Les Élites orientales - Jeunes-Turcs et Jeunes-Égyptiens

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Les Élites orientales - Jeunes-Turcs et Jeunes-Égyptiens
Revue des Deux Mondes5e période, tome 49 (p. 843-878).
Les élites orientales – Jeunes-Turcs et Jeunes-Egyptiens


Ces élites ont suffisamment agi, pendant ces derniers temps ; pour que l’on ne conteste plus leur valeur pratique. Notre tort, à nous, Européens, ç’a été de les méconnaître jusqu’aujourd’hui, aveuglés que nous étions par nos préjugés sur la stagnation irrémédiable de l’Islam et aussi par notre manie de ne voir l’Orient qu’en décor. D’ailleurs, cette stagnation, quand elle est réelle, recouvre toujours une foi ardente dans la destinée des Croyans élus de Dieu. Je me rappelle un mot qui me fut dit, il y a quinze ans, par un indigène algérien que j’exhortais à accepter, autant par sagesse que par nécessité, la domination française : « Oh ! me répondit-il, nous acceptons tout ! Seulement, je songe qu’autrefois ce pays appartint aux Musulmans ! Qui sait si, un jour, il ne leur appartiendra pas de nouveau ?… Dieu est le maître ! »

Mais il était bien inutile de scruter le fond des consciences orientales, pour s’apercevoir qu’il y couvait autre chose que de la résignation. Il suffisait de regarder autour de soi. Comment ! voilà des pays que la civilisation moderne envahit de partout, où s’élèvent des écoles de toutes confessions et de toutes nationalités ; sans compter les établissemens créés par les gouvernemens locaux : collèges d’enseignement secondaire, écoles normales, écoles militaires, facultés de médecine et facultés de droit ! Des milliers de jeunes gens y avaient reçu une éducation plus ou moins semblable à la nôtre. Beaucoup même étaient venus compléter leurs études en France ou en Allemagne ; ils y avaient pris des habitudes, des aspirations, des idées en désaccord avec celles de leur milieu. Ils souffraient cruellement de se sentir des rétrogrades, d’être condamnés à l’inaction par la plus étouffante des tyrannies. Et l’on s’imaginait qu’ils se croiseraient les bras, qu’ils subiraient indéfiniment la contrainte d’un tel régime !…

Sans doute, le feu de paille de leurs premiers enthousiasmes s’est assez vite éteint ! Sans doute encore, on retrouve dans leurs rangs les mêmes divisions, les mêmes hostilités de races que dans la plèbe. Enfin, entre cette plèbe et l’élite, il y a un fossé qui ne semble pas devoir être comblé de sitôt. (On peut soutenir qu’un Musulman instruit à l’européenne diffère infiniment plus d’un pur Musulman qu’un gentilhomme de la fin du XVIIIe siècle ne pouvait différer d’un paysan français : c’est tout un monde, toute une façon de penser qui sépare ces deux Orientaux dissociés par la culture.) Néanmoins, l’unanimité des volontés a été obtenue déjà une fois, — et cela, sans acception de races ni de religions, — lorsqu’il s’est agi de renverser l’absolutisme hamidien. En outre, si refroidie que soit la belle ardeur du début, il ne semble pas que l’action de l’élite musulmane sur le peuple en ait été compromise. Très prudemment, ils se sont bien gardés de couper le seul lien qui pouvait les rattacher à la masse, à savoir le lien religieux. S’ils ne peuvent guère agir sur les esprits, ils se sont conservé un moyen très sûr d’agir sur les cœurs. Et ainsi ces cléricaux d’Orient ont instauré un mouvement qui a des chances de rester populaire, de le devenir toujours davantage. A ce titre, l’effort des Jeunes-Turcs, et, à un degré inférieur, l’effort des Jeunes-Egyptiens mérite de fixer toute l’attention du monde civilisé ; Ils sont incontestablement les héros du jour. Sans omettre les Chrétiens et les Juifs [1] qui leur ont prêté leur concours, je voudrais tenter de les décrire, tels que j’ai pu les voir. Je ne préjuge en rien de l’avenir. J’essaie seulement, par-delà les gestes et les paroles, de saisir un peu des âmes.


I

Quand j’arrivai à Constantinople, pendant l’automne de 1906, je m’empressai d’interroger quelques compatriotes sur ces terribles Jeunes-Turcs dont il était question si souvent dans nos journaux. On se moqua de moi : « Vraiment, il fallait débarquer de France pour croire à ces êtres fantastiques ! Les Jeunes-Turcs étaient une espèce disparue, introuvable à Péra comme dans tout le reste de l’Empire. Le Sultan y avait mis bon ordre. Peut-être qu’en cherchant bien, on découvrirait tout de même quelques échantillons de ces fossiles, mais c’étaient des crétins inoffensifs. Le Jeune-Turc n’existait qu’à Paris, ou dans l’imagination des Parisiens : de vagues mouchards payés par l’ambassade ottomane pour surveiller les exilés, ou bien des révolutionnaires de contrebande, des malins qui savaient faire chanter à la fois le gouvernement impérial et ses victimes, en menaçant l’un de révélations sensationnelles, et les autres de dénonciations… » Finalement, après m’avoir ouvert les yeux sur les aléas d’une révolution, mes interlocuteurs conclurent : « Nous avons Abd-ul-Hamid, gardons-le !… Ce bon Sultan ! s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer ! »

Des gens sérieux, des personnages officiels qui se piquaient, de par leurs fonctions, d’être bien renseignés, me tinrent des propos identiques : « C’est fini ! me dirent-ils. Les réformateurs sont découragés, dispersés, réduits à l’impuissance. Jamais le gouvernement n’a été plus fort. La révolution est enterrée ! »

En conséquence, j’adoptai le parti de contempler le paysage, toute autre occupation étant alors assez dangereuse pour un étranger. Ce n’était même pas toujours facile, car la simple fantaisie de regarder un mur pouvait autoriser les pires soupçons. Un jeune homme, ancien élève du lycée de Galata-Séraï, que j’avais rencontré chez un ami, se proposa très aimablement pour me servir de guide. Mais c’était un guide, la plupart du temps, platonique : au bout de trois semaines, je connaissais Stamboul beaucoup mieux que lui. Un jour, il m’égara sur le chemin de la Mosquée Sélim que j’avais déjà visitée tout seul et que je désirais revoir. Je fus obligé de le diriger moi-même, après avoir consulté mon plan et nous être tirés non sans peine d’un affreux dédale de ruelles et de culs-de-sac. Comme je m’étonnais qu’il connût si mal cette partie delà ville, il m’avoua que lui, habitant de Péra, il ne s’aventurait guère dans Stamboul, par crainte de la police. Des promenades trop fréquentes en ces quartiers lointains auraient paru suspectes !… Et, dans sa réponse, comme dans beaucoup d’autres phrases que nous avions échangées, je percevais des réticences qui lui brûlaient les lèvres. Evidemment, avant de se confier à moi, il tenait à être bien sûr de ma discrétion ! A quelques jours de là, nous allâmes ensemble jusqu’à Haïdar-Pacha, sur la côte d’Asie, voir la gare monumentale delà compagnie de Bagdad. Nous eûmes, pour revenir, un coucher de soleil admirable, qui ajoutait une splendeur de féerie au spectacle, certainement unique au monde, de la péninsule Constantinienne. Du pont du bateau qui nous ramenait, je considérais avec émerveillement le prestigieux profil de Stamboul encore magnifié par les jeux lumineux du crépuscule. Devant nous, au-delà des créneaux du Vieux-Sérail, émergeaient les blancheurs trapues de Sainte-Sophie, les gris et les mauves, les lilas et les roses gorge-de-pigeon de la Mosquée Achmet, puis les verts d’émeraude, les rouges-brique, les jaunes d’or des maisons de bois, des jardins et des prés perdus dans les replis profonds des sept-collines. Toute la presqu’île de Stamboul semblait s’avancer vers nous comme une cité flottante, un immense navire de guerre, dont les minarets avec leurs banderoles formeraient les tourelles et les cordages. En haut, bien loin, tout au fond de l’horizon, se détachait la ligne plus sombre des remparts byzantins que dépassaient des aiguilles de cyprès, les cyprès des cimetières qui s’échelonnent pendant deux lieues entre la Tour de marbre et le sanctuaire d’Eyoub. Le ciel était embrasé ; des pourpres traînaient à la cime des arbres funèbres… Cette vision m’enthousiasmait. Mais mon compagnon restait taciturne et triste à mes côtés. Il lançait des regards furtifs de droite et de gauche, puis, comme personne ne nous épiait, il me dit tout à coup, d’une voix basse, étranglée par l’émotion, en me montrant le ciel tout rouge : — C’est le sang des victimes !

Ces quelques mots, où tremblait un accent de douleur et de rage contenues, tombèrent sur mes émerveillemens, comme une douche d’eau froide. J’en oubliai les enchantemens de Stamboul et du Bosphore… Le sang des victimes ! Ah ! oui, cette pourpre-là me touchait infiniment plus que celle des couchers de soleil ! Il y avait donc, ici, autre chose à considérer que la vieille couleur locale chère à nos romantiques ! Avidement, je questionnai le jeune homme. Nous causâmes en amis. Il me disait :

— Vous comprenez, n’est-ce pas, que je ne puisse pas m’associer à vos admirations. La ville que nous avons là sous les yeux ne nous parle point le même langage. Moi, je songe à tous les malheureux qu’ils ont assassinés ou empoisonnés, à ceux qui souffrent dans les bagnes de Saint-Jean-d’Acre ou qui se meurent dans les postes malsains de l’Yémen et du Hedjaz. Je songe aux femmes et aux mères que se lamentent, aux disparus dont elles attendent le retour el qui ne reviendront jamais !…

Et, après un silence, il reprit, secoué d’une colère soudaine :

— Monsieur, il faut que vous racontiez tout cela, quand vous rentrerez en France ! Il faut qu’on sache, en Europe, ce qui se passe ici ! Dites-le, oh ! dites-le ! Je vous en supplie !…

Des larmes débordaient de ses paupières. Il se détourna pour qu’on ne le vît pas pleurer. La cohue des passagers nous bousculait contre le bastingage. Nous accostions au pont de Galata.

Or, ces adjurations, ce n’est pas une fois, ce n’est pas seulement à Constantinople que je les ai entendues. C’est continuellement et partout. A la veille de mon retour, sur la route de Bethléem à Hébron, un drogman de Jaffa me les répétait presque dans les mêmes termes : « Nous sommes à bout ! Dites-le ! Il faut qu’on sache !… » Pour moi, certes, je savais maintenant que la prétendue pacification dont on m’avait rebattu les oreilles n’était qu’un leurre. Le grand silence de l’Empire cachait une effervescence plus redoutable que jamais. A partir de ce jour, je crus à l’existence des Jeunes-Turcs, même en Turquie.

Vraiment, il n’était pas bien malaisé de s’en convaincre. Le lendemain de notre promenade à Haïdar-Pacha, mon guide me présenta quelques-uns de ses anciens condisciples du lycée impérial. Ces jeunes gens n’étaient assurément pas des révolutionnaires militans. Cependant, je constatai chez tous une exaltation pareille. Je compris immédiatement pourquoi le lycée de Galata était en défaveur auprès de l’autorité. Les conseillers du Sultan le lui signalaient, paraît-il, comme une pépinière de conspirateurs, et l’on m’annonçait qu’avant peu l’établissement serait fermé par décret. Ce décret fut inutile. Providentiellement, le lycée brûla trois mois plus tard : ce qui épargna au gouvernement de vaines formalités et aussi quelques ennuis diplomatiques.

Un de ces jeunes gens voulut bien me recevoir chez lui, en même temps que ses camarades. Je fus accueilli avec cette cordialité traditionnelle qui caractérise l’hospitalité orientale, et je dois ajouter : avec un peu de cette sympathie qui s’attache, là-bas, à tout ce qui est Français. A part la petite table pour le café, le mobilier était absolument européen. Je pouvais me croire chez un de nos étudians du quartier Latin. Des revues scientifiques ou littéraires traînaient sur le divan. On me montra même quelques romans parisiens, — les « dernières nouveautés » que je n’avais pu lire au cours de mes pérégrinations. Et ce qui perçait dans toutes les paroles de mes hôtes, c’était leur arrière-pensée de me prouver qu’ils n’étaient point les barbares, les fanatiques ignorans que supposait toujours le préjugé occidental : souci bien superflu avec moi, et dont l’insistance m’attendrissait !…

Soudain, l’un d’eux prit sur une étagère un livre français récemment paru, et il nous lut un passage où l’auteur, après avoir loué dans les termes les plus admiratifs la politique et l’administration du Sultan, souhaitait aux bons Turcs d’en éprouver longtemps encore les bienfaits. Je suis obligé de reconnaître que ces vœux réactionnaires furent amèrement raillés par cette jeunesse, qui malmena fort notre compatriote. Une chose surtout les irritait, c’est qu’il dépeignît les femmes turques comme affublées d’un costume quasi monacal, qu’il les représentât comme des « sœurs grises » ou des « sœurs noires » ensevelies sous les voiles du yachmak ou du tcharchaff… » Justement, une fillette de dix ou douze ans, la propre nièce du maître de la maison, jouait à l’autre bout de la pièce. Celui-ci l’appela, et, lui saisissant le menton entre le pouce et l’index :

— Vous voyez, me dit-il, si ce petit diable est une « sœur grise !… » Or cette enfant est en âge d’être voilée ! Eh bien ! je vous jure qu’elle ne le sera pas, qu’elle ne le sera jamais !

Tous les jeunes gens qui étaient là prononcèrent le même serment pour leurs filles ou leurs femmes futures. J’avoue que je n’en demandais pas tant et qu’il m’était à peu près égal qu’une gamine turque fût voilée ou non. Mais ce n’en était pas moins, pour mes hôtes, une grosse affaire. Ils tenaient absolument à me persuader qu’ils étaient des hommes de progrès. S’imaginant flatter en moi une manie bien française, ils allèrent plus loin : ils me servirent une profession de foi, dirai-je anti-religieuse ?… en tous cas, fortement libre penseuse. Quelqu’un s’emporta même contre la stupidité routinière des kodjas qui donnent l’instruction aux en fans pauvres dans les écoles des mosquées :

— Figurez-vous ! ces kodjas enseignent encore à leurs élèves que la terre repose sur les cornes d’un bœuf !

Et celui qui contait cette drôlerie nous déclara qu’étant entré dans une école, il avait, de ce chef, rabroué le pédagogue et fait aux bambins une leçon de cosmographie à leur portée.

De là, après maints circuits, nous passâmes, comme de juste, à la politique. Ce fut bientôt une explosion de fureurs contre l’absolutisme impérial. Ils me disaient : « Nous sommes las de cette tyrannie ! N’importe quoi plutôt qu’un tel régime ! Oui, nous préférons l’invasion étrangère ! Nous aimons mieux être Français ou Anglais que de subir cet esclavage monstrueux !… » Propos de têtes chaudes, évidemment, et qui, à distance, maintenant que la révolution s’est accomplie en douceur, peuvent sembler puérils ! Mais qu’on songe au danger qu’il y avait alors à risquer, même dans l’intimité, des discours de ce genre ! Un héroïsme réel se dissimulait sous ces hyperboles blasphématoires, et j’éprouve aujourd’hui quelque fierté d’en avoir reçu la périlleuse confidence.

Lorsque nous sortîmes de ce conciliabule, mon guide ordinaire me chuchota à l’oreille, car nous étions dans la rue :

— Je vous quitte, je vais à la réception de Mme Z…

— Une Arménienne alors ?

— Du tout ! Une dame turque, lettrée et musicienne. Elle reçoit deux fois par semaine, aussi bien les hommes que les femmes. Mais il faut que je prenne un chemin détourné, à cause de la police qui espionne la maison ! Tandis que, mystérieusement, il enfilait une ruelle, je scrutais avec précaution les alentours, repris par ma phobie de l’espionnage. Le fait est qu’en ce moment-là, on se sentait perpétuellement surveillé par des nuées de mouchards invisibles. Il y en avait partout, et la peur de chacun en inventait encore, en flairait dans les plus quelconques individus. On en rencontrait d’authentiques qui stationnaient en permanence sur les trottoirs, en face des Postes étrangères, afin de noter les Ottomans qui se livraient à une correspondance subreptice. Il s’en glissait jusque dans les banques, du moins, on me l’assurait. En tous cas, je fus un peu surpris, pour ma part, de l’interrogatoire minutieux que m’infligea, au Crédit Lyonnais, un employé grec vraiment trop curieux de ce que je venais faire à Constantinople. Au Café Tokatlian, le grand restaurant de Péra, tout le monde s’observait ; les conversations s’échangeaient à mi-voix, et, quand une personne entrait, quelle qu’elle fût, instinctivement on se taisait : il y avait un instant de silence tout à fait impressionnant et significatif pour les gens avertis.

Ces symptômes, quand je les rapprochais, me donnaient singulièrement à réfléchir : d’un côté, un sourd grondement de révolte, de l’autre, un déploiement colossal de forces policières et militaires ; une énorme organisation répressive qui ne se justifie qu’en temps de guerre ou d’insurrection : en somme, la terreur à l’état aigu dans les deux camps ! Je me disais : « Ceux qui croient à la durée de ce régime sont ou bien des naïfs ou des gens intéressés au maintien du statu quo. Le Sultan a beau multiplier les mesures atroces, exterminer tous les élémens rebelles, il doit se sentir isolé, seul, affreusement seul, au milieu de ce peuple frémissant et silencieux ! »

Le 4 octobre, jour de la fête de son anniversaire, j’en eus plus que jamais l’intuition très précise. Certes, je ne m’attendais pas à trouver dans les rues des foules délirantes d’enthousiasme, ni même une animation insolite. Mais je pensais que les illuminations officielles allaient me transformer la Corne d’Or, habituellement ténébreuse et morne dès la tombée de la nuit, en un lac fantastique, en un immense parterre d’eau tout éblouissant de lumières et de reflets… Je sors, plein de cette illusion. La grande rue de Péra a son aspect de tous les soirs, sauf que les façades de la Préfecture et du Karakol (le bureau de police) resplendissent de tous leurs cordons de gaz allumés. Des groupes circulent, taciturnes et réservés, ainsi qu’à l’ordinaire… Je descends par les pentes ravinées des Petits-Champs jusqu’au Pont-Vieux. Stupeur !… Stamboul est plongée dans l’obscurité, comme sombrée sous un amas de ténèbres que font paraître plus denses les lumignons clignotans de quelques mosquées et l’éclairage solitaire du Sheik-ul-islamat. Je m’avance vers le milieu du pont, en buttant dans les trous de ses planches pourries. Un grand trapèze de feu se dessine sur l’eau noire : ce sont les illuminations des navires de guerre et du ministère de la Marine. Aucun bruit, pas une embarcation ; le pont, les quartiers avoisinans sont absolument déserts. Le trapèze enflammé qui brûle dans cette désolation semble un foyer d’incendie abandonné, et, à travers la pénombre rougeoyante, la Corne d’Or se déploie, sinistre et noire comme un fleuve de l’Erèbe…

Une tristesse funèbre m’opprimait. Je m’en revins tout désemparé, sans avoir rencontré âme qui vive dans ces parages, si ce n’est, à l’angle d’une caserne, un soldat ivre qui, d’un air stupide, tournait la manivelle d’un orgue de Barbarie.

Ce soir-là, vraiment, j’étouffais sous la terreur qui écrasait la ville. Mais la terreur du Maître était encore plus effrayante. Cette terreur, je l’ai vue de mes yeux, et j’en ai gardé une impression inoubliable.

C’était à la cérémonie du Sélamlik, parade si souvent décrite, si banalisée dans mon imagination, que j’hésitais à m’y laisser traîner avec les autres invités de l’Ambassade. J’y allai quand même, pour faire comme tout le monde, et bien m’en prit. Aucune étude, aucune conversation sur le sujet qui m’attirait à Constantinople ne me fut plus révélatrice que cette pompe protocolaire.

Affublés de redingotes et hauts-de-forme très gênans sous le soleil oriental, mais rigoureusement imposés par l’étiquette, nous voilà emballés dans cinq ou six fiacres que rehausse le costume éblouissant de nos kavass juchés sur le siège, près du cocher. Nous devons être prodigieusement grotesques. Mais les gens qui nous regardent ne paraissent point s’en douter. Nous faisons partie du cortège qui s’achemine vers Yldiz-kiosk, et cela suffit pour qu’aux yeux des curieux, une splendeur se répande sur nous et nos attelages. La grande rue de Top-Hané est toute grouillante de régimens en marche. Il en sort de toutes les casernes. A partir de Dolma-Bagtché, la soldatesque est si nombreuse que nous sommes obligés d’aller au pas. Les routes, les moindres ruelles qui s’entre-croisent dans la direction d’Yldiz sont militairement gardées : c’est une véritable mobilisation suivie d’une mise en état de siège. Est-ce possible que, chaque vendredi, le Sultan dérange tant de monde, pour aller simplement dire sa prière dans son oratoire privé ? J’interroge un des drogmans qui nous accompagnent :

— En effet, me dit-il, c’est ainsi chaque semaine. Toute la garnison de Constantinople est sur pied. La colline d’Yldiz est investie par une armée de vingt-quatre mille hommes. Pour les Turcs, cette cérémonie du Sélamlik a une importance que les étrangers saisissent mal. C’est la manifestation de la présence réelle du Sultan, et cette présence, il est si nécessaire de l’affirmer, que, lorsque Sa Majesté est malade, on prétend que des sosies habilement stylés la remplacent, pour le principe. Tout ce mouvement de troupes est destiné à donner plus l’éclat à cette manifestation. Et puis, il y a aussi des raisons de prudence. Sa Majesté ne saurait prendre trop de précautions !…

Je m’en convainquis une fois de plus, quand nous pénétrâmes enfin dans le parc impérial, après avoir franchi des cordons interminables de sentinelles. Toutes les allées du jardin étaient barrées. Partout, des regards inquisiteurs braqués sur nous guettaient nos gestes, fouillaient nos physionomies. On nous parqua sur une étroite terrasse dominant l’allée que devait suivre le Sultan pour se rendre à la mosquée.

Nous étions là une vingtaine de personnes : touristes allemands, anglais, américains, français, dont l’identité avait été scrupuleusement vérifiée par nos ambassades. Nos gouvernemens répondaient de nous. Il faut croire que la garantie de la République française ne suffisait pas pour moi, puisqu’un policier vint me sommer de lui livrer mon pardessus qu’il garda en dépôt jusqu’à la fin, après en avoir retourné les poches. Ensuite, on nous aligna sur deux rangs, un mouchard se posta derrière chacun de nous et, dans l’intervalle laissé libre entre chaque spectateur et son voisin, un officier se planta, revolver à la ceinture. Ainsi encadrés par des argousins et strictement isolés les uns des autres, nous avions l’air de malfaiteurs sur le préau d’une prison.

Ces formalités désobligeantes excitèrent maintes récriminations parmi les patiens. Mais on nous expliqua que, depuis le dernier attentat, la police du Palais était forcée de se montrer excessivement méfiante. Cet attentat avait été épouvantable : il y avait eu des morts, des chevaux réduits littéralement en bouillie. « Et même, — nous dit le drogman, — des débris d’entrailles furent projetés avec des éclats de bombe sur la terrasse où nous nous trouvions. » Ce petit détail horrifiant produisit son effet. Nous nous entre-regardâmes, fort mal à l’aise. Décidément, nous n’étions pas venus là pour nous amuser !

Je tâchai de tromper mon inquiétude, en m’absorbant dans la contemplation du spectacle extraordinaire qui se déployait autour de moi. A perte de vue, c’était un fourmillement d’uniformes. La colline tout entière se hérissait de baïonnettes. On apercevait, en bas, les canons de l’artillerie qui bloquaient toutes les issues. A nos pieds, sur le terre-plein en pente douce qui mène au palais, entre une double haie de zouaves à turban vert, s’agitait une foule chamarrée de fonctionnaires et d’officiers. Des nègres en dolmans bleus galonnés d’or maintenaient par la bride de superbes étalons arabes qui se cabraient sous leurs caparaçons de velours amarante. Mais ces vestiges de magnificences archaïques contrastaient avec la misère décente de cette formidable figuration. Une identique expression de gêne ou d’ennui assombrissait les visages. Plusieurs étaient comme contractés d’une angoisse ; les gestes ébauchés se figeaient brusquement. Çà et là, des dignitaires de la Cour allaient et venaient à pas feutrés, la mine circonspecte, la voix basse et mesurée… Puis un défilé intermittent commença, qui descendait d’Yldiz, les ministres, les maréchaux, le grand-maître de l’artillerie, tout ce monde évoluant sans ordre ni apparat, les uns seuls, les autres groupés au hasard. Cependant, le Sultan ne paraissait point. L’heure officielle fixée pour la cérémonie était passée de beaucoup. J’en fis la remarque tout haut :

— Sa Majesté n’a pas d’heure, me répondit-on. Tantôt Elle sort à l’heure exacte, et d’autres fois avec un long retard. On ne sait jamais quand Elle se décide. Vous comprenez : cette incertitude peut dérouter bien des combinaisons !…

Et le défilé continua pendant un bon quart d’heure… Soudain, une apparition furieusement bouffonne : Son Altesse le Grand Eunuque, le troisième personnage de l’Empire, long squelette flottant dans une ample redingote noire, le buste interminable, les jarrets cassés, comme titubant sous le faix de sa grandeur. Puis, les voitures du harem, des coupés très simples aux stores à demi baissés, derrière lesquels on surprend une main gantée de blanc qui joue de l’éventail… Enfin une rumeur se propage, les zouaves se mettent au port d’armes. Puis un silence de mort. C’est lui !… On nous intime l’ordre de nous découvrir. Du haut du minaret de la mosquée, le muezzin entonne l’appel à la prière, tandis que s’élève une immense acclamation poussée par les troupes, une acclamation de commande, disciplinée, où ne vibre aucun élan, et, avant qu’elle ne soit achevée, l’hymne de Donizetti joué par un orchestre recouvre toutes les clameurs. Nos regards sont tendus vers Yldiz. Un cavalier ouvre la marche, et, presque aussitôt après, au milieu d’une escorte de zouaves, émerge une Victoria de très modeste apparence. Affalé sur les coussins, en redingote et pardessus, sa grande figure blême se détachant dans l’ombre de la capote, Abd-ul-Hamid se soulève péniblement pour répondre aux vivats des troupes. Il avance, il est à dix pas de nous, au pied de la terrasse, où les policiers contiennent difficilement nos curiosités. Galamment, avec une aisance de gentilhomme, il salue les femmes d’une légère inclination de tête. Le voici tout près ! Je le regarde : à peine ai-je noté la finesse aristocratique du profil, l’éclair intelligent des prunelles, que je suis frappé par la maigreur et la lividité terreuse de la face enfoncée dans un flot de barbe grisonnante, — par je ne sais quoi de convulsif qui raidit ses membres et qui dément la hauteur feinte de son indifférence… Il est passé. La Victoria bourgeoise a franchi les grilles de la mosquée. Les chambellans se précipitent vers le Maître, et, lui passant le bras sous les aisselles, le portant presque, lui font gravir les escaliers de la vérandah par où l’on accède dans le sanctuaire…

Depuis vingt minutes, il a disparu sous la petite porte blanche de la vérandah. Quand ressortira-t-il ? Les touristes s’impatientent :

— Il n’y a pas d’heure ! nous répète le drogman. Tantôt Sa Majesté réapparaît au bout de cinq minutes. D’autres fois, Elle prolonge indéfiniment sa prière, toujours pour la même raison : il s’agit de déjouer les calculs de conspirateurs possibles !

Cependant, le défilé des dignitaires recommence, en sens inverse : un par un, à des intervalles très inégaux, ils redescendent les degrés de la vérandah. L’ordre des préséances est si bien bouleversé qu’il est impossible de prévoir à quel moment, après quel fonctionnaire, le Sultan se montrera. Le cœur me bat, en écoutant le drogman nous reparler du dernier attentat, et, sans me laisser distraire par la vision fascinante de Stamboul, la cité flottante étalée là-bas, à l’extrémité de l’horizon, derrière la ligne bleue de la Propontide, je ramène obstinément mes yeux vers la petite, porte que des milliers de regards épient en cette minute… Inopinément, alors que l’attention se relâchait, comme un boulet de canon, tout son corps lancé en avant, Abd-ul-Hamid jaillit de la porte basse, la face plus pâle que les marbres de la mosquée, ayant l’air de dire : « Si c’est pour aujourd’hui, eh bien ! me voilà ! mon sacrifice est fait !… » Je n’ai rien vu d’aussi tragique que cet élan de bête traquée, qui débusque et qui se jette au-devant des chasseurs. Ce fut un éclair, une seconde de foudroyante émotion. De nouveau, les chambellans s’empressaient, lui faisaient un rempart de leurs poitrines. On le hissa dans sa voiture, et, très vite, au grand trot, des chevaux, la Victoria repassa sous notre terrasse. Abd-ul-Hamid, cette fois, conduisait lui-même, la tête penchée, les mains aux guides, sans regarder ni saluer personne, comme éperonné par la peur, comme si des bombes allaient éclater derrière lui… La musique jouait, des commandemens militaires résonnaient par toute la colline d’Yldiz, des caissons d’artillerie roulaient sur les cailloux des chemins. Les oreilles rompues par ce tumulte, les nerfs brisés par la fatigue et l’anxiété, je me demandais comment un homme pouvait résister à une vie pareille, et comment un peuple pouvait souffrir une pareille oppression. C’était un état tellement anormal, tellement contre nature, que la durée en était un problème stupéfiant…

On sait ce qui arriva quelques mois plus tard : à la face de l’Empire et de l’Europe, les Jeunes-Turcs avaient prouvé leur existence.


II

Si les Jeunes-Egyptiens ont, jusqu’ici, fait moins de bruit dans le monde, ils sont loin d’être une quantité négligeable, comme on le croit trop aisément à l’étranger et même en Egypte, dans les milieux non musulmans. Dès mon arrivée au Caire, on m’en parla avec des haussemens d’épaules, et ù peu près dans les mêmes termes que des Jeunes-Turcs, à Constantinople : « Ce n’était pas sérieux ! Ce prétendu parti nationaliste se composait d’une minorité ridicule autant que remuante : de plats intrigans ou des vaniteux affolés de réclame ! Quant à son chef, Mustafa Kamel Pacha, il y en avait long à dire sur son compte ! Le moins qu’on pût lui reprocher, c’était son manque de sincérité. En somme, un cabotin sans conviction, qui ne se préoccupait guère du rôle à jouer, pourvu que ce rôle fût éclatant et le mît en vedette !… »

Les gens qui me tenaient ces propos n’étaient certes animés d’aucune haine personnelle contre le leader du parti nationaliste. En me le rabaissant, en niant l’importance de sa personne et de son parti, tous ces gens-là, — Anglais, Français, Grecs, Syriens et Coptes, — obéissaient à un élémentaire instinct de conservation : ils pensaient défendre leur influence, leur intérêt, et même leur sécurité, que le développement du nationalisme musulman aurait, d’après eux, compromis. Et ils étaient de bonne foi, en lui refusant toute importance. Ce nationalisme ne pouvait pas, ne devait pas exister pour, eux, du moment qu’il les gênait. La conspiration du silence était le plus sûr moyen de l’étouffer à ses débuts. J’écris cela sans raillerie : il est certain que ces adversaires de la Jeune-Egypte avaient raison à leur point de vue d’Européens et de Chrétiens. Intéressés directement dans la question, il est trop naturel qu’ils l’envisagent autrement qu’en purs spéculatifs.

D’autre part, les Musulmans en général, — et surtout les fonctionnaires, — se montraient fort réservés sur ce sujet : ce qui se comprend aussi. On ne se confie pas de prime abord à un étranger de passage, dont on ignore quelles sont au juste les intentions. Alors, je me résolus à saisir, comme on dit, le taureau par les cornes : sans pousser plus loin mon enquête, j’allai voir tout de suite Mustafa Kamel Pacha.

Notre entrevue fut facilitée et rendue immédiatement plus cordiale, grâce à une lettre de recommandation dont Mme Juliette Adam avait bien voulu me munir. Le chef du nationalisme égyptien, qui était en même temps directeur du journal El-Lewa, me reçut dans son cabinet directorial. Qu’on ne se représente pas cet endroit-là d’après nos bureaux de rédaction parisiens ! Ce local administratif n’avait rien de revêche ni de maussade, pas plus que la physionomie du propriétaire. C’est un petit pavillon bâti dans un jardin, à l’abri de la maison familiale des Kamel. Une jolie lumière blonde filtrait à travers les stores baissés, et il y faisait même frais, malgré la chaleur déjà vive. Dès l’entrée, je fus conquis par la gaîté ensoleillée de la pièce et la parfaite bonne grâce du maître. Pourtant, l’aspect de celui-ci m’avait causé une profonde surprise. Certes je ne m’imaginais pas d’avance le chef de la Jeune-Egypte sous les espèces d’un sheik à barbe blanche. Mais je m’attendais à trouver un homme d’âge mûr, grave et calme, comme le sont d’ordinaire les Musulmans de la haute classe. Et voilà que je me trouvais devant un tout jeune homme, presque un enfant, dont l’exubérance et la vivacité d’allures me frappèrent d’abord. Mustafa Kamel avait alors trente-deux ans, mais il n’en marquait pas plus de vingt ou vingt-cinq. Petit, grêle, le teint pâle et maladif, déjà touché sans doute par la phtisie qui devait l’emporter, les yeux très doux, une fine moustache d’adolescent, il donnait l’impression d’un être extrêmement délicat et nerveux. Avec cela, un pur type d’Egyptien : le nez arrondi et un peu gros, les lèvres d’une épaisseur toute pharaonique. Ainsi fait, il offrait l’image accomplie du jeune effendi cairote. Les étudians de là-bas devaient se reconnaître et se chérir en Mustafa Kamel, qui fut vraiment, comme on se plaisait à l’appeler, et dans toute la plénitude de l’expression, l’Enfant de la Patrie.

Le plus étonnant, c’est que, de ce corps fluet, il s’échappait une voix de basse formidable, une véritable voix de tribune, qui éveillait des échos jusqu’au fond des corridors. Mustafa était né orateur. Je m’en aperçus dès les premières phrases que nous échangeâmes. Il me parlait de Mme Adam qui nous avait mis en rapports et qui, dès ses débuts, l’avait encouragé dans sa campagne, l’avait généreusement aidé, en toute circonstance, de sa plume et de son crédit. Il nourrissait pour elle une affection filiale qui ne s’est jamais démentie. Il me parlait encore de ses études de droit terminées à Toulouse, où il prononça sa première conférence : puis, de ses voyages à l’étranger, spécialement à Paris, où il séjournait tous les ans. Nous avions des connaissances communes parmi les littérateurs, les hommes politiques, les journalistes français. Mustafa se prévalait assez volontiers de ces relations, mais quelles que fussent ses sympathies ou ses rancunes, il s’exprimait sur tous ces personnages avec une extraordinaire sûreté de jugement. Ni le rang, ni la réputation ne l’éblouissaient. Très subtilement, il mettait le doigt sur la tare ou la qualité foncière de l’individu. Il ne s’en laissait point imposer par la façade d’une illustration et il connaissait merveilleusement tous les dessous des milieux politiques ou parlementaires qu’il avait traversés. Évidemment, il en jugeait à son point de vue de Musulman et de patriote. Mais le parti pris nationaliste ne l’aveuglait point, et, quand l’entretien tombait sur tel ou tel Européen trop naïvement épris de l’Islam, il ne se privait pas de s’en égayer en sourdine.

Nous épuisâmes ainsi les lieux communs préliminaires. Cependant, à la fébrilité de mon interlocuteur, je devinais que des sujets plus palpitans le sollicitaient. Tout à coup, il me dit, en se renversant contre son fauteuil :

— On vous a prévenu, n’est-ce pas, que je suis vendu à l’Allemagne, que je suis un agent déguisé de la Turquie ; que je touche la forte somme sur la cassette du Sultan ?… En tout cas, si vous n’êtes pas prévenu, moi je vous préviens !

Et, sur cette déclaration, il poussa un éclat de rire si réjoui que j’en fis autant. Pendant ce temps-là, le domestique apportait le café traditionnel ; des employés, des secrétaires, allaient et venaient, déposant des paperasses sur le bureau, ou prenant les ordres de Son Excellence (car Mustafa Kamel, créé pacha par firman impérial de S. M. Abd-ul-Hamid II, avait droit, en effet, au titre d’Excellence : ce que j’oubliais avec un déplorable sans-façon démocratique). A tout instant, la sonnerie du téléphone crépitait, hachait les périodes de l’orateur. Lui, il ne perdait pas la tête au milieu de ce vacarme, il suivait son idée à travers les interruptions, congédiait celui-ci, rappelait celui-là, et il appuyait son oreille contre le récepteur téléphonique, non sans une certaine complaisance et en me signifiant du coin de l’œil : « Vous voyez bien que nous sommes à la hauteur ! »

Sa voix s’échauffait de plus en plus. Il finit par m’exposer tout son programme, affirmant, réfutant tour à tour. Soudain, il s’emporta :

— Mes adversaires sont des menteurs quand ils prétendent que je suis l’ennemi de la France ! Comment pourrais-je ne pas me souvenir que c’est elle qui m’a élevé, qu’elle a été l’éducatrice de mon pays !… La vérité, c’est que j’aime passionnément la France !…

Le malentendu provenait, selon lui, de ce qu’il était (comme beaucoup de Français, ajoutait-il) l’ennemi de l’alliance anglo-française. Et, à ce propos, il exécuta une charge à fond contre M. Delcassé. Sur cette matière, il ne tarissait pas, et, après avoir accumulé les argumens contre l’alliance, il revenait avec une insistance infatigable sur les trois ou quatre articles essentiels de son programme :

— Nous ne sommes pas des fanatiques, clamait-il, bien loin de là ! L’Islam favorise la science, prescrit l’obligation de l’étude pour le vrai croyant. C’est parce que nous nous sommes écartés des principes du Coran que notre peuple est tombé dans l’ignorance et la barbarie. Et nous n’avons aucune haine contre les étrangers ! L’hospitalité si large que nous leur accordons en est la preuve ! Libres chez nous, hospitaliers pour tous, telle est notre devise !

Mustafa Kamel avait l’habitude de ces développemens, il les maniait en virtuose, et, de plus, il était soutenu par une foi intrépide, entraîné par une parole abondante et nombreuse : il atteignit bientôt les plus hauts sommets de l’éloquence. J’étais seul, avec lui, dans ce cabinet du Lewa, et, néanmoins, il parlait comme si une foule eût été suspendue à ses lèvres. Cette fougue oratoire était en lui tellement spontanée et irrésistible que, l’année suivante, à Paris, dans une petite chambre d’hôtel où nous étions seuls encore, il me fit un véritable discours, comme devant une assemblée. Je fus obligé d’ouvrir la fenêtre : sa voix de bronze aurait brisé les vitres. Mais ce qui sauvait tout, c’était l’ardeur et l’impétuosité de son verbe, qui forçait la conviction. Une puissance étrange émanait de cet être fragile. Il était admirable, dans ces momens-là, avec son charme de jeunesse, cette langueur maladive, cette flamme de ses yeux et de son front, ce torrent de sa parole. S’il jouait un rôle, comme on le prétendait, il faut avouer qu’il s’identifiait avec son personnage. Il lui prêtait tout son cœur et lorsque, dans ses harangues, il saluait la Patrie future, réellement il la voyait, il y croyait et savait y faire croire ses auditeurs.

Je le quittai, partagé entre une sympathie tout instinctive, et les défiances qu’on avait semées dans mon esprit, mais très désireux de le revoir. Nous nous revîmes fréquemment durant mon séjour, et, à chaque nouvel entretien, la silhouette un peu sommaire qui s’était déposée dans ma mémoire se précisait davantage. Je trouvai cet exalté plein de bon sens et de sagesse. Il comprenait les nécessités du moment et s’y pliait par raison. Avec une intuition très nette des réalités, il ne se leurrait pas sur les dispositions de l’Europe à l’égard de son pays, il considérait la révolte à main armée comme une folie ; il se bornait à prêcher la concorde et la protestation pacifique. J’aimais aussi l’élévation de ses idées et de ses sentimens oratoires, son mépris pour une civilisation qui ne procurerait que le bien-être matériel sans l’affranchissement moral. Et puis il y avait une sorte de beauté héroïque dans le dévouement de ce jeune homme, qui, sans autre arme que sa parole, sans grand espoir de récompense, se dressait ainsi contre un adversaire tout-puissant.

Encore une fois, je n’ignore pas les critiques qu’on lui adressait : « d’être un ambitieux, de se poser en tribun par fanfaronnade juvénile, de se croire le Gambetta de l’Egypte. » Effectivement, il avait un culte pour Gambetta, il le citait sans cesse, et il me semble que, d’une manière plus ou moins consciente, il s’efforçait de l’imiter. Mais son éloquence était incontestable, peut-être plus encore lorsqu’il parlait en français que lorsqu’il parlait en arabe. Bien que sa langue ne fût pas toujours correcte, la période française le soutenait, s’adaptait merveilleusement à sa grandiloquence naturelle. Enfin, quoi qu’on en ait dit, sa sincérité patriotique me paraît évidente : c’était un Egyptien qui mettait l’Egypte au-dessus de tout !

Etait-il admissible qu’une force semblable se perdît, qu’une voix comme celle-là n’eût qu’une influence académique, sans effet sur les foules ? On me le certifiait dans tous les milieux européens. Pourtant un nombre imposant de fidèles se groupait autour de Mustafa Kamel, outre son frère Ali el son ami Mohammed Farid Bey, qui lui a succédé comme chef du parti nationaliste. Son nom était extrêmement populaire à Alexandrie comme au Caire. Tout le monde le connaissait, même les gens les plus humbles. Le moindre cocher berbérin paraissait savoir la signification de ce nom-là. Au premier que je rencontrais, je n’avais qu’à crier : El Lewa ! pour qu’aussitôt, et sans hésitation, il me conduisît rue Ed-Dawawine et me déposât devant les bureaux du journal. Ce journal lui-même était très lu, jusque dans les faubourgs et dans les cafés de la dernière catégorie. Mieux, la propagande de Mustafa ne se limitait pas aux grandes villes égyptiennes, elle rayonnait dans toute l’Egypte, se prolongeait dans les autres pays d’Islam, jusqu’en Perse, dans l’Inde anglaise, et, — il faut bien le dire aussi, — en Tunisie et en Algérie [2].

Ces indices ne me semblaient pas, à moi qui les constatais journellement, aussi dénués d’intérêt qu’on se plaisait à me le répéter. Bientôt, les événemens le démontrèrent avec une inquiétante évidence. Il y eut d’abord l’alerte de Taba, la prise de possession par les Turcs d’un poste stratégique de la Péninsule sinaïtique. Pendant trois jours, ce fut une panique dans toutes les colonies européennes et dans les communautés chrétiennes du Caire et d’ailleurs. Cette panique était sans doute artificiellement excitée par la presse officieuse. Mais, tout de même, on n’était pas très rassuré. Mustafa Kamel triomphait. Déjà, il prophétisait l’arrivée sur la frontière égyptienne du corps d’armée de Damas renforcé ou appuyé par des auxiliaires allemands. Que deviendraient les 5 000 hommes de l’armée d’occupation aux prises avec des adversaires dix fois plus nombreux ? Ceux-ci assurément n’en feraient qu’une bouchée. Peu importait après cela que la flotte anglaise bombardât Alexandrie, Port-Saïd ou Suez !… Et puis tout ce grand tapage s’apaisa comme par enchantement, — pour renaître quelque temps après, avec la fameuse affaire de Denschawi. On se souvient de cet incident qui a produit quelque émotion en Europe. Pour venger des officiers anglais malmenés ou tués par des fellahs au cours d’une partie de chasse, le gouvernement britannique ordonna l’exécution immédiate des coupables. Cette mesure parut d’autant plus draconienne que les délinquans se prétendaient en état de légitime défense. Ce fut une clameur d’indignation dans toute l’Egypte. Les patriotes firent entendre ù, Londres d’énergiques doléances. Le ministère libéral, dans une certaine mesure, leur donna raison, et il en résulta que, l’année suivante, lord Cromer, instigateur de cette répression, dut abandonner son poste : retraite qui fut interprétée par les nationalistes du Caire comme une première victoire de leur parti.

Mustafa Kamel ne survécut pas longtemps au succès de ses efforts. Mais sa mort, qui donna lieu à une formidable manifestation populaire, fut peut-être plus profitable au progrès de la cause que l’obtention de nouveaux avantages partiels arrachés à l’Angleterre.

Les journaux européens nous ont transmis un écho de ces imposantes funérailles : ils n’ont pas pu tout dire. Ce qu’ils n’ont pas dit, c’est que, depuis des siècles et des siècles, jamais rien de pareil ne s’était vu en Egypte. Pour la première fois, le peuple entrait en scène et affirmait sa volonté devant ses gouvernans. On avait réussi à l’intéresser à la chose publique et à lui faire comprendre que la disparition d’un homme dévoué à cette chose était un deuil pour tous. Cela peut-il s’appeler un éveil du sentiment patriotique et national dans les masses égyptiennes ? Il serait téméraire de le conclure, car ce sentiment qui se formule à peine dans la conscience de l’élite, demeure encore très enveloppé et très obscur dans celle de la plèbe. Il lui manque, pour le dégager en pleine lumière, toute une éducation, tant morale qu’intellectuelle. Néanmoins, si l’on songe que ces manifestations ont éclaté plusieurs mois avant la révolution de Constantinople, que, depuis, une constante solidarité d’action s’est établie entre les révolutionnaires du Bosphore et ceux des bords du Nil, on jugera mieux combien ces divers mouvemens ont été spontanés et combien ils menacent de s’accroître par l’influence et l’émulation réciproques.


III

Bien que je m’abstienne, autant que possible, de toute incursion dans le domaine de la politique, il me paraît difficile de passer sous silence le programme des Jeunes-Turcs et des Jeunes-Egyptiens, puisque, après tout, la réalisation de ce programme est leur principale raison d’être. Laissons de côté tout ce qu’il comporte de strictement national et même la question si épineuse du contrôle européen des finances, qui requiert la compétence d’un spécialiste. Tenons-nous-en aux projets qui, d’une façon plus ou moins directe, intéressent les Occidentaux et qui, d’ailleurs, sont communs aux réformateurs du Caire et à ceux de Constantinople.

S’il est un point sur lequel les uns et les autres soient parfaitement d’accord, c’est sur la nécessité de l’instruction très largement répandue, obligatoire pour tous. Ici encore, on invoque l’exemple du Japon. Les Japonais n’ont vaincu les Russes qu’en nous empruntant nos sciences : il est donc urgent de les imiter, d’introduire dans les écoles et de diffuser le plus possible les sciences européennes. Les Egyptiens surtout prêchent le culte du savoir, s’expatrient volontiers pour parfaire leurs études en France ou en Allemagne. Mustafa Kamel, de sa propre initiative, a fondé des écoles primaires, où sont appliquées nos méthodes pédagogiques. A présent, ses amis ont des ambitions plus hautes. Ils vont organiser, au Caire, une grande université moderne qui, n’étant pas soumise à la surveillance de l’Etat, jouira d’une entière indépendance. D’après eux, les Anglais, jusqu’ici, n’ont refusé les bienfaits de l’enseignement supérieur aux Egyptiens que pour les maintenir plus sûrement en état d’infériorité vis-à-vis de leurs maîtres. Et ils répètent des griefs identiques contre nous Français : c’est pour la même raison que les Anglais, pour abêtir les jeunes Tunisiens, que nous privons Tunis d’une université ! En vain répondons-nous à ces reproches que les Ecoles supérieures d’Alger sont ouvertes aux étudians de la Régence comme à leurs camarades d’Algérie ; en vain leur remontrons-nous que ces Ecoles sont vivement critiquées par les Algériens eux-mêmes, parce qu’elles encombrent le pays d’une pléthore de fonctionnaires ou de diplômés sans emploi, — les Egyptiens ne veulent rien entendre : coûte que coûte, il leur faut leur université ! Avouons-le, les arrière-pensées qui les guident ne sont pas si naïves, ni si chimériques. Dans tous les pays du monde, surtout dans les pays en tutelle, les universités deviennent aisément des centres de ralliement pour la jeunesse et aussi des foyers d’agitation révolutionnaire. Quand l’Egypte ne gagnerait à la création d’une université que d’exciter et de propager chez ses jeunes gens l’esprit d’émancipation, elle n’aurait perdu ni son temps ni son argent.

Mais on espère davantage. On rêve déjà toute une renaissance des littératures et des sciences de l’Islam revivifiées par celles de l’Europe. On aura des savans, des érudits, des humanistes ; qui, non seulement, feront leurs leçons en arabe ou en turc, mais qui, à leur tour, enrichiront la science, s’ingénieront à adapter leur langue à toutes les exigences de la pensée moderne. Il est convenu dès maintenant que les professeurs européens n’occuperont, dans cette université, que des chaires provisoires. Dès que les indigènes auront conquis leurs grades, ils élimineront progressivement les étrangers. On souhaite que cette substitution s’accomplisse aussi rapidement que possible. Révélons même le fond des cœurs : beaucoup sont plus pressés de toucher les émolumens rondelets qui sont attribués à chacune de ces chaires, que de se perfectionner en savoir. Un de mes amis me rapportait la conversation que voici. Il causait avec un de ces candidats-professeurs qui s’en allait étudier à Munich : « Vous avez de la chance, lui dit-il, de pouvoir vous cultiver à loisir. Je pense que vous en profiterez, que vous allez faire un long séjour là-bas. — Du tout ! répondit le futur universitaire, je m’empresserai de revenir dès que je serai docteur. Je n’ai pas envie qu’un Français ou un Italien empoche huit cents livres à ma place !… » Mon ami ne s’étonna point de cet aveu dépouillé d’artifice. Il est vrai que la fascination de l’or est si contagieuse en cette terre bénie d’Egypte !

« A nous les places ! A nous les gros traitemens ! » Telles sont bien, au fond, les convoitises secrètes de ces patriotes. Et cela nous amène à l’une des revendications les plus délicates de leur programme. Ils se proposent de nationaliser peu à peu les services publics, dont les postes les plus importans et les plus lucratifs sont détenus souvent par des Européens. Qu’ils soient les maîtres chez eux, qu’ils bénéficient, dans la plus copieuse mesure, des budgets qu’ils alimentent, rien de mieux a priori. Les personnes non intéressées dans le débat trouvent la chose si naturelle qu’elles s’ébahissent qu’on puisse seulement en disputer. Mais les Européens qui vivent à demeure en Orient, — fonctionnaires, propriétaires, industriels ou commerçans, — sont d’un avis contraire. Quand on aborde ce sujet devant eux, ils ne dissimulent pas une indignation, très sincère la plupart du temps. Un ingénieur (et ce n’était pas un Anglais) me disait ceci : « Livrer l’Egypte aux Égyptiens, leur céder la haute main dans une administration quelconque, — ce serait de l’aberration, de la pure folie !… Ainsi, chez nous, laissez-les faire et vous verrez !… Il n’y aura plus un train qui arrivera ou qui partira à l’heure ! Et les réservoirs d’eau seront vides, le charbon manquera, les locomotives sauteront en route ou se rouilleront sur les chantiers !… D’ailleurs, on les a vus à l’œuvre, ces Égyptiens avant l’occupation britannique. C’était du propre, surtout du temps d’Ismaïl ! De mémoire d’homme, on ne se souvient pas d’avoir assisté à un désordre, à un gâchis pareils, à une gabegie aussi scandaleuse ! Encore y avait-il, en ce temps-là, à la tête de maintes administrations publiques, des Européens qui, tout en se taillant une belle part dans les voleries, contribuaient pourtant à assurer, tant bien que mal, la régularité des services !… » Or, ces propos sans indulgence parurent se vérifier pour moi, lorsque j’essayai d’utiliser la ligne du Hedjaz, où des trains de voyageurs circulent quelquefois. Je sais bien que la Turquie n’est pas l’Egypte. Cependant, de part et d’autre, les habitudes de nonchalance et d’incurie sont également invétérées. Je m’embarquai donc à Damas pour Tibériade, en prenant l’embranchement de Dérat à Kaïffa. Nous dépensâmes environ trente-six heures pour effectuer un parcours d’un peu moins de 200 kilomètres. Les wagons, tout neufs, étaient dans un piteux état de délabrement ; les gares n’existaient guère que sur la carte, et les moindres manœuvres provoquaient un bel ahurissement parmi les employés. Pourtant, cette ligne du Hedjaz est dirigée par deux ingénieurs européens, l’un Français et l’autre Allemand. Que serait-ce si l’administration était purement ottomane ?… A quoi les indigènes répliquent : « Impressions superficielles, ou catomnies gratuites que tout cela ! Cette incapacité dont on nous humilie, c’est de l’histoire ancienne. Nous avons travaillé et fait notre éducation depuis l’époque d’Ismaïl. Nous en fournirons la preuve quand on voudra, nous la fournissons même d’ores et déjà, et quotidiennement !… »

Ce qu’il y a de certain, c’est que les chefs du parti réformateur, tout en repoussant avec énergie l’immixtion étrangère, témoignent, dans leurs écrits et dans leurs paroles publiques, d’une très noble tolérance à l’égard de tous les métèques qui viennent offrira l’Egypte ou leurs capitaux, ou leur énergie, ou leur intelligence. Mustafa Kamel, en particulier, ne manquait pas une occasion d’affirmer la reconnaissance de ses compatriotes pour des hommes comme Champollion, Mariette, Clot-bey et tant d’autres, — archéologues, médecins, ingénieurs ou administrateurs, — dont l’activité fut réellement bienfaisante à leur pays d’adoption. Malheureusement, ces professions de foi solennelles ne sont pas toujours commodes à mettre en pratique. Qui sait comment se comporteraient, sous la pression des circonstances, ceux qui les ont sans cesse à la bouche ? On conçoit que cette question rende, là-bas, très perplexes tous les Européens attachés par leurs fonctions au maintien du régime actuel.

Une cause plus grave d’inquiétude réside dans les agissemens panislamistes de certains politiciens orientaux. Sans doute, les Jeunes-Turcs comme les Jeunes-Égyptiens répudient ouvertement toutes visées de ce genre. Leur programme, à les en croire, est strictement national. Mais il n’en est pas moins significatif que les réformateurs de Constantinople et du Caire aient lié partie, qu’ils se prêtent un mutuel concours et que les Egyptiens proclament hautement la suzeraineté de la Porte sur le trône khédivial. Je ne l’ignore pas, on peut interpréter cette entente très diversement, et dans le sens le plus pacifique. On peut même, à la rigueur, ne voir qu’un beau zèle libertaire ou humanitaire dans l’appui plus ou moins déguisé que la Jeune-Turquie vient de donner aux révolutionnaires de Téhéran. Néanmoins, ce qui me frappait, comme un fait plutôt exceptionnel dans les autres confessions religieuses, ce sont les relations constantes, très étroites et d’un caractère surtout politique que les Musulmans de Turquie et d’Egypte entretiennent avec les autres peuples de l’Islam. Ces relations sont prodigieusement favorisées par le pèlerinage annuel à La Mecque, — pieuse manifestation qui fait passer par Le Caire et Stamboul des milliers et des milliers de Mahométans venus de l’Extrême-Asie ou de l’arrière-fond de l’Afrique. Je remarquai beaucoup la sollicitude dont ces pèlerins étaient entourés par des personnages élevés à l’européenne et certainement exempts de tout préjugé religieux. A Constantinople je rencontrai chez l’un d’eux jusqu’à des Chinois musulmans, qui non seulement s’étaient arrêtés dans la ville du Khalife, mais y avaient fait un long séjour : « Notre vœu le plus cher, disaient ces dévots Asiatiques, serait de terminer nos jours dans ce saint pays ! » J’avoue qu’un tel amour pour la capitale d’Abd-ul-Hamid me parut bien extraordinaire. En tous cas, que des exaltés fassent briller aux yeux de ces naïfs voyageurs le mirage panislamiste, cela n’est pas douteux. Tous ceux qui passent, Afghans, Hindous, Tunisiens, Algériens, Marocains, sont plus ou moins sollicités et endoctrinés. Lorsque j’étais en Syrie, un de nos consuls s’occupait fort de rapatrier une bande d’Algériens de la province de Constantine, des pèlerins que les autorités-ottomanes avaient tenté de débaucher à leur retour de La Mecque. On leur vantait la douceur de vivre sous le sceptre paternel du Chef des Croyans, et, pour les mieux convaincre, on leur proposait des terres dans la vallée du Jourdain. Les malheureux qui avaient eu l’imprudence d’accepter, furent bien vite dégoûtés de ce Paradis terrestre. Rançonnés par le fisc impérial, ils se réclamaient à cor et à cri de leur qualité de Français et importunaient notre représentant pour qu’il les rendît au gourbi natal… En Egypte, ces Africains se plaisent davantage. Le pays est plus riche, on les y accueille avec plus d’empressement et de fraternité. Combien de nos Ahmeds n’ai-je pas reconnus autour des hôtels du Caire et surtout dans les parages des Pyramides de Gizeh ! Ceux-là, ce ne sont pas seulement des dévots en rupture de pèlerinage, mais de véritables déserteurs qui ameutent contre nous l’opinion égyptienne. Leurs frères musulmans les hébergent, les protègent, les casent de leur mieux. Grâce à des recommandations, il s’en faufile ainsi jusque dans les administrations de l’Etat, par exemple dans les chemins de fer, où on les emploie comme portefaix, balayeurs ou hommes d’équipe. Un jour, entre Alexandrie et Tantah, je fus assez vivement pris à partie, en ma qualité de Français, par un chef de train qui s’était assis à côté de moi, dans mon compartiment. Cet Egyptien m’énuméra avec indignation toutes les atrocités que nous infligeons à nos sujets mahométans d’Algérie et de Tunisie : il avait écouté les racontars de quelque lampiste algérien. Inutile d’essayer de démentir ces légendes absurdes ! On ne vous croit pas. On préfère croire des trimardeurs ou des échappés de prison. Bien plus, la complicité de la presse et de l’opinion encourage ces transfuges à mentir. Et ainsi, sans aucune espèce d’excitation gouvernementale, il se crée dans le peuple, comme dans les hautes classes, un courant de malveillance et d’animosité à l’égard de la France et, en général, de toutes les nations européennes qui ont des colonies musulmanes. Je ne voudrais pas attribuer à ces menus faits plus d’importance qu’ils n’en méritent. Néanmoins, ces dispositions hostiles, encore envenimées et habilement exploitées par certains politiciens panislamistes, ne semblent pas d’un très bon augure pour nous. Continuellement d’ailleurs ces mauvaises dispositions se trahissent, soit dans des articles de journaux, soit dans des conférences. Journalistes et conférenciers ne se bornent pas à des récriminations, ils embouchent quelquefois la trompette guerrière. On évoque les antiques victoires de l’Islam ; on rappelle les siècles lointains où la chrétienté tout entière faillit s’écrouler sous l’assaut du Croissant. Sans doute, c’est le droit des Arabes comme des Turcs de commémorer leurs vieux triomphes et de s’en enorgueillir. Mais pourquoi faut-il qu’à travers ces jactances nationales, on devine des arrière-pensées de revanche ou de représailles ? Quand l’imagination conquérante de ces patriotes se débride, elle embrasse et se soumet tout l’ancien Empire des Khalifes, et c’est bien juste, si, dans son vol vers l’Occident, elle s’arrête au champ de bataille de Poitiers.

Au cours d’une conférence, à laquelle j’assistai, un avocat du Caire démontrait à son auditoire que la France était redevable à l’Islam : 1° de sa civilisation et de ses sciences ; 2° de la moitié de son vocabulaire ; 3° de ce qu’il y a de meilleur dans le caractère et dans la mentalité de sa population, vu que, depuis le moyen âge jusqu’à la Révolution de 89, tous les réformateurs qui ont travaillé à son affranchissement, — Albigeois, Vaudois, Calvinistes et Camisards, — tous ces hérétiques sont des descendans probables des Sarrasins : c’était l’annexion pure et simple de la France à la Mauritanie…

En attendant, l’Egypte répond à nos invasions guerrières d’autrefois par des invasions de touristes, chaque année plus considérables. Les Egyptiens visitent beaucoup plus la France que nous ne visitons leur pays. Que dis-je ? Cela devient une mode, parmi les nationalistes fervens, de pousser jusqu’en Espagne et de s’en aller méditer, dans les jardins de l’Alcazai de Séville, ou dans les patios de l’Alhambra de Grenade, sur les splendeurs défuntes de l’Islam occidental.

De là à rêver une fédération mondiale de tout l’Islam actuel, il n’y a qu’un pas. Dans leurs momens d’enthousiasme poétique, les nationalistes cairotes le franchissent intrépidement. Mustafa Kamel célébrait volontiers la puissance énorme que représentent les trois cents millions de musulmans répandus dans l’univers. Que faudrait-il pour unir en un faisceau formidable toutes ces forces éparses ?… un concours heureux de circonstances un homme de génie, un conquérant, — un Méhemet Ali ou un Napoléon ! Ah ! pourquoi Napoléon ne s’est-il pas converti à l’Islam, comme il en avait, paraît-il, le désir ? On aurait fait ensemble de grandes choses ! L’histoire aurait été retournée !…

Or ces beaux songes, ils ne hantent pas seulement les prophètes et les visionnaires de la Jeune-Egypte ou de la Jeune-Turquie. Les écoliers eux-mêmes s’y laissent bercer. Un professeur du Caire me contait que ses élèves, d’habitude somnolens lorsqu’il les entretient de l’histoire de l’Europe, se réveillent soudain, lorsqu’il aborde celle de Napoléon. Ils le pressent de questions, ils sont avides de détails, ils considèrent le général corse comme un des leurs, comme l’aventurier génial qui eût réalisé, s’il l’eût voulu, la chimère impérialiste, dont ils sont toujours épris dans le secret de leurs cœurs.

Malheureusement, ils n’oublient qu’une chose, c’est que ces trois cents millions de Musulmans, — leurs frères, leur alliés de demain, — sont noyés, un peu partout, dans des flots de populations hétérodoxes et très supérieures en nombre. Ne parlons pas de l’Inde et de la Chine où leur infériorité numérique est trop évidente. Mais dans l’Empire ottoman lui-même, ils ne représentent, d’après les statistiques les plus récentes, que la moitié de la population totale. L’Egypte, plus homogène, compte encore un neuvième de dissidens. En réalité, ces territoires sans profondeur du vieil Empire d’Orient n’ont jamais été que des lieux de passage et de trafic, des diversoria, où les peuples se rencontrent sans se mêler jamais. Et que le Maître vînt de la Perse, de la Macédoine, de l’Italie ou de la Tartarie, il a toujours fallu une autorité étrangère pour y maintenir un peu d’ordre entre tant de races et de religions diverses, réfractaires les unes aux autres et irréductibles. Quoi qu’on affirme pour pallier les difficultés de la tâche, cette diversité ethnique reste encore aujourd’hui le grand obstacle, non pas même aux ambitions panislamistes, mais à l’entreprise plus modeste de susciter des nationalités égyptiennes ou ottomanes.


IV

Malgré tout, les projets et les rêves du Jeune-Islam ont une grandeur qui commande le respect et, de loin, un air de libéralisme qui attire la sympathie. Pour soutenir un tel effort, de quelles vertus civiques, de quelles aptitudes intellectuelles les réformateurs n’ont-ils pas besoin ! Or, ces vertus et ces aptitudes, les possèdent-ils d’ores et déjà, ou sont-ils en voie de les acquérir ?

Sans doute, la moralité privée, dans une nation, n’est pas un sûr garant de la moralité publique, et, d’autre part, dans des milieux aussi mêlés que les milieux orientaux, il est malaisé de fixer un étiage de moralité privée, qui serait commun à toutes les races. On est obligé d’étudier chaque race séparément : après quoi, on constate qu’il existe entre elles, au point de vue moral, des inégalités ou plutôt des incompatibilités profondes, qui semblent leur interdire toute action commune.

Un de nos compatriotes, président d’une Chambre de commerce, en relations d’affaires constantes avec des individus de toutes les nationalités orientales, me les classait ainsi, par rang d’honnêteté moyenne ; et, si je reproduis son jugement presque textuel, c’est que j’ai eu cent fois l’occasion de le vérifier… D’abord, en tête, et battant les autres de plusieurs longueurs, le Turc, le « bon Turc » paysan ou non-fonctionnaire (sous l’ancien régime, il était admis que les fonctionnaires impériaux ne valaient pas la corde pour les pendre). Celui-là réunit tous les éloges. C’est l’espoir des réformateurs, la bonne « cellule sociale » d’où sortira l’organisme de l’Empire régénéré. Ensuite, mais à une distance considérable du Turc, le Grec ; puis au-dessous du Grec, le Juif ; au-dessous encore, l’Arménien ; et enfin, au dernier degré de l’échelle, plus bas, si c’est possible, le Persan, objet de toutes les exécrations. On conçoit que je m’abstienne là-dessus de tout commentaire justificatif. S’il est agréable de décerner des prix de vertu, l’opération inverse est sujette à trop d’inconvéniens.

Dans l’ordre intellectuel, il en va tout autrement. Il y faut encore classer chaque peuple, selon ses aptitudes. On ne récusera pas, je pense, en cette matière, l’opinion d’un des plus anciens professeurs du lycée de Galata, maître excellent et prudentissime, qui ne se risquerait pas à formuler un jugement, avant d’avoir tourné sa langue sept fois dans sa bouche. Lorsque je lui demandai son avis sur la question, il tira gravement de sa poche un carnet, le carnet où il inscrivait les notes et les places de ses élèves, et, après l’avoir attentivement consulté, voici ce qu’il me répondit : « Je mets en tête les Syriens et les Grecs, à peu près ex æquo. Puis, les Crétois musulmans, qui doivent sans doute cet avantage à leur contact avec les Hellènes ; puis, les Turcs d’Europe (Bulgares, Albanais, etc. ), — et enfin, bon dernier, le gros Turc d’Asie ! » Il sied de compléter ce palmarès, en y insérant les Égyptiens. D’après les professeurs de la Faculté catholique de Beyrouth, comme de l’Ecole américaine protestante, les Egyptiens viendraient immédiatement après les Syriens et les Grecs. Tous s’accordent à proclamer que les étudians d’Alexandrie et du Caire sont supérieurs, au moins comme culture générale, aux étudians turcs.

On le voit, dans cette liste comparative, les Musulmans ne sont pas précisément en très brillante posture vis-à-vis de leurs camarades orientaux. Cependant, il est incontestable qu’ils aspirent à se cultiver et que ces aspirations ne sont pas seulement chez eux un article de réclame, l’occasion d’une phrase à effet dans un manifeste. Le malheur est qu’ils s’instruisent très superficiellement, soit indifférence, soit paresse d’esprit héréditaire. Il suffit de s’entretenir avec eux pour s’apercevoir que leur bagage intellectuel se réduit à de vagues notions scolaires plus ou moins bien digérées. Tranchons le mot, ils n’ont pas le goût de l’étude. Parmi ces nationalistes égyptiens, qui en ont plein la bouche de leurs glorieux ancêtres les Pharaons, combien sont-ils qui aient lu les ouvrages spéciaux, traitant des antiquités de leur pays, qui connaissent un Champollion, un Lepsius, un Mariette autrement que par ouï-dire, ou un Maspéro autrement que comme un gros fonctionnaire émargeant pour une part enviable au budget khédivial ? Ces jeunes gens ne paraissent attacher d’importance qu’aux diplômes. Avocats, médecins, professeurs ou ingénieurs, ils disent à leurs concurrens européens : « Nous avons les mêmes diplômes que vous. Donc nous avons droit aux mêmes places ou aux mêmes clientèles ! » Dieu sait pourtant avec quelle facilite ces diplômes sont distribués en Orient. Les commissions d’examens sont unanimes à confesser qu’elles doivent user d’une extrême indulgence à l’égard des candidats. Néanmoins ceux-ci triomphent, du moment qu’ils ont décroché leur baccalauréat ou leur licence. Ce qu’ils voient dans leur diplôme, ce n’est pas la science qu’il est censé représenter, mais le bénéfice matériel qu’ils en peuvent tirer. Et il ne s’agit pas ici de science spéculative, mais du minimum de connaissances pratiques nécessaires à l’exercice d’une profession.

Est-ce la peine d’ajouter, après cela, que notre conception désintéressée de la science pour la science n’entre point dans leurs cervelles ? Le savoir, pour eux, est toujours subordonné à l’utilité ou à la religion. Il ne pénètre pas l’homme et ne le façonne point à son image comme une passion ou comme une foi. Et ainsi, même chez ceux qui désirent sincèrement apprendre, la culture européenne n’est qu’un placage extérieur qui se superpose au fond oriental. Interrogez plutôt un éducateur ayant quelque expérience pédagogique, il vous répondra que ses écoliers musulmans se contentent d’un simple vernis d’éducation moderne. Tout le solide de notre enseignement se dérobe à leurs prises. Ils sont fermés à notre musique, bien que, par snobisme, ils affectent une vive admiration pour tel opéra à la mode. En revanche, ils ont des mélodies tout à fait inintelligibles pour nous, parce qu’elles expriment des sentimens originaux qui nous échappent. De même pour notre peinture, notre sculpture, nos arts plastiques. La technique les déconcerte, satisfait mal les exigences de leur œil, ou, quand ils tâtent du métier, répugnent aux habitudes de leur main. Un professeur de Beyrouth, qui me montrait des dessins de ses élèves, me disait la difficulté extrême qu’il éprouvait à faire dessiner l’objet le plus simple par un jeune Musulman. Si l’enfant y réussit par hasard, son travail est toujours très inférieur à celui d’un élève européen du même âge et de culture égale. Notre littérature enfin les touche médiocrement, ou pas du tout. Ce qui fait qu’un livre est une œuvre d’art, ce qu’il a proprement d’esthétique leur est lettre close. Poussez un peu ceux qui se prétendent au courant, vous, verrez que leurs admirations ou leurs critiques sont empruntées au dernier journal qu’ils ont parcouru. S’ils essaient de juger par eux-mêmes, c’est ordinairement sur les petits côtés, les infimes détails qu’ils se rabattent. Ils relèvent une inexactitude, ils s’égayent d’une faute contre la couleur locale. Au fond, tout cela leur est profondément indifférent. Ils ne comprennent pas notre manie littéraire et nous trouvent bien sots de nous amuser à décrire la vie, alors qu’il est si doux de la vivre. Dans tout le fatras d’écritures romanesques dont nos auteurs les inondent, ils ne distinguent guère que la pornographie, précisément parce que ce genre de littérature n’est littéraire que par abus de langage et qu’ils y voient une sorte de prolongement de l’existence sensuelle telle qu’ils la rêvent. Une bibliothèque pornographique c’est, pour eux, comme une annexe interlope du harem. Ils ont un goût si marqué pour les produits licencieux que, dès maintenant, les gens graves s’en émeuvent. Partout, j’ai entendu des gémissemens sur l’invasion de la pornographie. A Beyrouth, les Pères Jésuites la traquaient avec un véritable zèle d’inquisiteurs. Et de fait, chez la plupart des jeunes gens que j’ai visités, an ne trouvait, sur le casier aux livres, ni Michelet, ni Taine, ni Renan, mais en revanche toute une collection de volumes à couvertures coloriées et des plus suggestives.

A cause de cette instruction superficielle, ils ne peuvent imiter que les dehors de notre culture. Prenez un de leurs journaux, ceux qui sont rédigés en français : vous serez d’abord ébloui. C’est le ton de nos premier-Paris, ce sont nos idées, notre phraséologie, nos élégances, nos snobismes et nos inepties. Mais il ne faut pas y regarder de trop près. D’abord, ces bacheliers de l’Université de France parlent un français bien singulier. N’insistons pas ! C’est déjà très beau pour des Égyptiens ou des Turcs de parler notre langue ; nous devons même les en admirer, nous qui ne parlons ni le turc ni l’arabe. Ce qui nous choque à plus juste titre, dans leurs articles et surtout dans leurs livres, c’est le manque de sens critique et des qualités d’ordre qui définissent notre méthode intellectuelle. (Je n’aurais pas le droit de le reprocher à ces Orientaux, s’ils n’avaient été élevés à la française et si nos pédagogues ne se flattaient d’agir, comme ils disent, sur leur mentalité.) Ces disciples hâtivement formés retiennent surtout de notre presse les développemens oratoires, les généralités creuses. Et ainsi ils se donnent l’illusion de brasser des idées générales, eux qui sont encore inhabiles à généraliser [3].

Il est vrai que leurs langues s’y prêtent peu et que, pour cette raison initiale, ils n’y sont point prédisposés naturellement. Le turc et l’arabe ne se plient que difficilement à nos opérations logiques et même à nos habitudes de clarté et de précision. C’est pourquoi les Orientaux recourent volontiers à nos langues européennes, dès qu’ils abordent des sujets plus délicats que ceux de la conversation courante. Écoutez-les causer sur les terrasses des cafés. Quand ils se servent de l’anglais ou du français, vous pouvez parier presque à coup sûr qu’ils discutent politique ou affaires, qu’ils vont se lancer dans des considérations générales ou élucider les termes d’un contrat. Vis-à-vis de leurs dialectes vulgaires, nos langues modernes, — le français principalement, — jouent à peu près le même rôle que, durant tout le moyen âge, le latin, vis-à-vis de nos patois locaux. Ils essaient bien d’exprimer, en arabe ou en turc littéraire, les conceptions de la pensée contemporaine. Autant qu’il m’est permis d’en juger par des traductions, ils n’y parviennent que médiocrement. J’ai lu ainsi des ouvrages d’un caractère tout actuel, discours, dissertations historiques, relations de voyages. J’avais l’impression de lire les chroniques d’un couvent composées par un moine du XIIe siècle, ou bien des versets du Coran ou de la Bible. Même sécheresse, même vision unilatérale des choses, mêmes affirmations se succédant et se déroulant sans lien logique. Ils posent l’idée toute nue, ou le fait brutal, isolés de leurs corrélations, de leurs antécédens et de leurs conséquences. Au lieu de développer et de démontrer, ils répètent indéfiniment une proposition sous des formes variées, ils frappent à coups redoublés sur l’intellect, comme un bélier contre un roc. Leurs cerveaux sont des tables rases où les idées et les images se suivent, aussi distinctes les unes des autres, aussi plates, aussi dénuées de profondeur, aussi coupées de leurs analogies lointaines et de leur atmosphère ambiante que les contours des hiéroglyphes sur la nudité d’un mur.

En somme, il y a lutte, chez eux, entre la culture européenne qu’ils subissent comme une nécessité et toute leur hérédité mentale, qui est le ressort unique de leur activité. Quand cette culture ne leur est pas une gêne, ils s’en enveloppent comme d’un trompe-l’œil. Leur éducation les a doués d’une double face : ils présentent l’une ou l’autre, selon l’occurrence, selon qu’ils s’adressent à un coreligionnaire ou à un Occidental. Ils possèdent deux claviers intellectuels et il n’y a presque aucun rapport entre le son des deux instrumens. Cette duplicité de leur pensée n’a rien de déloyal ni de prémédité ; les circonstances, la diversité des milieux qu’ils traversent la leur imposent, et ils y cèdent d’une manière tout instinctive. Forcément, ils changent de clavier, en changeant d’auditoire. Par exemple, Mustafa Kamel fait une conférence dans le salon de Mme Adam, devant un public de Parisiennes, de femmes élégantes et instruites. Très galamment, il exaltera la femme, pour flatter son public féminin. Il protestera contre la légende qui fait de la femme musulmane une esclave imbécile et misérable, alors qu’au contraire, on lui donne, avec l’instruction, le bonheur et la liberté. Chez nous, dit-il en substance, « toutes les charges de la vie incombent aux hommes pour rendre les femmes heureuses. » Et, après avoir annoncé la disparition prochaine de la polygamie, il termine par cette déclaration sentimentale, qui dut provoquer bien des applaudissemens : « Pour ma part, je suis de ceux qui croient que le cœur d’un homme ne peut appartenir qu’à une seule femme ! » — Je ne sais ce qu’en pensait Mustafa dans l’intimité, et je ne l’ai jamais interrogé sur son programme féministe, Mais, en ce moment, où il n’est bruit, dans tout le monde musulman oriental, que de dévoiler les femmes et de leur accorder les mêmes prérogatives qu’aux hommes, ç’a été une grande surprise pour moi de lire le passage que voici, dans des notes de voyages publiées par un des plus intimes amis [4] de ce même Mustafa Kamel : « Ce qui fait, — écrit-il pour ses compatriotes égyptiens, — ce qui fait l’éloge des Tunisiens, c’est la claustration des femmes. Car elles ne sortent que par nécessité ; et, quand elles sortent, elles s’enveloppent avec soin dans leurs voiles, bien différentes des femmes du Caire, qui cherchent à se montrer, à faire voir leurs toilettes et qui, pour sortir, se revêtent de leurs plus beaux habits, se fardent, etc. Durant vingt jours que je suis demeuré à Tunis, je n’ai aperçu, dans les rues, que des vieilles ou des filles. De même dans toute la Tunisie, — et c’est là un titre de gloire pour les Tunisiens ! » — Il me semble qu’ici le changement de clavier est sensible. L’air joué aux Parisiennes diffère étrangement de celui qu’on joue aux dames cairotes.

Bien plus, même lorsqu’ils s’adressent uniquement à des Européens, la pensée de ces Musulmans est encore double. Ils ont beau s’exprimer très correctement en français, les mots dont ils usent ont un sens tout autre que pour nous. Les termes de patriotisme, de liberté, de libre pensée recouvrent pour eux des réalités que nous ne soupçonnons point. Ils parlent à la fois deux langages : l’un pour leur propre esprit, l’autre pour celui de l’interlocuteur. Ainsi, sur la religion (je remarque d’ailleurs que, sur ce chapitre, les Jeunes-Egyptiens se montrent, en général, plus prudens, plus réactionnaires que les Jeunes-Turcs), — sur la religion donc, ils vous débitent des discours à remplir d’enthousiasme toute une loge maçonnique. Il en est qui, devant un Français, exagèrent la négation jusqu’au plus vulgaire matérialisme. Ah ! ils ne sont pas libres penseurs à moitié !… Et pourtant, ce sont ces mêmes gens qui s’évertuent à découvrir dans le Coran les principes fondamentaux du régime parlementaire. Si le prophète n’a pas prévu la Chambre des députés de l’Empire ottoman, tout est perdu ! Dans ses harangues sur l’instruction obligatoire, Mustafa Kamel ne se lassait pas de répéter que la religion est la base de toute éducation [5]. Enfin, parmi ces sceptiques ou ces libres penseurs, il n’y en a pas un qui, devant ses compatriotes, ose se proclamer franchement anti-religieux… Alors, ils mentent devant nous ? Pas le moins du monde. Seulement le mot de libre pensée signifie autre chose pour leurs oreilles que pour des oreilles françaises. Pour tel Musulman, il est synonyme de tolérance à l’égard de tous les cultes ; pour celui-ci, il exprime l’adhésion à la culture scientifique moderne, sans le moindre préjudice porté au credo islamique. Pour une minorité, il désigne un cléricalisme incrédule et opportuniste, qui respecte, par habileté et par nécessité, les superstitions populaires. En définitive, personne, parmi eux, ne songe à se séparer de la religion établie, ni même à la contredire partiellement. C’est que nul milieu n’est plus intensément religieux que le milieu oriental. Là, véritablement, la religion est tout. L’homme se meut, vit et respire en elle. Nous n’avons plus idée, chez nous, d’un état d’esprit pareil. Et si j’y insiste, ce n’est nullement pour en ridiculiser ou blâmer les Orientaux, c’est pour rappeler à nos utopistes que la libre pensée d’un Jeune-Turc n’a, pour ainsi dire, rien de commun avec celle d’un adepte de la rue Cadet.


V

Et maintenant, je m’excuse d’avoir ainsi prolongé cette critique. Les espérances des gens trop pressés qui prennent leurs désirs pour des réalités, et aussi Les illusions d’amour-propre des Orientaux eux-mêmes la rendaient peut-être nécessaire. En somme, si l’on néglige ces espérances el ces illusions, cela revient à dire à ces modernes Musulmans : « Vous n’êtes ni des Européens ni ce que nous entendons par des civilisés. » A quoi ils peuvent répondre, — et quelques-uns m’ont effectivement répondu : « Vous vous moquez de nous avec votre civilisation, que vous appelez orgueilleusement la Civilisation par une majuscule, la seule, l’unique ! Mais nous en avons une qui vaut bien la vôtre, qui est plus ancienne, qui a même aidé et préparé la vôtre. Nous avons nos littératures, nos poèmes et nos chants auxquels vous ne comprenez rien, pas plus que nous ne comprenons vos poètes, vos romanciers et vos musiciens. Nous avons un art qui a couvert de ses monumens l’Afrique, l’Asie et même votre Europe. Nos mosquées, nos alhambras et nos alcazars valent bien vos palais et vos cathédrales. Nous avons comme vous nos savans, nos historiens, nos juristes, nos commentateurs et nos théologiens, tout un peuple intellectuel, tout un monde ignoré de la plupart d’entre vous et où vos érudits ne pénètrent qu’à tâtons. Notre passé n’est pas moins glorieux que le vôtre, et il est plus passionnant pour nous. Que nous font vos Charlemagne, vos Charles-Quint et vos Louis XIV ? On croirait vraiment, à vous entendre, que l’histoire universelle gravite autour des annales de vos petits pays ! Enfin nous avons une façon de vivre, de penser et de sentir, qui nous paraît excellente, que nous n’avons ni le goût ni l’envie de troquer contre vos usages, votre médiocre confort, vos logiques pédantes, vos rhétoriques et vos esthétiques de décadens. Nous ne voulons de vous que vos sciences, parce qu’elles sont une arme. Pour le reste, nous prétendons demeurer nous-mêmes. Cette assimilation que vous poursuivez en Algérie, elle serait un crime, si elle n’était d’abord une impossible absurdité. Nous vous prendrons tout ce qui nous est utile, mais nous garderons intacts nos cerveaux et nos cœurs ! »

Malgré toute la bonne volonté, c’est pourtant à cette contradiction violente qu’aboutissent nos efforts de rapprochement et de pénétration intellectuelle. Je me garderais bien d’en conclure quoi que ce fût. Je constate simplement ce qui est. Or, à l’heure présente, l’instruction moderne est, chez ces élites musulmanes, extrêmement superficielle. Que leurs manifestes en faveur de la diffusion des lumières ne nous trompent pas : au fond, elles répugnent à l’élude ; elles ont à surmonter une indifférence et une apathie séculaires, pour essayer seulement de se mettre à nos méthodes. Ces candidats à la culture ne semblent pas près de devenir des hommes de science. Mais la science et les applications scientifiques sont deux. On peut être bon ingénieur, bon officier, bon médecin, sans être un savant. Ensuite, leur dédain antérieur pour la vie intellectuelle comporte aussi quelques avantages. Ils lui doivent une santé morale que nous ne connaissons plus : leurs caractères et leurs intelligences sont indemnes de nos maladies et de nos tares.

En Turquie, l’esprit militaire est plus vivace que jamais. Enfin, — et ceci est l’essentiel, — un grand souffle d’espoir les emporte ; ils ont la foi, et ils ont la foule avec eux, bien que celle-ci n’ait qu’une notion confuse du but lointain vers lequel ils l’entraînent. Non seulement ils respectent les vieilles forces conservatrices de leurs pays, mais ils tâchent de les développer, de les élever à leur maximum. Ils prêchent l’attachement à la religion, aux coutumes des ancêtres ; ils promulguent avec enthousiasme le dogme, nouveau pour eux, de la Patrie. Qui ne voit que ces hommes, au milieu d’une Europe désarmée, désagrégée par des doctrines antinationales, deviendraient une puissance avec laquelle il faudrait compter ?


LOUIS BERTRAND

  1. Ceux-ci feront l’objet d’une étude spéciale.
  2. Durant l’été de 1906, Mustafa Kemel se plaignait amèrement que le résident de France à Tunis eût interdit son journal dans la Régence. Il était difficile de lui faire admettre que le point de vue français fût différent du point de vue musulman.
  3. Il va sans dire qu’il y a de très honorables exceptions.
  4. Mohammed Fary Bey, chef actuel du parti nationaliste.
  5. C’est encore au nom de la religion que certains Musulmans refusent à Mustafa Kemel la statue proposée par ses admirateurs.