Les Écrivains/Les conteurs

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
E. Flammarion (première sériepp. 85-91).


LES CONTEURS


La production littéraire se fait, de jour en jour, plus énorme, plus menaçante. Le livre monte, déborde, se répand : c’est une inondation. Il s’échappe en torrent des librairies encombrées, croule en cascades jaunes, bleues, vertes, rouges, des étalages vertigineux. On ne se fait pas une idée de tous les noms, arrachés des profondeurs de l’inconnu, que cette marée déferlante soulève un instant sur le dos de ses vagues, roule pêle-mêle, comme des brins de goémon, contre les galets, et rejette ensuite, en un coin perdu de la grève, où nul ne passe, pas même les voleurs d’épaves. M. Guy de Maupassant, par une grande habileté et par un grand talent, a su préserver son nom de ces destinées. Non seulement ce nom surnage au-dessus du flot, mais il brille sur la mer de livres comme un phare.

Personne, plus que moi, n’estime le talent de M. de Maupassant. Parmi ses œuvres, déjà nombreuses, il en est trois ou quatre de définitives et qui resteront. C’est, je crois, le plus bel hommage qu’on puisse adresser à un écrivain, en ce temps de littératures qui passent, à peine saluées par Aujourd’hui, et dont Demain ne gardera pas le souvenir. Quelques rares critiques ont reproché à M. Guy de Maupassant d’éparpiller ses forces en récits écourtés, au lieu de les condenser en de gros ouvrages. Ce reproche me semble injuste car M. de Maupassant se meut avec infiniment plus d’aise et de grâce dans le conte que dans le roman, et puis le conte est un genre charmant et très français, qui a doté notre patrimoine littéraire de beaucoup de chefs-d’œuvre. Je ne vois pas bien ce que l’on gagnerait, en obligeant l’auteur de Bel-Ami à n’écrire désormais que des romans, et je vois tout ce qu’on y perdrait. M. de Maupassant est le maître du conte ; personne ne lui dispute cette place, au contraire. Chacun s’efforce à le hisser si haut au-dessus de tous les conteurs passés, présents et futurs, que bientôt on n’apercevra plus de lui que des rayons. Ses apparences physiques auront disparu, et le moment n’est pas éloigné, où M. de Maupassant sera devenu une abstraction, une sorte de dieu apothéotique, le Conte lui-même. Sûr de sa divinité, dans le conte, M. de Maupassant ne devra pas se résigner facilement à n’être qu’un demi-dieu, dans le roman.

Dans le roman, les choses ne se passent pas de la même façon. Il n’est personne qui se puisse vanter d’être un héros unique et absolu. Chacun tient pour quelqu’un. Ceux-ci adorent Zola, ceux-là sacrifient à Flaubert ; d’autres se prosternent devant Goncourt, d’autres devant Daudet ; il en est qui font leurs oraisons à M. Claretie et à M. Richebourg. Montépin lui-même a des temples dans le cœur des concierges. Donc, le roman ne nous donne pas une divinité incontestable. Il existe autant de dieux que de romanciers ; je pourrais même dire :que de lecteurs, et pour un esprit supérieur comme l’est celui de M. de Maupassant, ce n’est point chose désirable que d’aspirer à une divinité si banale qu’elle peut être conquise par tout le monde, aussi bien par M. Ohnet que par M. Jules Barbey d’Aurevilly, ces deux pôles de la littérature contemporaine. Je sais que les bulletins de la bibliographie à tant la ligne prétendent que la littérature commence à M. de Maupassant, et finit avec lui ; à les en croire, M. de Maupassant détrône Flaubert, éclipse Zola, efface Goncourt, éteint Huysmans ; tout le monde sourit un peu de ce grandissement démesuré, et l’on cherche vainement dans ses œuvres le pendant de L’Éducation sentimentale, de Germinal, de La Joie de vivre, de Germinie Lacerteux, de À rebours. M. de Maupassant lui-même, qui a autant de modestie qu’il possède de talent, doit commencer à trouver que la réclame dépasse parfois le but, et qu’elle est souvent gênante. Certes, M. de Maupassant mérite une place enviable, à côté de ses maîtres, mais il comprend qu’il a encore des efforts à tenter, et des œuvres à donner, pour sauter les bancs de l’élève, à la chaire du maître. Les œuvres, il les donnera, j’en suis convaincu ; le maître, il le sera. Il faut seulement que quelques années aient passé.

En attendant, le conte lui appartient, le conte est sa propriété exclusive, et cette propriété en vaut une autre, quand on la sait cultiver. Boccace, La Fontaine, Voltaire revivraient de nos jours, qu’ils n’auraient aucune chance d’arriver à la célébrité et qu’ils seraient condamnés à n’être que de très petites gens devant M. de Maupassant. Notez que je parle sérieusement, et que c’est avec une conviction profonde que je déclare que M. de Maupassant crée, dans ce genre, des chefs-d’œuvre immortels et qui ne périront pas : Boule de Suif, le Cochon de Morin, Le Retour, À cheval, Pierrot, sont d’admirables, d’incomparables choses, destinées à rester comme des modèles, dans notre littérature française, éternellement.

Je pense, néanmoins, qu’on rend un assez mauvais service au jeune écrivain, en disant chaque jour, qu’hormis ce qu’écrit M. de Maupassant, il n’est rien qui vaille et je suis persuadé qu’il est le premier à en être confus et affligé. Ces emportements de la mode ont cela de terrible qu’ils ne peuvent durer, et plus les éloges ont été exagérés, plus l’indifférence arrive, un jour, irréparable et profonde. D’ailleurs, ils sont presque toujours injustes, non pas dans la personne qu’ils exaltent, mais dans les personnes qu’ils oublient et qu’ils sacrifient à la férocité d’une admiration unique. On dirait vraiment que notre siècle est trop faible pour porter le poids de plusieurs admirations.

M. de Maupassant est un maître dans ce genre délicat et difficile :le conte. Il n’est pas le seul maître ; il en a écrit quelques-uns qui sont comparables en beauté à ceux que l’on nous propose tous les jours comme modèles ; je crois cependant que la gloire de Balzac n’en est ni atteinte, ni diminuée, que Barbey d’Aurevilly a mis, lui, dans de courts récits, des frémissements de passion, des visions rapides, d’éblouissantes synthèses, qui valent bien l’exactitude de M. de Maupassant. Je connais des contes de M. Jules Lemaitre qui m’ont donné des sensations poignantes de nature et d’humanité, et hier encore, je lisais un livre de M. Paul Hervieu: L’Alpe homicide, qui mérite qu’on s’y arrête longuement, et qu’on goûte ce parfum étrange et sauvage d’une littérature très personnelle et très vivante.

On ne peut comparer M. de Maupassant à M. Paul Hervieu. Chacun de ces deux écrivains a sa personnalité différente, son idéal d’art différent, sa méthode différente. Mais chacun est un maître, dans le conte. J’ajouterai même que M. Hervieu me paraît concevoir de plus grandes choses, et que ses paysages de la montagne, à la fois épiques et exacts, me semblent gonflés d’une vie plus noble, d’une profondeur plus mystérieuse, d’un amour de la nature plus âpre et en quelque sorte plus divinisé, qu’ils laissent au cerveau plus de pensées, au cœur plus d’émotions, que les paysages de M. de Maupassant, admirables aussi, mais où l’âme de la nature et la vérité humaine ont passé à travers une sécheresse et un scepticisme d’analyse qui les diminuent, les rapetissent au lieu de les grandir. M. de Maupassant, à force d’analyse et de détails, arrive à représenter exactement les êtres et les choses ; M. Hervieu nous les montre dans des raccourcis qui les fixent définitivement, en même temps qu’ils leur donnent des prolongements : cette sorte de mystère et d’inquiétude qui flotte autour de la vie.

Mais on perdrait son temps à vouloir démontrer au public qu’il peut y avoir place, pour d’autres écrivains, à côté de M. de Maupassant. C’est une opinion qui n’aurait aucune chance d’être admise, et les meilleurs raisonnements du monde, et les faits les plus éclatants, n’y pourraient rien. On ne revient pas facilement sur les idées universellement admises, et chacun des hommes de lettres porte toujours la marque des impressions premières et des premiers jugements. Aussi M. de Maupassant est un conteur. Il aurait beau s’élever par une œuvre pleine de souffle, jusqu’aux sommets de l’art ; il pourrait aujourd’hui nous donner un roman éclatant de force, une comédie sublime, il ne sera jamais qu’un conteur. La critique — j’entends celle qui compte, celle qui a une action sur le gros public, la critique dont les éditeurs encombrent les quatrièmes pages de journal — a représenté de tout temps l’auteur d’Une vie et de Bel-Ami comme un conteur. C’est chose jugée et définitive. Heureusement aussi que, par la même occasion, il a été décidé qu’il serait le seul conteur de son temps. Ce serait folie, à n’importe quel auteur, de vouloir acquérir une réputation, à côté de M. de Maupassant.

Octave Mirbeau, Le Matin, 11 décembre 1885