Les Écrivains/Pauvre France !

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E. Flammarion (deuxième sériepp. 161-167).


PAUVRE FRANCE !


On a enterré, cette semaine, presque clandestinement, à Montmartre, Georges Galapiat.

Georges Galapiat !

Les chroniqueurs — les vrais, ah ! oui, les vrais ! — les chroniqueurs — il en reste encore quelques-uns — vous diront que c’est toute une époque qui disparaît avec Georges Galapiat : Georges Galapiat n’avait pas été aussi célèbre, au café Riche, que Gustave Claudin. Pourtant, il avait conservé les traditions qui, désormais, sur le boulevard — sur le boulevard ! — n’auront plus d’autre représentant !…

Pauvre France !

Georges Galapiat ! c’était, au fond, un très pauvre diable qui avait essayé un peu de tout, de la peinture, de la littérature, de l’annonce et de la commission, et qui, tour à tour camelot, photographe, chanteur de café-concert et, peut-être, policier, avait, un beau jour, décidé, las de ses malchances, qu’il ne ferait plus rien ! Il était ainsi tombé, de la plus équivoque bohème, dans la plus profonde misère. Vivant on ne sait de quoi, couchant on ne sait où, il restait invisible durant des mois, reparaissait soudain avec des vestes trop courtes, des pantalons trop longs et de flamboyantes cravates, puis il disparaissait pour des années. Toujours gai, d’ailleurs, et patriote comme pas un, et, malgré l’hétéroclitisme de ses costumes, fidèle aux longues chevelures crasseuses et aux larges chapeaux de feutre. Par exemple, il ne fallait pas plaisanter avec lui sur les grands principes de la morale. Ah ! non !… Débraillé, pitre, roulant d’ordure en ordure, souteneur, sans doute, pochard certainement, et voleur au besoin, il appartenait à ce grand parti que Louis Veuillot, dans son ironie vengeresse, appelait : les Respectueux… C’était, aussi, un de ces personnages préhistoriques, une de ces formes zoologiques disparues qui vous parfait encore — avec quel verbeux enthousiasme ! — de Roqueplan, de Villemot, d’Albert Wolff et de Villemessant !… Il ne tarissait pas non plus sur Adèle Courtois et sur M. Lockroy… Quand, après des années d’absence, il nous rencontrait, l’anecdotique et abondant Galapiat, il vous disait toujours, en sirotant son absinthe :

— Ah ! quelle chic époque ! On savait causer en ce temps-là et faire des folies généreuses !… Rochefort, Alphonse Duchesne, Carjat, et notre vieux Pathey !… C’étaient de chics types, et comme il n’y en a plus aujourd’hui !… Moi qui te parle, mon vieux, j’ai connu la Barucci !… Ma parole !… Une femme, celle-là, tu sais !… De la fantaisie, du lyrisme et de l’amour, comme dans Banville !… Et les chambrées orgiaques et borgiaques du Grand-Seize !…Et Lockroy !… Tu n’as pas idée de ce qu’était Lockroy et de l’influence intellectuelle qu’il exerçait sur la jeunesse d’alors !… Et son esprit !… Ah ! son esprit !… Un feu d’artifices roulant et pétaradant… et dont la moindre étincelle suffisait à embraser les fusées, les soleils et les bombes !… Ses articles ?… Ah ! mon vieux, c’était à se tordre de rire… Et sous ce rire débridé, éclatant, mais bon enfant, il y avait une rude philosophie, va !… Je me souviens d’un de ses articles, dans le Figaro — va-t-en voir si l’on en écrit de pareils aujourd’hui — où, pour stigmatiser l’Empire, il disait : « Étant donné un pain de quatre livres, trouvez la grosseur des doigts de pied de la boulangère… » Hein ! cette verve, ça te la coupe ! Mais il faut avoir vécu ces années-là pour en comprendre toute la beauté arrière et symbolique… Et comme la marine le préoccupait déjà, à cette joyeuse et forte époque, il terminait son article par cette charge à fond de train contre l’omnipotence des grands commandements : « Étant donnés la hauteur des mâts d’un navire et le nombre de ses canons, trouvez la longueur des favoris de l’amiral ! »… C’était tapé et d’une littérature en quelque sorte mathématique… Aussi l’Empire est tombé sous les coups de tant d’esprit ! Qu’est-ce que tu veux !… Aujourd’hui, avec la liberté de la presse, il n’y a plus de finesse d’écrire, plus de style, plus rien !… Et Monselet, mon vieux ?… Tu ne l’as pas connu ?… Et Roqueplan ?… Et Dinochau ?… Finis, morts, disparus ! Il n’y a plus que des Nietzsche, des Schopenhauer… Et les dieux de maintenant ? Flaubert, Renan… Des raseurs !… Ah ! Pauvre France !

Car il plaignait beaucoup la France. Et toutes ses histoires, tous ses souvenirs, toutes ses discussions esthétiques, littéraires, politiques et sociales se terminaient invariablement par cette exclamation douloureuse :

— Pauvre France !… Ah ! pauvre France !

Ce qu’il plaignait surtout, dans la France, c’est qu’elle était devenue triste, tout d’un coup, triste et morne. Elle ne savait plus s’amuser, et c’était le grand mal, le grand poison… Les peuples tristes et qui pensent, sont des peuples vaincus d’avance… Il faut, disait-il, qu’un peuple puisse passer gaiement d’un éclat de rire à un éclat de bombe… Or, aujourd’hui, l’on ne rit plus, et l’on ne se bat plus !…

— Ah ! pauvre France !

Il y a quelques mois, je le rencontrai sur le boulevard de Clichy. Il était fort vieux et cassé ; mais son âme demeurait ferme dans ses anciennes croyances. Je l’emmenai dans un petit café et lui fis servir une absinthe — la dernière absinthe :

— Sais-tu, me dit-il, que j’ai été, pendant quatre ans, à l’atelier de Couture ? Ah ! le beau temps !… Toute ma jeunesse, quoi !… Une jeunesse enthousiaste, emballée, croyante… Et les rêves que j’ai faits là !… Rêves de gloire, de fortune, d’amour !… Tous les rêves !… Figure-toi, que j’avais appris à copier les Noces de Cana, du sublime Véronèse… Et j’étais arrivé à les si bien avoir dans la main, ces sacrées Noces de Cana, que j’en faisais, chaque semaine, dans ma chambre, sans modèle, cinq copies exactes, et comme en me jouant… Je les vendais dix francs, à un marchand de tableaux de la rue Lepic… Je le vois encore, d’ici, tout petit et très gros, avec une barbe courte et grise, et des lunettes noires. Il s’appelait… ma foi, je ne sais plus… Et il me disait : « Ah ! monsieur Galapiat, vous êtes un grand artiste… Vos Noces de Cana, voyez-vous, je n’en ai jamais assez… Elles sont bien mieux que celles de M. Fantin… » … Oui, je crois que j’aurais pu être un grand artiste !…

Il avala une gorgée d’absinthe et il dit, en secouant sa longue chevelure grise :

— Mais ne parlons plus de cela !… Le passé est passé… En me remémorant les années que j’ai vécues à l’atelier Couture, je voulais seulement te raconter une anecdote qui t’en dira long sur l’état d’esprit, sur l’idéal de toute une jeunesse ardente, pleine de foi et de joie et qui avait compris que ce n’est pas dans la philosophie allemande et parmi des arts déréglés, que se forge l’âme d’un peuple… Écoute-moi… J’habitais alors, tout près d’ici, au cinquième étage d’une maison, aujourd’hui disparue. Car, tout disparaît — les idées, les caractères, les traditions et les maisons… Ah ! pauvre France !… J’habitais avec un ami que tu as peut-être connu et qui s’appelait Francis Luberlu — une grande âme, tu sais !… Ai-je besoin de te dire que Luberlu est mort… Qu’est-ce qu’il ferait dans cette époque si triste et si sceptique ? — Au-dessus de nous, vivait, avec sa domestique, une vieille dame… Elle avait un balcon, et sur le balcon, un bocal avec trois poissons rouges… Un dimanche que la vieille dame était allée à la messe avec sa domestique, Luberlu me dit : « Il faut pêcher les poissons… nous les ferons frire, et nous les remettrons ensuite dans le bocal… Ce que sera farce la tête de la vieille dame… Ah ! non !… » Au moyen d’une ficelle armée d’une épingle courbée et garnie d’un petit morceau de pain, nous pêchâmes les poissons rouges… Après les avoir passés dans la friture, nous les réintégrâmes religieusement dans le bocal… Quand la vieille dame rentra, et qu’elle vit entièrement frits ses chers poissons, elle se mit dans une grande colère contre sa domestique : « Je vous avais bien dit de les rentrer, cria-t-elle… Vous voyez que le soleil les a frits !… » Après quoi, elle chassa sa bonne et pleura, comme une fontaine, tout le reste de la journée… Voilà comme nous étions, mon vieux… Tandis que, aujourd’hui… Oh ! là là !… Pauvre France !… Ah ! pauvre France !…

Et il redemanda une deuxième absinthe…

1899.