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Les Éblouissements/Soir candide

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 345-346).
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SOIR CANDIDE


Je suis, ce soir, heureuse, indolente, paisible.
L’air est bon. Le vent court et ploie. Est-ce possible,
Ce moment de bonheur, ce moment de répit ?
Ce soir est-il meilleur pour que demain soit pis ?
Quelle étrange douleur se prépare et s’avance
Quand on est un instant content, et sans souffrance ?
Le ciel est tendre. L’air transporte les senteurs,
Je reconnais la viorne et le tilleul. Les fleurs
Ont des parfums plus bas, que l’on perçoit à peine,
Et leurs calices sont fermés sur leur haleine.
Comme un puissant oiseau, l’air s’envole des bois,
L’air est noir, l’air est beau, l’air est bon, je le bois.
Toute la fraîche nuit sur mon âme se range.
Le moment est divin. Ah comme c’est étrange
D’être calme, assoupi, heureux, et de savoir
Que bientôt, l’on ne sait, peut-être demain soir,
Quand le destin voudra, quand ce sera son heure,
On sera le flambeau brûlant de la demeure,
Que le désir, l’ardeur, monteront flot à flot,

Qu’on sera, des genoux à la gorge, un sanglot,
Que l’on aura pitié de soi-même et du monde,
À force de détresse et de douceur profonde,
Qu’on fixera l’espace, anxieux, étonné
De devoir tant souffrir, de vivre, d’être né.
Qu’on aura soif d’un être, et soif jusqu’à son âme,
Soif qu’il souffre, qu’il saigne et meure, qu’il se pâme,
Savoir qu’on le prendra dans ses yeux, dans ses bras,
Qu’ivre, qu’épouvanté d’ardeur, on lui dira :
« Vous êtes mon azur, mon île, mon Asie,
Ô mon amour ! ô mon fardeau de poésie !… »
Savoir que l’univers et ses vastes parois
Oppressant nos soupirs nous sembleront étroits,
Et que le cœur alors, dans cette âpre tourmente,
Détruisant tout à coup la mémoire charmante,
En pleurant, jurera n’avoir jamais goûté
Les candides loisirs d’un soir sans volupté…