Les Écrivains/Sur un livre

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E. Flammarion (deuxième sériepp. 45-52).


SUR UN LIVRE


En lisant le Portrait de Dorian Gray, je n’ai jamais aussi vivement senti l’horreur des répressions sociales, « cette dangereuse folie de punir » qu’ont les hommes. Le Portrait de Dorian Gray est ce dernier livre d’Oscar Wilde que d’avisés et fidèles traducteurs viennent d’offrir à notre curiosité, dirai-je à notre joie ? Et, maintenant que je l’ai lu, ce livre, je ne puis penser, sans un redoublement d’indignation et de révolte, que le parfait artiste qui l’écrivit est séparé de la vie et subit un affreux supplice pour des actes qui ne sont ni des crimes, ni des délits ; des actes fâcheux, il est vrai, mais qu’il était libre de commettre et dont personne n’avait à lui demander compte, car, je ne cesserai de la répéter, ils ne relèvent que de sa conscience et de notre dégoût.

Le Portrait de Dorian Gray atteste, chez l’infortuné Oscar Wilde, un art brillant et précieux, en même temps qu’une intelligence profonde et rare, rare aux deux sens de ce mot. Eh bien, des pages de philosophie et de sensualité, par quoi se caractérise cette œuvre supérieure à l’idée que nous nous faisons de l’esthétisme, l’impression reste d’un charme délicieux, émouvant, où la force de l’esprit et l’élégance inventive de la pensée se combinent avec une dose de poison, qui en avive les violents et subtils arômes. Le maniérisme n’y est point fatigant ; il se montre, au contraire, presque toujours joli, d’une grâce parfois exquise, d’un goût très sûr ; et il n’y a pas « trop de lys », ainsi qu’on pouvait le craindre d’un homme qui en abusait tant, dans la vie. J’avoue que ce livre n’est point écrit pour les jeunes filles et qu’il exhale cette odeur impure dont parle M. Marcel Prévost. Mais c’est immoral ! dira-t-on. Et puis après ? Qu’est-ce que l’immoralité ? Je voudrais bien qu’on me la définisse une bonne fois, car on ne s’entend guère là-dessus, et, pour beaucoup de braves gens que je pourrais nommer, l’immoralité c’est tout ce qui est beau. Pour le crapaud, l’immoralité, c’est l’oiseau qui vole dans l’air et chante dans les branches ; pour le cloporte, ignoblement condamné aux murs visqueux des caves, ce sont les abeilles qui se roulent dans le pollen des fleurs. « Un livre n’est point moral ou immoral, il est bien ou mal écrit : c’est tout. » Je m’en tiens à cette définition qu’Oscar Wilde inscrivit dans la préface de son livre, et j’ajoute : « L’immoralité, c’est tout ce qui offense l’intelligence et la beauté. »

Il faut lire le Portrait de Dorian Gray, sans trop s’attarder à l’affabulation, belle quelquefois mais souvent indifférente et d’un romantisme banal ; il convient de s’attacher surtout aux idées ingénieuses dont il fourmille, aux sensations très spéciales qu’il analyse, aux multiples problèmes de morale individuelle qu’il soulève. À ce point de vue, c’est une œuvre singulière et forte, et qui contient des pages tout à fait admirables. Pas un lecteur de bonne foi et de réflexion — si sévère soit-il — n’en pourra nier l’intérêt passionnant et l’étrange nouveauté. Elle projette, dans les ténèbres de la conscience, de troublantes et fascinantes lueurs.

On a dit que l’art d’Oscar Wilde procédait de celui de M. Huysmans. Je n’ai pas du tout cette impression. Même dans des sujets qui comportent l’abstraction pure, M. Huysmans ne va jamais au delà de l’extériorité des choses et des êtres, qu’il colore et déforme, selon l’angle de sa très particulière mais restreinte vision. Avec autant de pittoresque, et un goût semblable pour les spectacles artificiels, Oscar Wilde me semble plus spéculatif, plus curieux d’intelligence, plus familier avec les idées générales. Il manipule avec une plus grande dextérité le mécanisme compliqué des actions et des passions humaines. Par l’acuité de la pensée, la hardiesse et l’étendue de son observation, il me paraît plus proche de Baudelaire. Autant que j’en puis juger sur une traduction, ce malheureux galérien est un des plus beaux tempéraments d’écrivains que je sache.

Et n’est-ce point un signe du temps que les traducteurs de ce très remarquable ouvrage qu’est le Portrait de Dorian Gray, pour éviter des interprétations désobligeantes, aient craint de mettre leur nom à côté du nom de celui qui eut la puissance de le créer, et que moi-même, je m’expose, en le louant, à des réprobations caractérisées, non moins qu’à de sages et vertueuses invectives, peut-être. Mais s’il fallait se tenir en garde contre ce que peuvent penser ceux qui ne pensent pas, contre ce que peuvent comprendre ceux qui ne comprennent jamais rien, nous n’éprouverions jamais la si douce et si forte joie qu’il y a à confesser ce par quoi une œuvre d’art nous enchanta un jour, une heure, une minute.

On a beaucoup parlé des paradoxes d’Oscar Wilde sur l’art, la beauté, la conscience, la vie ! Paradoxes, soit ! Il en est en effet, quelques-uns qui furent excessifs, et qui franchirent, d’un pied leste, le seuil de l’Interdit. Mais qu’est-ce qu’un paradoxe, sinon, le plus souvent, la forme saisissante et supérieure, l’exaltation de l’idée ? Dès qu’une idée dépasse le bas niveau de l’entendement vulgaire, dès qu’elle ne traîne plus des moignons coupés dans les marécages de la morale bourgeoise et que, d’un vol hardi, elle atteint les hauteurs de la philosophie, de la littérature ou de l’art, nous la traitons de paradoxe parce que nous ne pouvons la suivre en ces régions inaccessibles à la débilité de nos organes, et nous croyons l’avoir à jamais condamnée en lui infligeant ce vocable de blâme et de mépris.

Pourtant le progrès ne se fait qu’avec le paradoxe, et c’est le bon sens — vertu des sots — qui perpétue la routine. La vérité est que nous ne pouvons supporter que quelqu’un vienne violenter notre inertie intellectuelle, notre morale toute faite, la sécurité stupide de nos conceptions moutonnières. Et, au fond, c’est là qu’est, dans l’esprit de ceux qui le jugèrent, le véritable crime d’Oscar Wilde. Il en eut un autre : celui d’avoir, en son livre, mal parlé de l’Angleterre et levé un coin du voile puritain qui recouvre sa gangrène morale. S’il avait été un médiocre et enthousiaste cockney, un opulent éleveur de chevaux de course, tricheur et loyaliste, ou un lord ivrogne, ou un prince fouetteur d’enfants, on se fût montré indulgent à ses vices. On ne lui a pas pardonné d’être l’homme de pensée et l’esprit supérieur — par conséquent dangereux — que véritablement il est. Et les motifs, censément philosophiques, au nom de quoi la société le punit, ne sont qu’hypocrisie et mensonge. Car, enfin, s’il fallait condamner au hard labour tous les êtres humains qui ne se conforment pas aux prescriptions mal définies de la nature, aux lois toujours changeantes et contradictoires des sociétés, il est probable que l’on y condamnerait tout le monde. Est-ce que toutes les graines que le vent éparpille sur le sol germent et florissent ? Où donc est-il, celui qui, même dans le mariage régulier, n’a pas péché contre la reproduction de l’espèce ? Et le prêtre ? Le prêtre, moralement mutilé, volontairement infécond, qui proclame vertu son renoncement sexuel, et qui dit : « Je veux que le monde finisse avec moi ! », n’est-il pas, socialement, aussi coupable qu’Oscar Wilde ? Ses révoltes contre l’ordre de la vie n’ont-elles pas un caractère plus violemment protestataire que les aberrations charnelles en qui demeure, au moins, le simulacre de la procréation et ne déshabitue pas de l’amour ?

Nous ne nous payons que de mots et menons notre vie à la remorque des plus basses sentimentalités et des plus tortueuses contradictions. En Angleterre, on le sait, les œuvres d’Oscar Wilde furent pour ainsi dire détruites, après le retentissement du procès. Chacun les voulut cacher, ou les brûla pour n’en être pas contaminé. On eût dit que la contagion en était violente et fatale. Ses pièces furent chassées honteusement du théâtre où, la veille encore, elles étaient applaudies avec enthousiasme. On ne considéra pas ce qu’elles pouvaient contenir d’impersonnelle et inviolable beauté ; on ne vit, dans cette exécution imbécile, que le besoin de se désolidariser d’un homme, dont la corruption individuelle « pouvait jeter, sur tout un pays, un éclat louche ».

Et admirez l’inconséquence !

L’Angleterre se reconnaît, se mire, s’exalte, se purifie dans Shakespeare, qui chanta ce vice infâme et le commit. Il ne faudrait pas toucher à sa gloire, que chaque année élargit et renforce d’éblouissements nouveaux. Son œuvre survit, admirablement pure, à son péché, et elle l’ignore ou elle l’absout. Qui sait si ce n’est pas dans le péché que la plupart des grands hommes ont puisé le secret de leur force, et l’expression de leur beauté, et le frisson de leurs douleurs ? N’y a-t-il point, dans la débauche la plus crapuleuse, une minute mystérieuse où l’homme le plus brut atteint aux plus haut sommet de la vie, et conçoit l’infini ?

On me dira : « Vous ne pouvez comparer Wilde à Shakespeare, ni à aucun de ces génies qui firent la joie et l’excuse de l’humanité. » Je le veux bien. Mais Wilde est jeune, il a devant lui tout un avenir, et il a prouvé, par des œuvres charmantes et fortes, qu’il pouvait beaucoup pour la beauté et pour l’art. N’est-ce donc point une chose abominable que, pour réprimer des actes qui ne sont point punissables en soi, on risque de tuer quelque chose de supérieur aux lois, à la morale, à tout : de la beauté ! Car les lois changent, les morales se transforment ; et la beauté demeure, immaculée, sur des siècles qu’elle seule illumine.

Il n’y a que de la pourriture et du fumier, il n’y a que de l’impureté à l’origine de toute vie. Étalée dans ce chemin, sous le soleil, la charogne se gonfle de vie splendide ; les fientes, dans l’herbage desséché, recèlent des réalisations futures, merveilleuses. C’est dans l’infection du pus et le venin du sang corrompu, qu’éclosent les formes, par qui notre rêve chante et s’enchante. Ne nous demandons pas d’où elles viennent, et pourquoi la fleur est si belle qui plonge ses racines dans l’abject purin.

1895.