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Les Âmes en peine/09

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Flammarion (p. 40-48).


IX

LE BRICK FANTÔME


Ce samedi soir d’octobre, le patron Gurval Lanvern, au sortir de la friterie de M. Kersalaun où il avait touché la paie des trente mille sardines livrées par son équipage pendant la semaine, s’en revint à sa « maison du bateau » retrouver ses matelots afin de régler leurs dépenses et de verser à chacun sa part.

La maison du bateau de « l’Autarchiste », singulier nom donné par Gurval à sa barque, en souvenir de l’amiral La Réveillère [1], son ancien chef d’escadre, était une auberge-épicerie-boulangerie régentée par la veuve Stéphanie, maîtresse femme, forte en couleur, qui versait l’alcool, pesait le poivre, taillait le pain ou giflait les mauvais payeurs avec une autorité qui lui valait la considération de Ploudaniou. Elle venait de faire remarquer à Gourlaouen et à Nédélec qu’ils lui devaient chacun deux litres d’eau vulnéraire, ainsi qu’en faisaient foi deux barres au-dessous de leurs initiales gravées sur l’embrasure du cellier, et ceux-ci s’acquittaient à regret, quand Maharit, la sabotière, pénétra dans la « maison du bateau » afin d’y acheter une tourte de méteil. La sabotière éloignée, les pêcheurs commencèrent de s’interpeller les uns les autres.

— Est-il vrai que ses fils commandent aujourd’hui un voilier qui fait le cabotage de Redon en Angleterre ? Quelles bêtises ont-ils encore faites à Marseille ?

— Holà ! patron Lanvern, tu ne défends point tes gendres ? intervint la veuve Stéphanie en riant.

Le dur visage de Lanvern prit une expression terrible et il dit à voix basse :

— Saurait-on regretter ceux qui ne sont plus ?

— Vierge de Dieu ! que veux-tu signifier ?

Tous les sardiniers s’étant rassemblés silencieusement autour du père de Nonna et d’Anne, celui-ci déclara, qu’à son idée, dans la nuit où le « Celtique » avait naufragé, ce n’étaient pas Jean et Julien Buanic, en chair vivante, qui s’étaient présentés, mais leurs esprits. Il y avait beau temps que ces garçons ne bourlinguaient plus en ce monde. Oui, depuis le malheur de la « Rosa-Mystica ».

Le lendemain matin, un dimanche, sous un ciel d’une grisaille uniforme, et devant une mer de plomb, deux jeunes filles, en vêtements sombres, marchaient vite entre les énormes rochers en forme de champignons ou de moines encapuchonnés. Nonna et Anne, qui semblaient soucieuses de n’être pas remarquées, se glissaient entre les formidables éboulis granitiques afin de se rapprocher de l’anse de Poultriel où la fumée jaunâtre des copeaux de hêtre de la saboterie s’élevait au-dessus de la dune hérissée de chardons bleus.

La veille, en sortant de l’épicerie-boulangerie Stéphanie, Maharit avait rencontré les jeunes brodeuses qui s’en venaient de leur atelier de Pont-l’Abbé, et sans même s’arrêter, afin de ne point attirer l’attention des curieux, la sabotière avait vivement murmuré au passage :

— Il y a des nouvelles ! Demain pendant la grand’messe venez me voir.

Aussi Nonna et Anne après avoir trouvé un prétexte pour assister au premier office du matin, profitant de ce que toute la population était enfermée dans la nef gothique dont le clocher ajouré jaillissait comme un jet d’eau bleue sur l’horizon, essayaient d’atteindre la saboterie des Buanic sans être aperçues.

— Qu’est-ce que Maharit et Job nous apprendront ? fit Nonna pensive. S’ils nous avaient vraiment aimées, Jean et Julien seraient-ils partis sans nous avertir de leurs intentions ?

— Ah ! souviens-toi de cette scène affreuse autour du canot de sauvetage, ma sœur. Je leur pardonne bien volontiers d’avoir fui Ploudaniou, mais je ne comprends pas encore pourquoi ils nous laissent depuis plusieurs mois dans l’ignorance absolue de leur sort. Parfois, quand j’y réfléchis, je les trouve singuliers. Te rappelles-tu cette matinée de mai, par ce grand vent, l’avant-veille de l’ouragan ? Leurs visages n’étaient-ils pas étranges ?

— C’est vrai, ils ne semblaient presque plus appartenir à cette terre.

— Oh ! Sainte Vierge ! Serais-tu donc de l’avis de ceux qui croient que…

— Tais-toi ! je n’affirme rien, Nonna. Mais sait-on jamais ?

Un des châssis de la saboterie fut poussé et, par la baie ouverte, une petite face vernie comme une pomme d’api dans laquelle luisaient des yeux de souris, s’agita :

— Maharit nous appelle, dit Anne. Comme elle paraît réjouie ! Je n’aperçois personne dans les marais. Nous pouvons entrer chez elle.

Les jeunes filles marchaient vers la chaumière, quand une blanche voile de misaine et un grand foc de toile verte dépassèrent la pointe de Kerpenhir.

— Malheur sur nous ! C’est le côtre du syndic. Il doit avoir pris à son bord notre père chargé d’aller juger sur place une réclamation à propos de filets crevés par la faute d’une balise en dérive.

D’instinct, les brodeuses se tapirent derrière une rangée de tamaris plantés par Job en façon de barrière. Après un savant virage, l’embarcation changeant ses amarres de bordage, mouilla sur le lieu de son enquête. Les jeunes filles virent le syndic lancer ses ancres et s’affourcher. Un point rouge brilla contre le mât de misaine.

— Notre père, fit Anne effrayée, et il a des yeux qui reconnaîtraient la couleur d’une mouche sur la maison des Buanic. Nous sommes prises.

Quelques minutes s’écoulèrent. Penchée sur l’allège de sa croisée, Maharit, étonnée, ne comprenait rien à l’attitude des jeunes filles. Les ayant aperçues, elle leur dit gaîment :

— Faites-vous votre prière, mes belles ? Entrez donc ! J’ai de belles histoires à vous faire connaître.

— Chut ! taisez-vous, Maharit !

À cet avertissement, la sabotière considéra les marais, la dune, puis la mer, et aperçut enfin, dans l’anse de Poultriel, la barque aux voiles carguées.

— Pauvres pigeons bleus, dit-elle alors, j’ai compris. Oui ! oui ! demeurez où vous êtes, car vous seriez aperçues. M’entendez-vous ?

— Oui, mère Buanic.

— Eh bien ! mes chères filles, je ne puis plus tarder à vous raconter la grande nouvelle. Mardi, si vous avez du courage, vous reverrez Jean et Julien !

Toujours agenouillées dans le sable et leurs têtes baissées afin que leurs coiffes pailletées ne fussent pas aperçues de Gurval Lanvern et du syndic qui sautaient à la lame dans leur embarcation, à cent mètres à peine du rivage, les brodeuses questionnèrent avidement la sabotière. Et voici ce que Maharit leur apprit. Pour des raisons qu’ils feraient connaître plus tard, Jean et Julien voulaient laisser croire aux gens de Ploudaniou que jamais plus l’on n’entendrait parler d’eux. Il ne fallait pas qu’on soupçonnât, dans le bourg, leur présence momentanée sur le littoral. C’était leur volonté d’être considérés comme morts.

À ce point du récit de Maharit, les jeunes filles furent prises d’un tremblement d’effroi en se remémorant leur discussion précédente.

À cet instant, la tête mousse aux yeux clairs de Job apparut à la fenêtre, et il dit d’un ton acerbe :

— Puisqu’on appelle mes garçons « âmes perdues » ils s’imposeront aux damnés pêcheurs de Ploudaniou en cette qualité. Voilà ce qu’ils nous mandent. Et ils doivent avoir leurs raisons. Ah ! ils se vengeront, c’est mon idée et…

— Laissez-moi donc leur dire le nécessaire, interrompit Maharit. Mes fils m’écrivent : « Si Nonna et Anne nous portent encore de l’affection, qu’elles se réunissent à vous, mardi, à cinq heures du matin, à la pointe du Toulinguet. Un youyou venu de la mer vous prendra tous quatre et vous mènera à bord du « Grèbe » où nous vous recevrons dans nos bras, chers parents et chères fiancées. Là, sur notre navire, on s’entendra pour l’avenir. On vous reconduira sur terre avant que les gens du bourg aient pu se douter de notre rencontre. Alors, nous reprendrons notre vol vers le large ! » Oui, voilà ce que nos fils nous écrivent.

— « Alors nous reprendrons notre vol vers le large » répétait la blonde Nonna, ses yeux d’océanide tout écarquillés par l’inquiétude. Ils ne nous emmèneront donc jamais avec eux, Jean et Julien ?

— Ha ! ha ! entendez-moi ce petit poisson volant, s’exclama la sabotière égayée. Bientôt le curé et le maire passeront par là et vous naviguerez de conserve avec vos maris tant qu’il vous plaira.

À la marée de ce lundi soir d’octobre, presque tous les patrons pêcheurs refusèrent de partir. Par ce calme plat, les voiles roucouées pendaient à leurs vergues avec des plis de guenille. Et la nuit s’écoula trop lente au gré de Nonna et d’Anne. Bien avant l’aurore, les deux sœurs examinèrent le ciel et la mer. Hélas ! il aurait semblé que l’air était devenu du lait. On ne pouvait distinguer le phare et les grèves.

— Misère ! Leur brick ne sera pas au rendez-vous ou bien jamais il n’osera envoyer son canot à la côte, dit Nonna deinée.

Le clocher de Ploudaniou sonnait quatre coups. C’était encore l’obscurité, quand bras dessus et bras dessous, pour se donner de l’audace, les sœurs Lanvern ouvrirent leur porte. Elles ne conservaient plus guère d’espoir d’être conduites à bord du « Grèbe ». D’ailleurs, existait-il vraiment, ce brick annoncé par Job et Maharit ? Ces pauvres parents n’avaient-ils pas été victimes d’une hallucination ?

C’était marée basse et les jeunes filles marchaient maintenant sur des pierres goémoneuses où leurs pieds glissaient. Soudain, au détour d’un bloc gros comme une chaumière, des mains se posèrent sur leurs épaules. Elles jetèrent une exclamation d’épouvante.

— Taisez-vous, par le Christ ! les réprimanda Job.

— Silence, mes belles ! suppliait Maharit, embarquons vite.

Pendant le parcours, Anne, la plus hardie, les ayant interrogés sur Jean et Julien, ils signifièrent du geste qu’ils ne comprenaient pas et continuèrent de ramer.

Des propos de Gourlaouen le Rouge revinrent à la mémoire de Nonna. Ce pêcheur dédaigné par la jeune fille, lui avait dit un jour avec tristesse : « Malheureuse, vous ne vous apercevez donc pas que vous vous êtes fiancées à des âmes perdues, votre sœur et vous ? »

Anne poursuivait des pensées semblables, et elle était bien résolue, aussitôt arrivée sur le brick, de s’assurer de la réalité de son fiancé en le mettant en demeure de revenir à terre avec elle, afin de dire hardiment à Gurval : « Je commande avec mon frère un voilier caboteur dans lequel j’ai une part de bénéfices sur le fret. Ma situation est bonne. Je veux me marier avec votre fille. Accordez-la moi ! Nous avons trop attendu et vous n’avez aucune raison pour me la refuser. Ne vous mettez pas en peine de l’opinion des jaloux, nous irons vivre au loin. » La brodeuse décidait ainsi, quand une grande forme, floue comme une nuée, apparut dans le brouillard.

Les rameurs accostèrent à l’échelle de bois et aidèrent les sabotiers et les jeunes filles à grimper. La brume qui commençait à se résoudre en eau, ruisselait le long des haubans et communiquait à tous les objets touchés une viscosité répugnante. Presque défaillantes d’émotion, Nonna et Anne virent s’ouvrir devant elles de larges bras, et se sentirent pressées sur les poitrines humides de leurs fiancés, beaucoup plus grands qu’elles, et qui descendirent ensuite, sur leurs fronts, des lèvres froides. Leur impression fut si terrible que toutes leurs résolutions les abandonnèrent et qu’elles n’osèrent plus poser une seule question. À quoi bon ! Quoi qu’il arrivât désormais, Dieu n’avait-il pas voulu qu’il en fût ainsi ?

Jean et Julien emmenèrent leurs parents et leurs fiancées en poupe du brick et les firent asseoir devant le « roof ». Ils restèrent eux-mêmes debout. Un jour blafard commençait d’éclairer leurs visages marmoréens qui n’avaient jamais paru si beaux aux jeunes filles. D’un ton monotone, Jean et Julien racontèrent leur existence depuis la nuit du naufrage du « Celtique ». Gourlaouen, Nédélec et une douzaine de pêcheurs, sans doute ivres, avaient voulu les tuer à leur sortie du hangar et c’est ce qui expliquait leur départ immédiat. La main étendue vers le port invisible, Jean dit à voix basse :

— Cruellement, nous nous sommes condamnés nous-mêmes, pour longtemps, à l’absence, afin d’éviter un crime fatal, qu’ils en soient les auteurs, ou que nous y soyons poussés nous-mêmes.

Anne voulait s’écrier :

« Mais votre silence pour nous ne s’explique pas. » Elle ne put ouvrir les lèvres. Les paupières closes, Julien soupirait. Enfin il murmura :

— L’oubli viendra ! Il vient toujours. Qui donc prie encore pour les âmes du capitaine Bourhis et des naufragés de la « Rosa-Mystica » ?

— C’est vrai, les filles Bourhis ont dansé au dernier pardon de la Tréminou, et la veuve Leffret s’est remariée, s’écria Maharit. Ces gens de Ploudaniou n’ont de fidélité que pour leur haine. Ô mes garçons ! croyez-le, s’ils vous en veulent, c’est surtout parce que, fils de paysans, vous avez eu le bonheur de sortir vos corps de la mort pendant que les autres matelots, nés de marins, y perdaient leurs âmes.

Dans la misère de son cœur désillusionné par cette entrevue si contrainte, Nonna ne put s’empêcher de pleurer silencieusement. À la vue des larmes, le visage de Jean exprima une tendresse infinie et il murmura :

— Laissez-moi vous faire part d’un projet qui nous hante, Julien et moi. Il faut que vous sachiez pourquoi nous vous avons donné rendez-vous à notre bord. Dans quelques instants nous allons lever l’ancre et nous vous emmènerons vers des pays plus heureux.

Effrayées, Nonna et Anne se récrièrent :

— N’en faites rien ! Pouvons-nous abandonner notre famille dans ces conditions ? Déshonorées, nous ne pourrions plus jamais la revoir.

— Et cependant, reprit Julien, majeures, toutes deux, vous êtes libres de votre détermination. Nos parents, que nous emmènerions aussi, vous prouveraient dans quels sentiments nous agissons. Vous iriez vivre avec eux dans un lieu que les gens de Ploudaniou ne découvriraient pas jusqu’à notre mariage prochain.

Mais les jeunes filles dirent en pleurant qu’elles ne se pardonneraient jamais d’avoir quitté leurs parents de cette façon. Leur majorité leur donnait des droits dont elles n’useraient qu’à la dernière extrémité. Elles suppliaient donc leurs fiancés de les ramener à terre car elles avaient l’espoir que leurs père et mère, devant le témoignage de leur invincible fidélité, ne pourraient plus se refuser à donner leur consentement.

— Songez qu’ils doivent lutter contre l’opinion de toute la population, acheva Nonna. Nous savons ce qu’ils souffrent eux-mêmes. Les cinq matelots de la barque de notre père ont menacé de le quitter s’ils vous prenaient pour gendres. À votre prochain retour nous prendrons la décision que vous réclamez de nous. Par grâce, aujourd’hui, débarquez-nous au Toulinguet.

À cet instant un des matelots du brick, en vigie au gaillard d’avant, annonça :

— L’horizon se découvre ! Le vent !

Un frémissement agitait les vergues. Sentant le navire rouler, Anne et Nonna jetèrent un cri d’angoisse.

La gorge étreinte par leur affreuse déception, Jean et Julien rassurèrent les jeunes filles, et ajoutèrent :

— Quittons-nous donc, adieu !

Nonna et sa sœur sentirent une fois encore autour de leurs tailles l’étreinte des bras froids de leurs fiancés et leurs bouches glacées posées sur leurs joues les firent frissonner. Le petit brick s’éteignit sur la mer comme une lumière soufflée. Lorsque les sabotiers et les jeunes filles se trouvèrent seuls sur le noir et rocailleux Toulinguet ils se considérèrent quelques instants d’un air hagard.

Puis ils reportèrent leurs regards vers le large. Sur l’Atlantique embrumée un halo immense diluait le soleil automnal. Vers la passe de Ploudaniou, quelques voiles jaunes glissaient vers la haute mer.

— Le « Grèbe » ! le « Grèbe » ! demandait Maharit. Où est-il passé ?

Ils le cherchèrent en vain avec des regards anxieux. Le navire fantôme s’était évaporé et peut-être n’avait-il jamais eu que la valeur d’un rêve.



  1. « L’autarchie » système de philosophie sociale, par l’amiral La Réveillère.