Les Éblouissements/La course dans l’azur

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 126-128).

LA COURSE DANS L’AZUR


À mon Enfant.


Mon fils, tenez-vous à ma robe,
Soyez ardent et diligent
Déjà le matin luit, le globe
Est beau comme un lingot d’argent !

C’est de désir que ma main tremble,
Venez avec moi dans le vent :
Nous aurons quatre ailes ensemble,
Nous boirons le soleil levant.

Nous aurons l’air d’aller en guerre
Pour le bonheur, pour le plaisir,
Pour conquérir toute la terre
Et son ciel qu’on ne peut saisir.

Qu’importe votre frêle mine,
Et mes pas souvent hésitants,
Si les brises de Salamine
Gonflent nos vêtements flottants !


Je serai la Victoire blanche
Tendue au vent d’un coteau grec :
Le vent nous irrite et nous penche,
Mais on marche plus vite avec.

Retenez-vous à mon écharpe ;
Vous êtes mon fils : il faut bien
Que vos cheveux, comme une harpe,
Jettent un chant éolien !

Vous avez dormi dans mon âme :
Il faut que votre être vermeil
S’élance, s’émeuve, se pâme ;
Combattez avec le soleil !

L’air frappera votre visage ;
Avancez, joyeux, furieux,
L’important n’est pas d’être sage,
C’est d’aller au devant des Dieux.

Comme on voit, sur un vase étrusque,
La danseuse et le faune enfant,
Nous poserons, d’un geste brusque,
Sur le monde un pied triomphant.

Je ne sais pas où je vous mène ;
Je vous mène où sont les héros :
C’est un vaste et chantant domainu
Le plus terrible et le plus haut.


Que votre main sur votre bouche
Presse tout ce qui brûle et luit ;
L’univers me semblait farouche,
Je fus amoureuse de lui !

Que m’importe votre doux âge !
On est fort avant d’être grand ;
Je suis née avec mon courage ;
Soyez un petit aigle errant.

Ah que pendant toute ma vie
Je puisse voir à mes côtés
Lutter votre âme ivre, ravie,
Vos bras, vos genoux exaltés !

Et, le jour où je serai morte,
Vous direz à ceux qui croiront
Que j’ai poussé la sombre porte
Qui mène à l’empire âpre et rond :

« Je l’ai laissée au bord du monde,
Où l’espace est si bleu, si pur.
Elle semblait vive et profonde
Et voulait caresser l’azur,

» Je n’ai pas eu le temps de dire :
« Que faites-vous ?… » Le front vermeil,
Je l’ai vue errer et sourire
Et s’enfoncer dans le soleil… »