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Les Âmes en peine/01

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Flammarion (p. 4-8).




Les âmes en peine


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Par cette grise matinée d’octobre armoricain, l’océan avait ce gémissement profond qui suit les violentes tempêtes et, sur la grève, les déferlements « étalaient » avec une langueur accablée.

Une grande affliction pesait sur le bourg. L’avant-veille, le syndic des Gens de mer, M. Béven, avait reçu l’avis officiel d’un terrible malheur. Le trois-mâts « Rosa-Mystica », monté par un équipage de Ploudaniou, s’était perdu devant l’île Molène. Aucun des hommes du bord n’avait pu se sauver. Les familles du village étant alliées par des cousinages à la mode de Bretagne, toutes les maisons se trouvaient en deuil. À l’annonce de ce désastre, les veuves avaient heurté les portes de leur front en criant : « Ma Doué ! ma Doué ! »

Onze forts jeunes hommes ouvraient maintenant leurs yeux agrandis aux horreurs des abîmes hantés par les crabes verdâtres et les poulpes visqueux.

Dans la vieille église enténébrée, le recteur de Ploudaniou célébrait l’office des morts en l’honneur des disparus de la « Rosa-Mystica ». Une fausse châsse était dressée dans le chœur et les hauts candélabres supportant des cartouches à têtes de mort la cantonnaient. La jaune lumière des cierges éclairait les veuves, les orphelins et les pères et mères des naufragés. Tous les visages avaient cette expression de douleur résignée des côtiers bretons dont la vie n’est qu’une succession de deuils, car les marins y périssent presque tous, au large, dans ces lieux imprécis et agités qui n’accordent pas même le repos aux trépassés.

L’allée centrale partageait l’assistance : à gauche, les femmes en manteaux de deuil que leurs vastes capuchons obscurs faisaient ressembler à des menhirs ; à droite, les hommes, debout, hérissés, l’air terrible, bras croisés, observant les gestes du prêtre chargé d’assurer la paix des âmes, à défaut de l’immobilité des corps, éternellement balancés dans les grands fonds.

Par le porche entr’ouvert, la rumeur plaintive de l’Atlantique s’associait à la désolation de l’assistance. Retourné vers le catafalque aux draperies semées de larmes d’argent, le vieux recteur, mains levées, commença de psalmodier le Libera :

« Délivrez-les, Seigneur, de la mort éternelle en ce jour terrible. »

… Hélas ! hélas ! songeaient les veuves et les fils, les pères et les mères des noyés, la mort ne les a-t-elle pas surpris en état de péché mortel et seront-ils jamais délivrés ? Et s’ils ne peuvent pas obtenir la paix, leurs âmes tourmentées ne vont-elles pas revenir nous crier miséricorde ?

Ainsi pensaient-ils avec une sorte de haine pour la mer coupable d’avoir jeté leurs maris et leurs fils dans le séjour affreux des damnés, lorsque le prêtre, incliné devant la fausse châsse qu’il aspergeait d’eau bénite, prononça :

« Que Dieu vous reçoive en sa grâce, capitaine Bourhis, Jean Buanic, Julien Buanic !… »

À ce moment, le curé, les prunelles écarquillées, laissa tomber son goupillon et tendit les bras vers le porche ouvert sur le cimetière, dont on voyait, par-dessus le mur d’enceinte, l’océan haleter aux derniers sursauts de l’ouragan.

— Seigneur qui pouvez tout, quel miracle est-ce là ? s’exclama le recteur sur le ton de la plus vive surprise.

S’étant retournée afin de s’expliquer l’émotion de l’officiant, la foule des endeuillés cria de terreur et de stupéfaction.

« Délivrez-les de la mort éternelle, Seigneur, avait invoqué le prêtre, et voici, qu’à sa prière exaucée, des naufragés de la « Rosa-Mystica », remontés de leur horrible abîme, reparaissaient aux regards de leurs parents et de leurs amis. C’étaient deux noyés, livides, en vêtements de coutil bleu souillés d’une poudre noire, sans coiffures, leurs cheveux roux plaqués aux joues, les yeux mi-clos, mains blanches et pieds nus. Ils ne bougeaient point. Des algues étaient collées à leurs vêtements déchirés. À l’exclamation du prêtre, ces défunts, resurgis brusquement de l’océan afin de montrer quelques instants leurs formes périssables à leurs familles, avancèrent de deux ou trois pas vers le cénotaphe. Il y eut alors aux derniers bancs de l’assistance, les plus proches de ces fantômes, une clameur d’effroi et les femmes aux capuchons noirs, refluèrent en tumulte vers le chœur.

Les revenants tendirent alors les mains d’un air suppliant.

— Au nom de Dieu, pauvres trépassés, dit alors le recteur en marchant vers eux, une croix d’argent au poing, pourquoi vous manifestez-vous ?

À cette apostrophe les naufragés donnèrent à leur tour les signes de l’épouvante. Ils observèrent ardemment la châsse, les femmes en capote de deuil, les hommes aux expressions assombries et les orphelins en larmes. Enfin leurs yeux brûlés se posèrent sur deux vieillards qu’ils appelèrent avec détresse :

— Père Job ! Maman Maharit ! C’est nous, Jean et Julien !

Leurs voix avaient une sonorité extraordinaire dans l’église.

Quittant leurs chaises, les vieillards interpellés avancèrent en trébuchant vers les naufragés.

— Nos enfants ! Est-ce toi, en chair vivante, Jean ? Tiens-tu ton corps réel, mon Julien ? Si vous êtes trépassés, dites-nous ce qu’il faut faire pour vous soulager, tristes âmes en peine ?

Avec une sorte de colère, les marins échappés au naufrage prononcèrent :

— Nous vivons ! Les noyés ne sortent pas des flots ! Voyez donc !

Une rumeur d’incrédulité emplit la nef ogivale. Les veuves éclatèrent en sanglots.

— Par Dieu ! nous jurons que nous sommes en vie, déclara Jean Buanic, second de la « Rosa-Mystica » ; et son frère Julien répéta :

— Par-devant Dieu, ici présent au tabernacle, je jure que je respire !

À ce moment deux cris de joie retentirent et deux jeunes filles, une blonde comme le sable des grèves et une brune aux cheveux de cormoran, Nonna et Anne Lanvern, les fiancées de Jean et Julien, accoururent vers les naufragés.

— Par respect pour cette maison de Dieu, sortez tous, mes frères, ordonna le recteur. Et plaise au ciel que nous n’ayons pas à reprendre ce service de commémoration.

Lorsque Jean et Julien Buanic marchèrent vers le porche sur leurs pieds déchaussés, sans aucun bruit, au point qu’on pouvait se demander s’ils touchaient au dallage, leurs père et mère, les sabotiers Job et Maharit, eux-mêmes, n’osèrent les aborder et les saisir. Derrière eux, Nonna et Anne, auraient voulu exprimer leur tendresse aux sauvés et ne pouvaient cependant vaincre leur appréhension. Comment Jean et Julien avaient-ils pu échapper à la mort, quand un rapport officiel, et les déclarations du capitaine de l’aviso «Arbalète » envoyé sur les lieux du sinistre, assuraient la « Rosa-Mystica » perdue corps et biens à quinze milles de Molène par une mer épouvantable, sans secours possible ?

Cependant, arrivés dans le cimetière, Job et Maharit enlacèrent éperdument leurs enfants. La foule noire, morne et silencieuse, assistait à cette reconnaissance, et il semblait maintenant qu’elle n’en fût pas ravie. Quand Nonna Lanvern et sa sœur Anne voulurent à leur tour sauter au cou de leurs fiancés, un pêcheur d’énorme carrure, au profil de bœuf, avec de longs cheveux fauves frisés aux oreilles et des joues grêlées par la variole, Gurval, leur père, de ses larges mains écarlates, les repoussa en grondant :

— Halte-là ! les demoiselles. Avant d’embrasser ces Buanic, il faut qu’ils s’expliquent. Il n’est pas clair que ces fils de paysans échappent à la noyade, quand les autres gens de l’équipage, vrais matelots nés de matelots, ont perdu leurs corps. Expliquez-vous les gars !

Les veuves et les orphelins des neuf autres marins de l’équipage du trois-mâts, les prunelles brouillées de larmes, crièrent âprement :

— Allons, parlez ! Pourquoi êtes-vous de retour quand vos camarades ont péri ?

Il y avait presque de la colère dans cette sommation des endeuillés. Les huit cents habitants de Ploudaniou formaient autour des misérables naufragés une ronde qui se rétrécissait sans cesse. Pas un visage n’exprimait la pitié pour l’état affligeant des frères Buanic, mais l’amertume, la défiance et la crainte.

M. Béven, le seul homme coiffé d’une casquette à ancre d’or dans cette assemblée de bérets, reprit énergiquement :

— Lorsqu’un navire de l’État a sombré, ses officiers passent devant un conseil de guerre. Eh bien ! mes amis, si vous le voulez, nous allons juger le cas de ces garçons.

— Oui ! oui ! un tribunal !

Les réchappés de la « Rosa-Mystica », livides et demi-nus, qui sentaient encore l’odeur du naufrage, furent empoignés rudement par Corentin Gourlaouen et Sébastien Nédélec, larges jeunes gens bas sur jambes, leurs rivaux malheureux, car ils étaient dédaignés de Nonna et d’Anne Lanvern. Ces pêcheurs les obligèrent à monter sur une haute tombe de granit. Ainsi Jean et Julien furent exposés à la vue de toute cette assistance, secrètement hostile, par préjugé de race, les Buanic étant nés d’un ménage de montagnards de l’Arrhée.

Le syndic, M. Béven, l’athlétique patron Gurbal, les matelots Corentin et Sébastien, et deux autres sardiniers notables, aux profils pointus de goélands, s’assirent sur l’antique pierre tombale d’un « discret Messire Le Henaff, prêtre », face aux naufragés.

Au-dessous de Jean et de Julien, décolorés par la lassitude et l’appréhension, s’accroupirent le sabotier Job, leur père, un petit homme à tête carrée en masque de boîte à sel, et Maharit, leur mère, bonne vieille au nez tombant sur une bouche en arc renversé. Debout, derrière eux, Nonna et sa sœur Anne ne cessaient de considérer avec stupeur leurs fiancés, miraculeusement échappés au gouffre ténébreux où se balançaient toujours leurs infortunés camarades de bord.

Le front bas, presque anéantis de misère et d’étonnement, Jean et Julien demeuraient silencieux. Alors les habitants de Ploudaniou, en vêtements de deuil, grondèrent terriblement :

— Eh bien ! parlerez-vous ?

— Que sont devenus nos maris ?

— Où avez-vous laissé nos pères ?

— Pourquoi rentrez-vous seuls ?

À ces questions posées d’un ton violent, les frères Buanic pleurèrent. Les sons d’un glas impitoyable, rythmaient les hoquets de leurs sanglots.