Les Écrivains/Jouets de Paris

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E. Flammarion (première sériepp. 13-20).


JOUETS DE PARIS


Il faut souvent peu de choses à la distraction de ce badaud qui est Paris : une voiture renversée ou une femme qu’on éclabousse suffisent à le mettre en joie. Un monsieur passe et s’imagine de lever la tête en l’air, aussitôt Paris s’arrête, s’agglomère autour de lui, se bouscule, et la bouche ouverte, les yeux écarquillés, le voilà qui se met à regarder. Quoi ? Il ne sait pas, mais il est tout de même bien content. Cerveau de singe, cœur de femme, il s’amuse avec tout et avec rien. On lui donne des joujoux, comme à un enfant malade, et ces joujoux, ce sont, suivant l’histoire ou l’anecdote du moment, des Chinois ou des Anglais, des tripots, des cadavres, des statues, un poète dévoyé, une actrice un peu folle, un ministre, un chanteur, quelquefois aussi un grand homme, le plus souvent une toute petite chose : poupées qu’il toilette, qu’il pomponne et berce pendant une minute et qu’il brise ensuite de ses doigts en demandant un autre joujou. Ce n’est même pas le jouet de l’année ou du jour qu’il faut à sa capricieuse humeur, c’est le jouet de la minute présente, de la seconde qui déjà fuit, ce jouet qui passe, se démode aussi vite que ses impressions, ses amitiés, ses haines, mousse de sa cervelle qui, pareille à la mousse du vin de champagne, s’enfle et pétille un instant puis se volatilise…

Au fond, Paris n’est qu’une fille qui vit, aime, s’amuse et se pare comme toutes les filles avec un peu de fard aux joues, du fard qui souvent est du sang ; avec des bijoux volés, des sourires menteurs, des serments qui trompent, et fait succéder, avec la même impudeur, sous les courtines de son lit public, les amants d’hier aux amants d’aujourd’hui. Pourtant, dans ses goûts changeants, Paris a gardé une sorte de fidélité à l’un de ses plus singuliers bijoux, à Mme Sarah Bernhardt. Il la quitte parfois, mais c’est pour mieux la ressaisir ; s’il la brise un jour, c’est pour raccommoder le lendemain ses membres disloqués, et la mieux fêter que jamais. Paris a pour Sarah Bernhardt l’amour obsédant et maladif que certaines femmes éprouvent pour « l’ami de cœur » . Tous deux ont la même âme, les mêmes fugitifs caprices, le même vertige du bruit, le même détraquement cérébral. Ils se fondent l’un dans l’autre et ne font plus qu’un. On peut compter les battements du cœur de Paris au pouls de Mme Sarah Bernhardt et, si Paris fait des révolutions, c’est que Sarah Bernhardt a ses nerfs. Paris profite de tout, du moindre événement domestique, du plus banal incident de sa vie pour revenir à elle : c’est une vente annoncée et qui naturellement n’a pas lieu, c’est un engagement qu’elle n’a pas tenu, un théâtre qu’elle n’a pas acheté ; c’est n’importe quoi : un chien qu’elle a perdu, un poète qui l’a quittée. Chose surprenante, ce poète qui a du talent, qui est Touranien, par-dessus le marché, qui fait la réclame aussi bien que les vers, qui a publié des romans, des drames, des tragédies, des poèmes, n’a lui-même conquis la population que du jour où l’on apprit qu’il avait mis sa muse aux pieds de Sarah Bernhardt, et parce qu’il la reprend, cette muse, cette popularité devient presque de l’illustration. Là-dessus, de toutes parts, l’on chronique ; les articles surgissent, les sonnets aussi, et, comme la langue française paraît indigne de sujets si parisiens, les langues mortes ressuscitent pour chanter le triste abandon de l’une et la liberté retrouvée de l’autre… Et l’on voit, sur la jetée du Havre, Calypso accoudée et qui pleure ; là-bas, des falaises qui se dressent toutes grises ; l’horizon brumeux, la mer bouillonnante, une barque qui emporte Ulysse vers Terre-Neuve, et la blanche voile qui fuit, sous la brise, fuit et disparaît… tout cela est grec ! « Ô Athéniens de Chaillot ! Tas de polichinelles ! » dit le monsieur en habit noir d’Henriette Maréchal.

Enfin que ce soit du grec, du français ou du bigorne, en prose ou bien en vers, nous savons maintenant que M. Richepin est revenu à sa famille. Nous savons même de quelle façon, avec quelle eau parfumée la triste Pénélope lava les pieds d’Ulysse repenti. On nous a mis dans la confidence de ce détail intime et bien athénien de sa vie. Mais rien n’est intime de ce qui a touché – de près ou de loin – à Mme Sarah Bernhardt. Sa maison est de verre, comme celle que rêvait Socrate, et tout le monde y peut regarder. On dirait aussi que ceux qui en sont partis gardent, autour d’eux, une sorte de lumière vive qui perce les retraites les mieux cachées et les fait reconnaître, même dans les nuits les plus profondes. Donc, M. Richepin est revenu à la raison, au calme de la vie, à la vérité des affections bénies. Que va-t-il faire de cela aujourd’hui ?

  • * *

En dehors du cabotinisme dont il s’est plu à s’entourer, j’ai la plus grande estime pour le talent de M. Richepin. C’est vraiment un poète, d’un souffle superbe, et dont le lyrisme amer escalada souvent les cimes inexplorées, trop hautes pour les poumons malades de la plupart des rimailleurs parnassiens. Son premier livre fut La Chanson des gueux, qui restera dans notre littérature, à une place meilleure que les satires de Mathurin Régnier. La Chanson des gueux nous donna un art nouveau, des rythmes nouveaux, une poésie magnifique et canaille où l’âme de Lamartine transparaissait sur des lèvres crispées de voyou. Il fit Les Caresses, ces vers d’une forme presque parfaite ; La Glu, si vibrante, si étonnante par les remuements de ses mots. Il y avait donc là de réelles promesses de gloire car, parmi les jeunes gens, aucun n’était mieux armé de bonheur et de talent que M. Richepin, et l’on aurait pu croire que, l’âge venant, les petites vanités, les petits ridicules dont il enveloppait sa personne, cette sorte de cynisme retentissant et poseur qu’il donnait à ses allures disparaîtraient tout à fait… C’est alors qu’il connut Mme Sarah Bernhardt et qu’il fut, par elle, affiché à la face de Paris, comme son poète aimé. Ces deux cabotinismes s’exaspérèrent l’un par l’autre, et ils en vinrent aux plus sombres folies. Il fallait que cela fût bien avéré que Mme Sarah Bernhardt avait mis sa griffe sur ce cerveau, et fait un jouet de cette pensée qu’on disait ardente et mâle. Richepin, barbouillé de fard, couvert de paillons, s’étala sur la scène. Le poète sombrait dans le comédien. Lui, le chanteur des grands ciels, qui dorent les guenilles des mendiants et réjouissent le dos maigre des gueux, lui, le chanteur des mers vastes qui hâlent le visage et bercent la pauvreté des matelots, il n’eut pour horizon que des toiles de fond aux cieux déteints, aux mers qui écaillent, et il ne vit plus que les becs de gaz des herses à la place des étoiles dont ses yeux étaient pleins.

Il ne me déplaît pas qu’un homme se mette au-dessus des routines, des préjugés, des lois même, qu’il entre hardiment, les poings tendus, dans la révolte humaine, douloureux et sincère, qu’il crie à Dieu ses souffrances et ses doutes. Alfred de Musset l’a fait :mais, chez Alfred de Musset, ses malédictions sont pleines d’amour, ses blasphèmes pleins de croyances ; son orgueil, qui n’est que le cri momentané de l’âme inquiète et blessée, s’abat devant la toute-puissance de Dieu. Mais Jean Richepin, il continue avec Dieu la bonne farce qu’il a commencée envers les hommes, et il se croit obligé de se montrer à lui, comme il s’est montré à eux, en habit de comédien. Ses Blasphèmes sont la continuation de Nana-Sahib. Il prend Dieu pour un bourgeois qui a payé sa place au théâtre et il veut l’étonner. Il n’étonne personne, car ses Blasphèmes manquent de bravoure. Ils n’ont même pas cette crânerie malsaine de l’homme qui se dégrade devant des hommes, s’expose volontairement aux sifflets et aux pommes cuites. M. Richepin savait bien que Dieu ne le sifflerait pas.

Insulter Dieu en ce temps, où le blasphème est partout étalé, où il émarge au budget, où il trône en habits officiels sur les bancs du gouvernement, où il est devenu le credo des ministres et la religion des foules, où on le voit, ricanant la bouche tordue, sur les affiches, au coin de toutes les rues, ne voilà-t-il pas un beau courage et une belle originalité. Insulter Dieu quand on le chasse des hôpitaux, des écoles, des armées, quand on le traque en tous lieux comme un ennemi, et qu’on n’ose plus lui donner nulle part un asile, comme à un maudit : mais c’est vous rabaisser, vous, un indépendant, au niveau des courtisans, de ces briseurs d’autels et de ces détrousseurs de temples ; c’est tomber, vous, un poète, dans la tourbe agenouillée des Belmontet qui, sous l’Empire, chantaient le 2 décembre et attendaient la croix au 15 août, pour prix de leur cantate. Ce qui eût été brave, ce qui n’eût point été banal, c’eût été de le défendre, de recueillir au pied de ses calvaires, son sang qui coule toujours, non point pour le jeter à la face du ciel, comme un jet d’immonde salive, mais pour le répandre sur l’humanité, comme une rosée d’espérance et de consolation.

M. Richepin, aujourd’hui, a payé largement sa dette à la fantaisie. Il va oublier et faire oublier, je l’espère pour lui, pour ses amis, pour la littérature, ses outrances et ses folies dans les joies retrouvées du ménage. Jouet entre les mains d’une femme, laquelle était elle-même un jouet entre les mains de Paris, il n’a pas été brisé. Il est sorti victorieux des mains de la femme, mais la femme n’est pas sortie des mains de Paris. À qui le jouet maintenant ? Il n’en manque point dans la boutique à treize sous de la littérature : poètes blonds et crottés, comédiens à la face ridée, polichinelles et pantins. Allons, les ratés, les impuissants, les ventres creux ! Allons, les joujoux, allons les bijoux ! À qui le jouet, le nouveau jouet, le joli jouet de l’année ?

Octave Mirbeau, Le Gaulois, 27 octobre 1884