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Les Éblouissements/Le poème de l’Ile-de-France

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 191-196).
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LE POÈME DE L’ILE-DE-FRANCE


Sous les arbres feuillus qu’un peu de vent agite,
Le petit jour éclot, dans le sable vermeil,
Comme un lièvre inquiet glisse hors de son gîte,
Peureux, le cœur timide et les yeux en éveil.

La pelouse est soudain comme une longue joie,
Comme un brûlant miroir et comme un vert étang
Où l’ombre des tilleuls se renverse et se noie,
Où le vol de la pie et du ramier s’étend.

Les labours ont le ton charmant des roses sèches
Et font briller au loin leur océan moelleux,
Le soleil du matin monte au ciel, se dépêche ;
On voit glisser dans l’air un petit faucon bleu.

Sous le poids des frelons tout l’herbage remue,
Je suis là, j’ai sur moi l’herbe des prés stridents ;
Caresse de verdure au bord de l’âme émue,
Plaisir qui naît aux pieds et qui va jusqu’aux dents !


Je ne pourrai jamais dire de quel bien-être,
De quel parfum plus fort que le pollen des lis,
De quelle juvénile extaserne pénètre
Un matin qui bleuit les coteaux de Senlis.

On croit que l’on va voir l’ombre de La Fontaine
Dans les chemins charmants marcher près de Perrault,
Tant le jour a de grâce amortie et lointaine
Sous le ciel si léger, si sensible et si haut.

L’étendue est joyeuse, est enfantine et nette
Comme dut être au bord des parterres fleuris
La robe en pékin bleu de Marie-Antoinette
Alors qu’elle n’était que dauphine à Paris.

Les tilleuls sont en fleurs, l’abeille se balance,
Et soudain, dans la paix de cet été lassé,
Un lourd faisan s’envole et fait dans le silence
Le bruit d’un oiseau froid sur un étang glacé.

Tout est ordre, harmonie, heureuse jouissance,
Tout est dispos, exact, indolent et béni,
Il semble que le cœur de mon Ile-de-France
Soit soumis à la loi qui régit l’infini ;

Ô suave bonheur d’un azur qui se lève,
Où des bouquets de bois si doucement sont peints
Que l’on ne pourrait pas, sans déranger le rêve,
Courber ou remuer la branche d’un sapin.


Ni les reines de France au jardin de Versailles,
Ni Ronsard qui naquit dans le vert Vendômois,
N’ont de ce doux pays dont mon âme tressaille
Si bien vu les secrets et tant joui que moi.

Mieux que la voix d’Yseult et de Sheherazade,
Mieux que les pourpres chants du brûlant Saadi,
Tu me plais, clair rosier près de la balustrade,
Où viennent s’assembler les guêpes de midi.

Grande allée ondoyant comme une blonde Loire
Comme vous m’emplissez de sagesse et de feu,
A l’heure où les vapeurs montent comme une gloire
Des rives de la Seine et de l’Oise au cœur bleu !

Ah si j’ai quelquefois désiré voir la Perse,
Si Venise me fut le dieu que je rêvais,
De quel autre bonheur plus tendre me transperce
La douceur d’un beau soir qui descend sur Beauvais.

Bien plus que pour Bagdad dont le nom seul étonne,
Que pour Constantinople ineffable Houri,
Je m’émeus quand je vois dans un matin d’automne
Le clocher de Corbeil ou de Château-Thierry.

De quel vivant éclat dans ma mémoire brille
Tel doux hôtel de ville et tel archevêché,
Tel énorme cadran avec sa vieille aiguille,
Tel ancien collège avec son toit penché.


— Ombrage des pommiers parfumant les campagnes,
Routes où vient jouer et rire le vent clair,
Où Corneille enflammé construisait ses Espagnes,
Où Racine passait en composant Esther !

Paysages d’ardeur et de grâce latine,
Petit bourg où Jean-Jacque un soir s’est arrêté,
Terrasse où s’accoudait ce Fabre d’Églantine
Si jeune et si charmant avec son nom d’été ;

Jardins de buis taillés où l’on voyait Voltaire
Courbé, chétif, léger sous un habit marron,
Promener dans sa joie ardente et salutaire
La Princesse de Babylone et le Huron.

Villes de monarchie ou de quatre-vingt-treize,
Couvent des Augustins, club des Vieux-Cordeliers,
Je ne choisirai pas dans la splendeur française
Et je veux, mon pays, tout ce que vous vouliez

Les parcs luisants de marbre et de jeux d’eau sans nombre,
Les temples de Musique où l’on venait languir,
Le clair Palais-Royal où des promeneurs, sombres
Ont mis sur leurs habits « Vivre libre ou mourir. »

Ô clartés des Feuillants, beautés du jeu de Paume,
Immense rêverie au centre du danger,
Et là-bas le touchant, le délicat fantôme
D’une bergère auprès de son tiède oranger !


– Petite aristocrate en des guirlandes rondes,
Pleurant de passion sur des chants de Lulli,
Les roses de vos mains ont parfumé le monde,
L’azur ne semble pas plus doux que votre lit.

Vos tendres bras serrés dans un étroit corsage,
Les yeux plus innocents qu’un candide ruisseau,
Vous jouiez pour le roi Le Devin de Village,
Et vous pleuriez d’amour quand vous voyiez Rousseau.

Vous n’aviez pas de cœur, et pourtant vos doux rêves
Flottaient sur les hameaux, les sources, les moutons ;
Pauvres pâtres heureux, comme votre heure est brève,
Des hommes vont venir, c’est Vergniaud, c’est Danton.

Ô fougues ! ô colère, ô délire, ô jeunesse,
Ô tumulte semblable aux forces de l’amour !
Palais où l’on meurtrit, cachots où l’on caresse,
Clameurs dans l’air léger montant comme une tour !

Graves, leurs longs cheveux collés près du visage,
Debout sur une table au milieu des jardins,
Dans les soirs de juin qu’ils semblent fous et sages
Les sensibles, les chauds, les charmants Girondins.

Premiers éclairs du lourd et du terrible orage,
Que vous aviez d’éclat dans le ciel encor beau,
Tant de rêve, d’espoir, de souhait, de courage,
La voix de Desmoulins, la voix de Mirabeau !


Ô tremblement divin de la terre enflammée,
Secousse qui de France a gagné l’Univers.
Sur les pavés tintants, pas de la jeune armée
Auprès de cette auberge et de cet ormeau vert.

Ô petites lueurs derrière les fenêtres
Dans les douces maisons d’un village endormi,
Où soudain, comme un bruit de tonnerre, pénètrent
Les canons bienheureux des vainqueurs de Valmy…

Et maintenant ; voici que ton azur s’écarte,
Ile-de-France en fleur, rosier vert et vermeil,
Pour laisser s’en aller le jeune Bonaparte
Vers son brûlant destin de foudre et de soleil.

Ah ! comme il est petit, comme il est mince et pâle,
Comme il est anxieux, tandis que follement
Joséphine, en lin clair sous son collier d’opales,
Le voyant si chétif rit qu’il soit son amant !

Ces grands midis éteints avant que je ne vinsse
Je les goûte aujourd’hui, riche d’un lourd plaisir,
Sur le cœur apaisé de ma belle province
Où l’azur semble un front plein de haut souvenir.

Et comme Véronique a déplié son voile
Pour recevoir un dieu blessé d’ombre et de sang,
Je vous accueille en moi jusqu’aux profondes moelles
Ô Face sans douceur de mon Passé puissant !…