Les Écrivains/Académicien ?

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E. Flammarion (deuxième sériepp. 209-214).


ACADÉMICIEN ?


Il y avait bien longtemps que je n’avais rencontré mon ami Georges Leygues, et j’étais tout triste… quand, hier soir, dans les coulisses de l’Opéra, surgissant brusquement de derrière un praticable, sa belle tête plus cireuse que jamais, la moustache encore plus conquérante, expansif et gesticulatoire, ce diable de ministre me tomba dans les bras… Je crus d’abord, tant l’accolade avait été rapide et rude, que j’étais assommé par un décor de théâtre… Mon erreur ne fut pas longue… et je reconnus vite que je n’avais subi que le choc d’un accessoire de gouvernement… C’est moins dangereux…

— Ah ! enfin !… toi !… s’écria Georges Leygues… On ne te voit plus ! Qu’est-ce que tu deviens, espèce de sauvage ?… Tu me manques beaucoup, tu sais !…

— Et toi, donc ?… fis-je en essayant de méridionaliser ma joie pour la mettre au même ton que la sienne… Mais qu’est-ce que tu fais ici ?…

Le ministre sourit, et caressa ses belles moustaches, virgulaires et pommadées :

— Mais, mon vieux, répondit-il… je surveille… le cahier des charges… Ce n’est pas une sinécure d’être ministre… Il faut bien gagner les appointements que me donne la France…

Il ne cessait de m’examiner… et, me tapant familièrement sur l’épaule, il s’exclamait :

— C’est curieux !… tu es toujours le même… Tu n’as pas changé…

— Toi non plus, répliquai-je… Je te retrouve aussi joli garçon.

— C’est le métier !… Qu’est-ce que tu veux ?… Puisque l’ironie des choses veut que j’enseigne le beau aux populations, il faut bien que je prêche d’exemple !… C’est égal… je suis bien content… Tu ne peux pas savoir à quel point tu me manquais… Je le disais, chaque matin, à Pol Neveux : « Ce bougre-là, il me manque !… Quand je ne le vois pas, il me semble que je suis un peu moins ministre !… »

Il était tellement heureux de me revoir que je vis le moment où il allait me décorer sur place. Il comprit les craintes qui m’agitaient et, très amicalement, en bon garçon, il me rassura :

— Que tu est bête !… me dit-il… Je ne te ferai pas de ces blagues-là, à toi !… Non !… C’est comme notre ami Rodin. Je lui avais promis… cette année… Eh bien… j’ai décoré Grenet-Dancourt, tu comprends ?… Les amis sont les amis, sapristi !… J’espère que tu ne vas plus me lâcher, maintenant !…

Nous marchions sur la scène encombrée. Le ministre prit mon bras pour me guider à travers des rochers, des mers, des temples, qui tombaient du cintre avec fracas, ou y remontaient… Tout en me guidant, il suivait son idée, et il me disait :

— Pourtant, je voudrais faire quelque chose pour toi… Veux-tu que je commande ton buste à Denys Puech ?… Un sculpteur épatant !… Trois coups de pouce… et la ressemblance y est… Il a manqué sa vocation, ce garçon-là !… Il aurait dû faire le buste dans les restaurants de cocottes et les grands bars des bains de mer… Il en aurait gagné de la galette, en peu de temps !… Je songe à l’emmener avec moi, dans mon département, pendant les élections. Il ferait le buste de tous mes électeurs… Alors, tu ne veux pas ?

Je lui demandai :

— Qu’est-ce que tu ferais de mon buste ?

Mon ami répliqua vivement :

— Mais, mon vieux, je l’offrirais, au nom de l’État, à l’Académie Goncourt… et Bernheim, en mon nom, prononcerait un de ces discours qui vous calent un homme dans la postérité !…

Je le remerciai chaleureusement… Et, ne voulant pas, par un refus discourtois, désobliger un si généreux ministre, je déclarai :

— Nous verrons… nous verrons !… Plus tard !…

Il insista.

— C’est de bon cœur, tu sais ! J’ai, au dépôt des marbres, un vieux buste de Changarnier… avec deux ou trois retouches de Puech… ce serait frappant !… Profite pendant que je suis au pouvoir !…

Et comme je protestais avec violence contre cette idée inadmissible d’un pouvoir quelconque sans Georges Leygues quelque part :

— On ne sait pas ! on ne sait pas ! reprit-il en hochant la tête. On a vu des choses encore plus extraordinaires !…

Mais cette hypothèse, qui lui avait échappé, cette hypothèse pourtant si lointaine et d’une invraisemblance si avérée… l’avait rendu mélancolique. Il songeait à d’impossibles cataclysmes. Deux petites danseuses nous croisèrent, souriantes, provocantes et vaporeuses. Leur ballon de gaze rose frôla l’habit du ministre… Il ne fit même pas attention à elles… Habilement je détournai le cours de la conversation, d’ailleurs ralentie, pour détourner le cours des tristes pensées de mon ami.

— Mais, à propos d’Académie !… Est-ce vrai ce qu’on dit ?… Tu te présentes ?

La physionomie de mon ami se rasséréna… Ses yeux s’emplirent de lueurs nouvelles… sa moustache frémit… Il répondit :

— Voilà où en sont les choses… Je tâte… ou plutôt… je fais tâter l’opinion… par des amis discrets et adroits… Je ne serais pas éloigné, en effet, de me présenter à l’Académie… la vraie. Il me semble que cela m’irait assez bien…

Il suivait sur mon visage l’expression que pouvaient y mettre ses paroles… Puis :

— Ton avis, à toi ?

Je fis semblant de réfléchir, pour avoir l’air de prendre au sérieux une telle question… Et gravement, affectueusement, je lui demandai :

— As-tu des titres ?

— Comment… des titres ?… Tu es admirable !… Mais je les ai tous. Je suis ministre.

— Oui, mais encore ?

— Quels titres meilleurs puis-je avoir, que cette situation, unique dans l’histoire, d’un homme parfaitement médiocre, indiciblement ignorant, qui a toujours été, est, et sera toujours ministre ?

— Je ne dis pas le contraire… Mais en as-tu d’autres ? as-tu des titres qui te soient vraiment personnels, et qui ne tiennent pas à la fonction que tu occupes… ah ! si inamoviblement ?

— Comment en aurais-je d’autres, et comment pourraient-ils m’être personnels, puisque je n’ai de raison d’être que par le ministre que je suis… et qui les contient tous, d’ailleurs ? Deschanel… voyons !… Est-ce qu’il a été ministre ?

Mon ami marqua son mépris par un haussement d’épaules significatif.

— Deschanel… répliquai-je… Ce n’est pas la même chose… Il a une table…

— Ah ! parlons-en ! c’est une fameuse blague !… Je n’ai jamais pu manger chez lui sans avoir mal à l’estomac !

— Il est élégant !

— Moi, je ne vise pas à l’élégance… mais j’ai un chic naturel.

— Il est l’ami des évêques !

— Eh bien… et moi ?

— Es-tu riche ?

— Je suis à mon aise…

— Ce n’est pas assez… Es-tu duc ?

— Pas encore… Mais Méline m’a promis un duché, quand il reviendra au pouvoir…

— Tu as fait des vers ?…

Le pauvre Leygues s’arrêta tout à coup… Il ne pâlit pas car il ne peut pas pâlir… et me regardant avec des yeux suppliants :

— Ne parlons pas de ça… balbutia-t-il…

Les deux petites danseuses étaient revenues près de nous…

— M’sieu le ministre… écoutez-nous donc…

Mais M’sieu le ministre ne les écoutait pas. Il songeait maintenant à Albin Valabrègue.


1901.