Les Éblouissements/Nature, vous avez fait le monde pour moi

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 168-169).

NATURE, VOUS AVEZ FAIT LE MONDE
POUR MOI


Nature, vous avez fait le monde pour moi,
Pour mon désespoir et ma joie
Le soleil pour qu’il glisse entre mes bras étroits,
Et l’air bleu pour que je m’y noie

Vous avez fait l’odeur du lin, du mélilot
Et de la verveine si bonne,
Pour que mon âme soit comme un riant îlot
Que l’immense ivresse environne.

Vous avez fait pour moi le sensible oranger,
Les soirs perces d’étoiles vives,
La feuille courbe où la cigale vient loger,
Les eaux avec leurs belles rives

Mais quand je suis, si chaude et tout ivre de moi,
Debout dans les jardins du monde,
La rose de mon rêve enfonce dans mon doigt
Son épine la plus profonde


Savoir qu’un jour ma tiède et légère beauté
N’aura plus ses rayons qu’on frôle,
Savoir que je n’aurai plus l’âge de Fêté,
Cela fait si mal aux épaules !

Cela blesse le cœur, la langueur, le désir,
Le sang, plus qu’on ne pourrait croire !
Ô juvénile ardeur, voluptueux plaisir,
C’est vous la seule verte gloire.

Ô animale terre, amoureuse du jour !
Ô soleil fier d’un beau visage !
Vous savez que je n’ai d’orgueil, de grave amour,
Que le doux honneur de mon âge.

Que ferai-je plus tard du délicat dédain
Qui gonfle mon cou vif que j’aime ?
Vous verrai-je souffrir pendant le bleu matin,
Mon orgueil plus fort que moi-même ?

Attendrai-je que l’ombre atteigne mes genoux ?
Que les regrets sur moi s’avancent ?
Il faudrait, quand on est aussi tendre que nous,
Mourir au cœur des belles chances…