Les Éblouissements/La prière devant le soleil

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 81-87).

LA PRIÈRE DEVANT LE SOLEIL


Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose,
Enorme soleil d’or, flamme en corolle êclose,
Héros, d’ardents regards et de flèches armé,
Soleil, mille soleils en vous seul enfermés !
Immobite splendeur dont la face tournoie
À force de plaisir, de rayons et de joie !…
Archange au seuil du jour, Soleil essentiel
Dont les rayons glissants, comme des fils de miel
Pendent dans les jardins et se tissent au lierre
Ô Soleil bourdonnant, cymbale de lumière,
Fanfare étincelante, élan de flûtes d’or,
Laissez que les deux bras levés, en quel essor !
Je vous répète un chant, infini, monotone…
Peut-être qu’autrefois Sophocle et Antigone
Vous ont d’un même amour impétueux servi ;
Mais depuis, dans le temps indolent où je vis,
À l’époque d’orgueil amer où je suis née,
Au travers de la molle et pliante journée,

Nul ne vous a d’un geste ardent et sibyllin
Entouré de ses bras, gerbe de blé divin !…
Moi seule, en vous voyant, je prie et je chancelle.
II semble qu’en mon cœur un aigle ouvre ses ailes,
Et qu’en roses l’été fait éclore mon sang,
Quand vous apparaissez, beau Soleil jaillissant !
– Ô masque d’or par où l’éternité regarde,
Quand mon trop doux plaisir au bord de vous s’attarde
J’ai quelquefois souffert d’indicibles tourments,
D’ailleurs je ne veux pas qu’on vous aime autrement
Que d’un âpre vertige et d’une ivresse telle
Que, la sentant si vive, on la sente mortelle…
Ô Lumière ! ô science ! ô source ! ô vérité !
Rien, hors vous, n’est pareil de ce qui a été ;
La face juvénile et chantante du monde
N’a plus sa même grâce au miroir vert de l’onde,
Les forêts d’autrefois jettent d’autres rameaux,
D’autres vaisseaux s’en vont et passent sur les eaux,
La secrète montagne a sa robe défaite,
Des trains sourds ont ému les routes inquiètes,
Des villes sans douceur baignent leur flanc amer
Dans le regard vivant et sacré de ]a mer.
– Mais vous, attendrissant, inlassable, fidèle,
Vous êtes demeuré le même au-dessus d’elle !
Vous, assis dans l’espace où nul oiseau n’atteint,
Vous brillez comme aux eieux de Jupiter latin ;
Vous êtes comme au temps où dans la belle Athènes
La coupe de sagesse et de joie était pleine ;
Comme au jour où dansait l’enfant Septentrion

Dans Antibes, plus rouge et jaune qu’un brugnon ;
Vous êtes comme aux jours des étés de Touraine
Qu’enivrait la pléiade éclatante et sereine,
Comme au jour où les Grecs, au bord d’un sable clair
Voyaient luire et fleurir Marseille de la mer…
Azur, Soleil, azur, ébloui de soi-même !…
Soleil, geste de joie et d’ivresse qui sème
Des grains de seigle d’or aux clairs horizons bleus,
Ah ! Soleil que je sois belle devant vos yeux !…
– Voyez comme ma main dans l’air suave passe
Afin de caresser vos rayons dans l’espace ;
Je sais que je mourrai, que rien ne peut rester
De ce qui fut si vif sur le monde enchanté,
Que tout va se brisant de mémoire en mémoire
Satisfaisant pour moi ma détresse de gloire,
Je veux, pour toute douce et vaine éternité,
Avoir été te cœur d’où ce cri est monté !…

Que je meure n’est rien, mais faut-il qu’elle meure,
Elle, la Terre heureuse et grave, la demeure
Des humaines ardeurs, des travaux et des jeux !
Tant de fois caressée et rose de vos vœux,
Elle, si tendre, si dansante et si profonde,
Faut-il qu’elle s’épuise, ô la belle du monde !
Faut-il qu’elle, si chaude et si fraîche au matin,
Porte des fleuves secs et des volcans éteints,
Et que, morte, elle soit d’une blancheur de craie,
Elle qui respirait des roses dans la haie !…
– Elle, Vous, Soleil, Terre, ineffable douceur !

Soleil, vous la verrez, votre émouvante sœur
Qui ce matin dans l’or de vos baisers se pâme,
Lassée et froide ainsi que la lune sans âme,
Les veines et le cœur lugubrement ouverts…
Ô fragile ô penchant ô petit univers
Que toute chose soit mouvante, périssable,
Que les tombeaux aussi soient mortels, que le sable
Soit fait de la victoire éteinte des jours grecs,
Que le néant, inerte et froid, soit fait avec
Les bras de Desdémone et les soupirs d’Hélène…
Savoir qu’un jour la Terre, aride et sans haleine,
N’auraplus d’eau, plus d’air, plus d’ombre et dechaleur.
Nul homme pour pleurer sur l’homme, nulle ardeur
Par quoi l’esprit était plus beau que les étoiles,
Nulle mer, nul vaisseau glissant avec ses voiles
Et passant lentement sur le ciel triste et doux…
– Et nous avoir été tous amoureux de vous
Avoir chanté, avoir aimé plus que les autres ;
Avoir été le tendre et véhément apôtre
De la ferveur, de la pitié, de la beauté,
Et que le temple soit brisé de tous côtés !…
Que ma cendre n’ait plus même la Terre ronde
Quand ma mélancolie est grande comme un monde

– Et pourtant, je le sens, vive et lasse de pleurs,
J’ai vécu si profonde et si haute en douleurs,
J’ai, dans les soirs pensifs, sous les blanches étoiles,
Des bords de mon esprit écarté tant de voiles,
J’ai fait de mes deux bras, dans l’aube et dans le soir,

Des gestes d’un si vif et si doux désespoir,
Que dans l’éther divin où monte toute image
Mes désira se feront un éternel passage !…
– Il n’est point ici-bas d’effroi naissant ou vieil
Où ma tendresse n’ait porté son doux soleil.
J’ai vécu, habitant le secret de ma vie,
Chancelante et debout au bord de toute envie.
Avant qu’au mol néant tout amour soit diffus
Des hommes viendront boire aux sources que je fus ;
Ceux qui, cherchant des bois d’incessante verdure,
Se presseront au goût que j’eus de la nature,
Resteront parfumés d’égile et de cerfeuil ;
Et ceux qui toucheront à ce que j’ai d’orgueil
Sentiront leur front las se dorer comme un dôme.
Ceux qui, dans les soirs clairs, évoquant mon fantôme
Qu’un éternel regret de vivre fait languir,
Afin d’unir aux miens leur peine et leur désir
Baisseront vers mon front leur main triste et lassée,
Pleureront, non sur eux, mais sur moi, plus blessée…
– Nul cœur humain jamais n’eut autant de frissons ;
Mon rêve est un si vif et si ardent buisson,
Que, si j’ouvre mes bras où la tendresse abonde,
Il tombe malgré moi de l’amour sur le monde !…
Amoureuse du vrai, du limpide et du beau,
J’ai tenu contre moi si serré le flambeau,
Que le feu merveilleux ayant pris à mon âme,
J’ai vécu, exaltée et mourante de flammes…

– Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela,

Tout ce qu’au beau plaisir la science mêla,
Je reviens devant vous, ignorante, priante,
Soleil des verts tilleuls, Soleil de l’amarante !
Soleil de la fougère et des reines-des-prés,
De la bardane d’or et des mûriers pourprés,
Soleil des clairs cailloux où pleuvent des pétales,
Soleil du romarin, soleil de la cigale !
– Soleil de l’aube rose au bord du Pont-Euxin,
Soleil d’Ino tenant Bacchus contre son sein,
Soleil du vieux cadran des petits presbytères,
Soleil de tout amour et de toute la terre !…
– Ah ! que vous vouliez bien, vous, dieu vivant, venir
Entre les volets blancs que ma main vient d’ouvrir ;
Que vous veniez, buveur des belles sources bleues,
Vers moi, brisant l’azur, franchissant tant de lieues !…
– Vous, porteur du réveil, de l’orgueil, de l’espoir,
Votre face n’est pas plus grande qu’un miroir
Où je regarderai ce matin mon visage,
Et pourtant, une telle éblouissante rage
De rayons, de plaisir, s’anime autour de vous,
Que je défaille, étant, pour mieux vous voir, debout…
– N’est-ce pas, vous savez à quel point je vous aime,
Tout mon désir nombreux et lumineux essaime
Vers l’espace où mon rêve et vous tremblez tous deux
Laissez qu’à vos cheveux je mêle mes cheveux.
Voici qu’à l’aube douce où vous venez de naître,
Toute avide de vous je suis à ma fenêtre,
Ma joie est aussi claire, aussi chaude que vous,
Quelque chose est en moi qui vous aime à genoux.

– Fronton d’or, dont mesbras sont les vivants pilastres,
Vous êtes comme un cœur, mon cœur est comme un astre,
Si bien que je crois voir, dans le matin vermeil,
Luire et se saluer l’un et l’autre Soleil…