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Les Épis

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La Phalange de 18452 (p. 437-440).

LES ÉPIS.


Comme autrefois Jésus, que l’archange accompagne
Au sommet lumineux de la sainte montagne,
Et qui, pâle, entrevoit de ses yeux effrayés
La terre immense et sombre étendue à ses piés ;

Pareil au sable vil qui monte de l’arène
Jusques aux pics neigeux où l’ouragan l’entraîne,
Je contemplais, l’œil morne et le cœur irrité,
L’espace où l’homme vit et meurt déshérité.
On eût dit que, brisée en sa courbe infinie,
La terre prolongeait sa surface aplanie,
Afin que, du milieu de ma vaste prison,
Mon regard embrassât le quadruple horizon,
Or, dans ma vision, trop lourde pour un homme,
Toute chose vivante et qu’une langue nomme,
Les insondables mers, les fleuves orageux,
Les monts, piliers du ciel, tordus et nuageux,
Empires et cités, bois aux vertes ramures,
Peuples tumultueux aux multiples murmures,
Tout ! hormis la montagne ou Jésus fut tenté,
Tout avait disparu du globe déserté ;
Et, sinistre océan pétrifié, sauvage,
Muet comme la mort et comme l’esclavage,
Le globe n’était plus qu’un champ morne et brûlé,
Lave aux flots refroidis, sans ivraie et sans blé.
Et je ne comptais point les heures de mon rêve ;
Elles passaient ainsi que les flots sur la grève,
Lorsque le vent marin, de moment en moment,
Sur le sable qui luit les brise incessamment,
Ou comme la feuillée, au souffle de l’automne,
Qui se détache et tombe au vallon monotone.
Le ciel, appesanti sur ce vaste tombeau,
Semblait avoir perdu son immortel flambeau ;
Et nulle étoile d’or, parure coutumière,
Ne sillonnait la nuit de sa douce lumière.
Du quadruple côté de l’horizon muet,
Rien n’avait un soupir et rien ne remuait :
Sans cesse poursuivant sa ligne infranchissable,
Le désert donnait là, calme, indéfinissable !
Mais voici que, pareil au murmure du vent,
Lorsqu’il meut les forêts comme un rideau mouvant,
Autour de ma montagne, au milieu de la plaine,
J’entendis le travail d’une puissante haleine ;
Comme si le Titan, par l’Etna comprimé,
Se tordait sous le pié du géant enflammé,
Et, poussant sa clameur du fond de ses entrailles,
Du mont cyclopéen ébranlait les murailles.

Or, ce profond murmure était l’effort sacré
Du souffle créateur hors du sol attiré ;
Et tout à coup la vie, incessante et féconde,
Tendit et crevassa la surface du monde !

Un jour égal et pur illumina les cieux.
D’innombrables sillons, profonds et spacieux,
Du carré de la terre emplirent l’étendue ;
Et troublant de nouveau ma pensée éperdue,
Des millions d’épis, éclatantes moissons,
S’élevèrent avec de sublimes chansons.
Enfantement divin et glorieuse aînesse,
Ils rayonnaient gonflés de force et de jeunesse.
J’entendais, du milieu de leur douce rumeur,
S’exhaler le saint nom de l’éternel semeur ;
Et, pénétré du Dieu dont tout garde la trace,
Je m’enivrai long-temps de leur splendide grâce !
Du creux des sillons verts fièrement élancés,
Ils embaumaient l’air pur qui les avait bercés,
Et sous l’heureux abri de leur ombre endormante,
Tout être gracieux, toute chose charmante.
L’oiseau, chanteur ailé, dans son berceau soyeux,
Et l’hermine sans tache et gazelle aux doux yeux,
Et rose et lys de neige, asphodèle effleurée
D’une larme d’azur que l’aurore a pleurée,
Chantaient et parfumaient ces épis glorieux.
Fruits sacrés de l’hymen de la terre et des cieux !
Mais bientôt je vis poindre, herbes inextricables,
La ronce avec l’ivraie, aux germes implacables,
Qui toujours labourés, foulés, incendiés,
Tenaces et maudits renaissent sous les piés ;
La ronce avec l’ivraie ! où les pales vipères
Aux corps glacés et nus, vont cacher leurs repaires…
Et je les vis d’abord, comme un humble tapis,
Ramper dans les sillons aux pieds des grands épis ;
Puis, sûres de leur force, alertes et hardies,
Se dresser, pressurer les tiges arrondies,
Et d’un épais réseau multipliant les nœuds.
Dans leur ombre étouffer les épis lumineux !
Et l’oiseau fut en proie aux livides reptiles…
Les voraces chacals, les hyènes subtiles,

Par les sentiers perdus rôdant et gémissant,
Des gazelles de Dieu burent le jeune sang !
Un vautour écrasa le lys blanc d’un coup d’aile,
Et le chardon brûla la rose et l’asphodèle…
Puis d’un éclat de rire insultant et fatal,
J’entendis tressaillir des lèvres de métal !

Ô sombre vision, douloureuse pensée,
Inévitable lutte où l’âme est terrassée !
Faut-il, te proclamant, sens terrible et vainqueur,
Aux étreintes du mal abandonner son cœur ?
Faut-il, ô triste voix, si ta parole est sûre,
Accepter, résignés, l’éternelle blessure,
Et courbés sous le poids de ta leçon d’enfer,
Ramper en adorant nos entraves de fer ?
Non ! quel que soit le bruit dont tressaille le monde,
Rire glacé du mal, torture, insulte immonde,
Invincible désir, sans cesse inassouvi,
Toujours insaisissable et toujours poursuivi ;
Non ! quelle que soit l’ombre où vainement médite
L’humanité perdue en sa route maudite…
Enfants de Dieu, certains de l’appui paternel,
Apôtres ignorés de son dogme éternel !
Vous qui, pour la nature inépuisable et belle,
N’avez trouvé jamais votre lyre rebelle ;
Oh ! non, dans ce tumulte où vont mourir vos voix
Comme l’oiseau qui chante en la rumeur des bois, —
Que le siècle aveuglé vous brise ou vous comprime
Ne désespérez point de la lutte sublime !
Épis sacrés ! un jour, de vos sillons bénis,
Vous vous multiplierez dans les champs rajeunis,
Et dépassant du front l’ivraie originelle,
Vous deviendrez le pain de la vie éternelle !


Leconte de Lisle.