureté primitive, qu’il appelait « la Sérénité première ». La beauté, la bonté auraient régné sur la terre en des siècles magnifiques, où sous des soleils féconds eût vécu la race des Purs. À cette époque de clarté virginale, Leconte de Lisle concevait des dieux qui, pour l’homme, étaient des chefs harmonieux. Vieux souvenir de Jean-Jacques Rousseau. Leconte de Lisle en revient à l’Harmonie Suprême rêvée par le Vicaire savoyard. Et, sans s’apercevoir de l’évidente antilogie, il s’abandonne à cette idéalité d’un âge d’or, en même temps qu’il reste convaincu de la préexistence du Mal, comme si ce Mal universel, antérieur à tous les temps, n’excluait pas la possibililé de tout état de pureté postérieur et partiel. Magma philosophique, mélange de doute et superstition ! Et j’ai peine à me mettre d’accord avec ceux qui jugent Leconte de Lisle un philosophe net et conséquent [22].

Net et conséquent, il ne le fut que sur un point, en son invariable horreur devant les souffrances humaines, en sa haine indélébile contre le Fort qui les dispense au Faible, contre Dieu qui nous en a mis le principe au cœur. Ce Roi des Rois, ce Despote des Despotes, ce Dieu cruel et violent, auquel il n’oppose tout d’abord que les dieux purs des premiers âges ou les divinités de l’Inde douces et tolérantes, il ne le nie pas encore, il le renie ; puis, lorsqu’il aura dépouillé les jeunes timidités, il s’élèvera jusqu’à la pleine négation. Pénétré par la philosophie d’Hegel, comme presque tous les bons esprits de son temps, il en subit les conclusions troublantes à travers Fourier, et bientôt il les dépasse pour arriver à la célèbre formule qu’en a tirée Proudhon [23] : « Dieu, c’est le mal », le mal qui, pour Leconte de Lisle, se résume dans les siècles d’intolérance catholique et de ténèbres :


Hideux siècles de foi, de lèpre et de famine,
Que le reflet sanglant des bûchers illumine !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Siècles du goupillon, du froc, de la cagoule,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ô siècles d’égorgeurs, de lâches et de brutes,
Honte de ce vieux globe et de l’humanité.
Maudits, soyez maudits, et pour l’éternité [24] !


Voilà le seul thème sur lequel il ne varie pas et reste bien lui-même, le constant, l’infatigable adversaire, non pas du fanatisme religieux (Jean Dornis le rapetisse et le banalise en lui prêtant ce rôle usé), mais du « Mal chrétien ». Jusqu’au dernier jour, alors qu’épuisé dans ses forces, il sera tout près d’entrer en l’Inconnu silencieux, il voudra parler encore et, sous son front déjà pâli par l’aube funèbre, résonnera quand même, et comme un écho des jours hautains, le vain défi que son Qaïn lance à Iahveh, l’éternel triomphant :


J’effondrerai des cieux la voûte dérisoire…
Et qui t’y cherchera ne t’y trouvera pas.


Il s’est éteint sur cette négation, dont ses antagonistes se sont fait une arme contre sa mémoire accusée d’athéisme démoralisateur. D’ailleurs qu’est-ce qu’on ne reproche pas aux insoumis de la pensée ? Certains critiques lui firent un crime d’être bouddhiste, c’est-à-dire pessimiste et néantiste, tandis que d’autres lui reprochaient de ne l’être pas assez. Pourtant son âme, en se baignant dans le limon du bon fleuve bouddhique, s’était vivifiée. Auparavant, elle ne pouvait que tressaillir aux cris d’un esclave battu ; maintenant, elle avait la force de s’élever jusqu’à l’expression grandiose de sa pitié ; témoins ces vers que les dames laissaient passer avec indifférence pendant la lecture de Bhagavat, mais qui faisaient palpiter d’enthousiasme le cœur toujours prêt à s’ouvrir de l’excellent de Flotte :


Sombre douleur de l’homme, ô voix triste et profonde,
Plus forte que les bruits innombrables du monde,
Cri de l’âme, sanglot du cœur supplicié,
Qui t’entend sans frémir d’amour et de pitié !


Et, pour avoir partagé cette souffrance avec les opprimés, il atteint les hauteurs du sentiment sublime. Parler de son œuvre sans accorder à cette part essentielle les développements qu’elle mérite, c’eût été vouloir faire une concession indigne de lui. Bien assez d’esprits superficiels l’ont uniquement considéré comme le poète de Midi, du Manchy, qui sont avec ses autres pièces descriptives, le Sommeil du condor, la Fontaine aux lianes, l’Épée d’Angantyr, plus accessibles au sens du vulgaire, beaucoup plus propres à prendre place dans les anthologies, mais aussi d’un ordre moins intellectuel que les deux poèmes d’Hypathie, le Dies iræ, Ultra Cœlos, le Corbeau, les Deux glaives, l’Agonie d’un saint, les Paraboles de dom Guy, l’Anathème, l’lllusion suprême, l’Holocauste, les Siècles maudits, Hiéronymus, la Bête écarlate, etc., etc. Celles-ci sont ses œuvres de bon combat ; elles ont la grandeur épique des clameurs de bataille.




V



J’ai dit que les plus nobles poèmes écrits par Leconte de Lisle s’inspiraient de l’esprit de pureté, qu’ils s’attaquaient au mal universel et qu’ils reconnaissaient pour la cause de toutes nos douleurs le désir.

Et ce sera l’occasion de constater une fois de plus la dualité de Leconte de Lisle. Tandis que théoriquement il est possédé d’obsession contre ce malfaisant désir, physiquement c’est à peine s’il en connaît les atteintes. Il avait peu de besoins personnels, nulle gourmandise ; il s’habillait aux magasins de confection, détestait le monde et contentait son goût pour les arts plastiques avec des plâtres qu’il badigeonnait en vieux tons chauds. Son luxe consistait dans les quelques sous nécessaires pour bourrer sa pipe. Il se privait d’acheter des livres. Seul, il eût pu vivre en dépensant cent francs par mois.

Mais il est un genre d’attirance auquel ne résistent pas les cœurs sensibles. Leconte de Lisle avait l’occasion de voir, chez les Jobbé, deux jeunes filles, deux sœurs, orphelines et quelque peu parentes des Jacquemart. Dénuées de toute fortune, elles utilisaient leur goût natif et la dextérité de leurs doigts en façonnant des modes. La seconde, plus casanière que l’aînée, venait moins fréquemment ; mais celle-ci, brune au teint mat, à l’œil velouté, manquait peu de soirées. Elle s’appelait Anna, se parait de toilettes claires à plis libres et, dans le creux des fauteuils capitonnés, savait se donner de gracieux pelotonnements, des allures agréablement penchées qui faisaient valoir ses manières toutes gentilles de très jolie chatte enrubannée. Onze heures venues, Jobbé, l’homme des francs partis, commençait à s’écrier : « Qui va reconduire Anna ? Cette petite ne peut cependant pas s’en aller seule ! » Et Leconte de Lisle recevait la très douce mission d’accompagner Anna, la jeune parente aux yeux de velours,

Littérairement il s’attachait à la beauté rythmique, et l’objet de son ultime amour. Celle qui dans sa vieillesse lui rendra le matin de ses jours, la Blonde sereine au doux nom florentin, aux chers yeux qu’il adore, sa Rose de Louveciennes sera l’une de ces beautés-là ; mais, au temps vigoureux de la jeunesse, dans la traversée des ponts, par les âpres bises qui resserrent les bras et rapprochent les frissons, tout est source d’effluves, même les grâces chiffonnées de la joliesse. Par les petites rues conduisant au quartier de la Bourse, l’ombre était favorable aux confidences qui s’échangeaient. Ce fut pour Leconte de Lisle l’occasion de laisser chanter en son cœur un gai refrain d’idylle. Par malheur, la vie s’accommode mal de simples refrains. Il faut qu’elle s’installe et Leconte de Lisle ne manquait pas de bonnes raisons pour hésiter devant un engagement que grèvent constamment les plus sérieuses responsabilités. Quand plus tard il acceptera ces devoirs du ménage, sa peine sera grande pour parer aux moyens de faire tant soit peu figure. Pendant les dernières années de la République et les premières années de l’Empire, il n’y pouvait songer.

Ce fut son temps de plus étroite misère. Sa pension supprimée ne semblait pas en voie de pouvoir jamais lui revenir. Son frère aîné, demeurant à Saint-Paul, s’efforçait de remettre en valeur les plantations compromises par l’abolition de l’esclavage. Ce frère, Alfred, ne sut pas se départir des habitudes contractées dans la richesse ; continuant à dépenser largement, faisant courir, il hâta la ruine qu’il avait mission de conjurer. Le dernier frère, Paul, considéré comme une capacité commerciale, ne put sauver que des bribes.

À la privation d’argent s’en était jointe une autre. Coup sur coup Leconte de Lisle s’était trouvé séparé de ses deux meilleurs amis, l’exil, qui l’épargnait, ayant atteint Louis Ménard et de Flotte.

Comme tous les spéculatifs, Louis Ménard fut un tempérament plutôt de réserve et n’eut pas d’attraction pour les rudesses qu’il adoucissait volontiers par des demi-teintes discrètes. S’étant proposé de peindre en un poème de trois cents vers [25] l’amour jalousement charnel qu’une néophyte, blonde aux yeux noirs ressent pour une chère compagne brune aux yeux bleus qui vient de quitter le couvent et qui se marie, il procède par touches si mesurées, par enveloppements si poétiques, que les traits scabreux s’effacent et, mis sous les yeux d’une jeune fille, ne seraient pas compris. Pourtant ses scrupules délicats étaient tels qu’il n’a pas fait réimprimer son volume de vers et l’a laissé pendant vingt ans à l’état d’édition épuisée tant que sa fille n’a pas été mariée. Il n’eût pas voulu qu’elle pût lire, à la faveur d’une édition nouvelle, le poème dont certainement elle aurait laissé passer, sans soupçon de saphisme, la situation très platoniquement perverse. Eh bien, ce même homme aux pudeurs inquiètes et si contenu dans certaines de ses audaces, perdait toute prudence dès qu’il traitait de politique.

Étant à Londres près de sa sœur en 1871, il ne prit aucune part à la Commune et ne fut pas témoin des exécutions sommaires qu’elle provoqua ; cependant il ne put jamais en parler sans une nervosité presque maladive et ce fut la cause d’une scène fort vive qui le tint pendant plus de treize ans éloigné de la maison qui jusqu’alors avait été la sienne, la maison de son plus vieil ami Leconte de Lisle. De même, après les journées de juin 1848, surexalté par les fusillades de prisonniers au sujet desquelles il avait fait une enquête, il écrivit cinquante strophes indignées pour glorifier les « assassinés ». Publiées d’abord en feuilletons par le Peuple, puis en livre avec les autres articles qu’il avait fait paraître dans le même journal, ces strophes, Gloria victis, furent l’objet d’une action judiciaire [26]. Afin de tuer sous les amendes la feuille de Proudhon, on l’accablait de procès. Louis Ménard fut poursuivi solidairement, et l’avocat du journal, Madier de Montjau, prit les deux affaires en main ; mais il plaida pour la galerie, en orateur qui veut se préparer une candidature. Il n’avait pas lu les pièces incriminées et laissa très maladroitement au ministère public toute latitude pour relever et détailler les passages qui pouvaient paraître à la rigueur justifier l’insurrection. Leconte de Lisle, placé derrière Ménard et ne croyant pas encore à la possibilité d’une condamnation, lançait insouciamment cette boutade, qu’il répétait à propos de chaque pensée mise en relief par l’accusation : « Attrape ! Voilà ce qu’on gagne à faire des vers, poète. »

Cependant, après la malencontreuse plaidoirie de l’avocat, Ménard crut devoir prendre la parole pour expliquer ses intentions et disculper ses vers. Sur ce sujet qui l’entraînait, il ne sut pas refréner son ardeur. Les bonnes gens composant le jury sont choisis parmi les amis de l’ordre ; l’excès de chaleur politique les indispose. Avec Leconte de Lisle, derrière Ménard, se trouvait Eugène Maron ; tous deux s’unirent pour arrêter le flot d’éloquence dangereuse que laissait déborder leur ami : « Très bien, très bien… mais c’est assez. » Et Ménard se tut pour s’entendre condamner à l’amende et la prison. Le soir même, il échappait à l’une et l’autre peine en fuyant sur Londres. Il quittait la France dans les premiers mois de 1849 ; il n’y devait rentrer qu’au dernier mois de 1852, lorsque l’amnistie pour les journalistes fut décrétée sans conditions.

Après Ménard, de Flotte. Depuis leur insurrection de Juin, les républicains vaincus n’avaient plus d’espoir qu’en une révolution socialiste. Attendue de jour en jour et sans cesse ajournée, cette révolution fut misérablement tentée le 13 juin 1849. Ledru-Rollin, prétendant opposer l’énergie d’une Convention aux menées antilibérales de la Législative, alla fourvoyer le siège de cette Convention dans une véritable souricière, au Conservatoire des arts et méliers, où s’était échouée déjà sa manifestation du 15 mai 1848. Naturellement il manqua s’y faire prendre comme un rat au piège ; il eut grand’peine à s’échapper. Là se termina sa politique d’avortement.

Ce fut le glas du républicanisme. Tous les grands chefs partent en exil ; le clergé rentre en possession de ses privilèges ; le suffrage universel est entamé ; la transportation, dite « guillotine sèche », fonctionne en permanence ; la presse est avertie qu’elle doit se taire. Alors les plus faibles se découragent. Leconte de Lisle n’avait pas attendu cette heure suprême pour être de ceux-là. Son état d’esprit se traduit exactement dans les lettres qu’il écrit à Louis Ménard [27]. Du fond de son exil, Ménard gardait une extrême exaltation, entretenue d’ailleurs par un commerce quotidien avec la colonie des proscrits réfugiés à Londres ; mais il ne trouvait pas d’écho dans l’âme de son ami. Désormais Leconte de Lisle se déclare incapable de vivre dans la société des démocrates qui lui semblent « trop bêtes et trop ignorants ». Simple logique de son tempérament, vigoureux dans la pensée, indécis en face de l’action. Il a l’amour moral du peuple, il en a le dégoût physique. Il reste très révolutionnaire (c’est sa propre expression) ; mais il attend l’aurore d’une théocratie nouvelle, c’est-à-dire d’un monde où l’idée sera le culte unique dans une démocratie supérieurement intellectuelle. Le même sentiment lui fera, trente-deux ans plus tard, détester la Commune, qu’il jugera l’ennemie de toute civilisation, la systématique incendiaire des musées et des bibliothèques. Il faudra les sinistres exécutions de la semaine sanglante pour faire vibrer en lui la voix éteinte de son ancienne pitié républicaine.

Ainsi, dès 1849, Leconte de Lisle avait pris rang parmi les ardents de la première heure qui, rafraîchis ou découragés, mettaient tous leurs soins à se faire oublier. Plus fortement trempé, de Flotte n’abandonna ni l’espoir ni la lutte. Il fit paraître avec Alphonse Toussenel, le plus spirituel des phalanstériens, une revue patronnée par Blanqui ; puis, après son élection à la Législative, il siégea consciencieusement sur les bancs de la Montagne. Mais que pouvait contre l’irrésistible élan de réaction la protestation de quelques énergies vigoureusement convaincues ? Le 2 décembre 1851, de Flotte fit partie du Comité de résistance qui, constamment dépisté par les agents du futur empereur, changea vingt-sept fois de résidence et ne put échapper à la police qu’en ne se laissant pas même rejoindre par les organisateurs de la révolte, dès lors réduits à vaguer sans direction. Écœuré par cette course au local, par ce jeu de cache-cache épuisant et stérile, de Flotte se réunit à quelques hommes énergiques afin de soulever le faubourg Saint-Antoine. Les ouvriers, qu’il s’efforçait d’entraîner contre la « coalition du sabre et du goupillon », lui répondirent par un refus formel. L’un d’eux expliqua leur abstention. C’était leur revanche. « Les bourgeois allaient avoir aussi leurs journées de Juin. »

Dans son Histoire d’un crime, Victor Hugo s’indigne de cette inertie du peuple ; mais, en toute vérité, quels sentiments ce même peuple pouvait-il professer à l’égard de la République ? Ne se souvenait-il pas des envois aux pontons après le 15 mai, des fusillades et des déportations sans jugement après le 25 juin 1848, des proscriptions en masse après le 13 juin 1849 ? Devait-il se faire tuer pour Cavaignac « le bombardeur » et pour la pâle Assemblée dont l’action bienfaisante ne s’était manifestée que par des feux de peloton et des cbarges à la baïonnette ? « À votre tour, bourgeois, de passer sous la canardière. Les balles dont vous vous êtes servis contre le peuple se détournent contre vous. À fusilleur, fusilleur et demi. Que Bonaparte culbute Cavaignac ou Cavaignac Bonaparte, de l’un ou de l’autre le peuple ne peut attendre que des coups. Il n’interviendra pas. » Sans plus vouloir écouter de Flotte, les ouvriers le reconduisirent jusqu’aux limites du quartier dont ils étaient les maîtres. Et ce fut la seule marque de déférence qu’ils crurent devoir lui témoigner.

Alors, quand la résistance si mal soutenue fut définitivement abattue, tandis que la police, achevant l’œuvre de l’armée, poussait menottes aux mains les vaincus vers les forts de Bicêtre et d’Ivry d’où partirent les convois pour Lambèse et Cayenne, tandis que les commissions mixtes renouvelaient les sombres jours de la Terreur blanche, de Flotte traqué mettait à l’épreuve ses amis en réclamant d’eux le soin de le cacher.

Rien n’égale l’humaine lâcheté, dans ces temps de liquidation politique et de massacres sans miséricorde. La défaite de la Commune en 1871 fit surgir trois-cent quatre-vingt mille dénonciations, et la police, noyée par un tel débordement, dut en arrêter le cours. De Flotte… mais je garderai le silence sur un abandon qui lui brisa l’âme jusqu’à le faire sangloter. À compter de ce jour, auquel allaient s’en ajouter d’autres plus amers, il se dégoûta de vivre et, lors du coup de main tenté par Garibaldi, il partit dans l’espoir de rencontrer sur sa route une balle libératrice. Pour la première fois ses espérances ne furent pas trahies ; il reçut la balle au front. Un monument marque sur la terre napolitaine la place où finirent ses déceptions avec sa vie. C’était en 1860 ; dix ans plus tard, la troisième République aurait pu réparer à son égard les torts que la seconde avait eus. Pauvre de Flotte ! Son histoire vaudrait qu’on la contât ; elle est celle d’une âme délicate et d’un cœur brave ; elle serait à son honneur, mais non pas à l’honneur d’un autre qui n’appartient qu’incidemment à notre récit. Profitons de cet avantage en évitant toute insistance ; on n’a pas toujours un aussi bon motif pour se taire.

Toutefois je dois rendre justice à qui le mérite et comment ne pas ajouter qu’au lendemain du coup d’État, alors que dénoncé, renié par ceux auxquels il s’était confié sans réserve, de Flotte ne savait plus où fuir, deux familles amies des Jobbé se partagèrent la mission de l’abriter ? Le peintre Glaize et sa femme, le docteur Faivre et la sienne, eurent le noble courage de ne pas se dérober devant un homme à sauver. La crainte était partout ; ils la bravèrent, plaçant leur honneur au-dessus des lois de suspicion qui frappaient les complices.

Mme Glaize surtout, si vaillante de cœur et d’esprit si fermement libéral, fut la force active à qui de Flotte dut le salut. Le front haut et solidement construit, la bouche coupée d’un seul trait, elle est née pour vouloir et sa volonté ne s’est jamais affirmée que dans la droiture. Son mari fut comme elle un bon ouvrier du devoir ; il se serait fait hacher menu plutôt que de refuser un gîte à l’excellent de Flotte fuyant devant les rabatteurs ; mais il n’avait pas, autant qu’elle, l’initiative pratique, le sens du débrouillement extérieur. Esprit chercheur et peintre philosophe, il fut, au temps où j’ai pu le bien connaître, un de ces intelligents vieillards qui savent goûter, dans le recueillement de leurs dernières années, l’heureuse émotion que donne la conscience des fatigues passées. Ils ont le sens exact de la vie parce qu’ils ont subi la lutte sans merci, les longs espoirs déçus, les labeurs mal récompensés, les meurtrissures. L’expérience durement acquise les a rendus prudents dans la parole, précis dans la pensée, justes dans l’observation, sincères en leurs aveux ; ils sont bienveillants par le souvenir de leur faiblesse même, et leur pitié s’étend à tous ceux qu’ils voient s’engager jeunes et pleins d’espérance sur la route dont quelques élus seulement atteindront le terme.

Tel, à la fois indulgent et sage, m’apparaît, en un des coins préférés de ma mémoire, Auguste Glaize. Par sa conversation suggestive il intéressait Leconte de Lisle qui se plaisait à le fréquenter. L’installation des Glaize (petit appartement précédant l’atelier) attenait à celle des Jobbé. Les réceptions alternaient de l’une à l’autre ; elles devinrent un refuge pour Leconte de Lisle, quand sa société d’intimes se trouva si brusquement réduite. II s’était rejeté vers Jacquemart et Jobbé dont l’autoritaire amitié ne lui procurait pas de joies intellectuelles. Jobbé se prononçait en littérature ainsi qu’en toutes choses, « à grands coups de gueule », comme disait Leconte de Lisle qui, sur Jacquemart, a consigné son opinion dans une de ces boutades qu’il sortait parfois de son sac à malices : « Jacquemart sculpte toujours des petites bêtes ; dis-moi qui tu hantes, je saurai qui tu es. » Sous cette forme qui semble excessive, Leconte de Lisle exprimait un jugement dont il est aisé de préciser la raison. Par l’air entendu de ses propos, par la verve incisive de ses saillies, Jacquemart pouvait en imposer aux interlocuteurs qui ne demandent à la causerie qu’une originalité d’apparat ; mais à Leconte de Lisle il fallait la valeur intrinsèque de l’intelligence, non les qualités superficielles de l’esprit ; or il ne retrouvait pas chez Jacquemart le fond de philosophie saine et généreuse, la source pure des nobles pensées en dehors desquelles il ne pouvait admettre la supériorité des gens. Il ne le fréquentait pas moins, ainsi que Jobbé ; il n’a jamais admis la possibilité de vivre sans entourage.

Fage était parti, Bermudez expulsé, les autres dispersés. Thalès Bernard restait, bien qu’il se fût cru poursuivi ; mais, avec lui, les relations manquaient parfois de franche simplicité. Volontiers il se promenait comme un prince de la Littérature. Toute une escorte de jeunes gens l’admirait et lui formait une suite de courtisans, « les esclaves de Thalès », et Thalès supportait mal que l’un d’eux s’avisât de changer de maître. Prosper Huet, un aimable garçon que guettait malheureusement une lésion de la moelle épinière, avait transféré son obédience à Leconte de Lisle qui l’en paya par une dédicace ; son nom se retrouve en tête d’une petite pièce dans l’édition des Poésies complètes. Toute désertion en provoquant d’autres, Thalès put craindre que Léon Rogier, le second de ses esclaves, se lassât de marcher dans son sillage stellaire. Alors voyant ou redoutant de voir ses principaux satellites se perdre dans le rayonnement d’un astre qui n’était pas le sien, il accusa Leconte de Lisle d’attraction insidieuse et de manquement grave aux devoirs prescrits par la camaraderie.

Jaloux de ses suivants, comment ne l’eût-il pas été de ses suivantes ? Mais, plus fidèles que les « pedisequi », les « pedisequæ » de Thalès composaient en son honneur des brochures et des livres. L’une d’elles, sous ce litre : « M. Thalès Bernard et l’École allemande », lui fit gloire d’avoir, le premier, imité les lied germaniques. Or c’est Louis Ménard qui mit à la mode ces petits poèmes de mysticisme un peu lunaire et de délicatesse vaguement macabre. Il en inaugura l’apparition en France par cinq chansons allemandes, qu’il a débaptisées dans sa dernière édition et qualifiées chansons suédoises, afin d’effacer tout souvenir de rapprochement avec les ennemis de la France, les « odieux Germains » dont il renie jusqu’à la littérature. De la part d’un tel croyant des lettres, c’est le témoignage le plus significatif d’une implacable rancune.

Louis Ménard ayant commencé, Leconte de Lisle suivit. Sa Christine [28] est une suave Christel rhénane, dont le fiancé défunt revient en suaire, chaque nuit, pour échanger avec elle des baisers d’amour qui ne voudraient pas finir ; mais, rappelé dès l’aube à son destin funèbre, le fiancé retourne sous la terre glacée. C’est encore trop pour Christine de la séparation intermittente que chaque lever de soleil renouvelle. Lasse des interminables jours, elle accompagne ce fiancé dans la tombe et va dormir près de lui sa nuit nuptiale.

Tel est le genre qui faisait pâmer d’émoi les âmes rêveuses de ces temps candides et qui suffisait pour assurer le triomphe de Thalès célébré par les poétesses. Mme Blanchecotte, Mélanie Bourotte, « Cotte et Rotte », comptèrent parmi les élèves préférées du maître. Elles étaient à l’aurore de leur prime jeunesse et chantaient comme des oiseaux sensibles. On conçoit qu’il eût le souci de garder pour lui seul de telles admiratrices et qu’il s’efforçât de maintenir les rivaux à bonne distance de son pachalik.

Ainsi préparée, la brouille devait tôt ou tard se produire. Elle éclata pour la cause la plus futile. Leconte de Lisle et Thalès Bernard s’intéressaient aux évocations, débarquées tout récemment d’Amérique et qui jouirent aussitôt en France d’une singulière faveur, grâce à leur infatigable vulgarisateur Allan Kardec. Certain soir, un jeune médium, étendu sur un divan et simulant le sommeil extra-naturel, s’était mis en rapport spirite avec une ancienne maîtresse de Thalès, partie depuis deux ou trois ans pour la Russie : « Je la vois… Elle est pâle… les joues creusées… les cheveux blanchis… — C’est par le chagrin de la séparation », reprit aussitôt Thalès qui, sur ce thème flatteur pour sa vanité, improvisa des tirades romantiques en rappelant quels feux Elle avait dans le regard et de quelle ardeur il était adoré d’Elle. Or, au cours de ce lyrisme rétrospectif, le jeune médium rouvrit les yeux et lança du côté de Leconte de Lisle des œillades de polisson tout fier d’avoir fait une bonne dupe. Leconte de Lisle, agacé de ces grimaces, ne put soutenir l’idée que Thalès fût impunément berné par un drôle ; la séance achevée, il ne voulut pas sortir sans l’avoir détrompé. Malheureusement, dès les premiers mots, l’autre riposta par des acerbités de fatuité froissée, telles que Leconte de Lisle dut définitivement se retirer.

Thalès se brouilla de même avec Louis Ménard pour un motif qui n’était pas moins frivole. Persuadé qu’il avait aimé comme personne au monde, il exhala cette tendresse intensive en quelques pièces d’un volume de vers, Adorations. Disciple de Lamartine, il épuisait les larmes, gémissait sur son âme en pleurs, qu’il inondait des sanglots de son cœur débordant de l’amour le plus pur pour les vierges aux fronts étoilés. « Tu ne me feras pas croire, lui dit Ménard, que tu ressens l’amour à ce degré-là. — Quand on n’a pas de cœur, répliqua Thalès avec hauteur, on ne comprend pas ceux qui…. — Flûte ! » Et Ménard le quitta là.

Cependant, en dépit de ces vaniteux accès, Thalès Bernard avait avec Leconte de Lisle et Louis Ménard de réelles affinités. Ménard et lui venaient de concourir pour le prix de poésie, que l’Académie française décernait tous les quatre ou cinq ans [29] avec une fidélité désespérante à Louise Colet. Dans les intervalles de cette collation périodique, le concours ne semblait pas avoir les mêmes raisons d’être jugé d’avance ; du moins les concurrents croyaient-ils pouvoir en risquer la chance ; or, Louise Colet ayant été couronnée deux ans auparavant pour un poème sur la Colonie de Mettray, les jeunes poètes n’imaginaient pas qu’elle « aurait l’impudeur (je répète leurs termes) de voler, cette fois encore », les mille francs du prix qu’ils estimaient plus justement dus à leur talent. Hélas ! l’ambition nourrit l’ambition. Sous prétexte que le sujet, l’Acropole d’Athènes, l’avait irrésistiblement séduite, Louise Colet composa quelques centaines de vers qu’elle présenta sans plus d’hésitations au concours. On lui reprochait les improvisations. En cinq jours elle avait écrit la matière poétique de son premier prix, sur le Musée de Versailles. Cette fois elle s’entoura d’un appareil préparatoire qui réduisait d’avance toutes les critiques à néant. Elle relut Pausanias, alla visiter à Londres les marbres de Phidias et, forte de cette inspiration directe, défia les concurrents.

Elle a conté les circonstances qui lui valurent quatre prix successifs. Si nous l’en croyons (et comment mettre en doute la parole d’une telle dame ?) elle dut le premier à l’estime purement poétique du vieux Népomucène Lemercier, le second à l’admiration de Béranger qui se fit son avocat près de Lebrun, le troisième à l’enthousiasme de Victor Hugo qui répétait à toutes les oreilles de l’Institut le plus beau vers de la pièce. Pourtant, avant de décerner ce troisième prix et malgré le vers cornélien [30], l’Académie s’y reprit à deux fois. Mme Colet laisse entendre que les sublimités de son Acropole étaient sans rivales, mais que les poètes, seuls capables de les comprendre, se trouvaient absents : Victor Hugo en exil, Musset en voyage, Lamartine et Vigny dans leurs terres. Les simples prosateurs n’écoutèrent pas. Le concours fut ajourné. L’année suivante les poètes, revenus, se seraient empressés de réparer en faveur du mérite un retard vivement déploré.

Tel est le récit qu’imprima la blonde Muse, fille chérie des Immortels, leur « Inspirée » dont les longues boucles soyeuses encadraient à l’anglaise, sous un front trop vaste, deux yeux bleus prêts à sourire et des lèvres qui dédaignaient rarement de s’entr’ouvrir. Elle a donc justifié ses succès par des motifs tout littéraires ; mais les concurrents, évincés à cause d’elle, ont insinué d’autres raisons qu’elle a traitées de calomnies. Et cependant n’est ce pas elle-même qui, dans un roman confidentiel, a soulevé quelques coins du voile ? Et certaine correspondance contemporaine ne nous a-t-elle pas permis de voir la réalité des choses comme si le voile était tout à fait tiré ? Il ne nous convient pas de pénétrer sans scrupule dans le cabinet intime de l’histoire ; toutefois, puisque ces pages ont pour sujet Leconte de Lisle, il faut bien que j’y mentionne la révélation que le hasard lui ménagea.

Leconte de Lisle fut en tout temps un homme de relations ; il allait notamment aux soirées de quinzaine chez Louise Colet qui, rue de Sèvres, en face de l’Abbaye-aux-Bois, essayait de faire revivre le brillant salon laissé naguère en déshérence par la mort de Mme Récamier. En dehors de ces soirées, il rendait ses devoirs par quelques visites de jour, et

c’est ainsi qu’en compagnie de Flaubert il se trouvait à causer avec la maîtresse de la maison, quand on annonça M. Villemain.

À quarante ans passés, Louise Colet n’avait pas cessé d’être désirable. Le cou, d’une belle ligne sculpturale, s’attachait sans défaillance à la poitrine, dont les carnations claires laissaient deviner entre l’échancrure du corsage leurs grâces encore fermes. Les mains avaient des galbes patriciens, le bras, aimable en ses contours, empruntait aux larges volants de dentelle les plus caressants reflets. Pourquoi, si séduisante encore, voulut-elle demeurer seule avec son vieil ami Villemain ? Mal bâti, la face en bosselage, il représentait un soupirant fort laid, ayant empiété sur la soixantaine ; par contre, comme il était titré : pair de France, deux fois ancien ministre, secrétaire perpétuel de l’Académie française, grand officier de la Légion d’honneur ; ce devait être pour une femme une gloire peu commune qu’un homme aussi symboliquement décoratif fût à ses genoux, alors que des yeux étrangers se trouvaient là pour en être témoins. Louise Colet obéit-elle à ce mobile de vanité très féminine, si féminine même qu’on n’ose l’attribuer à la sœur des Muses, qui ne détestait pas de s’entendre appeler par ses flatteurs « Louise Polymnie » ? D’ailleurs quelques récits de prouesses, dont elle fut l’héroïne, nous permettent de supposer qu’elle plaçait plus haut la satisfaction de son orgueil légitime.

Un jour, elle avait entre autres convives un officier (je crois un capitaine). En attendant de se mettre à table, on vint à causer de George Sand, sur le talent de laquelle le capitaine eut l’inconvenance de s’exprimer sans déguiser son enthousiasme.

— Vous en parlez comme si vous la placiez au premier rang, s’écria Polymnie.

Par métier les soldats ne doivent pas consentir à faire trop promptement retraite. Celui-ci chercha des échappatoires ; mais Louise Colet ne transigeait pas sur le chapitre de sa souveraineté littéraire. Pouvait-elle décemment admettre à sa table un malséant qui n’avait pas su reconnaître assez vite qu’elle était « la première » ? Elle sonna pour donner cet ordre ; « Retirez le couvert du capitaine qui ne dîne pas avec nous ce soir. »

On voit par là qu’elle tenait avant tout à faire respecter son honneur et ses droits de poétesse, ce dont elle avait fourni la preuve manifeste en s’armant d’un couteau de dessert, ainsi que chacun sait, dans la ferme intention de répondre coups pour coups aux attaques d’un impertinent critique. Toutefois ses rivaux (en excepterai-je Leconte de Lisle ?) osaient prétendre qu’aux suffrages littéraires elle aimait voir s’ajouter tous les autres genres d’hommages. Quoi qu’il en soit, avant que Villemain fût introduit, elle avait fait passer ses deux premiers visiteurs dans une chambre qui communiquait avec le salon par une porte vitrée. Flaubert et Leconte de Lisle crurent-ils comprendre qu’ils devaient écouter et regarder ? Ils n’eurent pas, en tout cas, la discrétion de s’en abstenir.

Polymnie condescendait parfois à des occupations humaines, c’est-à-dire qu’elle s’adonnait à ces jolis ouvrages de laine ou de fil que ne dédaignaient pas les reines et princesses de l’ancien régime et qui justifiaient de leur part ce coquet maniérisme du geste et ce jeu d’attirance auxquels excellait la provocante duchesse de Berry. Par leur offre et leur retrait alternatifs, les belles prunelles, s’abaissant sur l’ouvrage ou se relevant selon l’intérêt de l’instant, déconcertent les plus forts. Que pouvait contre elles un sexagénaire académicien ? Ce jour-là Polymnie brodait ; des boucles mouvantes faisaient trembloter sur la chair de sa gorge, découverte en triangle, des ombres troublantes, tandis que son bras tirant l’aiguille, rejetait en arrière le volant de dentelles pour livrer à nu d’agréables blancheurs délicatement veinées.

Villemain ne s’était pas assis. Debout, il avait saisi les doigts ronds et fuselés qu’il débarrassa de l’aiguille et qu’il retint en une sorte de contemplation câline.

— Madame, c’est la main de la Joconde.

— Non, mon ami, c’est la mienne, et je vous la reprends. J’en ai grand besoin pour continuer ma broderie. Qu’avez-vous fait de mon aiguille ?

— Ah ! madame ! Comment pouvez-vous condamner au travail une main si parfaite ? N’a-t-elle pas écrit d’incomparables choses ?

Et, de la main, il glissait au bras moite et suave, puis du bras à la gorge, digne à son avis d’être peinte par la touche moelleuse du Titien : il allait en détailler de trop près le charme réservé pour le mystère ; un léger coup de la broderie s’abattit sur ses doigts maladroits.

— Oh ! Louise… Puisque…

— Taisez-vous, vous laisseriez bien croire…

— On ne croira rien. Est-ce qu’on a jamais cru… Je suis si laid !

Alors, s’excitant de ses premières audaces et s’étant mis à genoux, il reprenait, pour la couvrir de baisers, la main de la Joconde quand, derrière le vitrage, Leconte de Lisle ou Flaubert partit d’un grand éclat de rire. Involontairement les complices avaient révélé leur présence. Il ne leur restait qu’à rentrer au salon sans baisser le ton, comme s’ils achevaient une conversation très amusante ; mais leur brusque intervention avait fait jeter à quatre pattes Villemain qui parut chercher un peloton, le ramasser, puis le remettre à « Louise » avec un « Voici, madame », lancé trop triomphalement. Le trouble, qu’il ne put dissimuler en se redressant, l’empêcha de voir aux lèvres de son amie le pincement d’un imperceptible sourire que Flaubert et Leconte de Lisle s’empressèrent d’interpréter à leur avantage. Il leur semblait qu’on avait profité de leur présence pour rendre ridicule un retour de passion surannée, dont on prétendait se distraire. Chacun d’eux tira donc de l’incident la morale qui répondait le mieux à ses secrets sentiments. Leconte de Lisle crut avoir constaté par preuves tangibles les influences extra-littéraires qui gagnèrent à sa rivale académique un nouveau prix aussi mérite que les précédents ; quant à Flaubert, depuis longtemps… Mais rabaissons le voile ; nous sortirions de notre sujet.

Leconte de Lisle n’était pas concurrent pour son compte personnel ; il aidait Louis Ménard de ses conseils et s’intéressait au prix pour son ami. Cependant Louise Colet, qui ne craignait pas d’en user avec la poésie comme certaines femmes en usent avec l’amour, réclamait de tous ses fidèles une part de collaboration. Elle soumit donc à Leconte de Lisle, aussi bien qu’elle le soumettait à Flaubert, Louis Bouilhet ou Villemain lui-même, son poème sur l’Acropole, en exigeant de sérieux avis. Assez embarrassé, Leconte de Lisle, client nouveau de la Muse, donna les avis par nécessité de politique, et ne les donna pas mauvais par orgueil de poète ou par respect pour son métier ; mais il eut un plaisir d’autant plus vif à se dédommager de son embarras en contant l’aventure. Du même coup, il vengeait les poètes et ses amis.




VI



Ce fut une heure de malicieux passe-temps, prise sur le destin qui pour lui n’avait pas que des sourires. Chaviré de misère, il s’était vu si près du naufrage qu’il avait dû chercher un abri dans la maison appartenant à la famille Ménard. C’est là que vint le trouver un de ses amis, dessinateur, qui lui demanda des vers pour accompagner quinze compositions sur la Passion. Texte et dessins devaient paraître en album illustré. Je ne puis dire ce qu’il advint de ce projet ; ce que j’en sais, c’est que Leconte de Lisle acheva non sans peine le travail le plus contraire à toutes ses convictions. Le poème entier, les quatorze stations et la résurrection, sentent la besogne de pauvreté. Le souffle manque ; l’art reste froid. Leconte de Lisle ne possédait rien de l’onction évangélique que réclame un tel sujet et qui peut y masquer l’absence de la foi. Sans nul doute, en écrivant cette Passion, il fit son chemin de croix et, s’il l’imprima dans l’édition de ses œuvres en 1858, ce fut un peu par considération pour la peine qu’elle lui coûta ; ce fut surtout par impérieux besoin. Trop pauvre pour négliger le moindre secours, il allait se soumettre à « l’humiliation des charités académiques » et présenter son prochain volume pour l’obtention d’un prix. Dans l’entourage de Louise Colet et dans les milieux de haute intrigue où s’élaborent les candidatures aux distinctions littéraires, on lui persuada que l’addition d’un poème religieux lui ramènerait, à lui socialiste, la sympathie fort peu républicaine des Immortels. Il se résigna donc à publier, pour une fois, cette Passion, mais il la proscrivit des éditions définitives. Ses deux exécuteurs testamentaires se sont cru le droit de revenir sur cette condamnation implicitement prononcée par l’auteur lui-même et, grâce à leur condescendance, la Passion occupe assez mal cinquante pages dans le recueil posthume faussement intitulé : Derniers poèmes. Je sais qu’on a blâmé ces exécuteurs et qu’on les a même accusés d’avoir commis une véritable impiété littéraire ; ils ont obéi, disait-on, à des considérations tout intimes, au vague désir exprimé par quelques survivants de rattacher à la mémoire du poète le souvenir d’un pieux labeur et de la libérer ainsi du reproche d’athéisme chrétien qui pesait sur elle. Tout en réduisant à ce qu’il vaut un pareil scrupule, non seulement étranger à la littérature, mais encore et surtout si contradictoire avec la pensée générale de Leconte de Lisle, je ne m’associe pas au blâme, je témoigne seulement d’un regret.

Leconte de Lisle a composé vers la même époque d’assez beaux poèmes pour n’avoir pas besoin que ses plus médiocres soient exhumés sans profit pour sa réputation. Il en récitait dans les salons ; mais, averti par l’expérience, il disait les plus courts et les plus acceptables du public. Les trente-deux vers de Midi, dits chez Sainte-Beuve, lui servirent autant que les cinq cents vers de Bhagavat l’avaient desservi chez les Jobbé. Sainte-Beuve le baptisa poète de génie, ce qui n’empêcha la brouille de survenir plus tard entre eux. Leconte de Lisle courut après le secrétaire du grand critique pour le gratifier d’un coup de pied « entre les deux gîtes », avec mission d’en reporter l’équivalent sur l’« aloyau » du maître.

Il fréquentait aussi Baudelaire dont il demeura l’ami sans trop de lacunes ni de heurts, malgré l’esprit un peu cynique et les blessantes fanfaronnades de ce Méphistophéliste. Les rapports se tendaient quelquefois, Baudelaire s’offrant aux dépens de ses intimes des facéties à froid dont ce n’était pas toujours facile de se garantir. Par exemple, il arrive chez Leconte de Lisle, dit qu’il a commencé je ne sais quelle ode dont les deux premières strophes sont parfaitement venues. Il se plaint de ne pouvoir mener à bien les suivantes, puis, avec des insinuations perfides, il ajoute :

— Tirez-moi de là, mon bon de Lisle.

Débitée sur un ton d’innocente véracité, la farce pouvait aisément être prise au sérieux. Si Leconte de Lisle eût fait une réponse de consentement vague, s’il eût dit seulement : « Voyons cela », Baudelaire se serait gaussé de la belle manière. Sorti de la maison, il aurait diaboliquement ri du cher confrère qui se croyait capable d’être plus habile que lui. Leconte de Lisle évita le piège en déclarant qu’il avait assez de mal à faire ses propres poèmes sans rien entreprendre aux poèmes des autres ; mais des petites scènes artificieuses, renouvelées dans le même genre tentateur, provoquèrent une rupture qui dura plusieurs années.

Entre temps Leconte de Lisle fit paraître son premier volume de vers, qui fut nécessairement peu répandu. Pour être écoutée du monde, la lyre doit résonner à l’heure propice. Se présentant avec des visions antiques en un temps tout occupé de modernisme, il ne fut ni lu, ni compris. Alors, fatigué de poursuivre la gloire qui le nargue telle qu’une coquette maligne, il aspire à reposer son rêve en des bras plus sensibles. Il revoyait fréquemment aux soirées des Jobbé la jeune parente Anna, qu’il avait pris l’habitude d’accompaguer au hasard des chemins solitaires, sous la forte inspiration de la nuit ; et dans son cœur ballotté de vide, à la place des vains espoirs envolés, avait pénétré l’essaim des désirs qui, las de voltiger, se fixent. Toutefois, pour la concordance des dates avec les faits, je démêle assez mal mon embarras. Je ne puis notamment assigner une place exacte à l’anecdote suivante que j’ai souvent entendu conter ; je me suis accoutumé depuis longtemps à la tenir pour véridique et j’éprouverais un réel ennui si j’étais obligé de la déclarer suspecte. Elle a trait au mariage qui, selon le penchant le plus ordinaire des sentiments, terminera cette idylle par un épithalame, et, bien qu’elle se réfère à nombre d’années plus tard, elle devrait être placée là. Telle qu’elle m’est offerte, je la répète.

Donc la jeune parente et sa sœur auraient habité chez leurs tuteur et tutrice, qu’elles appelaient oncle et tante. Prenant de l’âge, les deux vieillards se seraient estimés heureux de la première circonstance qui put mettre fin à des charges dont s’accommodait mal leur idéal tranquille ; ils auraient poussé leur pupille au mariage. Celle-ci, se sentant jolie et redoutant la médiocrité d’un avenir incertain, aurait tout d’abord résisté, dit l’anecdocte, à la demande dont elle était l’objet de la part de Leconte de Lisle. Alors son oncle et sa tante se seraient efforcés de combattre son hésitation par cent sortes d’arguments, entre autres celui-ci : « Tu n’as pas les moyens de faire la difficile. Prétends-tu donc épouser un académicien ? »

L’anecdote se compose bien et s’achève, comme toute bonne anecdote, par un trait. Nous sourions à la pensée de petites gens aveuglées par l’éclat du monde, ne concevant le bonheur que vers des hauteurs de vanité qui le plus souvent en éloignent, et présentant à leur pupille, comme un mirage insaisissable, une impossibilité que précisément l’avenir réalisera. Toutefois j’ai peine à me persuader que, même à cette époque d’obscure pauvreté, Leconte de Lisle ait été traité de si haut et si peu considéré.

Un petit nombre de jeunes gens lui vouaient une admiration indiscutée. Sitôt parus dans la Phalange, ses premiers vers avaient été remarqués par Thalès Bernard, qui sans retard avait voulu connaître l’auteur s’annonçant comme une gloire future. Leconte de Lisle demeurait alors rue des Beaux-Arts, en voisinage avec de Flotte. Thalès et Ménard le cherchèrent longtemps. Ce fut Fage qui parvint à le découvrir. L’étroite intimité dans laquelle ses nouveaux adeptes avaient vécu depuis lors avec lui n’altéra rien de leur enthousiasme. Les poèmes qu’il avait puhliés dans la Phalange, Le Voile d’lsis, La Vénus de Milo, l’Églogue harmonienne, Hypathie, Niobé, la Fontaine des Lianes étaient très éloignés d’avoir leur forme définitive ; sa complexion d’artiste était telle qu’il devait avoir écrit deux cents mauvaises lignes avant d’en tirer cent meilleures, puis cinquante excellentes ; or, pour imparfaites qu’elles fussent encore, ses premières pièces, celles même qu’il n’a pas réimprimées, excitaient si hien l’admiration de ses amis que ceux-ci, les relisant plus tard en cet état d’éclosion inachevée, s’étonnèrent d’en avoir tant admiré ce qu’ils appelaient déjà les « vers cyclopéens ».

Très haut coté par les fouriéristes militants, c’est lui qui les avait prisés secondairement et, tandis que des compagnons fidèles travaillaient à son crédit naissant, ses progrès poétiques tendaient à le grandir chaque jour d’un degré.

Quant à l’homme, sa beauté grave n’était pas de celles qui font affoler tous les cœurs ; son orgueil parfois dédaigneux risquait d’inspirer des doutes sur ses aspirations de tendresse intime ; mais, s’il ne fut pas le bellâtre que les femmes s’arrachent, il ne fut pas non plus l’indifférent dont elles s’éloignent et, sur six d’entre elles que le lointain des souvenirs me laisse compter dans son entourage, j’en pourrais nommer cinq qui lui souriaient du profond de leur âme ou qui, moins timides et moins réservées, se le disputaient presque ouvertement. À vrai dire, la sixième le trahit ; mais, pour le trahir, encore avait-il fallu qu’elle le prit ou l’acceptât, et ce n’est certes pas la preuve que ce jeune homme de trente ans, embelli par les dons de l’esprit, fut un parti si négligeable.

À la même époque, Flaubert parlait de lui dans ses lettres à Louise Colet. Le connaissant assez mal, il lui refusait le don d’aimer, lui supposait l’esprit et le cœur empêtrés de graisse, ce qui de sa part revenait à dire qu’il le croyait encore gêné de superfluités sentimentales. Pour Flaubert, quiconque ne courait pas les mauvais lieux devait être étranger à l’amour, et Leconte de Lisle faisait hautement profession de fuir avec dégoût les voluptés d’une matérialité trop basse. C’est ce que Flaubert exprime sans ambages, en français de corps de garde, car il dédaignait de recourir à la décence du latin, même quand il s’adressait à la Muse, la Muse dont il célébrait par propos directs les blancheurs intimes. Et ce vigoureux styliste, qui savait traduire avec une telle vérité les choses familières, était un moindre psychologue. Ce n’est donc pas d’après ses rudes définitions qu’il nous faut juger Leconte de Lisle, mais à travers les sentiments féminins que celui-ci sut éveiller.

La sœur de Thalès Bernard laissa flotter vers lui le plus doux de ses rêves. Bien qu’elle fût petite-fille de jacobin, elle avait suivi les classes d’un couvent, la ville du Midi dans laquelle elle était élevée ne possédant pas d’autre genre d’institution ; mais elle avait gardé son indépendance d’idées jusqu’au jour où l’amour, en sanctifiant son cœur, y fit germer une sorte de levain mystique. Lorsqu’elle eut compris que son inclination n’était pas partagée, désespérant de goûter jamais la joie de vivre, elle chercha son refuge dans la religion, puis alla mourir en Chine sœur de la Mission. Ceux qui se souviennent la voient encore se dresser ardente et vigoureuse pour défendre l’ami choisi, l’être désiré. Thalès demeurait avec elle et leur mère dans l’impasse Sainte-Marguerile, donnant sur la rue du Bac. Le salon de famille réunissait souvent les jeunes gens du clan, et les malices jaillissaient alertes à l’adresse des camarades absents. Ces innocentes critiques, admises à titre réciproque, animaient la causerie sans en altérer la gaieté franche ; mais il ne fallait pas qu’elles s’égarassent sur le compte du beau poète préféré ; car une jolie voix de poulette coquetante rappelait bien vite que ces critiques-là seraient mal accueillies par la jeune maîtresse de la maison.

Une autre sœur d’un compagnon fidèle, sinon du plus fidèle, ne fut pas moins sensible au charme sévère de Leconte de Lisle. Sous le regard de sa mère, un regard qu’elle savait consentant, elle causait un soir avec lui, le prince de ses beaux songes, et poussée par l’inquiétude, obéissant au fiévreux désir de se rassurer, elle ne put contenir un éclat. Devant une insignifiante contradiction, elle s’écria :

— D’ailleurs, je sais que vous ne m’aimez pas.

— Comment pouvez-vous dire une pareille chose ? Au contraire, je vous aime beaucoup.

Alors elle eut ce cri d’un cœur frappé, ce cri qui porte en soi toute la psychologie de l’amour :

— Oh ! pourquoi beaucoup ?

Et ce qu’elle exprimait en ces trois mots, la tendre intuitive, c’est que le véritable amour n’a pas de ces degrés. Il est intégral et total ou n’est pas. Un peu, beaucoup, passionnément se trouve bien près de pas du tout dans la réponse de l’oracle que les fillettes interrogent sur les pétales de la pâquerette. Hélas ! pourquoi beaucoup ? C’est que l’amitié seule répondait à l’appel de l’amour.

Je glisse sur des incidents de passion plus heureuse, mais moins sage ou moins permise, et, sans insister sur la cruelle trahison à laquelle j'ai fait allusion, je dois cependant y consacrer quelques lignes parce qu’elle jeta Leconte de Lisle dans un tel état d’anéantissement que ses amis furent réellement inquiets. Il ne se reprit que pour clamer sa détresse en des poèmes

empreints d’un désespoir farouche :


Mais ce spectre, ce cri, cette horrible blessure ?
Cela dut m’arriver en des temps très anciens.
Ô nuit ! Nuit du néant, prends-moi ! — La chose est sûre :
Quelqu’un m’a dévoré le cœur. Je me souviens [31].


Et désormais il est un des damnés de l’amour, car il ne peut chasser l’image des ivresses passées. Le spectre est là qui darde ses prunelles :


Ces magnétiques yeux, plus aigus que des lames,
Me blessent fibre à fibre et filtrent dans ma chair [32].


Et son cœur lui semble brisé pour la dernière fois [33]. Alors il considère avec angoisse le supplice de vivre [34], car, au fond de lui-même, il se sent faible et se laisse gagner de pitié douloureuse pour cette défaillance :


Ô cœur de l’homme, ô toi, misérable martyr,
Que dévore l’amour et que ronge la haine,
Toi qui veux être libre et qui baises ta chaîne [35].


Cœur torturé qui pleures et qui gémis en vain :


Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne.
À quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir [36] ?


Cependant la honte le redresse. Il se crie à lui-même d’en finir avec ses bruyants transports ou d’en finir avec la vie :


Mais si l’amer venin est entré dans tes veines,
Pâle de volupté pleurée et de langueur,
Tu chercheras en vain un remède à tes peines :
L’angoisse du néant te remplira le cœur.



Ployé sous ton fardeau de honte et de misère,
D’un exécrable mal ne vis pas consumé :
Arrache de ton sein la mortelle vipère,
Ou tais-toi, lâche, et meurs, meurs d’avoir trop aimé [37] !


Leconte de Lisle n’en devait pas mourir. Celle dont l’abandon nous valut cette suite de poèmes désolés n’était pas digne qu’un grand esprit fût sacrifié pour elle ; car elle était toute matière, de belle mais vile argile, et, pour ne pas lui donner ici plus de place qu’elle n’en mérite, je me contenterai de la laisser entrevoir à travers les épithètes bien ou mal sonnantes que décochait à son adresse Bermudez de Castro.

Bermudez n’a jamais démenti l’affection vive qu’il avait vouée du premier jour à Leconte de Lisle et que celui-ci lui rendit très sincèrement. Récemment revenu d’exil, il avait l’âme trop castillane pour ne pas épouser vigoureusement les rancunes de ses amis, et, comme chez lui le langage reflétait constamment la force des sentiments, il s’en alla, faisant résonner ses doléances à tous les coins du quartier où Leconte de Lisle était tant soit peu connu :

— Pour une vieille cocotte, il se ferait mourir, mon pauvre de Lisle ; pour une gueuse… une guenippe… une rousse-cagne… Je la connais… je l’ai vue, monsieur... elle n’a jamais valu l’eau bénite répandue pour son baptême.

Les saillies du fidèle Bermudez ne furent pas inutiles pour ramener le sourire sur les lèvres de Leconte de Lisle. Avec le sourire revint l’apaisement qu’exprime un petit poème datant du même cycle désespéré : Les Rêves morts [38].

Et cette grande détresse doit prendre place à l’époque où Louis Ménard était encore hors de France. À peine rentré, Ménard, pour faire oublier sa littérature politique, voulut imprimer des vers et lut à Leconte de Lisle toutes les pièces qu’il destinait à son futur recueil. Dans le nombre se trouvait un sonnet qui remémore la légende de Raymond Lulle. On sait que ce vieil alchimiste, féru d’amour pour une belle dame, en oubliait les Sciences philosophales. Afin de l’éloigner d’elle et de le rendre aux doctes études qu’il délaissait, elle découvrit devant lui son sein dévoré par la lèpre. C’est une légende analogue à celle dont Hypatie fut, dit-on, la stoïque héroïne. Pour décourager un de ses disciples, aux trop pressants désirs, et pour le ramener à la sagesse, la belle philosophe d’Alexandrie, se prenant elle-même comme exemple de sa démonstration sur la vanité de l’illusion charnelle, sortit, pendant le cours d’une de ses leçons publiques, sa garniture menstruelle et, la développant aux yeux de celui qu’elle voulait convaincre, s’écria : « Voilà ce que tu prétends aimer. »

Les gens délicats goûteront peu ce genre de thérapeutique par trop expérimentale ; mais Louis Ménard en tirait un effet de poésie. S’adressant aux viles enchanteresses dont la perfidie revêt une forme corporelle idéalement séductrice, il s’écriait à son tour :


Miroirs de volupté, beaux lacs aux flots d’azur,
Où se cache toujours quelque reptile impur,
Anges d’illusion, démons aux corps de femmes.

Sirènes et Circés, qu’il est triste le jour
Où, pour guérir nos cœurs des poisons de l’amour.
Vous nous montrez à nu la lèpre de vos âmes !


Victime d’une de ces beautés gangrenées au plus prolond du cœur, Leconte de Lisle arrêta là Ménard et lui dit :

— Dédie-moi ce sonnet. Elle comprendra.

Sans crainte d’erreur, on peut affirmer qu’elle n’a pas compris et j’ai moins confiance dans le succès d’une telle leçon, toute littéraire, que dans la démonstration pratique qui dut laisser sans réplique le vieux Raymond Lulle et tout ébaubi le jeune Archytas, l’élève d’Hypatie.

Leconte de Lisle n’eut donc pas la satisfaction d’apprendre que ses strophes vengeresses et le sonnet de Ménard, indirectement réprobateur, avaient atteint leur but ; mais sa peine n’était pas de celles qui doivent rester inconsolées. Six ou sept mois après, il rendit à l’un de ses amis un dictionnaire grec qu’il avait emprunté, puis longtemps gardé, n’ayant pas les cinq francs disponibles pour cet achat de luxe. L’ami, feuilletant les pages comme pour renouveler connaissance avec un vieux compagnon d’études, rencontra le brouillon d’une lettre dans laquelle Leconte de Lisle, faisant allusion à des démêlés récents, disait entre autres arguments à sensation : « De quoi peut-il se plaindre, puisque j’offre de me casser la tête avec lui ? »

De quoi ? Mais de ce qui fait plaindre assez légitimement un infortuné mari. Ce mari, grand hâbleur… je m’arrête, on voudrait le reconnaître et ce n’est pas pour le plaisir de le désigner que j’écris ; c’est afin d’attester une fois de plus que Leconte de Lisle n’était alors ni si négligeable ni si négligé. Pour être heureuse d’être à lui, pas n’était besoin d’hésiter et de se demander si plus tard il serait ou non académicien.

L’Académie fait, dit-on, le malheur de ceux qu’elle laisse se morfondre à sa porte ; mais on assure également qu’elle ne fait pas le bonheur de ceux qu’elle accueille en son sein. Les soucis vaniteux habitent comme partout sous la coupole. Alors où peut-on être heureux ? Nulle part, nous répondrait Leconte de Lisle, car, suivant ses théories, la terre ne tourne et ne roule que pour entraîner au vertige la foule des malheureux.

Malheureux, il le fut autant que des milliers d’autres. Seuls les esprits légers ont pu l’accuser d’avoir abrité son calme égoïste derrière les immuables parois d’une tour d’ivoire ; ceux-là n’ont pas connu son cœur qu’il leur dérobait sous les lames d’or d’une impénétrable cuirasse. Ils le déclaraient impassible parce qu’il était hautain, marmoréen parce qu’il n’a pas chanté la couleur satinée des seins de ses maîtresses et qu’il a préféré peindre l’éternelle harmonie de la beauté sereine ; mais, comme a dit un de ses meilleurs élèves, le vicomte de Guerne, tout étonné d’en avoir fait la découverte : « Les femmes ont beaucoup compté dans sa vie. » Ce soi-disant impassible fut, à ses heures, un douloureux sensitif.




VII



La gloire est la plus capricieuse des maîtresses ; elle se plaît à dédaigner ceux qui sont vraiment dignes d’elle. Indifférente à leurs vœux secrets, elle les laisse s’énerver et trop souvent s’abîmer dans la détresse de leurs espoirs constamment déçus. Pendant les dix années de sa pleine maturité, Leconte de Lisle connut les mornes langueurs d’une pareille attente ; mais, sans renoncer à cette passion si haute, il avait, pour s’en distraire, essayé de l’amour facile et n’en avait gardé qu’une sensation très douce d’épiderme, puis à l’âme la cicatrice saignante d’une trahison. Entre temps, dans son milieu d’ardente jeunesse, bien des combinaisons de sentiments s’étaient ébauchées, Bermudez avait eu la fantaisie de lui faire épouser une sienne cousine qu’il proclamait « le plus pur joyau de la Castille ». Connaissant les hyperboles familières à son ami, ne pouvant pour le cas présent aller les vérifier sur place, Leconte de Lisle s’était tenu sagement en réserve et, par compensation, il avait formé le projet d’unir l’une de ses sœurs à Louis Ménard.

Des trois sœurs de Leconte de Lisle, l’aînée, mariée de bonne heure à un armateur de Bordeaux, M. de Saint-Martin, subit la condition d’éloignement commune à toutes les femmes qui changent de famille ; mais les deux cadettes, que le sort réservait au célibat et qui se fixèrent plus tard à Paris, eurent naturellement plus de part à l'intimité de leur frère, non loin duquel elles vécurent. L’une s’appelait Élysée, l’autre Emma.

C’est Emma que Leconte de Lisle destinait à Louis Ménard. Elle résidait encore avec sa mère à l’île Bourbon et Leconte de Lisle, qui l’avait quittée jeunette, avait conservé d’elle le souvenir d’une beauté plutôt suave. Quand elle vint à Paris, le dessin de ses traits s’était complété. Louis Ménard, dont le goût particulièrement délicat s’offense si facilement des contours qui s’accusent et des finales qui s’affirment, put apprécier en elle de fraîches carnations parées de luxuriants cheveux ; mais, devant certains accents du profil, il se laissa ressaisir par ses tendances de vague idéaliste et, de même qu’il reprochait au frère de terminer les poèmes par une strophe de trop, une strophe de conclusion précise qui ne laissait pas à la pensée le loisir de prolonger suffisamment la sensation poétique, de même il crut pouvoir reprocher à la sœur des méplats trop nets et l’arrêt trop ferme dans l’achèvement du nez.

D’ailleurs, en tous ces arrangements de mariage, ce qui manquait le plus, c’était le moyen matériel de les réaliser. Louis Ménard ne gagnait rien avec sa peinture ; ses poésies lui coûtaient le prix de leur impression et, lorsqu’il avait parlé du projet à sa mère, elle s’en était inquiétée. Le père était mort quelque temps auparavant. Douée d’une grande énergie pratique, la mère avait pris au sérieux son rôle de chef de la maison ; elle se tourmentait à la pensée que l’arrivée d’Emma de Lisle pourrait consacrer un rêve d’union envisagé par elle comme un simple caprice d’imagination ; elle vit avec plaisir que le choc se produisait en sens inverse ; et cependant Louis Ménard a peut-être manqué là l’occasion de connaître les joies sereines du lien conjugal. Il en devait être à jamais privé, car l’essai qu’il en fit trop tard ne fut pas heureux. Mais ce n’est pas son histoire que je raconte et, pour en terminer avec Mlle de Lisle, j’ajouterai que, par l’entremise d’Étienne Arago, Louis Ménard lui fit obtenir une place d’institutrice dans une famille riche, qui recherchait une personne à la fois très instruite et très distinguée. En acceptant la place, que la ruine définitive à Bourbon ne permettait pas de refuser, Mlle de Lisle mit pour condition qu’elle isolerait sa vie et se ferait servir dans son appartement, afin de ne pas paraître devant les domestiques, à la même table ou dans le même salon que les maîtres, en un état d’infériorité presque inévitable.

L’autre sœur avait refusé certaine demande en mariage dont elle avait été l’objet de la part d’un cousin dont je parlerai plus loin. Je crois qu’elle dut se résigner à devenir gouvernante dans la maison dont elle aurait été la maîtresse ; mais, à quelque condition qu’elles se trouvassent réduites, les sœurs de Leconte de Lisle surent imposer leur manière d’être et sauvegarder leur fierté.

Comme leur frère, elles étaient d’opinion très indépendante et je ne sais laquelle fut une fervente socialiste. D’un esprit supérieur, elle avait inspiré la plus haute considération à Leconte de Lisle, qui la jugeait de forte race et reconnaissait en elle un de ces êtres d’intellectualité hautaine dont il représentait lui-même un type si parfait. Elle traduisit les poésies de l’Anglais John Payne [39] et non sans donner la plus entière satisfaction à l’auteur. Celui-ci, lors d’un voyage en France, vit sa traductrice et demeura fort étonné devant elle ; il avait cru Leconte de Lisle son véritable traducteur. Leconte de Lisle eut grand’peine à le dissuader de cette erreur ; il dut insister sur le caractère absolu de sa sœur qui n’aurait pas permis, fût-ce pour un mot, le moindre changement littéraire.

À ces poussées altières se reconnaît la bonne souche. Mme Leconte de Lisle, la mère, distinguée jusque dans l’élocution, alliait au bel usage du monde des manières dignes que n’affaiblissait pas la grâce languide de son tempérament créole. Lorsqu’elle laissait tomber son mouchoir, elle trouvait des gestes charmants pour prier qu’on le lui ramassât.

Quant aux deux frères de Leconte de Lisle, ils confirmèrent la règle, chacun à sa façon. Alfred, l’ainé, mari d’une mulâtresse et dans les mains duquel avait achevé de sombrer la fortune patrimoniale à Bourbon, finit à Paris dans le sous-courtage de bourse. Il n’avait pas su faire plier son orgueil devant la ruine ; la lutte qu’il soutint pour continuer à paraître, en dépit des moyens qui lui manquaient, l’avait rejeté vaincu.

Le dernier frère, Paul, beaucoup plus jeune que le poète, bien qu’il dût le précéder de dix années dans la tombe, conquit une situation pécuniaire relativement brillante. Employé d’une compagnie d’assurances maritimes, il parvint à se faire nommer arbitre-expert, ouvrit un cabinet, gagna quinze mille francs par an et, seul de la famille, sut utiliser pratiquement ses dons originels. Parlant de haut et naturellement loquace, sachant en imposer par des airs d’importance, il étonna les chefs d’une grande maison et reçut d’eux l’offre d’une direction avec trente mille francs d’émargement. Il fit d’abord vivre près de lui ses sœurs, puis il se maria, ce qui ne l’empêcha d’ouvrir aux siens la villa qu’il acquit à Boulogne-sur-Mer et que Leconte de Lisle fréquenta volontiers dans la saison. Cependant ce bien-être fut tardif et si j’ai dû, pour compléter le tableau de la famille, anticiper sur les années, il me faut revenir à l’époque où le frère Paul en était encore réduit aux plus modestes appointements.

À cette époque Leconte de Lisle manifestait l’esprit hautain de sa race par la retraite et le dédain. Au dehors il fréquentait les poètes et se plaisait même à fleureter avec les poétesses ; mais, au dedans, il tenait sévèrement enfermée sa misère et si, dans les mauvais jours, aux dates fatales du terme, il dut se résigner à subir les complaisances forcées de son propriétaire, ce fut en leur opposant ses tons de morgue et sa dignité rogue. Quant à sa vie privée, sauf pour quelques rares élus, elle demeura murée. Je m’arrête devant la mur et tout ce qu’il m’est permis de dire, c’est ce qu’il appartenait au moindre locataire de constater dans la maison. Une jeune femme, svelte et jolie, sortait souvent pour les besoins du ménage et pour l’achat des provisions. Comme Leconte de Lisle était seul en nom, elle lui faisait expédier par les fournisseurs les extras qu’elle ne pouvait elle-même rapporter ; par suite d’une confusion facile à s’expliquer, les extras arrivaient quelquefois à l’adresse de Madame la Comtesse de Lisle, qui s’amusait fort de ce titre si peu d’accord avec la situation.

Cette cause de confusion fut également une cause de gêne pour les relations qui se firent rares. Sans doute les camarades littéraires, ceux qui savaient s’élever au-dessus des considérations secondaires, devaient rencontrer dans l’intimité de Leconte de Lisle un nouveau sujet d’attirance ; ils admiraient la charmante amie qui, sans souci du monde, avait accepté de partager la vie du poète pauvre, uniquement parce qu’il était triste et beau. Comment n’auraient-ils pas accordé leurs sympathies les plus franches à cette compagne des heures douloureuses, alors qu’ils la voyaient prendre bravement au foyer solitaire la place de femme aimante, dont la douce présence sourit au cœur de l’homme et le relève ? Et ceux qui, comme nous, honorent Leconte de Lisle non dans le sot éblouissement des vanités fragiles, mais dans la vérité de son être malheureux et superbe, pour le très noble exemple que donnent aux lutteurs d’art ses résistances et ses détresses, ceux-là se croient le droit et s’imposent le devoir d’adresser leur hommage reconnaissant à l’amie qui fut alors pour lui le rayon consolateur. Vive et gracieuse, elle s’efforça de rendre moins sombre le logis embrumé de misère et, si jamais le hasard faisait passer sous ses yeux les quelques lignes qui respectueusement rappellent son rôle secourable en ces pénibles jours, qu’elle daigne apprendre que, pour les vrais amis de Leconte de Lisle, comme pour les admirateurs sincères que n’aveuglent pas les faux brillants du monde, son sacrifice la pare d’une auréole. Ce sacrifice suscita bien des susceptibilités médisantes autour d’elle ; mais les camarades littéraires, qui la jugeaient avec plus d’impartialité, lui vouèrent une estime dont le souvenir, à quarante-sept ans de distance et malgré les changements qu’amène la vie, ne s’est pas éteint. Si donc la plupart d’entre eux ne parurent plus guère chez Leconte de Lisle, c’est que d’autres obstacles les en tinrent éloignés.

Flaubert, habitant la province, faisait une ou deux visites par an, comme il continua d’en faire jusqu’à sa mort. Quant à Théodore de Banville, il sentait en Leconte de Lisle un futur chef de chœurs et ne se hasardait pas à trop de familiarité. Chacun pour sa chapelle ; entre pontifes, telle est la règle.

Et c’était le temps où Louis Ménard, satisfait de posséder son métier de poète et même d’avoir créé des rythmes, se vouait à la peinture avec une ardeur presque exclusive. Il demeurait pendant la meilleure partie de l’année à Barbizon. Sur ce bord de forêt cher aux grands amoureux de la nature, il partageait un atelier avec son frère et seulement aux rares jours qui le ramenaient à Paris il revoyait Leconte de Lisle et lui consacrait des après-midi tout entiers. Ils discutait en fumant sa pipe, quitte à la cacher au premier coin si le tintement de la sonnette pouvait faire croire à l’apparition d’une visite. Qui sonnait ? La sœur de la Comtesse ; on se mettait en quête de la pipe qui se retrouvait dans le panier aux petits ouvrages, ce dont on ne se fâchait pas par bonne camaraderie.

Plus souvent Baudelaire, pendant ses intermittences amicales, arrivait en s’invitant à déjeuner. Mesuré, poussant jusqu’à l’inquiétude le souci de la correction, il alliait à des dehors de réserve presque fuyante un sans-gène ou des impertinences diaboliques. À défaut d’autre exemple plus caractéristique, je citerai le suivant, quoiqu’il soit postérieur au mariage de Leconte de Lisle, et qu’il m’oblige à devancer les temps. Donc, un matin que Leconte de Lisle, déjà sorti, ne devait pas rentrer avant le déjeuner, il survient et, reçu par Mme de Lisle, s’assoit selon son habitude en marquant son intention de rester. Obligée de veiller à la cuisine, Mme de Lisle le laisse dans le cabinet de travail ou dans la salle à manger et, quand elle reparaît pour rompre par quelques mots aimables la longueur de l’attente, elle ne le voit plus, le cherche, va dans la chambre à coucher dont la porte était ouverte et part de rire en apercevant les jambes de Baudelaire qui dépassent, tandis que, glissé sous le lit, il attrapait un chat qui se sauvait de lui.

Mais les visites de Baudelaire n’amenaient pas toujours des incidents aussi puérils ; sa présence se traduisait fréquemment par un vif intérêt de causerie. Baudelaire, qui ne se sentait pas en rapport de famille avec les imaginatifs de haut vol, s’efforçait de racheter par la maîtrise de son art son manque de supériorité dans l’inspiration. En des notes écrites pour le secret du tiroir, mais qui nous appartiennent puisqu’elles ont été publiées, Leconte de Lisle reproche à Baudelaire des maladresses de métier. Si cette critique est juste, ce n’est pas faute que Baudelaire ait tout tenté pour ne la point mériter. Avec la froide énergie qui parfois imprimait à son visage une contraction de glacial rictus, il se fit dompteur de mots, châtieur intraitable de la phrase dont il traquait avec une implacable acuité d’analyse toutes les faiblesses. Sans pitié ni répit il pourchassa de gouailleries acerbes, ironiquement flagellantes, le style facile, ce qu’il appelait le style d’orateur et ce qu’un bon confrère académique, dont l’esprit ne manque pourtant pas d’atticisme, appelle contre toute révérence « l’eau pissée de M. Claretie ». Et si Baudelaire fit des élèves hérissés de racines, empêtrés dans les enfourchures, comme Léon Cladel [40], il contribua fortement à propager le mépris voué par toute une école littéraire à la façon d’écrire qui, sous des brillants à facette, redonde et surabonde de formes louches dans l’application de la syntaxe ou de fausses acceptions dans l’emploi des termes. Pas de bonne expression qui ne soit absolue, pas de bonne phrase qui puisse être récrite sous une forme différente de celle qu’elle revêt nécessairement, et l’on a souvent répété la comparaison dont se servait couramment Baudelaire : « Il faut que les mots s’adaptent à l’idée, comme à la main les gants de peau. » Lorsqu’il se lançait sur cette question, il la développait avec une incomparable verve pittoresque ; c’était entre Leconte de Lisle et lui le sujet d’interminables entretiens.

Ni l’un ni l’autre ne doutaient que la littérature fût le premier des arts, le plus ancien dans l’ordre du monde, comme le plus élevé dans la puissance expressive. Pour notre génération morbide, appauvrie de chlorose et qui se nourrit d’impressions effacées, sans contours, c’est devenu la mode de proclamer la suprématie de la musique sur tous les autres arts, et cela sous le prétexte que la musique peut étendre dans les limites les plus flottantes du rêve ses évocations ; on dit qu’elle procure l’infini des sensations. Et précisément parce qu’elle est avant tout un art de sensations, elle ne contient pas en soi l’entière raison. Pour répondre à toutes les curiosités de l’esprit, à tous les désirs du corps, à toutes les aspirations de l’âme, à tout ce qui gouverne en nous la vie de l’idéal et celle du réel, poésie, philosophie, science de l’analyse et de la synthèse universelles, est-ce qu’elle a la netteté du verbe et la phrase inéluctable ? Qu’est l’ensemble de ses rythmes et de ses combinaisons auprès de la grande architecture mentale qui peut, à travers tous les temps et tous les espaces, dans l’abstrait comme dans le concret, bâtir tous les palais d’idées avec la matière pure du langage et le bloc étincelant des définitions ? Les nobles esprits d’autrefois auraient souri de dédain si des novateurs, amoureux de clairs de lune, eussent essayé de leur faire prendre l’imprécis pour l’universel, le mirage sidéral pour la lumière de l’intelligible, les bonds dans le vague pour le prolongement logique des certitudes. Seule la littérature a la force de tout exprimer en termes rigoureux, depuis les moindres palpitations du cœur de la nature jusqu’aux trenscendantes inductions de la métaphysique, si grandes, si hautes qu’elles échappent au cerveau de la femme et que l’homme étranger à leur spéculation ne saurait se targuer d’être véritablement intelligent.

Sur cette souveraineté de la littérature Leconte de Lisle était certain de se rencontrer en communion de doctrine avec Baudelaire et, lorsque la discussion de quelque point de détail prenait une allure trop vive, il faisait dévier la conversation sur le terrain plus solide de la théorie, ce qui ne manquait jamais de ramener l’aménité des propos. Il ne put éviter tous les chocs, mais il se montrait d’autant plus attentif à les prévenir, que Baudelaire était un des rares lettrés qui lui tinssent tant soit peu compagnie.

En réalité, vu la difficulté de relever, à cette époque de sa vie, des faits témoignant d’une extériorité vraiment active, on peut dire qu’après la fougue et les élans de son communisme révolutionnaire, Leconte de Lisle languit dix ans dans les torpeurs de l’isolement. D’ailleurs il ne parlait pas volontiers de son séjour rue Cassette et si, par une surprise de conversation, il se trouvait induit à donner sur ce coin du quartier Saint-Sulpice des détails indiquant qu’il en avait la connaissance exacte, il s’arrêtait à temps pour ne pas laisser entendre qu’il l’eût habité. Sans doute redoutait~il pour lui-même le rappel de tant d’heures chagrines. Son unique fond de revenus avait consisté, pendant toute cette période douloureuse, en une Correspondance hebdomadaire qu’il adressait au principal journal de Saint-Denis-de-Bourbon et qui lui valait douze ou quinze cents francs. Très rarement il avait placé quelques pièces de vers dans les Revues, Revue des deux Mondes et Revue de Paris, et, s’il en était payé, cela n’ajoutait pas des sommes sérieuses à son budget.

Combien de fois, sous cette cette étreinte de la nécessité qui le retenait comme en géhenne dans un fond de cour sombre, ne dut-il pas évoquer son île tropicale, les joyeux soleils des naïves années et les bois natals, pleins d’arômes et de nids :


Ô fraîcheur des forêts, sérénité première,
Ô vents qui caressiez les feuillages chanteurs.
Fontaine aux flots heureux où jouait la lumière,
Éden épanoui sur les vertes hauteurs [41] !


que de larmes secrètes il a versées à votre douce ressouvenance ! Et près de la maison fréquentée des abeilles, avec quelle douloureuse rancœur il se rappelait


Les grappes de Letchis et les mangues vermeilles
Et l’oiseau bleu dans le maïs en floraison [42]


et les vieux tamarins, les plantations de cannes bruissant sous les souffles alizés et la brise qui s’embaume autour des sucreries ; le ciel splendide et bleu, la sève qui crépite au grand feu de midi, puis le mont dentelé qu’illumine le soir. Du flanc de ce mont où le sort l’avait fait naître, il revoyait en esprit la sereine perspective dont s’était émerveillée son enfance : Saint Paul aux maisons claires et, dans le lointain, la baie tranquille, car une lagune vaseuse et des vents circulaires en éloignent le commerce. Il revoyait les pentes de descente vers les en-bas, la chaussée qui borde l’étang et les chers morts qui dorment dans les sables marins. Et sa pensée, tout attendrie de regrets, s’envolait vers la suave vision de son premier amour, de cet amour jeune et pur, dont il a gardé si longtemps le fidèle souvenir :


Et tu renais aussi, fantôme diaphane,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ô chère Vision, toi qui répands encore,
De la plage lointaine où tu dors à jamais,
Comme un mélancolique et doux reflet d’aurore
Au fond d’un cœur obscur et glacé désormais !

Les ans n’ont pas pesé sur ta grâce immortelle,
La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté ;
Il te revoit, avec tes yeux divins, et telle
Que tu lui souriais en un monde enchanté [43] !


Et la magie du passé lui semblait plus prestigieuse encore par suite du contraste avec le présent, avec la triste prison de la rue Cassette, si triste qu’il se prit souvent à désespérer du destin.

Par bonheur, au cours de ses longs débats avec l’étranglement de la pauvreté, son orgueil, qui fit sa force littéraire, ne sombrait pas. Leconte de Lisle eut en tout temps la conscience d’être une de ces âmes privilégiées que la compréhension du Beau, la studieuse contemplation des choses impérissables, élèvent au-dessus des contacts inférieurs. Par leur respect passionné pour l’Art, « l’unique révélateur des harmonies souveraines », ces esprits-là montent au sommet commun vers lequel toutes les voies de l’intelligence convergent. Eux seuls habitent l’espace sans frontières où plane la poésie, eux seuls connaissent l’éblouissement de la pure splendeur. Et cette notion du sublime, cette éclatante vision d’un idéal supérieur, Leconte de Lisle la déniait au « public imbécile » pour lequel son mépris n’avait jamais assez de profondeur. Démocrate politique et social, il fut un aristocrate intellectuel. Dans l’ordre cérébral l’égalité lui fait horreur. Il décerne le rang suprême, la part d’élection aux initiateurs d’art, prêtres de la forme sacrée dont ils doivent garder le culte intact tout en guidant la cohue banale des foules sur le chemin du sanctuaire. Et vraiment il se croit en possession de la vérité littéraire et la tâche qu’il s’impose est d’en rester le plus respectueux des dépositaires. C’est cette tâche qu’il poursuit dans la solitude. Plus le délaissement et l’abandon ont fait le vide autour de son intérieur, plus il se rattache à sa théorie de privilège et d’exception ; plus il se sent pris d’éloignement pour l’âme du vulgaire et plus il s’enferme avec la clef du temple, afin de vivre la vie contemplative et savante, seule préparatrice des vrais apostolats.

Dès 1853, dans sa préface des Poèmes antiques, il avait avancé qu’après Homère, Eschyle et Sophocle, à partir d’Euripide, novateur de décadence, l’anarchie s’était emparée de l’esprit humain ; que Shakespeare et Milton parlaient et conversaient comme des barbares ; que Byron n’était qu’une force fougueuse, Chateaubriand un produit factice, et que les poètes contemporains, à part quelques éclats d’ordre individuel, n’exprimaient que leur propre inanité. Seule est pure la source que les Initiateurs antiques du Beau nous ont révélée.

Et ces grands Inspirés, dont les œuvres reflètent la jeune virilité des anciens âges, procurent à ceux qui vivent dans leur commerce intime un genre de joies peu communes ; ils leur permettent d’entendre les premiers cris sublimes de l’âme humaine et leur font parlager le sentiment le plus large de la nature extérieure ; ils leur offrent le spectacle des plus hardies conceptions, réalisées avec l’incomparable éclat des images et la saveur, toute fraîche encore, d’une langue que la dégénérescence des temps n’a pas abâtardie. C’est là le fonds éternellement précieux de notre trésor intellectuel. Richesses incomparables ! Leconte de Lisle, trop pauvre pour en connaître jamais d’autres, sut pleinement jouir de celles-là ; elles lui furent d’un grand soulagement dans sa détresse. Quoi d’étonnant si lui, le déshérité, s’y rattacha de toute sa misère fièrement supportée, si son esprit affirmatif et net conclut qu’en dehors d’elles l’Art n’avait produit que néant et pauvreté.

Méprisantes pour tout ce qui n’était pas cette floraison saine et primitive, ses préfaces le désignèrent à la vindicte des auteurs contemporains. Qu’adviendrait-il d’eux si l’on ne s’en fiait à cette théorie qui rayait du fonds littéraire de l’humanité vingt-trois siècles inutiles ? Arrivant les derniers dans la hiérarchie des temps, ils se croyaient les génies les plus complets, tant il leur semblait que leur pensée devait contenir en elle le résumé de toutes les pensées qui l’ont devancée. Or, au lieu de les déclarer les premiers parce qu’ils étaient les derniers, on les laissait à leur rang de queue, vers le bout infime, et, comparés aux grands modèles dont les spectres semblaient sortir de la tombe pour revendiquer les droits du génie disparu de la terre, à quoi seraient-ils réduits dans ce bouleversement des axes et ce déplacement des pôles ? De chétifs météores vaguant à travers la nuit du vide, voilà ce qu’ils étaient si l’on en croyait la théorie de Leconte de Lisle. Et, par exemple, que devenaient Victor Hugo, sinon un lyrique excessif, plein de lacunes ; Lamartine, un poète de hasard ; ses imitateurs, la plus misérable famille d’un père illustre ; Alfred de Musset, un artiste nul ? Quoique fidèle au vrai culte, Alfred de Vigny n’était qu’un religieux qui défaille, Louis Bouilhet un honnête écrivain sans originalité, Théodore de Banville un joueur de rythmes superficiel, Béranger une boursouflure de gloire, digne à peine de la poussière qui le recouvre à jamais. Et toutes ces critiques ressortaient si pertinemment de la pensée d’ensemble que, sans être formulées en détail, elles inquiétaient ceux qui s’en pressentaient atteints.

Et, passant du domaine de la littérature à celui de la statuaire, s’exaltant de ses audaces, Leconte de Lisle proclamait encore qu’après Phidias et Lysippe, la grande sculpture s’était retirée du monde ; que Michel-Ange, tout en apparaissant comme la plus surprenante expression du génie dévoyé, n’en avait pas moins ouvert aux modernes la route de l’incompréhension poussée par eux jusqu’à la pire banalité.

Je sais bien qu’en émettant ce principe rétrograde, il était hanté du vague désir de rattacher ses tendances d’art à celles des grands Primitifs et, dans la poussée d’invectives qu’il s’attira, ce qui fut dit peut-être de plus vrai, c’est qu’il supprimait trois mille deux cents ans entre ces Créateurs antiques et lui pour se donner l’illusion d’être personnellement plus rapproché d’eux. Mais encore faut-il ajouter que, naturellement enclin à forcer le ton de ses pensées, il devenait aisément la dupe de ses propres exagérations. Ses jugements, qui dans le creuset de son esprit se combinaient normalement, perdaient en se formulant leur qualité de bonne origine et se faussaient en passant par l’expression. Il ne pouvait se rendre compte de la déformation que son manque de mesure orale infligeait à la justesse première de ses opinions. Se les représentant telles qu’il les avait conçues, non telles qu’il les énonçait, il restait persuadé de leur exactitude, même lorsqu’un auditeur, en veine de polémique, croyait l’avoir convaincu d’excès ou lorsqu’un de ses familiers le surprenait en délit de contradiction. Alors, maladroit comme tous les sincères, ne trouvant pas le mot heureux pour échapper à son embarras, il se contentait d’en subir la gêne et ne se rétractait pas. Tel est le mécanisme intime qui le butait à des thèses d’exception, dont les extrêmes conséquences n’étaient pas d’accord avec son véritable fonds de jugement. Pour ne parler que de Michel-Ange, qualifié génie stérile dans sa première préface, Leconte de Lisle le considérait comme Bonaparte a considéré les Pyramides ou le géant Frion, avec une impression d’écrasement. Lorsqu’il en parlait, il élevait soudainement le style de ses paroles pour évoquer l’œuvre surhumaine du prodigieux Toscan, l’œuvre faite de douloureuse grandeur et de colossal tourment. N’avait-il pas, d’ailleurs, placé la réduction du Moïse en belle lumière dans son salon ?

Ses autres admirations, acquises sans réserve à Dante et Shakespeare, s’inclinaient aussi devant la noble éloquence de Chateaubriand, les intuitions créatrices d’Augustin Thierry, les qualités héroïques de Fenimore Cooper ou puissamment constructives de Walter Scott. J’ai souvenir qu’on lui répéta l’une des boutades qu’un de ses plus jeunes familiers se plaisait alors à semer au vent des boulevards. Oubliant, pour le temps d’un bon mot seulement, son respect ordinaire des excellentes traditions et faisant allusion aux bronzes d’art romantiques qui reproduisaient des personnages ou des scènes tirés des récits de Walter Scott (Ivanhoë, Diana Vernon), François Coppée quelque peu gavroche, mais nullement frondeur, n’avait pas cru commettre un grand crime en définissant ainsi les romans de l’illustre descendant des chefs de clans écossais : « C’est de la littérature pour dessus de pendules. » Leconte de Lisle, lorsque le mot lui fut rapporté, se mit fort en colère et je me rappelle la virulente tirade qu’il termina par cette exclamation : « Notre ami pourra se battre longtemps les flancs avant d’écrire seulement Quentin Durward ou l’Antiquaire. »

L’Antiquaire, il n’eût pas fait bon d’en médire dans la maison. Et ces admirations avouées se doublaient des admirations secrètes, de celles que Leconte de Lisle refoulait en lui-même et qu’il cachait obstinément sous des dehors acerbes en opposition avec ses plus intimes pensées. C’est ainsi qu’il eut l’air d’avoir trop dédaigné Musset et qu’il en fut souvent blâmé. Sans douté on lui reconnaissait le droit de critiquer les rimes faibles, les tournures prosaïques, les prosopopées tournant à la rengaine, les quelques vers incompréhensibles qui déparent l’œuvre du poète si librement inspiré ; mais était-ce un motif suffisant pour se taire sur les qualités généreuses en faveur desquelles les défaillances doivent être pardonnées ?

Il s’en prenait aux tirades trop lyriques, notamment à celle-ci que, dans la Nuit d’octobre, le poète adresse au spectre d’une maîtresse :


Honte à toi qui la première
M’as appris la trahison… (etc.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est ta voix, c’est ton sourire,
C’est ton regard corrupteur.
Qui m’ont appris à maudire
Jusqu’au semblant du bonheur.
C’est ta jeunesse et tes charmes
Qui m’ont fait désespérer
Et, si je doute des larmes,
C’est que je t’ai vu pleurer, (etc.)


Il ne manquait même pas d’insister sur la faute de grammaire : « Je t’ai vue pleurant ; donc je t’ai vue et non vu pleurer. » Puis, de détails en détails, il cherchait noise à des tours de phrases tels qu’au deuxième

vers de la Nuit de mai :


La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore.


« Pathos botanique ! » s’écriait-il, et les bras du fidèle élève, du vicomte de Guerne, se laissaient tomber par contre-coup sympathique. Évidemment le dernier écolier d’une classe primaire sait que le bourgeon, rudiment de la fleur, la précède dans l’évolution des choses et que, si l’un des deux peut sentir l’autre éclore, c’est le bourgeon qui sentira la fleur. Mais la poésie végéterait sans l’extension de l’image et sans les interversions dans la pensée. Les règles de l’éloquence n’autorisent-elles pas, sous le nom barbare de l’hypallage, la transposition du rapport naturel des idées ? À la vérité, le grand style français a rarement profité de cette licence. De toutes les figures de rhétorique, dont au collège on recommande l’emploi, l’hypallage est la moins usitée ; nous nous amusions même de la peine qu’éprouvait notre professeur pour découvrir dans les œuvres des bons auteurs les exemples que son rôle de pédagogue l’obligeait à nous citer. Je me permets de signaler à ses successeurs le vers litigieux que des puristes m’ont assuré pouvoir entendre sans qu’il leur décroche les bras, et je conclus que si, rigoureusement parlant, Leconte de Lisle et le vicomte de Guerne avaient raison, Musset n’avait peut-être pas tout à fait tort poétiquement.

Leconte de Lisle accusait encore Musset d’être un gâte-sauce d’érudition ; il prenait à témoin ce début de Rolla :


Regrettez-vous le temps où le ciel, sur la terre,
Marchait et respirait dans un peuple de dieux.
Où Vénus Astarté, fille de l’onde amère,
Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère
Et fécondait le monde en tordant ses cheveux ?


« Est-ce qu’Astarté, prétendait-il, a jamais eu rien de commun avec Vénus sortie des flots, la belle Aphrodite Anadyomène ? » Nous l’en croyions sur parole, car, moins insouciant de science que Musset, il avait consulté les travaux les plus récents des mythologues avant de composer sa belle invocation à la Vénus de Milo :


Tu n’es pas Kythérée, en ta pose assouplie,
Parfumant de baisers l’Adonis bienheureux
Et n’ayant pour témoins sur le rameau qui plie
Que colombes d’albâtre et ramiers amoureux ;

Et tu n’es pas la Muse aux lèvres éloquentes,
La pudique Vénus, ni la molle Astarté
Qui, le front couronné de roses et d’acanthes,
Sur un lit de lotos se meurt de volupté.


Mais voici que les savants, après avoir longtemps méconnu la parenté de l’Aphrodite grecque avec l’Astarté des côtes d’Asie, l’Astarté face de Baal, coiffée d’un bonnet phrygien et révérée en de sanglantes débauches, voici que ces savants établissent aujourd’hui l’origine commune des deux déesses et qu’ils la prouvent par la phonétique. Aphrodite, la fille de l’onde amère, serait simplement, par suite d’une importation phénicienne en Grèce, la transformation hellénique de l’Astarté sémitique, dite par les Hébreux Astoret, Aphtoret, d’où les philologues font dériver Aphrodite, comme d’Amphtoret, Amphitrite. Et ce serait Leconte de Lisle qui, pour s’être enquis des bonnes doctrines mythiques de son temps, aurait commis une erreur de critique, alors que, s’en fiant à son seul instinct lyrique et n’ayant certes pas songé qu’il eût à se mettre d’accord avec des philologues pour accoupler les deux vocables Vénus-Astarté, Musset se trouve avoir évoqué, trente ans avant les spécialistes, l’universalité du culte d’Aphrodite. Or cet instinct lyrique qui chante à la manière des oiseaux, sans souci scientifique et pour la seule ivresse, c’est le génie de Musset, génie libre et léger, dont les strophes mélodiques s’épandent comme une source vive d’espoir et de jeunesse. Au fond, tout au fond de lui-même, Leconte de Lisle en subissait la griserie communicative ; il en savait apprécier le généreux essor, l’élégance primesautière. En une étude critique, faisant partie de la série qu’il publia dans le Nain Jaune, il a reconnu du génie à Musset et cet aveu forcé révélait son opinion vraie, bien plus vraie que ses boutades. Et ses querelles de mots, ses constantes attaques à coups de pointes d’aiguilles étaient la réaction nerveuse de l’ébranlement involontaire, mais tensif et lancinant, qu’il ressentait quand un retour de pensée venait lui faire surgir à l’esprit l’image d’un contemporain, d’un vivant, ayant indéniablement fait preuve de génie. C’était son mal, cette souffrance intime et profonde, qui n’est produite ni par l’aigreur de la bile envieuse ni par la malignité du chagrin jaloux et qui, devant la glorieuse évidence du mérite des autres, ne s’épanche pas en acres humeurs, mais ne peut cependant se défendre de ces réticences inquiètes, de ces piqûres taquines dont les plus honnêtes d’entre les hommes de lettres, sans même excepter le bon La Fontaine, ont été coutumiers dans tous les temps. Cette souffrance, Leconte de Lisle, comme la plupart de ceux qu’elle affecte, la cachait sous des apparences tantôt enjouées, tantôt contraintes, qui pour les initiés témoignaient de son émotion secrète. Aucun poète ne l’a plus étonné, ne l’a plus accablé du contraste avec lui-même que Victor Hugo, dont il devait envier, dont il envia l’extraordinaire facilité confinant au prodige, et ce fut sous l’influence de cette impression qu’il parut constamment obsédé du besoin de la censurer.

Des Orientales, il affirmait n’aimer que l’allure générale, la cadence du dernier vers, tout en ajoutant qu’Hugo n’avait jamais inventé de rythmes. Dans l’œuvre entière, il incriminait l’inintelligence des époques de l’histoire, l’abus des oppositions, l’artifice des décors et la répétition des mêmes effets, les descriptions prolixes, les négligences, les lacunes, la philosophie simpliste. Que sais-je encore ? Il n’était pas injuste ; il aurait été tout à fait juste s’il eût complété l’énoncé des défauts par celui des qualités. Sans doute Victor Hugo, génie éruptif, jette aussi bien sa cendre que sa flamme, mais ses clartés sont rehaussées par l’ombre des scories. Il tire avantage même des chevilles dont il fait les pièces d’appui de son tremplin. Les vers banals, les périodes languissantes lui sont nécessaires comme les temps de pause au lutteur qui se ménage, se tâte, prend contact, puis brusquement bondit. Toutefois, aveuglé par son propre feu, s’étourdissant de son mouvement, il perd son contrôle et sa liberté d’esprit au point de n’avoir eu d’opinions que celles qui servaient ses rancunes. Il ne se donnait même pas la peine de varier ses définitions : « C’est l’homme le plus méprisable que j’aie rencontré, » ressassait-il uniformément pour désigner les adversaires qui l’avaient combattu. Pour qualifier ceux qui ne partageaient pas ses idées, il changeait le mot : « C’est l’homme le plus sot… » La littérature contemporaine comptait ainsi pas mal de gens ayant droit à ce titre « d’homme le plus méprisable » : Armand Carrel, champion des classiques, Prosper Mérimée, champion du troisième empire, et cent autres. Quant aux imbéciles, à leur tête et sans doute parmi les représentants de la sottise honoraire puisqu’il ne l’avait pas rencontré comme antagoniste direct sur son chemin, il plaçait Bossuet, puis de Maistre, et, si l’on eût pu descendre au fond de sa conscience intime, on eût découvert qu’il y plaçait tout le monde excepté lui. Rien ne dénote mieux son absence totale de sens critique étouffé sous le débordement d’une personnalité qui, pour s’étendre, anéantit tout ce qui n’est pas elle. Et vraiment Victor Hugo, s’il eût été sincère, eût reconnu qu’il ne pouvait admirer qu’un seul poète, un prosateur, un penseur, un historien, un mage, un philosophe, le grand des grands, Victor Hugo.

Leconte de Lisle, au contraire, poète de l’effort et rappelé sans cesse à la rectitude par la discipline de son pénible labeur, gardait la pleine possession de sa faculté critique ! Ce qu’il était, il avait dû le conquérir sur lui-même et, dépourvu de jet, incapable de se pousser aux nues par le coup de talon sublime, il ne sut être grand, planer très haut, que par l’intelligence souveraine de son art. Et ce sens de la perfection, qui lui donnait le droit d’être sévère pour les incorrections des autres, le privait en même temps du moyen de rester réellement insensible à leurs mérites. Pouvait-il ne pas admirer des beautés poétiques qu’il s’était appris à goûter et savourer mieux que personne ? Il s’imposait de n’en rien montrer, mais ses dédains étaient plus extérieurs que réels. Sans doute parce qu’on lui reconnaissait la faculté de jugement exact et la puissance admirative, parce qu’on le devinait ému même devant certaines œuvres du temps présent, on lui tint davantage rigueur d’avoir faussé son sentiment. J’ai dit quelles clameurs de réprobation accueillirent ses préfaces et cette thèse qu’elles proclamaient comme un dogme absolutiste : « Homère, Eschyle, Sophocle en poésie ; Phidias, Lysippe en sculpture ; puis rien que des siècles hésitants, auxquels succède le néant. » Comment de telles propositions n’auraient-elles pas soulevé contre lui, selon sa propre expression, « une pyramide d’anathèmes » ? On l’accusa de vouloir forcer la réclame par des paradoxes baroques, de se coiffer d’un chapeau chinois pour attirer l’attention des badauds et pour les amuser en lançant des pétards à travers les jambes des poètes ses confrères. Surtout on le traita de résurrectionniste, gratteur de nécropoles, qui, pour « puer au nez des vivants », réveillait les vieux morts. Et, parmi les journaux les plus acharnés à lui garder rancune, il faut citer l’ancien Figaro.

Ce deuxième Figaro, remis au jour par Villemessant et d’abord hebdomadaire, puis bihebdomadaire, s’était fait l’arbitre de la littérature. On sait qu’en 1856, comme il allait disparaître sous le coup d’une nouvelle loi régissant la presse, il s’était tiré de cette fatale conjoncture en adressant au Prince impérial, alors âgé de quatre jours, une supplique d’un tour habile et dont la Cour avait ri. L’adroite flatterie méritait un juste prix ; l’arrêt de mort fut suspendu. D’ailleurs une telle faveur s’expliquait par un autre motif que celui d’une simple concession faite à l’esprit. Le régime impérial avait besoin d’une certaine presse qui lui fût complaisante ; par sa chasse aux idéologues, le premier Empire avait tué les idées ; le troisième Empire dut créer une atmosphère moins irrespirable à la littérature, mais il rendit l’air délétère. La libre discussion fut proscrite, les plus hautes revendications morales semblèrent suspectes et, par nécessité d’existence, l’ancien Figaro, soumis et toléré, devint le complice de ce système de gouvernement auquel il était redevable de la vie. Alerte, incisif, il exerça sa verve aux dépens des adversaires du césarisme. Les libéraux des Lettres servirent de cibles à ses risées et, pour ne pas manquer de blagues à donner en pâture à son public en partie composé de gandins et de filles, il dut en arriver à se moquer de toutes les vraies noblesses, Il railla les ambitions et les vertus généreuses, les sérieux labeurs, les élans salutaires. Flattant tout ce qu’il y avait de moins noble dans l’âme de ses lecteurs, il les amusa de niaises calembredaines, d’insinuations perfides, de petits scandales mondains ou demi-mondains ; par lui s’imposèrent au goût public les raconlages de coulisses ou de boudoirs et le sans-gêne calomnieux qui sont entrés comme un besoin vital dans notre sang.

De quel œil ces virtuoses du vice et de la jolie fange pouvaient-ils considérer un Leconte de Lisle qui, par dégoût du présent, par adoration du passé, tenait ses regards obstinément fixés vers la source de pureté primitive et qui, divinisant son art, concevait le poète uniquement ceint d’une robe de lumière ? Un tel fervent d’idéalisme leur apparaissait comme une sorte de prophète sottement attardé, d’hiérophante jaloux, gardant stupidement le feu sacré dans le secret du tabernacle et célébrant pour lui seul les mystères de la Beauté révélée. Trois ou quatre fois par an, ils ne manquaient pas de le viser, trois ou quatre fois seulement, car il ne leur semblait pas valoir le surplus des flèches dont on l’eut accablé. À ceux qui voudraient connaître le genre de traits habituellement décochés, je rappellerai que la même église figariste jugeait fort drolatique de désigner Catulle Mendès sous les sobriquets Canule ou Capsule, ce qui suffit à donner la mesure intellectuelle d’une époque, à propos de laquelle un chroniqueur n’a pas craint d’affirmer récemment que jamais on n’avait dépensé tant d’esprit : l’esprit du Pied qui remue ou C’est dans le nez que ça m’chatouille, esprit de gamins parisiens qui, par des extravagances insanes, se détendent des rigueurs de la férule et dont le délire stupidement communicalif s’est propagé jusqu’à notre temps.

Pourtant, comme l’ancien Figaro, grâce à son nouvellisme boulevardier, était le seul journal qui, sous l’étiquette littéraire, réussit à se vendre et comme il était aussi le seul journal par la voix duquel les auteurs nouveaux pouvaient promptement arriver à la réputation, il fallait bien en tenir compte ; Leconte de Lisle en supportait les attaques avec d’autant plus de malaise qu’elles étaient plus ridiculisantes et que par là même il les sentait plus aptes à gagner la faveur de l’« ignare public », D’ailleurs n’était-il pas de la race des poètes jusque dans leur susceptibilité qu’irrite aisément la moindre piqûre ? Et ce qui pouvait porter au comble son impatience, c’était l’inconscience d’art avec laquelle les dispensateurs de renommée figariste célébraient à grands coups de cimbale le soi-disant génie poétique des petits amis de l’Empire, rimeurs pour dames et cocodettes, Alphonse Daudet par exemple, auquel il reconnaissait un talenticule joliet et tendrelet à l’usage des émotions faciles, mais nullement la faculté souveraine du vrai poète. Et, devant cette adulation factice qui heurtait en lui le grand sentiment de justice et de foi littéraires, il n’était pas de tempérament à se cuirasser de dédain comme Alfred de Vigny, comme Théophile Gautier à se barder d’indifférence. Il réclamait très haut qu’on fit autour de lui le silence. Les journaux s’obstinant à le classer uniquement parmi les poètes-archéologues pédants de savantise, il leur criait, puisqu’ils le comptaient pour si peu, de lui laisser au moins la paix des humbles et de l’abandonner à son indignité.

Je ne prétends pas que, tout en se repliant en cette apparence de réserve boudeuse, il eût été fâché qu’on forçât un peu sa retraite. Un instinct de pudeur, la peur des froissements possibles le retenaient dans la poursuite des honneurs, et certes il ne se gênait pas pour taxer de « cynisme détestable » la belle assurance avec laquelle Victor Hugo courait au-devant de l’article louangeur, fût-ce dans la dernière feuille d’une dernière ville de province. Mais, s’il se gardait sévèrement de telles palinodies, s’il bornait sa recherche à la plus haute inspiration vers son art, ce n’était pas sans le secret désir d’atteindre par ce chemin de la perfection à quelque illustre renom ; comme tous les aspirants à la gloire, il devait redouter le mortel silence plus encore que la critique vive. Il ne put cependant retenir un éclat contre elle, quand l’excès des tracasseries ineptes fit, à quelques années de là, jaillir sa rancœur.

Francis Magnard venait de quitter l’administration des contributions indirectes pour rédiger à cet ancien Figaro, sous le titre Paris au jour le jour, le compte rendu des journaux et des recueils périodiques. Belge d’origine, ex-élève des Jésuites, il ne se disait pas encore républicain. Observant la règle suivie par le journal à l’égard des libéraux dont l’éloge eût déplu certainement à l’Empire, il ne put manquer de dauber sur Leconte de Lisle. Or, certain malin que celui-ci croit voir dans les lignes à lui consacrées une intention d’outrage, il court aux bureaux du Figaro, rue Rossini, et confie au garçon de service, pour être remise à Magnard, sa carte sur laquelle il avait écrit quelques mots équivalant à ceci : « Je vous serais obligé de ne pas vous occuper de moi, plutôt que de vous en occuper en des termes qui prouvent et votre désir de désobliger et votre incompétence. » La carte ne portait pas l’indication de domicile. Francis Magnard profita de cet avantage pour reproduire dans le numéro suivant la réclamation et pour y joindre cette insinuation : « Quand on écrit de ces choses, on laisse au moins son adresse. » Sur quoi Leconte de Lisle retourne au journal, y dépose l’adresse requise et spécifie par écrit qu’il l’a déposée lui-même ; puis il s’en va prévenir deux amis atin qu’ils se tiennent prêts à lui servir de témoins.

En présence de la femme, dont les grâces quelquefois décevantes sont constamment inquiètes, Leconte de Lisle n’était pas un fort. On l’a bien défini comme appartenant au type si commun des hommes aptes à devenir, selon les circonstances, « la loque conjugale, » c’est-à-dire le maladroit craintif, le naïf embarrassé se hâtant d’échapper par la retraite aux petites discussions qui s’annoncent, par la soumission aux caprices qui se manifestent. Mais, en face de l’homme, surtout aux heures d’exaspération, lorsqu’il se sentait atteint dans sa passion d’art, il se retrouvait aventureux et brave. C’est ainsi qu’il témoigna de sa crànerie dans sa querelle avec Magnard, alors que celui-ci ne jugea pas utile de répondre par la même preuve. Avec un brio de capitan, Magnard avait réclamé son droit de savoir en quelle cachette semblait se terrer l’adversaire ; quand il en eut reçu communication, ce fut pour n’en point tenir compte. Simple dédain peut-être, ou mieux encore sacrifice à la politique figariste. Il ne fallait pas risquer d’offrir l’occasion d’un trop beau rôle à l’ancien champion républicain.

Je ne répéterai pas les épithètes dont Leconte de Lisle salua ce renoncement. Il put se flatter d’une victoire, la première qu’il eût encore remportée ; mais déjà, depuis trois ans, il n’était plus seul à combattre. Son studieux isolement, la hantise sublime de son culte pour la langue sacrée, pour « le saint idiome des vers », et précisément l’absolutisme de ses préfaces, qui revendiquaient avec une intraitable hauteur la prééminence d’une élite spirituelle en déniant à la foule toute qualité pour juger le Beau, les insultes falotes et les colères intéressées qu’il avait déchaînées par cette position prise de prêtre révolté, ses audaces et ses défaites venaient enfin d’attirer et de serrer autour de lui, comme premiers volontaires d’un bataillon d’alarme, quelques jeunes gens enthousiastes de leur art et prêts à toutes les luttes pour en affirmer les principes et pour en faire triompher la formule.




VIII



Arrière-rejetons du romantisme et forts de l’avenir ouvert devant eux, ces jeunes volontaires s’estimaient capables de rendre plus parfaite l’expression poétique, dont ils se croyaient de bonne foi les futurs rénovateurs.

Le tout premier d’entre eux, sinon par la date de son enrôlement, du moins par ses qualités batailleuses, fut Catulle Mendès. Longtemps je suis resté persuadé qu’il serait impossible de publier sur Mendès un jugement sincère, tant sa réputation courante s’était établie sur un colportage de calomnies. C’est qu’à cette époque de sa jeunesse il traitait de haut l’opinion et jetait ses idées à travers le nez des gens en se moquant de leur déplaire. Non seulement il fouaillait les esprits, mais encore, par les plus impertinents défis portés aux meilleurs sentiments, il cinglait les cœurs, en fanfaron de vice, en matamore à rebours, qui se chargeait comme à plaisir de semblants corrupteurs et qui, bravant les antipathies, les exaspérait par des faisons de cynisme uniquement extérieur. Très épris des idées nobles et des principes supérieurs, il était capable d’afficher toutes les tendances contraires et de les soutenir jusqu’à l'égorgement.

Et cette allure de parade, draperie de Scaramouche jetée sur un fond qui ne se laissait pas aisément apercevoir, trompait les observateurs superficiels habitués à juger l’homme d’après le masque ; elle les inclinait à tenir pour vraies les impressions malveillantes et les propos artificieux répandus sur Mendès par les victimes de ses excitations narquoises ou par des envieux. Mais ce qu’il apportait à Leconte de Lisle, ce n’était pas son déguisement dont il laissait la défroque à la porte ; c’était son vrai fonds, c’était lui-même, pénétré d’admiration pour le Beau poétique, soumis à la ferme discipline du travail et serviteur obstiné de l’art. Il était à peine un jeune homme et savait déjà son métier de poète, car il en connaistait admirablement la technique et pouvait en exposer avec l’aisance d’un rhéteur distingué toutes les règles et toutes les délicatesses. Bien qu’il arrivât chez Leconte de Lisle avec des humilités d’élève, on peut dire qu’il avait certaines qualités qui participent du maître. Incapable de jamais rien garder pour soi seul, toujours prêt à partager ce qu’il possédait et même ce qu’il ne possédait pas, prodigue de son bien plus encore que du bien des autres, il appartenait à cette race de lettrés magnifiques qui sont heureux d’avoir acquis le savoir pour pouvoir le transmettre.

François Coppée, son cadet de huit mois seulement, n’en était alors qu’aux essais et venait d’écrire plusieurs milliers de vers d’une facture trop facile qui sentait encore le jaunet de collège ; il les soumit à Mendès et celui-ci les jugea bons à brûler. Or, jamais Mendès n’est resté sur un conseil négatif. Il s’institua non seulement l’éducateur théorique, mais mieux encore l’instituteur pratique, le répétiteur à la tâche de Francis Coppée. Sans rien ménager de sa nature expansive et dépensière, il n’entrevit qu’un but, faire de ce nouveau camarade, entré d’hier dans sa vie, ce qu’il était lui-même, un excellent ouvrier du vers, un rimeur souple et sûr, dont l’inspiration humble ou noble, puissante ou délicate, tendre ou grave selon le don individuel, pourrait du moins être servie par une connaissance parfaite du métier. C’est à l’honneur de Coppée d’avoir souvent rappelé ces heures d’apprentissage, heures ardentes et si réconfortantes pendant la période incertaine des débuts. Emporté par sa fièvre de transformation, Mendès voulut tout modifier en son disciple, jusqu’au prénom Francis qui lui paraissait une forme mièvre, aux caressantes fadeurs de diminutif, et dont il provoqua le changement en François, forme plus pleine et plus mâle, d’une consonance solide et bien assise. Francis avait aussi le tort de rappeler le règne de Louis-Philippe, l’époque impersonnelle où le sentiment bourgeois, encore tout imprégné de romantisme, baptisait les enfants à la mode des littératures étrangères et s’alanguissait au souvenir d’Elvire ou des enfants d’Édouard (Coppée s’appelle également Édouard). Quant à François, par suite d’une réaction marquée vers les vieux noms de France, il plaît mieux à notre temps. Toutefois on a dit qu’en se montrant affectueusement inquiète et doucement réservée devant ce caprice d’ami qui lui changeait un peu le fils de sa tendresse, la mère de Coppée ne s’était pas trompée dans le pressentiment de son délicat instinct. Elle sentait sans doute que, des deux noms, le plus sentimental seyait mieux à la complexion poétique de ce fils qui ne dut jamais cesser d’être à son regard maternel son petit Francis ; mais François s’est affirmé par trente-deux ans de succès ininterrompus et, si j’ai rappelé son origine, ce n’est pas pour en discuter la valeur, c’est pour indiquer par cet exemple le genre d’interventions directes que Mendès n’a jamais craint d’exercer à l’égard des hommes, jeunes ou vieux, dont il était à la fois l’admirateur, le partisan, le panégyriste et l’ami. De ces quatre mots il a toujours fait des synonymes. Et ce qu’il venait d’être avec Coppée, ce qu’il était avec tous ceux que ses préférences adoptaient, il le fut avec Leconte de Lisle, non pas qu’il songeât à lui suggérer un remaniement appellatif analogue à celui de Francis en François. Charles Leconte de Lisle ne s’est jamais servi pour son enseigne littéraire de son prénom. II eût craint d’altérer par une addition secondaire le bel équilibre de son nom, construit de deux parties simples, figuratives et d’une symétrie lapidaire. Il en était fier et se montrait sensible à la moindre déformation. Du fond de sa tombe, ses cendres ont dû tressaillir si les cartes d’invilation pour l’inauguration de son monument sont parvenues jusqu’à son ombre. Sur ces cartes, les organisateurs et l’organisatrice, les mêmes qui cependant se sont constitués les dépositaires de sa gloire, ont laissé passer cette faute d’orthographe : Leconte de l’Isle écrit avec une apostrophe. Et précisément c’était la faute qui le fâchait davantage, parce que, facile à commettre, elle lui semblait révéler un genre d’inattention ou d’indifférente ignorance équivalant à quelque manque d’égard sinon de respect envers son illustration. Il en restait aussi choqué que Théophile Gautier d’un troisième h (Gauthier), Meissonier d’un n redoublé (Meissonnier), Baudelaire d’un e parasite (Beaudelaire).

Non, Mendès, en son audace de néophyte, rêvait pour Leconte de Lisle un changement bien autrement sérieux, le changement d’une existence traînée depuis dix ans dans le demi-jour des pâles tristesses et dans l’obscur désarroi du génie qui se débat sous le poids de l’ombre sans entrevoir de clarté.

Leconte de Lisle s’était récemment marié, ce qui n’avait pas été sans lui causer quelque embarras, du moins à l’église. Il ne pouvait présenter le certificat de la première communion qu’il n’avait pas faite. C’est lui-même qui l’a conté maintes fois. À défaut de l’acte, dont il laissait supposer la vague existence à Bourbon, il fut sollicité de produire au moins une affirmation et s’en tira par des balbutiements. S’il trompait un peu l’Église, c’était pour se mettre en règle avec le monde et, voulant en profiter pour sortir de sa solitude, il avait quitté la rue Cassette ; bientôt il s’installait boulevard des Invalides, à ce fameux cinquième où défilèrent tous les Parnassiens de la première heure. Les relations de société qui manquaient tant à sa vie lui revinrent dès la disparition du motif qui les avait écartées.

À vrai dire, il avait cru que son mariage lui permettrait d’habiter avec sa mère et ses sœurs ; il comptait ainsi réaliser des économies sur deux intérieurs, qui, réunis, devaient coûter moins cher que séparés ; mais, malgré les grâces distinguées de la mère et le mérite intellectuel des sœurs, l’essai qui fut tenté ne put avoir de suites. La jeune Mme Leconte de Lisle fut en tout temps soucieuse d’une extrême propreté. Prenant soin de tout le ménage, elle ne put s’accommoder de « l’ordre créole » qui consiste à ne pas ranger aujourd’hui ce qui sera de nouveau dérangé demain. Grâce au retour régulier de l’emploi qu’on en fait, les objets se retrouvent à peu près aux mêmes places et finissent par s’y loger. C’est la logique du laisser-traîner. Si l’on ne peut refuser à ce système de l’ordre par le désordre une apparence de méthode, on ne peut exiger non plus que cette méthode par trop exotique s’impose au tempérament français. La jeune Mme Leconte de Lisle ne parvint pas à s’y plier et son mari pensa qu’elle avait raison, d’autant plus raison que ce besoin si vif de netteté ménagère allait devenir un précieux auxiliaire pour les réceptions. Le goût des arrangements, le sens du décor et de la bonne tenue pouvaient seuls suppléer à l’absence de luxe et rendre agréable un très modeste salon, toujours en ordre « comme une strophe bien composée », a dit un des poètes qui l’ont le plus fréquenté.

Simplement, mais agréablement mise, Mme Leconte de Lisle servait le thé que préparait une aide d’occasion. L’argent manquait sans cesse ; ce n’était pas aisé de n’en rien laisser paraître ; elle y réussissait par l’à-propos et l’ingéniosité. Quand un peu plus tard arrivèrent les poètes, elle sut allier à l’amabilité de son accueil la réserve qui convenait à la femme d’un homme supérieur. Elle ne s’imposait dans aucune conversation et, si je ne craignais d’être mal compris et de donner à supposer qu’elle changea par la suite, je dirais qu’elle apparaissait en ce temps-là toute parée de ses bonnes qualités. Sans doute, après une surprise presque tragique dont je parlerai plus tard et qui vint ajouter de cruels soucis aux ennuis d’une gêne trop longtemps soufferte, elle a pu, sous l’empire des circonstances, prendre un air plus refermé, laisser percer des lueurs d’humeur assez naturelle chez tous ceux que la vie n’a pas traités en enfants gâtés ; mais ceux-là n’ont pas moins fait preuve de résistance s’ils ne se sont pas aigris tout à fait. Ne faut-il pas aussi tenir compte d’ineptes attaques, de sourdes chicanes qui si longtemps ont à son sujet taquiné, comme des piqûres de guêpe, la vie de Leconte de Lisle ? Conséquemment à leur tempérament commercial, les éditeurs s’étendent en récriminations contre tout auteur pauvre qui réitère à leur caisse des appels anticipés, et les bons confrères en littérature, inclinés vers la médisance par besoin de pittoresque, s’emparent volontiers de ces récriminations pour en faire de la menue monnaie d’esprit. Que n’ont-ils pas débité contre les soi-disant manies dépensières de Mme de Lisle, qui suivant eux eût été la cause incessante des dépressions financières de son mari ! Ne suffit-il pas, pour en donner la mesure, de rappeler le fameux peignoir en cachemire rose, qui pouvait valoir de vingt à trente petits écus et qui, de bouche en bouche, finit par être évalué douze fois plus ? L’a-t-on assez fait et refait le parallèle entre cette fantaisie ruineuse indûment cotée huit cents francs et le travail étroit, mal rétribué, toujours douloureux, sur le produit duquel elle eût été prélevée ! J’ignore quelle place les Mémoires de l’avenir accorderont aux toilettes de la femme dans l’histoire du mari ; mais ce que je sais bien, c’est qu’après son mariage, à l’âge qui le plus souvent livre la femme aux entraînements de la coquetterie, Mme Leconte de Lisle, très soigneuse de ses vêtements, ne se faisait chaque année qu’un costume neuf et, très adroite, repomponnait le vieux. Non, en dépit de toutes les clabauderies criées si haut qu’elles n’ont pas manqué d’arriver désagréablement à ses oreilles, Mme Leconte de Lisle, sans avoir été la véritable compagne intellectuelle, l’épouse d’absolu sacrifice, la conseillère inspirée des glorieux labeurs qui rendent en parts de douleurs les longs efforts qu’ils ont coûtés, Mme Leconte de Lisle ne ménagea pas ses peines et ce ne fut pas l’excès de ses dépenses qui put peser alors en fardeau de misère sur le génie de son mari. Ce fut l’irrémédiable incapacité du poète, son instinctive et persistante épouvante en face de tout travail dénué d’un intérêt supérieur. Oh ! les tâches ingrates, uniquement subies pour le boulanger et pour le propriétaire ! Quelle intelligence peut se flatter d’avoir gardé sa noblesse native lorsqu’elle a passé par le bagne des forçats de la vente, lorsqu’elle s’est frottée comme une fille soumise à tous les bas contacts des besognes mercenaires ? Baudelaire, dont je résume les idées sous cette forme vive, Baudelaire n’imaginait pas d’injure plus méprisante à relever sur le compte des hommes de lettres que de pouvoir les traiter de gagneurs d’argent, et rien n’égalait sa fierté lorsqu’il avait l’occasion de proclamer le bilan de ses trente années littéraires. Il est mort à quarante-sept ans ; à vingt-quatre, il avait écrit ses meilleures poésies ; il ne manquait pas d’habileté pour placer sa copie ; pourtant tout ce qu’il put en tirer ne dépassa pas, je crois, dix-sept mille francs. Si j’établissais le compte de Leconte de Lisle, pour les trente mêmes années, je suis sûr que le produit de sa littérature pure s’abaisserait très sensiblement au-dessous de ce misérable total. Or, Leconte de Lisle n’ayant pas partagé la chance de Baudelaire et fait un héritage de famille qui lui permît de parer au manque de gain, comment ne pas s’apercevoir que, maladroit en affaires, naturellement éloigné des chiourmes du labeur et réduit à la correspondance du journal de Saint-Denis, à quelques articles et trois traductions grecques, il était loin de pouvoir payer de coûteuses toilettes ? Il n’en aurait peut-être point payé du tout, sans une pension qui lui fut allouée par le Conseil d’administration de son île au taux de dix-huit cents francs.

Ses intimes, que son mariage avait ramenés chez lui, devinrent les confidents de ses peines, qu’ils prirent au sérieux selon leurs tendances respectives. L’un d’eux, le cousin Foucque, était riche. À la suite de placements sur les journaux d’Hervé, « cet autre Bourbonien » comme disait dédaigneusement Leconte de Lisle, il se trouva réduit à six ou sept mille livres de rentes ; mais il en possédait alors cinquante ou soixante mille. Il avait une femme fort belle et qui même avait été le sujet d’un léger trouble pour Leconte de Lisle au temps de leur jeunesse ; elle était restée fraîche après avoir eu deux ou trois enfants, et M. Foucque était heureux, car son cœur était sincère. Il souffrait de voir que Leconte de Lisle ne tirât pas meilleur parti d’une valeur intellectuelle qui lui semblait à juste titre exceptionnelle. D’instruction petite, mais doué d’une âme obligeante, il multipliait ses prévenances, envoyait sa voiture chercher M. et Mme de Lisle, lorsqu’il les avait à dîner, et ne se croyait pas pour cela dispensé de toutes les autres manifestations d’intérêt. Si gracieuses qu’elles soient, de telles politesses n’augmentent pas un budget, et l’excellent M. Foucque s’ingéniait à méditer sur des combinaisons possibles qui permissent à Leconte de Lisle de s’enrichir. Or l’un des moments où la situation de Leconte de Lisle donna le plus à réfléchir à M. Foucque coïncida notamment avec le triomphe naissant de Thérésa. Après un échec à l’Alcazar, une fugue à Lyon, un retour moins inaperçu sur les tréteaux du petit café Moka, puis de l’Eldorado qui l’exploitait à deux cents francs par mois, l’ancienne apprentie modiste, cabotine d’occasion et caissière intermittente d’estaminet, réapparaissait sur le plancher de l’Alcazar et, cette fois, mettait en délire tout Paris, auquel elle chantait les Canards tyroliens. Le prodigieux succès de la Femme à barbe et de Rien n'est sacré pour un sapeur se faisait pressentir. Le bon M. Foucque fut convaincu qu’il avait enfin découvert la solution. Il arrive chez Leconte de Lisle et, sur un ton de satisfaction avisée, lui dit :

— Mon cher, on peut toujours gagner de l’argent, quand on a du talent.

— Alors, c’est que je n’en ai pas, reprend Leconte de Lisle, en laissant errer sur ses lèvres le sourire mince qu’il savait rendre si finement moqueur.

— Comment ? nous t’admirons tous ; seulement…

— Seulement j’attends encore le succès.

— Ah ! mon cher, c’est qu’il ne vient pas sans qu’on y travaille. Pourquoi ne fais-tu pas des chansons pour Thérésa ?

Thérésa ! L’ignoble répertoire imbécile et malsain que la Cour se fit chanter en cachette aux Tuileries ! Lui Leconte de Lisle, si noble d’aspirations, lui qui, par horreur de tout ce qui n’est pas l’idéale pureté, s’était voué de toutes les forces de son âme à la souffrance sacrée ! Ses lèvres et son menton s’agitèrent d’un léger tremblement, signe ordinaire de son émotion. Sous le coup de la surprise, ses regards très lumineux, d’où se dégageaient de subtils effluves, tendaient à se désaccommoder ; l’un des yeux restait profond, vibrant ; l’autre prenait un air vague et comme de travers. La pensée semblait diverger, être absente. Leconte de Lisle ne put pendant un instant se défendre d’avoir cet air légèrement ahuri... Du trivial… du bas… des vers à dégoiser… des chansons à gueuler… Même de la part de Foucque, il ne s’attendait pas à tant d’innocente candeur. Puis, se ressaisissant, il pressentit que toutes ses explications se heurteraient à cet excès de bonhomie et, non sans darder sous le monocle [44] son regard de mordante ironie, il se contenta de cette réplique :

— Écrire pour Thérésa ? C’est que je ne saurais pas ; je ne saurais vraiment pas.

Sur quoi Foucque de riposter :

— Mais puisque tu es poète…

Et jamais Foucque n’a compris que de Leconte de Lisle à Thérésa, du luth antique et du théorbe grave à l’accordéon et l’orgue de Barbarie, la différence d’âme ne permettait pas de rendre le même son. Toutefois l’intérêt qu’il témoignait par cette inconséquence participait chez lui de l’extrême désir d’être utile. C’était une naïveté d’homme bienveillant, et les autres amis qui cherchaient également le moyen d’aider Leconte de Lisle à sortir d’embarras ne gardaient pas toujours ce ton de la bonté. Pour être moins simple, le conseil de Jacquemart n’était ni plus pratique, ni plus efficace.

Jacquemart avait épousé Mlle Martinet, la fille de l’organisateur d’expositions et futur sauveur de l’Impératrice. Par ce mariage, par son tempérament, par ses commandes et ses relations, il était pénétré de l’esprit du régime et ne concevait pour un artiste aucun profit sérieux, aucun avancement véritable en dehors des distributions officielles et de l’accession aux honneurs consacrés. Après la réimpression de ses premiers poèmes, Leconte de Lisle venait de publier successivement sa traduction de Théocrite et d’Anacréon, puis ses Poésies barbares, qui, sous ce titre à double entente, lui valurent pas mal de quolibets [45]. Poésies barbares, poésies de sauvage, de Sarmate, de Scythe et d’Ostrogoth, s’écriaient, imprimaient ses détracteurs. Mais un titre, même ridiculisé par les follicules de boulevard, n’entraîne pas la condamnation de l’œuvre entière, et le succès qu’elle obtenait dans le clan des jeunes enthousiastes avait décidé Jacquemart à faire une ouverture qui lui taquinait la cervelle. Un jour qu’il était venu voir Leconte de Lisle, il lui posa cette question sans autre préambule :

— Est-ce que tu ne prépares pas ton élection à l’Académie ?

Leconte de Lisle répondit qu’il croyait avoir suffisamment indiqué par les plus méprisantes paroles le peu de considération qu’il nourrissait pour la « trop illustre » compagnie, ce qui lui valut cette riposte :

— Prétendrais-tu, par hasard, ne te mêler qu’aux gens dignes de ton estime ?

Interloqué par cette leçon de morale circonstancielle, Leconte de Lisle eut recours à la façon d’ironie qu’il affectait pour échapper aux débats embarrassants.

— Ce serait, reprit-il, me faire une assez vilaine farce à moi-même ; car, si je manifestais la moindre velléité de monter seulement ses escaliers, l’Académie tout entière se dresserait pour me les faire descendre à coups de pied, tu sais dans quelle partie de ma personne ; à moins qu’elle ne me prît pour une résurrection de son Virgile français, du vieil abbé Delille.

— Essaye. Qui ne risque rien, n’a rien.

— Mais pourquoi veux-tu que je me livre à ce genre d’exercice ridicule ?

— Eh ! parbleu ! pour te tirer de la tourbe.

Le mot, cruellement brutal, était d’autant plus significatif, que la franchise bourrue de Jacquemart

passait pour s’exhaler principalement contre les choses et les gens auxquels il voulait marquer son plus violent dédain. Leconte de Lisle comprit si bien l’état de bassesse dans lequel quelques-uns de ses familiers le jugeaient embourbé ; la perception de sa défaveur sociale pour cause de pauvreté fut si nette, qu’il demeura muet sous le coup de cette brusque révélation. Ébloui par le mirage de ses rêves et ne fréquentant intellectuellement que les sommets, il vivait dans la confiance intime de planer très haut. Il fut atterré de se sentir placé si bas par ceux-là même qui le connaissaient le mieux et dont il attendait une certaine justice d’opinion. Il n’était pas entièrement aveugle sur son compte et savait bien que les moyens pratiques lui manqueraient longtemps encore pour se réhabiliter et faire violence à la renommée. Rien n’égalait sa maladresse à se faufiler dans les cuisines du journalisme afin d’obtenir des sauces de réclame. Il ne fréquentait aucune officine de célébrité. Marié, casanier, il ne parut jamais à la brasserie des Martyrs et c’est à peine s’il se montra deux ou trois fois au café de Madrid.

À la brasserie des Martyrs n’ont point uniquement passé des paralytiques généraux ou des phtisiques. Firmin Maillard, dans ses Derniers Bohèmes, peint la triste fin de tant de singuliers esprits qui la fréquentaient alors. Sans compter tous ceux dont la moelle ou les poumons se sont désagrégés, combien sont devenus fous, se sont tués d’une balle de pistolet, asphyxiés ou poignardés ! Un s’est jeté dans un puits ; plusieurs sont morts écrasés. Mais il ne faut pas s’en tenir à l’impression lugubre de ce tableau. Beaucoup aussi, parmi les anciens habitués, surtout parmi ceux qui succédèrent à la Bohème de Maillard, ont à peu près gardé la santé, et le souvenir de la brasserie des Martyrs leur est resté comme la réalisation d’un salon artistique et littéraire dont nos salons mondains ne sauraient donner qu’une idée bien affaiblie. Romanciers, poètes, peintres, sculpteurs, architectes, journalistes, rivalisaient d’exaltation pour l’art et pour les lettres ; les soirées de causeries étaient d’un intérêt si vivant, si prenant, que les fidèles redoutaient jusqu’à la place de théâtre qui les en aurait éloignés.

La brasserie était sise aux confins de Paris. Depuis le 16 juin 1859, les limites de la ville avaient été légalement reculées au delà de la chaussée des Martyrs [46] et de son mur de ronde ; mais, quoique la transtormation fût accomplie depuis le 1er janvier 1860, les mœurs créées par une longue habitude n’avaient pas encore eu le temps de se modifier. En un coin si proche de la barrière, tout était simple et bon marché ; les consommations coulaient six soux. Pour ce prix modéré, les causeurs assis, éclairés, chauffés et régalés, trouvaient encore la compagnie de grisettes aimant à vivre en contact avec les remueurs d’idées. Reflets de l’homme, ces grisettes, dont le type allait disparaître, en arrivaient à dédaigner ce qu’il dédaignait lui-même, et ce n’est pas sur le luxe qu’il portait sa fierté. Sans doute quelques-unes, entraînées par le courant des choses, changèrent de condition et descendirent au boulevard pour y faire tapage ou même y mener un train à carrosse ; mais, lorsque l’une de ces égarées réapparaissait en robe de soie, elle inspirait plus d’étonnement que de jalousie. Quant à celles que le flot montant des ineptes jouissances n’emportait pas (et c’étaient les plus nombreuses), telles on les avait eues, telles on les gardait dans leur fleur de simplicité. La plupart ne connaissaient pour ainsi dire pas le carrefour Drouot et restaient, combien de mois, sans traverser la chaussée du bas de la rue des Martyrs au chevet de l’église Notre-Dame-de-Lorette ; car elles étaient accoutumées à sortir en cheveux et se seraient trouvées gênées d’affronter nu-tête le quartier des dames à chapeaux. Au coin de la rue de Navarin et de la rue Bréda, chez Dinochau ; rue de la Rochefoucauld, chez Clémence qui possédait, au fond d’une cour, un jardin et qui servait sous les arbres pendant la belle saison, on offrait à ces gentilles camarades, pour vingt-quatre ou vingt-six sous, un repas dont elles étaient très satisfaites. Les dépensiers qui pouvaient ou croyaient pouvoir monter à l’entresol de Dinochau pour y faire table commune avec les habitués, moyennant quarante et cinquante sous par déjeuner et par dîner, n’étaient pas plus considérés. Ces grisettes étaient encore si simples qu’un fidèle de la brasserie, se voyant en argent et voulant payer à l’une d’elles un joli tête-à-tête, la conduisit à la Maison d’Or. Jamais il ne put la faire entrer. Pour qu’elle dinât à l’aise, c’était trop doré. Il dut la conduire dans un cabaret du faubourg Saint-Denis et, quoiqu’il l’eût priée de ne pas ménager sa bourse, elle ne parvint pas à lui coûter plus de trois francs soixante-quinze centimes, tant elle avait de peine à se créer des fantaisies. Or elle n’était pas des moindres et même, d’après le goût éprouvé de celui qui l’avait choisie, je suis induit à croire qu’elle n’était pas sotte et qu’elle était jolie. Mais, dans l’atmosphère pensante dont elle subissait l’influence, elle avait pris l’habitude de ne s’intéresser qu’aux choses de l’esprit.

Le sculpteur Franceschi, garçon aimable et qui ne connut guère l’aisance avant d’avoir épousé Mlle Emma Fleury, filleule de Canrobert, manquait parfois de bonnes commandes et se contentait des mauvaises. C’est ainsi qu’il avait accepté l’exécution de cartes géographiques en relief. Pour la préparation qui consistait en un gâchage au plâtre, il employait les bonnes camarades des Martyrs et payait leur collaboration avec dix ou vingt sous et le déjeuner. Cela suffisait à les rendre heureuses ; car tel était le ton que, le jour où Villiers de l’Isle-Adam, débarqué du matin à Paris, fit son apparition avec un paletot à revers de fourrure (l’article n’était pas encore passé dans la fabrication courante des magasins de confection), il sembla d’une richesse inouïe. Les grisettes le proclamèrent même d’une recherche extravagante, bien que Léon Margue, en le présentant, eût pris soin de le déclarer à l’unisson littérairement.

Ainsi les pauvrettes, dont l’humeur était comme le cœur si facile, ne gênaient en rien l’essor intellectuel des habitués qui, près d’elles, demeuraient totalement occupés de leurs propres pensées ; et la brasserie des Martyrs était non seulement le salon de ceux qui n’en avaient pas, mais encore et surtout le four de chauffe cérébrale, le foyer d’incandescence pour la fusion des esprits. Eh bien, malgré la simplicité du lieu, malgré l’attirance de toute une jeunesse avec laquelle un maître soucieux de gloire pouvait être tenté d’entrer en communion, ce fut impossible de décider Leconte de Lisle à fréquenter la brasserie. Pourtant il ne s’y fût pas trouvé seul de son rang ; Théodore de Banville, Baudelaire, sans compter Mürger et d’autres pontifes des Lettres, venaient s’y vivifier au feu des ardeurs juvéniles ; mais il avait tellement l’horreur du rendez-vous public, de ce qui sent les promiscuités de l’amour, qu’il confondait, sans vouloir tenir compte des nuances, la grisette camarade avec l’exploiteuse d’hommes, avec l’article d’étalage et de vente, la fille. Sorte de virginité native, excès de pudeur instinctive qui révélaient en lui la structure trop délicate, l’effémination des énergies morales du mâle, que la vie surprendra sans forces aux heures où le caractère doit se montrer exempt de faiblesses ! Bien plus, il aurait souffert comme d’une profanation d’entendre redire par des lèvres au baiser dociles un seul de ses vers qui retentissaient dans cette brasserie de faubourg entre des odes de Banville ou de Baudelaire et les belles pièces d’Hugo, surtout celles des Châtiments. Les grisettes écoutaient, ou plutôt, stylées à l’admiration passive, faisaient semblant d’écouter. De bonne foi, sous la suggestion des hommes et sans comprendre la beauté des poèmes, elles croyaient à la gloire de Leconte de Lisle, dont elles répétaient le nom. Qu’il le voulût ou non, elles furent son premier public sympathique.

Cependant les grands boulevards, placés tout à coup en une sorte de centre par le recul des fortifications, tendaient à devenir l’artère vitale où se portait la circulation active de Paris. L’attraction s’exerça sur les habitues des cabarets excentriques. Ceux de la brasserie firent un premier pas en rejoignant au café Mazarin, rue Drouot, le groupe formé par Camille Debans, Hébrard, le peintre Bénassit, de Schryver futur rédacteur en chef du Courrier français ; puis, le patron du Mazarin s’étant imaginé qu’il perdait sur les mazagrans versés à verres pleins et les ayant fait réduire aux deux tiers de verre, ce fut l’occasion d’une nouvelle émigration. Bouvet, ancien garçon de cuisine et père de neuf enfants, également fier de sa famille et de sa limonade, venait d’acheter sur le boulevard l’estaminet de Madrid, qu’il avait agrandi par l’adjonction d’une boutique voisine, celle d’un tailleur que n’avaient pas enrichi les afîaires. L’ancien estaminet se transformait presque en grand café ; les mazagrans devaient être servis ras bords et, le lendemain même de l’ouverture, le groupe des Martyrs et le groupe Bénassit réunis passèrent au Madrid, où se trouvait un noyau de vieux politiciens, qui depuis 1830 avaient bataillé contre la tyrannie. C’étaient Martin du Loiret, Godard, Genevray, fondateur du Journal des demoiselles. La proscription de 1851 les avait épargnés. Célibataires ou veufs, sollicités par le besoin de se créer une manière d’intérieur qui les sauvât de leur solitude, ils étaient arrivés là, tentés par l’apparence modeste de l’établissement ; puis, la transformation faite, ils ne le quittèrent pas et se contentèrent de se réfugier tout au fond à la place la moins en vue.

Dans le même temps et par suite de l’afflux vers le boulevard, les cafés, qui vivaient autrefois d’habitués, virent brusquement surgir la clientèle de passage. Or, depuis plus de vingt ans, un quatrième groupe, dont faisaient partie Carjat et ses amis, allait au café des Variétés jouer aux dominos à quatre, avec revanche en partie liée, ce qui retenait les joueurs fort tard dans la soirée sans qu’ils eussent sérieusement consommé. De cette sorte l’heure rapportait peu, tandis que les nouveaux clients, qui par le casuel eussent triplé, quadruplé le revenu, se trouvaient refoulés, faute de place, vers le café de Suède récemment créé tout à côté. Cela ne fit pas le compte du patron des Variétés ; il prétendit taxer le temps et l’espace au groupe Carjat qui, conseillé par Bénassit, traversa le boulevard et vint s’installer au café de Madrid [47]. Déjà de jeunes politiciens commençaient à s’y masser autour des vieux lutteurs de 1830 et les renforçaient par l’adjonction d’une jeune garde, dont Gambetta, Spuller et deux ou trois autres devinrent bientôt les principaux chefs de file. Attirés par tout ce mouvement, bon nombre de journalistes s’accoutumèrent à déjeuner là : Duchesne du Figaro, Henry Fouquier, Frank, Alexandre Weill, Gustave Isambert, Emmanuel Durand, lieutenant de Ganesco ; tous, à quelque parti qu’ils se rattachassent, étaient des adversaires du gouvernement. Entre eux et les recrues de la brasserie des Martyrs, du café Mazarin, de celui des Variétés, se fit une sorte d’entente intellectuelle ou morale, et le café de Madrid devint, pendant les sept dernières années du second Empire, le centre remuant et grouillant de la pensée française. Bouvet veillait sévèrement à l’observation des règlements. Lorsque les voix s’élevaient du coin des politiques en lançant sur tous les tons du diapason des épithètes malsonnantes qui s’adressaient à Napoléon lll, alors surgissait le grand et sec Bouvet qui, de sa mine en lame de couteau, coupait les ailes à l’enthousiasme comme avec un rasoir. Pourtant, malgré ses protestations et sous l’œil des gens de police qui ne manquaient pas de se mêler aux habitués, les cerveaux s’exaltaient pour l’action prochaine. C’est du café de Madrid que partit le branle-bas de riposte à la cabale organisée par les catholiques contre Edmond About, lors de la première représentation de Gaëtana [48] ; tous les noms symbolisant l’esprit de lutte républicaine et de rénovation littéraire étaient assurés d’y recevoir le plus favorable accueil. Par son passé socialiste, par son attitude hostile à l’Empire, par le dédain qu’il inspirait aux défenseurs littéraires du régime, Leconte de Lisle était désigné pour prendre une des premières places entre les vieux libéraux et leurs jeunes néophytes, place de bataille dans le présent et de triomphe pour l’avenir. Il essaya de se rendre aux sollicitations qui l’attiraient et vint au café de Madrid deux ou trois fois ; mais son air de malaise sous les plafonds enfumés, son éloignement pour les causeries trop vibrantes de tapage et sa façon de paraître étranger aux habitudes de libre cordialité, montrèrent assez qu’il était fait uniquement pour les milieux d’intimité. Toutefois, si sa personnalité politique perdit une occasion de s’affirmer puisqu’il la déroba, son crédit de poète n’y perdit rien. Du café de Madrid, plus encore que de la brasserie des Martyrs, son nom fut propagé comme un présage de gloire, comme une promesse de génie. On a vu par quelle immensité de dégoût Leconte de Lisle se croyait séparé des illustrations d’estaminet et de quelle hauteur d’empyrée ses regards refusaient de s’abaisser vers les bas-fonds de stupide littérature exploités par une Thérésa. Dans son horreur pour les clairons de carrefour, il en était réduit à ne pouvoir emboucher d’autre trompette que celle de l’Archange, et cependant le sort avait décidé que sa renommée de poète si pur, accréditée déjà parmi les initiés, commencerait à s’établir dans le public sur des influences de cafés.

Entre les plus ardents de ses prosélytes qui venaient prendre le mot d’ordre au café de Madrid, je veux nommer, à cause de l’anomalie du fait, un rédacteur du Figaro, très ami d’Hébrard, Albert Brun, petit bossu tout contourné d’enthousiasme. Méridional exubérant, Albert Brun ne tenait pas en place qu’il n’eût manifesté de toutes les manières possibles ses admirations. Vainement il avait tout remué, sa cervelle et les colonnes du journal, pour parvenir à glisser de force quelques lignes favorables à Leconte de Lisle. Chaque fois ses ruses étaient éventées et décidément, en une feuille si passionnément hostile au Parnasse, un tel tour de passe-passe paraissait impossible. Enfin, ce fut beaucoup plus tard, après plusieurs années d’efforts, Albert Brun accourut au café de Madrid ; il sonnait la fanfare de victoire : « Roulé Magnard ; roulé Villemessant ; ils n’ont rien vu, les rossards. » Quelle était la cause de ses cris conquérants ? Il avait pu citer, sans qu’on les barrât, quatre vers de Leconte de Lisle. Mais les vrais militants, les deux têtes de colonne dans cette prise d’armes contre l’opinion, furent Catulle Mendès et Jean Marras ; et je reviens ainsi par le chemin de détour à Mendès que le cours des digressions m’a fait trop longtemps délaisser.




IX



En 1863, Catulle Mendès avait vingt-deux ans d’âge et cinq ans de séjour à Paris. Il était originaire de Bordeaux où son grand-père avait possédé l’une des banques juives les plus achalandées. Son père, peu soucieux de reprendre les affaires et ne s’y voyant pas invité par le grand-père auquel il n’inspirait pas assez de confiance commerciale, avait laissé glisser la banque aux mains d’un beau-frère, ex-employé du grand-père, le fameux Gomès Vaez qui mourut, dix fois millionnaire, en haut renom dans la localité ; puis, sans s’inquiéter s’il verrait tôt ou tard la fin des soixante-dix mille livres de rentes dont il devait se contenter, il avait donné carrière à ses goûts de déplacement assez dispendieux. Successivement il habita Toulouse, la Belgique, Paris, l’Espagne, l’Italie ; voilà comment, à Naples, suivant je ne sais quel récit, Mendès se serait trouvé baptisé par des moines qui le trempèrent dans un ruisseau. Quoi qu’il en soit de ce baptême, Mendès n’avait pas besoin de lui pour n’être qu’à demi-juif ; car sa mère était catholique. Fille de greflier ou d’huissier audiencier, elle ne possédait pas ce qu’on appelle des lettres ; elle avait même assez peu de culture ; mais, de cerveau très bien constitué, ce fut elle qui transmit à Mendès les dons d’intellectualité. De plus, elle était belle. À quarante-cinq ans, elle en paraissait vingt-huit et, lorsqu’elle passait sur le boulevard avec son fils, elle soulevait des hommages qui faisaient à celui-ci des envieux. Elle fut d’ailleurs très soigneuse de sa beauté, dont elle a conservé très longtemps la sveltesse. À côté d’elle et de dos, sa seconde bru, beaucoup plus jeune, donnait limpression d’être plus âgée. Mendès hérita de cette élégance et de cette beauté. Blond, à l’œil clair, au regard un peu froid, il semblait dans sa jeunesse un Christ du Nord, mais un Christ qui n’était pas né pour la croix ; car les élans d’idéalisme n’excluaient pas chez lui le désir des joies plus immédiales et des plaisirs essentiellement concrets. À l’encontre de Leconte de Lisle, cérébralement combatif, mais physiquement indolent, il fut au plus haut chef un homme d’attaque. Il en avait toute l’ardeur, qu’il pouvait porter au dernier degré de l’extrême violence, en même temps qu’il gardait la faculté de se posséder comme peu d’êtres se possèdent, jusqu’à la toute-puissance de la maîtrise, jusqu’à rendre folles de rage les femmes les plus passives, qu’il exaspérait par sa force de résistance frigide dans la discussion. De même il était très net. Prenant constamment l’attitude que lui dictaient ses nerfs, soit de feu, soit de glace, et ne reculant jamais devant les conséquences de cette attitude, il ne savait pas jouer le bon apôtre et travailler deux heures pour enjôler son interlocuteur. Sa réputation le montre très différent et, bien qu’il ne soit pas liant, bien qu’il ait eu pendant toute sa jeunesse l’air de solliciter non l’approbation, mais l’hostilité, bien qu’il ait constamment dédaigné les effusions qui ne concordent pas avec ses convenances personnelles, on l’a représenté souvent comme un ensorceleur.

La première fois que je vis Anatole France (c’était chez son ami d’enfance Étienne Charavay), j’appris incidemment une de ses récentes mésaventures. Il faisait alors pour Bachelin-Deflorenne, grand libraire sur le quai Malaquais, des travaux bibliographiques et touchait une mensualité. Quelque temps auparavant, vers onze heures du matin, en sortant de chez Bachelin avec ses cent ou cent cinquante francs en poche, il avait traversé le quai pour donner un coup d’œil aux boîtes de bouquinistes et, là, Mendès l’avait rencontré. France n’a jamais su résister au plaisir de la conversation. Mendès est un brillant causeur et, devisant littérature, tous deux perdirent la notion des circonstances qui pourraient les entraîner à se quitter. Toujours causant, ils déjeunèrent, dînèrent, soupèrent ensemble et se séparèrent seulement lorsque le dernier billet d’Anatole France eut été dépensé. France, qui n’était pas riche, fut fort gêné de rentrer les poches vides. Trop insouciant des choses de l’argent pour se charger l’âme de longs regrets et surtout trop sincère avec lui-même pour s’être cru le droit de se plaindre, il a conté véridiquement l’anecdote, mais elle fit du chemin et je me souviens qu’elle me revint plus tard comme s’il avait été victime d’un habile tour d’escamotage. Et combien de gens, connaissant mal Mendès ou voulant mal le connaître, ont pu noircir ainsi des faits à propos desquels il ne s’est jamais soucié de provoquer la clarté ! Aimant à paraître fastueux, il traite les louis d’or comme le laboureur traite le grain, à la volée ; toutefois il jette au vent les siens avant de laisser aux autres le loisir de jeter les leurs et, si par hasard, en un jour de gousset garni, la fortune lui faisait rencontrer quelque ami dont la société devait lui plaire, avec quelle verve autoritaire il le retenait pour dîner à deux magnifiquement ! Sur quel ton de superbe indifférence il commandait du sauterne, un merveilleux sauterne, à vingt-cinq francs la bouteille, chez Magny ! La communion des sympathies et l’échange des belles pensées n’allaient pas, à son sentiment, sans les vins rares. Chercheur de joies, il les voulait toutes et d’autres encore. Telle est sa théorie, du moins celle qu’il met en pratique : la vie n’est qu’une suite de moments qui ne valent rien s’ils ne sont complets.

Et de la même façon qu’il dépensait son argent, il se dépensait lui-même, sans réserve ; et, tout en paraissant gâcher ses énergies, il en tirait pourtant profit. À l’âge où les autres sont encore élèves, il avait fondé la Revue fantaisiste dont l’existence assez courte n’avait pas manqué d’être brillante. Les bureaux, installés passage Mirès, réunissaient l’après-midi Léon Gozlan, Charles Monselet, Théodore de Banville, Jules Noriac, Piloxène Boyer, Asselineau, Baudelaire, Charles Bataille, Aurélien Scholl, Glatigny, Léon Cladel, Alphonse Daudet. Pour un gamin échappé de province, servir de trait d’union à pareille liste de notoriétés, présentes ou futures, c’était avoir conquis assez vite de l’importance. Puis il avait fait à Sainte-Pélagie, entre des escarpes et des commerçants fraudeurs, son mois de prison pour crime littéraire ; et ce crime était un acte en cinq cents vers, le roman d’une nuit à la Musset, sorte de conte d’Italie, taxé d’immoralité par des juges qui peut-être aujourd’hui ne s’offusqueraient pas d’en accepter la dédicace. Trop sévère, la condamnation resserra les sympathies autour de l’auteur ; c’est ainsi qu’Arsène Houssaye et Théodore de Banville le recommandèrent à Louis Ménard, afin que celui-ci le présentât chez Leconte de Lisle. L’accueil de ce noble poète pouvait être alors considéré comme un certificat de bonne qualité mentale et de saine conscience littéraire. C’était une protestation contre les promiscuités de la prison, auxquelles Mendès n’avait échappé, son mois révolu, que pour tirer ensuite de longs jours de détresse à l’hôtel du Brésil, dans le quartier Dauphine. Puis, tous les biens arrivant à la fois et ses parents s’étant décidés à l’en pourvoir, il ne manqua plus d’argent. Dès lors, sans compter sa valeur de talent, il fut en possession de crédit et d’amis, et, dans le contrat d’appui qui dès le début de leurs relations l’unit à Leconte de Lisle, ce qui devait être un honneur pour l’un pouvait devenir un avantage pour l’autre, impétueux en ses élans, aimant alors à crier ses enthousiasmes d’autant plus haut qu’il les croyait plus en désaccord avec le jugement public, oubliant volontiers les vrais aspects des hommes ou des choses pour les embellir de ses propres illusions, et doué d’un grand courage, qu’il exaltait selon les besoins de bataille, sans cesse prêt à soutenir avec le fil acéré d’une épée la pointe mordante de ses discours, Mendès était très capable d’exercer, comme champion d’une gloire à soutenir, une action efficace, et d’autant mieux qu’il allait avoir pour second Jean Marras.

C’est un aphorisme communément accepté que l’orgueil de l’esprit est le pire des orgueils ; mais ce même orgueil qui poussait Mendès à se draper en contempteur des conventions morales incita Marras à s’abriter sous le manteau contraire. Marras est de ceux qui se préparent dès leur enfance et s’appliquent jusque dans leur vieillesse à se garder l’apparence de n’avoir jamais tort. Dès l’âge de quatorze ans, il contribuait par son travail de jour à la vie de famille et, le soir, afin d’être intellectuellement un fort, il allait lire, à la bibliothèque de la ville le Contrat social, la Théorie de la Terre de Buffon, le Novum organum de Bacon. Plus tard, employé dans les Assurances maritimes, il se fit coter par son aptitude à mettre debout des règlements qui se traduisaient par des tableaux de chiffres en vingt-cinq colonnes. Et, qu’il ait consacré ses heures à l’administration, à la politique, à la littérature, Jean Marras s’est constamment préoccupé d’être l’esprit droit qui se raidit dans l’absolu de ses pensées. Ses ennemis ont pu l’écarter des groupements de partis en le représentant comme un indiscipliné qui ne saurait jamais prendre le pas et suivre dans le rang ; les politiques ont pu mettre en avant ce prétexte pour le renvoyer aux poètes, les poètes aux politiques, Jean Marras n’a jamais rien abdiqué. Dans le temps de sa pleine vigueur, il était l’âme tendue qui casse, mais ne plie pas.

Sitôt à Paris, il retrouva Bénassit qu’il avait eu pour camarade d’école à Bordeaux et dont une sœur, ainsi que des nièces, avaient été les élèves de son père. Bénassit, le premier soir, lui donna rendez-vous à la brasserie des Martyrs, où la rencontre se fit avec Mürger, Armand Barthet, Bourgogne, rédacteur en chef du journal le Nord, Camille Debans, Thommasson. Eh bien, dès ce premier soir, Marras reçut le baptême des initiés par trois heures d’une discussion littéraire, à laquelle il prit part avec la plus vive ardeur. Mürger en conçut beaucoup d’estime pour lui, car, en le voyant si libre pour la riposte il imaginait se trouver en face d’un adversaire familier des centres parisiens. Il changea bientôt d’opinion ; l’indépendance du jeune provincial, qu’il apprit à connaître, lui parut trop éloignée de ce respect spécial que les aînés des Lettres se croient dû. Mürger mourut deux ans plus tard sans avoir atteint la quarantaine ; il n’était donc pas vieux ; mais il avait rang de maître et, selon lui, Marras ne comprenait pas assez que, dans une société bien policée, tout est susceptible de hiérarchie, même la pensée.

C’est que Marras, fanatique défenseur de la pensée libre, illimitément libre, pouvait moins que tout autre se plier « à la honte déprimante des soumissions intellectuelles ». Son souci le plus constant était de se soustraire aux prétendues obligations morales d’une société qui lui semblait en effet policée, « mais policée tout à l’envers ». J’ai connu le temps où, pour nulle considération au monde, il ne serait entré dans une église. On était au plus fort de la période des luttes soutenues par la République ; les socialistes craignaient de fournir par leur présence dans une des « citadelles de l’erreur » un appoint, si minime qu’il fût, à « l’ennemi clérical ». D’après ce principe qui défendait de grossir par une apparence d’adhésion personnelle le nombre des fidèles, Delescluze, un an ou deux avant la Commune, s’était abstenu d’accompagner le cercueil de sa mère jusqu’à l’intérieur de l’église. Il était resté, dans l’attitude d’une respectueuse attente, à la porte ; mais cette façon de tout sacrifier, même le devoir filial, au devoir politique, cette démonstration de civisme sectaire provoqua les plus acerbes critiques de la part de certains républicains qui jugeaient le scrupule excessif. Ils criaient très haut que le sentiment devait primer tout. Cette dernière opinion eut notamment pour défenseur Louis Ménard qui s’en est fait un principe. On l’a vu présent à toutes les messes de sa famille. S’il ne parut pas à la célébration ecclésiastique du mariage de sa fille, ce ne fut pas pour une question de théorie, mais par suite d’un malentendu de conscience religieuse assez intéressant pour mériter tôt ou tard d’être raconté.

Mystique d’âme, épris de tous les symboles, Louis Ménard, en luttant contre l’Église, s’attaquait uniquement à l’antagonisme de sa foi républicaine, à « la pourvoyeuse des tribunaux de sang et des oubliettes féodales » ; mais il n’a pas rendu le dogme responsable des abus dont, suivant lui, ce dogme peut être le prétexte ; en fait, il appartenait au groupe assez nombreux des anticatholiques chrétiens. Leconte de Lisle au contraire, sans être athée, puisqu’il laissait parfois son rêve intérieur s’égarer vers un au-delà, Leconte de Lisle étendait au christianisme tout entier la haine que Ménard vouait au seul catholicisme, et cette haine, dont son œuvre est faite, lui devenait une sorte de pâture nécessaire ; elle se nourrissait de crédulité presque puérile. On pouvait accuser devant lui « les suppôts d’Iahveh », les prêtres, des plus invraisemblables forfaits, il ne se serait pas avisé d’élever le moindre doute. Je me souviens qu’un de ses familiers, s’appuyant sur je ne sais quel mauvais texte du Moyen Âge, eut l’idée de retourner contre l’Église les crimes rituels dont celle-ci chargeait autrefois les Juifs dans le but, disait-il, de leur intenter des procès sensationnels et de réchauffer à la lueur des bûchers la foi toujours prête à se refroidir. Cet amateur de paradoxes soutenait que ces crimes rituels, consistant, comme on sait, à faire bouillir vivants des petits enfants, n’étaient pas seulement une fausse légende entretenue dans l’esprit populaire en vue de justifier quelque utile reprise de croisade, mais que le clergé procédait effectivement à ces bouillons macabres afin de pouvoir présenter aux fidèles, avec les restes cuits de la petite victime chrétienne, un témoignage palpable contre la soi-disant férocité des ritualistes d’Israël. Et Leconte de Lisle écoutait ces billevesées de l’histoire avec des éclairs de ravissement dans les yeux et, lorsqu’on voyait ainsi s’allumer son regard, on était sûr qu’un outrage à l’adresse de l’Église se préparait presque certainement. Toutefois, quoiqu’il mangeât du prêtre et qu’il en mangeât avec délices, il n’éprouvait aucune gêne à paraître aux églises ; il s’y maria ; sa veuve crut devoir l’y faire enterrer ; mais (éternelle contradiction de sa double nature), s’il ne partageait pas en cela la vigueur d’opinion dont Marras donnait l’exemple, si même, lorsqu’il y faisait allusion, il en souriait avec des mines dégagées, il en était réellement impressionné. Poète intransigeant, il fut l’homme qui transige, et sa faiblesse de caractère, qu’il déplorait comme une manifestation de lui-même singulièrement inconséquente avec sa toute-puissance littéraire, cette faiblesse qui lui causa beaucoup de confusions, le sollicitait à considérer avec un véritable étonnement l’énergie contraire chez ses amis. Je ne dis pas que Marras fut, parmi ses intimes, le plus cordialement cher ; il fut moralement le plus écouté.

Marras d’ailleurs, par sa seule complexion physique, avait en soi des dons pour dominer. Trapu, musclé, pouvant donner de grands coups de voix et de grands coups d’épaules, « il tonnait du thorax, » comme disait Leconte de Lisle. Son masque osseux, aux sourcils puissants, au vaste front d’hidalgo chevelu, décelait un tempérament d’acier. C’est par là qu’il s’imposait et non par la grâce. Lorsqu’il forçait sa voix et son geste à s’infléchir, on sentait qu’il se ménageait mais ne désarmait pas. Leconte de Lisle l’appelait « la barre de fer ». Rigide et droite, ce n’est pas d’elle qu’il faut attendre le charme.

Quand il quitta Bordeaux, il vint demeurer avec son père, rue des Saint-Pères à Paris. Ayant accepté d’être comptable en attendant mieux et travaillant rue du Mail depuis neuf heures du matin jusqu’à six heures du soir, il courait avaler en hâte deux ou trois bouchées et retraversait Paris pour gagner la rue des Martyrs. À deux heures du matin, parfois à quatre ou cinq, après de virulentes polémiques d’art, il rentrait pour recommencer le lendemain.

C’est qu’il était armé d’un ressort prodigieux. Comme les Lapons, quoique né sous le ciel méridional, il pouvait manger pour ainsi dire indéfiniment ou rester des jours suivis sans manger. De même pour le sommeil, et lorsqu’après la Commune, qu’il avait servie selon ses convictions sans folie d’enthousiasme mais sans faiblesse, il fut, en Espagne, jeté dans un cachot par les autorités de Barcelone contre toute légalité [49], son extraordinaire endurance le sauva. Leconte de Lisle subissait presque malgré lui cette force physique et morale, qui se traduisait dans les causeries du soir par une rude autorité de parole.

Toutefois Marras, dont on aurait cru pouvoir attendre les plus fières entreprises, n’était pas né pour les réaliser. Sans doute il ne ressemblait pas à son père, compositeur, peintre, professeur de chant, de piano, d’harmonie, nature d’ingénuité, candide artiste qui, par inexpérience des hommes, par incapacité de retenir une parole inopportune ou de juger à leur valeur les enjôleries intéressées, frôla la pauvreté durant quatre-vingt-quatre ans. Si Marras a vécu de médiocrité c’est qu’il n’a pas voulu sacrifier à l’argent ce que l’homme a de plus noble, le loisir intellectuel et la conscience morale, car il n’est pas de ceux qu’on dupe. D’esprit souple et subtil à deviner les ruses, il sait non seulement en prévenir le mauvais effet, mais encore le faire tourner à son profit. Avec une incroyable patience, il mène en sous-œuvre la contre-mine qui lui rendra l’avantage sur l’adversaire, et j’en puis citer cet exemple.

Présenté par Judith Gautier, Marras venait pour la première fois, à l’une des réceptions quotidiennes, chez Victor Hugo qui demeurait alors rue Pigalle. C’était, si j’ai bon souvenir, vers 1873. Dans le salon se trouvaient, entre autres familiers, Hippolyte Lucas avec sa femme et sa fille. Ce Lucas, peu connu de notre génération, bien qu’il eût du mérite, était un solennel à long nez et rédigeait le feuilleton littéraire du Siècle, journal d’opposition bénigne. S’adossant à la cheminée pour occuper une place de centre en rapport avec son importance, il discourait sur Mirabeau quand il eut à dire combien il avait été désillusionné d’apprendre par la publication des Lettres de La Marck que l’illustre orateur s’était mis à la solde de Louis XVI. Or, ce propos lui paraissant prêter avec avantage à la discussion, Marras crut entrevoir une occasion de prendre position. Il expliqua donc qu’au temps où Mirabeau vendait au Roi la grande éloquence, celui-ci n’avait pas encore cessé d’être le Père et pouvait sortir trois louis d’une poche sans que le fait de les recevoir fût une diminution pour personne, si même ce n’était une augmentation de prestige. En tout cas, le privilège de toucher l’argent royal sous forme de pensions, de dotations, de règlements des dettes, de cadeaux de mariages, d’établissements d’enfants, passait pour un des plus enviables et comptait parmi les moyens d’existence les plus légitimes. Étant la France, le Roi seul jugeait des services rendus au pays et les payait. Il fallut le souffle tout-puissant de la Convention pour balayer, en moins de trois ans, cette fiction morale consacrée par dix siècles de croyance en l’absolu de la Monarchie.

Lucas, qui n’était pas un sot, ne s’aventura pas à riposter. Comme tous les hommes présents, il se rendait compte de la valeur de l’argumentation, assez sérieuse pour être difficile à réfuter, et Marras allait bénéficier d’un premier succès oratoire, lorsque Mme Drouet, à laquelle il n’avait pas plu de prime abord, l’interrompit d’un ton raide par une de ces phrases grandiloquentes dont le panache était l’enseigne de la maison :

— La probité n’a pas d’époque.

Et Victor Hugo, reconnaissant la phrase comme sienne, la consacra par un mouvement de tête approbateur. Sur ce geste, personne n’osa plus remuer les lèvres et, seuls, les regards lancés par la famille Lucas et par les thuriféraires, avertirent Marras que, dans l’opinion de tous, il passait désormais au rang des hommes peu soucieux du point d’honneur et capables d’excuser, de justifier même l’avilissante bassesse des consciences soudoyées. Or, dans ce milieu d’intransigeance cocardière et de moralité paradoxale, Marras n’entendait pas rester sur cette imputation qu’il était « la canaille ». À la huitaine suivante, il revint et ne fit en rien paraître qu’il pensât à l’incident, mais, à la quinzaine, il profita de la présence des Lucas pour prendre sa revanche. Très habilement, par une pente insensible de circuits et de détours, il fait glisser la conversation vers les vues morales qui changent suivant les époques, les pays ou les degrés de civilisation, et qui, créant des courants particuliers, constituent aux consciences des droits et des devoirs très différents ; puis, une fois affermi sur son terrain, il en appelle au témoignage transcendant de Victor Hugo :

— N’est-ce pas vrai que Turenne et Condé, servant l’étranger, opéraient un simple changement de maîtres ? L’idée généreuse et féconde du sol national n’éclate qu’avec les coalitions étrangères organisées contre le territoire de la République. Dumouriez est le premier traître à la patrie.

Un mouvement de tête permet à Marras de croire que ces prémisses sont admises. Il continue donc :

— De Dumouriez à Bazaine, cette idée de la patrie s’affine et se subtilise ; elle devient chatouilleuse, s’impose par de nouvelles exigences.

Alors, encouragé par une inclinaison de plus en plus expressive, il passe des militaires aux politiques, et, pour engager à fond Victor Hugo, lui fait honneur d’avoir compris supérieurement cette vérité de la morale relative selon les temps :

— Oui, maître, lorsque vous avez, dans votre Quatre-vingt-treize [50], si magnifiquement mis en lumière ce mot de Danton : « Je n’ai vendu que mon ventre. »

Et, le dodelinement s’étant accentué de manière à démontrer que le gain de la cause était assuré sans retour. Marras n’eut qu’à conclure victorieusement :

— Ainsi, maître, la probité, comme toutes les règles de morale, est bien une chose d’époque, et Mirabeau fut vraiment l’expression supérieure des vices et des qualités de son temps.

Ce disant, il fixe Mme Drouet, qui depuis quelques instants, collée sur le fauteuil, se raidissait en voyant venir la triomphante riposte ; puis il promena circulairement son regard de la famille Lucas jusqu’aux thuriféraires.

Ainsi Marras était, sous le toit de l’intransigeance par excellence, un des rares invités qui pussent faire une petite place à leurs idées et cela prouve bien que ce Caton se mitigeait de Machiavel quand il voulait. Avant d’aller à Bordeaux, puis de venir à Paris, il avait vécu sept ans dans le Languedoc ; il y était né sur l’antique littoral grec, à Cette, en face de Marseille, et détenait dans son sac toutes les finesses d’un vieux phocéen. S’il ne les utilisait guère à son profit, puisqu’il se désintéressait de l’action, du moins en faisait-il part à ses compagnons de lutte ; et c’est ainsi qu’il les mit au service de Leconte de Lisle. Avec celui-ci d’ailleurs les rapports ne s’établirent pas comme ils étaient établis avec Hugo, d’adorateurs béats à demi-dieu. Je reconnais qu’il n’eût pas justifié ce genre de prosternation par l’importance de sa situation sociale. Leconte de Lisle était encore très éloigné d’occuper le trône auguste des sacro-saints, et, malgré son air olympien, ses signes de tête n’imposaient pas silence aux mortels comme ceux de Jupiter ou de Victor Hugo. Les réceptions prirent donc, dès leur début, le ton d’intimité souriante et de cordiale camaraderie. Mme de Lisle eut un jour l’occasion de les définir en répondant à Mme Foucque qui sollicitait la faveur de venir faire soirée : « Non. C’est Charles qui reçoit ses amis. »

Partant d’un système tout opposé, Victor Hugo laissait planer cette fiction que les invités étaient traités par Mme Drouet ; il disait volontiers : « Madame, vous nous avez donné ce soir un excellent dîner. » Toutefois il ne prenait pas cette fiction tellement au sérieux qu’il en acceptât pour lui-même les obligations, car il arrivait souvent avec une heure de retard et toujours en veston, alors que la tenue pour les femmes comportait assez habituellement le décolleté. Proscrit chez Hugo [51], le tabac servait d’atmosphère à la causerie chez Leconte de Lisle, comme si les fameux débats littéraires de la brasserie des Martyrs eussent simplement changé de domicile. Le mazagran était remplacé par la tasse de thé, la familiarité des grisettes par la distinction aimable d’une maîtresse de maison ; mais la même indépendance présidait à l’échange des idées, leur absolue liberté se trouvant garantie de toute licence par l’élévation d’esprit qui ne cessait jamais de les inspirer. Car ce fut le grand caractère de ce salon, où rien n’était soumis à la gêne, ce fut son mérite rare, presque unique, d’avoir insensiblement accoutumé les hôtes « à penser noble, à juger haut ». Cette habitude se modifia plus tard et même elle disparut, mais après avoir duré longtemps, et la suite du récit m’y ramènera. Pour l’instant j’ai voulu simplement retenir que son orgueil d’homme et sa fierté de poète n’empêchaient pas Leconte de Lisle d’être un maître simple et bienveillant. Grâce à sa facilité d’abandon, ses prosélvtes gardèrent toute liberté d’initiative et leurs qualités instinctives, celles de Mendès et Marras surtout, purent se donner carrière sans crainte de désaveux ni de récriminations.

Catulle Mendès n’a pas un rival pour se démêler dans l’action. Qu’il mène une campagne littéraire, participe à la fondation d’un journal ou sollicite et souvent obtienne auprès des pouvoirs constitués de l’argent, des places ou des croix en faveur de ses amis des Lettres, il est toujours prêt pour l’affaire à traiter, pour le service à rendre. Il noue, dénoue prestigieusement ; mais il peut être moins utile dans la préparation ; les dons de combinaison lente et de sage élaboration lui tout défaut. Quand il se sert de la parole, il est tout aussi dangereux pour le partenaire que pour l’adversaire, car il en use légèrement, en nerveux qui, même lorsqu’il semble le plus maître de ses moyens, les dépasse ; dût-il compromettre la cause, il s’arrête rarement à propos, tant il s’excite intérieurement.

Et ce qui manque à Mendès, la possession complète du raisonnement, la poursuite rigoureuse des déductions, la synthèse du jugement, tout cela n’était que jeu pour Marras ; seulement Marras n’en jouait qu’en improvisateur. Coppée, tout étonné de rencontrer en lui de tels dons de logique mentale, lui dit un jour : « Pourquoi ne faites-vous pas de la critique ? » Il en faisait, car tous les jeunes littérateurs avec lesquels il se trouvait en relation le consultaient sur leurs œuvres nouvelles ; mais il ne la rédigeait pas en articles de Journal ou de Revue, parce que les idées qui le stimulaient et le satisfaisaient à l’état de concept oratoire, de rêverie parlée, cessaient de l’intéresser dès que s’imposait à son esprit la nécessité de les revêtir d’une forme matérielle, ce qui plus clairement veut dire qu’en dehors du discours il devenait aisément stérile.

Il devait à sa naissance un peu de l’indolence méridionale ; si bien qu’après la part faite au labeur administratif, il avait besoin de détente physique, de flânerie du corps laissant sa pensée seule active. Et, pendant ces heures oisives qu’il cherchait jadis aux estaminets d’art, aux brasseries littéraires, toutes les énergies de sa complexion vigoureuse, réfugiées à son cerveau, s’exaltaient vers la causerie. Puis, marié tard, à quarante-cinq ans, ayant trouvé dans la compagnie d’une admirable épouse l’attachement fidèle et le dévouement attentif qui le retenaient à la maison, il se complut en une sorte de paresse réfléchie, frileusement goûtée près du feu, devant la tasse de café qu’il buvait à faibles gorgées longuement intermittentes, comme pour tenir en éveil, sans l’interrompre, son rêve spéculatif. Mais si, par l’arrivée d’un ami, quelque choc d’idées venait à se produire, alors Marras se levait de son fauteuil, oubliait la tasse sur le poêle et, déambulant par la chambre, laissait déborder le cours trop contenu de ses méditations. À mesure que l’action de la marche rendait l’essor à son intelligence, les pensées jaillissaient de sa parole ardente en images vibrantes, en fulgurants axiomes, qui décelaient chez lui le sens le plus élevé de l’art et la plus large compréhension de la philosophie. Sans conteste il avait l’éloquence du péripatéticien et vraiment il donnait l’impression que la destinée l’avait créé pour être non pas le rédacteur, mais l’orateur de la pensée haute et forte. Ainsi comprend-on qu’il n’ait pas beaucoup écrit. L’Histoire du Moyen Âge, à laquelle il devait seulement collaborer à parts égales et dont l’entière responsabilité fut attribuée si bruyamment à Leconte de Lisle, est son œuvre à quelques dix pages près. Sa pièce, la Famille d’Armelles, que représenta l’Odéon, eut un certain retentissement à cause du mérite dramatique dont elle témoignait et des démêlés dont elle fut l’objet ; ajoutez un grand roman publié par le Petit Parisien et voilà, sans compter ses articles de jeunesse et les œuvres inédites qu’il a laissées, le total de sa production. Il n’appartenait pas moins au mouvement littéraire des quarante dernières années par l’influence qu’il exerça. Catulle Mendès, Léon Dierx le prenaient pour arbitre ; Villiers de l’lsle Adam ne concevait pour ainsi dire pas une idée sans la lui soumettre. Il fit des élèves et de bons, témoin son beau-frère Henry Roujon. De plus, ses rapports avec les hommes politiques, sa notoriété d’orateur socialiste rendaient moins suspectes ses préférences littéraires. De sa part, la louange semblait prêter à peu de conséquence ; elle provoquait moins de susceptibilité que de la part d’un vrai professionnel, dont les jugements flatteurs eussent offusqué le sentiment jaloux des confrères. Et cela lui permit de la répandre sans mesure. Aussi fut-il le champion par la parole, tandis que Mendès était le champion par l’action.

Et, puisque l’antagonisme des journalistes et des vrais lettrés n’existe plus qu’en souvenir, puisque la bataille, inaugurée par le duel entre Parnassiens et figaristes, est si bien gagnée que certains de nos grands journaux actuels sont plus littéraires que la littérature et puisque les suivants de Leconte de Lisle, si bafoués jadis, furent à la tête de cette revanche, il m’a semblé juste d’en rendre le mérite à ceux qui les premiers y travaillèrent. Ils ne firent pas Leconte de Lisle ; un grand poète se fait lui-même ; mais ils contribuèrent de toute la vigueur de leur jeunesse à l’élever sur le pavois des maîtres.

Ils eurent des collaborateurs, Léon Dierx, Villiers de l’Isle-Adam, Coppée, de Heredia ; ceux-ci, moins organisés pour la bataille, ne doivent aspirer qu’après eux à la palme des vainqueurs.




X



Ce fut par la vertu de sa nature aimante et fidèle que Léon Dierx put avoir sa part d’action ; car, sans moyens physiques propres à la lutte, sans force d’élocution, il n’est qu’un militant d’âme, un inspiré de dévouement. Né comme Leconte de Lisle à Bourbon et le suivant à vingt ans de distance, c’est-à-dire d’une seule génération, il le connaissait par relation de pays et de famille bien avant qu’aucun autre disciple se fût encore avisé de le prendre pour chef. Il lui ressemblait physiquement, avait le même front haut, les mêmes joues pleines, le même masque sérieux et lisse, mais en moins ferme, avec des plans plus ronds et le dessin plus flou. Si de tête ils étaient un peu frères, poétiquement c’est de père à fils qu’ils se tiennent. Et cette filiation littéraire n’est pas seulement le produit d’une piété d’élève qui se propose, ainsi qu’on l’a dit, « de faire la réplique des formules poétiques réalisées par le maître ; « elle résulte d’une conformité d’origines, d’une parenté de natures, l’une douée pour la précision intensive des images et des mots, l’autre alanguie de volupté, gênée d’énamourance et, partant, moins apte à reproduire la rude empreinte, les arêtes vives du moule intellectuel ; mais toutes deux nourries du même idéal d’art, du même rêve libéral et républicain ; toutes deux écloses au pays de lumière et transplantées dans la région des intempéries grises ; toutes deux enfin repliées sous le souffle amer du douloureux destin.

Car la vie de Léon Dierx est une vie de souffrance, comme il convient pour une âme droite et simple, discrète et tendre. Sa famille était riche et fut ruinée lors du cataclysme qui ravagea Bourbon vers 1868. Léon Dierx habitait alors près d’un oncle et d’une tante qui tenaient rang de millionnaires, boulevard Malesherbes, et qui, du coup, furent réduits à de très petites rentes. Dierx avait trente ans. Tout occupé de suivre ses goûts littéraires, il n’avait pas utilisé son titre d’élève diplômé de l’École centrale ; il le fit valoir pour obtenir une place dans une compagnie secondaire de chemins de fer, et là, sous l’œil d’un bureaucrate aigri par les rancœurs du métier, il commença son existence de navrement. Il portait trop péniblement le poids de cette première servitude ; à la sollicitation de Mendès, Guy de Maupassant s’employa pour l’en débarrasser en lui faisant ouvrir les portes du ministère de l’Instruction publique. Ce n’était pas aisé. Dierx avait passé l’âge réglementairement fixé pour les concurrents à l’admission d’emploi ; mais Maupassant avait été secrétaire de Francis Charmes, alors chef de la division des sciences et des lettres ; il obtint que la difficulté fût tournée. Charmes proposa d’adjoindre Dierx au service de la bibliothèque. Henry Roujon, attaché depuis quelque temps au cabinet du ministre, appuya dans les bureaux la proposition et Dierx changea de chaîne. Celle de l’État, qui semble si légère, est lourde parce qu’elle asservit les intelligences aux besognes fastidieuses ; elle les courbe sur le pupitre d’ennui. Dierx la subit sans se plaindre et sut refouler au plus secret de son cœur l’amertume de ses dégoûts ; car il est de ces résignés qui poussent l’abnégation de soi-même jusqu’à l’immolation et, puisque les jeunes lettrés l’ont actualisé naguère en le nommant Prince des poètes, puisque de ce fait il est entré non pas, selon le mot qu’on lui prête, « dans le ridicule, » mais dans le calendrier des saints de notre période littéraire, il appartient au jugement public et, quoiqu’il se soit fait à l’obscurité, quoiqu’il aime le silence, nous devons parler librement de lui. Ce ne peut être long d’ailleurs ; trois ou quatre traits de caractère suffisent à le faire apprécier.

Il possédait deux tableaux de Monticelli, ce coloriste croûtailleur qui traitait la toile à peindre comme un mur à crépir et qui, semblant avoir défié le bon sens, fut un sage en comparaison des fous acharnés à le prendre pour enjeu de leurs spéculations sur la peinture. Sept ou huit ans auparavant, il avait payé les deux tableaux moins de cent francs. Un marchand vint le trouver pour en acheter un seul quatre mille. Belle aubaine. Dierx n’en voulut distraire à son profit que la somme nécessaire pour un voyage à l’île Bourbon, car ce voyage était le rêve consolateur de sa tristesse, le dernier désir de sa vie sans relief. Avec le surplus il apporta quelques petites douceurs à la vieillesse d’une parente.

Lorsque l’Académie lui décerna le prix de huit mille francs, c’est encore aux besoins des autres qu’il en consacra la meilleure partie ; car il est né pour compatir aux souffrances des plus victimes que lui. Je laisse seulement entrevoir ces points lumineux de sa vie ; il les a constamment tenus dans l’ombre, et ses amis doivent craindre de lui déplaire s’ils ne restent discrets.

Je n’ai pas non plus à m’étendre sur ses peines. Il vient de dépasser la soixantaine et lui, qui depuis trente ans n’a côtoyé que les ronces de la route, n’est pas même épargné dans sa santé. Certains jours il emploiera plus d’une demi-heure à monter son cinquième. La vie, qui lui garde rigueur des premières années trop belles, ne lui permet pas de goûter en paix les joies les plus simples. Lors de son voyage à Bourbon, voyage dont il attendait un rassérénement intime, il fut torturé par un anthrax qui le retint malade pendant le temps de son séjour dans l’île.

Et cependant il ne s’en prend pas à la Nature que d’autres, à sa place, voudraient rendre responsable. Il la sait indifférente et ne la fatigue pas de ses récriminations. Jamais il n’exhale sa désespérance en plaintes immédiates, à l’encontre de Leconte de Lisle qui parfois, sur un ton pitoyable, faisait de soucieuses confidences. François Coppée, traité par le destin en enfant gâté, accusait pourtant, au moindre mal de dents, cette même Nature d’être une marâtre. Il n’a pu supporter la vraie douleur quand elle l’a surpris, cruellement précoce, et les affres des son mal l’ont rejeté vers le recours ordinaire de tous les affaiblis, vers la religion. Beaucoup d’autres appartenant au même groupe intellectuel, ne se sont montrés forts qu’en écrit, tandis que Dierx a su mettre d’accord sa dignité d’homme avec son dédain philosophique.

Rien n’est plus rare que ce mépris contenu, dont la désespérance muette s’élève au-dessus des mesquines considérations d’intérêt personnel ou de vanités sociales, et combien il a de grandeur en comparaison par exemple du pessimisme de Chateaubriand ou de l’optimisme de Victor Hugo ! Chateaubriand, le barde morose du romantisme, affectait de rabaisser le monde pour se rehausser d’autant. Victor Hugo, le nourrisson-phénomène, sur les pas duquel le sort avait pris soin d’étendre des chemins sablés d’or, bordés de roses fleuries, s’était fait une doctrine de son enchantement ; il exaltait le monde pour s’en dresser un piédestal et pour se placer au sommet. Et ce n’est pas offert à tous les esprits de pouvoir planer ainsi dans la plénitude du contentement universel ; il faut une extraordinaire faculté de grossissement, une prodigieuse adresse à jouer de l’onction bénissante en variant les airs du banal et du lieu commun. Seul un puissant génie peut se permettre de dire aux écrivains de son temps : « Vous êtes tous grands à l’ombre de mon aile, » alors qu’absorbé par sa propre contemplation il les juge petits entre les infiniment petits. Et c’est bien la preuve de sa force extraordinaire, ce fait d’avoir pu soutenir jusqu’au bout cette attitude sans sombrer dans le ridicule. Mais qu’y gagna-t-il ? Les rapports ne changent pas lorsque toutes proportions se faussent simultanément. En poussant aux nues l’universalité de leurs contemporains, les grandisseurs comme Hugo ne s’exaltent pas à des hauteurs surhumaines ; ils restent tout aussi près de la foule, hissée derrière eux sur les degrés de l’échelle ; quant aux rabaisseurs, tels que Chateaubriand ou Leconte de Lisle, qui font du siècle auquel ils appartiennent un siècle de nains, ils se diminuent en diminuant leur temps. Il ne leur reste que la satisfaction puérile de s’abuser sur l’efficacité de leur système, car tout système dupe son homme.

Seule la résignation silencieuse est vraiment grande et noble. Et cet orgueilleux renoncement de l’âme qui refuse de se consoler par la plainte, ce dédain contempteur qui souffre de la petitesse des autres et cependant sait se taire, cette hauteur tranquille et jamais médisante appartient à Vigny. J’ajouterai que Léon Dierx a le droit d’y prétendre. Si vous le rencontrez, toujours doux au pas lent, au regard reflétant un rêve mélancolique, et si vous réveillez en lui ses souffrances endormies, il laissera peut-être échapper par quelque paradoxe le témoignage indirect de son pessimisme ; il vous dira qu’une seule forme de crime existe qui contient en elle l’origine de tous les autres, le crime de livrer des victimes à la vie, de faire naître des enfants ; mais à cette théorie des parents assassins se bornera son douloureux abandon ; de ses peines il ne parlera pas.

Dierx appartient à la noble famille de ceux qui savent garder intacte leur dignité jusque dans leurs passions. Il aime le jeu, non pas au point de courir les tripots ; mais, s’il se trouve en compagnie de gens qui manient les cartes, il est aussitôt saisi par la fièvre de prendre place à leurs côtés. Il peut se tenir à cette table trente heures de suite et, de la première à la dernière heure, il reste beau joueur, exempt d’irritation contre la chance qui le fait perdre. Il n’a ni la froideur, ni la rapacité de l’homme de métier, et c’est avec la conscience de la défaite probable qu’il s’est assis. Si, de hasard, il part avec un gain, il reviendra pour rendre à ceux qu’il a très involontairement privés de leur argent l’occasion de le rattraper. Tel est Dierx, chatouilleux d’honneur et constamment maître de ses émotions secrètes. Leconte de Lisle professait pour lui la plus solide estime ; mais Dierx fut encore plus l’ami de Leconte de Lisle que Leconte de Lisle ne fut son ami ; car sa piété presque filiale, son inaltérable tendresse résistèrent à toutes les épreuves, même à l’amertume d’une infériorité littéraire. Il se trouvait vis-à-vis de Leconte de Lisle dans une situation à peu près analogue à celle de Lacaussade, tous trois Bourboniens, tous trois poètes et poètes de même inspiration. Or, si Lacaussade, au dire des critiques, ne pardonna pas à Leconte de Lisle, qu’il a considéré longtemps comme un élève, d’avoir traité plus heureusement que lui les mêmes sujets et d’en avoir tiré le plus noble renom, Dierx ne laissa jamais deviner qu’il eût pu souffrir d’avoir parlé la même langue avec une faculté moins intense d’expression. Ainsi ce fut vraiment par la communion des sentiments et de la pensée qu’il entra dans la vie de Leconte de Lisle. De tous les disciples il demeura le plus près du cœur. Son rôle fut d’aimer le maître et de l’aimer avec l’infini respect, l’immense admiration dont son âme compréhensive et tendre est sereinement capable.

Tout autre était Villiers de l’Isle-Adam, façon d’original qui tantôt côtoie le chaos mental, tantôt l’espace ouvert au génie, et je suis obligé de lui faire la place assez grande, telle qu’il l’occupa dans l’intime société comme dans l’estime particulière de Leconte de Lisle, telle qu’il l’occupe aujourd’hui dans l’opinion des écoles actuelles, naturistes, symbolistes, idéalistes, unies pour lui rendre une sorte de culte réparateur. Il y a plus de dix ans déjà, les jeunes d’alors déclaraient que de tous les poètes vivants (et Leconte de Lisle, Théodore de Banville n’étaient pas morts), Villiers seul méritait le titre de Maître. Accepté par les jeunes d’aujourd’hui, ce jugement, loin de s’affaiblir, a grandi singulièrement avec les années. Villiers passe parmi toute cette jeunesse pour un prophète vénéré. Je n’en parle pas d’après Bernard Lazare, Peladan et d’autres qui l’on sacré presque divin, mais de plus nouveaux et non moins ardents admirateurs, tel Lucien Descaves, nature d’intégrité généreuse et farouche, professent pour lui de l’adoration.

Apothéose posthume, dont l’heureux éclat efface pour nous le souvenir un peu mélancolique d’une existence singulièrement discutée. Écrivain du plus grand style suivant Anatole France et le dernier des Chateaubriand suivant Mallarmé, Villiers ne fut, suivant d’autres, qu’un emphatique doublé d’un rêveur presque funambulesque. Catulle Mendès se tient entre les deux opinions et le définit un « magnifique incomplet ». De fait son génie, si l’on accorde qu’il en ait eu, resta constamment inachevé comme sa tête, puissante de toute la partie supérieure, écourtée, tronquée de toute l’inférieure. Il tenait le haut de son père, dont la face bretonnante, aux carrures paysannes, était celle d’un gentilhomme campagnard. Sa mère semblait un chat minable, un pauvre petit chat qui n’attrape pas les souris. II avait hérité d’elle les pommettes fortes, le nez sans saillie, le menton qui se dérobe. De ce contraste entre une section de visage vigoureuse et l’autre chafouine résultait pour la physionomie de Villiers ce phénomène d’alternative : elle était jeune ou vieille suivant celle des deux moitiés qui prédominait. À vingt-deux ans, Villiers en pouvait paraître aussi bien dix-sept que quarante-cinq. Lorsqu’il publia son roman Isis, qui devait être le frontispice d’un cycle en quatre parties et qui se réduisit à cet unique volume, il le fit remettre à l’acteur Rouvière qui jouait alors Hamlet au théâtre Beaumarchais ; c’était un hommage à l’excellent interprète de Shakespeare, pour le génie duquel Villiers se targuait d’une dévotion presque religieuse ; Rouvière vint le remercier à la brasserie des Martyrs. Ils ne se connaissaient pas et quand Rouvière, qui se l’était fait désigner, fut devant lui (ce soir-là Villiers avait l’air d’un enfant), il ne put s’empêcher de s’écrier : « Ce n’est pas vous ; c’est un homme de cinquante ans qui a fait votre livre ; vous êtes un monstre. » Et le mot était juste s’appliquant au Villiers de cette époque, nature d’artiste intellectuellement précoce, sorte de pousse hâtive, toute gonflée de floraison avant l’heure de maturité ; quelques boutons s’ouvrent, les autres avortent. Villiers, qui termina plusieurs œuvres, ne s’est jamais lui-même terminé.

Rarement il achevait ses phrases et souvent il les commençait par le milieu, parce qu’il s’en était dit à part soi le début. S’il se proposait de vous faire connaître un livre, il en entamait la lecture à la quatrième ligne de la préface, à la cinquième d’une page ; il sautait des alinéas, des portions de paragraphes : son regard avait lu le reste. Ceux qui ne le connaissaient pas le prenaient pour un bafouilleur ; mais ils auraient pu rester très étonnés de le voir tout à coup développer avec une véritable éloquence les pensées les plus ardues, alors qu’en énonçant les choses les plus simples il venait d’être inintelligible. De grands esprits ont été tels, notamment Monge qui ne sut compléter une phrase autrement que par le geste et qui s’exprimait des doigts, des mains, des bras et de la physionomie par le frémissement de toute sa personne.

Villiers, qui ressemblait à Monge par la façon de pérorer, se rattachait à Balzac par sa manie de se raconter. Dès qu’il concevait l’embryon d’une œuvre, il éprouvait l’irrésistible besoin d’en faire part au monde entier ; il la rendait publique aux différents états de la réalisation, allait la lire en fragments chez Mendès, qui réunissait les jeunes poètes dans le petit rez-de-chaussée de la rue Royale, chez Théodore de Banville, chez Leconte de Lisle surtout. De sa poche, qui lui servait de secrétaire et dans laquelle s’entassaient ses brouillons de prose et de vers, il ramenait par paquets des paperasses fripées, écornées, parmi lesquelles il retrouvait les pages à lire. Sa voix, qui n’avait pas de portée, suffisait dans un salon ; il y faisait passer le respect passionné qu’il vouait à la littérature et, grâce à sa faculté de vibration intime, en dépit de son débit bredouilleur, il disait assez bien les vers. Il en savait d’ailleurs plus que personne et, pour peu qu’on lui citât d’un vrai poète une interjection caractéristique, un mot jouant un rôle suffisamment marqué dans une strophe, il récitait sans hésiter, sans ânonner, la strophe et celles qui la suivaient. Il vivait vraiment d’harmonie et les larmes lui venaient aux yeux quand il disait de beaux vers. Ses amis prétendaient qu’il avait, pour peser les choses d’art, des balances de diamant.

C’est ce culte exalté pour la poésie qui l’unit à Leconte de Lisle ; ils ont aimé tous deux les pensées hautes, auxquelles ils ont consacré tous deux la continuité de leur labeur pénible. Ils se sont également rencontrés de sentiment dans leur haine pour la sottise bourgeoise, pour le rentier qui, parlant d’un artiste, pose cette question : « Est-il capable ? » ce qui revient à dire : « Est-ce un homme d’affaires ? » et ce qui supprime en trois mots toutes les facultés d’art : rêverie, contemplation, recueillement, goût de l’étude et de l’érudition. Je ne rappellerai pas chez quel jeune ami des Lettres un brave homme d’oncle, entendant parler de Leconte de Lisle sur un ton de très haute admiration, se crut en droit de conclure : « Alors M. de Lisle gagne beaucoup d’argent ? » La réponse étant nécessairement plus que négative, il haussa les épaules. Du génie et pas de richesses, cela lui parut une billevesée comme en débitent les incompris du quartier latin. Cet oncle représentait assez exactement le type ridiculisé par Villiers de l’Isle-Adam, sous le sobriquet Tribulat Bonhomet ; type sérieux, extraordinairement pratique, bourgeois jusqu’à l’épique et par cela même un être abominable. Mais, bien qu’il eût une parenté très étroite avec le héros de Villiers, l’oncle avait du moins ce mérite de mettre ses paroles en accord avec sa manière de concevoir l’existence, tandis que les Lettrés, qui le bafouaient, ne pouvaient se targuer de la même logique, S’ils sont persuadés que la splendeur des idées et la magie du rêve font les vrais riches et les grands heureux, pourquoi poursuivre de leur sarcastique colère les coureurs du métal qui, ne comprenant rien à la vie Imaginative, disent : « À quoi cela sert-il ? » Cela sert à connaître les plus nobles jouissances et les plus pures délices, dont la privation doit paraître à ceux qui les goûtent le châtiment suffisant du déshérité d’art qui les a dédaignées. Et, lorsque le spectre opaque du « négociant capable » se dresse devant ces privilégiés de l’idéal, pourquoi crier en chœur des haros sur la bête ? L’argent est inerte ; il appartient à la ruse qui le guette, à la convoitise qui le rafle. Si le grand idéaliste se fait gloire de rester étranger à ces faiblesses, que ne plaint-il, au lieu de les honnir, les esprits qui se traînent dans leur bassesse et, si sa part est la meilleure, que se donne-t-il l’air de jalouser la mauvaise ? Ce besoin de mettre le bourgeois au pilori de la littérature s’exaspéra jusqu’au délire chez les néoromanliques. Flaubert en prenait des coups de sang, Baudelaire en verdissait, Leconte de Lisle pinçait les lèvres coléreusement. Sus au barbare ! Contre lui Barbey d’Aurevilly brandissait ses couteaux à papier en forme de stylets damasquinés, Edmond de Concourt roulait ses petits yeux vifs, tout ronds, tout noirs et comme armés de piquants. Sauf pour Victor Hugo ménager de toute clientèle, pour la pléiade entière de 1830 le mauvais génie du monde, c’est le bourgeois.

En 1871, vers la fin d’avril, alors qu’à Paris la Commune soutenait furieusement la résistance, je me trouvais avec Anatole France à Versailles quand, traversant la grande cour du Palais, nous aperçûmes Théophile Gautier debout au pied de la statue équestre de Louis XIV. Sous son chapeau rebroussé de poils et mis sens devant derrière, avec sa redingote couverte de poussière et de taches, surtout avec sa mine fatiguée, son air absent du monde, il semblait une épave. Le canon, qui tonnait au loin dans la direction du mont Valérien, faisait peser sur les esprits l’engourdissoment de son bruit morne. Évidemment Gautier, le regard perdu vers l’horizon de Paris, laissait fléchir sa pensée sous le poids des douloureux événements ; il devait songer à la guerre meurtrière, à l’impitoyable liquidation du régime impérial auquel il était attaché par des liens presque tendres. Quelques mots prononcés par Anatole France, mots de vénération telle que la jeunesse d’alors la professait pour le maître étincelant du style, tirèrent Gautier de son rêve trop lourd. Il serra les mains respectueusement offertes et lentement, tout en laissant son regard tendu vers les brumes de Paris, il nous dit de sa voix empâtée ces seuls mots : « C’est par la bêtise du bourgeois. » Pensait-il ce qu’il nous disait ainsi ? Peut-être ! On accusait alors le blême M. Thiers d’avoir, par son indécision pusillanime, favorisé les premiers succès de la Commune ; mais nous eûmes l’impression que Gautier, effondré sous la détresse des temps, se serait trouvé moins malheureux s’il eût pu rendre responsable l’ennemi chimérique de sa génération littéraire, les Homais et Bonhomet, les perruques de Molinchart, les Sans-Art, les inesthètes, tous les bourgeois balourds, les Philistins épais.

À l’exemple de Gautier, Villiers de l’Isle-Adam poussa jusqu’à l’extrême cette haine commune aux romantiques ; mais, tout en stigmatisant par ses paroles et par ses écrits l’avilissement des chercheurs de richesse, il vécut constamment dans le vertige de cette même richesse.

Très fier de son grand nom, descendant du Jean de Villiers qui fut au quinzième siècle une des principales figures de la lutte entre Armagnacs et Bourguignons, comptant au nombre de ses aïeux l’un des plus éminents parmi les Grands Maîtres de l’ordre de Jérusalem devenu l’ordre de Malte, et se rattachant à George Villiers de Buckingham, le très célèbre favori du roi d’Angleterre Jacques II, il usa ses jours à rêver de résumer en sa propre gloire la gloire de toute sa race. Par sa naissance il avait incontestablement la noblesse ; il ne doutait pas qu’il possédât le génie ; mais que sont ces deux éléments de domination sans le plus puissant de tous, l’argent ? Alfred de Vigny s’estimait dignement récompensé de ses labeurs pour avoir ajouté sur son cimier doré de gentilhomme la plume de fer qui n’est pas sans beauté ; Villiers ambitionnait la plume d’or, de diamant même, à mine inépuisable ; seulement cette ambition était servie par la plus parfaite incapacité de gagner cet argent de salissure, honni, maudit et cependant envié, pourchassé sans trêve.

Tous les premiers amis de Leconte de Lisle, presque tous ses jeunes disciples (à part deux ou trois), se signalèrent par leur inaptitude à vendre de la littérature. Villiers fut un des plus dépourvus sous ce rapport ; il ne lâchait pas sa copie, tant qu’elle ne lui paraissait pas définitive. Quand une collaboration régulière lui fut offerte au Figaro (je parle cette fois du Figaro de la belle époque) ses articles lui devaient être payés trois ou quatre cents francs ; il ne parvint pas à les livrer exactement, se condamnant à des efforts de style et d’imagination très supérieurs au but éphémère que vise le journalisme et se retrouvant incapable de sacrifier à ses illusions lointaines comme à ses besoins immédiats un atome de sa pensée. Sans s’apercevoir que son rêve excédait de beaucoup la mesure des forces compatibles avec l’exécution réelle, il n’admettait pas qu’on descendit, même pour une besogne quotidienne, des régions les plus hautes de la littérature ; et c’est en partant de cette entente trop absolue de l’art qu’il fut cruel pour le talent de Coppée.

Je dois reconnaître qu’il était en cela d’accord avec les Parnassiens et, si Coppée ne fut pas désavoué par eux dès le début, comme Alphonse Daudet et Paul Arène, s’il fut même, après la célébrité venue, hautement revendiqué, ce n’est pas faute qu’il eût été vivement discuté. Le malentendu demeura secret, parce que la cause étant profonde pouvait mieux rester cachée. Quoi qu’il en soit, résultant d’une véritable incompatibilité d’art, ce malentendu se rattache au principe même de la théorie parnassienne et je ne puis éviter de m’y arrêter.

Le sentiment qui groupa sous la maîtrise de Leconte de Lisle les fidèles du Parnasse fut un sentiment de triple protestation contre l’art d’outrance pratiqué par les romantiques hugolâtres, contre l’art banal des chansonniers (Désaugiers, Béranger), contre l’art pleurard et facile des Lamartiniens dégénérés.

En s’attaquant à l’art facile, ils n’ont pas voulu prétendre que la loi suprême de la poésie résidât dans l’absolue perfection du métier ; très à tort on leur attribue cette fausse affirmation ; ils estiment la bonne prosodie, les rimes riches, l’emploi rigoureux des règles de la métrique et s’efforcent de les posséder comme fonds d’outillage ; mais ils savent réduire à ce qu’elles valent ces règles dont l’application systématisée s’imposerait en une intolérable gêne. Ainsi la rime trop syllabique ou trop consonante tire l’œil ou l’oreille et détourne l’esprit du principal intérêt, celui de la pensée. Qui rima mieux que Belmontet, et cependant son nom n’est-il pas l’équivalent de piètre poète ? Non, si les Parnassiens encoururent le reproche d’être un peu figés, si l’on put oser leur jeter à la face l’injurieux appellatif « d’impeccables refroidisseurs », ce n’est pas que leurs vers fussent glacés de correction à la manière des vers classiques de l’Empire. Ouvriers supérieurs, ils excellent à la mise au point poétique et cette faculté de justesse dans le métier leur fut si particulière que Coppée, « le plus roué des rimeurs », se trouva ni plus ni moins et tout naturellement de leur famille. L’entente fut complète sur cette question de pratique et c’est à des considérations plus élevées qu’il faut faire remonter le conflit.

Les Parnassiens furent moins partisans de la richesse des rimes qu’ennemis de la pauvreté, de la langueur décolorée des mots sur lesquels s’achève et chute un mauvais vers. Faite d’une épithète banale ou superflue, la rime laisse la pensée sans appui, la prive du point fort qui donnera le choc à l’esprit et qui le lancera dans la sensation poétique éveillée par le vers. Et cet état de suggestion qui s’étend au delà du dernier mot exprimé, cette sensation prolongée, c’est pour toute l’école lyrique le signe certain, la marque essentielle de l’expression poétique. Leconte de Lisle aimait à fixer cette idée théorique par ces deux exemples :

Lorsque Victor Hugo, dans les Feuilles d’automne, écrit avec une grandeur si simple :


Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées,


il ne rabaisse pas à son objectif d’homme le magnifique déroulement du spectacle occidental ; il ne le limite pas au champ d’une vision circonstancielle par des minuties de détails qui le particularisent. Le coucher de ce soir est le coucher des soirs éternels ; les nuées sont les nuées infinies et, le vers s’achevant sur elles, elles servent de tremplin à l’esprit qu’elles entraînent à travers les plus vastes espaces. La pensée n’a donc rien perdu de toute l’étendue qu’elle comporte et, par le prolongement qu’il appelle, le vers est un vers de grand lyrisme.

Au contraire, quand Paul Bourget écrit dans Edel :


Le ciel d’automne était couleur d’un gant gris perle,


il ne taille pas dans l’ampleur de l’idée pour garder toute l’envergure à l’image, qu’il rapetisse et qu’il localise. À la conception de l’éternité naturelle il substitue la conception d’une mode passagère ; des immensités qui n’ont pas de limites il nous ramène au magasin de nouveautés, et la façon de ciel spécial, qu’il évoque par cette comparaison avec un article de comptoir pour dames, n’est plus l’inconnu mystérieux où se meut l’indéfini des mondes, c’est une sorte d’éther fashionable. Dès lors la sensation qu’il éveille se termine avec le dernier mot qu’il exprime. Il aurait pu versifier la même pensée dans le français le plus purement académique, il n’aurait pas pour cela fait fonction de poète.

D’ailleurs, au dire des Maîtres, cette fonction échappait à Bourget, si renommé dans le roman, si distingué dans la critique, mais « poétiquement noué », s’il m’est permis de rappeler l’expression dont se servait en parlant de lui Théodore de Banville. Banville, petit poète mais poète, doué d’un délicat instinct des sonorités, reconnaissait chez Bourget entre autres lacunes natives, le manque d’oreille rythmique ; et ce grave reproche, il l’énonçait sous une forme qui, tout en paraissant superficielle, n’en était pas moins exacte. S’emparant d’un exemple qu’il empruntait au deuxième Recueil publié par Bourget, il affirmait qu’un faiseur de vers capable de commettre une malsonnance telle que celle-ci : de la mère d’Edel, sans être choqué par la cacophonie de pareils génitifs, est un sourd en poésie.

De plus Paul Bourget s’était fait, à cette époque, un système de ce que j’appellerai l’emploi du qualificatif générique et, comme il faut que ma définition s’explique, je me résigne à rapporter un minuscule incident qui peut m’aider à montrer quel était, dans la période de début, l’état d’esprit de Bourget. Cet état d’esprit fut en quelque sorte la première manière d’une intelligence très vive, très souple, qui ne devait pas se laisser longtemps arrêter par l’arbitraire d’une vaine théorie. Bourget comprit bientôt l’inanité de sa fausse conception et fit sa loi nouvelle de la tendance la plus opposée. Ses admirables dons d’assimilation lui permirent, dans la prose qui suivit ses essais en vers, de manier aussi bien et souvent mieux que les maîtres dont il s’inspirera, non pas « l’épithète rare » dont se sont moqués les détracteurs du genre, mais l’épithète nécessaire, telle que tout autre mise à la place exprimerait mal ce qui doit être exprimé.

Or c’était avant que Bourget se rattachât au particularisme des épithètes et qu’il y devînt excellent ; c’était aussi le temps où, n’ayant encore publié que son premier Recueil, la Vie inquiète, il gardait, vis-à-vis d’Anatole France, cette attitude de disciple, dont il allait transférer l’hommage à Leconte de Lisle qui, de poète à poète le traita négligemment, puis à Barbey qui le sacra dans une préface, enfin à Taine, près duquel il bénéficia des qualités cordiales d’une âme généreusement forte. Or, un soir, Bourget était venu chercher Anatole France qui dînait chez les parents d’un ami. L’ami, marié, déjà père d’un bébé qu’on poussait dans une petite voiture, s’apprêtait à rentrer avec sa femme par la rue de Rennes. France, qui depuis la guerre logeait dans cette rue et qui s’était fait une habitude d’accompagner à chaque occasion l’ami avec lequel il vivait en grande familiarité d’esprit, suivit machinalement la même route tout en continuant la causerie. Mais, pour épargner à sa femme la fatigue du roulement, l’ami s’était chargé de la voiture, dont l’embarras un peu vulgaire gênait les causeurs ; car Bourget était déjà l’homme soucieux des élégances, le futur auteur qui devait persuader à certaine fraction de notre génération qu’on ne s’habille bien qu’en Angleterre et qu’il faut faire blanchir le linge à Londres. Partageant avec un chef de rayon des magasins du Louvre un appartement confortable et le service d’un petit domestique, il nous en imposait par ses recherches de délicatesse mondaine et notamment par ses quatre savons à l’usage distinctif du visage, des mains et du corps. Et nous admirions ses belles cravates de taffetas, ses pantalons à la mode de l’époque, collants, serrés à la cheville et qui l’obligeaient à se tenir assis les jambes allongées pour ne pas distendre le drap au genoux et déformer la coupe, de même qu’ils le forçaient à contourner ses pieds assez difficiles à présenter avec avantage.

La causerie s’était engagée sur la question du qualificatif générique et certes il fallait tout l’intérêt qu’il attachait au sujet pour retenir le curieux de mondanités en compagnie d’un pousse-bébé sur le trottoir. Pourtant, malgré son évident malaise, Bourget s’efforçait de justifier son principe et notamment par cet exemple. Dès lors que l’adjectif beau contient en soi toutes les variantes de la beauté, l’emploi des mots répondant à ces variantes ne peut avoir d’autre résultat que de rendre affaiblie de quelques degrés, diminuée par des acceptions secondaires, l’idée que le mot principal, impliquant le sens le plus large, exprime tout entière. Alors pourquoi s’imposer le travail de chercher des épithèles particulières pour arriver à dire moins que ce qui peut être dit sans tant de peine.

Évidemment, par cette théorie, Bourget essayait de répondre aux critiques que le Parnasse adressait à ses vers, taxés de « vers quelconques » parce que le choix très ordinaire des images, le tour souvent prosaïque du style leur enlevaient toute saveur originale et surtout parce que les épithètes trop générales, qui s’y trouvaient systématiquement adoptées sans aucune appropriation avec le caractère étroit des visions et des idées, y prenaient un certain air banal. Et c’était cette banalité, ce manque de relief et de couleur qu’on reprochait à la Vie inquiète. Bourget avait parlé sans élan comme un homme sur qui pèse une gêne. En dépit de cette allure incertaine, l’ami croyait avoir pénétré la ferme intention de son interlocuteur, auquel il prêtait le secret désir de présenter précisément comme des qualités réfléchies et bien voulues les faiblesses qu’on incriminait. Agacé de cette arrière-pensée, qui le hantait peut-être à tort, il répliquait sans ménagements, de telle sorte qu’oubliant la voiture il la laissait tomber en choc à la descente des trottoirs et se buter aux remontées avec de menaçantes oscillations. La mère intervenait anxieuse et, pour la rassurer, Anatole France reprit des mains inattentives de l’ami le roulement de l’enfant. Alors délivré de sa contrainte Bourget recouvra tous ses avantages.

Bourget n’aimait guère les luttes de la polémique et manifestait mal sa force au jeu de balle de la dispute ; mais il parlait volontiers et se plaisait surtout dans les milieux où l’absence de riposte et de joutes dialoguées lui permettait de monologuer sans trop d’interruptions. Doué d’une remarquable mémoire, qui servait excellemment son génie de professeur, il pouvait développer une thèse avec une puissance de raisonnements étonnamment précis et, par exemple, la thèse du panthéisme qui me revient à l’esprit entre diverses autres. De brio, si nettement qu’on aurait pu les croire improvisées, il répétait des phrases ayant coûté deux heures de travail à leur auteur. Et Spinoza serait ressuscité pour exposer concurremment avec lui son propre système, c’est Spinoza qui, sachant moins par cœur, aurait paru le philosophe inférieur.

Avec de telles facultés lucides Bourget ne devait jamais manquer de déduction convaincante et, quand il eut repris plus librement l’apologie du qualificatif générique, l’ami, tout ébloui par l’argumentation écouta sans autres ripostes. Mais la leçon, fort intéressante pour lui, l’était moins pour la maman, inquiète d’entendre l’enfant s’agiter dans la voiture et ce fut alors qu’Anatole France, chez qui les élans impulsifs ne résistaient pas toujours à l’occasion, lâcha brusquement la voiture, que par bonheur surveillait la mère, et vivement se rapprocha pour mettre fin à la conférence par une conclusion. Il déclara que les épithètes les plus générales sont en effet les meilleures lorsqu’elles sont adaptées aux sentiments les plus grands et les plus simples, aux pensées les plus vastes et les plus hautes, parce qu’elles se trouvent alors en une sorte d’harmonie relative, d’essentielle concordance qui leur permet de conserver toute leur force et toute leur ampleur. Mais, accolées à des idées particulières, à des faits de moindre réalité qui ne sauraient devenir précis qu’à l’aide d’une qualification de circonstance, elles s’appauvrissent, se rapetissent à la mesure de ces idées et, loin d’y ajouter leur valeur d’étendue, elles la perdent. Il ne leur reste plus que cette apparence de rengaine, commune à toutes les expressions qu’un excès d’usage a depuis longtemps avilies et qui, pour avoir trop dit, pour avoir voulu continuellement trop dire, ont fini par lasser l’oreille, par résonner à vide et ne plus rien dire. Et, faisant allusion à ces vers de Bourget, qu’il ne put citer couramment mais qu’il désigna suffisamment :


Je ne sais quels remords se mêlaient aux tendresses
Des mots que nous disions par ce dernier beau soir,
Car nous allions quitter, pour ne plus les revoir,
Ces beaux lieux si remplis de nos belles jeunesses [52].


Anatole France fit comprendre comment la triple répétition du même qualificatif, trop général pour le fait accidentel que l’auteur s’est proposé de rappeler, imprime à l’ensemble un balancement d’uniformité sur un air de flonflon monocorde. À force de généralité les quatre vers ne rendent plus de son propre, ils gringottent une ritournelle. Et, reprenant la formule chère au Parnasse, Anatole France ajouta : « Ce n’est pas par l’emploi systématique de l’épithète générale qu’on élargit le rythme, qu’on donne au vers de l’étendue, c’est par la rigoureuse conformité de cette épithète avec la pensée dont elle participe. Sans l’harmonieuse union des mots, sans leur vertu d’expansion réciproque, pas de sensation poétique qui s’éveille, grandisse et se prolonge, pas de vers qui rebondisse, »

Cette règle de la sensation et du prolongement poétiques à laquelle me ramène la judicieuse observation d’Anatole France, ce n’était pas le Parnasse qui l’avait inventée. Elle était apparue avec les premiers lyriques, avec André Chénier avant qui la poésie fut plutôt didactique, comique ou tragique ; mais c’est le destin de toutes les créations humaines de porter en elles le mal dont elles doivent périr, et le lyrisme abusa follement de son nouveau principe. Dans l’espoir de rendre la sensation plus intense, il amplifia les images, outrepassa l’idée de prolongement, éleva tout au ton de l’hyperbole, voulut faire plus grand que le grand. Les imitateurs d’Hugo poussèrent jusqu’à l’aberration les défauts du maître, sa tendance paradoxale, sa manie de l’antithèse et du mot emporte-pièce, son goût pour les nouveautés truculentes. En prétendant débarrasser l’esthétique de toutes les entraves afin de la lancer dans les voies nouvelles, ils allèrent à l’encontre du but qu’ils croyaient atteindre. Les libertés qu’ils proclamaient les jetèrent dans les pires licences ; non seulement ils désarticulèrent le vers, en déréglèrent la cadence par des transpositions de prose, mais encore, loin de respecter le caractère supérieur de la poésie, ils la firent descendre des hauteurs sereines aux bouges des tavernes et des lupanars. Le lyrisme s’encanailla, « s’encrapula, » disait Leconte de Lisle. Tant d’extravagances servirent du moins à faire comprendre aux Parnassiens que la puissance d’expression en poésie ne résulte pas du délire imaginatif et de la surabondance verbale, mais de la belle ordonnance de la phrase et du rapport exact des mots avec la pensée. Ni trop, ni pas assez ; il faut les proportions d’harmonie et, de même que le Parnasse répudiait les amplifications ultra-lyriques, de même il condamna toute formule opposée, capable d’amoindrir, de rapetisser la poésie.

Point de vraie poésie qui ne soit haute et dont le souffle d’idéal ne se répande comme un effluve du grand esprit de l’univers. Or, avant de tourner au paroxysme hugolâtrique, avant de travestir sous des ajustements de bravache ou des oripeaux de mauvais lieu la phrase toujours noble et la tirade grave de Chénier ou de Chateaubriand, le lyrisme s’était fait humble. Par horreur pour la vieille solennité classique, il s’était proposé d’exprimer la communion du cœur humain avec la nature familière. Ce mouvement avait produit l’école anglaise des Lakistes.

Limitant leur émotion lyrique à leurs coins du Cumberland, les chantres des Lacs s’étaient pris à soupirer devant leurs soleils couchants ou sous leurs clairs de lune, dans leurs prairies au bord de leurs nappes d’eau régionales ; puis, après en avoir abreuvé le monde jusqu’à satiété, lorsqu’ils disparurent, ils avaient préparé toute une école d’aspiration réaliste et remplacé par la petite impression pittoresque la grande sensation poétique. En confluant le lyrisme, en l’asservissant aux conditions inférieures d’un art de pays et de genre, les Lakistes l’avilirent ; et c’est à ce lyrisme humilié que Leconte de Lisle, Villiers de l’Isle-Adam, d’autres encore prétendaient rattacher l’art de Coppée. Faisant allusion aux sujets qu’il empruntait volontiers à l’humble vie parisienne, les intransigeants du Parnasse appelaient Coppée « Lakiste de faubourg » ; ils l’accusaient de n’avoir d’autre idéal que celui de son petit épicier de Montrouge et, provincial de Paris, d’être d'une date et d’un quartier, de ne pouvoir dépasser la barrière.

Présenté par Catulle Mendès et se présentant agréablement lui-même, lisant simplement d’une voix sympathique avec un débit net, délié, varié, Coppée se trouvait dans les meilleures conditions pour avantager ses vers ; mais, à cause de la différence d’inspiration, ceux qu’il publia dans le Reliquaire et qu’il dit chez Leconte de Lisle ou chez Théodore de Banville, c’est-à-dire dans les deux salons se partageant alors la jeunesse littéraire, n’obtinrent qu’un succès d’estime pour la facture. Lu dans les deux salons, son Passant y fut jugé trop peu scénique pour être jamais joué, pronostic que mille représentations devaient démentir. Quant au Reliquaire, il avait paru presque en même temps que les Poèmes saturniens de Verlaine. Verlaine et Coppée, liés d’intimité, se trouvèrent plus étroitement unis par l’intérêt de leur début simultané. Légitimement soucieux de leur avenir, épris de gloire comme l’est la jeunesse, tous deux vinrent au café de Madrid se montrer aux journalistes ; mais, n’étant pas assez gros personnages pour qu’on s’occupât d’eux sans les connaître, ils comprirent qu’ils feraient en vain cette politesse à la Critique et bientôt se retirèrent pour travailler selon leurs forces à leur succès. Par les moyens doux, avec son esprit de camaraderie, sa finesse d’à-propos et son caractère homogène, Coppée finit par obtenir ce que n’aurait pas obtenu Leconte de Lisle. Il eut dans une certaine mesure sa part de la suspicion qui pesait sur les Parnassiens, mais, comme il se distinguait de la plupart d’entre eux en faisant de la sensibilité l’élément essentiel de son art, il fut un peu mieux traité que les Impassibles. On ne saurait dire que le succès s’annonçait ; à peine perçait-il, aussi pâle, aussi vague qu’un très faible rayon d’aurore ; pourtant les plus avisés du Parnasse le devinèrent tout prêt à se produire, et ce fut le sujet de leur premier grief. Non qu’ils se sentissent le moindrement jaloux du talent qui devait rendre célèbre leur jeune confrère ; mais ils voyaient à regrets se dessiner la consécration prochaine de ce talent avec lequel ils se trouvaient en complète opposition théorique. Coppée plaisait par des dons d’émotion courante, par un étalage de sentimentalisme vulgaire, que les Parnassiens proscrivaient hautement de la poésie, et son succès naissant les blessait dans le plus cher de leurs principes.

Ce principe ne fut pas, comme celui du rebondissement de la rime et du prolongement poétique, une règle commune à l’école lyrique entière, mais la règle adoptive du Parnasse, à laquelle les vrais fidèles se soumirent religieusement. On doit ajouter qu’elle était dans l’âme de Leconte de Lisle. D’instinct, par vertu de nature, Leconte de Lisle poussait à l’excès la pudeur de ses sentiments, à tel excès même qu’il éprouvait plus que du dégoût, de la répulsion violente pour les lyriques sous-lamartiniens, les délayeurs de strophes fluides épanchant leur cœur en aveux indiscrets et plaintifs. Il les appelait l’école des « noyés sous leurs larmes », et personnellement il était obsédé par la peur d’être pris pour un attendrisseur de jeunes filles chlorotiques, comme Lamartine, ou, comme Alfred de Musset, pour un énerveur de collégiens en crise de désir. Faire de la matière poétique avec ses passions, lyrifier son propre cœur, étaler en poème à la curiosité publique les mystères d’amour qui, selon lui, ne restaient jamais assez cachés, cela lui semblait la plus lâche et la plus dégoûtante des profanations. Il l’a dit dans une pièce assez souvent reproduite, les Montreurs, qu’il suffira de résumer. À la plèbe grossière (il entendait par là le bas public littéraire, non la foule [53] dont l’âme confuse a des réserves de virginité qui lui permettent de vibrer aux choses héroïques et de s’élever jusqu’aux sublimes émotions lorsqu’elle rencontre de bons éducateurs) ; à la tourbe boulevardière il crie que, pour obtenir d’elle sourire ou pitié, pour gagner la célébrité qu’elle accorde à de vils complaisants, il ne livrera pas le secret de ses heures délicieuses ou de ses heures navrées.


Je ne te vendrai pas mon ivresse ou mon mal,

Je ne livrerai pas ma vie à tes huées,
Je ne danserai pas sur ton tréteau banal
Avec tes histrions et tes prostituées.


Voilà pour lui-même ; mais il ne limitait pas à la seule personnalité du poète cet inflexible scrupule ; il l'étendait aux personnages mis en scène par le poète, et telle était chez lui la force de cette conviction que l’expression directe d’un aveu d’amour ou de tout autre sentiment tendre lui semblait incompatible avec la hauteur morale et la noblesse de forme hors lesquelles la poésie reste privée de vie supérieure. Et complétant sa définition par des exemples, il mettait en parallèle la manière de Coppée et la manière de Corneille. « J’aime Zanetto, » nous disait-il en nous avertissant que son observation ne s’appliquait pas seulement à ces trois mots mais au Passant tout entier, « J’aime Zanetto » n’est pas une formule d’art ; c’est une formule de chanson qui peut laisser supposer des développements gracieux sur un ton d’agréable musique ; c’est un thème qui permettra d’écrire de jolis vers, non pas de beaux, de grands, de nobles vers. Au contraire, lorsque, pressée de déclarer le secret de son cœur, Chimène dit : « Je ne hais pas Rodrigue », elle se sert d’une tournure qui n’exclut pas l’idée du sentiment le plus vif et dont la délicate réserve implique cependant que ce sentiment est épuré, moins matériel ; elle ne fait pas naître à l’esprit la vision de contact immédiat, de recherche sensuelle, de faiblesses charnelles qui répugnent à la grande poésie. Et cette expression indirecte, qui rend les sentiments plus dignes en les rendant plus purs, avait rencontré dans la manière de comprendre et de sentir particulière à Leconte de Lisle de telles affinités qu’elle devint pour lui le véritable article de foi ; il l’institua comme premier commandement du décalogue poétique et, sous son inspiration, elle joua le rôle de dogme irréductible, au nom duquel se lancèrent les anathèmes contre les Infidèles.

C’était l’époque militante pour les Parnassiens qui, se faisant une arme de la dignité nécessaire aux vaincus et se recueillant, comme à l’abri d’une cuirasse, derrière la fierté naturelle aux opprimés, se montraient implacables pour tous ceux qui ne leur paraissaient pas lutter aussi noblement qu’eux. Ils traitaient en déserteurs les poètes qu’ils croyaient capables de pactiser avec le public et qui, pour produire sur ce même public le choc émotif, rabaissent leurs œuvres au diapason moyen qui règle chez lui les impressions habituelles. Fi des complaisants rimeurs dont la lyre s’accorde avec les pulsations des cœurs vulgaires et sus aux vendeurs de sentiment, tel était le mot d’ordre. Dans tous les partis existe une certaine intransigeance immanente, une sorte de code tacite sur lequel le gros des partisans observe inconsciemment l’entente. En plein combat, on ne s’attarde pas à faire la psychologie de chaque combattant, à rechercher l’instinct auquel il obéit ; on le juge sur le coup qu’il donne, selon la place qu’il occupe dans la mêlée, et l’on ne fait relever que de considérations extrêmes le jugement qu’on porte sur ses actions. C’est ainsi que Coppée fut apprécié, non d’après les nuances délicates de son talent, mais en raison de la contradiction flagrante existant entre l’esprit du cénacle et les tendances d’humilité sentimentale particulières à ce talent.

J’ajouterai que de telles subtilités qui certainement ne décideraient aucun de nos poètes actuels à remuer le moindre bout de petit doigt, suffisaient alors pour qu’on eût envie de s’égorger. Un rien allumait les colères en ce milieu si fort échauffé sur les principes, et le clan entier frémissait quand le camp adverse décochait au maître quelque épithète malséante, parût-elle aussi bénigne que « pasteur d’éléphants». C’est qu’en effet le qualificatif a l’air innocent ; il est plus doux, par exemple, que celui « d’hystérique Boileau » lancé vers le même temps contre Baudelaire ; mais les irréductibles du clan voulurent se persuader que, sous son allure honnête, il cachait la plus savante perfidie. En affectant de considérer les descriptions exotiques, c’est-à-dire les morceaux de facture, comme seules dignes d’attaque parmi les œuvres du maître, ne réduisait-il pas celui-ci au rôle de versificateur hindou et n’était-ce pas rejeter dans le fatras des choses négligeables ses admirables compositions philosophiques, ses poèmes de sublime envolée, ceux-là surtout qui constiiuent son avoir de penseur et sa contribution personnelle au trésor de la poésie française. Alors les fureurs éclataient contre des ennemis qui dardaient de telles flèches, en apparence inoffensives et pourtant empoisonnées. Ces ennemis, invariablement les mêmes, les partisans du sentiment direct, les «  lyriques humides » dits encore « les cœurs mouillés » provoquaient de telles représailles que les « lyriques secs » fouillaient les dictionnaires pour y découvrir de nouvelles injures à leur adresser. Communément on les accusait de cabotiner avec leur cœur pour surprendre la religion des naïfs et de se faire « catins » pour se concilier la faveur des impurs, dépravés et prostituées qui vibrent, ainsi que chacun sait, à l’attendrissement facile. « Retapes, » mâchonnait Villiers, « ils font psitt au public, comme la fille au client ; mais je m’arrête devant la hardiesse croissante des comparaisons.

C’est que, dans cette guerre acerbe entre les deux lyrismes, Villiers de l’Isle-Adam se distingua par ses intraitables divagations. Lui qui jetait ses livres comme des défis et qui sut animer d’un souffle fort certaines de ces conceptions, s’hallucinait aisément des sonorités creuses de mil-huit-cent-trente et finissait souvent par se débattre en une sorte de chaos vide. Inquiet et tourmenté comme son existence elle-même, il ne pouvait se contenter d’adversaires ordinaires. C’eût été trop peu pour lui de dépenser son exaspération contre un Paul Arène, un Alphonse Daudet, un Gustave Mathieu, méprisables champions du genre à la mode ; il fut heureux de pouvoir s’en prendre à Coppée.

Lancé sur un thème d’art, lorsqu’il était monté d’indignation, il ne ravalait plus ses phrases ; ses discours sortaient avec force, trop de force même, puisque je dois les mitiger ; on eut dit un apôtre furibond, quand il se mettait à crier : « Qu’est-ce qu’il a créé, Coppée ? des types ou des marionnettes ? D’un clown il fait un croquis de foire ; d’un épicier, un cliché photographique. Et c’est à ce fonds de vignettes qu’il restreint son petit commerce littéraire, afin de ne pas dépasser le niveau de compréhension des esprits les plus moyens ; puis, pour attirer sur elles la sympathie du public, il leur fait jouer sa tendre musique ; il applique à ce menu monde la sentimentalité de Lamartine et la sensiblerie de Victor Hugo, qu’il amiévrit, qu’il rapetisse pour la plus grande joie des demoiselles de pensionnat et des institutrices sur le retour… Ses humbles… ? autant d’âmes qu’il rabaisse pour nous les montrer soumises à l’hypocrite compassion du monde, résignées à l’aumône des fausses générosités... Et le peuple, envers lequel on lui prête tant de pitié bienveillante, il le fait pleurard et bas d’échine pour flatter l’orgueilleuse vanité du bourgeois qui des deux mains applaudit, parce qu’il se sent, lui bourgeois, grandi de tout que le peuple est humilié, diminué devant lui… Simples trucs de cabotin avisé qui travaille pour la galerie… c’est du batelage, non de la littérature ». Et, joignant à la critique le défi, Villiers se dressa, certain soir, de toute sa taille pour crier à l’un des familiers qui timidement d’ailleurs tentait une réplique : « Citez-moi seulement une pensée supérieure, un beau vers de Coppée, non pas un vers de bonne pratique courante, de suffisant métier, il en a fait dix mille, il en fera cent mille, mais un seul vers de véritable poésie… Un seul !… Un seul !… » clamait Villiers. Le familier n’en put citer.




XI



Mais vais-je suivre Villiers dans le déroulement de ses colères contre Coppée. Sans doute la considération dont jouit Coppée ne saurait que gagner à ce rappel des luttes d’antan, car les renommées les plus discutées sont aussi les plus solides. Toutefois, par une tardive évolution, à l’âge des assagis, Coppée s’est récemment jeté dans la fièvre d’action que sa jeunesse prudente avait évitée. Son humeur batailleuse, se manifestant au moment où ses forces physiques semblaient sérieusement atteintes, a surpris ses amis. Ses ennemis ont accablé sous le ridicule ce départ en guerre du poète que la vieillesse approchante et la menace des infirmités ont rejeté dans « les rangs caduques des bien-pensants » ; mais, quoique les vivacités littéraires de Villiers dussent paraître singulièrement douceâtres en comparaison des injures effrénées usitées dans la politique, je me reprocherais une insistance dont l’intention risquerait d’être faussement interprétée.

Je me contenterai donc de rappeler la boutade caractéristique, qui du moins a l’avantage de clore par un vers la vieille querelle poétique. C’était en 1872 ; on sortait de l’Odéon après la première représentation du Rendez-Vous, que Pierre Berton et Marie Colombier avaient joué, dans le ton qui chatouille les nerfs du public, en appuyant sur la corde du sentiment. Je ne me souviens pas de la pièce entière, mais la scène principale m’est demeurée dans l’esprit parce que c’est elle qui provoqua la boutade. Une grande dame, marquise ou comtesse, attirée vers un peintre dont elle admire à la fois le talent et la tournure, est venue le voir à l’atelier. Parmi les esquisses de paysanneries pendues au mur, elle distingue une vieille femme plumant un canard et fait cette réflexion dont je rapporte le sens, faute de pouvoir citer textuellement les vers : « Comme c’est naturel ! Elle est étonnante, la commère. » Et le peintre réplique : « C’est ma mère, » et le jeu de scène se poursuit dans le développement de cet aveu d’amour filial. Sans paraître se douter que sa noble visiteuse puisse ou non le trouver ridicule, l’artiste parvenu, le petit paysan d’autrefois qui, parce qu’il expose au Salon et « gagne la médaille », ne se croit pas le droit de renier son origine, ce fils digne de sa mère se répand en confidences sur les vertus à la fois rustiques et maternelles de la brave maman dont il est le grand homme ; puis, prenant sur une table un album de photographies, il l’ouvre et le baise avec amour à la place où se trouve le portrait de l’excellente femme. Toute la scène était écrite en vers de conversation et les deux acteurs, en l’accentuant d’un débit larmoyant, n’avaient pas rehaussé la bassesse du style trop parlé. Or Villiers, particulièrement hostile à la poésie familière, vivement agacé par un attendrissement d’art si contraire à la rhétorique du Parnasse et choqué du profit qui lui semblait devoir en revenir à l’auteur, Villiers résuma son impression en débitant sur un ton d’orgue de Barbarie ce vers improvisé :

Donnez-moi de l’argent puisque j’aime ma mère.


Toute l’esthétique parnassienne est contenue dans cette saillie de Villiers. Honte et malédiction à qui laisse pleurer son cœur en poésie ! Naturellement Leconte de Lisle soutenait avec énergie Villiers. Je ne sais plus si ce n’est pas dans une autre pièce de Coppée que l’héroïne, ayant perdu sa mère, exhale en petites homélies plaintives sa douleur ; or, sur ce thème, la mort d’une mère, Leconte de Lisle, pour trouver à nous citer un exemple de grand art, en appelait à Victor Hugo.

Victor Hugo, qui n’était pas un homme de parole (j’entends par là qu’il manquait de modalités dans la conversation, car il parlait lentement, également, sans parvenir à dissimuler l’apprêt de sa phrase et l’apparence méditée de ses légèretés), Victor Hugo, pesant comme homme de chair et d’égoïste matière, théâtral même et très capable de solenniser avec une emphase maladroite les idées n’éveillant en lui qu’un intérêt rétrospectif, Victor Hugo put dire, un soir, à l’un de ses voisins de table : « Vous voyez cette cire noire ; depuis la mort de ma mère, mes bouteilles sont ainsi cachetées de deuil. » Et cette lourde niaiserie, dont le fond n’était même pas vrai peut-être, cette badauderie de causeur qui se force à chercher un effet et qui révèle à quel degré de platitude peut descendre chez un poète de génie l’emploi de l’idée concrète, cette particularité dans la sottise n’a pas empêché Victor Hugo d’écrire en admirable langage, à propos de sa mère morte, des vers tels que celui-ci :


Je vous baise, ô pieds froids de ma mère endormie,


Il fallait le grand air à son génie, les longues marches au temps de sa jeunesse, l’impériale de l’omnibus quand survint la vieillesse ; mais alors, au hasard des promenades ou pendant les heures secouées par le cahotement du véhicule, la phrase chantait dans son cerveau ; son lyrisme s’exhalait à l’espace et parfois avec une sublime hauteur. Toute l’humaine pitié n’est-elle pas contenue dans le vers que je viens de citer, si grand, si noble d’élan filial ? Chez Hugo tout sortait, l’âme et l’excrément ; mais combien l’âme était de qualité ; comme elle a su planer à toutes les altitudes ! Dans ce vers : « Je vous baise, ô pieds froids... » des critiques pointus ont pu chercher à saisir, sous l’apparence matérielle du symbolisme, une arrière-pensée du poète qui compose le tableau de sa tendresse posthume. Ce poète ne prétend-il pas nous avertir qu’il est un fils pieux et qu’il ne saurait manquer au plus sacré des souvenirs ; ne se peint-il pas à nous dans une attitude pittoresque où nous pouvons surprendre une intention de parade ? Non, s’il intervient, c’est avec le plus religieux souci. Dans quelle crainte d’un approchement sacrilège il rend à la dépouille vénérée le genre d’hommage réservé par les hommes aux plus saints personnages et comme, par cet acte d’humilité filiale, il grandit la chère image, comme il la place au rang des créatures d’élection, de ces mères délicieuses qu’ont sanctifiées l’amour et le sacrifice ! Et comme sur cette figure endormie plane le vague qui rassérène ! Est-elle morte depuis hier, depuis longtemps ? Qu’importe ! Elle repose dans la paix de l’éternel sommeil. Et comme cet effacement du temps et des moments éloigne de notre esprit la vision des affres dernières ! Pas un trait qui rappelle le souvenir d’une agonie ; pas un bruit de sanglots dont celle-ci s’accompagne. Un tel vers, que le choix miraculeux des mots rend noble entre tous, est sorti d’un cerveau capable de concevoir en même temps l’idée baroque du deuil porté par des bouteilles ; il fut sans doute rêvé sur l’impériale de l’omnibus ; mais c’est un vers de grande émanation poétique, car, avec le respect de la mort, avec la piété filiale, il évoque le problème de l’au-delà sous une forme de délicatesse discrète et de grandeur lointaine.

Évidemment, en citant de pareils exemples, Leconte de Lisle, Villiers de l’Isle-Adam et tous les partisans de l’expression indirecte avaient raison contre Coppée ; ils auraient eu raison contre le monde entier ; mais Coppée ne pouvait-il répondre qu’en restant exclusivement cornéliens, en prenant de vastes périphrases ou d’artificieux détours pour faire parler leurs sentiments ou ceux de leurs personnages, Leconte de Lisle et ses meilleurs disciples se sont privés d’un élément d’expression dont l’absence est pour eux la cause d’une continuelle torture ? Ils tournent et retournent leurs idées dans les limites de leur théorie comme en une prison trop étroite et, quoiqu’elle soit de pur ivoire, la tour sublime, derrière les parois de laquelle ils s’abritent, est une géhenne. De là le tourment de leurs pensées, le malaise de leurs phrases ; de là leur allure de ton réfrigéré. Par quel labyrinthe d’esprit Leconte de Lisle consent-il à se mouvoir pour arriver à dire qu’il a souffert d’amour ? S’il est trahi par une drôlesse et s’il éprouve le besoin de clamer sa souffrance, il n’en racontera pas le roman à la Muse, comme Musset, dont il n’a ni les langueurs, ni les délires, pas plus qu’il n’a, comme Lamartine, le ton délicieusement perlide de tendresse factice. La nature l’a privé de semblables grâces d’expression et ce n’est pas seulement à sa répugnance, mais plus encore à son impuissance, qu’il faut attribuer son habitude prise de parler des choses du cœur dans un lointain. Par un penchant commun à tous les auteurs, il s’est fait une rhétorique de son principal défaut ; car c’en est un d’employer une formule qui travestit le véritable caractère d’une œuvre et qui permet au lecteur de prendre un poème passionnel pour un poème philosophique. Donc, ayant à laisser entendre que sa maîtresse est une gueuse et qu’elle s’est jouée de lui, ne sachant point le dire droit et net, il rêve qu’il est mort, qu’il roule à travers l’incommensurable abîme, le Muet, l’Immobile, le Noir ; puis, après quinze vers de ce fantastique détour vers l’Infini du Vide, où la chair suppliciée s’enfonce et tournoie, brusquement, en un dernier vers, il jette le cri final par lequel un poète élégiaque eût certainement commencé :


Quelqu’un m’a dévoré le cœur. Je me souviens.


Et voilà comment il procédera toujours. Au déclin de sa vie, ébloui par un de ces éclairs d’amour qu’on appelle improprement des réveils séniles et qui sont peut-être la lueur d’allégeance, le reflet de douceur, l’aube mystérieuse voilant de clartés sereines le seuil de l’ombre éternelle, il voulut confier au monde le secret de cette passion suprême. Celle qu’il aimait était un très beau modèle pour une peinture de style, une Juliette plastique aux cheveux d’or, superbe de tout le buste, admirable de la gorge, type de race auquel les juges les plus sévères n’ont pu reprocher qu’un peu trop de majesté. Sur le regard clair, de longues paupières répandaient, avec la volupté de leur ombre, ce fluide glissant, ce coulant d’âme indéfinissablement séducteur ; mais, au lieu d’un tel portrait à la manière du Titien et tel que l’offrait la nature, il composa la pièce suivante intitulée : le Sacrifice.


Rien ne vaut sous les cieux l’immortelle Liqueur,
Le Sang sacré, le Sang triomphal que la Vie,
Pour étancher sa soif toujours inassouvie,
Nous verse à flots brûlants qui jaillissent du cœur.

Jusqu’au ciel idéal dont la hauteur l’accable.
Quand l’homme de ses Dieux voulut se rapprocher,
L’holocauste sanglant fuma sur le bûcher.
Et l’odeur en monta vers la nue implacable.

Domptant la chair qui tremble en ses rébellions.
Pour offrir à son Dieu sa mort expiatoire,
Le martyr se couchait, sous la dent des lions,
Dans la pourpre du sang comme en un lit de gloire.

Mais, si le ciel est vide et s’il n’est plus de Dieux,
L’amère volupté de souffrir reste encore.
Et je voudrais, le cœur abimé dans ses yeux,
Baigner de tout mon sang l’autel où je l’adore !


Je ne chercherai pas à savoir pourquoi Jean Dornis (je répète que ce pseudonyme est celui d’une dame) s’efforce de nous persuader que le Sacrifice est un acte de foi. Leconte de Lisle ne s’y déclare-t-il pas tout prêt à s’offrir en holocauste pour obtenir le droit de mourir le cœur abîmé dans les yeux de celle qu’il adore, dans ces yeux de langueur et de volupté ? N’a-t il pas choisi l’image du sang, image de fièvre et de passion, pour exprimer qu’il se donne tout entier, depuis le sang rouge de ses veines jusqu’au sang noir de ses artères, alin que la dernière goutte de son cœur s’épande sur l’autel d’amour où sa vie serait heureuse de finir ?

Quelques années avant cet ultime attachement, dont il ne connut l’inspiratrice qu’à ses tout derniers jours, il en conçut un autre pour une veuve, sinon jolie entre les jolies, du moins parée d’un charme rare. On se la rappelle glissant sur les pelouses comme une jeune Diane ; elle admirait les dons du poète, il admirait sa grâce, et le courant magnétique qui l’attirail, lui vers elle, elle vers lui, ce doux courant dont certains papotages n’ont pu dénaturer les aspirations idéales, se traduisait en madrigaux, les madrigaux en littérature. Or j’ai cru comprendre qu’il enferma le souvenir de cette aimable jeune femme, mystérieusement, au cœur de certains poèmes, de même qu’Hippolyte Flandrin, voulant associer à son œuvre préférée la mémoire de personnes chères, insinua leurs noms entre les plis des vêtements de son Jésus, sur l’un des panneaux de fresques à Saint-Germain-des-Prés ; à la place du cœur, Flandrin avait inscrit le nom de sa mère. Quoi qu’il en soit de cette tendre et secrète consécration, ne suffit il pas de rappeler que presque tous les poèmes passionnels laissés par Leconte de Lisle, jusqu’au célèbre sonnet la Rose de Lahore, sont conçus avec les ambages de composition qui déterminent nettement le caractère du Sacrifice ? Attribuer à cette dernière pièce une intention de credo religieux, c’est non seulement se résigner à commettre un faux sens, puisque pas un seul mot d’un seul vers ne saurait justifier une pareille interprélation, c’est de plus infliger à Leconte de Lisle une rétractation posthume que sa pensée vivante n’eût jamais consentie. Loin d’être un acte de foi, le Sacrifice est un acte d’amour, et l’un des plus ardents, des plus vigoureux que Leconte de Lisle ait écrits.

Tel fut son procédé. Pour réagir contre l’abus du sentiment, il accorde à ce sentiment une place si restreinte qu’il le fait presque disparaître, et c’est là le point faible, le flanc découvert de toute l’école parnassienne qui, par ce souci de l’indirect et du lointain, donnera prise à la folie symboliste, puis à l’aberration décadente avec Mallarmé pour trait d’union.

Je n’ai pas la prétention de faire intervenir une opinion personnelle entre les illustres dissidents du Parnasse, Leconte de Lisle, Dierx, Mendès, de Heredia, Villiers de l’Isle-Adam d’une part, et Coppée de l’autre ; mais à toute discussion de principe il faut une conclusion théorique et puis-je me dispenser de dire que Coppée n’était pas engagé dans une voie contraire au grand art par le seul fait qu’il s’adonnait au lyrisme de sentiment ? Les Parnassiens qui lui reprochèrent cette tendance d’art ont tous souffert de se l’être interdite.

Pour Leconte de Lisle, l’instinct du génie lui permit de suppléer par d’autres richesses à l’indigence de son système ; pourtant son impuissance à parler le langage de l’amour l’empêcha de continuer sa tragédie Frédégonde, à laquelle il commença de travailler dès 1873 et qu’il n’a jamais terminée. Comprenant que son héroïne était une amoureuse sauvagement sensuelle et qu’il la représenterait trop incomplètement s’il écrivait sur elle un drame uniquement historico-politique, il renonça non sans sagesse.

Quant aux disciples, ils souffrirent de cette erreur d’école beaucoup plus que le Maître. Catulle Mendès, matériel et concret par tempérament, ne put animer les nobles pensées dont il s’était épris et qu’il essaya vainement d’incarner en des types de chair et de vie. Ses vers d’idéal ont le faux brillant du style artificiel ; ses femmes pures sont des créatures de porcelaine ; elles ont le sexe en caolin.

Et Dierx si tendre, la crainte de le trop paraître l’a rendu diffus et confus. Plutôt que de manquer à l’arbitraire d’une théorie qui n’est pas faite pour sa complexion de voluptueux, il se crée pour ainsi dire une autre âme que la sienne, une âme lointaine, et le plus réel bénéfice qu’il en pourra tirer sera de conquérir, avec les suffrages de la Revue blanche, les quinze voix qui l’ont élu Prince des Poètes.

Je mets à part Mallarmé ; les principes d’école et la préoccupation de l’indirect, en passant chez lui par une série d’états psycho-pathologiques, ont fini par aboutir à l’énigme abstruse de ces poèmes en jeux de casse-tête, tels qu’en peut inspirer la recherche de i’élocution occulte. Je ne compte pas non plus Heredia dont l’œuvre, tout objective, emprunte sa belle force d’expression à la magie des nomenclatures ; mais Armand Silvestre, pour s’être trop élevé vers les astres, n’a-t-il pas fait une chute plus profonde quand le souvenir de Rabelais l’a ramené doucement au culte de la drôlerie gauloise ? La réaction fut violente et l’empêcha, lui le lyrique aux inspirations pures, de s’offusquer des relents scatologiques. Et n’est-ce pas une révolte analogue de tempérament qui poussa Catulle Mendès, en dépit de ses nobles élans d’autrefois, à verser dans cette littérature subtilement perverse, nerveusement lascive, qu’on a taxée de libertinage ultralittéraire et qui fit école, au grand scandale de certains moralistes dont la réprobation chagrine s’est étendue jusqu’à Marcel Prévost, Pierre Louÿs et d’autres moins brillants continuateurs ?

Quant à Villiers de l’lsle-Adam, il a surmené son imagination pour lui faire donner plus qu’elle ne pouvait rendre. Après avoir imité Musset, dont il savait tous les vers par cœur, il prit dans la fréquentation parnassienne un goût si fiévreux pour les conceptions sublimes qu’il les développa jusqu’à la quintessence des décrocheurs d’étoiles ; et, comme il manquait physiquement d’équilibre aussi bien qu’intellectuellement, il subit de plus en plus dans son existence réelle l’influence de ses songes incohérents. Sans cesse égaré dans ses spéculations abstractives, il ne paraissait monter vers les hautes régions de l’art que pour en descendre, y remonter, en redescendre, comme s’il se mouvait en gonflant et dégonflant des ballons. Sa vie fut un haut et bas continuel, un chassé-croisé de contradictions. Quoique rebelle à la littérature marchande, plus que personne il courut après la fortune dont il se croyait toujours près de violenter les faveurs. Il se fit arracher ses mauvaises dents et poser un râtelier pour être en état d’épouser une grosse dot ; il machina plus de trente mariages, combinés sur la valeur de son nom. En parole il était préparé d’avance à toutes les concessions ; en fait il ne pouvait en consentir aucune et, de même que, tout en se disant capable du dernier sacrifice pour se procurer trois francs indispensables, il ne pouvait apporter, le samedi, son article de trois cents francs, de même, ne pensant qu’aux héritières, il se heurtait régulièrement au moindre motif qui les lui faisait repousser toutes. À cette époque, la plupart étaient juives ; il ne s’était pas mis dans l’esprit que l’une d’elles lui fût jamais offerte. Il bondit quand on la lui présenta. Sa fureur fut mieux justifiée lorsqu’on vint lui proposer une ancienne fille fort belle, très aimée d’un prince du sang sous le second Empire et qui, jeune encore, avait amassé cent trente mille livres de rente. L’idée qu’un descendant des plus fiers soutiens de l’Église et des rois pourrait perpétuer sa noble race avec une parvenue de la courtisanerie l’eût fait fuir aux antipodes. Mais la pensée qu’il aurait pu semer de la graine de juif l’épouvantait plus encore. Très glorieux de tout, même dun accueil un peu favorable auprès d’une femme, il avait fait la connaissance d’une hétaïre à la mode et de type israélite assez pur. Pour dissimuler sous une apparence de sentiment profond la satisfaction vaniteuse qu’il éprouvait de cette conquête, il dit à l’un de ses amis et dans sa manière brève :

— Grande passion… Superbe fille…

L’ami fit semblant d’être dupe et de prendre au sérieux ce qu’il savait bien n’être de part et d’autre qu’un éphémère caprice.

— Ah ! ah !... Si belle que cela ? Tu l’aimes autant qu’elle t’aime ?

— Pas peu… beaucoup…

— Quoiqu’elle soit juive ?

— Bonnes passades…

— Mais si de ton fait elle devenait enceinte ?

Il n’avait pas prévu cette conséquence possible. Ses yeux s’écarquillèrent. Il ne revit plus la belle enfant d’Israël.

Les trois cents pages d’un livre suffiraient à peine si l’on voulait énumérer tous les incidents qui marquèrent cette poursuite au mariage à millions. Villiers ne pouvait même pas accepter une femme qui n’aimât pas les lettres. Un intermédiaire l’avait présenté dans la maison d’un maître de forges extrêmement riche. Très courtois avec les femmes, il plut à la jeune fllle. à laquelle il apporta l’une de ses œuvres, Isis. Elle lui dit : « Un gentilhomme de votre race n’a pas besoin d’écrire. » Il sentit qu’il était épousé pour son nom, que son talent n’était pas mis en cause ; il se déroba, ne reparut plus. Et pourtant, il était si fier de son passé que, si la jeune fille eût dit : « J’aime la littérature ; peu m’importe le reste, » il se serait plaint qu’elle n’eût pas tenu compte des titres.

Son action sur les femmes était toute cérébrale ; il leur persuadait qu’elles étaient supérieures et les en persuadait à sa façon, non par une déclaration précise (il eût bafouillé), mais par des singeries, des mines, des bouts d’insinuations. Venaient-elles d’énoncer un propos très ordinaire, il se livrait à des simagrées accompagnées d’interjections. Et les femmes comprenaient (elles ont le don de comprendre surtout ce qu’on n’explique pas), elles comprenaient qu’il avait voulu dire : « Ah ! si je faisais de pareilles trouvailles d’esprit ! » Et naturellement elles n’étaient pas fâchées de se voir révéler une façon de génie qu’elles ne se soupçonnaient pas.

Bien entendu, son opinion intime était absolument différente, car il agit et pensa toujours comme s’il voulait réaliser son propre contraste. Il en restait, pour juger les femmes, à son Ève future, créature plastiquement belle et qui ne peut posséder l’autre beauté, celle de l’intelligence, qu’à la condition d’être mécaniquement construite et de répéter phonographiquement des discours préparés par un homme. Mais, tout en méprisant les femmes dans leurs manifestations cérébrales, Villiers tenait à ce qu’elles eussent pour lui de l’admiration ; il leur en accordait pour en recevoir et savait user habilement de cet artifice ; car il se fit pardonner par elles ce qu’elles ont le plus de peine à tolérer chez un homme, la tenue négligée.

Villiers, dès qu’il touchait quelque argent, s’habillait magnifiquement et, pour ne pas déparer une mise si fastueuse, il la complétait par des bottines de quarante francs. Trois jours après, toutes ces somptuosités avaient passé dans la boutique du revendeur. On revoyait Villiers avec un pardessus râpé, la chemise fripée, le reste à l’unisson. Eh bien, si l’en venait à signaler cette déchéance à l’une des femmes qu’il avait conquises cérébralement, elle répondait invariablement : « C’est vrai, mais c’est un des très rares hommes qui peuvent être sales sans qu’on s’en aperçoive. » Une autre, très mondaine, par conséquent très élégante, accueillit par une réplique analogue cette remarque insidieusement faite que Villiers avait une chemise particulièrement défraîchie : « Oui, seulement il la porte si bien! » C’était vrai, Villiers savait porter le linge sali, tant, dans l’abandon même de sa toilette, il jouait avec perfection la comédie de la distinction.

S’il voulait s’en donner la peine, il pouvait, dans les soirées, étonner les gens du monde, prendre avec élégance des attitudes diplomatiques, par exemple boutonner son gant à l’instar d’un chef du protocole. Les idées se succédant dans sa tête par bouffées d’illogisme, il s’était dit que son nom devait lui rapporter une ambassade, puisqu’il ne pouvait en tirer de l’argent. Comme tous les esprits épiques, il admirait la force, Attila, Cbarlemagne, Napoléon, et cette admiration lui semblait, en même temps qu’une excuse à lui-même, une recommandation suffisante pour obtenir un bon poste sous un régime impérial. En sa qualité d’arrière-cousin d’un Buckingham, il songea, pour débuter, à l’ambassade d’Angleterre. Sans partager une illusion aussi vaine, ses amis acceptèrent pour lui la possibilité d’une entrée dans la carrière. Prévenu par eux, Baronnet ingénieur, camarade de la bande et qui parut chez Leconte de Lisle, s’occupa de présenter Villiers au duc de Marmier-Choiseul. Ce Marmier, député de l’opposition sur la fin de l’Empire, était alors en coquetteries avec le régime, car il avait marié son fils à Mlle de Moustier, fille du ministre des affaires étrangères. De Marmier à Moustier le chemin n’était pas difficile à franchir. D’autre part, un Villiers de l’Isle-Adam se ralliant à l’Empire, cela rappelait un souvenir cher à tous les Napoléons, le souvenir des plus anciennes familles de France qui se précipitèrent dans les antichambres impériales. La présentation était donc agréable à faire ; le comte promit d’aller chercher Villiers dans sa voiture. Villiers, qui se trouvait précisément en argent et qui demeurait rue Royale, une rue qu’on peut avouer, ne mit plus de bornes à son allégresse ; ce n’était pas une raison pour qu’au dernier moment la fantaisie ne le prît de se dérober et Baronnet vint chez lui s’assurer de ses dispositions. Villiers sortait d’un bain, la tête couverte de papillotes. Or ses amis comptaient pour son succès sur ses mèches récalcitrantes qui meublaient le front vaste, répandaient une profondeur d’ombre sur les beaux yeux et faisaient oublier la misère du bas du visage. En tête de coiffeur, Villiers était affreux. Très inquiet, Baronnet revint à huit heures et vit alors Villiers avec une énorme frisure à la neige, qui lui donnait l’air d’un marié du Palais-Royal. Trois quarts d’heure furent employés à rabattre cette comique ébouriffure et Villiers put faire son entrée dans les salons du ministère ; il put être admis à saluer la princesse de Metternich, Mmes de Saint-Vallier, de Persigny, de Galliffet, et les séduire ; il devint le centre d’un aparté, récita des vers avec son ardeur et ses jeux de physionomie pittoresques ; il pianota comme il savait, en artiste pas exact qui ne joue pas et cependant se rend très agréable ; la princesse de Metternich s’entendit d’enthousiasme avec lui sur la musique de Wagner ; elle l’invita chez elle et quand, passé minuit, il quitta la réception, il put se rendre cette justice qu’il avait admirablement réussi. Fait pour les salons et puisqu’il y plaisait, il aurait dû s’y plaire ; pourtant il déclara s’être ennuyé, n’y retourna plus. Il s’enchantait de tenir le rôle d’homme du monde, mais pendant cinq minutes. Au cours d’un hiver entier, le duc de Cossé-Brissac eut l’aimable persévérance de lui réitérer une invitation à diner. Villiers accepta chaque fois et chaque fois pour se récuser. Peu d’hommes furent plus alléchés que lui par les distinctions de vanité. C’est éperdument qu’il les désirait ; il achetait des décorations pour les porter en contrebande à son veston et s’offrir l’enfantin plaisir de les regarder à la dérobée par l’ouverture de son pardessus croisé ; mais il ne pouvait s’astreindre à paraître deux jours de suite dans les milieux où le seul fait d’y figurer l’eût classé pour être rapidement et réellement décoré.

Il se consolait par de misérables semblants dont il ne leurrait personne, sinon lui-même. À l’une des redoutes données par Arsène Houssaye, il se promenait en portant, ostensiblement tourné du côté du fond, son claque timbré d’armes mirifiques ; il en appuyait le bord sur le revers gauche de son habit, afin de souligner à la boutonnière une large rosette noire et moirée, la rosette des commandeurs d’honneur de l’ordre de Malte. Barracand, l’excellent Barracand, dont je parlerai bientôt et qui, Dauphinois de terroir, tient de sa race le souci de n’avoir jamais l’air d’être dupe, ce qui ne l’empêche pas de l’être autant et plus qu’un autre, Barracand rencontre Villiers et le félicite sur un ton d’enjouement gentiment moqueur.

— Bravo ! Mais où se procure-t-on ces jolies choses ?

— C’est moi qui les donne, répond Villiers qui, de ce chef, en souvenir de son ancêtre Philippe Villiers de l’isle-Adam, s’instituait le dernier grand-maître de l’ordre de Malte.

Depuis 1805 la grande maîtrise restait en déshérence, remplacée par une simple lieutenance. Villiers pouvait donc se l’arroger sans faire tort à personne ; mais, lorsque le pape Léon XIII la rétablit en principe en 1879 et la consacra définitivement par un bref en 1888, ce fut un cardinal de Santa Croce, non Villiers, qui profita de cette restauration. Il imaginait cependant pouvoir y prétendre par droit ancestral, puisque son illustre aïeul, Philippe, quarante-troisième grand-maître dans l’ordre numérique et le premier par le rang de gloire, avait soutenu contre les Turcs de Soliman un siège héroïque, avait transféré l’ordre de Rhodes à Malte, puis était mort de chagrin en voyant les chevaliers continuer à se livrer aux pires désordres dans leur nouvelle demeure, comme ils s’y livraient dans l’ancienne.

Et qu’on n’attribue pas cette prétention de Villiers à quelque badinage passager. C’était chez lui presque un besoin de monomane, un penchant insurmontable de s’imputer des honneurs et d’en usurper innocemment les insignes. Au mariage de Catulle Mendès et de Judith Gautier, il fut témoin avec Leconte de Lisle. Par une de ces exceptions qui se renouvelaient quelquefois dans son existence, il ne manquait pas d’argent et, lorsqu’il vint chercher le maître qui l’attendait le chapeau sur la tête et prêt au départ, il l’arrêta sur le palier, devant la porte refermée : « Regardez, » dit-il, et, d’un geste large, il ouvrait son pardessus en laissant voir, retenues à son habit par une énorme brochette, la croix de commandeur d’honneur et toutes les décorations pontificales. Il avait choisi les spécimens les plus grands qu’on put se procurer, des modèles à suspendre en devanture de magasin pour tirer l’œil des acheteurs. Les rubans rouges, bleus, noirs, avec leurs raies et lisérés, n’étaient pas moins disproportionnés. Villiers, tendant le torse, semblait se développer tout entier pour mieux éblouir Leconte de Lisle qui, le premier moment de stupeur passé, ne put retenir un violent éclat de rire :

— Mais vous avez l’air d’une vitrine, mon cher ami. Quittez-moi cela. Je serais obligé de vous abandonner à quelque étalage.

Et Leconte de Lisle fit mine de vouloir rentrer. Villiers n’en était pas à sa première lubie. D’autres fois, en plein boulevard, il arrêtait l’ami qui l’accompagnait et, déboutonnant son pardessus, lançait du même ton de gloriole satisfaite son appel à l’admiration : « Regarde. » L’ami voyait toute la bijouterie de mascarade, haussait les épaules et se remettait en route. Mais si ni le dédain, ni les rires ne corrigeaient Villiers, ils l’avaient accoutumé du moins à l’effet qu’il pouvait produire. L’attitude de Leconte de Lisle le désappointa sans trop le surprendre ; il tira sur la brochette, arracha les rubans, engloutit dans sa poche les pendeloques qui tintèrent pendant la descente de l’escalier et sur lesquelles il s’assit dans la voiture ; elles durent, le lendemain, rejoindre le bureau des reconnaissances.

Las des décorations fictives, Villiers voulut enfin en posséder une vraie. Les palmes académiques se donnaient à des savetiers (je ne parle pas au figuré) ; Villiers crut n’avoir qu’à les solliciter pour les obtenir. Ses amis essayèrent de le détourner de cette démarche qu’ils estimaient d’une indignité flagrante pour un artiste de sa valeur, mais il était de ceux qui pouvaient avoir refusé le plus pour accepter ensuite le moins, dût ce moins être humiliant à l’égal d’une décoration académique. Il couvrit donc de ses titres quatre pages de papier grand format, sur lesquelles étaient énumérées toutes ses œuvres faites et toutes les œuvres à faire, celles-ci si nombreuses que deux existences d’homme ne devaient pas suffire à les écrire. Ainsi chargée d’une récapitulation beaucoup trop pompeuse relativement au but modeste qu’elle voulait atteindre, la demande parut émaner d’un superlatif esbroufeur. Le bureau de l’Instruction publique ignorait jusqu’au nom de Villiers, comme en témoigne la mention : « Inconnu » mise en marge de la première des quatre pages. Ces pages datent de 1879 ; depuis vingt-trois ans Villiers publiait des poésies, des romans, des drames, et le ministère, spécialement institué pour être renseigné sur son genre de mérite, le prisait moins qu’un gniaf. Il fut très choqué de ce résultat ; car, s’il eut toutes les ambitions, de la plus grande à la moindre, ce fut avec sincérité. Villiers n’était pas un esbroufeur, mais un illusionniste.

Lorsque la velléité l’avait pris de poser sa candidature au trône de Grèce en 1862, après le renversement du Bavarois Othon, dont le gouvernement rétrograde avait lassé le peuple hellène et provoqué plusieurs conspirations suivies de deux insurrections, ce n’était pas de sa part une impertinente boutade ; il invoquait des droits comme héritier des chevaliers de Malte, primitivement de Rhodes, bien que l’histoire de, cette dernière île fût depuis longtemps séparée de celle de la Grèce. Sa fantaisie n’eut pas de suites. Désigné de ce fait à l’empereur et reçu, je crois, par Bassano, Villiers n’obtint même pas une pension dont l’offre eût été sensible à son goût marqué pour les bénéfices faciles et les avantages gratuits, ce qu’on appelle en argot « les choses à l’œil », d’où ses amis l’affublaient du sobriquet « oculiste », Villiers oculiste et roi de Grèce.

Il laissait plaisanter et restait sérieux, car ses extravagances avaient leur logique. Il ne voulut pas être autre chose que comte, quoique son père fût titré plus haut. Un Lusignan n’était pas prince, mais marquis ; un Coucy s’enorgueillissait de s’intituler sire ; comte fut le titre de tous les grands Villiers, notamment du fameux Jean, maréchal et grand baron de France, qui servit alternativement tous les maîtres dont il pouvait tirer profit, le duc de Bourgogne, le roi d’Angleterre et le roi de France. Ce Villiers-là fut un sanglant châtieur d’hommes et, lorsqu’en 1418 il surprit Paris que Perrinet Leclerc livrait aux Bourguignons en sa personne, ce fut pour consommer un terrible massacre d’Armagnacs. En dépit d’un ensemble d’actions aussi peu recommandables, l’implacable capitaine fut l’objet d’une sollicitude particulière de la part de son arrière-descendant, notre Villiers, qui ne craignit pas d’intenter à son sujet un procès à Joseph Lockroy. Ce Lockroy, père de l’ex-ministre actuel, fut un acteur distingué mais un médiocre auteur. En collaboration avec Anicet Bourgeois, il commit notamment un drame représenté sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin et, dans ce drame où la pure fantaisie s’était brochée sur un fond très faible d’histoire, il faisait figurer Jean Villiers comme un traître. Lockroy composait de l’histoire ancienne avec des sentiments modernes. Pour une époque où les nationalités n’avaient pas conscience d’elles-mêmes, où n’existaient que des services de princes, passer de l’un à l’autre, du roi de France au duc de Bourgogne, c’était chercher le meilleur intérêt auprès d’un nouveau maître, et, si cela ne témoignait guère d’une âme constante et noblement fidèle, du moins ce n’était pas trahir. Toutefois les bourdes d’un dramaturge méritent-elles qu’on les relève, sans compter qu’à cinq cent cinquante ans de distance, Villiers devait être assez embarrassé pour établir la légitimité de ses revendications ; mais il ne put supporter la pensée d’un Villiers ravalé devant un public vulgaire au rôle infâme. La pièce tenait la scène depuis quelques années, grief de plus ; il profita d’une reprise qui se fit au théâtre du Chàtelet et réclama l’interdiction. À cette époque, la loi de 1818 sur la presse était muette quant aux atteintes portées ou soi-disant portées à la mémoire des morts [54], et les protestation aussi fantaisistes que celle de Villiers avaient beau jeu pour se produire. Faute d’argent, Villiers ne pouvait entamer l’action judiciaire ; eh bien, sans finir ses phrases, par ses moyens mimiques de séduction, il sut enjôler un avoué qui fit les frais, un avocat qui consentit à plaider. Il leur démontra que, voués aux petites causes, ils allaient en défendre une grande. Le procès dura longtemps, suscita des enquêtes sur des enquêtes ; l’avoué ne se lassa pas. À force de se l’entendre répéter, il avait fini par se persuader qu’il avait une âme de poète, qu’il se devait ce sacrifice à lui-même ; peut-être n’avait-il pas lu quatre vers de Désaugiers. Il fournit quelques petites sommes à son client titré pour l’aider à faire bonne figure. Par le même procédé dont il abusait les femmes en les inclinant à croire à leur génie, Villiers roula ce procureur,

Il ne manquait donc pas d’une certaine rouerie. Élevé par les Bénédictins de la congrégation de France, au pensionnat dépendant de l’abbaye de Solesmes, il avait été traité comme un enfant d’élection par l’abbé canonique, le fameux restaurateur de l’ordre, dom Guéranger,et, lors de sa première communion, le Père avait fait célébrer la cérémonie pour lui seul, afin de bien marquer le rang exceptionnel appartenant à cet héritier d’un illustre nom. Par une sorte de survivance symbolique, pour rappeler le rôle du plus glorieux de ses ancêtres, du chevalier de Rhodes qui fut l’un des bras droits du christianisme, Villiers avait porté dans les solennités rituelles la bannière de la religion. Or, profitant de cette situation privilégiée de son enfance et de l’affection paternelle que lui gardait dom Guéranger, Villiers, aux heures de détresse physique et morale, partait pour faire des séjours dans la confortable intimité de ses anciens maîtres. Il savait alors se rendre intéressant, s’arranger pour être choyé. Sous prétexte de traitement ordonné par les médecins, il obtenait que des bouteilles d’eau-de-vie fussent introduites pour lui dans l’abbaye, malgré la règle sévère qui les en proscrivait. Et ce genre de malices l’enchantait. Au retour il s’en vantait auprès de ses amis, comme de prouesses.

Ainsi, participant du type félin par le bas du visage, il en avait un peu la ruse et pourtant il tenait de son père une étrange faculté d’illusion. Lorsqu’il était apparu dans la société littéraire parisienne pour soutenir son premier volume de vers, il était resté quelques mois à manger les quatre mille francs qu’il avait apportés ; puis il repartit en Bretagne, y prit le temps d’écrire Isis et revint s’installer définitivement avec sa famille, c’est-à-dire avec son père, sa mère et Mme de Keraniou, qu’on appelait grand’mère, sans qu’elle eût réellement droit à ce titre [55]. La famille, quand elle arriva, possédait un avoir de dix mille livres de rente, solidement établies sur des terres ; mais le père Villiers, hanté d’une folie placide, la folie des grandeurs par l’or, se prit d’hallucination pour les colossales affaires ; il devint vite la proie des chevaliers d’industrie. Lorsqu’ils lui proposaient une de ces affaires, si brillante qu’ils eussent cru pouvoir la supposer sans verser dans l’absurde, s’ils le voyaient hésiter, ils n’avaient qu’à forcer le nombre des zéros ; ébloui, le père Villiers ne résistait plus. Sur une succession en Hollande de vingt millions, sur les galions de Vigo, sur d’autres que j’oublie, des parts fantastiques devaient lui revenir. On lui fit croire qu’il allait les toucher, à commencer par un acompte de vingt-cinq millions.

— Ce n’est qu’un début, dit-il, un jour que des amis en causaient avec lui.

— Début dont vous pourriez vous contenter, réplique l’un d’eux.

Mais le père Villiers, qui reste perdu dans son éblouissement, ajoute en se frottant victorieusement les mains :

— Et j’espère bien que ce sera tous les mois.

Et sa femme et la vieille Mme de Keraniou n’émettaient pas un doute sur la réalisation de pareilles espérances ; elles épousaient sa chimère. La famille, en attendant les châteaux, s’était installée dans un appartement meublé rue Saint-Roch, au prix de quatre cents francs par mois ; mais, à part cet excès inutile de loyer, elle ne faisait pas de sérieuses dépenses ; tout le plaisir qu’elle se donnait consistait le soir dans la partie de whist, à laquelle Villiers, notre Villiers, se mêlait quand il avait besoin d’attraper cent sous. Les innocentes querelles provoquées par la mauvaise humeur d’un partenaire [56] étaient le seul élément discordant qui menaçât la concorde, garantie par une étroite union, et la famille n’eût pas couru le moindre danger de dissolution sans le délire ambitieux qui la conduisit en quelques années à la ruine. Les fermes et les terres, constituant les dix mille livres de rente, s’étaient évanouies l’une après l’autre dans la fumée du délire et Villiers, le poète, se trouva réduit aux seuls hasards des placements de copie. Sa mère et sa grand’mère moururent d’abord. Habitant rue de Bruxelles un garni de troisième ordre, il avait avec lui son père quand celui-ci fut, à près de quatre-vingts ans, frappé d’hémiplégie. Le bonhomme, couché sur un lit misérable, parlait difficilement ; cependant il profita d’une sortie de son fils pour dire, en phrases hoquetées, à l’un des amis qui vinrent le voir : « Je suis perdu, mais j’attends la mort avec sérénité ; j’ai réalisé le rêve de ma vie ; je laisse à Matthias [57] une fortune égale à celle des plus grandes familles princières du monde. » L’ami, désireux de procurer un suprême plaisir au vieillard, en faisant semblant de croire à la réalité d’un si beau rêve, voulut énoncer un nombre énorme et parla de cinquante millions. Le père Villiers répondit par une grimace de dédain : « Quelle misère ! cinquante millions ! » Il se releva, vécut encore cinq ou six ans, de plus en plus pauvre et de plus en plus convaincu que la semaine suivante le verrait riche au delà de toute expression. Sans son fils qui se déclara prêt à plaider contre la captation, il finissait par épouser une créature horrible, qui se prétendait riche et qui voulait se refaire, avec le titre, un peu de considération.

Ce titre, que se disputèrent les filles en quête d’honneur pour le prix de leur argent pollué, ce titre que Villiers, le poète, fit miroiter comme un attrape-allouettes aux yeux des héritières de roture, mais qu’il ne put se résigner à vendre, devait à jamais disparaître.

J’ai dit que Villiers, assez malin pour ne pas devenir la victime d’escrocs, n’en partageait pas moins, dans une certaine mesure, les illusions de son père ; il ne croyait pas aux mensualités de vingt-cinq millions ; mais, tout en courant après quarante francs, il avait confiance en la fortune : « L’hiver prochain, disait-il volontiers, nous serons sortis de là… Bon feu… bons fauteuils oreillards [58]… » Ni fauteuils, ni feu. Ses rêves intenses de richesses aboutirent à ceci qu’il dut accepter, lorsqu’il tomba malade, une petite pension servie par des amis cotisés. Les visions de dots fantasmagoriques le conduisirent à la fin des vieux garçons. Lorsque, mourant d’un cancer du pylore à cinquante et un ans [59], il tut couché sur son lit d’agonie chez les Frères Saint-Jean-de-Dieu, ses amis lui firent entendre qu’il avait un fils auquel il devait un nom. S’autorisant de la publicité qui s’attache à tous les actes de l’état civil, des témoins ont rapporté dans les journaux du lendemain les détails de son mariage in extremis. Je me contente d’y renvoyer le lecteur désireux de savoir plus que je ne veux dire.

Hélas, le fils, à l’avenir duquel Villiers consacrait ses suprêmes forces en se prêtant à la légitimation que ses amis catholiques avaient sollicitée de sa vieille foi théocratique, était réservé pour le trépas précoce. Miné par la tuberculose, ce dernier des Villiers devait mourir à vingt ans, après avoir reçu de l’État une pension de six cents francs d’abord, puis des secours de maladie. Tandis que la mort impatiente le terrassait, d’anciens amis et des admirateurs de son père se cotisaient pour lui permettre d’aller demander au ciel clément de l’Algérie le répit des condamnés ; mais le destin, jaloux des races trop illustres, avait décidé qu’à l’aube du vingtième siècle le nom des Villiers de l’Isle-Adam serait à jamais éteint.

Du moins ce nom disparait-il intact ; car, malgré des bizarreries extérieures exagérées à plaisir et que je me suis efforcé de dégager du grossissement de la légende, Villiers de l’Isle-Adam s’est préservé des tares auxquelles ses menues inconséquences eussent exposé quiconque n’aurait pas eu sa grande noblesse de fond. Et voilà pourquoi, tel que je l’ai dépeint, fantasque dans la vie réelle, rêveur interplanétaire dans l’intellectuelle, il occupa tant de place dans l’estime et dans l’intimité de Leconte de Lisle. On s’en est étonné. Comment celui-ci, tempérament concret, étranger à la plupart des abstractions, imaginatif de seconde sphère, peu rêveur et physiquement pondéré, put-il entrer en communion avec la transcendantale exubérance de Villiers ? Tout semblait les séparer. Villiers fut, ainsi que je l’ai dit et dans toute la rigueur du terme, un illusionniste. Selon lui, la réalité n’est qu’une apparence et ce qui constitue la supériorité pour un être, c’est la faculté de concevoir comme réel l’irréel, de pouvoir évoquer en tableaux de vérité les mondes imaginaires. Exaltée par les exigences de cette incessante transposition, la pensée se dégage des considérations inférieures ; elle quitte la terre pour errer dans la plus belle patrie de l’esprit, au royaume des fictions ouvert à tous les enchantements de l’idéal. L’être, qu’illumine une sorte de rêve sidéral, devient meilleur ; il s’ennoblit, se subtilise, se divinise, affirmait Villiers ; disons moins ambitieusement et comme Villiers encore, en inventant un mot, « se sublimise. »

Cette foi dans la vertu suprême de l’Illusion n’avait jamais intéressé Leconte de Lisle que pour le temps d’une pièce de vers, de quelque imitation bouddhique à composer. Villiers, au contraire, en avait fait la condition de son existence. Chez lui la rêverie montait, planait sans effort et, tandis que Leconte de Lisle, regardant la vie de plus bas, y découvrait mille raisons de pessimisme, Villiers s’avançait dans l’éblouissement d’une perpétuelle espérance.

Ce n’était pas leur seule vue divergente. Leconte de Lisle était obsédé de phobie catholique ; Villiers s’intitulait le défenseur de la religion ; il n’admettait pas qu’un comte Villiers de l’Isle-Adam eût le droit d’arborer une autre bannière ; mais il inscrivait sur la sienne cette devise : « Chrétien internationaliste ; » car son intelligence n’était l’esclave d’aucune loi déterminée et sa conception assez générale de la divinité pouvait s’accorder avec celle d’un peuple quelconque. Il donnait l’interprétation la plus large à l’Évangile. Très amoureux de justice, il ne ménageait pas les gens de son monde qui manquaient au devoir équitable ; il haïssait les petitesses chez les prêtres ; de cœur et d’esprit il aimait les pauvres. Et c’est ainsi, par l’envers de lui-même, qu’il se rapprochait de Leconte de Lisle ; il l’égalait par des envolées généreuses et par certaine largeur philosophique, voisines de celles de Proudhon, à qui Leconte de Lisle avait témoigné, malgré quelques dissentiments, tant de ferveur admirative.

Là commençait l’entente. N’étaient-ils pas unis encore par leur goût également vif pour les choses de l’intelligence, par leur grand respect de l’idée, leur passion de l’épique et de l’héroïque, sans compter leur commun mépris pour la littérature marchande ? Aussi, malgré ses fantaisies captieuses, malgré ses habits râpés et ses chemises sales, il reçut dans le premier salon de Leconte de Lisle l’accueil le plus amical. Ses vers, ses pensées, ses boutades, toutes ses manifestations d’âme et d’intelligence étaient considérés comme des émanations d’art d’un très haut intérêt. Leconte de Lisle était un critique sévère, un admirateur circonspect et presque méliant ; il n’accordait pas ses sympathies ou ses louanges à la légère ; pourtant il ne ménagea ni les unes, ni les autres à Villiers. Plus tard, après la guerre de 1870, lorsque l’entourage se transforma sous l’influence de l’élégante société qui s’infiltrait, Villiers crut sentir plus de froideur. Les motifs qui l’imposaient à l’estime du maître dans le premier salon furent ceux qui le desservirent dans le second. C’est le contraire qui se produisit pour Heredia.




XII



Heredia, dans le premier salon, celui des demi-gueux et des simple-vêtus, formait contraste par la coupe irréprochable de son pantalon. Se faire habiller cboz un bon tailleur constituait à son avis la condition première de ce qu’il appelait être un homme du monde et, pour lui, tout se réduisait à l’être ou ne l’être pas. Lorsqu’il élevait quelqu’un très haut en considération, il ne manquait pas de conclure : « Et puis c’est un homme du monde », ce qui donnait un peu d’humeur aux autres familiers de la maison. Ils accusaient Heredia de leur laisser entendre : « Celui-là, je le reconnais ; riche et bien mis, il est des nôtres. Vous, vous n’en êtes pas » . Mais rien n’était plus loin de sa pensée, qui n’incline guère à la malice, et, le sachant au demeurant bon garçon, les sans-façon du Parnasse se contentèrent, pour toute vengeance, de renoncer en son honneur aux banalités de la langue vulgaire et de le désigner par une belle appellation grecque : O anthrôpos tou cosmou, ce qui signifie l’homme du monde dans l’idiome classique des élégances.

Et c’est bien vrai qu’Heredia, comme tous ceux dont les vertus sont négatives, n’a pas en soi d’être méchant. Il ne se rattache pas aux gens de Lettres par leur commune faiblesse, car il ignore les jalousies du métier, et ses grâces toutes spontanées restent rebelles à l’esprit de rancune qui demande des calculs et des combinaisons. Ses interjections réitérées à propos de l’homme du monde étaient donc purement impulsives, exemptes de bonne ou mauvaise intention et je ne souscris pas sans réserve à la véracité du propos qu’on lui prête communément, qu’on entend rappeler quelquefois encore dans les Salons et qui, par excès d’inconsciente maladresse, eût été vraiment entaché d’inconvenance.

Le fait se serait passé dans le temps où les Érinnyes, qu’allait jouer l’Odéon, venaient d’entrer en répétition. Intraitable sur toutes les questions de littérature, Leconte de Lisle, comme j’aurai l’occasion de le dire, souffrait cruellement des libertés que ses interprètes prenaient à l’égard de ses vers ; il se plaignait à ses amis du supplice que lui faisait éprouver l’inutilité de ses observations et, dans un élan de généreuse inconséquence, de Heredia, l’un des confidents de ses doléances, se serait écrié : « Laissez-moi vous accompagner au théâtre. Ces cabots s’apercevront que vous êtes avec un homme du monde. Cela leur imposera de la considération ; soyez sûr qu’ils vous écouteront. » J’avoue que cette anecdote me met en défiance, non pas seulement parce qu’elle est trop belle et pour ainsi dire plus vraie que la vérité, mais avant tout parce que je ne l’ai pas entendue de la bouche de Leconte de Lisle ; je n’ai pas non plus ouï-dire qu’il l’eût racontée, même dans les circonstances où certainement il n’eût pas manqué de l’avoir présente à l’esprit ; or il ne se dérobait jamais à l’éventualité d’une malicieuse revanche et, dans le cas présent, son plaisir eût été beaucoup trop vif pour qu’il en eût dédaigné l’aubaine.

Je ne crois donc pas, jusqu’à la preuve du contraire, que les boutades mondaines d’Heredia se soient élevées à ce degré presque offensant; elles n’en avaient pas moins agacé l’intransigeance d’un Parnassien cérébralement constitué de telle sorte que les effets l’entraînaient constamment à remonter aux causes. Cet obstiné généralisateur vit dans l’innocente manie de l’inoffensif Anthrôpos l’occasion de reprendre la cause des poètes pauvres en leur éternelle querelle contre le sac d’écus. Tout besogneux des Lettres est d’autant plus jaloux de la suprématie d’esprit que la suprématie d’argent lui manque ; il se choque de l’étalage des vanités qu’il n’a pas les moyens de satisfaire. Or, un soir que, dans le modeste salon de Leconte de Lisle, Heredia venait d’évoquer plus souvent que d’habitude le spectre élégant de l’homme du monde, notre sectaire se mit en tête d’en finir avec ce retour de formule qui lui semblait une ironie désobligeante et, s’adressant à Anthrôpos : « Mais, dites-moi, cher ami, qu’entendez-vous par homme du monde ? — Parbleu, reprit Leconte de Lisle qui, connaissant son hôte, en attendait une attaque violente et s’efforçait de pallier les coups, tout individu du sexe masculin qui vit sur la Planète est un homme du monde. — Non, non, riposte l’autre, ce n’est pas ce que veut dire Heredia ; ce serait trop simple pour qu’il prît tant de peine à le répéter si fréquemment. Et, tout en détaillant par un long regard circulaire Leconte de Lisle, habillé d’un complet de quarante francs, puis le salon dans lequel Mme de Lisle faisait avec tant de peine des prodiges d’ordre et de décoration, et les familiers dont la mise était à l’unisson, il énuméra les façons d’être de l’homme du monde : belle tenue, bonne coupe de tailleur, gestes larges qui sentent l’habitude de la dépense, et cette aisance, cette suffisance que n’auront jamais ceux à qui manque le piédestal de l’argent. Reprenant alors le ton direct avec Heredia : « Voilà selon vous, mon cher ami, les qualités de l’homme du monde. Et voyez-vous ce que vous arrivez à nous faire comprendre, c’est que Leconte de Lisle n’est pas un homme du monde, que Mme Leconte de Lisle n’est pas une femme du monde, qu’aucun de nous ici, sauf vous, mon cher Heredia, n’est du monde. Chef d’école, poètes, maîtresse de maison, génie, talents, goût et tact, tout cela ne compte pour rien sans la façon de la robe et du pantalon. » L’apostrophe était brutale et d’autant plus embarrassante. Leconte de Lisle serrait les lèvres ; les modestement vêtus cachaient leur contentement. Seul Heredia souriait en son insouciante légèreté que rien n’altère et que la fâcherie n’atteint pas. L’autre avait vainement dépensé sa mitraille sans rien faire perdre à l’adversaire de la belle assurance qui caractérise l’homme du monde avec lequel, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, on ne peut avoir que des rapports courtois.

Ce qui pouvait exciter contre leur élégant camarade la verve des moins favorisés, c’est que, payant de fortes notes à son tailleur, il n’avait pas de surplus à dépenser avec eux. Au sortir de chez Leconte de Lisle, le samedi, ou de chez Catulle Mendès, les mercredis, ils allaient terminer les causeries en soupant souvent jusqu’au matin. Heredia s’imposait de ne pas partager ces petites débauches pourtant toutes littéraires. « Je n’ai pas un rotin », s’écriait-il avec sa verve expansive, tout en tapant crânement sur son gousset, et les autres, agacés de cette réserve persistante qui leur semblait un manque de familiarité camarade, échangeaient des regards entendus ; puis ils se résignèrent à n’y plus faire attention.

Un soir, ce fut plus tard en 1869, on avait parlé chez Leconte de Lisle du roman d’Aloïsius Bertrand, Gaspard de la Nuit. Bertrand, qui ciselait la prose comme les vers et qui s’efforçait de produire avec les mots des effets de calcul harmonique, était mort à l’hôpital sans avoir vu l’impression de son manuscrit. Enfoui depuis dix ans dans les cartons de Renduel, éditeur de la jeune Pléiade, ce manuscrit en avait été tiré par de pieux amis, au nombre desquels David d’Angers s’était montré le plus actif et le plus fidèle ; une édition posthume, qui ne fut pas mise dans le commerce, l’avait sauvé du néant et c’est elle qui, vingt-sept ans plus tard, permit à Poulet-Malassis de le faire connaître au public par une réimpression que recommandaient un frontispice de Félicien Rops, une préface de Charles Asselineau. Or cette fantaisie romantique, où la magie des mots semble combinée comme en un feu d’artifice pour produire sur un fond d’ombre des facettes de lumière, devait plaire à Leconte de Lisle amoureux des efforts savants et des recherches difficiles ; il se rappelait l’avoir entendu sacrer chef-d’œuvre, au temps de sa jeunesse ; il ne pouvait songer à l’acquérir, car l’édition nouvelle de format in-octavo coûtait six francs. C’était une dépense que, pour la simple satisfaction d’une curiosité littéraire, il ne devait se permettre. L’occasion était donc belle pour ses amis de lui faire une surprise : « Six francs, c’est une somme » dit Heredia, dès la descente de l’escalier. Les autres comprirent ou crurent comprendre qu’il se mettait en garde, inutilement d’ailleurs, car ils ne s’étaient pas proposé de rejeter sur lui la totalité de la dépense, qu’ils partagèrent consciencieusement.

Je sais bien et j’ai plaisir à répéter ici qu’Heredia, dont la mère possédait à cette époque quarante à cinquante mille livres de rente, usa de cette très belle aisance pour épargner quelques heures difficiles au maître qu’il aimait, et les habitudes parcimonieuses que les camarades inscrivaient à son passif ne doivent pas empêcher d’imputer à l’actif de sa famille certaines largesses bien placées. Mais, dans sa façon d’agir journalière, en dehors des générosités cachées, voilà bien ce qu’était alors Hérédia, fastueux en sa mise et ménager de tout ce qui ne se rattachait pas à cette apparence mondaine. Et tel était aussi son talent ; car, impulsif, primesautier, Heredia n’a pas de double et ses œuvres sont le reflet de son caractère. Quoiqu’on ait dit très à tort et chez Leconte de Lisle même que Leconte de Lisle lui faisait ses sonnets, il est bien l’homme de son talent, dont le somptueux artilice décoratif, la prestigieuse structure en façade font oublier le manque de puissance productive et l’absence de prodigalité cérébrale.

En trente-sept ans de pratique, Heredia n’a fourni que la matière poétique d’un livre, les Trophées, bouquet d’épargne dont il avait parsemé les fleurs une par une dans les Revues et les Salons ; mais, contrairement à ce qu’on pourrait supposer d’une œuvre éclose à si longs intervalles, on n’y saurait surprendre de disparates. À vingt-deux ou vingt-trois ans, lorsqu’il se montra chez Leconte de Lisle, Heredia faisait déjà des vers avec cette maîtrise de facture, cette sonorité du verbe et cet éclat du rythme qui surprirent les vrais maîtres et tirent même leur admiration ; ses courts poèmes leur apparurent, suivant l’expression de l’un d’eux, comme le défilé d’un triomphal cortège, qu’accompagnent les sonneries de fanfares, les grands gestes et les brillants costumes ; art qui fulgure et qui claironne, art de faste et de plastique, au sujet duquel fut souvent posé dans les deux salons poétiques du temps ce surprenant problème, à savoir comment on pouvait être ainsi poète pompeux et magnifique sans que la pensée concourût en quoi que ce fût à l’ampleur comme à la richesse du poème.

Et rien n’est plus vrai que cette contradiction invraisemblable. Tout est miracle en Heredia. Merveilleux phénomène de non subjectivité, ne possédant de l’imagination que la moindre faculté, la faculté réflective, il est l’incomparable objectif qui perçoit, puis renvoie la lumière et fait vibrer la forme par la force du coloris. On a dit qu’il avait un œil d’émailleur ; Leconte de Lisle l’appelait « un puissant réflecteur ».

Et ce fut le sujet d’un débat assez important pour que je le rapporte. Vers 1874, si mon souvenir est exact, Anatole France fit un article sur la poésie, sur ce qu’elle était, sur ce qu’elle devait être. Il n’avait pas encore de journal ouvert et Leconte de Lisle fit imprimer l’article dans je ne sais quel périodique de l’Île-Bourbon. À cette époque, l’école poétique en France se laissait solliciter par l’influence des positivistes anglais, qui furent un peu la suite du mouvement Iakiste. Suivant ces positivistes, il fallait renoncer, pour la connaissance du monde, à toutes les notions qui ne peuvent être matériellement observées, scientifiquement décrites. Plus d’hypothèses vaines et décevantes ; leur contrôle échappe aux vérifications de l’esprit qui, s’il ne veut errer, doit se résigner à marcher dans les voies positives en se désintéressant de l’au-delà. Seuls les faits du monde physique, visibles ou sensibles et sûrement vérifiables, sont susceptibles d’être retenus par la science, afin qu’elle en dresse la liste, qu’elle établisse avec eux le registre du monde, quitte plus tard à tirer de tous ces faits compulsés et dûment constatés des comparaisons exactes, des déductions rigoureuses d’où se dégageront les lois d’ensemble de la nature.

Anatole France était particulièrement séduit par cette théorie qui paraissait avoir pour elle la condition première d’un grand sens pratique. Savoir limiter le champ de l’entendement à ce qu’on peut connaître avec certitude, c’est-à-dire s’en tenir pour en raisonner à ce qu’on voit, ce qu’on entend et ce qu’on touche ; chasser du domaine de l’esprit les fantômes de l’inconnaissable et n’accepter qu’une vérité, la seule que nos sens puissent contrôler dans la nature palpable, n’est-ce pas un système d’apparence très sensé. Toutefois, par cela même qu’il se confinait dans le tangible et le concret, ce système proscrivait le rêve, l’envolée dans l’abstrait ; il arrachait à l’esprit ses aspirations les moins définies, mais aussi celles qui lui sont le plus chères, et c’est en les dupant à propos d’eux-mêmes qu’il put plaire aux Parnassiens. Obsédés par le souci de la belle forme plastique et précise, ils crurent voir dans l’application de la doctrine positiviste à la poésie le moyen pour eux de satisfaire ce besoin de perfection. Rien ne gêne la fermeté du vers, ne nuit à la solidité lapidaire, comme la nécessité de planer sur le vol du rêve dans les mystérieux espaces où vogue la pensée. D’essence vague et fluide, l’idéal ne peut se sculpter dans le granit comme les sujets d’histoire ou les compositions de nature morte ; il semblait donc une gêne aux Parnassiens préoccupés de donner, à l’égal du statuaire ou du peintre, le relief en poésie. Le mot d’ordre pour le Parnasse fut alors d’évoquer les êtres et les choses en leur puissance réelle, de les « faire voir » suivant la formule préférée du moment.

Ce désir de peindre avec les mots, « d’exalter le tableau », Leconte de Lisle le poussa jusqu’à l’extrême vigueur, jusqu’à la truculence et par exemple, lui qui poursuivait de ses blasphèmes le farouche mysticisme du Moyen Âge, ne pouvait s’empêcher de s’attarder à la description des tueries et des tortures qui lui faisaient le plus horreur. Dans la vie courante, la vue d’une simple coupure l’eût fait blêmir ; il se trouvait mal à la visite d’un service de chirurgie dans un hôpital et Flaubert l’en gouaillait assez cyniquement ; mais, littérairement et pour le seul plaisir de rendre l’éclat des images, il se complaisait à décrire les corps tordus dans la géhenne, les membres rompus, les poitrines qui râlent, les chairs qui brûlent, le sang qui coule et qui fume. Le sang particulièrement le stimule par son odeur et par sa couleur qui l’enivre de poésie :


Toi, dont la vieille terre est avide, je t’aime.
Brûlante effusion du brave et du martyr,
Où l’âme se retrempe au moment de partir !

Ô sang mystérieux, ô splendide baptême,
Puissé-je, aux cris bideux du vulgaire hébété.
Entrer, ceint de ta pourpre, en mon éternité ! [60]


Pour servir de thème à l’un de ses plus ardents poèmes d’amour, il n’imagina pas de motif plus expressif que ce symbole du sang, et les massacres et les batailles lui fournissent ces rutilances de style qu’il avait en lui, bien qu’on eût pu croire qu’il les empruntait à Vigny.

Cet amour du rouge, du ton glorieux de la nature, se retrouvait jusque dans ses goûts familiers. Je crois avoir dit que, pour se donner l’agrément de rencontrer un peu de forme sous son regard, il s’entourait de moulages qu’il colorait et qu’il logeait sur des supports. Ces supports, il les avait d’ahord teintés en noir, afin de les harmoniser avec un vieux cadre de Venise qu’il avait acheté tout disloqué, fait réparer et garnir d’une glace biseautée ; puis, le noir lui paraissant trop sombre, il le remplaça par un laquage rouge et, s’admirant dans son œuvre, il nous dit un jour :

— Le rouge est encore plus beau que le noir.

Bien qu’elle lui fût venue presque inconsciemment sur les lèvres à propos d’un sujet futile, cette formule nous parut être l’expression très exacte des sensations physiques de Leconte de Lisle, qui laissait volontiers ses impressions nerveuses s’arrêter aux aspects violents de la nature. Cette inclination de son être sensible le mettait en désaccord avec ses facultés d’intelligence hautaine et sereine ; et c’est ainsi que lui. le théoricien du Beau calme comme l’art antique, lui l’apôtre de l’antre sacré, le zélateur du recueillement à l’ombre de la forêt sainte, il oubliait ses théories de pureté souveraine pour écouter les mouvements secondaires de son tempérament et pour s’associer aux nouveautés anglaises, aux idées d’art positif, simplement pittoresque comme la vie dont cet art dérive. Au lieu de diriger dans la voie de sa noble doctrine les jeunes gens qui l’entouraient, il se laissait aller à les suivre dans les impulsions qui les entraînaient. C’était une de ses faiblesses. Pour ses œuvres à lui, rien ne l’eût fait fléchir ; il restait le poète qu’aucune compromission de modernisme ne pouvait atteindie ; mais, pour les œuvres des autres, il n’avait pas la force du maître qui s’impose et voilà pourquoi l’on a pu dire avec raison qu’en dehors de quelques principes communs, le Parnasse fut plutôt un groupe qu’une école ; car, en dépit de leur mutuel contact, les Parnassiens manquèrent de la vraie discipline, de celle qui règle l’inspiration. Leurs sujets errèrent de l’Ode aux étoiles jusqu’aux moindres tableautins du petit monde parisien et, la mode aidant, grâce à l’influence positiviste anglaise, Albert Mérat, fin descripteur de nos banlieues citadines, fut classé grand poète. Sous la même induence, Cladel déclarait dignes de toutes les anthologies de tous les temps, les Petites Vieilles de François Coppée.

Leconte de Lisle n’approuvait pas, mais ne blâmait pas non plus. Quand il apprit qu’Anatole France préparait sur la poésie objective l’article dont j’ai parlé tout à l’heure, il savait bien qu’il ne pourrait en accepter les conclusions sans entrer en contradiction avec sa pensée supérieure ; pourtant, loin d’opposer la moindre restriction, il parut consacrer l’article en le faisant insérer dans le journal de son île natale. Une telle attitude de sa part devait sembler d’autant moins explicable qu’à cette époque Anatole France s’était fait le propagateur d’une idée peu compatible avec les visées hautes de la littérature, à savoir qu’en art l’invention est négligeable. « Puisque toutes les fictions que peut rêver l’esprit humain ont été conçues dès les âges les plus anciens, puisque le premier homme doué de puissance intellectuelle a pu contenir dans son cerveau tout le fond de pensées sur lequel de siècles en siècles a vécu l’humanité, puisque rien n’est nouveau sous le soleil intellectuel, si l’art ne veut pas s’immobiliser dans la redite des vieux symboles, s’il veut être original et neuf, il faut qu’il renonce au fond pour s’attacher exclusivement à la forme ; car, tandis que l’humaine pensée refait incessamment les mêmes tours giratoires dans le cercle que l’effort des âges a vainement essayé d’étendre, les êtres et les choses changent, leurs apparences se modifient et seul le spectacle de leur transformation peut suggérer à l’art des réalisations variées .» Thèse spécieuse qui fit accuser Anatole France d’avoir renié l’invention en poésie, parce que cette faculté manquait précisément à son génie ; on prétendit que, dédaigneux de ce qu’il ne savait faire, il érigeait en principe ce dont les Parnassiens et lui se croyaient le plus capables, c’est-à-dire de rendre exactement les aspects changeants et le mouvement de la vie. Là fut la duperie. Loin d’être le peintre précis qui voit vrai, France perçoit les objets du monde extérieur à travers un miroir intérieur qui les transforme, et son prisme cérébral, sur lequel ces objets viennent se décomposer, les illumine et parfois les grandit. Si réellement sa théorie lui fut inspirée par cette tendance naturelle qu’ont tous les artistes à mettre leur rhétorique d’art en accord avec l’idée qu’ils se font de leurs moyens, c’est qu’il se trompait sur ses propres facultés et valait beaucoup mieux que ce qu’il croyait valoir. Et son erreur, issue de lui-même, fit illusion aux jeunes lyriques qui le suivirent. Imaginant que son talent était la conséquence de ses principes, ils pensèrent que renchérir sur ces principes les conduirait à renchérir sur le talent. Après Théophile Gautier, après Flaubert et Baudelaire, Anatole France, avec d’autres Parnassiens, avait dit : « C’est assez de peindre en poésie. » Les nouveaux venants ont ajouté : « C’est assez qu’on chante ; les vers ne sont pas faits pour exprimer quelque chose ; la divine poésie se suffit à soi-même. En exigeant qu’elle pense ou simplement qu’elle peigne on la rabaisse, car on réclame d’elle un office ; elle est reine et non pas servante. » Aimables extravagances, engendrées à travers le Parnasse contemporain par les sophismes romantiques et qui réduisent la poésie à l’expression rythmique de simples sons. Elles ont donné naissance à ces vers de nouveau moule, purement phonétiques, dépourvus de sens apparent et dont je parlerai plus loin en parlant de Mallarmé.

Or, le soir où France lut son article sur l’essence objective de la poésie, le débat s’ouvrit sur cette question passionnante pour le cénacle et, tandis que les moins hardis restaient indécis devant le silence de Leconte de Lisle, un des habitués, violent dans l’apostrophe, crut devoir élever la voix sans ménagements : « Si la poésie, s’écria-t-il, n’est vraiment qu’une traduction verbale des images réelles et ne transpose pas en formules d’idéal ses notations et ses sensations ; si elle se contente de décrire les apparences matérielles de la nature sans qu’une intervention cérébrale l’aide à mettre les choses au point de rayonnement spécial, sous l’angle lumineux qu’elles occupent dans le grand ordre de l’univers ; si elle abdique cette faculté du plus haut discernement qui résume, abstrait et totalise, et si, s’arrôtant aux moindres limites, elle se ferme à l’infini sans avoir l’ambition de connaître et de traduire l’âme de l’àme du monde, alors elle se dépouille volontairement de son plus noble privilège ; elle renonce à la souveraine mission de composer avec les images perçues de plus nobles, de plus belles, de plus vastes images ; purement descriptive, réduite à ses énumérations, elle ne fait pas autre chose que de tenir en quelque sorte le cadastre de l’Univers. Pour faire fonction de poète on n’a plus besoin de posséder qu’une faculté moyenne, quelque chose comme le degré supérieur de la mémoire. » Et, n’abandonnant rien de sa riposte, le virulent contradicteur terminait par cette constatation : « Oui, si vraiment, ainsi que France vient de nous le faire entendre, la poésie n’est qu’une vibration de l’œil du poète réfléchie sur le papier ; si, pour en tirer les plus beaux effets, il suffit d’avoir dans la cervelle quelques plaques sensibles, alors Heredia, le plus étonnant réflecteur d’images, serait aussi le plus grand de nos poètes ».

Leconte de Lisle avait écouté la tirade sans marquer par un signe qu’il prenait parti. Sur la dernière phrase, il se redressa. Certes il estimait en Heredia le marteleur dont la frappe est franche et sûre, mais il n’admirait pas sans réticences et se trouvait singulièrement gêné par le syllogisme irréfutable qui décernait à l’un de ses élèves le rang du plus grand poète de notre temps. D’autre part il n’osait répudier la thèse qu’il avait soutenue de ses encouragements ; à sa manière il s’en tira par une malice de détour :

Heredia, mais il est mort en 1840.

Il jouait d’homonymie sur un compatriote d’Heredia, sur un José-Maria du même nom et du même prénom, mort non pas en 1840, mais en 1839 et que les Hispanos-américains célèbrent comme leur plus puissant lyrique. Chez Leconte de Lisle, sans doute pour le mieux opposer aux nôtre, on prêtait à ce José-Maria le souffle large du patriotisme, l’âme héroïque de la Castille, et l’on citait de lui certaine Ode à la Tempête dont on vantait l’élan grandiose. Je ne saurais dire si pas un des Parnassiens avait lu cette ode avant de l’admirer ; mais, à coup sûr, la boutade de Leconte de Lisle ne signifiait pas qu’il en fût enthousiaste. Adversaire déclaré des Muses patriotiques, il ne voulait pas que le vers quittât les hauteurs sereines pour descendre dans l’arène de la lutte et, s’il détestait la poésie mièvre, telle que la comprennent les femmes avec l’oiseau qui chante sous le ciel bleu, le zéphir qui bruit à travers la ramure et les amoureux enlacés qui marchent par les sentiers de mousse au bord du ruisseau qui murmure, il n’avait pas plus d’attirance pour les poèmes trop virils qui risquent de forcer le ton et d’exagérer le geste dans les promiscuités des combats. Jamais il n’a semblé comprendre qu’un poète de la patrie, capable d’entraîner les aspirations des races vers l’esprit de l’avenir, serait une force active des destinées futures et, sublime initiateur, répondrait à la mission d’un très grand poète, peut-être du plus grand des poètes. Et vraisemblablement, s’il avait lu l’Ode à la tempête, il eût préféré les archaïques ciselures de notre Heredia, quelques réserves qu’il pût faire à leur sujet.

Quoi qu’il en soit, son interruption avait changé le cours des idées, et le débat se referma sans conclusion. Pendant longtemps encore, dans le salon de Leconte de Lisle, on vécut sur la théorie consacrée par l’article d’Anatole France ; une sorte d’entente tacite établit que l’essence de la poésie devait être objective. Toutefois, par une flagrante contradiction, Heredia, le plus objectif des poètes, ne monta pas d’un degré dans l’estime des théoriciens ; Leconte de Lisle n’eut pas à craindre pour son incontestable suprématie et le maître et l’élève continuèrent à vivre à leur rang respectif dans une parfaite camaraderie.

Heredia d’ailleurs avait su se rendre nécessaire à Leconte de Lisle, qu’il amusait en nouvelliste de salon. On a dit qu’il était moins un cerveau qu’une mémoire ; en effet pour lui, parler littérature, c’était parler des livres comme un bibliographe qui possède les secrets d’un catalogue. Il savait les éditions, connaissait de la prélace le petit fait piquant ou saillant et, sur ce thème, il abondait en paroles. Comme ses préférences étaient aussi celles du Parnasse, son intarissable verve ne risquait pas de paraître importune ; elle répondait au goût curieux de Leconte de Lisle, près duquel Heredia faisait l’office d’une bibliothèque qui s’effeuille.

Rien ne pouvait donc altérer cette intimité de l’élève et du maître, intimité justifiée par l’action corrective que l’optimisme et l’esprit léger de l’un exerçaient sur le pessimisme et sur l’esprit trop grave de l’autre. Et, dans le groupe du Parnasse, ce fut peut-être avec Leconte de Lisle qu’Heredia resta superficiellement le plus uni. Bien qu’on ne pût le côtoyer sans devenir quelque peu son ami, les Parnassiens ne s’attachèrent à lui pour ainsi dire qu’à demicœur ; car ils sentaient que, si le poète fraternisait avec eux littérairement, l’homme se tenait à l’écart matériellement ; et leur véritable affection se réserva pour les francs compagnons enclins à se livrer sans réserve, par exemple pour Barracand que je citerai comme le type du camarade facile et bon enfant.

Barracand arrivait de la Drôme, plein d’ardeur poétique et paré d’un prestige que lui valait la situation pécuniaire de sa famille. Son père était un solide propriétaire de terroir, à la fois bourgeois et campagnard, habitant aux portes de Romans une manière de manoir, entre le faubourg et les champs, ce qui lui permettait d’aller faire de bons dîners à la ville et des battues de gibier dans la plaine. Élevé dans le sentiment de cette vie large, Barracand ne put jamais sarrêter sérieusement à l’idée du gain nécessaire et s’inspirer du souci des lendemains. Venu pour faire son droit à Paris, il y fit surtout de la littérature et publia, sous le pseudonyme Léon Grandet, un poème Donaniel dont le succès mit en rumeur le clan des Lettres.

Barracand est de ceux qui, vieillissant, ne se ressemblent en rien de leur jeunesse. On le connaît aujourd’hui marchant du pas tranquille des assagis, les épaules infléchies, le dos appesanti. Tout en lui s’est épaissi, le corps aux gestes lents, le visage aux traits pleins, aux galbes équarris en dépit de la rondeur du crâne qui chauvine. Le teint s’est alourdi ; la voix même a changé son doux grasseyement d’autrefois en sonorités cavernantes. Sous cet aspect massif qui rappelle sa bonne origine dauphinoise, comme si, sur la pente du déclin, il retournait à sa vraie nature pétrie de forte argile, on s’efforcerait vainement de retrouver le joli provincial qui, vers le milieu du second Empire, débarquait au quartier latin. Mince, élancé, presque élégant, il avait la tête petite, le teint mat admirablement rehaussé par le noir des longs cheveux rejelés en arrière ; plus enveloppés sous leurs paupières, les yeux n’avaient pas comme aujourd’hui cet air étonné de billes qui roulent ; les moustaches fines et relevées complétaient la grâce aimable de ce jeune Barracand qui, sans son nez tronqué de la narine droite, eùl été trop joli garçon. Son buste, que fit alors le sculpteur Louis Noël, ne donne qu’une imparfaite idée de sa joliesse, car les carnations jouaient le rôle brillant dans l’accord de sa physionomie.

Ah ! le délicieux Barracand, l’amant envié d’une ravissante grisette, dont la mère tenait une pension bourgeoise rue Sainte-Hyacinthe, couple pimpant, très admiré par les habitués du café Louis-Treize qu’il fréquentait. Je soupçonne que cette liaison fut surtout de parade. À distance et d’après plusieurs indices qui se réprésentent à mon esprit, elle me semble n’avoir été qu’un de ces commerces de galanterie platonique dont certaines bachelettes aventureuses et pratiques s’offrent l’amusette avec de jolis jouvenceaux, bénévoles et naïfs, tel que fut Barracand. S’il fut réel, ainsi que je le présume, ce jeu d’amour blanc pourrait servir à nous faire comprendre assez exactement la vraie nature de Barracand, aussi satisfait des apparences, lorsqu’elles sont flatteuses, que des réalités. Eh bien, quoique pourvu d’un agréable physique et gâté par un premier succès, Barracand sincère et généreux au fond, restait le bon compagnon que l’on aimait. Il demeurait alors rue Bréa. Dès qu’il avait terminé la scène d’un drame en vers ou le chapitre d’un roman, il se souvenait des camarades et descendait pour les retrouver au boulevard, puis il les emmenait souper au café du Helder ouvert jusqu’au matin. Ayant toujours dans son gousset les vingt-cinq francs de l’amitié, volontiers il les consacrait à passer la nuit en débouchant quelques bouteilles et dissertant sur la littérature avec les bons causeurs qui lui plaisaient.

Trop clémente au début, la vie lui fut moins bénigne par la suite. Un roman, Yolande, passa presque inaperçu ; puis Barracand lut chez Leconte de Lisle un poème Gul, dans lequel le maître fut heureux de retrouver, traduit en tirades poétiques, le dogme bouddhique qu’il avait lui-même chanté. Pourtant Gul ne reçut pas du public lettré le chaleureux accueil dont Donaniel avait bénéticié. Lors de la guerre de 1870, Barracand dut rejoindre en Algérie le dépôt de son régiment. À Tlemcen, les fricoteurs l’aidèrent à manger pas mal d’écus, puis il revint à la sagesse, vécut sept ans dans sa province, s’y maria, se laissa sans plus de convictions et très insouciamment nommer maire de Romans par la réaction du Seize-Mai. Entre temps il faisait des apparitions à Paris, s’installait avec sa jeune femme en un coûteux hôtel de la rue Tronchet, sans bénéfice réel, car des séjours de quelques semaines ne pouvaient compenser le dommage moral que son trop long éloignement lui causait. Il s’était fait oublier et, quand il revint définitivement en 1877 après la défaite du parti que sa personne plus que son cœur avait servi, il lui fallut bien des années pour reconquérir sous son nom la notoriété qui l’avait frôlé jadis sous le pseudonyme Léon Grandet. Depuis lors il a beaucoup écrit, quelques études pittoresques et près de vingt romans où parfois se glissent de fines psychologies de femmes, des visions de candeur, de savoureuses descriptions du paysage natal. De robuste structure au physique, Barracand est un délicat des Lettres et sa phrase, qui s’achemine avec l’honnête et tranquille lenteur qu’on retrouve en sa propre démarche, surprend, à certains détours de pages, par des finesses inattendues, de même que sa conversation, souvent privée de relief, étonne non moins souvent par des aperçus subtils qui témoignent du sens le plus délié de l’observation.

Ainsi, doué d’une imagination qui s’incline devant la grâce ténue des choses et qui se montre plus accessible aux réserves de la distinction qu’aux élans de la force, il ne saurait être, malgré sa solide ossature, un militant de la vie. Loin de soutenir à Paris l’attitude réactionnaire occasionnellement prise en province et de se faire hardiment le champion d’une cause à laquelle le liait désormais une concession première, il obéit paresseusement à son goût pour le tranquille bien-être des neutralités et, tout en continuant à fréquenler la noblesse dauphinoise, il composa des récits de demi-nuance pour une librairie d’éducation républicaine. Il ne s’aperçut pas de ses oscillations. C’est que Barracand n’est pas de ceux qui se dirigent ; il s’abandonne à la brise qui le pousse et qui l’amuse. Naturellement docile aux entraînements, épris des conventions pourvu qu’elles soient aimables, prêt à toutes les indulgences à l’égard de la morale du monde (et l’on sait si cette morale est immorale), il s’est laissé ballotter sur le flot sans jamais songer à jeter les yeux vers la rive ; mais ce qui l’a sauvé du naufrage, c’est une sorte de pudeur inhérente à son fond de délicatesse et que le séjour en province a gardée longtemps à l’abri des dangereux contacts. Cette pudeur est sa force ; elle l’empêche de trop oser, l’éloigne instinctivement des mauvais courants où sa faiblesse eût pu le faire sombrer. Bien qu’il puisse aujourd’hui compter plus de seize années passées à Paris, il est resté non seulement provincial, mais, ainsi que le lui disait Leconte de Lisle « départemental ». Par sa douceur et par sa bonhomie, par sa modération, par sa patience en face du sort, comme par la bonne opinion qu’il avait de sa personne et par cette terreur d’être dupe qui le jette dans la duperie même, il est dauphinois de la Drôme, de même que par certains restes de complexion naïve, il est du chef-lieu de canton. Et cependant, puisque j’ai parlé de Barracand à propos d’une comparaison avec Heredia, je dois ajouter qu’au regard du Parnasse le départemental, fils d’un bourgeois campagnard, ne paraissait nullement étriqué près du descendant des premiers conquérants de l’Inde, près du brillant fils du soleil né sur une riche caféière de Cuba. Non, pour n’être pas paré de la niagnitîcence espagnole, Barracand n’en avait pas moins le cœur aussi généreux que la main. Devant un ami dont il apprenait la gêne, il ne pouvait s’empêcher de courir à son armoire et d’en tirer un billet de cent francs. El je ne sais pas d’homme avec qui ce fût plus facile et moins dangereux de se montrer confiant. J’en citerais vingt preuves, mais je ne retiendrai que celle-ci, parce qu’elle décèle en même temps une des façons d’être de l’unique Parnassienne, de Judith Gautier à laquelle je dois consacrer quelques alinéas.

Judith était fort belle, belle d’une beauté de médaille, avec le teint des vraies brunes, tout en lumière mate. Intellectuellement active, elle était physiquement passive, et son apparence de nonchaloir, rendant sa splendeur plus humaine, imprimait à sa personne une certaine grâce d’attirante langueur et de laisser-aller désirable. Elle fut donc désirée vivement, ardemment même, et, si je voulais inscrire ici les noms de tous les hommes qui cédèrent à l’impérieux désir d’élever vers elle leur hommage, j’en couvrirais bien des pages. Barracand fut du nombre de ces adorateurs, mais du nombre des discrets. Un jour que Judith le recevait en visite et qu’ils en étaient venus à causer des phénomènes électro-biologiques, elle raconta que le contact du peigne d’écaille produisait dans ses cheveux des étincelles. Et tout naturellement Barracand ayant sollicité l’honneur d’être témoin d’un fait qui lui semblait un phénomène charmant et rare, Judith sans hésitation le conduisit dans son cabinet de toilette pour y prendre avec lui le démêloir, puis dans un retrait sombre qui servait de porte-manteaux et dont elle referma la porte ; alors elle dénoua ses cheveux et de leur masse fluide fit jaillir les étincelles qu’elle secoua, du peigne, sur la main de Barracand en une pluie de minuscules étoiles. Et, très impressionné par le scintillant effluve, grisé par les parfums de la chevelure, Barracand sut paraître satisfait de ce qu’on lui donnait, de jolies étincelles.

Et ce n’est pas seulement en faveur de Barracand que j’ai rapporté l’anecdote, mais plus encore à l’honneur de Judith ; car, si cette admirable Judith put exercer, comme en se jouant, son empire sur les hommes sans avoir trop à souffrir de l’excès de leur admiration, si par exemple elle avait inspiré tant de respectueuse réserve à Barracand c’est que le plus souvent elle dépouillait sa heauté d’indolence, ses airs de Junon lasse, pour s’envelopper du calme grave qu’elle tenait de son père et que complétait sa belle hérédité cérébrale. Par sa sérénité plastique, par son instinct littéraire elle imposait sa souveraineté même aux poètes ; elle fut l’unique femme à qui Victor Hugo rendit visite après qu’il fut revenu d’exil ; de même il fit pour elle les deux seuls sonnets qu’il ait, je crois, écrits. Quant à Leconte de Lisle, pendant longtemps il ne put voir sans émotion cette olympienne qu’il considérait comme une puissance féminine et dont la forme matérielle, rappelant l’idéal antique, le fascinait.

J’ai dit qu’elle devait sa beauté physique à son père, auquel elle se rattachait par ses dons intellectuels. D’elle à lui la communion était étroite et l’on a souvent répété qu’il redoutait de la marier parce qu’il avait peur de perdre en elle une précieuse collaboratrice. Je ne sais si ce fut le vrai mobile et si Gautier ne refusa simplement parce qu’il ne s’était pas mis dans l’idée de consentir ; mais la précision avec laquelle ce bruit prit consistance prouve que le fond n’en paraissait pas alors absolument invraisemblable.

Gautier adorait Mendès ; il n’avait pas trouvé, sur ses vieux jours, une nature d’esprit qui fût plus en rapport avec la sienne ; et cependant, lorsque lui fut présentée la possibilité d’un mariage pour sa fille avec ce jeune lettré dont il raffolait, il se mit à crier : « Je ne veux pas d’un juif pour gendre : je suis un vieux chrétien, moi ; » protestation qui n’avait pas de sens, puisqu’il s’acordait volontiers l’âme d’un mécréant et qu’en tout cas il avait constamment fait profession de tolérance ; mais les plus fausses raisons ne sont pas celles que l’on s’obstine le moins à soutenir.

Judith avait vingt ans, Mendès vingt-cinq ans ; ils étaient sincèrement épris et, devant la résistance de son père, Judith déclara qu’elle attendrait sa majorité ; puis, six mois plus tard, après une nouvelle tentative et sur un nouveau refus, elle alla demeurer chez sa mère, Ernesta Grisi. C’est alors qu’influencé par des personnes de son intimité, par Maxime Du Camp et Masseras notamment, Gautier finit par donner un consentement écrit. Il n’assista pas au mariage. Le repas se fit à Neuilly chez un ami de Victor Hugo. Les témoins de Judith, Flaubert et Turcan s’abstinrent, par considération pour Gautier, de paraître à la table où furent seuls les témoins de Mendès, Villiers et Leconte de Lisle, puis des fidèles, Marras et le chinois lettré Tinton Lun ; enfin la famille, soit le père et la mère de Mendès, la mère et la sœur de Judith.

Si Judith se sentit assez d’attirance vers Mendès pour l’épouser contre tout obstacle, Mendès fut entraîné vers elle par la plus vive ardeur de sentiment. Il s’attachait par inclination de nature aux femmes plus ou moins versées dans le commerce des Lettres. Tourmenté du besoin de raconter le drame qu’il médite, la pièce de vers qu’il compose, le roman qu’il prépare, il lui faut cette illusion d’une compagne qui lui paraisse susceptible de le comprendre et qui puisse, dans une certaine mesure, s’intéresser à son travail. La société des autres femmes ne saurait le retenir. Jeune, il avait eu l’occasion de rencontrer souvent une assez jolie fille douée pour le lit et communément regardée comme un hasard de la nature, comme une vibration. À vrai dire elle n’avait guère que son tempérament pour elle et n’était pas de celles que Mendès recherchât préférablement, mais elle désirait tous les hommes, le désira plus que tous les hommes. Se trouvant ainsi sa passion du moment, il accepta d’elle un rendez-vous. Comme elle ne put venir à ce rendez-vous, elle s’excusa par une lettre d’amoureuse pleine de délicieux élans. Mendès montra la lettre à des amis et l’un d’eux la déclara parfaite en formulant ce compliment à l’adresse de l’auteur : « C’est qu’elle a du style, la charmante enfant. — Comment du style, répliqua Mendès ? Elle fait des fautes d’orthographe. » Il ne donna pas suite à cet appel d’amour auquel manquait la consécration de la grammaire, il avait dix-neuf ans. On voit, d’après cet exemple, en quelle Indifférence il tient les illettrées et, par contre, quelle estime il accorde à la femme intellectuelle. Il admirait Judith particulièrement et ce n’est pas dans leur incompatibilité d’esprit, c’est dans le secret de leurs psychologies qu’il faut chercher les motifs de l’éclatante séparation dont les journaux furent les bruyants confidents.

Et c’est là ce qui m’arrête, Mendès, tempérament immédiat, est facile à définir ; mais Judith, nature réflexe, de peu de parole et de peu de mouvement, héritière d’un grand intellectuel et toute cérébrale, ne saurait se juger sur ses apparences. Par cela même qu’on aurait à pénétrer dans les replis les plus complexes de sa pensée profonde, on pourrait tracer d’elle un portrait intime du plus haut intérêt. Auprès d’une telle étude, toute de nature et de vérité, les psychologies composites, sur lesquelles s’épuise la courte haleine de nos romanciers, ne paraîtraient que des insignifiances en verre soufflé ; mais on ne parle pas d’une dame dans le détail de son existence morale sans risquer d’être indiscret, et le devoir est de ne rien dire si l’on ne se croit pas le droit de tout dire, car les sujets rares ne se traitent pas à demi.

Sans doute cette psychologie compléterait admirablement la grande figure de Théophile Gautier, dont Judith est trois fois la fille par le sang, par la beauté, par l’intelligence ; mais encore une fois elle ne saurait être écrite que complète, absolue, toute d’un bloc, comme elle se présente. Ne m’y croyant pas autorisé, ce n’est pas sans les plus vifs regrets que j’y renonce.

Je sais bien que certains théoriciens condamnent ce genre de recherches. Qu’importe pour nous de savoir ce que fut l’auteur d’une œuvre, comment il a vécu, de quelles facultés vient sa force créatrice : c’est son œuvre seule qui nous importe, car les siècles successifs qui la lisent et qui l’admirent la transforment et la recréent suivant les façons de comprendre et de sentir qui leur sont propres. Et ces théoriciens posent ainsi le problème : qu’est-ce que la connaissance de l’existence physique ou morale de Virgile ajouterait pour nous aux joies littéraires que l’Enéide nous procure ? Rien, répondent-ils ; qu’en savent-ils donc ? Puisque d’âge en âge les esprits en sont réduits à renouveler selon des procédés de critique temporaire et selon des modes d’époque éphémères la pensée première d’un auteur, n’auraient-ils pas avantage à posséder un guide qui leur fixât l’intelligence précise des beautés dont le sens divin, le sens voulu par le génie leur échappe. Ils s’acharnent à la poursuite de cette compréhension, en possession de laquelle ils croient être et que le siècle suivant dénonce comme une incompréhension. D’ailleurs, pour l’homme, le plus attachant spectacle n’est-il pas celui des hommes et, s’il nous était donné de connaître une œuvre non seulement en son apparence passagère mais à travers l’être qui l’a conçue, ne s’humaniserait-elle pas pour ainsi dire et ne nous pénétrerait-elle pas d’une émotion plus profondément vraie. En tout cas et pour en finir avec un début qui ne saurait se prolonger ici, l’œuvre d’un Virgile, si sublime d’harmonie lucide, n’a peut-être pas besoin d’être éclairée, complétée par la connaissance intime de l’auteur ; en est il de même pour des poètes mineurs et surtout pour des poètes obscurs, par exemple pour un Mallarmé, dont la formule poétique fut l’expression d’un état psycho-pathologique ; chez lui l’homme explique le talent.




XIII



Descendant du Représentant à la Convention, Mallarmé, dont l’aïeul avait provoqué des mesures de rigueur contre les Girondins et voté la mort du Roi, fut un délicat ami du rêve, ennemi de l’action, et la contradiction entre les agissements de son aïeul et sa complexion d’àme repliée sur elle-même fut la cause d’une première gêne. Au pensionnat aristocratique d’Auteuil, où ses parents l’avaient placé comme élève, il fut mis au ban des nobles et garda de cette injustice initiale le dégoût des contacts, l’attirance vers la retraite et le besoin de réserve ; un séjour en Angleterre développa son penchant naturel à la rêverie, puis l’acceptation d’une place de professeur d’anglais au lycée de l’antique ville de Tournon, dans l’Ardèche, le mit au régime de l’isolement provincial, propice à l’éclosion de l’état visionnaire. De ces influences si diverses sa vie se trouvait déjà faite quand Seignobos, Ardéchois d’origine, ancien élève du lycée de Tournon et qui connut occasionnellement Mallarmé, le fit revenir à Paris. Ce n’était pas aisé. Mallarmé n’avait passé qu’un petit examen, suivant la pratique admise sous l’Empire ; la République exige l’agrégation. Mais Seignobos était de ceux qui, lorsqu’ils ont promis un service, savent le rendre. Avec l’aide de Mlle Breton, fille du directeur de la maison Hachette et fiancée malheureuse d’Henri Regnault, il obtint de Jules Simon que Mallarmé fût nommé suppléant au lycée Condorcet. Premier désavantage, Mallarmé se présentait à ses collègues porté par un petit coup d’état universitaire. Ses cours furent le reflet de lui-même, à la fois discrets et distingués. Correct dans les actes ordinaires de la vie, lucide et net en dehors de l’obnubilisme qu’il réservait au verbe supérieur, à la souveraine poésie, il n’en gêna pas moins les Universitaires pas sa position de Prince des poètes décadents. Les parents des élèves ne surent pas distinguer l’homme du poète et demandèrent, avec des airs soucieux, si le professeur de leurs iils était la même personne que le chef des symbolistes dont on citait certaines pièces de vers qui pourtant n’étaient pas plus confuses que la fameuse Hérodiade, à laquelle j’emprunterai seulement le fragment suivant, facile à détacher parce qu’il se compose en petit tableau.


……… J’aime l’horreur d’être vierge et je veux
Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux
Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
Inviolé, sentir en la chair inutile
Le froid scintillement de ta pâle clarté,
Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,
Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle !


À cette époque Mallarmé s’exprimait presque en clair. Les journaux ne publiaient passes interwiews en style de dédales et de labyrinthe. Il en était à peine aux débuts du « fluent » et du « déliquescent », deuxième état de son esprit qui recherchera seulement un peu plus tard l’effet poétique dans l’effacement complet de l’image et le fuyant total des contours. Seuls les esprits divinateurs pouvaient prévoir son troisième état, ce paroxysme de « l’abscons » que nous ont révélé les poèmes postérieurs, notamment ceux qu’a publiés la Revue Pan. Pour l’édification du lecteur,

j’en extrais un modèle qui n’est pas des plus obscurs :


À la nue accablante tu
Basse de basalte et de laves
As même les échos esclaves
Par une trompe sans vertu

Quel sépulcral naufrage (tu
Le sais écume mais y braves)
Suprême une entre les épaves
Abolit le mât dévêtu

Ou cela que furibond faute
De quelque perdition haute
Tout l’abîme vain éployé

Dans le si blanc cheveu qui traîne
Avarement aura noyé
Le blanc enfant d’une sirène


Eh bien, quoi qu’une telle ombre ne se fût pas encore répandue sur ses demi-clartés, certains parents se préoccupaient cependant de savoir si M. Mallarmé « professait comme il écrivait ». Dès lors il eut la révélation d’une sorte de malentendu grave avec le monde, et la suspicion, qu’il sentit sourdre autour de son enseignement, augmenta son malaise sous le regard des Universitaires de grade qui le considéraient en intrus. Il ne fut à peu près heureux qu’au jour où sa retraite par anticipation le rendit entièrement à la solitude paisible dont avait besoin son rêve. À la fois inférieur et supérieur à son poste, il était, dans ses rapports avec l’Université, comme l’exception sortant de la règle. Le proviseur s’empressa de faire libeller tous les certificats désirables, un constat de maladie contractée dans le service (Mallarmé pendant trois années avait souffert de rhumatismes) ; et les deux mille cinq cents francs de la retraite vinrent s’ajouter à la pension d’homme de lettres dont Mallarmé jouissait depuis une dizaine d’années et que l’amitié de Roujon avait fait élever jusqu’à dix-huit cents francs. Ce fut la liberté conquise, mais la liberté restreinte qui ne permet pas, faute de coudées larges, les mouvements aisés et les relations faciles. Mallarmé se plut à passer des heures tranquilles en un réduit modeste, un coin de maison sous un coin de verdure, non loin de Fontainebleau sur le bord de la Seine qui, par les ciels clairs, reflète le grand rideau de la forêt. En face de lui, le rideau se dressait comme un mur barrant la fuite vers tout horizon ; à droite la rivière disparaissait en un tournant ; à gauche un marchand de matériaux pour la construction avait fait de la rive un quai de débarquement où venaient s’amarrer les chalands chargés de plâtre, où s’amoncelaient les tas de briques et de sable ; on eût dit qu’autour de Mallarmé la fatalité disputait l’espace et prenait à tâche de resserrer le champ de mouvement et de vision. Pendant les mois d’hiver il régnait à son quatrième étage de la rue de Rome sur les Décadents qui l’avaient élu : mais son royaume avait d’humbles limites. L’appartement ne comportait pas de salon. Les réceptions se faisaient dans la salle à manger, les mardis. Douze à quinze jeunes gens, tous respectueux de leur Prince, venaient boire des grogs et fumer à perdre la respiration. Et, comme si c’était le destin de Mallarmé de vivre constamment à l’étroit, ces quelques jeunes gens constituaient tout son cénacle. Très délicat, il avait senti le petit ridicule qui résultait pour lui du fait d’avoir été proclamé par un si faible nombre en grand apparat électoral.

Sans doute il jouit parmi certaine jeunesse d’un véritable renom. À Bruxelles, où ses poésies ont été publiées en in-quarto, je ne sais quel journal put, sans soulever trop de clameurs, établir un parallèle entre ce prince des Décadents et Victor Hugo prince du Romantisme, et le parallèle ne concluait pas à l’avantage du Romantique. Mais encore cette glorification se produisit-elle dans les centres spéciaux de la nouvelle littérature, si bien que la fortune, qui s’attache aux gloires plus universelles, ne suivit pas ce mouvement ascendant de réputation. Mallarmé s’en étonnait et souffrait intérieurement de se voir ainsi réduit à la situation mesquine et difficile de prince sans argent.

Il faut les illusions du faste pour draper la gloire et pour masquer son néant ; autrement on n’en subit que la gêne. Car c’est le sort de tous ceux qui parviennent au rang de chefs d’école d’être condamnés à ne plus agir qu’en dehors d’eux-mêmes, pour le monde dont le regard reste fixé sur leurs attitudes, pour la galerie prête à battre des mains au moindre propos qu’ils énoncent. Ils doivent parler par axiomes, que l’auditoire recueille comme de saints apophtegmes et, lorsqu’ils ont l’envie de se taire, il leur faut encore payer de la mine et du geste, afin qu’il soit fait état même de leur silence. Du sommet où leurs disciples et leurs admirateurs les hissent, qu’ils laissent tomber de prétentieuses maximes comme Hugo, des ironies perfides comme Renan, des phrases brèves, résumées condensée et réduites comme Mallarmé, tous bénissent un peu leur classe. Leconte de Lisle lui-même, qui s’était institué le camarade de la jeunesse parnassienne, Leconte de Lisle, ennemi de l’esprit pédagogique, fut cependant, sur la fin de sa vie, forcé de jouer au chef d’école. Ce n’est pas qu’il n’en eût de tout temps revendiqué l’autorité ; car ce fut un jaloux de célébrité. Anatole France, convaincu des vanités de la gloire, aime cependant les caresses louangeuses, les effluves flatteurs, par cette unique raison qu’un zéphir admiratif est plus doux à sentir qu’une douche de critique à l’eau froide. Simple chatouillement d’épiderme. Leconte de Lisle au contraire avait pour cette même gloire une passion profonde, à la manière des grands esprits du dix-huitième siècle qui s’en étaient fait un article de foi. Personne plus que lui ne fut soigneux de son nom. On cite encore la très orgueilleuse réponse qu’il fit au journal le Temps à propos d’un article qui l’accusait d’avoir anobli la forme de sa signature ; mais, s’il aspirait fièrement à la gloire, s’il en acceptait avec hauteur toutes les rivalités, il en détestait la pose ; pourtant il lui fallut, comme aux autres, se soumettre à la tyrannie des attitudes et des sentences quand, après la guerre, les fidèles du premier salon furent remplacés, dans le second, par les complaisants de la dernière heure. Et pas un n’échappe à la fatale servitude. À l’égal de tous ces illustres, petits ou grands, Mallarmé fut la victime de sa notoriété, qui fut pour lui la cause d’une gêne nouvelle en l’obligeant à vivre d’apparences, ce qui s’accorde mal avec la nécessité de vivre petitement. Ce n’est pas tout, si peu de place qu’il occupât sur le Grand-Livre, sa pauvre part d’inscription au budget suflit à susciter autour de lui de méchantes allusions. Certains se récrièrent contre les minimes faveurs d’état accordées au maître de « l’obnubilé ». Les amis de Mallarmé, les témoins de sa première manière répondaient en affirmant que son œuvre de jeunesse contenait quelques centaines de vers dignes de contribuer à l’enrichissement de la poésie française ; ils ajoutaient qu’avec son idéal imprécis, à l’époque où son expression gardait encore quelques clartés, il avait dégagé certaine sensation poétique neuve ; mais il y a plus en Mallarmé que les deux cents vers épars dans ses premiers poèmes qu’a publiés le Parnasse ou dans l’Après midi d’un Faune et dont la valeur d’anthologie pourrait être discutée ; il y a la poursuite obstinée de toute une existence vers un but d’esthétique transcendantale ; et cela constitue ce qu’est Mallarmé, l’incarnation d’un phénomène littéraire exceptionnel.

Ce phénomène fut la résultante des conditions matérielles qui concoururent à développer chez lui jusqu’à l’extrême tension un penchant inné pour le rêve. Refoulé depuis son enfance en lui-même, écarté du monde par la médiocrité de sa position et destiné de tout temps à manquer d’aise, Mallarmé fut comme ces parfums enfermés en quelque boîte et qui s’y concentrent ; s’ils parviennent à trouver une fissure, de toute leur essence ils s’exhalent. Et ce fut son imagination qui prit de l’espace. Par elle il put donner à sa force expansive tout ce qu’elle comportait d’essor, si bien qu’après avoir peuplé de visions sa solitude il ne s’aperçut pas qu’il excédait les forces de la rêverie pour se perdre dans la rêvasserie. J’expliquerai bientôt par quelle évolution logique et progressive il en vint au chaos mental, mais il était parti d’un état d’esprit qui n’avait rien d’aberratif, et l’obscurité qu’il prit tant de peine à répandre sur son élocution poétique n’était pas originellement en lui. Dans la conversation courante, s’il paraissait un peu précieux, laissant tomber du bout des lèvres le mot choisi qu’il accompagnait d’un geste étudié, moitié de prêtre, moitié d’acteur, il parlait du moins une langue précise par phrases brèves et châtiées. Il détestait les gens manquant de clarté. De même son goût était sûr. Condamné par le sort à vivre la vie des pauvres, il aimait les choses de style, le meuble élégant : il n’y sacrifiait que dans la mesure du possible, c’est-à-dire dans la plus faible mesure ; mais, à l’époque où les bibelots n’étaient pas encore recherchés dans les parages de Tournon et d’Avignon, il avait ramassé quelques étains, des commodes anciennes, des flambeaux dont le choix dénotait un sens d’appréciation très juste. Non sans sagesse il s’était fait un idéalisme dont il embellissait les choses à son usage. Dans sa petite location de Valvins qu’il appelait un ermitage, il avait transformé les deux tiers d’une bicoque paysanne en un séjour presque coquet. Il se donnait l’illusion de contempler une tapisserie vivante en regardant le pan de verdure sombre que la forêt dressait en face de ses fenêtres opaque et droit. Et cette partie de forêt, offrant quelques allées en voûte, lui plaisait par des airs proprets de parc anglais [61]. Avec le même esprit de raison il limitait ses désirs comme il satisfaisait ses goûts. Très frileux et ses moyens ne lui permettant pas le luxe d’un chauffage à grand développement, il s’était fait fabriquer un petit poêle, mignon de formes et qui tiédissait la pièce en brûlant deux bûches. Il travaillait tout auprès enveloppé de couvertures et, comme il appliquait volontiers aux objets réels son idéalisation d’imaginatif, il divinisait son poêle. Par exception seulement les actions de sa vie concrète affectaient une apparence de pratique un peu chimérique ; pourtant elles procédaient du même ordre d’idées décoratives judicieusement économiques. Il avait rencontré dans le midi, je crois, lors de ses flâneries aux bibelots, deux appuis de fenêtres provenant de quelque ancien hôtel et qui l’avaient séduit par leur belle ferronnerie ; il imagina de les utiliser comme battants d’un lit dont il fit forger les traverses. Le lit, un peu large pour les petites chambres parisiennes, menaçait l’épiderme avec ses arêtes vives et déchirait les robes avec les pointes de ses rehauts ornementaux ; mais, par son style, il correspondait aux exigences de forme dont se nourrissait la vision de Mallarmé.

Car, si Mallarmé, pour échapper à l’étroitesse de la gêne, rechercha dans le domaine de l’idéal des espaces moins restreints, jamais il ne put dégager sa pensée des choses matérielles qui servaient de prétexte à ses songes. Il fut de ces méditatifs secondaires qui planent, l’esprit vers le ciel, les yeux sur la terre et, faute de posséder un cerveau de grande envergure, un cerveau de métaphysicien, il dut tirer du petit monde ambiant la matière de ses idéalisations. C’est ainsi que, pour lui, la femme ne représentait guère qu’un aspect, quelque chose comme la plus belle apparence de la terre. Trop cérébral pour considérer de l’amour les seuls élans physiques, les contacts et l’étreinte, il ne s’élevait cependant pas dans la contemplation féminine en des envolées supérieures ; mais il vivait sur ses ailes, entre plage et ciel, à demi-vol, et l’instant oii son pied touchait le sol équivalait au temps qu’il pouvait consacrer à l’amour.

À cette nature plus imaginativement sensible que vraiment tendre, qui se réfugiait douillettement dans son rôve et qui demandait à s’y laisser bercer, une compagne active et d’énergique dévouement, la véritable épouse était nécessaire. Ce fut l’unique bonheur de Mallarmé de rencontrer en Angleterre la fille d’un instituteur Wurtembergeois, une de ces nobles gardiennes de la vertu domestique qui sont pour le mari plus qu’un soutien, une sauvegarde. Je ne crois pas qu’aucune autre femme de Parnassien ait réuni plus de respects et de légitime considération. Refusant toutes les invitations pour n’avoir pas à les rendre et pour éviter les dépenses de toilette, elle consentit à ne jamais paraître. Son mari l’entraina deux ou trois fois chez Leconte de Lisle avec sa fille ; il ne put parvenir à lui faire prendre goût à ces sorties. Elle ne pensait pas que ce fût là sa part, car elle avait accepté l’autre, la tâche à la maison avec un courage supérieur à ses devoirs. Elle s’y est usée sans se plaindre. Près du lit de son fils, qui mourut à huit ans d’un rhumatisme articulaire après trois mois de souffrances, elle fut admirable de sacrifice et, depuis lors, atteinte dans sa santé, malgré les soins que lui donne sa fille elle est restée languissante. Si véritablement nous avons tous la femme que nous méritons, celle que notre caprice ou notre vanité nous a fait désirer, celle que notre faiblesse nous a fait subir ou, dans le sens opposé, celle que notre droiture d’instinct nous a fait choisir, n’a-t’on pas en Mme Mallarmé la preuve que, pour la conduite essentielle de la vie, Mallarmé fut guidé par un jugement très ferme et très sûr [62].

Comment avec des qualités d’esprit si raisonnable put-il produire des œuvres considérées par le plus grand nombre comme des défis jetés au sens commun. Même en ses vers les plus abstrus, dont le déchiffrement semble au lecteur profane une énigme impénétrable, son idée première, l’idée de dessous est comme sa conversation simple et concrète. Mallarmé commence par penser en clair. Il ne torture pas non plus le sens des mots, auxquels il laisse leur valeur courante. C’est par la façon de rendre sa pensée, par le désir de lui donner un tour supérieur, ultra-expressif, qu’il la rend occulte. Il la conçoit dans le jour et la formule dans la nuit.

Et de même que chacune de ces idées est au début foncièrement nette, de même le principe général dont il procède est théoriquement exact : Pour que la poésie soit, pour que l’œuvre littéraire existe, il faut que, par un effort d’art, elle s’élève au-dessus de la forme orale ou de la prose écrite. Autrement pourquoi choisir un moule complexe et délicat, s’imposer toute la gêne prosodique du rythme, de la mesure et de la rime, si ce n’est pour en tirer quelque chose de plus noble et de plus beau que le parler vulgaire ? Le vers de Musset (combien on pourrait en citer de ce poète) :


Or le lit sur lequel Hassan était couché


ne vaut pas la peine d’être écrit en vers, puisque sa réduction au moule poétique n’ajoute rien à la pensée et l’exprime telle que l’exprimerait la simple prose. C’est un membre de phrase qui dénote le laisser-aller d’un négligent auteur et qui, pour les Parnassiens, a l’allure antipoétique par excellence ; car l’idée qu’il fait naître en nous est essentiellement particulière et se réduit à la vision d’un certain lit et d’un certain homme étendu sur ce lit, c’est-à-dire à la plus ordinaire et la plus plate des visions. Et, partant de là, dès l’instant que l’expression directe circonscrit la sensation dans les limites où se meut la prose, on peut conclure qu’elle doit s’employer avec réserve, c’est le cas de Dierx, et même qu’elle doit être poscrite, c’est le cas de Mallarmé. Dire qu’une lampe éclaire, à quoi bon le dire en vers, puisque, traduite en sa forme immédiate, l’idée restera banale et n’éveillera jamais qu’une sensation prosaïque. Et, pour peu que j’étende ce principe et que je l’exagère, j’en arrive aisément à m’imaginer que l’art suprême serait d’évoquer la lumière en exprimant tout ce qui n’est pas elle. C’est en peignant l’effroi, riiorreur de l’ombre, que je ferai plus puissamment sentir le miracle de la bienfaisante lumière. Et si, m’attachant à ce procédé du non-dire pour le dire, je passe des jours et des jours à rêver sur son application ; si, prenant l’un après l’autre les mots d’un vers, je leur fais subir l’épreuve de mon système en voulant me convaincre de cette captieuse vérité qu’ils ne doivent jamais peindre directement l’image et rendre la vision réelle sous peine de perdre leur atmosphère poétique ; si je me force à croire que cette atmosphère de poésie, planant en dehors des choses, résulte uniquement du vague et de l’imprécis, fatalement, après les longues rêveries auxquelles je m’abandonne et les exercices que je multiplie, la notion vitale du verbe m’échappe et le sens de l’idée se transfigure. Je ne sais quel philosophe indou disait des choses, « qu’elles ne se constituent que de leur vide » . Mallarmé considère comme plus poétique de décrire ce vide ; mais il n’en est pas moins parti d’une idée concrète, essentiellement claire et definie ; et c’est cette idée simple, une idée de tout le monde qu’il faut retrouver derrière l’agencement inintelligible des mots, lorsqu’on se propose d’expliquer Mallarmé. Ce qui généralement empêche de le comprendre, c’est l’entraînement qu’éprouve l’intréprétateur à rechercher sous l’apparence de chaos apocalyptiques des symboles d’apocalypse.

Je me souviens à ce propos d’une scène qui se passa chez Leconte de Lisle. Psichari très aimable homme, gendre de Renan, écrivain distingué, très écouté dans les salons mondains, rompu par conséquent à toutes les délicatesses, pouvait être désireux qu’on le classât parmi les subtils déchiffreurs de Mallarmé. Cela commençait à devenir une obligation dans ce monde où les opinions se portent comme on y portait naguère un habit rouge, de par la tyrannie de la mode. Très supérieur à tous les fanfarons du chic qui recherchent le succès dans la singularité, Psichari ne devait pas moins se préoccuper d’approfondir les mystères de la littérature en vogue. Il apporta donc chez Leconte de Lisle le sonnet intitulé Le Tombeau de Wagner, sur lequel il avait exercé préalablement sa sagacité. Dans ce sonnet Mallarmé, rappelant les titres de gloire du maître allemand, nous le montre


                        ....... Irradiant un sacre
Mal tu par l’encre même en sanglots sibyllins.


Ne pouvant m’attarder à l’examen du sonnet tout entier, j’en détache ces trois hémistiches très suffisants pour donner au lecteur l’idée de ce que peut être le reste. Or, suivant la leçon de Psichari, si j’ai bon souvenir, Irradiant un Sacre se référait à la souveraineté musicale, au triomphe artistique de Wagner, triomphe que l’œuvre épique et mystique, aux accents sibyllins, ne devait pas manquer d’affirmer.

L’explication restait confuse ; elle se dégageait mal de la littéralité des mots et ne s’accordait pas absolument avec l’ensemble du sonnet, ce qui, je l’ai dit, est à l’égard d’un poème de Mallarmé la marque d’une fausse interprétation. Sur des objections qui lui furent présentées, Psichari répéta point par point sa version sans en atténuer l’obscurcissement. C’est alors qu’intervint le plus puissant contradicteur du salon, Marras. Il se trouvait le seul présent des trois scoliastes qui se partageaient alors le difficile honneur de comprendre et de commenter les poèmes mallarméens. Lorsqu’un de ces poèmes paraissait, Catulle Mendès, Villiers de l’Isle-Adam et ce même Marras mettaient en commun l’apport de leurs trois intelligences et pour « absconse » que fût l’œuvre, ils la rendaient lucide et ne la jugeaient pas négligeable, loin de là. Psichari ne connaissait pas à Marras ces dons de glose ; il le voyait d’ailleurs pour la première fois et pouvait, en ne regardant pas de trop près à la mine, le prendre pour un de ces béotiens qui ne savent pas soutenir leur interruption ; d’autre part il avait assez peiné sur son investigation et se croyait assuré des conclusions. Il prévint donc complaisamment l’interrupteur. « C’est cependant très simple ; je ne me trompe pas. » Mais Marras avait déjà répliqué : « Pardon, et la preuve que vous vous êtes trompé c’est que votre explication n’est ni logiquement, ni textuellement irréfutable, et, lorsqu’à travers l’indéchiffrable lacis des mots, on a pu découvrir la véritable signification d’un poème de Mallarmé, celle-ci s’impose tellement par la clarté, par la vraisemblance, que toute hésitation et toute discussion deviennent impossibles. » Et, reprenant les vers l’un après l’autre, il en vint à ceux que j’ai donnés en exemple. Irradiant un Sacre, loin d’être une abstraite subtilité, l’évocation symbolique du triomphe de Wagner, implique l’idée la plus concrète et la plus réelle ; ces trois mots expriment tout uniment que Wagner s’est trouvé dans le rayonnement du nouvel empire allemand et que son génie éclaire, illumine les débuts de cette victorieuse hégémonie, consacrée par le traité de Francfort qui coûta tant de larmes à la France ; c’est à ce dernier trait, tout matériel, que se rapporte le dernier vers :


Mal tu par l’encre même en sanglots sibyllins.


Mal tu, dans le langage de Mallarmé, équivaut à sanctionné, ratifié, extrêmement aftirmé ; par l’encre même, c’est-à-dire par le texte et par les signatures du douloureux traité qui se traduisit pour nous en sanglots sibyllins, en sanglots répondant à notre destinée.

Leconte de Lisle s’était pris d’intérêt à la discussion, il écoutait amusé ; mais, pour qu’il consentit à se laisser distraire par ces jeux de casse-tête chinois, il lui fallait une explication très nette, telle qu’en pouvaient fournir quelques adeptes. Tout auteur a des habitudes qu’il pratique malgré lui ; ceux qui i’étudient connaissent ces habitudes et par elles retrouvent la clef de son procédé. J’ai cité Marras, Catulle Mendès, Villiers de l’Isle-Adam ; après eux Verlaine, Jules Lemaître, Wyzeva, Roujon réussirent à forcer le secret de ces énigmes, malgré les cailloux que Mallarmé se plaisait, ainsi qu’on l’a dit, « à glisser dans la serrure ».

Le modèle de déchiffrement que nous devons à Jules Lemaître peut indiquer à ceux que tenterait l’aventure par quel chemin on parvient à tirer de leur néant ces apparentes absurdités. Il faut refaire en sens inverse la route parcourue par l’évolution cérébrale de l’auteur, c’est-à-dire ramener, de la quatrième ou cinquième dilution, l’expression obscure à la simplicité de la pensée première presque invariablement concrète. C’est assurément en suivant cette direction que Jules Lemaître a rétabli le sens général du célèbre sonnet le Tombeau d’Edgar Poë, ce qui lui permit de montrer du même coup que la conception initiale de ce sonnet ne manquait ni de grandeur ni de beauté. Toutefois, en dépit de cette conclusion laudative, Jules Lemaître avait tourné son article de manière à laisser entendre qu’il considérait le poème ni plus ni moins qu’un rébus en quatre versets. Ces versets contenaient en effet pas mal d’aspérités. À titre d’exemple je cite l’un des quatrains.


Eux comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.


L’Ange c’est Poë qui sut tirer du langage vulgaire des accents plus nobles et plus beaux. Eux ce sont les sots et les méchants, c’est la foule ignorante des sources vives du génie et qui prétendit que Poë puisait dans l’ivresse la magie des images et des visions sublimes. On voit que l’idée, malgré la forme surélocutoire qu’elle revêt, n’a rien d’abstrait ; elle défend Poë d’une accusation toute matérielle ; s’il eut les dons d’un grand écrivain, ce n’est pas à l’alcool qu’il les doit. Et Mallarmé, tout en s’étant fait une loi de l’énigme en poésie, croyait s’exprimer par détours symboliques mais sans obscurités. Il fut donc choqué des réserves et des sous-entendus de Jules Lemaître. Interrogé sur ce fait par un de ses amis, il répondit :

— Ce Lemaître est un garçon d’esprit et cependant, à force d’esprit, il arrive à proférer des choses bêtes. Il fait, avec un air de bonhomie, des plaisanteries sur les prétendues ténèbres d’un sonnet dont un enfant de quatre ans verrait les clartés.

— Un enfant peut-être un peu précoce, répliqua l’ami.

Mais Mallarmé, tout occupé de ses pensées, ne s’arrêtait pas aux pensées des autres et, suivant pour l’instant celle qui l’absorbait, il ajouta :

— La preuve en est que Lemaître a compris et parfaitement compris.

En effet Lemaître s’était à son honneur tiré de son déchiffrement, mais il n’avait pas quatre ans, il en avait alors quarante et possédait, sans préjudice de son intelligence, un des esprits les plus subtils que compte notre temps. L’ami n’en fit pas la remarque. À quoi bon se heurter davantage à l’énergie passive d’un illuminé.

Ce fut le propre de Mallarmé de rester insensible aux critiques par lesquelles tant d’autres se laissent détourner de leur voie ; ayant adopté l’esthétique du Parnasse, il en surmena le principe et tendit son esprit vers la théorie de l’indirect avec une telle force d’hypnotisme qu’il dénatura fatalement cette théorie, dont il représente l’excès logique, le dogme exacerbé. Juste en deçà, tout système peut se fausser au delà.

Leconte de Lisle n’entendait pas qu’on fit remonter à la doctrine qu’il professait un tel produit de sursaturation cérébrale. La loi du Parnasse, la règle fondamentale de l’expression indirecte et du prolongement poétique allait-elle aboutir à cet abîme d’esprit ? Et, pour ne pas être obligé de reconnaître la filiation, il s’en tirait par une affectation de mépris : « Je n’y comprends rien, » s’écriait-il sur un ton de violente fâcherie qui signifiait : « Je suis résolu à n’y jamais rien comprendre. Laissez-moi tranquille. »

Plus juste, Villiers de l’Isle-Adam admirait Mallarmé ; car, doué pareillement d’une grande puissance de rêverie, il avait avec lui de sérieuses affinités. Toutefois il le considérait comme un dangereux modèle pour la cohorte des jeunes gens qu’un tel précurseur allait conduire à la cacophonie. Il prévoyait que, tout en participant d’un désir de réalisation supérieure, l’obsession de vague et de mystère atteindrait un jour au dernier degré de l’éréthisme mental, de la démence symboliste. Et ceci me rappelle un autre incident qui fit quelque sensation dans le salon de Leconte de Lisle.

C’était à la suite de l’article qu’avait écrit Anatole France sur l’essence objective de la poésie et qui retint ce débat ouvert au cours de plusieurs soirées du samedi. La poésie vit-elle de concret ou d’inconcret ? Peut on chanter l’abstrait en poésie ? Oui, soutenaient les partisans de l’inconcret qui citaient comme magnifique exemple de poésie abstraite les poèmes de Schiller, la Fuite de Prométhée vers le monde idéal. Non, ripostaient les adversaires, en exposant à quel vertige l’esprit se laisse entraîner dans le domaine de la fiction pure, qui devient aisément un royaume des ombres, l’empyrée des éblouissements et des tournoiements visionnaires. Et, d’arguments en arguments, ils en étaient venus à rappeler les délirations abstractives de plusieurs poètes, notamment celles de Théophile Gautier et Baudelaire, deux concrétistes cependant, qui prétendaient, à leurs heures d’ivresse intellectuelle, que la sonorité de certains mots correspond aux couleurs, aux parfums, aux notations de la musique, aux orients des gemmes, à l’éclat des pierres précieuses et des escarboucles. Conséquemment ils attaquèrent la doctrine symboliste qui commençait à prendre corps, à se formuler en règles précises avec ses « fictions évocatrices « et ses « équivalences figuratives ». Déjà, par l’application des principes nouveaux, les néophytes avaient adopté quelques expressions réduites à la quintessence de l’image et qui tendaient à se consacrer comme des prototypes, « les soirs de glaive » pour les rayons dardés du soleil couchant, « les chairs de nimbe » pour la clarté des belles carnations. C’était l’acheminement vers d’autres fantaisies encore plus particulières ; pour n’en citer qu’une, sous prétexte que la femme a la transparence des matins qui commencent ou la fraîcheur de la plus fraîche des fleurs, je ne sais quels étranges adeptes allaient proposer d’employer l’un pour l’autre les mots femme, aurore et rose, ce qui devait s’appeler « la permutation symbolique par interchange de noms ».

Ainsi, ce soir-là, les adversaires de l’abstrait semblaient avoir démontré combien la recherche en est dangereuse en poésie. Mallarmé, toujours enclin à se tenir sur la réserve, n’était pas encore intervenu dans la discussion ; pourtant elle l’intéressait si directement qu’il ne pouvait guère la laisser passer sans en prendre prétexte pour développer quelques-unes de ses idées. Après avoir insisté sur la valeur musicale des mots et le rôle des sonorités, il parla du mystère qui suggère le rêve et, sur ce thème, il énonça la plupart des axiomes qu’il a répétés si souvent et sous la même forme, presque invariablement. « La poésie doit être une énigme ; le charme est d’en deviner le sens. L’art consiste à dégager la notion pure. Il ne convient de décrire les choses que par leur réminiscence, » formule qu’il complétait par cette autre : « ne pas nommer pour suggérer ». En cette allure sentencieuse des phrases, la profession de foi de Mallarmé prenait un certain caractère d’oracle delphique, qui, depuis quelques instants, semblait agacer l’un des assistants. Celui ci, naïf à la rude franchise était de ces expansifs à forte impulsion qui, de toute leur vie, ne savent se garder du danger de penser tout haut. Ennemi des nouveautés chimériques et partageant l’aversion de Leconte de Lisle pour les essais décadents, il crut se mettre d’accord avec l’esprit de la maison en exprimant son sentiment ; mais il ne resta pas maître de soi, ne sut retenir un geste de violente apostrophe et, se levant presque mécaniquement, il s’écria : « Mallarmé, savez-vous où cela mène l’abus du non-dire pour le dire, le délire de l’indirect, du non-proche et du non-concret, cela mène à la folie ». Puis, s’apercevant qu’il avait dépassé la limite permise, il reprit. « Je dis cela pour ceux qui vont vous suivre ; » mais le coup avait porté. Brusquement l’atmosphère s’était faite lourde dans le salon, Mallarmé se trouvait au milieu, sur un siège bas, je crois un pouf ; les autres familiers faisaient cercle sur des fauteuils ou des chaises ; ils restaient interdits. Seul Mallarmé ne parut pas atteint. Très posé, très sobre de mouvement, irréprochable dans la froideur, il reçut l’injure comme un fakir en prière peut accueillir la pluie qui tombe, sans en être seulement dérangé. Pour un barbare qui venait troubler d’une grossière clameur des délicatesses auxquelles les élus seuls peuvent être sensibles, il n’allait pas quitter son calme dédaigneux. Il ne releva ni ne baissa le front, tint son regard très droit, fit quelques tours de tête indifférents et, tandis que Leconte de Lisle, sans se départir des convenances imposées au maître de maison, pinçait les lèvres finement, il sembla reprendre son rêve qu’un rustre avait interrompu.

Peu de poètes ont été plus attaqués que Mallarmé, Traité par les uns de « songe-creux qui se grise d’aberratif », par les autres de « paralytique général avec déviation du sens génésique en poésie », il n’opposait aux blasphèmes que le silence. Les esprits faibles ou légers jugèrent plus aisé de le bafouer que d’essayer de le comprendre ; mais leurs railleries et leurs outrages se heurtèrent à sa résignation d’illuminé ; car il eut vraiment cette faculté des contemplateurs intensifs et pourtant inertes, qui laissent leur corps s’abîmer dans la torpeur du rêve, comme les fumeurs d’opium et de haschisch, alors que leur esprit tourne et retourne dans les cercles giratoires d’une obsession d’idées. Et, pendant que leur cerveau se livre à l’incessant labeur de l’écureuil en cage, absorbés par leur automatisme mental, ils oublient le monde extérieur, ses mesquineries et ses atteintes. Ainsi, par la vertu des songes et de la méditation solitaire, Mallarmé se distingua du profane et du vulgaire. Il compta dans son temps en dehors de l’agitation et de la fièvre, qui furent pour tant d’autres la condition d’existence et de succès.




XIV



À ces types de la vie inquiète se rattache Albert Glatigny, fécond improvisateur, humoriste vagabond que Catulle Mendès appela le premier des Parnassiens, le premier en date, je suppose, et non en valeur poétique. Étonnant d’aspect sous son chapeau de teutre à larges bords retrousses, maigre, long, avec de beaux yeux, une jolie bouche, des lèvres à fossettes et rouges, voluptueuses, Glatigny nous est surtout resté comme un revenant du Roman comique, survivant attardé du chariot de ïhespis, héros des jours sans pain et des nuits sans gite.

Catulle Mendès, qui par entraînement de cœur s’abandonne volontiers au plaisir de voir ses amis en beau, lui donne un peu trop de relief dans la Légende du Parnasse Contemporain. Glatigny fut un cerveau très modeste. Fils d’un ancien ouvrier charpentier dont les hasards de l’existence avaient fait un gendarme, il était de la race des normands coureurs d’aventures. Le métier d’expéditionnaire le rebutant, à dix-sept ans il s’était sauvé de Bernay, sa ville d’adoption, pour échapper aux bureaux d’un greffe du tribunal ; il gagna Pont-Audemer, écrivit en quatre jours les trois actes d’un drame en vers pour le théâtre de l’endroit, puis il suivit hi troupe des comédiens et devint acteur, très médiocre acteur. Il ne devait jouer jamais que des bouts de rôle et son insuffisance le faisait réellement souffrir, bien qu’il admît qu’on y fît allusion devant lui. Ce fut même son plus grand sujet de plainte qu’on lui reconnût un talent de poète, alors qu’il était obligé de gagner sa vie comme comédien. En une heure de telle misère qu’il ne savait où coucher, il eut la chance que le More de Venise passât à la scène et que sa détresse inspirât à Vigny la généreuse pensée de le présenter pour un semblant de rôle qui devait lui procurer une quinzaine de francs par semaine. Il eut à dire un peu plus d’un vers et demi, quelques gestes à faire, une attitude de sénateur vénitien à garder ; il ne s’en acquitta pas plus mal que les autres, et l’un de ses amis, qui le complimenta sur ce succès très relatif, lui procura la joie la plus vive, la seule peut-être de sa vie d’acteur.

Son meilleur don fut celui de l’improvisation. Il faisait des vers comme les merles sifflent ; aussi ses poèmes ne dépassent-ils pas la valeur des mélodies d’oiseaux. Privé de réflexion, trop peu méditatif pour sentir le prix du recueillement et l’intérêt supérieur du style, on peut le définir un lyrique sur la branche. J’ai dit comment, à dix-sept ans, il opéra ce tour de force de versifier en soixante-douze heures les trois actes de ses Bourgeois de Pont-Audemer. Telle était sa virtuosité d’esprit qu’il tint et gagna le pari de surprendre les bravos du public en mêlant à je ne sais quelle pièce de récitation un couplet de sa façon, couplet dans lequel pas un vers ne devait avoir le moindre rapport de sens avec un seul des vers suivants ou précédents. À vrai dire ce fut sur un sujet sonore entre tous, sur le Drapeau, qu’il réalisa cet exercice de cacophonie tintamarresque. Le claironnement des mots, les coups de tambour du débit donnèrent aux sons vides un faux retentissement d’art qui fut très applaudi.

Combien de boutades, tout aussi folles, ont été prêtées à Glatigny. Quelques-unes relèvent de la légende ; mais il en est assez de véridiques pour qu’on n’ait pas besoin de recourir aux apocryphes. Bon orateur, étonnant discoureur, Glatigny fut le joueur de voltige de la versification. On se rappelle qu’au concert de l’Alcazar, à force de prestesse, il improvisa devant la rampe et sur des bouts rimes que lui fournissait la salle des sonnets et des ballades donnant l’impression de réelle poésie. Miracle de prestidigitateur, chez lequel les qualités de brio n’excluaient cependant pas l’enthousiasme d’une passion sincère. Et ce qui le fit aimer des poètes, ce fut son admiration pour les maîtres. Il fut plutôt l’élève de Banville. Leconte de Lisle, dont il avait conquis les sympathies, n’exerçait pas sur lui d’attirance. À cet enfant perdu du lyrisme, la compagnie d’un génie hautain devait paraître austère ; il fallait pour le séduire et le retenir, les grâces papillotantes d’un salon moins sévère ; il fallait avant tout la brasserie.

Très jeune, Glatigny courut les gourgandines qui prirent sa vie, ses poumons et ses moelles, et, si ses amis purent lui reprocher d’être trop facile sur le choix, il eut du moins l’excuse de modifier ce choix presque tous les jours. Il s’engueulait mais ne s’acoquinait pas ; par suite du partage à peu près égal de son cœur entre Théodore de Banville et les filles, sa première et sa plus noble passion venait sans cesse l’arracher aux matérialités de la seconde ; car Banville représentait pour lui non seulement l’autorité la plus haute d’un maître, mais l’incarnation même de la poésie.

C’est à la lecture des Cariatides et des Stalactites que s’était produite en son cerveau la révélation poétique ; il en gardait un souvenir de tendre reconnaissance. On sait que, timide et n’ayant rien d’agressif, se trouvant à Paris depuis cinq ou six ans sans s’être attiré l’ombre d’une querelle, il ne put résister à l’ardeur de se dresser en défenseur de son maître outragé par Albert Wolff, Ce Wolff, improvisé critique d’art, s’était, d’après la ligne de son journal et d’accord avec son sens profond d’inesthétisme, fait le champion des poétereaux contre les vrais poètes. Comme il venait d’écrire un article injurieux à l’adresse de Banville, Glatigny, qu’assistait Mendès, le rejoignit au caté Véron, passage Choiseul, et lui mettant seulement un doigt près du visage, tant il éprouvait de répugnance à le toucher, il fit le simulacre de lui donner une gifle. Je ne prétends pas que Wolff fût à ce point répulsif ; il avait des grâces apprises, des façons de mettre à l’aise qui rendaient très supportable son commerce de camaraderie boulevardière ; cependant ce fut lui qu’éclaboussa le plus violemment la rancœur des maîtres. Communément traité d’« ignoble Wolff » chez Hugo, d’ « horrible singe » chez Banville, de « hideux macaque » chez Leconte de Lisle, de « glabre eunuque ou de casse-noisette sans sexe » par le Parnasse tout entier, il ne pouvait être le sujet de la moindre allusion sans que celle-ci fût accompagnée de gestes nauséeux destinés à faire comprendie « qu’il appelait la cuvette ». Toutefois, vilipendé sans merci par la haute littérature, il fut adulé sans restrictions par les peintres et par les sculpteurs qui, vingt années durant, lui mendièrent des louanges en s’efforçant de les acheter par des cadeaux d’esquisses et par toutes autres politesses. Témoins de ces prosternations les haut-lettrés accusèrent la race des artistes d’être la plus plate des races ; les peintres répondirent que, s’ils semaient à la curée des croix et des commandes, ils avaient pour émules les poètes tendant la main aux distributions de pensions et de places ; ce qui permit à certain directeur des Beaux Arts, qui connaissait les deux parties, de clore le débat par cet arrêt suprême : « La platitude des Arts n’a d’égale que la platitude des Lettres et réciproquement. » Puis le temps fit son œuvre d’apaisement et, quand le grand lama de la critique figariste mourut en 1891, depuis longtemps affaibli par le mal qui devait l’emporter, il avait laissé s’assoupir la lutte. Pour ma part je ne puis me rappeler Albert Wolff sans qu’un sentiment de pitié se mêle au souvenir de ma dernière rencontre avec lui. Invité chez une dame dont il était également le convive j’arrivais au premier étage, quand, sur la banquette du palier, je vis Wolff effondré. Sa tête lourdement osseuse, au masque de scoliose, retombait sur son plastron de chemise et prenait, par contraste avec le blanc du linge, une teinte de bile salie ; de ses grosses lèvres s’exhalait un souffle entrecoupé qui secouait la poitrine de soubresauts. Il leva vers moi ses yeux ternes et dut attendre un répit de spasmes pour me dire qu’il était à bout d’haleine. Devant une telle détresse comment ne pas oublier qu’il avait été l’ennemi le plus abominé de mes amis et, tout en demandant intérieurement pardon au Parnasse dont j’avais jusqu’alors partagé quelque peu les sentiments, j’aidai Wolff à monter. Il mit de la coquetterie à ne pas trop se laisser tirer ; je dus doubler mes forces pour les faire agir sans avoir l’air de les employer ; il s’en aperçut et me remercia d’un regard triste, résigné, d’un bon regard de malade vaincu par la crise et qui sent le prix du secours dont il se montre reconnaissant. Au palier du troisième étage, il s’arrêta. L’ascension, si douloureuse pour les battements de son cœur, avait pris fin. Pendant quelques instants encore il lutta contre les suffocations et, quand il eut repris ses esprits, avant d’entrer, il me serra doucement la main. Il était donc sensible ce « batracien visqueux », sur la venimosité duquel ses ennemis avaient lancé dans la circulation littéraire un choix si varié de pittoresques épithètes, et je suis obligé de reconnaître qu’à partir de ce jour il m’a laissé le souvenir dun disgracié moins malfaisant que malheureux. En fait, s’il a longtemps hargné sur le Parnasse, il n’a jamais tué le moindre Parnassien, et la balle, dont il frôla la joue de Glatigny, n’empêcha pas celui-ci de vivre pendant dix ans encore, la vie des miséreux.

Glatigny fut vraiment le type du buveur de vent, traîneur de rues et ventre-creux. Comparativement à lui, quel autre poète du même temps peut légitimement se vanter d’avoir battu la dêche et, lorsqu’en l’une de ces huit ou neuf dernières années, plusieurs journalistes poursuivirent auprès des écrivains en renom une enquête sur les débuts difficiles, quelques témoins du temps passé furent assez surpris de voir figurer parmi les soi-disant mangeurs de misère des privilégiés qu’ils se rappelaient avoir vu déguster plutôt du potage à la bisque arrosé de Champagne, qu’avaler des croûtons de pain dur détrempés d’eau. Pour n’en pas citer d’autres, Alphonse Daudet avait là l’occasion de démentir la fausse légende qui s’était propagée sur la prétendue misère dont aurait souffert sa jeunesse pourtant privilégiée. Je ne veux pas douter qu’il fût sincère. En bon méridional qui se dupe de ses propres illusions, il imaginait avoir eu sa part de vache enragée : « J’en ai maangé comme pas eungne » répétait-il avec cette intonation chantante et cet accent perlé qui donnaient à sa voix un certain air d’apparente vulgarité ; mais quiconque fera le décompte de ses jeunes années aura peine à trouver une place pour les jours de véritable détresse. Bien au contraire, quand, dès l’adolescence, Daudet arriva pour conquérir fortune et gloire sous la protection de son frère Ernest, qui joua près de lui le rôle paternel du véritable aîné, j’en sais beaucoup qui purent envier ses rapides succès. Il est vrai qu’après des études commencées au lycée de Lyon il avait été, disent ses biographes, maître répétiteur au collège d’Alais ; mais, s’il surveilla la classe ou l’étude, ce fut à seize ans, à l’âge de tous les espoirs futurs, de toutes les insouciances présentes, à l’âge où cette fonction d’avilissante et douloureuse servitude pour un vieux pion implique au contraire, pour un enfant, le rôle honorable d’un moniteur de classe. En tout cas, à dix-sept ans, il débarquait et tout de suite devenait le benjamin des journaux faiseurs de célébrités à la mode. À peine avait-il le duvet aux lèvres qu’il colporlait les Prunes, du salon de Mme Ancelot aux salons de Mélanie Waldor, et qu’il en recueillait non seulement les bravos des dames, mais tous les avantages inhérents à son genre de succès précoce, à sa nature de talent léger et facile. Son premier livre, ses Amoureuses parues en 1858, après une année seulement de son séjour à Paris furent célébrées par un feuilleton très élogieux d’Édouard Thierry, le critique le plus autorisé du journal officiel de l’Empire, du Moniteur Universel. Dans le même temps ses chroniques rimées, ses études ou ses nouvelles furent publiées par le Figaro littéraire et, privilège rare pour un débutant, rééditées aussitôt en volumes. Rien de ce qu’il produisait ne demeurait pour lui sans profits. Un de ses contes en vers reçut les honneurs d’une édition chez Poulet-Malassis. Sans négliger sa collaboration au Moniteur, à l’Illustration, au Monde illustré, qui ne laissaient pas moisir sa copie dans la poussière des cartons, si l’on en vient à son Théâtre, on constate qu’en 1865, c’est-à-dire à l’âge de vingt-cinq ans Daudet avait fait jouer trois pièces sur trois scènes officielles et qu’il avait retrouvé près du public accessible aux émotions faciles la suite de petits succès auxquels les Lettres de mon moulin allaient assurer un complet épanouissement.

Il ne faut pas les relire aujourd’hui ces fameuses Lettres, qu’il écrivit en collaboration avec Paul Arène et que plus tard il signa seul. Malgré la réussite assez complète d’une de ces jolies fadaises entre dix autres presque futiles, elles n’ont de saveur que par leur mousse méridionale et restent très éloignées de l’Art par tout ce qui s’en dégage de précieux et d’artificiel. Elles parurent cependant suffisamment parfumées de littérature pour que la célébrité les consacrât comme un bouquet de petits chefs-d’œuvre.

Et ce n’est pas tout, tandis que les Muses lui dispensaient leurs plus doux sourires, le jeune favori des Dames et du Régime, l’enfant gâté de la Presse gouvernementale et des Directions subventionnées, devenait, grâce au jeu de circonstances qui marque les débuts heureux, un attaché de cabinet du comte de Morny. Ses appointements s’élevèrent à six mille francs et vraiment, en tant d’années de caressants et nourrissants succès, je ne vois pas de place pour la vache enragée. C’était beaucoup mieux que la soupe et le bœuf ; c’était le homard en salade plusieurs fois par semaine et la bouteille de Bordeaux tous les jours.

Je sais bien que, très joliet de sa personne, vif, ardent, assez viveur, excessif même dans ses passions, ne fût-ce que pour les petites fêtes et les soupers carrés, Alphonse Daudet pouvait considérer comme un état de gène ce qui pour d’autres, pour un Glatigny, pour un Villiers de l’Isle-Adam, pour un Leconte de Lisle même, eût été la richesse. Quoiqu’il affectât le laisser-aller, les grosses cravates bouffantes et les chapeaux en casseur d’assiette, il était beaucoup mieux mis que la plupart des gens de Lettres et, lorsqu’il épousa Mlle Allard qui, disait-il alors, apportait cent mille francs de dot, il se fit, dit-il encore, inscrire au contrat de mariage pour douze mille francs de gain annuel. Je m’en rapporte à ce qui fut connu de tous sur ses déclarations et j’ajoute que, d’après les apparences qui pouvaient être en partie vérifiées, la somme évaluée pour le gain ne parut à personne majorée. Or il se maria jeune à vingt-sept ans et dès lors fut très à l’aise ; mais, je le répète, les succès et l’argent que les succès comportent l’avaient surpris imberbe ; quand et comment aurait-il eu le temps de connaître la vraie détresse, la détresse d’un Glatigny, dont le budget se maintint longtemps au taux de trente sous par semaine, moins de cinq sous par jour, pas même le fond de bourse normal pour ce juif-errant des Lettres.

On comprend qu’en voyant Daudet répondre sur un ton d’ancien miséreux à l’enquête dite de la Vache enragée, les témoins de ses débuts purent sourire de cette fantaisie de suprême chic. Et, si je me suis appuyé sur les dates pour prouver que les prétendues années d’indigence ne trouvent pas à se loger dans sa biographie c’est que je n’ai pas voulu qu’on pût croire mon affirmation fondée sur les simples dires des Parnassiens. Les Parnassiens ont connu les fortes haines, les rancunes vivaces. ils louchèrent aux malices d’un Magnard, aux coups droits d’un Albert Wolff ; mais, devant les légèretés agressives de Daudet, ils regardèrent de haut, non de travers ; ils dédaignèrent. Avec Paul Arène et Gustave Mathieu, Daudet avait écrit contre eux le Parnassiculet contemporain qui parut anonyme en 1866 et qui ne valait pas en effet l’honneur de plusieurs signatures. Le principal mérite de cette facétie minuscule est de compter parmi les raretés bibliographiques. Les auteurs la considéraient comme une œuvre de grand esprit ; or il ne faut pas la juger sur la seule pièce qu’on en cite invariablement parce qu’on la trouve dans les encyclopédies. Cette pièce, la moins inexpressive, était aussi la plus facile à faire, puisqu’elle parodiait Victor Hugo, dont les outrances sont par elles-mêmes presque une parodie, pour les rendre comiques, il suffit de les reproduire. Le pastiche visant Leconte de Lisle ne mérite même pas qu’on le mentionne à titre de curiosité. Daudet passait pour en être l’auteur, ainsi que du pastiche visant Louis Ménard. Il ne toucha pas le but qu’il voulait atteindre. « Ce sont de lourdes insanités », se contenta de riposter Leconte de Lisle.

Ainsi les niaiseries inoffensives du Parnassiculet ne sauraient expliquer le mépris du Parnasse pour les Amoureuses, les Lettres de mon moulin, la Double conversion, les Contes du lundi, la Dernière idole, l’Œillet blanc, que sais-je encore ? Je citerais l’œuvre complète de Daudet. La raison de ce dédain, je l’ai signalée, c’est le goût de l’auteur pour les épanchements littéraires, pour « les effets de douces larmes » et surtout pour ce mélange d’ironie et de sensibilité, pour ce truc à l’humour imité de Dickens et dont plusieurs de nos meilleurs écrivains contemporains ont poussé l’emploi jusqu’à l’abus du procédé véritablement trop facile. Mais, quand le poéticule des Prunes eut écrit des romans d’une saveur plus forte, les Parnassiens durent élever leur critique en même temps que s’élevait l’objet de cette critique. Ils accusèrent alors Daudet de ne concevoir en l’être humain que la faculté de sentir, c’est-à-dire la faculté commune à toutes les bêtes. Suivant eux, à lire Froment jeune, Numa Roumestan, Tartarin, on n’imaginerait pas que l’idée pût habiter le monde et qu’en corrélation des états passionnels ou simplement pathologiques il existât des psychologies, c’est-à-dire des esprits et des âmes en complément des corps. Réduire ainsi l’être à la sensation, en dehors de l’idée glorieuse inspiratrice et souveraine conductrice, n’est-ce pas l’animaliser. Esclave de ses observations fines et pénétrantes qu’il va ramasser à même la vie réelle, dans les recoins du pittoresque, Daudet ne sait pas s’en abstraire pour dégager les caractères des types, qu’il prend tout faits, tels qu’il les rencontre sous son regard [63], afin d’en composer son kaléidoscope, on dirait aujourd’hui ton cinématographe. Il est donc privé du don essentiel des Imaginatifs, du don de créer la vie supérieure. Et les Parnassiens se frottèrent les mains non sans ravissement, lorsqu’en 1883, ils le virent se battre avec Delpit pour prouver disait-on, qu’il avait toutes les qualités du littérateur ; car sa provocation, répondant à des critiques d’ordre littéraire, ne devait guère s’entendre autrement et s’entendit en effet de cette manière : « Reconnais-moi grand écrivain ou croise le fer. » Cependant les reproches de Delpit, portant sur l’abus des épithètes, sur le manque de sens constructif et sur l’absence d’imagination, étaient bien anodins auprès de cette autre accusation qui limitait les facultés créatrices d’Alphonse Daudet au seul pouvoir de faire agir, chez des personnages de drame ou de roman, le pur instinct, la fonction animale d’aimer et de souffrir, soumise à la matérialité du sentiment. Et je ne sais lequel des Parnassiens proposa d’aller dénoncer à Daudet l’opinion commune à tous afin qu’il put se battre avec chacun d’eux successivement et que la chance des armes décidât, comme au temps des jugements de Dieu, si vraiment il avait ou n’avait pas la totalité des dons et l’universalité du talent.

Un an après ce duel parut Sapho, qui met en action la déchéance de l’homme dompté, subjugué par une chair de fille ; la bassesse de la passion sans idéal aboutissant au triomphe du corps de la bête, à la victoire des habituelles turpitudes ; la docilité du mâle revenant, comme un chien vicié par le servage, à la chaîne ignominieuse ; et toute cette peinture de dépression physique, de néant moral n’était pas faite pour désarmer le Parnasse. Leconte de Lisle manifestait pour ce genre de littérature la plus vive aversion, qui se changeait en violent dégoût lorsque le fond de réalisme prenait sous la plume d’un plus puissant que Daudet, d’un véritable maître, une grande intensité d’expression. Il ne pouvait souffrir qu’on admirât Zola. Zola ne s’était pas privé de bafouer les Parnassiens, qu’il avait représentés assis en cercle, comme des bonzes, dans l’altitude d’admiration mutuelle et d’extase réciproque, les pouces en croix sur leurs nombrils. Mais Leconte de Lisle aurait aisément oublié cette offense un peu balourde. Ce qu’il ne pouvait pardonner au grand metteur en scène de la vie réaliste, c’était la souillure littéraire, certains tableaux de honte, plaqués comme des taches de sanie sur une robuste structure, qu’ils salissent et qu’ils déshonorent. Un de ces intimes, désirant affirmer la force de Zola sans trop heurter l’opinion de la maison, s’était servi de cette formule :

— Zola, dit-il, est un sanglier.

— Il n’a rien de sauvage, reprit aussitôt Leconte de Lisle, qui fut heureux d’insinuer, à la faveur de ce correctif, l’épithète dont il définissait en son for intérieur l’auteur de Pot-bouille et de Nana.

C’est en donnant l’exemple de cette noble réserve intellectuelle que Leconte de Lisle a pu faire de son premier salon le séjour de la pensée souveraine. Tout ce qui se manifestait d’opinions, de jugements et de critiques dans ce salon, s’inspirait invariablement du même besoin moral de justice et de vérité, du même souci supérieur ; et l’intérêt d’art, l’esprit de littérature, y sauvaient les situations parfois très délicates. Dans la fièvre des discussions et des lectures, alors que les intimes traitaient les plus libres sujets avec l’indépendance familière aux esprits qui fréquentent les hauteurs, il se produisait des surprises. Presque tous les samedis, venait la famille d’Estribaut. Le père, ami de Félicien David était musicien, en relations suivies avec Henry Monnier. Lancé dans le monde des arts, il occupait bien sa place chez Leconte de Lisle ; mais il était accompagné de sa femme et de sa fille, celle-ci fraîche, assez jolie, qui passait parmi les lettrés du salon pour avoir seulement l’air de s’intéresser au sérieux des conversations. Ces lettrés avaient imaginé que Mlle d’Estribaut était ainsi produite dans leur milieu de jeunes-gens en vue d’un mari possible ; ils affectèrent de n’y pas prêter attention ; et, de fait, elle épousa l’un des rares habitués n’appartenant pas aux Lettres, le sculpteur Hippolyte Moulin. Moulin, que la folie devait arrêter en pleine production de son talent et qui, par cette attaque d’un mal brutalement inique, allait payer la rançon d’intimes douleurs, était, à l’époque que je rappelle, un fervent républicain, actif et travailleur. Dès six heures du matin, il donnait, à l’institution Massin, au Marais, des répétitions de langues étrangères, puis, le reste du jour, il modelait la terre. C’est lui qui fit, d’après Leconte de Lisle et sauf quelques légères lourdeurs dans les joues, le seul buste ressemblant [64], qui ne fut malheureusement jamais traduit en marbre et dont bien peu d’épreuves subsistent. Son mariage avec Mlle d’Estribaut, décidé puis ajourné je ne sais par quel motif de rupture, fut enfin célébré. Dès lors les d’Estribaut ne reparurent plus chez Leconte de Lisle. Il est donc possible que réellement les lettrés n’aient pas eu tout à fait tort, et leur interprétation a du moins l’avantage d’expliquer comment les parents de Mlle d’Estribaut pouvaient accepter que celle-ci fût exposée, presque tous les samedis, au risque d’être offensée par des propos peu séants.

Or Mlle d’Estribaut était présente un soir que Louis Ménard fit une lecture sur la Morale et les femmes chrétiennes. Fidèle à ses idées de généralisation mystique, Ménard s’attachait à prouver que du côté des païens fut la chasteté, du coté des chrétiens la licence. À l’appui de sa thèse, il citait certains passages de la Patristique et notamment de saint Épiphane. Le saint docteur grec, d’origine syrienne, parle du compte que les parents doivent rendre au sujet de leur affection trop grande pour leurs enfants. En s’abandonnant sans réserve à ce lien de la chair, les pères et les mères, rattachés à la terre, se détournent du véritable amour, l’amour céleste ; le châtiment les guette et, lorsqu’ils se présentent sur le chemin du ciel, ils sont arrêtés par une succube, celle à qui doit être déclaré le nombre des enfants auxquels on a, pendant la vie, trop accordé de soi-même à l’exclusion de Dieu. La Succube est si sévère sur le règlement des comptes que les plus saints personnages n’échappent pas à son contrôle. Et le père grec cite le cas du prophète Élie montant au ciel. La succube lui barre le passage, mais le prophète proteste. De l’amour inlini qu’il devait à son créateur, il n’a rien détourné pour des enfants, car il n’en a pas eus. « Tu mens, reprend la succube. As-tu donc oublié le fantôme qui voltigeait dans tes rêves ? c’était moi. Vainement tu prétends n’avoir pas eu d’enfants ; tu les avais en désir et tu fus coupable au moins dans le germe. » Le prophète demeurait interdit et la succube jouissait de son émotion anxieuse ; toutefois il ne fut puni de son crime in posse qu’en subissant cet instant d’arrêt au seuil du Paradis ; la porte s’ouvrit toute grande devant sa sainte pureté que la casuistique démoniaque de l’Impuse n’avait pu convaincre de souillure. La fin est donc très orthodoxe ; mais Mme dEstribaut, s’arrêtant aux arguments de la succube, se plaignit de ce que de telles lectures fussent faites devant sa fille ; elle ne réussit qu’à s’attirer cette réponse de Leconte de Lisle :

— Mes amis sont chez moi comme s’ils étaient chez eux. D’ailleurs l’élévation de leurs pensées les place au-dessus des conventions mondaines.

Et c’était vrai. Je ne me souviens pas d’avoir, nulle part ailleurs, été témoin d’un plus grand souci des idées générales. Les plaisanteries mêmes restaient empreintes de ce caractère sérieux.

Au temps de leur jeunesse, Leconte de Lisle et Louis Ménard avaient, en collaboration avec Thalès Bernard, rimé des parodies et, parmi ces parodies, Louis Ménard en rappelait une d’un tour un peu risqué. Sous l’hallucination des théories en vogue, un malheureux, que les élucubrations communistes ont rendu fou, croit voir tous les soldats de Louis-Philippe s’avancer pour faire valoir leurs droits de partage aux faveurs de sa maîtresse, étendue sur le lit de la chambre à coucher. Et, de sa fenêtre, il distingue le déroulement des bataillons serpentant sur les quais, s’avançant par je ne sais quel pont, puis arrivant à sa maison, montant son escalier, franchissant sa porte ; et les droits du nombre se consomment, et l’horreur du fou s’accroît avec la poussée sans cesse grandissante des partageux. Eh bien, cette bouffonnerie dont la conception peut sembler pour le moins bizarre prenait par l’ampleur des vers et l’accent sonore du lyrisme une allure de grand poème. Ainsi tout, y compris le funambulesque, participait de l’atmosphère supérieure en ce salon, qui n’était pas seulement un salon littéraire, mais le salon même de la Littérature.

En des moments d’abandon et de délassement cérébral Leconte de Lisle évoquait ses vieux souvenirs, racontait ses traversées d’océan et s’attardait quelquefois aux détails pittoresques. Il rappelait ces mères requins, que les marins prenaient avec un croc au bout d’un filin, qu’ils amenaient sur le pont et dont ils ouvraient le ventre ; ils s’amusaient alors à voir sautiller les petits, dont ils hâtaient ainsi la naissance pour les jeter tout tendres et tout jeunets dans la marmite à bouillir ; mais Leconte de Lisle se fatiguait assez vite de la petite anecdote et revenait à ses visions de poète, toujours bien accueillies de son auditoire.

Le navire qui le transportait en France avait doublé la côte d’un pays nègre. C’était le soir. Les nuages couvraient l’immensité du ciel et, par intervalles, s’écartaient pour laisser percer une clarté blafarde ; alors, du navire, on entendait, vers le sable des grèves, les hurlements des chiens monter jusqu’à la lune. Leconte de Lisle, dont l’âme s’ouvrait au souffle puissant du large, en perçut des impressions profondes et, sous l’immensité morne, au bruit de ces

clameurs, il éprouva la sensation tragique qu’il a traduite dans son poème les Hurleurs


Devant la lune errante aux livides clartés,
Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes,
Faisait pleurer une âme en vos forms immondes ?
Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés ?

Je ne sais ; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages
Après tant de soleils qui ne reviendront plus,
J’entends toujours, du fond de mon passé confus,
Le cri désespéré de vos douleurs sauvages !


Le cri désespéré des chiens n’était probablement qu’un aboi ; car certaines espèces domestiques, dont une variété se trouve aux pays nègres, n’aboient pas plus que n’aboient les chiens demeurés à l’état sauvage ; ils jappent, clabaudent, appellent ou crient en ululant ; mais tout avait grandi d’impression pour Leconte de Lisle, au cours de ces voyages datant des jeunes années.

En arrivant à Sainte-Hélène où le navire faisait escale, il eut la vision d’un immense tombeau. Évidemment le souvenir de Napoléon et la triste fin du grand homme imposèrent à l’esprit de Leconte de Lisle cette évocation funèbre qui, depuis trois quarts de siècle, a hanté bien d’autres voyageurs avant lui. Dressé sur les pans abrupts du roc noir et rougeâtre qui s’élève de six-cents mètres au-dessus des lames, Sainte-Hélène peut apparaître à ceux qui la voient du large, comme un colossal cénotaphe émergeant des eaux ; mais elle n’est pas pour cela l’île sépulcrale et stérile, l’île de mort, dont s’effraie notre imagination. Bermudez, grand traqueur de fausses légendes, qu’il appelait « les duperies de l’histoire », s’efforcait de remettre au point la véritable physionomie de l’île qui, loin d’être aride et malsaine, est une station sanitaire recherchée des malades. La chaleur n’y dépasse pas en été celle de l’Angleterre, l’écart du chaud et du froid est très faible relativement aux sautes de température dont est coutumière notre vieille Europe. Des pluies abondantes entretiennent la fraîcheur dans les vallons. Les orages sont si rares que le seul dont le souvenir soit resté dans la mémoire des hommes est celui qui, le 4 mai 1821, au cours d’une effroyable nuit, salua du fracas de la foudre les derniers râles de Napoléon. Sauf de petites espèces (et symboliquement on cite les abeilles) qui n’ont pu s’acclimater, tout, faune et flore des quatre continents, vit et prospère sous ce ciel que les souffles alizés et le courant antarctique tempèrent en dépit de la zone torride. Et Bermudez, l’étincelant Bermudez, éclatait en saillies tumultueuses quand Leconte de Lisle, fidèle à la vision d’autrefois, persistait à considérer Sainte-Hélène comme un bloc de lave et s’en autorisait pour réduire à néant ces vers de Lamartine :


Sur un écueil battu par la vague plaintive,
Le nautonier de loin voit blanchir sur la rive
Un tombeau près du bord par les flots déposé ;
Le Temps n’a pas encor bruni l’étroite pierre.
Et, sous le vert tissu de la ronce et du lierre,
               On distingue… un sceptre brisé !


Du lierre à Sainte-Hélène ! s’écriait Leconte de Lisle, qui donnait ainsi le signal du déchaînement oratoire auquel se livrait aussitôt Bermudez. Comment pas de lierre, mon cher de Lisle ? Bien au contraire ; le lierre et le vert feuillage lamartiniens peignent banalement peut-être, mais exactement l’aspect le plus général de l’île qui, lorsqu’elle fut découverte tout au début du seizième siècle surgissait en une masse de verdure, sombre forêt d’ébéniers mêlés de lianes, que la colonisation a défrichée pour y développer la luxuriante culture de toutes les essences d’Europe.

Sans doute Sainte-Hélène est couronnée par un pic de laves, le pic de Diane ; sans doute certaines de ses côtes sont battues par le vent, et la vieille ferme de Longwood, où fut interné Napoléon, occupait les hauteurs d’un plateau mal exposé ; mais cela n’empêche que, sur la plus grande étendue, les fleurs et les fruits s’épanouissent en de riantes vallées.

Par ses gesticulations un peu désarticulées, Bermudez contribuait à donner un air de déséquilibre à ses brillantes théories, fondées cependant sur de fermes et précises connaissances. Une fois lancé sur le sujet des jugements iniques et des faux témoignages de l’histoire, il partait en guerre et se donnait carrière contre les légendes erronées, suggestions dangereuses qui déroutent le sentiment populaire et souvent l’exaspèrent au détriment du sens commun et de la vraie justice. Qu’est-ce que gagne la morale publique à la glorification des uns aux dépens des autres, sinon un simple déplacement des mérites et des démérites, une transposition de responsabilités qui fait pencher à gauche au lieu de faire pencher à droite le fléau de la balance. Si Sainte-Hélène n’est pas le roc maudit stigmatisé dans l’opinion du monde, c’est que la réprobation, emportée par l’Angleterre pour avoir exilé là Napoléon comme en un lieu de mort, résulte d’une fausse accusation. L’Angleterre fut malheureuse dans le choix de ses serviteurs, qui se firent les geôliers stupides et brutaux du prisonnier dont elle leur avait confié la surveillance ; mais elle porte assez lourd le fardeau de tant d’autres perfidies pour qu’on n’ajoute pas au poids de ses hontes la préméditation d’un pareil forfait.

Et, remontant dans le passé, Bermudez faisait défiler tous les torts dont sont chargés les boucs émissaires de l’histoire au profit des héros dressés sur un piédestal par la légende. Pour me borner à quelques exemples, si vraiment la fameuse Cenci, la très belle Béatrix, condamnée pour avoir fait empoisonner son père, ne fut pas entraînée à ce crime pour échapper à d’incestueuses violences ; si la sentence capitale que fit prononcer contre elle le pape Clément VIII n’atteignit pas une victime obligée de se dérober par un crime fatal aux poursuites d’une passion contre nature. pourquoi traitons-nous ses juges en bourreaux et que gagne la morale à couvrir du voile des martyrs une gueuse assassine, à qui la légende mensongère tresse une couronne de vertu comme à l’ange pur du parricide. Et si Napoléon, pour revenir à lui, ne fut qu’artificiellement petit, si le soin de se coiffer d’un chapeau bas, de se vêtir d’habits peu voyants, puis de s’entourer de grands aides de camps rehaussés de plumets, fut la principale cause de l’impression qu’il produisit, si ce petit caporal de la légende fut un homme plutôt moyen, haut de cinq pieds deux pouces, ainsi que le prouve le rapport d’autopsie fait par Antommarchi, c’est qu’il fut un habile dupeur d’hommes, et tous ceux qui, de son temps, l’ont accusé de jouer à l’homuscule pour profiter d’un contraste habile entre sa petitesse physique et sa hauteur sociale et pour se rapprocher ainsi de César ou d’Alexandre ; ceux qui supposaient qu’en s’habillant de gris, en s’entourant d’officiers de haute taille, chamarrés de clinquant, il songeait à détourner de lui le point de mire de l’ennemi, ceux-là ne sont peut-être pas des calomniateurs et des jaloux comme on veut le prétendre ; ils peuvent tout aussi bien être de clairvoyants psychologues.

Quant aux erreurs de traditions, elles sont plus dangereuses que les faux jugements, car souvent l’esprit national s’est appuyé sur elles et, lorsqu’elles se dissipent, le patriotisme qu’elles soutiennent peut s’effondrer avec elles. C’est ce que les Suisses ont compris lorsqu’ils ont rayé de leurs manuels scolaires leur héros légendaire Guillaume Tell, et leur Confédération ne s’en porte pas plus mal ; bien au contraire elle s’est ennoblie, fortifiée par le sacrifice commun fait à la vérité.

Les trois ou quatre exemples que je viens de citer, ne sont pas ceux qui servaient aux développements de Bermudez. Il était capable d’en extraire un très grand nombre des cases de sa mémoire, garnies comme de bons rayons de bibliothèque et, mieux encore, il avait le moyen, grâce à la qualité de son cerveau, de leur donner une forme originale, de leur imprimer le sceau de sa compréhension personnelle : mais, faute de pouvoir les rappeler exactement, j’ai dû m’efforcer d’en recomposer quelques-uns qui rendissent le sens et rentrassent dans le tour d’esprit de sa conversation. Il me fallait montrer quelle était la tendance de ce qu’on a dénommé ses paradoxes, paradoxes de forme, dont le fond était particulièrement solide. Et voilà comme il se trouvait compter parmi les causeurs qui faisaient honneur au salon de Leconte de Lisle.




XV



Les habiles au jeu de la parole qui discutent, raisonnent ou simplement racontent dans le ton juste d’un salon, sont rares. Sans compter tous les littérateurs qui, comme George Sand le disait d’elle-même, n’ont d’esprit que la plume à la main, combien parmi ceux qui seraient aptes à prendre une part suffisamment active à la conversation s’en abstiennent, soit qu’ils se sentent trop effacés pour être sûrs de vibrer à l’unisson, soit qu’ils ne reçoivent pas les encouragements d’estime et de déférente attention dont ils se croient dignes.

Sully-Prudhomme, qui fréquenta le salon de Leconte de Lisle peu de temps après qu’y parut le premier groupe de la jeunesse, s’y fit hautement apprécier par son affabilité, sa douceur et la réserve polie de son caractère. On aimait l’entendre dire ses vers, de sa voix demi grave, aux sonorités un peu lointaines, dont les intonations lentes et chantantes s’alliaient avec son geste modéré mais mimique, geste d’un auteur qui tout à la fois cède au désir de marquer le rythme, de scander en mouvement le sens, et pourtant reste soumis au besoin d’équilibre qui le restreint. Et, de la même façon qu’il récitait ses poèmes, Sully-Prudhomme développait ses pensées en périodes didactiques et mesurées, qui manquaient d’éclat dans un milieu de combat. N’eut-il pas tout le succès que ses débuts distingués semblaient lui garantir, puisqu’il avait déjà publié ses deux premiers volumes de vers et la traduction d’un long fragment de Lucrèce ; quoi qu’il en soit, il ne prit pas pied et cessa de venir.

Présenté par lui, son ami Gaston Paris arriva, précédé d’une Histoire poétique de Charlemagne, thèse française de Doctorat, à laquelle l’Académie venait tout récemment de décerner un grand prix Gobert. Bien que Leconte de Lisle aimât à lire l’histoire et qu’il se plût à feuilleter l’érudition, il était, en 1866, trop possédé par l’intérêt d’art supérieur qui se rattachait à sa mission de poète, il était trop ébloui par la grandeur littéraire des trois derniers siècles pour manifester un égal enthousiasme à l’égard des balbutiements du Moyen Âge, malgré leur saveur naïve et malgré le mérite scientifique de leur jeune historien. Sans doute laissa-t-il deviner que les recherches critiques sur ce passé de la poésie occuperaient moins son attention que la poésie elle-même. D’autre part, le jeune Gaston Pâris suppléait déjà son père au collège de France ; sa réputation, grandie pour ainsi dire en même temps qu’elle était née, lui promettait les destinées savantes les plus hautes ; il pouvait donc avoir, dès cette époque, le sentiment de sa valeur, ce que les Parnassiens traduisirent sous cette forme « qu’il avait besoin d’admiration ». Comme il n’en trouvait pas à son gré, l’épreuve de quelques soirées lui suffit ; il ne reparut pas.

André Theuriet, qui fit une carrière administrative à côté de sa carrière littéraire et qui, relativement à Sully-Prudhomme et Gaston Pâris, dont il est l’ainé, conquit dans les Lettres une notoriété tardive, Theuriet dont l’imagination sourit au charme modeste des choses, à la discrète intimité des coins de nature, Theuriet, craintif et doux, n’aimant pas les rôles en façade, les risques de premier rang, put s’accommoder d’un effacement qui n’était pas en contradiction avec son tempérament. Alors que, pendant les vingt années qui suivirent la guerre, il allait publier plus de quarante ouvrages, romans, poésies, pièces de théâtre, il venait, à trente-quatre ans de faire imprimer l’initial volume de vers qui marque tous les débuts. Dès lors son bagage, qui consistait en communications de petits poèmes et de Nouvelles à des journaux ou des revues, ne lui créait pas encore, ainsi qu à Pâris et Prudhomme, des droits à la grande considération et, dans le salon de Leconte de Lisle, il se plaça parmi les causeurs secondaires qui n’ont pas le souci de l’effet. Les habitués l’appelaient à tort « le comparse », car il n’était pas un auditeur muet ; ils le considéraient comme un « sous-Octave Feuillet » ; nous devons croire que son excès de réserve lui faisait tort.

D’ailleurs, dès l’instant que pour faire un causeur, les dons d’élocution doivent nécessairement s’unir aux dons de l’esprit, ce n’est pas étonnant que les meilleurs lettrés ne brillent pas toujours dans la discussion. Souvent de moins illustres y réussissent davantage ; c’est ainsi qu’on avait escompté comme une bonne recrue pour le salon de Leconte de Lisle Jules Andrieu.

Cet Andrieu, délégué plus tard par la Commune aux services publics de la ville de Paris, fut, en raison de ses fonctions, chargé de faire procéder à la démolition de la colonne Vendôme et de la maison de M. Thiers. Condamné deux fois, à dix ans pour cette démolition, à mort pour l’ensemble de sa participation à l’insurrection, il put se soustraire aux recherches, caché pendant deux mois chez Lion, ingénieur civil, qui devait être quelques vingt ans plus tard trahi par les affaires, comme tant de braves cœurs mal armés pour la lutte et dont la vie fait des victimes. Il quitta Paris sous un costume de conducteur des ponts et chaussées, se rendit à Londres, où des qualités distinctives lui concilièrent la faveur des Anglais. Il réussit rapidement à gagner de très belles annuités en donnant des leçons et, batailleur impénitent, fonda le Qui vive, organe de revendications sociales.Sa subsistance, celle de sa femme et de ses trois enfants se trouvait largement assurée, quand il fut atteint dans sa santé. Réduit au moindre labeur, ressaisi par la gêne, il dut à l’intervention de Mario Proth, qui l’aimait beaucoup, sa nomination d’agent consulaire à l’étranger. Gambetta présidait alors le conseil des Ministres. Mario Proth, qui s’était créé des titres à la bienveillance de l’opportunisme en soutenant avec ardeur les candidatures successives de Jules Ferry, Mario Proth, journaliste et publiciste, mais surtout ami du pouvoir et familier des coulisses officielles, obtint pour Andrieu d’abord un sauf-conduit, puis une audience à Paris. L’audience fut très affable. Andrieu dit comment ses forces étaient menacées par le rétrécissement de l’aorte qui le fit en effet mourir quatre ans plus tard. Gambetta reconnut plusieurs des symptômes dont il souffrait lui-même ; après avoir écrit un mot pour son médecin, qu’Andrieu dut aller voir, il ajouta : « Je connais la vie ; ma situation me permet de vous parler ainsi ; vous me fâcheriez en ne répondant pas franchement, avez-vous besoin d’argent ? — Non, merci, mais d’une place. » Et la question d’une place dans les Consulats fut aussitôt débattue et favorablement résolue. Cependant les bureaux firent de l’opposition. Le ministre des Affaires Étrangères, Barthélemy Saint-Hilaire n’expédiait pas l’ordre de service. Les semaines se passaient ; il fallut une grande colère de Gambetta pour qu’Andrieu devint enfin, aux appointements de onze mille cinq cents francs, titulaire du vice-consulat de Jersey qu’il occupa non sans distinction. On le revit rarement à Paris. Lors de ses courtes apparitions, on le rencontrait dînant avec Lion et Marras chez Brébant. Un soir, Catulle Mendès était dans la salle, ainsi qu’Ary, Renan et Puvis de Chavannes, ceux-ci gros mangeurs et se retrouvant volontiers pour croiser la fourchette aux mêmes plats. Entre connaissances on se rapprocha ; Catulle Mendès offrit les liqueurs ; des petites tables on en fit une grande ; la conversation s’anima vite et, dans cette rencontre d’esprits particulièrement distingués, Andrieu se montra très brillant. Il était vraiment intelligent.

Sous son apparence de petit homme gras, aux cheveux ébouriffés et très gesticulateur, il contenait mal, avec une grande force d’exaltation, tous les élans d’une âme poétique ; mais il sentait trop vivement les choses pour pouvoir les exprimer simplement et, quand il écrivait, sa période manquait parfois de suite et sa phrase de clarté, tant l’ivresse de la plume lui faisait perdre la notion de la forme exacte ou la logique de la déduction. Très capable d’imaginer des aperçus de critique lucide, lumineuse même, il ne parvenait pas à les rédiger nettement et l’on disait que son meilleur livre était un Traité de la natation, qu’il avait composé pour gagner cent francs ; car, sachant si peu nager qu’il se serait noyé dans une cuvette, il avait bénéficié de sa parfaite ignorance du sujet. Au rebours du célèbre précepte : ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, il était trop emporté pour s’arrêter à traduire en style pondéré les notions qu’il possédait à fond. Nul plus que lui ne parut justifier ces théoriciens qui prétendent que les hommes d’art doivent rester les maîtres de leur émotion.

Il avait connu Desbarolles, auquel il devait une initiation assez complète de physiognomoniste et de chiromancien, si bien qu’à vingt ans il publia chez Tarride le Crâne, la Face et la Main. Il était donc assez avancé dans la théorie, mais il se perdait dans la pratique et ne réussissait à déterminer exactement le caractère des gens d’après leur visage que s’il les voyait pour la première fois et s’il les regardait en indifférents. Pour peu qu’il les connût davantage, influencé par les sympathies ou les antipathies, il obéissait à la direction de ses calculs d’esprit qui dévoyaient son intuition. De même, en amitié, ses grandes ardeurs se trouvaient le plus souvent contrariées par un manque de mesure dans leur réalisation. Jaloux de ses amis comme d’une maîtresse, il ne supportait pas qu’ils eussent d’autres affections que la sienne ; il leur faisait des scènes, à la manière des femmes, en cherchant des prétextes à côté. Ce n’était pas sa seule tendance féminine. D’anciens camarades se le rappellent un peu sale dans sa tenue ; ce put être à l’époque d’une brouille avec son père ; car, dans le même moment, privé de toutes autres ressources, il resta sans domicile et dut, pour déjeuner, accepter l’invitation de moins pauvres que lui ; mais, en temps ordinaire, dès que les heures devenaient pour lui moins incertaines, il se montrait plutôt vain de sa toilette, se regardait en passant devant les glaces des magasins et sacrifiait aux apparences plus d’argent qu’il n’en gagnait.

Petites faiblesses ! En dépit d’elles, son fond de nature était réellement sympathique. Auxiliaire dans les bureaux de la ville de Paris et ne possédant que ses douze cents francs d’appointements, Jules Andrieu s’était marié bravement, en honnête homme qui ne salit pas l’amour par des calculs d’argent. Doué de bravoure et comme il était borgne, lorsqu’il croyait qu’on pût le récuser pour une affaire d’honneur en sa qualité d’infirme, il disait sans forfanterie : « Je n’ai qu’un œil, mais il est bon. » D’action républicaine, affilié même à l’Internationale, il avait su s’attacher des amis très dévoués et dans tous les partis depuis Mario Proth, qui fut son puissant soutien auprès de Gambetta jusqu’à Mayol de Lupé, le porte-voix du comte de Chambord. Ainsi ses dons étaient tels que, malgré ses côtés difficiles, on pouvait attendre beaucoup de lui. Du moins on ne doutait pas qu’il prit rang et même bon rang autour de Leconte de Lisle, sur le génie duquel son jugement devança celui de la jeunesse de son temps. C’est par lui que plusieurs des familiers en avaient entendu, pour la première fois, réciter des vers et prononcer le nom. Eh bien, les dons naturels, l’imagination vive, les idées originales, un esprit subtil et personnel ne suffisaient pas pour réussir « dans l’asile de la pensée sereine » qui s’ouvrait volontiers à certaines complexions mentales et se fermait à d’autres, particulièrement à celles qu’entachait l’esprit doctoral. Et c’était le cas pour Andrieu. Fils de Jean-Benoît Andrieu, qui, tout en étant un philosophe distingué, n’avait pas moins vécu du professorat, ayant lui-même donné des leçons et prépréparé des élèves au baccalauréat, Jules Andrieu gardait, de ce passé, des façons de pédagogue ; il enseignait. Et le ton discoureur des magisters habitués à la passivité de leur auditoire, ne pouvait plaire en un centre d’intellectualisme actit, dont la tendance dominante impliquait le libre examen et la mise en commun de toutes les idées. Pendant longtemps Leconte de Lisle ressentit un véritable éloignement pour les esprits d’autorité coulés dans le moule universitaire. Plus tard il fut induit à leur ouvrir son salon, où l’on vit passer notamment les Seignobos, le mari très lettré comme professeur, de ferme conscience, de stricte parole, mais à la voix terne, à l’œil un peu de bœuf et sans envergure intellectuelle ; la femme protestante, très enseignante, heurtant par des formules dogmatiques et par sa raideur doctrinaire. Tous deux ne firent qu’à demi figure. D’autres normaliens parurent à leur tour ; ils purent croire qu’ils jouaient un rôle ; mais le salon n’était plus le champ clos des causeries vigoureuses et des hautes considérations. Sous l’influence des dames qui régnaient en souveraines, il s’était transformé rapidement en parloir de mondanité littéraire, en bureau d’esprit artificiel et vain. Plus de pipes et de veillées d’armes ; mais la cigarette discrète et des froufrous de femmes. Dès lors disparut l’intérêt du choix, et les normaliens se glissèrent dans le frôlis des cotillons. Mais, au temps fort de la bataille, on se comptait entre cerveaux de combat et, si l’on fit grâce à quelques-uns en faveur de leur respect souverain de l’art, on serrait cependant les rangs dans le groupe, dont on s’efforçait de garder la cohésion.

Des surprises ne purent être évitées. On présentait à Leconte de Lisle des jeunes gens qu’il ne connaissait pas et dont quelques-uns furent de fort médiocres productions ; mais les non-valeurs étaient rares et ce qui précisément fit l’intérêt du salon c’est que bien des natures d’esprit y passèrent et qu’un très petit nombre y réussit.

Le soir où Jules Andrieu vint pour la première fois, Louis Ménard était présent et l’on parla de la Grèce. Doué d’une réelle puissance de mémoire et pourvu d’une grande variété de connaissances, préparé par une suffisante culture, Andrieu se prit à raconter ce qu’il savait sur le génie des anciens grecs, sur l’évolution de leur civilisation ; toutefois il ne put se défendre de trop longs développements étrangers à l’ordre de la discussion et s’attarda dans les digressions. À la manière d’un conférencier, il répondit surabondamment aux objections que lui présenta Ménard et comme s’il faisait un cours ou devait des explications ; puis, s’apercevant qu’il fatiguait, il ajouta : « Je m’étends sur cette question devant un homme dans les œuvres duquel je l’ai apprise. » La chute était habile et propre à ramener les suffrages ; mais, en fin de compte et dès son début, Andrieu n’avait pas plu. Son effort pour paraître supérieur ne lui conquit même pas l’égalité d’estime sans laquelle on ne pouvait être vraiment de la maison. Ayant l’ambition qu’on le considérât en poète et ne parvenant point à se faire accepter comme tel, il en souffrit et ne reparut pas. Son échec dans le salon de Leconte de Lisle fut la contre épreuve de son échec dans la littérature où d’autres, beaucoup moins intelligents que lui, parvinrent à prendre rang. Léon Cladel et Paul Verlaine furent de ceux-là.

Grand amoureux des Lettres, remueur d’idées et fouilleur du style, Cladel avait des besoins instinctifs de perfection qui le rapprochaient de Leconte de Lisle ; de tumultueuses impulsions l’entraînaient vers un idéal de justice et de revendications libertaires ; mais sa rudesse, ennemie de toutes les servitudes sociales, faisait redouter sa fréquentation même par ses amis. Je n’ai pas à tracer sa figure entière puisqu’il n’appartient que latéralement à mon sujet et je me contenterai de montrer par un seul exemple avec quel inconscient sans-gêne il infligeait aux autres le partage de ses embarras et de ses ennuis. Il perdit une maîtresse, qu’il aimait à sa manière âpre et turbulente ; il en conçut la douleur la plus farouche et, frémissant à la pensée que le corps pourrait être profané par le contact mercenaire des croque-morts, il exigea que l’ensevelissement fût fait par des amis. Trois d’entre eux se résignèrent à remplir le pénible office et c’est à l’un d’eux qu’il demanda l’hospitalité quand, après l’enterrement, il voulut échapper à l’obligation funèbre de rentrer dans l’unique pièce du logement où sa maîtresse était morte. L’ami qui consentait à le recevoir occupait rue de la Grange-Batelière une petite chambre garnie ; c’était de plus une de ces natures rebelles au côte à cote et qu’impressionne désagréablement, même avec une femme, la promiscuité du sommeil dans un seul lit. N’eût été la circonstance, jamais il n’aurait fait le sacrifice de la nuit pendant laquelle Cladel lui demandait de partager sa chambre avec lui. Or Cladel attendait de l’argent qui lui permît de retourner à Montauban et cet argent fut lent à venir, si bien que la nuit de vie commune se prolongea pendant un mois et demi. Pas une heure Cladel ne conçut cette pensée que sa présence pourrait incommoder son ami. Dans la chambre, qui n’offrait pas un mètre d’espace entre la fenêtre et le lit, il prit toute l’aise compatible avec les dimensions exiguës, dont il fit semblant de ne pas s’être aperçu pour n’être pas obligé d’en tenir compte. La malice paysanne qu’il alliait à ces façons de fougueux sans gêne, les palliait mal, parce qu’elle manquait de tact. Catulle Mendès l’appelait « un tartufe du Danube ». En fait, par son caractère comme par son talent, Cladel fut un irrégulier, presque un réfractaire. Ajoutez à cela qu’il n’était pas homme d’élocution, et c’est assez pour comprendre qu’il ne se mêlât pas aux réunions intimes du Parnasse, qui d’ailleurs lui pardonnait mal d’admirer autant le Coppée du Petit épicier de Montrouge que le Maître du Dies Iræ.

Alors que Cladel se tint presque constamment à distance du salon de Leconte de Lisle, si même il en franchit jamais le seuil, Verlaine s’efforça d’y venir familièrement. Il y parut avec Xavier de Ricard, auquel il avait été présenté par Edmond Lepelletier et dont la mère réunissait, boulevard des Batignolles, en des réceptions très suivies, toute une jeunesse plus ou moins tournée vers l’Art et vers les Lettres. Louis Xavier de Ricard était alors un grand garçon de vingt-trois ans, qui prenait son élan vers la vie, le nez au vent de toutes les belles chimères, de toutes les nobles illusions. Son père, le marquis de Ricard, fils d’un colon qui fut un administrateur de la Martinique, avait été, sous l’Empire, le premier aide de camp du prince Jérôme, dont il a tracé dans des mémoires posthumes un portrait peu flatté. Sous Louis-Philippe, il s’était distingué dans les guerres d’Afrique. Nommé général en 1845, à cinquante-huit ans, il avait soixante-dix-neuf ans en 1866, et ne quittait plus le fauteuil où la retenait vieillesse.

Beaucoup moins âgée, la marquise de Ricard était une aimable maîtresse de maison. Elle recevait sans plus de prétention que de choix et semblait assister à ses soirées pour son propre compte, tant elle prenait plaisir à voir autour d’elle des jeunes gens épris de ces divertissements mondains dont l’art est le prétexte et dont elle n’abandonnait pas sa part. On jouait chez elle la comédie. Un thuriféraire de Coppée a, pour lui faire honneur, rappelé certain acte de Marion Delorme où Mendès, Coppée, Villiers de l’Isle-Adam tinrent avec elle les rôles. Mais l’acte fut joué comme une partie de barres, en simple chassé-croisé.

Quant à Xavier de Ricard tourmenté par le besoin d’action qui l’entraînait vers tous les orients de l’idéal, flottant entre les conceptions littéraires et les visées politiques, emporté par le désir hâtif des réalisations immédiates, il manqua de ce recueillement intime, de ce profond état méditatif si nécessaire à l’éclosion de la poésie. Je ne sais si la froideur avec laquelle furent accueillies ses productions lui fit sentir que son talent n’était pas adéquat ; il vint peu chez Leconte de Lisle où Lepellelier ne vint pas : ni l’un ni l’autre ne possédaient le don de Iyrisme dont était pourvu leur ami Verlaine, quoiqu’il le fût moins que certains de ses encenseurs ne le prétendent. Jules Lemaître, qui le traite en enfant, affirme que « cet enfant a dans l’âme une musique et qu’il entend des voix que nul avant lui n’avait entendues » ; mais quelles voix miséricorde ! celles de la perversité pieuse ou du mélodieux cynisme. Et pour quiconque fera de sang-froid le décompte de ses mérites et démérites, Verlaine apparaîtra beaucoup plus déréglé qu’harmonieux. Il ne s’enivrait pas encore quand il commença de fréquenter le salon de Leconte de Lisle ; mais, à jeun de boisson, il prenait peu de part à la conversation et se contentait de marquer sa déférence pour le talent des autres ; il était terne ; puis, dès qu’il se prit à boire, peu de temps avant la guerre, son manque de tenue rendit les rapports avec lui désagréables. Il disparut après la Commune. En dépit de « son âme musicale » il n’était pas au diapason dans le salon.

Pour d’autres raisons, Armand Silvestre ne conquit pas davantage l’intimité près de Leconte de Lisle, chez lequel il n’arriva point avec le premier groupe de jeunesse, mais seulement deux ans plus tard, lorsqu’eut paru son volume de début : Rimes neuves et vieilles. Peu doué pour la causerie, jugeant exactement de ses moyens et ne se reconnaissant pas les dons qui font briller, il venait en dévot, dévot de la poésie, dévot des Poètes. Sa faculté maîtresse était celle du respect pour le talent à tous les degrés. Il unissait en une égale vénération Leconte de Lisle et Théodore de Banville, et la mort de Leconte de Lisle lui fournit l’occasion d’écrire un article qui débordait de révérente émotion. Timide devant les gens supérieurs, même devant ceux de sa génération, il se tenait effacé, réfugié dans une réserve silencieuse, et comme il avait le cou court des congestionnés, comme la digestion l’assoupissait même après le déjeuner, plus encore après le dîner, comme il avait la bonhomie courtoise, il s’était dressé congrûment à la forme de sommeil la plus décente. Il fermait les yeux en souriant et, lorsque les voix s’élevaient, il remuait la tête pour témoigner qu’il était présent et qu’il donnait son assentiment.

Est-ce à cause de cette complexion physique, sanguine et forte, qu’il passa pour un poète matérialiste, alors que tous ses poèmes sont imprégnés de panthéisme, et n’est-ce pas plutôt par suite d’une confusion à laquelle se sont laissés entraîner les esprits superficiels qui, n’ayant pas lu sa littérature pure, la jugent d’après ses productions de rapport. Lancé sur la voie du gain, il n’a pas reculé devant les besognes qui le procurent, et ses complaisances furent extrêmes à l’égard d’un public imbécile que réjouissent les gras propos, les histoires de gros derrières et de diarrhées retentissantes. Habile aux affaires, il a vu se multiplier les occasions de dépenser en labeurs de profit ses dons de lyrisme et son véritable talent. De plus sa faculté de bon commerçant n’excluait pas chez lui certains élans naïfs qui ne relèvent pas de ce récit, mais qui se traduisaient en faiblesses coûteuses et qui purent contribuer à le détourner des envolées d’art si peu lucratives. C’est ainsi qu’il eut le souci d’ajouter à sa retraite d’ancien fonctionnaire du ministère des finances, comme à ses bénéfices d’écrivain, c’est-à-dire à soixante-dix ou quatre-vingt mille francs par an, les émoluments d’une simple place d’inspecteur des Beaux-Arts qui, de par son genre littéraire ou ses critiques du nu, ne lui semblait pas absolument dévolue. Sa copie graveleuse, ses chroniques flatueuses et ventriflues exaspéraient Villiers de l’isle Adam qui le désignait par cette périphrase : « l’Homère du pet » ; elles écœuraient Leconte de Lisle qui volontiers eût oublié l’élévation poétique des premières œuvres pour ne penser qu’à la bassesse scatologique des dernières. Armand Silvestre ne se sentit plus chez lui dans le salon des plus nobles hauteurs ; il en abandonna le chemin. Interrogé par un ami sur cette retraite volontaire, il répondit : « J’ai quitté la voie ». Et certes on ne saurait rapporter un mot qui fit plus honneur et rendit mieux justice au salon de Leconte de Lisle. Pour y figurer en bon rang, il ne fallait pas avoir perdu de vue les horizons supérieurs. De moindres lyriques que Silvestre, Georges Lafenestre par exemple s’y trouvaient à leur place.

Lafenestre partageait alors ses années entre Florence et Paris. Pendant quelques mois seulement il assistait aux samedis de Leconte de Lisle, on aimait sa piésence ; s’il ne faisait pas valoir ses vers, qu’il débitait ea mouillaut sa langue dans un sanglot, et si son rêve ne fréquentait pas les infinis espaces, pas plus que son cerveau ne reflétait la lumière vive de l’abstrait, du moins il voyait très finement les choses et ses visions, distinguées comme lui, s’enveloppaient d’un charme tendre et délicat ; on se plaisait à sa causerie,

Mais, de tous les poètes qui traversèrent le salon de Leconte de Lisle, l’un de ceux qui devaient le mieux nourrir l’espoir d’y briller entre tous fut Henri Cazalis. Unissant la licence en droit au doctorat en médecine, ayant déjà publié trois volumes de prose et de vers qui révélaient des tendances sérieuses, se consacrant à la poésie darwinesque ce qui n’était pas pour déplaire au Parnasse, comment Cazalis, esprit très pénétré de notions dont il saisissait le sens étendu, ne prit-il pas une autorité de tout premier rang ? C’est que son intelligence des choses était contrariée par une sorte de préconception artificielle et vaguement fantomatique. Matérialiste par profession, transformiste par doctrine, pessimiste par nature, il masquait ce fond de tempérament très personnel sous une sorte de décorum idéaliste, dont la qualité sentait l’alliage et ne semblait pas d’aussi pur métal. C’est ce qu’on appelait « son chrysocale ». Il chantait l’amour purifié, se lamentait de ce que le vieux sang de la honte originelle fût resté dans son corps. Ambitieux d’affranchir son âme, il exaltait les femmes comme des êtres d’idéalité qui doivent se nourrir de parfums et de fleurs. Et c’est là ce que les Parnassiens traitaient de faux luisant, de mirage factice. N’étant point eux-mêmes des grignoteurs de roses, ils prétendaient qu’on ne se délivre pas de la matière, que les soi-disant mangeurs d’air sont le plus souvent de grands mangeurs de chair et que les femmes les plus exigeantes en propos d’idéal sont celles qui se régalent le mieux de gigot et de ratatouille. Ils croyaient voir en de tels élans transsubstantiels quelque chose de conventionnel et de précieux qui touche à la parade. Je n’ai pas à rechercher si la vie d’Henri Cazalis leur donne un démenti. Les anecdotes qu’on a produites pour élucider ce point de psychologie sortent des limites que je me suis assignées ; ne devant pas les rapporter, j’ai négligé de les vérifier et, faute de conclusions particulières, je me contenterai de cette réflexion générale. C’est la condition des hommes, qu’ils soient ou non poètes, d’être impuissants à se délivrer de la matière ; Lamartine, le doux chantre d’Elvire, l’auteur de romances pour les anges, n’était dans la pratique courante de la vie qu’un athée charnel. Sa nièce, nature d’effusion spontanée, toute de brusque franchise, a conté bien des faits qui le montrent violent, jureur, grossier dans les moindres occasions de contrariété, pour un plat mal servi, pour une assiette qui n’était pas changée. D’ailleurs de caractère dur, impérieux, égoïste, il le laissa percer dans ses œuvres de prose où sa personnalité s’accuse davantage, car il y mettait plus de lui-même, puisqu’elles lui donnaient plus de peine. N’a-t-il pas dit qu’il écrivait en vers quand il n’avait pas le temps d’écrire en prose ? Et Graziella, Raphaël témoignent d’une sécheresse de sentiments absolument opposés à ceux que Lamartine exprime en poésie. Il y pousse le platonisme jusqu’au manque de cœur presque criminel. Combien de poètes sont comme lui des concrets qui parlent en abstraits. Mais, pour en revenir à Cazalis, non pas à l’homme, à l’écrivain, il est estimé par certains critiques à l’égal d’un poète de génie. J’en sais au contraire qui le traitent avec une douce indulgence. Mendès l’a négligé dans sa Légende du Parnasse et les Parnassiens le classaient en deuxième ou troisième ordre. On dit que, plus juste envers lui-même, il se classe en premier.

Car rien n’est plus incertain que la critique littéraire, surtout la critique écrite en besogne de journaliste, du bout de la plume, et qui, sans souci de son dandysme superficiel, se trouve satisfaite pourvu qu’elle se présente habillée d’un joli morceau de style. Si l’on compare entre eux les divers jugements qu’elle énonce, on est obligé de reconnaître qu’ils dépassent les limites permises à la contradiction. On a pu s’en rendre compte en ce qui concerne Cazalis ; c’est plus flagrant encore à l’égard de Mérat. Mérat est un de nos meilleurs écrivains en vers, au dire de Jules Tellier, qui le déclare vraiment impeccable, tandis que, suivant Anatole France, son fond est un peu fruste et ses réalisations manquent de fini. France même le loue de s’en tenir à ce goût de demi négligé dont Tellier le félicite d’être exempt. Je ne sais plus si c’est Tellier encore qui lui décerne le titre du plus parfait sonnettiste, titre dont Jules Lemaître a dépouillé Joséphin Soulary, qui ne s’en est pas consolé, pour en parer Heredia, que d’autres dépouilleront à son tour et qui, souhaitons le, plus sage ou plus confiant en soi que ne l’était ce pauvre Soulary, n’en mourra pas de chagrin. Quant aux Parnassiens, le talent de Mérat, auquel Anatole France accorde de la franchise, leur semhlait un peu blanc, un peu leuchorréen ; ils jugeaient plus ferme, plus viril le vers de Valade qu’on ne peut séparer de son ami Mérat.

Tous deux Mérat et Valade étaient employés de la Ville de Paris, détachés dans les mairies ; poètes de même inspiration, ils avaient écrit ensemble leur premier volume de vers Avril, Mai, Juin, dont la publication les mettait fort en peine. Toujours oflicieux, Jules Andrieu fit part de cet embarras à tous les camarades, notamment à Marras qui connaissait un éditeur de la rue de Rivoli et qui lui porta le manuscrit. Jugé pour ce qu’il était, un recueil de jolies piécettes, le manuscrit fut imprimé ; puis, tandis que Valade, n’ayant pas franchi la trentaine ni dépassé les places secondaires de la Direction de l’Enseignement à la Préfecture de la Seine, s’éteignait en laissant un second volume de vers À mi-Côte, quelques imitations de Heine et quatre petites comédies, Mérat quittait les bureaux auxiliaires de l’Hôtel de Ville pour le secrétariat du Sénat. Les réels services qu’il rendit en qualité de Secrétaire du Président lui furent comptés et sa fonction s’est considérablement élevée. Mais, en littérature, il n’a pas grandi comme en administration et cet arrêt dans sa vie d’écrivain a peut-être pour cause un travers de son tempérament. Mérat ne se cache pas de ce travers, qu’il avoue même volontiers, tant il est persuadé que ce fut une gêne pour le développement normal de son talent et pour le succès de sa carrière littéraire. Il est né si fâcheusement jaloux qu’il souffre du moindre succès des autres. À l’époque où Catulle Mendès ne comptait pas encore, il l’avait pris pour son chef d’école ; il cessa de le suivre dans la renommée. Ingénument il confesse que sa plus grande douleur est d’apprendre le succès d’un camarade, à moins que ce succès ne fasse obstacle à de plus favorisés. Et sa jalousie n’était pas la piqûre vive et passagère du lettré qui voit dans le triomphe des autres une erreur du destin et qui se console intérieurement en attendant de la justice distributive l’heure réparatrice, non c’était le sentiment le plus simple, le plus primitif, celui d’une maîtresse de maison qui prend une syncope, lorsqu’elle entend vanter un mets, fût-ce une simple crème servie sur une autre table que la sienne. Poison funeste qui gâte la vie, mais qu’on a dans le sang et qui, pour Mérat, l’a rendu mort parmi les vivants. De plus Mérat était timide ; Valade, aimable et doux, avait un air un peu morne ; tous deux passèrent chez Leconte de Lisle en apparitions effacées et purent se croire assez gênants pour être gênés. Pourtant les discussions dont leur genre de poésie fut le sujet, la louange des uns, le blâme des autres, prouvent qu’au demeurant on leur accordait du talent. La source d’inspirations de Mérat est assez voisine de celle de Coppée, du Coppée de la première heure. Il s’attarde complaisamment aux descriptions de banlieue parisienne, aux souvenirs des promenades du dimanche ou des flâneries dans la rue, le nez en l’air vers la chambrette de l’ouvrière qui coud à la fenêtre, derrière un pot de géranium, près de la cage où chante un pinson. Et l’un des familiers s’avisa d’affirmer, ce qui fut répété si souvent par la suite, à savoir que si Mérat regardait les petits coins du pittoresque, il les voyait en peintre, alors que Coppée les voyait en caricaturiste, il voulait dire en faiseur d’amusants croquis. Sur quoi tel autre assistant reprit que Mérat pouvait être un bon peintre en vers, mais non pas un poète, puisque versifier sur les moindres choses vues, c’est copier des tableautins, des imagettes, mais non créer les grandes scènes, évoquer les nobles images sans lesquelles il n’est point de vraie poésie. Le débat se poursuivit assez vif ; Leconte de Lisle le laissa s’achever ; puis, comme la soirée prenait fin et comme on s’apprêtait à partir, il s’approcha du dernier interlocuteur et, sur ce ton d’autorité brève qu’il affectait volontiers pour dissimuler son émotion lorsqu’il avait à donner un conseil qui le touchait au cœur, il dit : « Pourquoi ne faites-vous pas des vers ? »

Et de sa part reconnaître à l’un de ses intimes la faculté de pouvoir faire des vers, c’était lui décerner un brevet de mentalité très haute ; car, par ces trois mots magiques, faire des vers, il entendait : concevoir la pensée la plus digne d’être réduite au moule supérieur, la dégager de toutes superfluités, lui communiquer l’harmonie par le choix épuré des mots, la majesté par l’allure sereine du rythme, l’étendue par la puissance expansive de la rime, la force par l’enchaînement rigoureux des idées accessoires avec cette pensée principale. Oui, pour lui, faire des vers équivalait à graver dans le marbre, à couler en bronze, à sertir du cristal dans de l’or ; c’était s’attacher à tout ce qui condense, précise, affermit, grandit, éternise, et rien en art ne lui semblait comparable à ces vers définitifs, formules d’airain ou de granit, qui défient les siècles en s’imposant à la mémoire des hommes, comme les sublimes schémas de la Beauté concise. Il se plaisait à les citer au cours de la conversation, au hasard de ses réminiscences, depuis Homère et Virgile jusqu’à nos contemporains dont le plus lapidaire est Alfred de Vigny.

L’un de ces vers, modèle de tour classique et d’évocation précise, lui servait à constater le degré de compréhension poétique dont étaient pourvus ou dépourvus ceux de ses nouveaux hôtes qui lui paraissaient susceptibles d’en soutenir avec succès l’épreuve. Au quatrième acte de Britannicus, Néron, n’ayant pas encore dépouillé complètement l’honnêteté de ses premières années, hésite à s’engager dans le crime, il songe au renom d’honneur qu’il est près de perdre, au mépris dont il va charger sa mémoire ; alors son affranchi Narcisse qui le pousse au meurtre et qui veut vaincre ses scrupules lui montre le peu de cas qu’il doit faire de l’opinion puhlique. Que sont les Romains ? Des esclaves du pouvoir, trop avilis pour ne pas applaudir ou tout au moins se taire :


Au joug depuis longtemps, ils se sont façonnés ;
Ils adorent la main qui les tient enchaînés.
Vous les verrez toujours ardents à vous complaire ;
Leur prompte servitude a fatigué Tibère.


Quiconque ne sentait pas la force expressive du dernier vers était coté mauvais juge en poésie. De douze syllabes Racine n’a-t-il pas fait un tableau de grande peinture, car, en six mots, il ressuscite ce siècle honteux de l’adulation : les consulaires, les anciens préteurs, les sénateurs se dressant à l’envi pour présenter des motions si bassement serviles que le César, farouche ennemi des libertés publiques, le prince équivoque et subtil, indifférent aux vanités, aux honneurs, mais très avide d’autorité sinon de titres, le sévère et dédaigneux Tibère, éprouve en face de ces lâches complaisances un dégoût qui va jusqu’à la saturation. Politique avisé, fin ironiste et grand mépriseur d’hommes, Tibère se dérobe au flot montant, à l’abject remous des flatteries turpides qui l’abreuvent d’écœurement. Romains dégénérés, race de prosternés et de prostitués,


Leur prompte servitude a fatigué Tibère,


Cette belle concision, qui semblait à Leconte de Lisle l’essence même de la formule poétique, est tombée de nos jours en défaveur, d’autant plus qu’elle avait joui d’un suprême crédit auprès du Parnasse. La jeune école se prit à reprocher au vers d’ancien moule une certaine régularité monotone qui tourne à l’artifice de mnémotechnie. Retenu par la mesure qui lui marque le pas, le récitateur perd toute liberté d’allures ; il est le prisonnier qui marche avec des entraves, un captif de la littérature et déjà, du temps de Leconte de Lisle, la jeunesse commençait à proclamer la nécessité du vers libre qui se débite comme de la prose, ainsi que le vers anglais, et qui ne gêne l’interprète ni par la répétition syllabique des rimes, ni par le balancement uniformément alterné des pieds.

Cette théorie dont les premiers balbutiements avaient alors leur écho dans le Parnasse, excitait la verve de Leconte de Lisle. Le bel avantage de laisser à l’interprète une part d’initiative dont il abuse pour travestir, avec une inintelligence coutumière et selon des fantaisies niaisement inventives d’une individualité secondaire, un texte qui doit être au contraire si nettement arrêté que le sens et le rythme en soient saisis et rendus par le premier singe qui répète. Et vraiment il restait ahuri de la « jeune outrecuidance » qui se permettait de compter pour quelque chose les droits à l’indépendance du débit contre le droit initial de la conception souveraine. Et si, mécontent du rang subalterne auquel le condamne son rôle intermédiaire, le récitateur de vers veut secouer le joug de la métrique pour se mettre librement en valeur au lieu de mettre en valeur le poème, s’il prétend ne pas abdiquer devant la littérature, il faut alors que la littérature abdique devant lui, qu’elle cesse d’être l’expression unique et définitive pour devenir de la matière orale, soumise aux exigences des succès d’acteur.

Quel peut être pour un auteur le supplice d’une pareille déformation de lui-même. Leconte de Lisle en fit l’épreuve quand l’Odéon représenta les Érynnies, Celles-ci n’avaient pu franchir le seuil du Premier Théâtre français, non pas qu’elles eussent subi l’affront d’un refus. Leconte de Lisle était trop orgueilleux pour leur en avoir fait courir le risque ; mais Catulle Mendès se trouvait alors en relations avec le Théâtre où Croizette et Bressant venaient de jouer l’acte en vers de la Part du Roi. Leconte de Lisle le pria de consulter l’administrateur Perrin et de savoir de cet administrateur s’il aurait quelque chance d’être bien accueilli par le Comité de lecture. Le manuscrit fut donc remis à Perrin, qui le lut et le rendit en n’engageant pas à pousser plus loin la tentative. Faute du Premier, ce fut au Second Théâtre français qu’échut la tragédie. Elle n’eut guère qu’une trentaine de représentations et ne rapporta que mille quarante-cinq francs de droits d’auteur à Leconte de Lisle [65] ; elle le fit souffrir pour plus de dix mille. Le fait suivant suffit pour en témoigner.

Le rôle de Kallirhoé, l’une des femmes de la maison d’Électre, était tenu par une actrice qui ne pouvait consentir à prononcer les e muets, même lorsqu’ils comptaient pour une syllabe dans la mesure du vers. Elle disait ainsi :


Femmes, sur ce tombeau cher aux peupl’s Hellènes
Posons ces tristes fleurs auprès des coup’s pleines.


Peu-ples, Cou-pes, reprenait Leconte de Lisle en appuyant fortement sur la seconde syllabe et, comme l’actrice redressait aussitôt sa crête de poulette agacée, Leconte de Lisle baissait le ton, laissant percer son irrémédiable timidité devant les femmes. Il essayait encore de protester, mais, avec des hésitations de petit garçon :

— C’est que l’élision supprime un pied… J’aurais l’air d’avoir fabriqué des vers faux… Je vous serais bien reconnaissant, Madame…

Et de prières en implorations, il n’aboutissait qu’à se faire répéter sèchement la même réponse obstinée,

— Au Conservatoire on ne fait pas sentir les e muets.

Eh bien, au Conservatoire on estropie la poésie, pensait intérieurement Leconte de Lisle, et les professeurs, si vraiment ils enseignent ainsi, n’ont pas plus de respect pour la métrique que les chanteurs des rues. Mais il n’osait exprimer tout haut ses réflexions intimes et, faute d’énergie suffisante, il dut se résigner à subir la torture de l’auteur qu’on écorche. Et, se retrouvant seul après les répétitions, s’il criait comme un assassiné pour des e muets oblitérés, qu’était-ce pour les dictions inintelligentes altérant complètement le sens ou le diminuant. Prompt à se noircir l’âme, il se lamentait et s’exaspérait, d’autant plus qu’il sentait illusoires les représailles. Que lui servait d’appeler, en arrière, perruches ou pintades les réciteuses qui, sans souci des intentions de son texte, n’entrevoyaient dans leur rôle qu’une occasion de s’y produire en forme, de le faire tourner à leur avantage particulier et d’en retirer le plus d’hommages. Cabotins et cabotines, vaniteux metteurs en scène de leur propre personne, comme il méprisait en eux les gâcheurs de poésie.

Oui, pour Leconte de Lisle, il n’existait qu’une autorité toute-puissante, intangible, impartageable, celle de la littérature ; mais il n’était pas hypnotisé, comme on l’a dit, par sa prédilection pour les hauteurs d’art dont il savait descendre, et les esprits moyens avaient aussi bien sa faveur lorsqu’ils se présentaient à lui rehaussés par le reflet d’une âme douce et par la clarté d’un cœur sincère.




XVI



Au premier rang de ces amis moins brillants que sympathiques fut Henry Houssaye. Lorsqu’il arriva chez Leconte de Lisle son apparition fit sensation. Il avait dix-neuf ou vingt ans et venait de publier son Histoire d’Apelle. Des récits merveilleux l’accompagnaient. On se redisait qu’à sa sortie du lycée Napoléon, alors qu'il complétait ses études sous la direction de Philoxène Boyer, son père avait exigé qu’il fît au bal Mabille l’apprentissage des élégances parisiennes. Le vieil et brillant Arsène aurait même voulu lui faire adopter le ton du grand chic en lui donnant pour maîtresse une amie de Fille de l’air, sa propre maîtresse. Ces bruits manquaient évidemment de fondement ; mais leurs affirmations, auxquelles on ajoutait foi, faisaient, avec la tenue si correcte et si sérieuse du jeune Henry, l’effet d’un prodigieux contraste. On jugeait alors Arsène Houssaye d’après ses apparences, qu’il ne négligeait pas d’ailleurs comme élément de considération. Très aimable homme et boulevardier de marque, l’ancien chroniqueur de mil huit cent trente, doté de fonctions lucratives sous l’Empire, occupait, disait-on, avec quarante ou cinquante mille francs de revenus, avenue de Friedland, un hôtel qui représentait aux yeux ébahis du promeneur trois cent mille livres de rentes. Ancien directeur du Théâtre français, inspecteur général des musées, fécond polygraphe, historien des jolies femmes de l’ancien temps, il passait pour utiliser avantageusement son renom de critique en meublant, avec le concours de grands tapissiers, des hôtels ou des appartements qui prenaient une plus-value, puis trouvaient de riches acquéreurs par le seul fait qu’ils avaient pour parrain l’un des arbitres du goût. Fût-il réel, ce mode d’opérations n’aurait rien eu que de légitime ; mais il impliquait, dans l’esprit des lettrés purs, la pensée d’une habileté spéciale pour les affaires, c’est-à-dire un sous-entendu de diminution. En outre les livres d’Arsène Houssaye, jugés sans indulgence par la jeune génération, étaient regardés comme des étoiles filantes, météores sans durée qui ne sont pas nés pour laisser de traces. L’Artiste, revue de grand format datant de 1831 et qu’il dirigeait sans la rajeunir, avait un air « vieux beau ». Je n’exprime point mon opinion personnelle puisque je résume les impressions d’un groupe et d’un moment ; toutefois je puis ajouter qu’aux yeux d’une certaine jeunesse, admise à ses fêtes et prompte à les critiquer, Arsène Houssaye, qu’on appelait Houssette pour marquer phonétiquement la forme de son vrai nom Housset, avait littérairement et mondainement la réputation d’un remarquable metteur en scène de joli toc. Quelle fut donc la surprise, je dirai presque l’admiration lorsqu’à l’âge d’un enfant, ayant hérité de quelque fortune de sa mère et s’étant trouvé maître de sa destinée dans un milieu de séduisants mirages, le fils de l’étincelant mondanisant apparut réservé, poli, discret et tenant sous le bras un in-octavo qui témoignait des tendances les plus distinguées et de la plus décente application.

Et cet étonnement qu’il provoquait se justifia d’autant mieux qu’Henry Houssaye portait en lui la raison d’être de tous les entraînements, car il était mieux qu’un très joli garçon. Mince, élancé, privé des larges épaules et du puissant thorax qui suggestionnent les féminins désirs, il possédait la délicate attirance d’un éphèbe gracile. La tête était grecque par la proportion, mais romaine par sa ressemblance générale avec celle de Lucius Verus, frère adoptif de Marc-Aurèle. L’empreinte antique en était adoucie par un certain flou répandu sur l’ensemble, par le blond délicat des cheveux bouclés et par les lueurs ingénues des yeux clairs. À cinquante-quatre ans Henry Houssaye a conservé ce regard d’honnête candeur ; car il est né naturellement bien élevé. L’éducation parisienne dans sa jeunesse, dans son âge mûr la fréquentation du monde qui désenchante, rien ne semble avoir eflleuré cette nature faite de douceur courtoise. Attentif à ne pas blesser en face, fût-ce de l’apparence d’une critique, ceux qu’il ne connaît pas, encore moins ceux qu’il connaît, il était par sa simplicité cordiale un homme d’intimité plutôt qu’un homme de salon. Les qualités du vrai causeur lui font défaut et l’on serait fort déçu si l’on attendait de lui des pensées originales ou des propos saillants. Toutefois il conte les faits très honorablement. Sa voix d’ailleurs ne se prêterait pas à des effets d’éclat. Le timbre, qui, dans les intonations courantes est un peu morne, devient incolore dès qu’il s’élève, tel un cristal qui résonnerait comme du verre et vibrerait comme du bois. Chez Leconte de Lisle, auquel ses manières de politesse affable plaisaient particulièrement, Henry Houssaye ne soutenait jamais à lui seul le poids de la conversation et n’intervenait que pour ajouter ou rectifier les dires des autres et seulement dans la mesure de ce qu’il savait. Par cela même son intervention n’était pas inutile car elle procédait toujours d’une suffisante connaissance des sujets. Ces dons de conscience ponctuelle et de bienséance, Henry Houssaye les a retrouvés pour ses écrits. Bien qu’il se fût destiné d’abord à la peinture, il a fait dans la Revue des Deux Mondes de la très pauvre critique d’art, car, dénué de pensées brillantes qui seules peuvent en masquer la stérilité, ce genre de critique devient aisément fastidieux. Mais, pour les études d’histoire, le tact, la modération, l’exactitude et généralement toutes les qualités moyennes sont d’un réel secours. À défaut d’étendue, de hauteur et d’éclat, elles assurent au récit l’ordre et la tenue qui le sauvent du médiocre et, dans ce sens, on peut dire que les ouvrages historiques récemment composés par Henry Houssaye sont l’expression de sa vie bien éduquée.

Sans doute il eût désiré que le genre auquel il s’est adonné fut coté plus haut dans la hiérarchie des Lettres et, s’il éprouve la plus vive satisfaction de pouvoir se compter au nombre des quarante Immortels de l’Académie Française, il a pourtant le regret non moins vif de n’être académicien français que dans un rang inférieur. Les lettrés purs, les Inspirés de l’Imagination considèrent que leur indéniable supériorité résulte de la nécessité qui s’impose à leur esprit de tout créer en une œuvre littéraire, les types, les caractères, les milieux où se déroule l’action, les scènes dont celle-ci se constitue. Jusqu’au moindre élément de leur composition, ils ne doivent rien qu’à la puissance inventive de leur cerveau, tandis que toutes les données du récit, données d’ensemble et de détail, sont fournies aux faiseurs d’histoire par la réalité même des êtres tels qu’ils ont existé, des événements tels qu’ils se sont produits, en des temps précis, dans des circonstances déterminées. Ramasser, au hasard souvent heureux de la documentation, des personnages tout animés, des actions tout évoluées, des dénouements tout arrivés, les accommoder avec un peu de pittoresque facile à glaner, tel est le métier de l’Académicien d’histoire, qui n’ayant à mettre en œuvre que les facultés secondaires de patience, de classement, de flair et de rectitude critique compte peu dans les Lettres. Voilà du moins ce qu’en disent les Imaginatifs de l’Académie, poètes, romanciers, dramaturges, et voilà ce qui jette une ombre sur les joies d’Immortalité qui, sans cette sérieuse restriction, illumineraient de leurs clartés innocentes la vie d’Henry Houssaye. Par bonheur pour lui, ces distinctions quasi techniques ne sont pas entrées dans le courant de l’opinion et n’ont pu nuire au succès de ses récits napoléoniens. Le public a consacré le mérite de ces récits par un excellent accueil, en tous points semblable à celui qu’a reçu partout et toujours leur auteur ; car, si Henry Houssaye a manqué de quelque chose pour l’obliger à se surpasser, c’est peut-être d’ennemis.

J’ai dit qu’Henry Houssaye causait peu, mais il causait avec une « douce honnêteté » suivant l’expression dont se servait Leconte de Lisle pour le définir. À cette sagesse discrète on opposait les fantaisies oratoires de Jean Aicard, qui piquait volontiers la tangente, s’élançait en trait de flèche sur des idées accessoires, de même que dans ses poèmes il part quelquefois d’une rime pour greffer sur elle dix vers parasites. Il gardait dans le débit de la conversation un peu de l’afféterie dont il ne pouvait se défendre lorsqu’il récitait des vers en coquette qui glisse des œillades vers la galerie. Et ce qui contribuait à rendre plus sensible de sa part cette apparence minaudière, c’est qu’il était trop gentil. Son air joliet empêchait l’auditeur de prendre au sérieux sa diction. Maniérisme de jeunesse. La maturité n’a pas manqué de répandre sur la grâce apprêtée de Jean Aicard un peu de gravité qui lui sied aujourd’hui.

C’est également une façon d’être de jeunesse qui gêna les débuts d’Anatole France dans le salon de Leconte de Lisle et l’on ne saurait proposer de meilleur exemple pour montrer combien c’était difficile de prendre pied dans ce salon. Anatole France devait y figurer plus tard parmi les plus intelligents causeurs et ceux de nous qui l’ont connu par la suite savent qu’en prenant une conscience plus complète de lui-même il devint un délicieux charmeur. Mais quand, à vingt-trois ans, il fut présenté chez Leconte de Lisle, il n’avait pas encore dépouillé les allures hésitantes que sa timidité jointe à son désir de plaire imprimait à sa complexion beaucoup mieux faite pour la simplicité du naturel que pour l’affectation des bonnes manières. De la part des habitués ce maintien à la fois indécis et cherché, cet empressement de politesse inquiète, ces alternatives d’élan et de retraite furent mal compris et taxés d’équivoques. En voulant forcer ses moyens aimables, le jeune France dilatait les yeux, les sortait de la tête et l’on disait qu’il avait l’air d’épier ; il parlait la main sous le menton, en agitant sa paume comme pour empêcher ses paroles de tomber par terre, et l’on disait qu’il servait sur un plat les compliments à l’interlocuteur ; il zézéyait, tirait de loin ses mots, tant il avait le souci de rendre ses pensées précises, et l’on disait qu’il recourait aux détours. De l’éducation reçue chez les Maristes de Stanislas et de sa fréquentation avec la jeunesse formée selon les beaux usages, il avait gardé l’habitude des avancements de corps, des sourires appris que l’on déclarait obséquieux. Cette parade cérémonieuse qui n’allait pas à son tempérament ami de l’aise et de la fantaisie, cette jolie défroque de collège qui l’empesait et le compassait en le gênant dans les entournures, cette apparence étudiée dont il fut si long à se défaire, faussait chez lui le personnage et lui faisait prêter à tort des desseins cauteleux très éloignés de sa nature. Au reste on eût pu croire qu’il s’appliquait à corroborer le malentendu. Comme si, dans ce salon de républicanisme agressif, il se fût réellement proposé de partager les idées admises et d’approuver la vigoureuse attitude de ceux qui parlaient à l’unisson du Maître, après de violentes tirades dont la forte argumentation et l’éloquence convaincante avaient impressionné l’assistance, il s’avançait pour féliciter le protagoniste en faisant mine de dire : « Serrons-nous la main, nous qui pensons en frères » ; mais en même temps, dans les propos spontanés qu’il laissait échapper, dans les nuances qu’il laissait surprendre, il apparaissait différemment, en admirateur de la richesse, de l’autorité, des réactions ; et toute la peine qu’il prenait pour se donner l’air d’être au diapason de l’entourage n’aboutissait qu’à rendre plus appréciables ses contradictions. C’est sur elles que s’était établi le jugement de défaveur qui, comme tous les jugements de surface, péchait par le fond.

Non, les généreux élans d’Anatole France n’étaient pas feints. France non seulement porte en lui, mais encore il a répandu dans son œuvre un très grand nombre de nobles pensées qui témoignent de son indépendance intellectuelle. Et certes il pouvait se croire de la famille des libertaires, puisque leurs théories se trouvaient d’accord avec une moitié de lui-même. C’est l’autre moitié qui ne correspondait pas et, lorsqu’un de ses anciens fidèles, Louis-Xavier de Ricard a voulu faire entendre qu’au temps de leur commune jeunesse il était un républicain de corps et d’âme, l’erreur, que d’anciens camarades ont relevée sans ménagements, n’était erreur qu’à demi. Républicain, Anatole France pouvait se targuer de l’être, mais pour ainsi dire républicain incorporel ; car, matériellement et contrairement à son libéralisme mental, il inclinait vers les inégalités sociales et souriait au luxe dont la caresse enveloppante le flattait de sollicitations difficiles à fuir. Inconsciemment il en subissait le charme, charme trompeur, puisque je crois être sûr qu’il n’a jamais goûté de joies véritables dans le commerce des jouissances trop douces et des amollissants effluves.

Et ce fut son destin de se dérober à la simplicité libre dont se serait mieux accommodée la haute vertu de son intelligence ; il s’y déroba sans profit, à la manière de certaines femmes qui trompent l’amant qu’elles aiment et le trompent avec un autre qui ne leur procure pas de plaisir. Et, me remémorant son passé, je n’entrevois pas à quelle époque de sa vie il aurait pu connaître cette pleine quiétude, cette satisfaction totale de sentir que son être pensant fût vraiment l’hôte harmonieux de son être agissant, l’un s’exaltant parfois en des témérités que l’autre ne savait soutenir.

D’abandon facile, ennemi des violences et peu combatif, Anatole France était médiocrement armé pour les affirmations hautaines, et sans doute ses récentes velléités d’action sociale ont-elles été provoquées par la réaction de son tempérament aspirant enfin au légitime accord de ses impulsions physiques avec ses élans intellectuels. Au reste, et c’est là la marque la plus évidente de sa sincérité, si rare en un métier de façade, Anatole France n’a jamais posé pour le grand caractère ; il ne s’est déclaré ni de la race des héros, ni de celle des martyrs. Conscient de ses faiblesses, incapable de se parer d’un manteau trop ample pour sa taille et sachant comprendre que ses actions n’avaient pas l’envergure de son intelligence, il s’est abstenu de toute forfanterie. Ce qu’il a donné de noble et de beau dans ses écrits compte en bénéfice pour le lecteur ; car il n’avait rien annoncé, rien promis, pas plus qu’il ne s’était fait apôtre, qu’il n’avait proclamé comme un article foi le culte de la pensée supérieure.

Cette pensée, si sacrée pour Leconte de Lisle qui ne la rêvait jamais assez haute, jamais assez pure, Anatole France la veut seulement libre, exempte de toutes les servitudes et de toutes les entraves ; il a pour elle les suprêmes indulgences, les rémissions indéfinies de son émancipation cérébrale et c’est ainsi qu’il nous apparaît sous certains rapports construit à l’inverse de Leconte de Lisle. Alors que celui-ci, républicain actif, ancien propagandiste du prolétariat affranchi, fut un autocrate littéraire, doctrinaire du Beau, sectaire de la Forme sereine, Anatole France, politiquement autoritariste (je parle des temps passés), réclamait pour la pensée le droit de rester vivante et libre. En fait, et quoique ses dons de style aient pu donner le change sur ses tendances, il fut, il est encore un de ces esprits dégagés qui subissent avec peine la nécessité de contraindre la pensée, de la plier au servage des règles qu’impose le métier d’écrire. Dans ce sens il a pu dire lui même qu’il n’aimait pas la Littérature. Il aime les Lettres, c’est-à-dire les humanités, le criticisme subtil et souple qui se joue, comme se jouait certain philosophisme du dix-huitième siècle, dans les limites les plus capricieuses de l’entendement humain, pour faire valoir en jolis propos, en exquis sophismes, en déductions pittoresques, son bon sens avisé, son goût pour la clarté, pour la mesure, son tact afliné par l’analyse. Mais, bien qu’à l’exemple des philosophes dont il procède, il ait adopté pour base de ses raisonnements les assises expérimentales de la science, il était trop peu l’esclave de ses propres principes pour ne pas s’en évader parfois, pour demeurer confiné dans le cercle étroit des règles posées par lui-même et pour ne pas chercher l’espace dans le domaine de la grande imagination, vers les beautés souveraines qui plaisent aux cerveaux véritablement créateurs. Et voilà comment, son indépendance d’esprit se trouvant en lutte avec ses soumissions physiques, suivant qu’en lui prédominait l’envolée sublime ou l’assujettissement aux fantaisies objectives, Anatole France a pu glisser des altitudes mentales jusqu’aux vains leurres de l’ironisme, dont le jeu décevant appauvrit toutes les âmes qui s’en amusent.

À la suite de Renan, Anatole France et Jules Lemaître ont mis au ton de la Littérature de ridiculiser la morale, de bafouer l’héroïsme, de rabaisser tout ce que la raison conçoit de puissant et de noble. Après Voltaire écrivant à Mme du Deffand « Racine m’enchante et Corneille m’ennuie », ils ont rabattu la gloire de celui-ci pour faire place à celui-là, faux dévot, ingrat, servile et jaloux, piètre caractère ; puis, dans l’œuvre du plus faillible qu’ils exaltaient aux dépens du plus fort, ils ont écarté Britannicus, Phèdre, Andromaque, Athalie si riches en admirables vers et qu’ils ont dépréciés pour ne laisser le titre de chefs-d’œuvre qu’à Bérénice, tragédie de complaisance, écrite avec l’arrière-pensée de flatter les amours de Louis quatorze et de Marie Mancini, à Mithridate où les situations absurdes et les vers médiocres abondent. De degrés en degrés, de sophismes en sophismes, afin d’établir que le maximum de génie n’appartient pas à qui peut traduire l’épique et l’héroïque mais à qui fait du dramatique, ils ont proclamé Maurice Bouchor un grand poète, sans le moindre souci des proportions.

Ainsi répondaient-ils aux besoins de faiblesse morale de leur temps. Tous ceux qui ne se sentent pas nés pour le rôle de la force, qui ne vibrent pas aux grandes choses et ne savent pas se passionner dans les efforts du cœur, se sont trouvés heureux de voir nier ce dont leur tempérament ne les rendait pas capables. Il leur convenait que la loi de l’existence fût établie selon leur manière d’être dont ils résumaient ainsi la tendance. « Rien du monde et de la vie ne mérite qu’on le prenne au sérieux, qu’on le pousse au tragique. Les gestes violents empruntent la laideur de tout ce qui s’exagère. C’est dans la douceur de l’ironie, dans la sérénité de l’indifférence que réside la suprême élégance ». Et, par une conséquence logique, leur savoir-vivre moral a répudié les grands principes dont la rigueur enchaîne, disent-ils, nos actions et nous broie dans l’étau des disciplines obligatoires. Ils ont donc étendu la plus large tolérance à nos faiblesses et proclamé la légitime autorité du laisser faire ; car, suivant eux, l’être qui doit garder la libre disposition de tout ce qui constitue les fins de son individu, ne saurait rien aliéner de ses droits, fût-ce ses droits à la paresse, ses droits au vice, si le vice est dans le développement naturel de son tempérament. À cela nous répondons que l’homme est un être de proie, de conquête, d’égoïsme instinctif, et que la vie en commun dont il ne saurait se passer puisqu’il l’a recherchée sous toutes les latitudes et dans tous les temps, n’a le moyen d’être assurée que par des règles conventionnelles inscrites au contrat réciproque. Consenties par quiconque accepte une part des garanties sociales dont elles sont la sauvegarde, ces règles veulent être respectées par tous, du plus pauvre au plus riche, du plus faible au plus fort, comme les meilleures formules du code sacré des traditions. Oui la vertu, le devoir, l’honneur, la justice, l’égalité, la liberté, la vérité sont des entités arbitraires ; mais, supérieures aux infirmités morales de l’être, elles le protègent contre ses semblables et contre lui-même. Pour n’avoir pas d’autre origine que la nécessité tout humaine de maintenir l’harmonie dans les relations sociales, elles n’en sont pas moins le plus précieux trésor créé par le puissant effort des siècles passés et que les siècles futurs ont pour mission d’améliorer. Elles sont si nécessaires que tous les scepticismes antiques ou modernes se sont usés contre elles et leur éternel triomphe est la preuve de ce que valent les malices dissolvantes d’un Renan, malgré la prestigieuse virtuosité de ce maître ironiste, malgré les grâces d’Anatole France et de Jules Lemaître ses plus brillants disciples. En passant par eux, le goût des élégances dédaigneuses gagna la jeunesse ; la mode fut aux doux railleurs, aux décevants charmeurs et de délicatesses en veuleries, de veuleries en déliquescences, le suprême chic prescrivit le mépris de tous les courages et de tous les vouloirs.

Et cependant Anatole France, dont certains écrits ont ainsi flatté l’inertie morale d’une misérable époque, Anatole France, dans le secret de son intelligence, sous les bons replis de ses lobes généreux, admire ce qu’il déconsidère et, comme saint Pierre, aime ce qu’il renie. Capable de s’incliner avec respect devant l’ascendant des belles vertus de la femme, de l’héroïque devoir de l’homme, c’est par là qu’il a de la noblesse et qu’il peut atteindre à la beauté souveraine ; c’est par là qu’il a conquis l’affection de ceux qui connaissent de lui le bon envers, la face intérieure dont l’étoffe est de qualité supérieure à celle qu’il laisse parfois paraître. Sans doute il ne serait pas le fils d’un normand s’il était dépourvu de malice. On l’a vu, pour se faire une clientèle, inventer des avortons, s’ériger en dithyrambiste de mort-nés qu’il a couverts de fleurs et sur le génie desquels il fait vraisembablement d’intimes réserves. On a traité sévèrement et comme un excès de flatterie ses bienveillances si particulières à l’égard de la jeunesse. La jeunesse mérite de notre part le plus attachant des intérêts, puisqu’elle est l’espoir et puisqu’elle est l’avenir. En elle germe la semence pour l’éclosion future et de ses rangs sortiront les élus par qui se fera demain, lorsque les vieux seront las, la moisson du génie. Mais, en raison même de cette promesse féconde, il ne nous appartient pas de gâter sous l’amollissant zéphir des vaines caresses le fruit divin prêt à mûrir.

François Coppée, moins malicieux mais plus finaud, Coppée moins pittoresque aussi mais plus juste d’équilibre, ne s’est pas mis en frais de politesse envers les jeunes, qui le vilipendèrent dans leurs petites revues et crièrent sous ses fenêtres qu’il n’avait aucun talent. Il a senti qu’ils étaient pour l’instant de peu de poids et que leurs clameurs décadentes ne l’atteindraient pas dans la considération dont l’honorait sa clientèle bourgeoise. Pourtant on a dit qu’il avait compté sur eux pour sa gloire posthume et qu’il était profondément attristé de voir que le secours d’une génération transitoire allait lui manquer pour son acheminement vers la postérité. Je crois plutôt qu’il s’en est peu préoccupé, puisque cette fraction de public spécial se trouvait en dehors de son unité d’efforts. C’était peut-être trop dédaigner les jeunes novateurs qui par ailleurs étaient trop flattés ; mais la prudence de Coppée l’a du moins guidé loin des écueils auxquels France s’est constammeut heurté. France s’engage à fond en des situations qu’il n’aura pas la force de faire tourner à son avantage ; de là ses semblants de complaisance exagérée suivis de retours en arrière, d’abandons brusques, dont on le blâme et qui prouvent seulement la spontanéité de ses élans ; car, en dépit de tout ce qu’on a pu prétendre, Anatole France obéit à la franchise de ses impulsions. À part quelques malices assez innocentes au fond, à part des velléités de combinaisons qui n’ont jamais de suite, il est avant tout un sincère, à moins qu’on ne refuse ce qualificatif à l’homme qui sait se connaître et s’apprécier sans user de détours vis-à-vis de soi-même, qui sait entendre la vérité, apprécier pour ce qu’elles valent toutes les vanités, être généreux de cœur et de bourse, négliger presque toujours la politique des sentiments, ignorer l’envie, que sais-je encore ? Si c’était ici la place de fouiller la psychologie d’Anatole France, je découvrirais dans l’âme de cet ironiste à double fond bien des vertus latentes et très probablement un bon nombre de celles aux dépens desquelles il divertit son public avec le plus déconcertant des scepticismes. Ceux qui le jugent sur son badinage moral et sur ses enjouements de rhéteur dilettante, ceux qui ne connaissent de lui que ses suggestions spécieuses trop conformes au goût d’une clientèle morbide pour laquelle les plus nobles aspirations vers le devoir, les plus grands préceptes de réciprocité sociale ne peuvent être qu’un article d’amusette, un thème à jeux d’esprit, ceux qui l’évaluent au taux de son M. Bergeret, de cet intellectuel à surprises qui flagorne sur son cocuage et qui déclare les décorations, les honneurs parfaitement méprisables « mais après les avoir eus », ceux-là sans doute ignorent ce qu’il y a de vraiment beau dans son œuvre, ses poésies d’espace et sa prose de grandeur. Et je ne sais rien de plus choquant que cette louange d’un jeune critique qui lui consacre une étude dans un livre qu’il lui dédie. Plein de vénération pour Anatole France qu’il traite en maître et dont il se propose de rehausser la gloire, ce naïf adulateur dit que, par le Lys Rouge, France a conquis une place à côté de nos premiers romanciers, et pitoyablement il s’imagine l’élever lui, l’artisan supérieur du style, en le faisant marcher de pair avec Hervieu qui manque du sens élémentaire de la phrase, lui le fin humaniste, le distingué penseur, en lui faisant suivre Prévost, qu’on a défini « le jeune maître de l’Impudeur ». Combien à ce classement qui ne grandit pas Anatole France, je préfère mon souvenir qui me le laisse voir à côté de Leconte de Lisle et le premier du Parnasse après le maître, parmi ceux que leur dédain du bas réalisme et leurs envolées d’horizon, nous ont appris à compter au nombre des prosateurs de race ou des poètes de noble sang.

L’art réaliste, la peinture en tons vrais des souillures contemporaines est un genre essentiellement inférieur. Il est le régal d’un public étranger aux grandes notions d’art, public secondaire dont il flatte les instincts de curiosité malsaine et de sotte envie. La clientèle bourgeoise devait se plaire à voir mettre à nu les dessous pourris, la gangrène morale d’un monde élégant et riche qu’elle jalouse. Les romanciers se sont prêtés à ce triste déshabillage, les uns par tempérament bassement fureteur ou par recherche des gains faciles, les autres par pessimisme naturel, bien peu par esprit de révolte et de vertueux dégoût. Certains, et je me hâte d’en excepter à leur honneur ceux que j’ai pu nommer, certains avaient à servir quelque secrète rancune. Gâtés par leurs premiers succès, attirés vers ce monde dont l’extérieur brillant les fascinait, ils s’étaient appliqués à copier ses manières et s’étaient faufilés dans ses rangs en croyant sincèrement qu’ils y seraient traités d’égaux avec les gens de caste auxquels ils se mêlaient. Ils s’y voyaient accueillis, fêtés comme une gloire rejaillissant sur l’entourage, choyés comme des amuseurs dont les jolis mots sont écoutés, redits et commentés. Puis, à quelques détails, aux plus petits indices, ils ont senti que ce n’étaient pas eux mais leur personnage notoire qu’on acceptait. Par exemple, dans le milieu qu’ils imaginaient avoir conquis grâce au charme de leurs causeries, survenait un duc, sot peut-être, mais possédant château, meute, piqueurs, et pouvant inviter à des chasses, c’est vers lui que se déplaçait l’intérêt. Le moindre vicomte ayant une écurie de courses l’emportait auprès des dames sur les plus illustres fournisseurs d’esprit. Cette préférence qui ne se manifestait pas à leur profit provoquait leur bile et, des grandes maisons trop peu respectueuses pour leur génie, ils descendirent aux hôtels des juifs, aux appartements de parvenues, dans ce monde moyen qui n’est guère que la singerie du vrai monde, dont il n’a pas la tenue. Ils s’y trouvèrent mieux à leur place et c’est de là que, pour satisfaire leur dépit, ils ont tracé leur portrait de salissure.

Non ce n’est pas aux romanciers réalistes que je songe, lorsque je cherche à quel rang des Lettres il convient de classer Anatole France. En l’associant à leur destinée, je craindrais de le diminuer. Mais, quelque plaisir que j’éprouve à parler de lui, je suis forcé de m’arrêter ; car la place qu’il m’est permis de lui consacrer doit se mesurer à celle qu’il occupa dans le salon de Leconte de Lisle aux premiers temps qu’il y parut. Il se tenait alors modestement en arrière, passait la soirée sur une chaise sans prendre part au mouvement de la conversation et comme intimidé devant des gens dont la supériorité s’imposait à sa complexion encore indécise. On ne lui demandait pas de vers. Il ne fut guère compté qu’après l’apparition de son sonnet sur la Mort de César et qu’après la publication de la Part de Magdeleine dans une des livraisons du second Parnasse en 1869. La Part de Magdeleine fut récitée par Agar à la salle Gerson où les Parnassiens avaient organisé des soirées de déclamation.

Florence Léonide Charvin, dite Agar, a laissé dans les Biographies officielles le souvenir d’une beauté sculpturale, animée par une ardente expression du regard et par une toute-puissance tragique de la voix. Mais, si de la complaisante exagération des formules imprimées on dégage la véritable apparence, on ne voit plus en cette interprète des débuts parnassiens que la plastique d’un bel animal, d’une nature physiquement vigoureuse, intellectuellement chétive. N’entendant rien aux vers qu’elle déclamait, Florence Léonide s’appliquait à sa diction avec toute son énergie, sans ménager « les coups de gueule » qui trahissaient la vulgarité de son accent. De matière forte et sensuelle, elle put faire passer parmi ses auditeurs le frisson charnel qui se mêle à l’élan mystique dans la Part de Magdeleine ; elle ne rendit rien de cet élan. Pourtant, bien ou mal dite, une récitation à la salle Gerson sanctionnait un poète. Le travail de préparation des lectures donnait lieu, derrière les coulisses, à de réels conflits, Agar se refusant à déclamer les vers de tel poète auxquels elle préférait les vers de tel autre. Elle choisissait aussi les morceaux qui lui semblaient s’accorder le mieux avec ses effets d’yeux de panthère, avec le diapason de sa voix qui manquait de prolongement. Anatole France bénéficia tout au moins d’une adaptation physique approximative et ce fut pour lui le début d’une célébrité qui ne devait plus cesser de grandir. Déjà ceux de ses amis qui ne se laissaient pas impressionner par ses apparences hésitantes, par l’air d’emprunt caractérisant l’homme qui se cherche sous l’enveloppe incertaine du jeune homme, ceux qui savaient pénétrer dans son intimité cérébrale, subissaient l’influence du charme rayonnant que dégageait sa vive compréhension des choses. Dès avant 1870, combien, avec Xavier de Ricard, Nina de Callias, Charles Cros, gravitèrent à ses côtés. Plus tard, quand il eut pris ses vingt-sept ou vingt-huit ans, il entraîna dans son orbite Bourget, Robert de Bonnières, Frédéric Plessis et récemment, à son âge mûr, nous l’avons vu suivi d’enthousiasme par toute une jeunesse qui l’a même proclamé le Prince de la Prose.

J’ai consacré quelques lignes à de Ricard ; Nina, Charles Cros ne parurent pas chez Leconte de Lisle. Quant aux autres, ils y vinrent tard, entre le premier et le dernier salon, c’est-à-dire à l’époque de malaise et d’attente qui pour Leconte de Lisle, suivit la période de combat et précéda la période du succès. Avec le succès arrivèrent les dames ; avec les dames la déchéance. Or, voulant borner mon étude au cycle héroïque, aux années de bataille, je laisserai de côté les années intermédiaires, qui m’amèneraient à parler de celles où les princesses étrangères et les juives millionnaires vinrent remplacer auprès du maître les vieux compagnons et lui faire oublier les luttes d’autrefois.

Les femmes riches qui s’ennuient ont besoin d’un joli jouet. Comme elles peuvent payer la qualité, mettre le prix à leurs caprices, elles s’abattent sur le génie. Proie facile. Souvent le feu supérieur s’est allumé dans une faible argile et la lucide intelligence se trouve sans défense devant les belles amies qui s’emparent d’abord de la matière fragile, accaparent le corps qu’elles amollissent de luxe et qu’elles enveloppent de douceur. Elles deviennent pour lui le sirop épicérastique, sous l’édulcoration duquel le génie se fond et glisse parfois jusqu’à tomber en poicerie.

Leconte de Lisle n’était pas de ceux qui pouvaient perdre la conscience de leur passé : mais, s’il ne se diminua pas, il s’affaiblit. Il récrivit des vers d’amour, rêva de vanités satisfaites, se livra sans réserve aux joies mesquines de l’homme qui s’efféminise. Il tendit le front au souffle lénifiant et sourit aux fadeurs des lèvres qui flattent. Sa main d’impérieux écrivain, jadis si chatouilleuse de réserve, prit la suave habitude de s’abandonner pendant de longues heures à la tiède étreinte des doigts caressants. Et ce fut la misère de sa grandeur finissante, de se laisser dorloter par ces « berceuses », qui se font les sœurs câlines, les servantes cajoleuses des gloires au déclin. Et l’homme qui déserte la voie des hommes pour céder à cette grâce endormeuse de la femme revient insensiblement à la nourricerie.

Oui, malheur à celui sur qui pèse le vain esprit de la femme, car seule la pensée mâle procède d’un effort musculaire assez robuste pour être noblement stimulante, vigoureusement éducatrice. Elle seule élève, élargit, grandit ce qu’elle approche et ce qu’elle touche. Le dernier siècle, en sa seconde moitié du moins, a montré ce qu’il en coûte à la force morale d’un peuple qui se fait trop féministe. Il a désappris le sens des idées générales, réduit la polémique à la discussion des intérêts les plus immédiats ou des plus minces incidents ; du grand conflit de la vie il n’a su retenir que les menus faits ; il a ramassé l’anecdote et rejeté l’idée par indifférence pour les principes.

Ce goût étroit et misérablement concret est tout féminin ; il répond au besoin de curiosité mesquine, de bas caquetage, et prédomine dans un temps où les femmes écrivent trop, ne se taisent pas assez et veulent mener l’opinion qu’elles influencent et qu’elles rabaissent avec elles. C’est le temps d’infériorité cérébrale et d’indécision morale, le temps où règne en souverain le papotage de salon, le temps où des écrivains charmeurs peuvent acquérir une réputation de profonds esprits en délaissant les forts axiomes de la rude raison pour s’adonner à certaine philosophie de luxe, dont les brillants sophismes sont à la véritable puissance de penser ce qu’est à la mine de diamants l’écrin du joaillier. C’est le temps où, pour se plaire aux romans à la mode, il faut commencer par se faire une psychologie de femme, s’obliger à trouver du goût aux modernités niaises, aux futiles élégances, aux minuscules subtilités passionnelles, comme à tous les délayages d’âme qui sont d’essence intime dans la vie des grandes dames que de tels romans mettent en scène.

Et ces mondanités, ces faux luisants, ces vernis qui cachent le manque de sève ou le pourri des fibres, sont le cachet d’une époque qui subit l’empreinte énervante de la faible penseuse. Alors le souffle fort de la nation s’aveulit et s’épuise ; le grand esprit politique se perd dans les minauderies de partis, la haute spéculation philosophique fléchit vers les fadaises du scepticisme, tandis que le goût du beau, la noble passion de l’idéal tournent à la sensibilité trop raffinée pour sombrer bientôt dans la nervosité du sensualisme.

Et toutes ces faiblesses ne laissent au cœur de l’homme que décevance et regrets. Leconte de Lisle en éprouva l’effet. Au milieu des belles Israélites et des étrangères titrées, dont la société brillante avait dupé son vieil esprit républicain et l’avait illusionné sur les fausses jouissances de la vie, il eut, loin des amis de son intelligence, le sentiment de son isolement et se prit à regretter sa belle attitude des jours hautains. Et, sous l’impression de son ultime détresse, je ne veux pas réveiller le souvenir des banalités mondaines que sa cérébralité glorieuse s’est condamnée pendant plus de quinze ans à subir sans joies pour sa conscience d’homme, sans profit pour son génie. Les quelques épisodes que je pourrais rapporter sur ses réceptions en ces dernières années sont d’une niaiserie décourageante et je laisse à d’autres le soin de les écrire et de rendre intéressant ce qui pour moi ne pouvait l’être et ne le fut point.

Ce n’est pas que dans le premier salon il n’ait jamais paru de dames ; mais elles ne pensaient pas, comme cela se produisit plus tard, que pour elles les hommes ne dussent point être des hommes. Une demoiselle Martinez del Rio, devenue Mme Sangel, quelque peu parente des Jacquemart, bonne musicienne et très affable, gardait l’effacement de son rôle d’auditrice avec les mêmes façons d’être discrètes et réservées qui caractérisaient alors son amie Mme Leconte de Lisle.

La femme du cousin Foucque venait également avec sa fille, Mme Leforestier. Celle-ci, mariée en premières noces à un employé de l’administration des Finances, portait avec un grand charme une souffrance. Leconte de Lisle eut pour elle une douce et tendre admiration de poète ; elle fut pendant quelques années l’inspiratrice de son rêve, son génie familier. J’en ai parlé sous le voile et rien ne saurait effleurer les sentiments de respectueuse estime que cette personne délicate et charmante est digne d’inspirer.

Ainsi l’ancien salon était le salon d’hommes, « le salon mâle », comme l’a défini l’un des habitués pour le distinguer du dernier salon tombé très aristocratiquement en quenouille. Il fallait que l’intérêt en fût sérieux, car Mendès et Judith ne manquaient pas une seule des réunions hebdomadaires. Ils habitaient Neuilly. Les soirées, toutes vibrantes de luttes, se prolongeaient tard et, l’hiver par le froid, la neige ou la pluie, les rentrées étaient nécessairement difliciles. Marras, qui demeurait également hors barrière, au grand Montrouge, non loin du fort de Vanves noctambulait à travers les mauvais chemins de la banlieue déserte. Et ce sacrifice des retours pénibles, tous les familiers l’eussent fait aussi volontiers. Leconte de Lisle, lui-même ne semblait vivre que pour son samedi. Désormais reconnu chef par les jeunes lettrés qui l’entouraient avec tant de zèle fidèle, il prit conscience de sa valeur que rien d’extérieur n’avait encore manifestée, ni les relations, ni le gain, ni la notoriété. Sentant monter sa force et venir la gloire à laquelle son légitime orgueil se croyait des droits, il fut heureux de pouvoir enfin regarder de haut les maîtres dont il s’estimait depuis longtemps non seulement l’égal, mais le supérieur.

À Théodore de Banville il accordait une sympathie de convenance ; il se montrait sensible à l’amabililé de l’homme bienveillant et spirituel qu’il jugeait habile au métier des vers, brillant virtuose de la rime et du rythme, mais un peu factice et surtout superficiel. De son côté Banville, qui n’avait rien d’absolu, qui changeait à volonté de principes et ne manquait pas une occasion de faire des concessions à sa fantaisie du moment, Banville, le coureur d’oiseaux bleus et de papillons roses, se trouvait gêné du rigorisme intellectuel de Leconte de Lisle, qui n’admettait pas la moindre compromission en littérature, et plus tard il prit plaisir à dresser un parallèle entre cette intraitable hauteur littéraire et certaines petitesses de caractère que les circonstances révélèrent.

Théodore de Banville ne mettait pas de colère à parler de l’Académie, pour laquelle il professait un dédain bienséant doux et mitigé. Lorsque Legouvé, je crois, et quelques autres le poussèrent à s’y présenter il répondit que ce n’était pas dans les développements de sa vie. Avec une extrême politesse il refusa la médiation et simplement parce qu’il ne considérait pas sa nature de talent en rapport avec l’apparente solennité du lieu. Ce qui le choquait c’était la désharmonie. Leconte de Lisle tout au contraire affichait pour « la vaniteuse compagnie » des sentiments presque répulsifs. Quand un ami lui parlait du droit qu’il avait d’y figurer parmi les meilleurs, il proclamait son infranchissable mépris ; mais il se présenta trois fois, s’y serait présenté dix et, dès qu’il fut reçu, s’écria : « Qu’est-ce que je suis venu faire là », ce qui ne l’empêchait de ramener le plus souvent possible la causerie sur ce sujet dont se trouvait flatté son orgueil, à ce point que, s’il en a dit tant de mal, ce fut pour avoir le plaisir d’en causer.

Relativement aux décorations, les attitudes respectives ne diffèrent guère. Théodore de Banville, auteur d’un épithalame composé pour le mariage de l’Empereur, n’attaqua jamais le régime qui le pensionnait ; il ménagea la République qui lui continua la même libéralité. Lorsqu’il reçut le ruban de chevalier, en 1867, il pleura comme un enfant ; il renouvela ses larmes en 1870 pour la rosette d’officier. Par contre Leconte de Lisle honnissait l’Empire, des mains duquel il émergeait et dont il accepta la décoration en 1870. À vrai dire, ayant atteint la maturité du génie, il pouvait éprouver quelque dépit de se voir en communauté d’insignes et promu de pair avec le jeune Alphonse Daudet, l’ancien petit secrétaire du duc de Morny, joli diseur pour salons et chéri des dames. Mais était-ce une raison pour se plaindre d’avoir obtenu ce qu’il avait sollicité. Quand, en 1883, il fut fait officier de cette légion d’honneur « si peu digne d’être enviée », il affecta la plus vive indifférence pour son augmentation de grade, alors qu’il n’eût pas pardonné qu’on l’eût oublié. Car il était sensible à la moindre bribe honorifique. Bien que le fait se réfère à l’époque que je n’étudie pas, c’est-à-dire au temps où, pour bénéficier d’un reflet de gloire, les dames eurent entrepris la conquête du salon, je puis le rapporter exceptionnellement : Un soir la princesse Hélène Bibesco, grande musicienne comme sa sœur la princesse Brancovan et par cela même très recherchée dans la société des princes ses égaux, arrive et dit à Leconte de Lisle : « La reine Élisabeth vient de m’écrire que vous êtes décoré de l’ordre de la couronne [66]. » Par hasard un des amis de la première heure était présent. Leconte de Lisle, un peu gêné devant lui, balbutie : « La Reine est bien bonne de s’occuper d’un vieux républicain comme moi. » Hélène Bibesco parut d’abord interdite de cette réticence ; mais, tout en parlant pour la galerie, Leconte de Lisle laissait percer la satisfaction presque intensive que lui procurait dans l’instant ce hochet de vanité, ce qui rassura la princesse.

Ainsi sont faits les caractères. Leconte de Lisle, l’hôte intellectuel des donjons d’airain, se prête dans le courant des choses à de menues abjurations de conscience qu’il dissimule captieusement, tandis que le poète du rire léger et de la poudre de riz, Théodore de Banville, incapable de petitesses en dehors de celles qu’il laissait voir, donnait l’exemple d’une certaine fixité de principes dans la vie, tout en restant, comme a dit de lui Jules Lemaître « un clown en poésie » . Par un jeu de bascule et d’alternance, où l’un pactisait avec les scrupules l’autre restait ferme et réciproquement. Ainsi se trouvaient-ils séparés par l’opposition de leurs tempéraments.

Et cette antinomie de nature qui permit à Théodore de Banville et Leconte de Lisle de vivre sans amitié profonde, mais en parfaites relations de courtoisie, devait prendre la tournure d’une antipathie farouche entre Leconte de Lisle et Barbey d’Aurevilly.

Barbey, sorte d’enfant de vieux, fruit tardif du romantisme caduc, semblait réincarner physiquement et littérairement la manie de l’extraordinaire, le goût des étalages emphatiques et des paradoxes à l’esbroufe. Il s’habillait en faraud d’ancien régime. Ses chapeaux provocants, ses jabots et ses manchettes, ses redingotes serrées an buste sur un corset et bouffantes à la jupe, ses pantalons galonnés qu’il battait de son stick, semblaient évoquer quelque Franconi romantique. Et l’allure de sa personne fut aussi celle de ses écrits. Il y menait à la cravache des idées de parade ; son style sent souvent la trique et le fouet. Dans plusieurs de ses romans, il a poussé jusqu’à l’horreur le batelage de l’effet et la fantasmagorie du pittoresque. En morale, il a proclamé la joie du péché, ce qui devait l’entraîner en philosophie, à mélanger de diabolicisme son catholicisme extra-chrétien. Et, si l’on ajoute qu’il paraissait constamment prêt à couper les oreilles de quiconque n’acceptait pas comme vérité sociale la suprématie de la naissance aristocratique et de l’élégance physique, on aura complété le décompte de ses affirmations les plus choquantes, les plus exaspérantes, les plus térébrantes, pour une intelligence orientée, comme l’était celle de Leconte de Lisle, vers des aspirations absolument contraires, butée pour ainsi dire à rebours et tout aussi sectaire dans le sens diamétralement opposé.

Mais ce qui pouvait susciter surtout contre Barbey les représailles, attirer sur lui les colères ou les moqueries, c’était sa fulminante critique, rédigée par coups de dynamite pour pulvériser les ennemis de son dandysme catholique. Ses fusées explosives, lancées d’une main surannée comme par un revenant d’un ex-bataillon de chevau-légers, lui donnaient un faux air d'anachronisme et ses foudroiements, qui paraissaient s’être trompés de temps, rendaient parfois un peu bouffonnes ses attitudes de marquis au picrate.

Ce n’est pas qu’il ne fût doué de puissance imaginative et même de sens épique. Parmi ses meilleures inspirations littéraires, on cite l’Ensorcelée, qui passe pour son chef-d’œuvre, et son chevalier Destouches. Ne lui contestons donc pas l’impulsion du génie, les dons de folie peu commune qui lui permettaient de sauver par des contrastes de délicatesse heureuse les incohérences démoniaques que lui seul pouvait se permettre. Et, de même qu’on l’a parfois rencontré conduisant une dame à la main avec l’air magnifique d’un vainqueur enlevant un trophée, de même on est obligé de reconnaître qu’en maintes pages il a mené glorieusement la pensée. On a dit qu’il fut un « prestigieux dément ». Est-ce à cause de ce délire, dont les manifestations aiguës dépassent la force de perception du grand public, qu’il ne put entrer dans la renommée. Sous le second Empire, à l’époque où la polémique rebondissait encore, où le nombre très restreint des journaux facilitait aux bretteurs d’idées le moyen de s’imposer sans concurrence, il rédigeait régulièrement au Pays un article par semaine, quelquefois deux ; il put ainsi se faire un piédestal avec la matière de dix volumes et c’est à peine s’il en retira la notoriété qu’obtiennent presque tous les chroniqueurs en un temps où la presse étouffe de pléthore. Ses œuvres pittoresques eurent grand’peine à sortir du domaine de la curiosité littéraire. Sauf quelques fidèles, dont il était trop facile de supputer le nombre, elles n’ont pas touché la jeunesse au cœur, et Barbey, qui croyait faire illusion à ses contemporains en se drapant fièrement, comme un chef de partisans, dans les plis de ses houppelandes doublées de velours, n’a jamais connu la joie de promener son immense orgueil sous le royal manteau de la gloire.

Mais rien, ni l’estime qu’inspire certaine grandeur dramatique, ni la pitié qu’on doit aux vastes ambitions déçues, ne pouvait faire oublier à Leconte de Lisle le fossé profond qui le séparait de Barbey sur les questions primordiales de morale et de politique. Et ces causes de mésentente s’aggravaient encore de la malignité naturelle aux deux adversaires. Chez Barbey les mots à facettes, les pensées à la Chateaubriand, les interjections à triple détente, qui le désignaient alors comme le chef de groupe le plus spirituel et qui lui faisaient partager cette réputation avec Leconte de Lisle, n’allaient pas sans des sous-entendus d’attaque, sans des nasardes et des brocards souvent très vifs. Ni Leconte de Lisle, ni Barbey ne brillaient par les dons légers, primesautiers, de cet esprit qui glisse et n’appuie pas. Sous des formes d’apprêt et d’insinuations étudiées, ils mordaient dans le vif, à pleine entame, et laissaient parfois la marque de leurs dents. De plus leur tempérament respectif les portait l’un et l’autre vers l’art difficile ; mais, tandis que Barbey quintessenciait dans l’analyse, Leconte de Lisle croyait s’élever à des synthèses, et c’est de cette hauteur qu’il se redressait dans sa superbe pour affecter de regarder en bas son illustre ennemi, pour le déclarer « un sans-talent », ce que Barbey lui rendait avec usure.

De fait ils se détestaient. Une vieille baronne très riche et peu subtile s’était imaginée qu’elle se composerait des réceptions sans rivales en réunissant autour de sa table les premières illustrations de la Littérature. Mais tous les écrivains de haut renom, ainsi placés les uns sous les regards des autres, se tenaient en une défiante expectative et la causerie, dominée par la gêne, se traînait languissante et morne. Or, le lendemain d’un diner chez cette baronne, dîner auquel assistaient notamment Renan, de Heredia, Coppée, Bourget, Leconte de Lisle, un des amis de ce dernier lui dit : « Eh bien, vous avez passé de bonnes heures ? — Non, je me suis ennuyé d’une façon inexprimable. Il y avait ce malheureux. — Quel malheureux ? — Mais Barbey, mon ami, Barbey d’Aurevilly.

Certes, sous ses habits de bravache et malgré ses rodomontades qui n’en imposaient à personne, Barbey n’était pas heureux. Faute d’un logis dont il put être fier, il tenait ses assises au café Tabouret, à l’angle de la rue de Vaugirard et de la rue Rotrou, en face de l’Odéon, et, sans grande clientèle, besogneux, le « vieux spadassin du romantisme » disparut en pauvre homme, laissant peut-être à la postérité plus qu’il ne semblait laisser. Le mot de Leconte de Lisle était donc juste pour l’époque où ce mot fut prononcé ; mais il était cruel, aussi cruel que la critique de Barbey, qui n’avait pas ménagé les coups de matraque aux Parnassiens. Querelle d’intolérants, acrimonie réciproque du catholique sataniste et des athées républicains.




XVII



Avec Victor Hugo les divergences d’esprit et de caractère n’atteignirent jamais à ce degré d’antagonisme irréconciliable ; mais, quand les relations, dénuées pendant longtemps d’aménité, se firent plus affables, ce ne fut qu’à la surface. J’ai dit ce que Leconte de Lisle reprochait à son illustrissime confrère, de n’être ni penseur, ni savant, de faire agir et parler les peuples à contresens de leurs idées et de leurs mœurs et de cacher sous des énormités d’images une parfaite ignorance de la simple réalité des choses et des faits. Il l’accusait encore de ne rien comprendre à la psychologie des hommes, d’avoir une morale platement bourgeoise, une philosophie presque enfantine, de courir la réclame, de manquer souvent de tact et constamment de simplicité. Ces reproches lui paraissaient être l’équité même, si bien qu’entraîné par sa colère contre la souveraineté d’un rival tout-puissant, il ne se privait jamais du plaisir de les exprimer dès que l’occasion s’en présentait. Sans doute il se retenait de trop acérer ses pointes ; mais, si ses piqûres semblent assez innocentes pour qu’on hésite à les rapporter, elles n’atteignaient pas moins celui qu’elles voulaient toucher. Entre vingt autres je citerai cet exemple. Leconte de Lisle sortait volontiers après son dîner pour acheter le journal ou du tabac. Il s’arrêtait à feuilleter les publications nouvelles sous les galeries de l’Odéon. Un soir, c’était vers 1893, lors de la reprise de Ruy-Blas, il est salué par Ernest d’Hervilly. Les mains se serrent ; quelques mots s’échangent. D’Hervilly faisait alors partie de la rédaction du Rappel ; il explique qu’il vient pour la reprise : « Ah, ah ; vous allez voir le domestique », repart Leconte de Lisle en dardant son regard d’ironie. Le domestique ! Par cette épithète servile et rabaissante se trouvait qualifié Ruy-Blas, laquais amoureux de sa reine et qui devient grand homme d’État, type de pur artifice, créé par une sorte de défi d’imagination en contradiction avec les règles les plus élémentaires de la logique et de la Nature, mais que sauvent, comme en toute œuvre de Victor Hugo, l’éblouissement du vers et le lyrisme étincelant. Strictement le mot était juste et l’on pouvait négliger son intention malveillante en faveur de son appropriation critique. D’Hervilly ne vit pas malice à le répéter à ses collègues, qui le reportèrent aux autorités du lieu, Meurice et Vacquerie. Par eux il arriva jusqu’au maître, que les moindres brocards exaspéraient au point de lui laisser au cœur des rancunes indélébiles.

Toutefois ces rancunes, qui ne s’effaçaient jamais, pouvaient au besoin se dissimuler sous le masque de la politesse. Pour Victor Hugo quiconque n’était pas un flatteur était un ennemi ; mais, tendant sans cesse le front aux hommages, aimant la caresse même des plus humbles, il admettait facilement à résipiscence tous ceux qui las d’être hostiles s’offraient à changer d’attitude.

On sait que, pendant les années qui suivirent la Commune, le Figaro ne négligeait aucune occasion de marquer sa malveillance à l’égard du grand proscrit qui, dans la maison de Bruxelles, avait offert une hospitalité libérale à plusieurs réfugiés. Lassé par d’incessantes attaques celui-ci crut assurer la durée de sa vengeance en en fixant le souvenir par la poésie. Certain soir de réception il annonça qu’il avait fait des vers. On lui demande de les lire ; il prétexte qu’il ne saurait les retrouver. L’un des invités intervient avec des procédés d’enjôlerie violente ; il prétend que Victor Hugo n’a pas le droit de se récuser sans se rendre responsable du plaisir supérieur dont les personnes présentes seront privées. « Je vais vous aider à les chercher » dit-il, et Victor Hugo, qui n’était pas fâché d’être violenté, réclame une bougie, puis, suivi de l’invité, passe dans le cabinet de travail. Hugo n’aimait à travailler qu’en mouvement ; il écrivait debout devant un pupitre sur lequel, ce soir-là, deux cents feuillets étaient posés en tas. Il cherche, fait tomber la moitié du tas. L’invité se baisse ; Hugo l’arrête, retrouve les vers et revient les lire au salon. Ce salon n’était pas celui de la rue Pigalle, tout en longueur et que Victor Hugo quitta parce qu’il ne pouvait y recevoir commodément ; c’était le beau salon de la rue de Clichy, très vaste et si décorativement arrangé que Théodore de Banville en prenait prétexte pour dire : « Si Victor Hugo n’était le plus grand des poètes, il serait le plus grand des tapissiers. » La société s’y pressait nombreuse, tout éveillée de curiosité dans l’attente des vers arrachés à la bonne grâce du maître. C’étaient des vers de rancune ; je ne saurais les citer exactement, sauf peut-être celui-ci :


Les gens du Figaro sont de mauvaise foi ;


sur quoi Vacquerie, ne pouvant contenir son émotion, s’écria : « Comme c’est vrai ! » sans s’apercevoir qu’en insistant sur un tel vers il soulignait ce que la pièce entière avait de prosaïque. La lecture achevée, les admirateurs présents, parmi lesquels était Flaubert, crièrent au sublime et cette affirmation d’enthousiasme semblait devoir assurer la publication du poème au souvenir duquel la chute des feuillets, la peine qu’aurait le maître à les remettre en ordre le lendemain, attachait pour l’auditoire un souvenir particulier. Pourtant ce poème ne fut pas imprimé. Vers le même temps Albert Wolff, « l’ignoble Wolff » comme on disait autour du maître, vint avec une autre personnalité de la rédaction lui faire une visite d’amende honorable. N’étant pas homme à bouder la presse, Victor Hugo prit acte des excuses et remit ses vers en portefeuille. Heureux d’être en politesse avec un Albert Wolff, comment n’eût-il pas fait, à regard de Leconte de Lisle, un égal sacrifice à son goût pour les relations d’affabilité réciproque.

Tout d’abord il ne s’était pas privé du plaisir de rendre les impertinences, qu’il réadressait indirectement comme il les recevait. Il avait à dîner quelques Parnassiens, Léon Dierx, Jean Marras, Judith Gautier, un an ou deux après que Leconte de Lisle eut publié la traduction des œuvres complètes d’Eschyle. Profitant d’un silence, à table, après le potage, il dit : « Je consacre toutes mes matinées à revoir les grands poètes grecs. J’ai passé celle d’aujourd’hui dans la lecture d’Eschyle qui n’a jamais été traduit en français. » Puis il souligna son insinuation par des regards que les Parnassiens s’abstinrent naturellement de relever.

Cependant Leconte de Lisle fit son acte de contrition qu’il affirma par une visite. Politesse pour politesse, une invitation à dîner répondit à cette avance, dont on évita de part et d’autre de rendre trop évident le caractère de tardive réparation. Mme Leconte de Lisle, les quelques Parnassiens habitués de la maison furent également priés. Ils arrivèrent rue de Clichy bien avant Victor Hugo qui, ne devant jamais attendre, apparaissait au dernier instant. Vacquerie, Meurice étaient là. Leconte de Lisle avait serré la main de Vacquerie, qu’il connaissait ; mais Meurice gardait cette apparence de froide réserve derrière laquelle certains esprits avisés et prudents dissimulent leur qualité d’intelligence moyenne qui ne gagnerait pas à se montrer. Glacé par cette attitude, le vis-à-vis sentait le gel ; quelques paroles essayaient de s’envoler et retombaient figées. Très fier, Leconte de Lisle éprouvait un certain malaise devant cet accueil si peu chaleureux, car chez Victor Hugo, les familiers, jusqu’à la venue du maître, restaient en expectative vis-à-vis des nouveaux invités. Leconte de Lisle, après vingt minutes d’attente réfrigérée, vint prier Vacquerie de le présenter à Meurice, mais la glace ne pouvait se rompre sans que le Maître en eût donné le signal. Enfin, suivant sa coutume, Victor Hugo parut à huit heures, en veston, et tous les invités se levèrent, même les dames dont il baisa la main successivement, comme à la défilade. Mme Leconte de Lisle s’était trouvée gênée d’avoir, en se tenant debout, à rendre un hommage quasi royal et de ne recevoir en retour qu’une part de la distribution banale, alors que, femme de poète et de grand poète, elle ne devait pas laisser paraître qu’elle pût placer si haut au-dessus de son mari cette Majesté de la hiérarchie littéraire, ce maître des maîtres exigeant des façons d’honneur dues seulement aux souverains. Elle en éprouva le plus naturel des dépits et les choses prenaient un tour assez désobligeant, Leconte de Lisle commençait à regretter la mortification à laquelle il était venu s’exposer quand, à table, après le potage, Victor Hugo, se tournant vers lui, fit cette déclaration : « Mon cher confrère, je dois vous dire que je passe, tous les jours, une bonne heure de ma matinée dans la compagnie d’Eschyle, dans la vôtre par conséquent. » Il ne craignait pas de se livrer à pareille revirade devant les mêmes personnes qui, six mois auparavant, avaient entendu de sa bouche cette affirmation qu’Eschyle n’était pas encore traduit. Toutefois cela suffit pour que le ton fût donné. L’accueil se fit souriant. Ainsi, malgré son peu de sincérité puisqu’il chantait la palinodie, Victor Hugo s’était ménagé le beau rôle, qu’il se garda de jamais perdre. À chaque nomination académique, il vota pour « son cher confrère [67] » et parut le désigner comme son successeur, alors qu’au temps des acrimonies, méprisant mais ne médisant pas, il s’était contenté de simples ripostes. Le pire qu’il eût dit contre Leconte de Lisle, c’est qu’Eschyle n’avait pas été traduit.

Savait-il si bien dire ? Avant qu’un texte classique soit susceptible de se prêter à la traduction, il faut au moins que son fond originel subsiste assez intact. Or, sauf les Perses qui nous sont parvenus sans trop d’altération, les drames d’Eschyle, ceux de la Trilogie notamment, sont très défigurés. Quant au Prométhée enchaîné, sur onze cents vers qu’il comporte certains hellénistes n’en comptent pas deux cents dont l’intégrité paraisse tant soit peu certaine.

D’une manière générale, pour se reconnaître, à l’égard des textes antiques, dans le chaos des interpolations et des déformations successives, pour en dégager même approximativement la leçon primitive, il faut non seulement connaître la langue dans le sens matériel et jusque dans le secret de la diction, mais encore distinguer le style propre à chaque auteur, et chez chaque auteur les différentes manières. Il faut la divination critique, la communion intime avec la pensée grecque aux époques que l’on interprète.

La France a possédé de ces grands humanistes, Henri Estienne, Casaubon, Valois, Saumaise ; mais leurs meilleurs disciples ont été comme eux huguenots ou libres-penseurs et la Révocation de l’Édit de Nantes les a dispersés en Allemagne, en Hollande, en Angleterre. Il resta les deux frères Boivin, Louis et Jean, tous deux catholiques, les Dacier, la femme et le mari, qui se convertirent ; ils furent les derniers et les moindres représentants de la grande critique d’intuition, qu’on peut dès lors considérer en France

comme une gloire disparue. En dehors des simples titulaires de chaires d’enseignement, tels que Larcher et Gail, on put compter encore, parmi les survivants de l’hellénisme, Clavier qui fut célèbre pour les grâces légères de sa femme tout autant que pour son consciencieux esprit d’érudition ; il eut pour émule son gendre Paul Louis Courier, qui fit honneur aux lettres grecques en même temps que Boissonade ; mais, parmi les contemporains de Leconte de Lisle, qui citait-on ? Alexis Pierron, qui tint plus tard la classe de seconde au lycée Louis-le-Grand, homme de devoir et de discipline, malheureusement estropié de la main droite et qui passait en lecture ancienne pour un estropieur ; Émile Egger, esprit aimable, plus ouvert à toutes choses qu’à la critique originale, et par cela même accusé de rester indifférent aux découvertes savantes faites à l’étranger. Ses jaloux le disaient « suffisant par excès d’insuffisance » et s’amusaient à lui voir faire en France les honneurs de l’hellénisme comme un souverain de son royaume. On citait aussi des professeurs qui pouvaient, à la suite d’une longue pratique spéciale, reproduire exactement le sens matériel dont ils laissaient échapper le suc essentiel, c’est-à-dire le sens profond, le sens inspiré, correspondant à l’âme de l’auteur en contact avec l’âme du peuple qu’elle reflète.

Quant à Leconte de Lisle, il n’avait même pas à son service cette expérience du professeur. Lorsqu’il s’était perfectionné dans la connaissance du grec tout en étudiant son droit à Rennes, il n’avait guère fait qu’un apprentissage de bon élève et, pour suppléer à la faiblesse de ses études antérieures, il était obligé de s’aider des traductions interlinéaires grecques-latines. Comment, astreint à suivre presque servilement ces modèles de juxtaposition, aurait-il pu s’élever au rôle d’illuminateur, de révélateur extra-lucide, capable de sonder l’obscurité des textes et d’en dévoiler les mystérieuses beautés ? La nécessité de s’en tenir au pas-à-pas du terre à terre, au guide-âne classique, le confinait dans le système de traduction littérale, dont Chateaubriand et Lamennais avaient déjà tenté des essais, l’un pour le Paradis perdu de Milton, l’autre pour la Divine comédie de Dante.

Certes Leconte de Lisle était beaucoup trop intelligent pour ne pas avoir compris d’avance qu’un simple décalque français des poèmes helléniques manquerait de splendeur et de rayonnement ; mais, logique jusqu’à l’extrême pour toutes les choses de la littérature, dès l’instant que le courant des idées modernes et l’insuffisance de sa préparation l’entraînaient à se rattacher au principe de la littéralité des traductions, il était homme à pousser aux dernières limites l’application de ce principe. Il reprit en l’exagérant l’innovation de Gœthe qui, dans l’Achilléide, avait restitué les noms grecs aux dieux grecs, dont les noms couramment empruntés à de soi-disant équivalences latines, représentent très inexactement l’entité symbolique. Appeler le maître de l’Olympe hellénique Jupiter au lieu de Zeus, ce n’est pas seulement, disait Leconte de Lisle, faire une faute d’anachronisme mais une confusion de mythes ; c’est commettre une véritable hérésie religieuse, comme si l’on donnait par exemple à notre Dieu chrétien le nom de l’implacable lahveh dont il dérive, mais dont il est l’expression supérieure dégagée des âpres et farouches conceptions bibliques. Et, partant de cet axiome que seules les formes originelles des noms répondent à la nature originelle des dieux, des héros, des personnages, aussi bien qu’à l’état primitif des peuples et des villes, il leur conservait leur figuration antique. Presque lettre à lettre il transcrivait Poseidaôn pour Neptune, Hérè, Démétèr, Hephaistos, Arès, Athénè pour Junon, Cybèle, Vulcain, Mars et Minerve. Le Temps est le Kronion, la Fatalité la Ker et le Destin la Moire. Odysseus reste grec pour désigner Ulysse, Akhilleus Achille, Aineias Énée. Ce procédé de simple report syllabique, semble d’emploi strict et de logique infaillible. Par malheur la conception en était plus aisée que la réalisation. Leconte de Lisle, en dépit de son absolutisme, ne put en faire l’application avec une rigueur exempte de contradictions. Ainsi, pour le nom du peuple qui domine toute l’Iliade, pour les Troyens, il n’osa pas le défigurer en restant fidèle à son système ; il lui garda la forme usuelle avec la finale en ien, bien que la désinence hellénique ne justifie pas cette finale. Par symétrie probablement et sans plus de nécessité figurative, il changea les Thraces en Thrakiens, les Énètes en Énétiens, alors qu’il fit retour à son principe pour transformer en Païones les Péoniens, en Paphlagones les Paphlagoniens.

Et ce genre de dérogations presque inévitables n’aboutit pas seulement à des différences de mécanisme phonétique, il produit aussi dans le mouvement des scènes et dans l’allure du style de véritables désharmonies. Au moment où Pâris et Ménélas vont se disputer Hélène en combat singulier, Agamemnon en appelle sur l’issue de la lutte aux Divinités des Éléments. Et ces Divinités, qui paraissent au même titre dans l’invocation, Leconte de Lisle ne les énumère pas sous leurs noms traduits tous également. Soleil, Fleuves, Terre, ni sous leurs noms grecs Hélios, Potamoï, Gaïa, transcrits littéralement ; mais, reculant devant Potamoï, assez difficile à faire accepter en une traduction qui se prétend française, il adopte cette forme d’incohérente disparate, de compromis partie grec, partie français : « Hélios, Fleuves et Gaïa », de sorte que, ramenés seuls à la terminologie moderne et placés entre deux forces divinisées de la nature qui gardent la structure originelle de leurs dénominations mythiques, les fleuves, dépouillés par ce contraste de la personnalité supérieure qui reste aux autres, ne semblent plus de même essence et se trouvent réduits à l’apparence d’un vocable purement géographique. L’effet d’unité, d’impression homogène, en est diminué ; la scène perd de sa grandeur. Oui, lorsqu’avant d’accomplir le sacrifice Agamemnon, élevant les mains qu’un héraut vient de purifier, prononce ces paroles sur le ton des solennelles prières : « Soleil qui vois tout, Fleuves et Terre, et vous Puissances souterraines, vengeresses du parjure, soyez témoins et veillez à la foi de nos serments », n’apparaît- il pas clairement que les trois noms, translatés en bon langage de France, Soleil, Fleuves et Terre, s’imposent par plus de simplicité, par plus de force sereine que ce jargon en deux idiomes : « Hélios, Fleuves et Gaïa ».

Combien d’autres difficultés surgirent que Leconte de Lisle ne put résoudre à sa satisfaction. Certains qualificatifs, caractérisant l’un des attributs essentiels d’un Dieu, n’ont-ils d’autre valeur que celle d’épithètes accessoires ou font-ils corps avec le nom ; ce qui revient à dire : doit-on les traiter comme ce nom et leur laisser leur physionomie grecque ou doit-on les traduire comme n’importe quelle épithète ? Pour Phébus Apollon, Apollon qui brille, la réponse ne comporte pas de doute. La forme grecque a passé presque sans changement dans notre langue qui l’emploie communément comme équivalent mythique ; Leconte de Lisle le reproduit donc figurativement : Phoibos Apollôn. Mais quand ce même Apollon est appelé « lanceur de traits au loin », Hékébole, Hékatébole ou bien Argyrotoxe « à l’arc d’argent », quand cette appellation paraît avoir été le double du nom, qu’elle accompagne ou qu’elle remplace indifféremment, faut-il traduire par la périphrase française ou transcrire le mot grec littéralement. Leconte de Lisle tenait pour cette seconde alternative. Il avait conscience que la périphrase française « lanceur de traits au loin » n’élevait pas à des proportions surhumaines le rôle divin que devait évoquer dans le cerveau d’un grec contemporain d’Homère la pensée du céleste Hékébole. Chez ce Grec, placé si près de l’origine dos mythes, le nom de Celui qui tua le serpent Python et les Cyclopes et les Niobides, ce nom de force vengeresse et de mystérieux rayonnement, devait éveiller une suggestion religieuse, le pieux émoi d’une crainte superstitieuse, corroborée, fortifiée par tout ce qui se rattachait de souvenirs au maniement de l’arc et des flèches. Quelle idée de l’inéluctable pouvoir de l’Archer-dieu devait se faire le témoin des incessants efforts nécessaires à l’homme pour entretenir l’œil et la main dans la pratique du jet, dont la portée ne dépassait pas deux cents mètres à peine ; et, comparés aux coups infaillibles lancés des profondeurs invisibles, qu’étaient les coups d’adresse des tireurs les mieux exercés, dont la puissance d’atteinte se trouvait arrêtée dans les limites imposées à la faiblesse des hommes. Voilà ce que Leconte de Lisle voulait essayer de faire comprendre en évitant une expression traduite qui ravalerait Apollon au rang d’un ordinaire lanceur de traits. Il avait donc hardiment adopté la forme figurative et transcrit, au premier chant de l’Iliade, dès la seconde page, ces paroles du prêtre Chrysès : « Rendez-moi ma fille… si vous révérez le fils de Zeus, Hékébolos Apollon. » Mais un de ses amis, Louis Ménard je crois, objecta que, si l’expression « lanceur au loin » ne représentait pas toute la valeur mystérieuse du mot grec Hékébolos, ce mot représente moins encore, puisque le sens en échappe à tous ceux qui ne savent pas lire Homère à livre ouvert. Et, dans son embarras, Leconte de Lisle prit un parti qui non seulement ne répondait pas à son système de littéralité, mais ne respectait même plus les différences du texte. Quelle que fût la qualification d’Apollon « qui frappe au loin » ou bien « à l’Arc d’Argent », il la traduisit indistinctement par « l’Archer Apollon ». Et du dieu qui tient la vie des mortels à la pointe d’une flèche en se jouant des distances à travers les plus vastes espaces, du dieu dont l’arc brille scintillant et terrible avec des cinglements de pur métal, du dieu dont le carquois résonne pour l’épouvante du monde, il faisait, au mépris des textes et de leurs nuances, un simple archer ; systématiquement il le ramenait, ce vengeur infaillible, au titre même dont se parent les hommes incertains et faibles. Et sans nécessité littéraire, au plus grand détriment de l’effet pittoresque, il donnait encore une fois l’exemple de la dérogation à la loi nouvelle qu’il avait posée pour tous les traducteurs.

Rien n’est plus spécieux et d’une prétention d’exactitude plus illusoire que le décalque des noms propres. Pour la plupart d’entre eux, on ne sait pas exactement comment ils se prononçaient et leur transposition en syllabes françaises les fausse au moins phonétiquement. La valeur relative des lettres elles-mêmes est très incertaine. Lorsque Leconte de Lisle publia son Kaïn dans le Parnasse, il avait d’abord écrit avec un K le nom du déshérité qu’il réhabilitait. Dans la réédition des Poèmes barbares, il modifia cette orthographe parce qu’il lui fut observé que le premier-né selon la Genèse avait été nommé par Ève « Celui qui est acquis ». Du verbe hébraïque qoûn, acquérir, serait dérivé Qaïn. Mais je ne sais quel savant entreprit de lui démontrer que la forme consacrée par tant de siècles, la forme Caïn, avec un C, telle que nous l’avons tous épelée sur les genoux de nos mères, est la meilleure. Je ne me porte pas garant des arguments invoqués par ce savant, peut-être facétieux ; je les signale seulement parce qu’ils m’offrent l’occasion de constater que tout essai pour établir une équivalence figurative des noms anciens dans les langues modernes est un essai précaire. Ce ne peut être, ce ne sera jamais qu’un jeu d’amusette.

Non, si l’on veut faire une traduction évocatrice, qui rende à la fois l’élan religieux, le souffle héroïque, la rudesse touchante et les grâces naïves, la simplicité sublime des récits primitifs, si l’on veut faire vibrer l’âme épique des plus puissants chantres de l’image et du nombre, ce n’est pas par un travail de contre-marqueterie, de réincrustation mécanique qu’on peut y parvenir, mais par une lumineuse récréation dont seuls semblent capables les grands intuitifs.

De telles traductions, sortes de réincarnations qui ressuscitent tout un monde enseveli dans l’oubli des âges, sont-elles possibles ? On a répondu par la négative. Or, en l’absence de telles œuvres qui peut-être ne sortiront jamais du domaine du rêve, ne saurait-on reconnaître, avec les lettrés du dix-septième siècle et du dix-huitième, l’inutilité de l’effort pour restituer au poème antique la patrie qu’il a perdue ; ne peut-on se contenter de créer à ce poème une autre existence en un milieu d’adoption et, puisque le génie des langues modernes s’est éloigné du génie des anciens idiomes, puisque la vie des mots n’est plus la même, puisque la variabilité dans l’ordonnance des phrases et dans la valeur relative des inflexions a modifié le moule de la pensée, puisqu’à trois mille ans de distance des formules similaires, répondant à des états d’esprit distincts, évoquent des visions ou des sensations souvent disparates, puisque l’expression de la beauté résulte d’harmonies différentes, n’appartient-il pas aux intelligences les plus hautes de renoncer à des essais de décalque stérile, pour s’efforcer de rendre au moins, à défaut de l’intime pensée qui nous échappe, un reflet de l’inspiration sublime, une lueur de la grandeur imposante de l’ensemble. Et, puisque les traductions littérales de l’Antique risquent trop souvent d’aboutir à la cacophonie des mots, au désaccord des idées, n’est-ce pas plus compréhensif et plus sage de se résigner, comme l’ont fait nos pères, à des traductions littéraires.

On a beaucoup vanté celles de Leconte de Lisle ; on les a surtout vantées pour l’accabler sous une gloire de professeur. Elles ne sont que de la besogne faite pour le gagne-pain ; besogne intéressante comme toutes celles auxquelles il consacrait ses peines ; mais, si poète il eût osé traduire en poète, s’il eût appliqué son génie à des interprétations supérieures, peut-être eût-il laissé des œuvres plus noblement attachantes, plus puissamment émouvantes que ses excellents exercices de juxtaposition qui ne sont même pas à l’égard des poèmes d’Homère ce que seraient les envers de belles tapisseries.

Leconte de Lisle pouvait-il donc se persuader sincèrement que son système de littéralité figurative avait seul le pouvoir de rendre le vrai caractère des êtres et des choses antiques. Pour me borner à cet exemple, qu’est-ce que l’emploi d’un tel système ajoute au Qaïn, que je citais tout à l’heure. En ces strophes de révolte contre le Mal originel, le Jéhovah, dont Leconte de Lisle dénonce l’iniquité première, le Tourmenteur jaloux et farouche que réjouissent les supplices et le massacre, est désigné sous la forme hébraïque lahveh (Yahwé celui qui est) ; paré d’une partie des attributs que lui prête le Mosaïsme, il est matériellement conforme aux données de certains passages bibliques ; cependant, sorte d’anthropomorphe, il apparaît comme un Moloch de théâtre, comme un mannequin de frise, avec lequel le Révolté se prend corps à corps ainsi qu’avec un diable de carton [68]. Car ce lahveh, tortionnaire aux mains rouges de sang et qui semble bâti pour l’artifice du poème en traître de convention, ne ressemble que d’une façon trop incomplète et seulement par les traits les plus grossiers de sa face de Baal au Jehovah des textes mosaïques, à l’Éternel tout-puissant, le seul qui soit, qui frappe et qui guérit, qui tue et vivifie, suprême démiurge, entouré d’un tel respect religieux qu’on n’en représentait pas l’image et qu’on évitait d’en prononcer le nom. Et, réduit à sa férocité de parti-pris, le lahveh de Leconte de Lisle est à peine plus exact historiquement que le Dieu de justice abstraite, le Dieu tout chrétien, qui plane sur le poème dans lequel Victor Hugo met en scène un autre Cain, le Cain de la légende, errant sans miséricorde sous la poussée du remords et sous la menace du châtiment. Il n’a rien d’hébraïque, le Dieu de la Conscience, dont le regard omniprésent poursuit jusque dans la tombe l’assassin d’Abel. Conçu selon l’hiératisme du Moyen Âge, il est en retard de trois mille ans sur la Bible. On se le représente assez conforme au type traditionnel qu’ont banalisé dans le commerce de la Sainteté toutes les enluminures plus ou moins heureusement inspirées de la plastique italienne et, tandis que le Dieu de Leconte de Lisle reste en cartonnage d’opéra, celui de Victor Hugo descend jusqu’à la chromolithographie. Tous deux sont de même essence artificielle et ce n’est point assurément la prétention archéologique de l’un ou le caractère conventionnel de l’autre qui donne un intérêt exceptionnel aux œuvres dans lesquelles ils se manifestent. Pour m’en tenir au poème de Leconte de Lisle, s’il produit une impression de grandeur, ce n’est pas par son effort manqué d’évocation historique, c’est par tout ce qu’il exprime de colère hautaine, d’inlassable rébellion contre les fatalités de l’injustice initiale, contre cette effroyable préordination qui, de par la volonté du Créateur, condamne certains hommes plutôt que d’autres à ne pouvoir être jamais que des maudits.

Cri sublime de révolte justicière, magnifique défi lancé contre la destinée jalouse qui, de l’infini du passé dans l’infini de l’avenir, a marqué pour le crime ou la souffrance le pâle et douloureux troupeau des deshérités. Et cette pitié, qui se dresse en clameur vengeresse, est si bien l’expression d’un cerveau superbe et d’un cœur miséricordieux que Leconte de Lisle s’y reflète par ses meilleures facultés. À tous ceux que la prescience divine a désignés pour le malheur expiatoire, il a voué sa compassion qu’il étendait même, en dépit de ses intolérances religieuses, jusqu’à Jésus, Pour lui le Roi-Christ, qui but l’hysope avec le fiel, n’est que le supplicié de la Croix éternelle, le lamentable prédestiné du Jardin des Oliviers et du lamma sabacthani, douce victime


Qui, jusques au tombeau priant et bénissant,
Ne versa que ses pleurs et que son propre sang.


Il l’invoque comme le plus grand des Sacrifiés, comme le Maître divin de la souffrance humaine :


Cadavre suspendu vingt siècles sur nos têtes,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tu n’auras pas menti, tant que la race humaine
Pleurera dans le temps et dans l’éternité.


Puis il le sépare de l’Église qui, brûlant et massacrant, a profané la doctrine de clémence et d’amour :


Ô moine, tout gorgé de chair et de sang d’homme,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Qui t’a dit de tuer en mon nom, assassin ?
Loup féroce, toujours affamé de morsures,
Tes ongles et tes dents ont lacéré mon sein.
Et ta bave a souillé mes divines blessures.


Et c’est bien la sainte victime, le douloureux apôtre de la miséricorde, qu’évoquent les Paraboles de dom Guy, le Massacre de Mona, l’Agonie d’un Saint, le Nazaréen. Et l’on n’a pas compris Leconte de Lisle ou l’on s’est proposé d’affaiblir par une fausse contrition l’absolutisme de son irréligion, quand on a dit qu’impie en lahveh il fut pieux en Jésus. Les vrais orthodoxes ne s’y sont pas trompés ; jamais il n’a trouvé grâce devant eux et la leçon assez dure qu’il reçut peu de temps après la publication de son Qaïn prouve qu’ils ne lui faisaient même pas l’aumône des circonstances atténuantes.

Sa mère était revenue définitivement à Paris, où la mort devait la surprendre un peu plus tard en 1872. Sans être dévote elle avait de la religion et les prêtres qui venaient la voir étaient assurés d’un gracieux accueil, surtout lorsqu’ils arrivaient de Bourbon. Un jour, un chanoine ou le titulaire d’une cure importante de l’île était en visite auprès d’elle, lorsque Leconte de Lisle survint ; elle présenta son fils le poète au prélat qui prit l’air le plus souriant, le ton le plus affable pour adresser à Leconte de Lisle cette apparence de compliment :

— Très charmé de faire votre connaissance ; j’aime infiniment la poésie…

Salut de Leconte de Lisle et silence flatté.

— J’ai lu bon nombre de poètes…

Nouveau silence, coupé cette fois de petites interjections.

— Et… j’admire beaucoup Parny.

Le chevalier de Parny, plus connu par son poème sur la Guerre des dieux que par ses Élégies, était né, comme Leconte de Lisle à Saint-Paul de Bourbon. Leconte de Lisle le comptait dans sa parenté sans en être fier ; car il méprisait, en dépit de certaines qualités lyriques, l’art futile et voluptueux de son grand oncle, le chevalier, faiseur de petits vers pour l’Almanach des Muses et l’émule d’un autre bourbonien, également chevalier, également licencieux, Antoine de Bertin. C’était donc le froisser cruellement dans son orgueil et dans ses sentiments d’art que de lui servir, à la place des éloges personnels qu’il attendait, une profession de foi tout admirative pour le frivole auteur des Poésies érotiques et des Galanteries de la Bible. Il répliqua sur un ton d’ironie pincée :

— Parny ! n’a-t-il pas écrit des poèmes un peu légers ?

Sur quoi le chanoine, changeant brusquement d’attitude et d’accent, décocha le trait que, depuis le début du colloque, il aiguisait :

— Légers ! Vous pouvez bien dire orduriers… mais jamais impies.

Impies ! Le mot fut lancé droit entre les yeux, comme un opprobre au front. Leconte de Lisle en put d’autant moins éviter l’atteinte que les premières phrases de l’entretien, conduit avec une adresse si perfide, l’avaient prévenu tout différemment. Il sentit l’inutilité d’une réplique. L’Église s’est réservé le droit d’indulgence envers les péchés les plus graves, pourvu que le fond du dogme n’en soit pas entamé ; mais ce serait accepter la négation d’elle-même que de pactiser avec les athées, Leconte de Lisle, qui venait de braver en son Qain le Dieu de la Doctrine, devait être rejeté dans la tourbe des mécréants, rayé du monde et de la poésie, bien qu’il eût affirmé magnifiquement, en strophes d’airain, son doute contempteur ; mais Parny, qui pourtant n’avait pas craint d’affubler de grâces profanes Dieu, la Vierge et les Saints, pouvait obtenir certaines rémissions, car il avait travesti seulement en leurs formes extérieures les puissances du ciel catholique, sans attenter à leur essence surnaturelle, à leur hiérarchie reconnue. Petit poète dameret et marjolet, ex-officier de dragons comme Bertin, ce Parny des boudoirs avait amusé de son galant badinage la Reine et les marquises avant de faire les délices des muscadines de Thermidor ; un prêtre pouvait oublier ses blasphèmes et le compter dans la littérature. Cependant sa Christianide avait été brûlée manuscrite par la Restauration, tandis que la Congrégation triomphante obtenait la condamnation de la Guerre des Dieux.

Déjà, sous le Directoire, cette Guerre malencontreuse avait fait écarter Parny de l’Institut et, si plus tard elle l’y ramena, le 30 avril 1803, ce fut précisément à titre de poème irréligieux. Quatre candidats se disputaient alors le fauteuil laissé vacant par le conseiller d’État Jean Devaines, et les chances semblaient se préciser en faveur d’un ami de l’abbé Delille, Dureau de Lamalle, honnête traducteur de Salluste et Tacite ; mais les partisans de Parny, soutenus par Lucien Bonaparte, firent tourner le sort à l’aide d’une manœuvre décisive. Un des membres ayant publié récemment un ouvrage d’inspiration chrétienne, ils surent insinuer que la réputation philosophique de l’Académie s’en trouverait atteinte et qu’il fallait par compensation choisir l’auteur d’un livre antichrétien. Antichrétien le poème sur la Guerre des Dieux ne l’est pas, si l’on en croit le chanoine bourbonien ; il passait pour tel en 1795, en 1803, en 1827 ; les points de vue changent selon les intérêts du moment.

Quoi qu’il en soit des considérations secondaires qui justifient ou non la boutade du chanoine, ce ne fut pas la seule avanie dont Leconte de Lisle paya la publication de son Qaïn. Il recevait alors du Conseil général de Bourbon une pension dont le taux primitif de dix-huit cents francs avait été portée à deux mille quatre cents. L’Archevêque, faisant partie du Conseil, démontra l’impossibilité de continuer des libéralités à l’égard d’un impie qui s’en servait pour insulter l’Église et pour braver Dieu. La pension fut supprimée, ce qui creusa plus profondément dans le budget de Leconte de Lisle un trou déjà béant. Depuis quelque temps Leconte de Lisle n’adressait plus de correspondance au journal de Bourbon ; de ce fait il avait perdu quinze cents francs qui, joints aux deux mille quatre, formaient un total proche de quatre mille francs presque soudainement retranchés du revenu. L’un de ses intimes se trouvant près de lui lorsque lui parvint l’avis de la suppression sollicitée par l’Archevêque et cet intime s’effarant de la nouvelle, Leconte de Lisle le rassura, prétendant qu’il préférait cette solution, car les pensions, affirma-t-il, entraînent pour celui qui les reçoit une idée de diminution morale et d’amoindrissement.

Et certes, en cet instant, il parlait sincèrement. Son âme haute savourait le plaisir d’être enfin soustraite, au moins pour la part qu’on lui retirait, à la honte des bureaux de secours, au supplice des charités qui dégradent ; mais en même temps, comme il était inapte à remplacer par un gain régulier les traitements de privilège, comme il fut presque aussitôt ressaisi par les suggestions de la vie quotidienne, il courut chez Catulle Mendès, lui fit part de la fâcheuse aventure. Trop fier pour demander directement une intervention, il savait cependant l’effet que l’annonce d’un avenir de misère produirait sur un esprit aussi prompt à l’action que l’était celui de Mendès. Sans perdre un jour, Mendès mit en campagne Vitu qui, depuis la retraite de Grandguillot, jouait un rôle important à la rédaction du Constitutionnel et du Pays. Vitu sut intéresser un personnage influent de l’Empire, qui fit accorder à Leconte de Lisle, sur les fonds du ministère de l’Instruction publique, une pension de douze cents francs. Bien que l’obtention de cette pension n’eût pas été facile, les amis de Leconte de Lisle jugèrent le taux par trop modeste. Sans corroborer leurs plaintes en y joignant les siennes, Leconte de Lisle les laissait pourtant s’exhaler et, vu l’apparente mesquinerie du bienfait, on ne remarquait pas qu’il aurait peut-être pu cesser de dauber sur le Césarisme. Ayant toute sa vie fait état de républicanisme, par cela même qu’il avait constamment dit du mal de l’Empire, il continuait d’en dire et cette attitude hostile ne surprenait personne.

En août 1870, lors de la déclaration de guerre il se trouvait à Paramé sur la côte bretonne où l’avaient entraîné des amis ; il s’y trouvait comme à l’habitude dans des conditions supérieures à ses moyens, ce dont il se plaignait et ce qui par conséquent aurait dû le faire réfléchir sur les avantages des pensions. Or, écrivant peu de temps après les premières défaites à l’un de ses familiers, il n’eut pas de mots assez durs à l’adresse des misérables dont l’impéritie criminelle avait jeté la France en de tels désastres et, grâce à cette persistance de son attitude anti-césarienne, il restait coté très haut dans le parti républicain. Après le 4 septembre, ce même parti réclamait, pour le mois d’octobre, des élections générales que les embarras de la résistance, la crainte d’augmenter le trouble dans lequel se débattait Paris, et surtout l’impossibilité de consulter en un appel simultané la France entière firent reculer jusqu’au mois de février 1871. Toutefois des réunions préparatoires pour la formation des comités avaient eu lieu et dans plusieurs de ces comités, comme les listes de candidats possibles étaient discutées, Leconte de Lisle fut tout naturellement présenté. Ne semblait-il pas devoir être des premiers à prendre rang parmi les lutteurs de 1848 pour qui l’heure tardive de la réparation était enfin arrivée. Son nom fut même de ceux sur lesquels les indications de suffrage se rallièrent le plus volontiers, et les admirateurs, qui l’avaient mis en avant, furent si surpris de leur succès qu’ils entrevoyaient déjà pour le grand poète, dont s’enorgueillissait la pensée libérale, quelque porte-feuille de l’Instruction publique. Et ce n’est pas l’hallucination d’esprits prévenus par un excès d’amitié, le rêve de deux ou trois isolés que je rapporte, c’est un certain état d’enthousiasme, limité sans doute aux comités dans lequel il se manifestait, mais assez généralisé. En réalité Leconte de Lisle était, pour le parti l’une des gloires latentes dont on devait escompter l’éclat, singulièrement accru par la récente publication du Qaïn ; on peut donc imaginer de quelle stupeur effondrée, de quel morne accablement furent frappés ses amis, quand, le surlendemain du jour où l’une des réunions avait acclamé son nom, ce nom, considéré la veille comme un parangon de républicanisme, parut dans un fascicule du Recueil des pièces trouvées aux Tuileries après le 4 septembre. Parmi des notes relatives aux dépenses de la Liste civile de Napoléon III, Leconte de Lisle figurait pour avoir touché, depuis juillet 1864, une pension annuelle de trois mille six cents francs, et c’était au total une somme de vingt et un mille six cents francs qu’en ces six dernières années il était allé recevoir avec une déplorable régularité d’humiliation mensuelle, au bureau des dons, grâces et secours, dans le Palais même de « l’assassin de la République ». Par surcroît de confusion, son nom si noble jusqu’à ce jour se trouvait mêlé stupidement aux noms de complices de Strasbourg, de serviteurs du régime, de spéculateurs même et, comble de l’ironie, à des noms d’agents politiques versificateurs.

Ainsi non seulement Leconte de Lisle touchait les douze cents francs alloués par un ministère bonapartiste, mais il était un des pensionnés de la Maison de l’Empereur, un de ceux que les Républicains d’alors flagellaient de cette épithète : « les mendiants de Badinguet ». Un cri de réprobation s’éleva d’entre ces Républicains, qui ne se gênèrent pas pour exprimer leur incommensurable dédain. Deux ou trois ans après et par maintes reprises, Ranc relatait encore et sur un ton acerbe, la regrettable compromission. D’autres, non moins généreux d’âme et de foi républicaines, ressentirent une poignante douleur. Le plus fervent sectaire de l’honneur du parti, Delescluze, s’attrista de cette déchéance matérielle de Leconte de Lisle, comme d’une amère défaite.

Quant aux amis ils eurent quelque peine à triompher de leur abattement. Ils savaient que toutes les lamentations de misère, tous les brocards à l’adresse du tyran, n’étaient pas une façon de sauver la façade, et pourtant du gouvernement, qu’il invectivait notoirement, Leconte de Lisle, en pauvre honteux, émargeait secrètement. À pareille défaillance il n’est pas d’excuses et, parmi ceux d’entre nous qui se trouvaient alors enfermés dans Paris par le siège, je n’en sais pas un qui tenta de la justifier. Mais, si l’être de chair avait été faible, le lutteur d’art restait intact et, pour une faute de la fragile matière, il n’appartenait pas aux fidèles du maître de renier sa vigoureuse intelligence qui ne s’était jamais démentie. D’ailleurs Leconte de Lisle paya par de cruels mois de souffrance les années d’existence en partie vécues « sur l’argent du deux décembre ». Pendant trois jours il avait pleuré, puis, à bout de forces, éprouvant le besoin de confier sa douleur qui n’était pas ressentie de son entourage, il écrivit à ceux de ses amis dont l’estime lui semblait la plus nécessaire à sa vie. À l’un d’eux il disait : « Toute faiblesse s’expie. J’en reçois la juste punition par la publication des Papiers Impériaux. » Et cet ami, s’étant présenté chez lui peu de jours après, fut reçu par ces mots prononcés sur un ton qui trahissait une intime détresse : « Vous venez me voir encore… Merci… » C’était avant la nuit tombante. Leconte de Lisle, qui n’avait pas de servante, ouvrait sa porte lui-même et, le distinguant mal dans l’antichambre obscure, l’ami se contenta de lui serrer la main ; mais quand, passant dans le salon, Leconte de Lisle, plus éclairé de jour, apparut pâli, défait, étrangement changé, l’ami, saisi d’émotion devant le vaillant penseur si faible contre la vie, s’écria : « Oui je viens. Vous devez être malheureux. — Et plus malheureux encore, ajouta Leconte de Lisle, de n’être pas compris. »

En réalité Leconte de Lisle, qui dans cette circonstance ne rencontra pas autour de lui le soutien de tendresse si nécessaire aux cœurs meurtris, était désormais atteint d’une de ces blessures qui jusqu’au dernier souffle, restent ouvertes. Pendant combien d’années son front ne gardera-t-il pas cette teinte de mélancolie, signe extérieur des remords intimes.

Sans doute la troisième République ne voudra se souvenir que de l’élan généreux du libertaire de 1848 ; elle maintiendra, sur les fonds du ministère de l’Instruction publique, la pension élevée de douze à seize cents francs et portée successivement à trois puis quatre mille, dernier taux auquel elle la conservera généreusement à Mme Leconte de Lisle. De plus elle attachera Leconte de Lisle à la bibliothèque du Luxembourg, qui dépendait du même ministère de l’Instruction publique lorsque le Sénat résidait à Versailles et qui rentra sous l’autorité de ce Sénat quand il revint siéger à Paris. Comme le gouvernement de la République, le Sénat sut oublier ; il conserva le tiers des appointements à la veuve, bien que Leconte de Lisle ne fût resté que vingt-deux ans fonctionnaire, au lieu des trente années qui donnent droit à la retraite.

Mais, s’il obtint la protection du pouvoir qui le mit à l’abri de nouvelles défaillances, si même son salon après quelques années de tristesse résignée parut se réveiller sous les échos du tapage mondain, Leconte de Lisle ne retrouva jamais l’intime et profonde sérénité des anciens jours. Il regretta les veillées d’armes, les âpres luttes d’antan, alors que son nom, exempt de toute brisure, sonnait haut pour le ralliement. Ses efforts pour reprendre le vieux souffle contempteur retombèrent épuisés, tristement inutiles, et lui-même se sentit s’éteindre dans le vide des existences arrêtées par un coup du destin au plus bel instant de la lutte.

« Toute faiblesse s’expie », écrivait Leconte de Lisle ; n’essayons donc pas, à la manière des femmes vaines et des jeunes gens timides, de disculper les fautes, dont seuls les êtres véritablement nobles savent accepter leur part de responsabilité. Vivant, Leconte de Lisle a trop longtemps et trop durement souffert des soumissions auxquelles asservit la gêne, pour qu’on ait le droit de réclamer en faveur de sa mémoire les fausses pitiés du monde et les pardons qui, comme toutes les charités, amoindrissent et rabaissent. À la hauteur où sa belle intelligence le place, peut-il craindre de paraître devant les générations à venir, tel que l’a créé la nature et tel que la vérité nous le montre, faible seulement en sa misère d’homme, mais infaillible en sa volonté d’art. Et précisément, parce qu’il manquait de résistance aux fâcheuses contingences, ne devons-nous pas admirer davantage et retenir comme une preuve de force supérieure l’exemple qu’il a su donner aux créateurs futurs en demeurant, malgré les embûches et les souffrances, le lutteur invaincu de l’idéal, la pure conscience en poésie.



FIN



ERRATA



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Pages lignes au lieu de lire
57  2 du Midi de Midi
69 24 Lamartime Lamartine
140 16 antagonisme antagoniste
152 11 ses se-
152 25 Henri Henry
219  9 ds de
229 27 oblint obtint
232  9 tout l’horizon tout horizon
241  6 je l’ait je l’ai
275 14 Après magisters supprimez le ;
276 37 le salon Le conte de Lisle    le salon de Leconte de Lisle
276 37 intelligentes intelligents
278 16 il y avait été il avait été
296 25 prêter très à tort prêter à tort
297 14 moité moitié
300 36 fussent-ce fût-ce
301 28 après jeunesse, mettez ;
307  4 orbe orbite
312 12 émergeait émargeait
312  au renvoi  ou de l’étoile de Roumanie
318 34 Lassé Fatigué
320  3 lui faire faire
321 29 à de pareille revirade à pareille revirade
322  1 commes on comme son



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LISTE DES NOMS PRINCIPAUX



Agar (Léonide Charvin, dite), 306.
Aicard (Jean), 295.
Andrieu (Jules), 271-276, 284
Arène (Paul), 163, 177, 255-257
Banville (Théodore de), 26, 37, 93, 101, 128, 137, 157, 159, 165, 251-252, 280, 311, 313, 319.
Barbey d’Aurevilly (Jules), 160, 166, 313-316.
Baronnet, 191-192.
Barracand (Léon), 193, 219-224
Baudelaire (Charles), 75, 78, 94-96, 117, 120, 128, 137, 160, 176, 245.
Belmontet (Louis), 164.
Benassit (Émile), 129, 138.
Bénézit (Charles), 23, 27, 29.
Bermudez de Castro, 23, 28-30, 67, 84, 264, 268.
Bernard (Thalès), 20, 24, 29, 30, 67-69, 79-81, 262.
Bernard (Mlle), 81.
Bertin (Antoine de ), 333-334
Bertrand (Aloïsius), 208.
Bibesco (Princesse Hélène), 312-313.
Blanc (Louis), 18.
Blanchecotte (Mme Augustine-Malvina), 68.
Blanqui (Auguste), 24, 29, 31, 63.
Bouchor (Maurice), 300.
Bouilhet (Louis), 75, 101.
Bourget (Paul), 165-169, 316.
Bourotte (Mélanie), 68.
Bouvet, 131.
Brun (Albert), 132.
Burnouf (Eugène), 20
Carjat (Étienne), 130.
Cazalis (Henri), 281-283.
Chateaubriand, 99, 134, 171, 324.
Cladel (Léon), 93, 137, 214, 276-278.
Colet (Louise), 69-76, 81.
Considérant (Victor), 13-14.
Coppée (François), 102-103, 115-116, 148, 150, 154, 163-164, 172-180, 186, 278, 285, 302-303, 316.
Cressot, 23-29.
Daudet (Alphonse), 110, 137, 163, 177, 254-259.
Delescluze, 139, 338.
Delpit (Albert), 258, 259.
Dierx (Léon), 149-156, 186-187, 239, 320.
Drouet (Mme), 144-146.
Dubois (Pierre), 23-24, 29.
Egger (Émile), 323.
Estribaut (famille d’), 260-262.
Fage (Émile), 23-24, 29, 67, 80.
Faivre (Dr et Mme) 65.

Flaubert (Gustave), 72-75, 81, 93, 160, 212, 214, 225.
Flotte (Paul de), 22, 29, 31, 40, 43, 45, 56, 60-65, 80.
Foucque (Hippolyte), 11 (?), 121-123.
Foucque (Mme), 146, 310.
Fourier (Charles), 15-16, 47, 55.
France (Anatole), 2, 135-136, 157, 161, 166, 168, 170, 210-211, 214-216, 218, 233, 245, 283, 284, 295-307.
Franceschi (Jean-Paul-Paschal), 127.
Gambetta (Léon), 130, 272, 274.
Gautier (Théophile), 111, 117, 161, 162, 215, 224, 225, 227, 245.
Gautier (Judith), 194, 225-227, 310, 320.
Glaize (Auguste), 65-66.
Glaize (Mme), 65-66.
Glatigny (Albert), 137, 248-254.
Guerne (Vte André de), 87, 104.
Hébrard (Adrien), 95, 129, 132.
Heredia (José Maria de), 150, 186-187, 204-210, 216-219, 222, 284, 316.
Hervilly (Ernest d’), 318.
Houssaye (Arsène), 137, 193, 291-292.
Houssaye (Henry), 291-295.
Huet (Prosper), 67.
Hugo (Victor), 5, 48, 54, 64, 70, 71, 101, 106-107, 111, 143-146, 154, 161, 164, 170, 181, 224, 232, 252, 257, 317-322, 331.
Jacquemart (Alfred). 32, 39, 42-43, 45, 59, 66-67, 123-125.
Jobbé-Duval (Félix), 32-33, 39-40, 42, 45, 59, 65-66, 78.
Jobbé Duval (Mme), 39, 41-43.
Lacaussade (Auguste), 23, 27-28, 156.
Lafenestre (Georges), 281.
Lamartine (Alphonse de), 48, 69, 71, 101, 173, 183, 282-283.
Lamennais, 12, 324.
Lanux (Mme de), 8-9.
Lanux (Mlle de), 9-10.
Laverdant (Désiré), 13-14, 30.
Laveur (Pension), 25-26.
Le Bas, 29.
Le Bas (Mme), 29-30.
Le Bas (Philippe), 29 30.
Leconte de Lisle et Mme Leconte de Lisle. Passim.
Leconte de Lisle (Mme), mère du poète, 9-10, 91, 118, 333.
Leconte de Lisle (Alfred), 9, 59-60, 91.
Leconte de Lisle (Paul), 59-60, 91.
Leconte de Lisle (Mlles), 88-91, 118.
Leforestier (Mme), 185, 310.
Lemaître (Jules), 242-244, 279, 284, 299, 301-313.
Lepelletier (Edmond), 278-279.
Lockroy (Joseph), 196.
Louÿs (Pierre), 187
Lucas (Hippolyte), 143 145.
Mallarmé (Stéphane), 157, 186-187, 216, 228-248.
Magnard (Francis), 111-113, 133, 237.
Maron (Eugène), 23-24,29, 61.
Margue (Léon), 128.
Marras (Jean), 133-148, 225, 241-242, 284, 310, 320.
Mathieu (Gustave), 177, 257.
Ménard (Louis), 20, 23-29, 30, 33, 60-63, 67-69, 75-76, 80, 84-86, 88-89, 93, 137, 140, 257, 262, 276, 327.
Mendès (Catulle), 110-111,133-138, 147-149, 152, 157,159, 172, 186-187, 194, 208, 224-226, 241-242, 249, 252, 272, 278-279, 283, 285, 289, 310, 336.
Meurice (Paul), 320.
Mérat (Albert), 214, 283-285.

Moulin (Hippolyte), 260-261.
Mürger (Henry), 29, 128, 139.
Musset (Alfred de), 5, 71, 101, 103-106, 173, 183, 187, 238.
Pâris (Gaston), 270, 271.
Parny (Évariste)), 4, 5, 333-335.
Payne (John), 90.
Pierron (Alexis), 323.
Ponsard (François), 25.
Potrel, 25-26.
Proth (Mario), 272-274.
Proudhon (Pierre-Joseph), 55, 61. 204.
Prichari (Jean), 240-241.
Rabuan (Jean Paul), 23, 29.
Renan (Ernest), 299, 301, 316.
Ricard (Louis Xavier de), 278-279, 297, 307.
Robespierre (Maximilien_de), 23, 24, 29, 55.
Rogier (Léon), 67.
Roujon (Henry), 149, 152, 231, 242.
Rouvière (Philibert), 158.
Sainte-Beuve (Charles-Augustin), 77.
Sand (George), 72, 269.
Sangel (Mme), 310.
Seignobos (Charles), 229, 275.
Silvestre (Armand), 187, 279-281.
Soulary (Joséphin), 284.
Sully-Prudhomme, 269, 271
Thérésa (Emma Valladon, dite), 121, 124.
Theuriet (André), 170-171.
Toussenel (Alphonse), 14, 63.
Vacquerie (Auguste), 320.
Valade (Léon), 284, 285.
Verlaine (Paul), 172, 242, 276, 278-279.
Vigny (Alfred de), 71, 101, 110, 155, 162, 213, 250, 280.
Villemain (Abel-François), 72, 75.
Villiers de l’lsle Adam (Auguste de), 127, 149, 150, 156, 158-184, 171, 178-180, 182, 186-204, 241, 242, 244, 256, 279, 281.
Vitu (Auguste), 336.
Wolff (Albert), 251-252, 257.
Zola (Émile), 259-260.





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  1. Revue bleue du 10 juillet 1897.
  2. Leconte de Lisle parlait peu de cette période de sa jeunesse et, sans l’excellent article publié dans la Revue des Deux-Mondes du mois de décembre 1898, par le poète Louis Tiercelin elle ne nous serait guère connue. Pour ma part, n’écrivant pas une étude, mais des souvenirs sur les faits que je tiens soit des témoins ou des rares confidents de la vie du poète, soit du poète lui-même, je n’en saurais donner d’autres détails.
  3. À un poète mort : Poèmes tragiques.
  4. Paraboles de dom Guy : Poèmes barbares.
  5. Qaïn, Poèmes barbares.
  6. Leconte de Lisle ne faisait pas entrer en ligne de compte, dans son souvenir, ses rares articles politiques ou sociaux, rédigés d’ailleurs comme des morceaux de style, en exercices de littérature. M. Marius-Ary Leblond, qui s’est très consciencieusement imposé la tâche décevante de reconstituer un vrai Leconte de Lisle par le document (voir le Mercure de France, septembre à novembre 1901), leur accorde un intérêt exceptionnel que Leconte de Lisle ne leur accordait pas.
  7. Un matin, il lut dans le journal un article sur les Femmes de la Révolution, article qu’il avait refusé. Sa plainte fut vive ; il se croyait juge suprême. On lui fit cette objection qu’à vrai dire il représentait à lui seul le comité de lecture, mais qu’il était simplement consultatif comme tous les comités. Il répondit par sa démission.
  8. Toutes les pensions de cénacle ont de ces complaisances à l’égard de pauvres hères qui servent de distraction ou de têtes de ralliement pour les habitués nantis d’argent. On sait que le père Laveur pratiqua si largement ce genre de faveurs qu’il mérita d’être surnommé « le comte de Quitus ». (Voir l’article de M. A. Callet, dans la Revue hebdomadaire du 20 février 1898.) Lui seul était capable de les étendre jusqu’à l’incurable insolvabilité de l’héroïque Cressot.
  9. Philippe Le Bas, après s’être fait connaître par des dissertations sur l’archéologie grecque, fut chargé d’une importante mission ; il en rapporta son principal ouvrage : Voyage en Grèce et en Asie Mineure.
  10. Il s’élait laissé certainement entraîner par ses amis Jobbé-Duval et Jacquemart dont je parlerai plus loin et qui furent également délégués eu Bretagne.
  11. Ces griffons sont des morceaux de pratique conventionnelle, sur la valeur desquels leur auteur ne se faisait pas illusion. Il disait en parlant d’eux : « Encore un endroit devanl lequel je ne peux plus passer. Mes griffons ont les pattes de tout cela trop courtes », et, du coupant de sa main droite, il indiquait une belle longueur sur son bras gauche.
  12. Les spectres (Poèmes barbares).
  13. Le vœu suprême (Idem). — Cf. Le calice amer du désir,
    Ultra cœlos. (Idem.)
  14. Jules Tellier, Nos poètes.
  15. Ultra cœlos (Poèmes barbares).
  16. Et ce sera la Nuit aveugle, la grande Ombre,
    Informe, dans son vide et sa stérilité.
    (La dernière vision, Poèmes barbares.)


  17. Si l’aurore (Poèmes tragiques).

  18. Dies iræ (Poèmes antiques).


  19. Le mal est de trop vivre, et la mort est meilleure.
    (Le vœu suprême, Poèmes barbares.)

    Ô lugubre troupeau des morts, je vous envie.

    (Aux morts, Idem.)

    Ô morts, morts bienheureux, en proie aux vers avides,
    Souvenez-vous plutôt de la vie et dormez !


    Ah ! dans vos lits profonds quand je pourrai descendre,
    Comme un forçat vieilli qui voit tomber ses fers,
    Que j’aimerai sentir, libre des maux soufferts,
    Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre !

    (Le vent froid de la nuit, Idem.)


  20. In excelsis (Poèmes barbares).

  21. In excelsis (Poèmes barbares).

  22. Jules Tellier, Nos poètes.

  23. Ce qui n’empêchait Leconte de Lisle de traiter Proudhon en penseur néfaste, depuis que le célèbre publiciste s’était fait le détracteur du dieu des clubs, Maximilien Robespierre.

  24. Les siècles maudits (Poèmes tragiques.)

  25. Blanche.

  26. Sous le litre général : Prologue d’une révolution, le livre imprimé par l’Imprimerie du Peuple était vendu dans les bureaux, rue du Coq-Héron.

  27. Ces lettres ont été publiées incomplètement par le Figaro, Supplément, du 4 août 1895.

  28. Poèmes barbares. — De la même époque datent les Elfes, dont l’inspiration germanique n’est pas moins évidente.

  29. Ce prix est bisannuel. Il fut doublé pour Louise Colet en 1839, ce qui n’empêcha qu’elle l’obtint encore en 1843, 1851 et 1833.

  30. Ce vers, qui manque d’un mot son effet de rythme monosyllabique et dont la pensée vaine se pare d’une fausse grandeur, ce vers de mirage et d’emphase :

    Ayons de ces grands cœurs où bat le cœur de tous comportait-il, de la part des académiciens-poètes, de tels transports admiratifs ? L’auteur seule a pu répondre par l’affirmative.


  31. Le dernier souvenir. Poèmes barbares.

  32. Les spectres. (Idem.)

  33. La mort du soleil. (Idem.)

  34. Les oiseaux de proie. Poèmes antiques.

  35. Fiat nox. Poèmes barbares.

  36. Le vent froid de la nuit. (Idem.)

  37. La vipère. (Poèmes barbares.)

  38. Poèmes barbares.

  39. John Payne, poète de l’école des Browning et de Swinburne était de son métier solicitor. Il voulut épouser la fille d’un de nos maîtres décadents, auquel il dédia la troisième partie d’un de ses principaux ouvrages. II possédait une vingtaine de mille livres de rente, offrait de quitter l’Angleterre, de venir s’établir à Paris ; mais il n’avait plus le privilège de l’âge et des avantages physiques, ses vœux ne purent être partagés.

  40. Hébrard définissait le style de Cladel « du nougat aux cailloux ».

  41. La Fontaine aux lianes (Poèmes barbares).

  42. L’Illusion suprême (Poèmes tragiques).

  43. L’Illusion suprême (Poèmes tragiques).

  44. Je ne sais plus qui lui fit observer que le monocle des dandys n’allait pas à son caractère ; il répondit qu’ayant besoin de verre pour un seul de ses yeux, il avait jugé gênant
    d’en embarrasser les deux.


  45. À la seconde édition, en 1882, sollicité d’ailleurs par ses élèves, il modifia ce titre. La forme nouvelle Poèmes barbares, faisant suile aux Poèmes antiques, eut pour avantage d’affirmer en quelque sorte l’unité de I’œuvre par l’étiquette et de préparer la venue des Poèmes tragiques.

  46. Actuellement boulevard Rochechouart.

  47. Je sais que Bouvet raconterait différemment la formation de sa clientèle dont il attribuait le groupement à l’initiative de Carjat. De tous ceux, qui s’établirent au café de Madrid
    dans les mois de la fondation, Carjat seul avait, grâce à ses réclames de photographe, un nom retentissant, et Rouvet, qui plus tard put parler avec tant d’orgueil de ses autres
    clients, quand il les eut vus gravir successivement le chemin du pouvoir, n’y faisait alors aucune attention. Carjat lui resta donc dans la mémoire comme le grand homme autour duquel devaient s’être réunis tous les premiers arrivants ; il lui marqua constamment la plus vive reconnaissance, que je ne voudrais pas atténuer tout en maintenant l’exactitude de
    ma version.


  48. C’était une réponse du parti catholique à la fameuse brochure, la Question romaine, qui commençait par une malice : « Il y a, de par le monde, deux cents millions de catholiques, sans compter le petit Mortara… » Le petit Mortara était un enfant juif que le clergé de Rome fut accusé, non sans présomptions sérieuses, d’avoir baptisé malgré la volonté des parents formellement opposée. L’accusation et surtout les détails de violation qui la justifiaient, avaient soulevé les clameurs du monde. En France, ils avaient servi de prétexte aux plus âpres polémiques. S’en faisant l’écho sous cette forme insidieuse, Edmond About ravivait les colères et ne pouvait manquer de s’attirer des représailles.

  49. Pendant trois jours et trois nuits, Marras refusa toute nourriture et se promena dans sa cellule sans vouloir se coucher. Il s’était fait ce raisonnement que l’Espagne hésiterait à prendre vis-à-vis de l’Europe l’altitude de geôlière assassine ; elle risquait d’encourir la réprobation du monde si le bruit se répandait qu’elle eût réduit au désespoir un réfugié. Sur l’ordre du gouvernement espagnol, auquel le directeur de la prison en avait fait référer, et devant son apparente résolution de suicide, Marras fut relaxé.

  50. Quatre-vingt-treize venait de paraître.

  51. Rue de Clichy, les passionnés de tabac allaient fumer sur le palier de l’escalier ou montaient chez Lockroy, dont l’appartement était situé au-dessus de l’appartement d’Hugo.

  52. Le dernier bonheur (la Vie inquiète).

  53. Jean Dornis (j’ai dit que le pseudonyme cachait une grande dame) n’a pas manqué de méconnaître cette nuance. Son article paru dans la Revue des Deux-Mondes au lendemain
    de la mort de Leconte de Lisle est faux dans l’exact, c’est-à-dire que l’erreur réside moins dans les faits ou dans les jugements que dans l’expression qui les traduit. En s’efforçant de reproduire l’intime pensée de Leconte de Lisle, il en dénature constamment le sens profond, par le seul fait que cette pensée d’homme n’a pu passer à travers le tamis d’un esprit de femme sans perdre toute lumineuse intensité. De l’un à l’autre cerveau, le pouvoir éclairant n’est pas le même.


  54. Ce fut seulement en juillet 1881, qu’une loi nouvelle sur la liberté de la presse mit fin, par l’article 34, aux irritantes susceptibilités des familles, en déclarant que le droit de défendre en justice la mémoire d"un mort revient seulement à l’un des héritiers prouvant qu’il est visé, lui vivant, dans la personne de ce mort. L’exemple de Villiers apporte un argument en faveur de cette règle d’apaisement.

  55. Douée d’une vivacité tout à fait extraordinaire, malgré ses quatre-vingts ans passés, la vieille dame avait son chapeau sur la tête dès son lever et le gardait pour être prête à sortir jusqu’à l’heure du coucher.

  56. Ce partenaire habituel de Mme de Keraniou était un vieux noble, ex-garde du corps, qui ne pouvait perdre sans
    que son visage s’allongeât démesurément comme celui du pître
    au théâtre de la foire. Il commençait par s’en prendre courtoisement à la vieille dame en affectant un air d’ancien régime ; mais, à mesure que sa colère montait, il descendait de ton :

    — Madame la marquise, vous ne faites pas attention.

    — Je vous demande bien pardon, monsieur le marquis.

    — Vous ne savez donc plus jouer, marquise ?…

    — Pardon, marquis...

    — Alors, qu’est-ce que vous f…, madame ?

    — Je vous défends de jurer, monsieur.

    Et le vieux garde, posant les cartes avec un grand geste de violence qui ss résigne, marmottait dans son gilet un mot de suprême dédain :

    — Bonne femme.

    Puis il reprenait les cartes pour renouveler exactement la même scène une demi-heure après.


  57. Villiers signait de ses deux premiers prénoms Philippe-Auguste, pour se rattacher par un trait de plus à son aïeul le grand-maître de Malte ; mais c’est le troisième que, par le
    choix de sa famille et pour l’appellation courante, il portait réellement.


  58. Munis d’accotoirs.

  59. Ses biographies le rajeunissent de deux années. Il était, en dix mois, passé de l’état de vigueur à l’état de décrépitude. Son ami Huysmans a pu dire qu’il était mort de vieillesse.

  60. Le vœu suprême (Poèmes barbares).

  61. Seuls les papiers gras laissés par les dîneurs le choquaient. La veille d’un jour où Mirabeau devait venir le voir et passer par la forêt. Mallarmé, s’étant armé d’un grand sac et d’un crochet, était allé faire la toilette de la route par laquelle arriva son visiteur.

  62. Ne fût-ce que pour la voir continuer à sa veuve, qui ne serait heureux que le poète eût, de son vivant, reçu la pension d’homme de Lettres. Assez rarement l’État s’honore en honorant, chez la femme, les plus belles vertus.

  63. On a dit aussi qu’il les prenait à Dickens. Il se fâcha.

  64. On ne peut compter celui qui couronne si malheureusement le socle du monument de Leconte de Lisle au Luxembourg. Les traits ramassés sur eux-mêmes, étriqués dans leurs plans, donnent une impression de petitesse mesquine qui contraste étranglement avec la noble structure et la sereine beauté du modèle.

  65. La rémunération n’étant pas proportionnelle à l’effort, Charles Blanc titulaire de la direction des Beaux-Arts, accorda mille francs à Leconte de Lisle pour « le travail de Littérature ».

  66. Ou de l’Étoile de Roumanie, je ne sais plus exactement.

  67. La seconde fois ce fut en 1877. Leconte de Lisle s’était présenté, pour succéder à Joseph Autran. Il n’obtint que deux voix, celle d’Auguste Barbier s’étant jointe à celle de Victor Hugo.

  68. <poem>
    Afin d’exterminer le monde qui te nie
    Tu feras ruisseler le sang comme une mer,
    Tu feras s’acharner les tenailles de fer,
    Tu feras flamboyer, dans l’horreur infinie,
    Près des bûchers hurlants le gouffre de l’Enfer ;

    Mais quand tes prêtres, loups aux mâchoires robustes.
    Repus de graisse humaine, et de rage amaigris,
    De l’holocauste offert demanderont le prix.
    Surgissant devant eux de la cendre des Justes,
    Je les flagellerai d’un immortel mépris.


    (Poèmes barbares).