Les États d’Orléans/01

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Les États d’Orléans
Revue des Deux MondesNouvelle periode, tome 2 (p. 189-251).
II  ►


LES
ÉTATS D’ORLÉANS
(1560.)


La roine mère, Italienne, Florentine, et de la race de Médicis, et, qui plus est, ayant depuis vingt-deux ans eu tout loisir de considérer les humeurs et façons de toutes ces gens, regardoit ce jeu, et sceut si bien empoigner l’occasion, qu’elle gaigna finalement la partie, par les moyens que je diray.
(Regnier de la Planche.)


PERSONNAGES

LE ROI (François II).

LA REINE (Marie Stuart).

LA REINE-MÈRE (Catherine de Médicis).

ANTOINE DE BOURBON, roi de Navarre.

LOUIS DE BOURBON, prince de Condé, son frère.

LE CARDINAL DE BOURBON, frère des précédens.

LE CONNÉTABLE DE MONTMORENCY.

D’ANDELOT, son neveu.

LE DUC FRANÇOIS DE GUISE.

LE CARDINAL DE LORRAINE, son frère.

LA DUCHESSE DE MONTPENSIER, dame de la reine, amie de la reine-mère.

MARIE SEYTON, demoiselle de la reine.

LE CHANCELIER de L’HOSPITAL.

M. DE CYPIERRE, gouverneur de Monsieur.

M. DE CHAVIGNY, M. de BRÉZÉ, capitaines des gardes

DARDOIS, secrétaire du connétable.

BOUCHARD, chancelier du roi de Navarre.

ROBERT STEWART, valet de chambre du roi.

AMBROISE PARÉ, médecin du roi.

SAINTE-FOY, NOBLESSE, valets de chambre du prince de Condé.

JOUVENEL, PERRAULT, ministres protestans.


ARGUMENT.


Le jour où Henri II fut blessé à mort, François, son fils aîné, avait seize ans et quelques mois ; il était majeur selon les lois du royaume, ne manquait pas d’esprit et parlait couramment à la façon des princes ; mais, faible de santé, incapable d’application, hors d’état, en un mot, de gouverner par lui-même, il lui fallait une tutelle, sinon de droit, du moins de fait.

Sa mère n’avait encore pris aucune part aux affaires ; le roi et sa vieille maîtresse l’en avaient constamment écartée. Le roi mort, tous les regards se tournèrent vers elle : on pensait qu’elle allait régner.

Trois grands partis, les Guise, les Montmorency, les princes du sang, se disputaient le pouvoir. Catherine aurait voulu les tenir tous à distance, mais ils se seraient ligués contre elle ; il fallait faire un choix. Tous ils l’avaient négligée, humiliée du vivant du feu roi ; les Guise, comme le connétable, lui avaient fait l’injure de s’allier à la favorite. Elle avait cependant contre le connétable de plus vives rancunes que contre ses rivaux, et, quant aux princes du sang, quoique puissans dans le pays, leur éloignement de la cour, leur penchant à l’hérésie, ne permettaient pas de s’allier à eux : les Guise furent donc préférés. À vrai dire, le choix n’était pas libre. La jeune reine, Marie Stuart, exerçait sur son mari un souverain empire, et MM. de Guise étaient ses oncles.

Ceux-ci, en gens habiles, avaient promis à la reine-mère toute espèce de services et de soumissions. Dans les premiers momens, ils tinrent parole, et tout marcha d’accord entre Catherine et eux ; mais, quand une fois leurs principaux ennemis furent abattus, chassés, dépossédés de leurs emplois, quand le cardinal de Lorraine se fut bien assuré de la surintendance des finances, et le duc de Guise du commandement suprême de l’armée, ils commencèrent à changer de ton. Bientôt la reine-mère ne fut plus admise au conseil qu’à certains jours et pour certaines affaires. On gardait encore avec elle les apparences du respect ; mais plus de confidences, plus d’intimité : MM. de Guise avaient accaparé tout le gouvernement du royaume.

De ce moment, Catherine n’eut plus d’autre pensée que de reconquérir cette part de pouvoir dont à peine elle avait fait l’essai, mais sans laquelle elle ne pouvait plus vivre Elle renoua commerce avec le connétable, réveilla les espérances des princes de Bourbon. Trouver une occasion, un prétexte de faire sortir le connétable de Chantilly, de le ramener en cour, lui, ses fils et ses neveux, rappeler en même temps du fond de leur Béarn le roi de Navarre et le prince de Condé, tel fut désormais son espoir, le but constant de ses combinaisons.

Les finances étaient en désordre, les idées de réforme agitaient les esprits, tous les rangs de la société étaient atteints d’une inquiétude et d’un malaise qui demandaient un prompt remède. On proposa de consulter une assemblée de notables, vieil usage long-temps oublié, mais dont le feu roi avait tiré bon parti deux ans auparavant. Catherine s’empara de cette idée, et fit si bien que MM. de Guise furent à leur tour contraints de l’adopter.

L’assemblée des notables se tint à Fontainebleau. Le connétable y vint en compagnie de tous les siens et suivi d’une nombreuse escorte ; mais, au grand dépit de la reine-mère, le roi de Navarre et le prince de Condé manquèrent au rendez-vous. MM. de Guise, d’abord un peu troublés de la contenance du connétable et des discours de ses neveux d’Andelot et Coligny, reprirent confiance en voyant que les princes n’arrivaient pas. Ils rendirent compte en gros de leur administration, puis l’assemblée fut congédiée ; mais, avant de se séparer, on prononça le mot d’états-généraux, et la reine-mère appuya chaudement le retour à cet ancien moyen de gouvernement. Son avis allait soulever de vives controverses, lorsque le cardinal de Lorraine, contre l’attente de tout le monde, prit la parole pour demander, lui aussi, les états-généraux. Dès-lors il fut décidé, séance tenante, que les états seraient convoqués à Meaux dans un assez bref délai, et le roi signa sur-le-champ des lettres qui sommaient le roi de Navarre et le prince son frère de venir y siéger.

Pour la reine-mère, la nouvelle assemblée n’était qu’un moyen de poursuivre ses desseins contre MM. de Guise : elle espérait trouver à Meaux ce que Fontainebleau ne lui avait pas donné. Mais quel était le but du cardinal ? On se perdait en conjectures. Les habiles supposaient qu’il méditait quelque grand coup. Après l’échauffourée d’Amboise, faute de preuves suffisantes, et surtout faute de résolution, les Guise avaient laissé le prince de Condé protester de son innocence et quitter la cour en liberté. Le cardinal, disait-on, ne pouvait se consoler de cette occasion perdue. Songeait-il à la ressaisir ? pensait-il qu’appelé à prendre séance aux états, le prince n’oserait faire défaut ? était-ce un piège qu’il lui tendait, une revanche qu’il se ménageait ? Le bruit s’en répandit parmi les amis du prince, et des avis secrets lui en furent adressés.

Toutefois, en recevant l’ordre d’assister aux états, le roi de Navarre et son frère annoncèrent hautement l’intention d’obéir, et, peu de jours après, ils se mirent en marche ; mais ils faisaient si peu de route, cheminaient à si petites journées, qu’on pouvait presque augurer que jamais ils n’arriveraient. Les émissaires dont le cardinal les avait entourés lui donnaient d’alarmantes nouvelles. De tous côtés, disaient-ils, on venait offrir aux princes des secours en hommes et en argent ; leur parti grossissait à vue d’œil ; rien ne les empêchait de mettre la main, s’il leur plaisait, sur quelques bonnes villes ou châteaux-forts. D’un autre côté, il était bruit de troubles dans les Cévennes et en Provence ; Grenoble et Lyon paraissaient menacées d’attaques à main armée. Le maréchal de Saint-André fut envoyé en toute hâte dans le Lyonnais, et le maréchal de Termes en Poitou, pour avoir l’œil ouvert sur les rébellions et pour les châtier au besoin.

Pendant ce temps, tous les bailliages du royaume se préparaient à l’élection des députés. Dans plus d’une province, les dispositions des esprits semblaient peu favorables à MM. de Guise ; mais ceux-ci n’en concevaient point d’alarme : toute leur attention était tournée sur le voyage des princes et sur les agitations du midi.

La cour était alors à Fontainebleau. Un jour, on vint avertir le cardinal qu’un Basque, nommé Lassalgue, serviteur de M. de Condé et porteur d’un grand nombre de lettres adressées à son maître, venait d’être arrêté à la porte d’Étampes. Il était tombé dans les filets d’un de ses amis, un certain Bonval, agent secret de MM. de Guise. Bonval, en feignant de se laisser embaucher pour le service des princes, avait gagné sa confiance et avait appris de lui où il allait et ce qu’il portait. Aussitôt Lassalgue fut conduit en grand mystère devant le cardinal.

Au moment où la scène s’ouvre, le cardinal s’est renfermé dans son appartement, afin d’interroger lui-même le serviteur du prince de Condé.




PROLOGUE.



La scène est dans le château de Fontainebleau.

Le cabinet du cardinal de Lorraine.

Deux portes, l’une à droite, l’autre à gauche. La porte à droite est cachée par une épaisse tapisserie.

Le cardinal, debout, soulève la tapisserie et paraît prêter l’oreille à ce qui se passe dans la chambre voisine.

La porte de gauche s’ouvre. Le duc de Guise entre et referme la porte avec précaution.



LE CARDINAL DE LORRAINE

Est-elle enfin partie ?


LE DUC DE GUISE.

Oui, grâce à Dieu ! Le roi et Marie l’ont accompagnée jusqu’au pied du perron, lui répétant à tout propos : Adieu, bonne mère ! heureux voyage ! grand plaisir ! Us l’ont accablée de respects, abreuvée d’amitiés ! Pour cette fois, j’espère, elle ne se plaindra pas !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Ne pas se plaindre ! Elle dira qu’on n’a d’amour pour elle que quand on lui voit les talons.


LE DUC DE GUISE.

N’importe ce qu’elle dira ! Elle est partie, sa litière chemine ; la voilà pour quinze jours à Chenonceaux avec ses peintres et ses tailleurs de pierre. Que Dieu l’accompagne ! Nous aurons le champ libre et l’esprit en repos.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

On n’a pas remarqué mon absence ?


LE DUC DE GUISE.

J’ai dit que vous étiez en oraison.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Mes oraisons, jusqu’à présent, ne font pas grand miracle.


LE DUC DE GUISE.

Votre homme est donc muet ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Il n’ouvre pas la bouche.


LE DUC DE GUISE.
Et vous pensiez en tirer quelque chose ?

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Assurément ! Avez-vous lu ces lettres ?…


LE DUC DE GUISE.

Oui, je les ai lues.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Eh bien ?


LE DUC DE GUISE.

Elles ne disent rien.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Des complimens, des politesses. Jamais je ne croirai qu’il soit venu de si loin pour si peu. Le connétable n’a pas pris la plume pour dire à son neveu : bonne santé, et Mme de Roye pour apprendre à son gendre qu’elle est sa meilleure servante. Le drôle en sait plus long !


LE DUC DE GUISE.

Faites-le parler.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

J’essaie.


LE DUC DE GUISE.

Eh ! mort-Dieu ! prenez les bons moyens !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Comme vous y allez !


LE DUC DE GUISE.

Est-ce votre robe qui vous fait scrupule ? N’en donnez pas l’ordre. Cypierre, Brézé, ou quelque autre vous rendra cet office. Où est-il, votre homme ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Il est là.


LE DUC DE GUISE.

Avec qui ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Avec gens moins bavards que Cypierre et Brézé.


UNE VOIX, derrière la tapisserie.

Monseigneur !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Que voulez-vous, Noël ?


NOËL, derrière la tapisserie.

Monseigneur, il ne dit rien… Faut-il cheviller les escarpins ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Chevillez, Noël, chevillez.


LE DUC DE GUISE.
Ah ! vous m’en direz tant !… (il s’incline.) Pardon, mon maître !

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Il n’y a pas dix minutes qu’il est au chevalet.


LE DUC DE GUISE.

À la bonne heure ! Vous m’étonniez…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Ce sera bientôt fait, je pense ; il n’a pas l’air d’un cœur de roche.


NOËL.

Monseigneur…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Eh bien ?…


NOËL.

Veuillez venir, il va parler.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Vous voyez, ce n’est pas long. Mouchy dirait qu’il n’y a pas de plaisir.

(Il lève la tapisserie et sort.)

LE DUC DE GUISE.

Ma foi ! je le laisse aller. Je n’ai pas de goût à ces comédies-là. J’ai pourtant vu dans ma vie bien des membres taillés, hachés, meurtris, bien des pauvres diables perdant leur sang ou leur cervelle, mais je ne sais pourquoi, sur les champs de bataille, ce n’est pas la même chose… Fi !… Ces gens qu’on disloque pour leur délier la langue !… Après tout, c’est leur faute ; pourquoi cachent-ils la vérité ?… (Au cardinal de Lorraine qui rentre.) Ah ! vous voilà… Eh bien ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Eh bien !… versez-moi, s’il vous plaît, de l’eau dans ce bassin.


LE DUC DE GUISE.

De l’eau ? Lui faites-vous des ablutions ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Versez, je vous prie, François… (Le duc prend une aiguière sur une table et verse l’eau dans le bassin.) Maintenant, ces lettres que je vous ai données, Les avez-vous là ?…


LE DUC DE GUISE, mettant la main à son pourpoint.

Les voici.

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Ah ! vive Dieu ! vous avez conservé l’enveloppe ; je tremblais de peur que vous ne l’eussiez jetée… (Il détache l’enveloppe et l’examine à l’endroit et à l’envers.) Pas la moindre trace d’écriture… (Il la trempe dans le bassin.)


LE DUC DE GUISE.

Quelle cérémonie faites-vous là ? Est-il alchimiste votre homme ?

LE CARDINAL DE LORRAINE.
S’il ne s’est pas moqué de moi, nous allons voir ce que nous cherchons.

LE DUC DE GUISE.

Voyez-vous quelque chose ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Non.


LE DUC DE GUISE.

Mon pauvre Charles, vous ne faites que de l’eau claire !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Patience, patience… Eh ! mais, voyez… voilà des lettres ; elles noircissent, nous allons très bien lire… Seigneur Dieu ! c’est admirable !… l’avais bien ouï parler de ces encres invisibles, mais je n’y croyais pas.


LE DUC DE GUISE.

Voyons, lisez.


LE CARDINAL DE LORRAINE, après avoir parcouru les premières lignes.

François, nous les tenons !


LE DUC DE GUISE.

Comment ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Nous les tenons, vous dis-je… Écoutez, c’est d’Ardois qui écrit.


LE DUC DE GUISE.

Le secrétaire du connétable… Voyons ce qu’il dit, ce petit garnement !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Il s’adresse à Condé…


LE DUC DE GUISE.

C’est bien, mais lisez donc.


LE CARDINAL DE LORRAINE, lisant.

« Monseigneur, les Maligny vont bien ; tous leurs fils sont tendus. Le jour où votre altesse donnera le signal, ils seront maîtres de Lyon… »


LE DUC DE GUISE.

C’était donc vrai ! ce vieux limier de Saint-André les avait éventés ! Avons-nous fait sagement de lui donner ces trois cornettes ! Il aura paré le coup… Mais continuez.


LE CARDINAL DE LORRAINE, lisant.

« Envoyez du monde à Montbrun, il est serré de près dans Valence. Tout le reste est en bonne voie. L’amiral, sans faire semblant, met la main sur la Normandie… »


LE DUC DE GUISE.

C’est ce qu’il faudra voir !


LE CARDINAL DE LORRAINE, continuant.

« Senarpont tient son gouvernement de Picardie à votre dévotion,

et d’Estampes vous répond de sa Bretagne… »

LE DUC DE GUISE.

Les pendards !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Attendez, vous n’êtes pas au bout. « Genlis, Sansac et Chaunis sont maîtres de leurs compagnies ; M. de Damville tâte la sienne. N’attendez rien de Montluc… »


LE DUC DE GUISE.

C’est bien heureux !


LE CARDINAL DE LORRAINE., continuant.

« En venant aux états, tâchez, chemin faisant, de vous saisir de quelques bonnes villes sur Loire. On vous recommande Orléans. Groslot, s’il ne nous aide, n’y fera pas obstacle ; il est homme de bien… »


LE DUC DE GUISE.

Ayez donc des baillis de cette farine ! Par le sang-Dieu !


LE CARDINAL DE LORRAINE., continuant.

« Quant à Meaux, c’est encore mieux : on se demande par quel coup de la Providence un tel lieu a été choisi pour y tenir les états… »


LE DUC DE GUISE.

Quand je le disais !


LE CARDINAL DE LORRAINE., continuant.

« Vous y comptez, monseigneur, autant de serviteurs que d’habitans. Que votre altesse et le roi de Navarre y viennent bien accompagnés. M. le connétable amènera tout son monde. Ne craignez pas qu’il vous fasse défaut ; il n’a pas moins à cœur que vous de rétablir un peu d’ordre dans ce royaume et de délivrer le roi et ses pauvres sujets d’une détestable tyrannie. »


LE DUC DE GUISE.

L’impudent !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Eh bien ! François, qu’en dites-vous ?


LE DUC DE GUISE.

Je dis comme vous, nous les tenons !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Quelle trouvaille !


LE DUC DE GUISE.

Pas de temps à perdre ! À l’ouvrage, mon frère, à l’ouvrage !

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Qu’il soit d’abord bien convenu que nous aurons bouche close.


LE DUC DE GUISE.
Vous êtes sûr de vos valets ? (Il lui montre du geste la chambre voisine.)

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Ils n’ont rien entendu.


LE DUC DE GUISE.

Je vous promets de n’en souffler mot. Nous ne dirons rien au roi, sa mère n’aurait qu’à le confesser ! N’en parlons même pas à Marie…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Non pas même à Marie ; elle nous ferait cent questions ! La petite, entre nous, se gâte bien ! il faut qu’elle sache le pourquoi de toutes choses.


LE DUC DE GUISE.

À qui la faute ? Ne vous disais-je pas, quand elle était à l’archevêché, de ne pas la laisser ainsi feuilleter vos livres ? Vous lui avez fait prendre un tel goût des choses d’esprit, qu’elle ne peut plus se passer de ces faiseurs de vers, grammairiens, musiciens, qu’on trouve chez elle à toute heure. Ces gens-là lui mettent dans la tête beaucoup de fumée. Vous l’avez vue à Amboise : si nous l’eussions écoutée, pas un de ces bandits n’aurait été pendu.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Oui, vous avez raison. Les femmes de ce temps-ci ne gagnent pas à devenir savantes. Pour Marie, ça n’ira pas loin, j’en réponds… mais si sa pauvre mère et moi ne l’eussions faite catholique jusqu’à la moelle, je ne voudrais pas jurer, par l’air qui court, qu’elle ne nous échappât !


LE DUC DE GUISE.

Nous perdons notre temps, mon cher Charles. Prenez la plume, de peur d’oublier quelque chose, et arrêtons notre plan.


LE CARDINAL DE LORRAINE., s’asseyant devant une table et prenant une plume.

Voyons, dites.


LE DUC DE GUISE.

D’abord renoncer à Meaux pour la tenue des états ; cela ne fait pas question, je pense ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Soit. Le choix n’était pas heureux, j’en conviens.


LE DUC DE GUISE.

Je vous propose Orléans. C’est le moyen de faire d’une pierre deux coups. Ils veulent s’en saisir, nous nous en assurons. La place est forte, merveilleusement située ; c’est, comme dit Tavannes, le nombril du royaume. De là nous tiendrons tout en bride, et, sous prétexte de faire honneur au roi et à l’assemblée, nous amasserons force troupes sans avoir l’air de mettre une armée en campagne.


LE CARDINAL DE LORRAINE., écrivant.
Orléans, c’est convenu. Sachez pourtant qu’en fait d’habitans, vous ne serez guère mieux servi qu’à Meaux.

LE DUC DE GUISE.

Je les connais, ces gros chapeaux bleus ; mais je ferai balayer la ville avant d’y conduire le roi. Quand les huguenots n’y seront plus, Groslot et ses vignerons se tiendront tranquilles. Sinon, gare à eux ! leurs maisons et leurs échalas s’en sentiront !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Laissons-nous La Roche-sur-Yon gouverneur ?


LE DUC DE GUISE.

J’aimerais mieux qu’il n’y fût pas ; mais l’ôter de là, c’est bien gros. Tout prince qu’il est, je ne m’en défie guère.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Prenez garde, il est si sot que ses cousins le joueront sous jambe.


LE DUC DE GUISE.

Donnons-lui Cypierre pour lieutenant avec autorité de n’agir qu’à sa tête. Cypierre n’ira pas de main morte, et fera notre affaire galamment.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Va pour Cypierre.


LE DUC DE GUISE.

Quant à d’Estampes, puisqu’il offre sa Bretagne, je me permets de la lui prendre. Il faut le rappeler, et Sénarpont aussi.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Un instant ! si vous les rappelez, tâchez au moins qu’ils n’aient soupçon de rien. Faites-leur bon visage.


LE DUC DE GUISE.

Je puis leur dire à l’oreille qu’ils iront commander en Écosse.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

À la bonne heure !


LE DUC DE GUISE.

Quant aux Genlis, aux Lansac.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Contentez-vous de les dépayser.


LE DUC DE GUISE.

Prendre des gants avec pareille canaille !…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Plus tard nous réglerons leur compte. En les frappant aujourd’hui, vous sonneriez l’alarme. Faites passer Genlis dans le gouvernement de notre ami Brissac, par exemple, et ainsi des autres.


LE DUC DE GUISE.

Eh bien ! soit ; mais, pour entrelacer ainsi les compagnies, il y a de la peine à prendre. Il ne faut pas aller au hasard ; il est besoin d’écrire partout, à tout ce qui nous est fidèle, donner le mot discrètement, commander d’avoir l’œil ouvert. Que de lettres, bon Dieu ! j’en aurai pour toute ma nuit !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Plaignez-vous donc ! Vous ne verserez jamais en toute votre vie autant d’encre que j’en répands depuis vingt jours ! Voyez ces montagnes de papiers ! Tout cela pour peupler les états selon votre cœur, pour faire éclore de bons députés ! pas un bailliage qui ne reçoive chaque jour deux ou trois lettres de moi. Les têtes sont si dures, et ce métier-là est oublié depuis si long-temps ! Il faut tant promettre ! tant menacer !…


LE DUC DE GUISE.

Êtes-vous toujours content ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Toujours. Autant que j’en puis juger, nous serons bien servis. Sauf dans quelques mauvais trous infectés d’hérésie, nous aurons les gens qu’il nous faut.


LE DUC DE GUISE.

Dieu vous entende ! N’est-ce pas demain que tout sera fini ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Oui, demain.


LE DUC DE GUISE.

Le cœur doit vous battre. Moi qui n’ai pas comme vous patronné cette belle nouveauté, peu m’importe ce qui en sortira. Si vos bailliages nous envoient des députés rétifs, je sais le bon moyen de les apprivoiser.

(Il fait un geste avec la houssine qu’il tient à la main.)

LE CARDINAL DE LORRAINE.

À nos moutons, mon cher François ! hâtons-nous. Voilà qui est arrêté : Envoyer Cypierre à Orléans ; rappeler d’Estampes et Sénarpont en les comblant de caresses ; loger en bonne compagnie tous les mauvais compères comme Genlis et Lansac. Maintenant, parlons-nous de l’amiral ?


LE DUC DE GUISE.

Le rappeler de Normandie, ce serait…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

N’y pensez pas.


LE DUC DE GUISE.

Il faut au moins l’épier de plus près.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Je m’en charge ; j’ai mon homme tout trouvé. Et le connétable ?…


LE DUC DE GUISE.
S’il continue à faire le mort, ne le réveillons pas.

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Soit ; il n’y a d’utile, il n’y a d’urgent, à cette heure, que de nous bien fortifier dans Orléans.


LE DUC DE GUISE.

J’appellerai le régiment de lansquenets, les deux mille pistoliers du comte de Rhingrave ; je ferai descendre par la Loire nos vieilles bandes revenues de Piémont ; nous aurons nos quatre mille Suisses, les nouvelles gardes du roi ; d’Aumale nous amènera ses gens d’armes, Nevers ses trois mille lances, Nemours huit ou dix enseignes…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Assez, assez, je n’écris plus… À quoi bon tant de monde ? pourquoi tant de fracas ? Contentons-nous du nécessaire, et surtout pas de bruit, sans quoi le but est manqué ; nos oiseaux s’envoleront, Navarre et Condé ne viendront pas.


LE DUC DE GUISE.

Eh bien ! s’ils ne viennent pas, nous irons les chercher.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Vous y voilà ! je vous voyais venir. Mais entendons-nous, s’il vous plaît. Aller les chercher, c’est la guerre.


LE DUC DE GUISE.

Et les laisser venir, c’est… voyons un peu ?… c’est quelque chose qu’il ne faut pas nommer. Eh bien ! j’aime mieux me battre avec les gens que de les prendre au trébuchet.


LE CARDINAL DE LORRAINE.
Dites que vous voulez guerroyer ; c’est tout simple, à chacun son métier. Vous êtes de l’avis du prophète : Necesse est adveniant bella. Triste nécessité ! pauvre remède ! La guerre ne termine rien. Quand on s’est bien battu, bien égorgé, le vainqueur n’est guère moins épuisé que le vaincu ; on se repose, on reprend haleine, et tout est à recommencer. Moi je préfère, quand le ciel nous les offre, des moyens plus prompts et plus actifs, plus sûrs et moins coûteux. Que faut-il pour tout pacifier en ce royaume, pour guérir les plaies de la religion, pour affermir notre autorité ? Quelques hommes de moins, voilà tout, et en tête de ces hommes le roi des brouillons, cette peste de Condé. Eh bien ! je vous en prie, répondez à ma question : pourquoi Dieu a-t-il mis en nos mains ce papier merveilleux, preuve accablante, témoignage irrécusable qui tue son criminel comme un couteau tranchant ? Apparemment pour que nous nous en servions. Or, je soutiens que le vrai, le seul moyen de s’en servir, ce n’est pas une guerre, c’est un procès.

LE DUC DE GUISE.

Mais Condé sera-t-il assez simple pour nous prier de lui donner des juges ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Tout ce que je vous demande, c’est de me laisser faire. Je suis en si beau chemin ! Songez qu’ils sont à Poitiers. Que de soins, que de peines pour les amener là ! Mais, je vous en réponds, ils iront jusqu’au bout ! Comptez sur les langues dorées des bons amis que j’ai près d’eux…


LE DUC DE GUISE.

Des gaillards qui vous volent votre argent.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Des serviteurs incomparables ! Navarre ne voit que par leurs yeux. Pour Dieu ! ne manquons pas cette occasion des états ! nous ne la retrouverions de notre vie. Ce n’est pas à autre fin, vous le savez, que je les ai concédés à la reine, au risque de votre colère. Je vous en prie, mon cher François, ne détruisez pas mon ouvrage ! Prenez des précautions, mais n’en faites pas parade. Tendez vos filets, mais n’effarouchez pas mon gibier.


LE DUC DE GUISE.

Mon pauvre Charles ! que vous êtes facile à vous bâtir des chimères ! Moi, je vois les choses comme elles sont. Fussions-nous délivrés de Condé, n’y eût-il plus au monde ni princes du sang, ni connétable, ni Châtillons, la guerre n’en serait pas moins inévitable. Quelques gouttes de sang n’éteindront pas le feu qui nous menace ; il faudra frapper fort et long-temps, sachez-le bien !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Mais encore une fois que coûte-t-il d’essayer ? Je me tiens pour sûr de mon fait. Le menu peuple hérétique n’est pas ce que vous pensez ; je le connais. Quand il ne se croira plus protégé de si haut, sa mutinerie tombera. Vous savez mon grand plan de confession ? nous le mettrons en pratique dès que Condé sera par terre. Ce sera le vrai moment. Cette confession vous purgera le royaume comme par enchantement ; au bout de quelques semaines, vous m’en direz des nouvelles… Mais laissez-moi venir mes voyageurs, ne leur donnez pas l’éveil, ne faites pas gronder votre tonnerre…


LE DUC DE GUISE.

Eh bien ! voyons, nous supprimerons quelques enseignes.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Belle grâce !


LE DUC DE GUISE.

Encore faut-il que nous soyons gardés, bien gardés. Risquer d’être pris quand on croit prendre, connaissez-vous plus sot métier ? Rappelons-nous quelle figure nous faisions, il y a deux mois, quand, du haut de ce perron, nous vîmes débusquer le connétable à la tête de cette longue file de gentilshommes suivis d’un millier de chevaux ! Où en serions-nous à cette heure, si, au lieu de s’arrêter en route, nos deux princes s’en fussent venus comme le connétable et accompagnés comme lui ? La leçon a été bonne, mon frère.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Parce que nous avions fait une faute, est-il besoin d’en faire une autre ? Emmenez à Orléans quelques milliers d’hommes bien dévoués, et disposez le reste de façon qu’au moindre signe vous l’ayez dans la main, n’est-ce pas tout ce qu’il vous faut ?… Voyons, François, puis-je y compter ? Est-ce convenu ?


LE DUC DE GUISE.

Soit ; nous vous verrons à l’œuvre. Mais, si je vous aide, c’est à une condition.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Laquelle ?


LE DUC DE GUISE.

Je ne veux pas d’un procès pour rire.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Ni moi non plus, je vous jure.


LE DUC DE GUISE.

Pas de comédie comme à Amboise.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

À Amboise, avions-nous cette arme dans la main ?

(Il désigne le papier encore humide.)

LE DUC DE GUISE.

Songez-y bien, mon cher Charles, l’affaire où nous nous engageons, guerre ou procès, n’importe, c’est la plus rude partie qui se puisse jouer. Ou n’y entrons pas, ou, pour Dieu ! ne bronchons pas en route.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Douteriez-vous de moi ? Parlez-vous sérieusement ?


LE DUC DE GUISE.

Je parle en homme qui plus d’une fois, cher frère, vous a vu renoncer lestement aux projets que nous devions défendre, soutenir ceux que nous voulions repousser…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Toujours ces maudits états qui vous reviennent sur le cœur !


LE DUC DE GUISE.

Non, non, ne parlons plus des états ; mais l’amiral en Normandie, les sceaux dans la main de L’Hospital, l’édit de Romorantin, si vous m’eussiez soutenu, subirions-nous tous ces fléaux ? Je sais que, pour changer ainsi, les bonnes raisons ne vous ont pas manqué ; mais enfin, cette fois, je veux être certain, quoiqu’il arrive, que vous irez jusqu’au bout.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Je serais tenté de vous chercher querelle ; mais j’aime mieux vous rassurer. Soyez tranquille, quoi qu’il arrive, nous ferons route ensemble.


LE DUC DE GUISE.

Ce mot de sang royal sonne très haut à bien des oreilles. Il s’élèvera des cris de haro, il faut vous y attendre.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Je suis sourd à ces cris-là ! mon cher François, j’ai tout prévu. Je sais tout ce qu’on dira ; mais mon parti est pris, irrévocablement pris. Que Dieu nous fasse la grâce d’amener Condé dans nos mains, et je vous promets de l’envoyer promptement dans les siennes.


LE DUC DE GUISE.

Quant à Navarre, faut-il lui faire l’honneur de le croire dangereux ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Qui sait ? quand l’autre ne sera plus…


LE DUC DE GUISE.

C’est possible !… Alors comme alors… (On frappe à la porte.)

Qui va là ?


M. DE BRÉZÉ, derrière la porte.

Monseigneur…


LE DUC DE GUISE, ouvrant la porte.
C’est vous, Brézé ? Que voulez-vous ?

M. DE BRÉZÉ, entrant.

Un homme qui arrive de Lyon, un officier du maréchal, vous apporte cette lettre, monseigneur.


LE DUC DE GUISE.

Donnez… C’est bien, Brézé. (M. de Brézé sort. Le duc de Guise ouvre la lettre.)


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Que dit-il, Saint-André ?

LE DUC DE GUISE.

Les Maligny sont pris ! partie gagnée ! Lyon nous reste fidèle !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Vive Dieu !


LE DUC DE GUISE.
J’en avais bon sentiment !

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Vous voyez ! ces pauvres princes, rien ne leur réussit. Leur plus beau rêve, c’était Lyon. Vis-à-vis de gens si malades, avouez qu’il y aurait pitié de prendre des airs menaçans.


LE DUC DE GUISE.

Adieu. J’en vais donner la nouvelle au roi.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

C’est trop juste. Dites-lui par la même occasion qu’il nous faut toute sa soirée. Ce n’est guère à son goût de signer tant de lettres ; mais n’attendons pas à demain, croyez-moi.


LE DUC DE GUISE.

Je vais être un trouble-fête.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Que fait-il donc ?


LE DUC DE GUISE.

Il est près de Marie, qui chante et joue du luth ; ouvrez votre fenêtre, vous entendrez cette douce voix.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Pauvres enfans !… il est heureux qu’on se donne la peine de régner à leur place !


LE DUC DE GUISE.

C’est un service que bien des gens seraient prêts à leur rendre.


LE CARDINAL DE LORRAINE

Travaillons à y mettre bon ordre.


LE DUC DE GUISE.

Adieu. (Il sort.)


FIN DU PROLOGUE.

ACTE PREMIER.


La scène est à Orléans.

La maison de la chancelière d’Alençon (veuve Groslot), située place de l’Étape.

Cette maison est disposée pour recevoir le roi et sa cour pendant la tenue des états-généraux.

Une grande salle au premier étage. Plusieurs portes conduisant à divers appartemens. L’appartement de la reine-mère est à gauche, celui du roi et de la reine à droite. La porte qui conduit chez MM. de Guise est également à droite.

Dans le fond de la salle, une porte qui s’ouvre sur un large vestibule dans lequel est l’escalier.



Scène PREMIÈRE.

LA REINE-MÈRE, Mme DE MONTPENSIER.



LA REINE-MÈRE.

Comment ! duchesse, vous êtes ici depuis deux heures, et vous ne savez rien ? Que se passe-t-il donc ? je n’en puis croire mes yeux ! Ces remparts d’Orléans que j’ai laissés si calmes et si déserts il y a huit jours, quand j’allais à Chenonceaux, les voilà couverts de soldats, hérissés de canons ! Je vois des hommes d’armes dans toutes les rues, la stupeur sur tous les visages… et personne ne peut me dire ce que cela signifie !


Mme DE MONTPENSIER.

J’ai voulu voir M. de Morvilliers, madame, il était à son chapitre. Je suis allée de là chez Groslot, on le menait en prison…


LA REINE-MÈRE.

Groslot ! le bailli ?


Mme DE MONTPENSIER.

Lui-même.


LA REINE-MÈRE.

En prison ?…


Mme DE MONTPENSIER.

Il marchait entre six hallebardiers.


LA REINE-MÈRE.

Ce bon Groslot ! notre hôte, car c’est lui qui nous héberge… Cette maison…


Mme DE MONTPENSIER.

Est à sa mère, oui, madame.


LA REINE-MÈRE.
Et vous n’avez pas demandé… ?

Mme DE MONTPENSIER.

Il y avait foule, on chuchotait, personne n’osait parler. Tout ce que j’ai pu comprendre, c’est que, ces jours derniers, à la nuit tombante, M. de Cypierre est entré en ville avec trois mille chevaux, qu’il s’est établi dans la maison commune, a désarmé tous les bourgeois et logé force soldats dans les maisons qui lui semblaient suspectes.


LA REINE-MÈRE.

Mais qu’ont-ils fait, ces bourgeois ? Quel est le crime de Groslot ?


Mme DE MONTPENSIER.

On parle de complot… d’un projet de livrer la ville aux princes.


LA REINE-MÈRE.

Quelque invention du cardinal ! Ce n’est pas que le cher bailli m’a bien l’air, entre nous, d’aimer fort peu la messe.


Mme DE MONTPENSIER.

Croyez-vous, madame ?


LA REINE-MÈRE.

Vos amis de Genève ne vous l’ont jamais dit ?


Mme DE MONTPENSIER.

Mes amis de Genève ! Votre majesté n’en veut donc pas démordre ?…


LA REINE-MÈRE

Si vous n’êtes huguenote, ma belle, vous ne valez guère mieux… Je ris, mais au fond de l’ame je suis bien triste, et n’en ai que trop sujet ! Quand je pense que, sans la lettre de Morvilliers, je m’en allais tout droit à Meaux ! Des gens que j’ai faits ce qu’ils sont, se jouer si lestement de moi ! qu’en dites-vous, duchesse ? c’est un sans-façon merveilleux ! On change l’édit de convocation, on décide, je ne sais pourquoi, que les états se tiendront ici ; prend-on la peine de m’en donner avis ? En arrivant, tout à l’heure, je trouve des lettres… de qui ? des princes, de Montpesat, de tout le monde, sauf de mon fils ou de messieurs ses oncles. S’il est vrai qu’ils aient découvert quelque trame, ne pouvaient-ils m’en toucher un mot ? Le chancelier, du moins, aurait dû m’en écrire. Il est bien négligent, ma chère, votre ami L’Hospital ! Je l’ai pris sur votre foi, il me doit tout… mais il a si peur de ses maîtres, qu’à peine ose-t-il me parler. Ah ! j’ai hâte de dire à tout ce monde ce que j’ai sur le cœur. À quelle heure attend-on le roi ?


Mme DE MONTPENSIER.

Je ne sais, madame.


LA REINE-MÈRE.

Est-ce encore un mystère ? N’y a-t-il dans cette maison personne qui puisse nous le dire ? J’entends aller, venir ; qui sont tous ces gens-là ?


Mme DE MONTPENSIER.
Ce sont des ouvriers qui disposent les logemens du roi.

LA REINE-MÈRE.

Allez leur demander…


Mme DE MONTPENSIER.

Mais j’y pense, un valet de chambre du roi les surveille : il doit savoir bien des choses… La reine veut-elle l’interroger ?


LA REINE-MÈRE.

Quel est cet homme ?


Mme DE MONTPENSIER.

Robert Stewart, ce gentilhomme écossais, le père nourricier de Mme la dauphine.


LA REINE-MÈRE.

Dites la reine, s’il vous plaît.


Mme DE MONTPENSIER.

On perd malaisément ses bonnes habitudes.


LA REINE-MÈRE.

Eh ! mon Dieu ! je le lui cède bien volontiers son titre ! Que ne me laisse-t-elle ma part dans le cœur de mon fils ! — Vous dites donc que Stewart est là ?


Mme DE MONTPENSIER.

Oui, madame.


LA REINE-MÈRE.

Ce vieux rustre, ce hibou taciturne, s’il daigne ouvrir les lèvres, nous en tirerons quelque chose. Faites-le venir.

(Mme de Montpensier sort.)

Scène II.


LA REINE-MÈRE, seule.
(Elle s’approche d’une table, s’assied, et prend dans sa gibecière des lettres et des papiers.)

Voyons ces lettres, je ne les ai lues qu’en courant. (Elle ouvre une lettre.) C’est celle de Condé. (Pendant qu’elle parcourt la lettre des yeux, elle dit :) Du respect, de la soumission ; en paroles, cela ne coûte guère ; mais il ne viendra pas, voilà le plus certain. Quant à Navarre… (Elle ouvre une seconde lettre et la lit.) même chanson… C’est étrange : ils ont fait cette longue route, ils sont à deux pas d’ici, Montpesat m’écrit qu’ils coucheront à Montargis ce soir, et les voilà qui rebroussent chemin ! Peuvent-ils ignorer ce qui s’est fait dans les bailliages, les succès de leurs amis, les déboires du cardinal ? Dans dix provinces, quoi qu’on dise, les cahiers sont foudroyans. La moitié du tiers au moins, la noblesse presque tout entière, se soulèvent contre la dilapidation des finances. Ils auront de rudes comptes à rendre, nos beaux seigneurs ! Et c’est une telle occasion que les princes laissent échapper ! Les insensés ! ils donnent dans un piège. Cet appareil de guerre les met en défiance, c’est un épouvantail à leur adresse. Je reconnais là mon cardinal… Je m’étais d’abord figuré qu’il s’agissait d’un danger sérieux, que ce valet qu’on a saisi, dit-on, ce Lassalgue, avait trahi quelque mystère ; mais Morvilliers m’assure qu’il n’a rien révélé… Non, non, c’est uniquement pour éloigner les princes qu’on entasse ici ces soldats ; mais patience, on peut déjouer de si beaux plans. Nous aurons raison de vous, messieurs de Guise ! Vous avez beau secouer la bride, je vous ferai bien voir que je ne l’ai pas lâchée.



Scène III.

LA REINE-MÈRE, Mme DE MONTPENSIER, ROBERT STEWART.


Mme DE MONTPENSIER.

Voici M. Stewart, madame.


LA REINE-MÈRE, bas à Mme de Montpensier.

Écoutez, chère duchesse, je veux, pendant que j’y pense, vous recommander quelque chose. Vous direz à Bourdeille et à de Brosse d’aller voir par les hôtelleries si ces messieurs des états commencent à arriver. Ils leur feraient entendre que j’aurais grand plaisir à les connaître, eux et leurs cahiers. Qu’ils viennent le matin avant la messe. (Haut à Stewart.) Bonjour, monsieur Stewart ; à quelle heure attendez-vous le roi ?


STEWART.

Au plus tard vers midi, madame. Les guetteurs de la ville sont sur le beffroi : d’aussi loin qu’ils verront reluire le cortège, ils mettront en branle la cloche d’argent, et le canon des remparts répondra.


LA REINE-MÈRE, à demi-voix.

Ainsi, j’aurai bientôt le mot de cette énigme. (Haut à Stewart.) Depuis quel jour êtes-vous ici ?


STEWART.

Depuis mercredi, madame.


LA REINE-MÈRE.

Vous avez donc fait route avec M. de Cypierre ?


STEWART.

Non, madame. À chacun ses affaires. M. de Cypierre est venu donner la chasse aux bourgeois ; moi, je viens pour une autre chasse. J’amène les faucons du roi.


LA REINE-MÈRE.

Ah ! mes enfans se disposent à chasser pendant les états ?


STEWART.

Je ne vois pas, sauf votre respect, madame, ce qu’ils pourraient faire de mieux. Que ne sont-ils dans leur royaume d’Écosse ! Nous leur donnerions moins de souci et de plus beau gibier.


Mme DE MONTPENSIER.

Comprenez-vous, madame, qu’après douze ans passés en France, on ait encore le mal du pays ? Et de quel pays ! Une terre de sauvages où l’on dit qu’il ne fait pas jour en plein midi !


LA REINE-MÈRE.

Heureusement votre fille de lait a meilleur goût que vous, mon cher Stewart.


Mme DE MONTPENSIER, à Stewart.

Faites-lui vos adieux, ou renoncez à votre Ecosse, car ce n’est pas elle qui ira vous y chercher.


STEWART.

Qui sait ?


LA REINE-MÈRE, se retournant vers Mme de Montpensier.

L’idée est bonne (À Stewart.) En attendant, vous dites donc qu’elle vient chasser en Sologne ?… Je n’aime pas pour le roi ces violens exercices… Était-il bien portant quand vous l’avez quitté ?


STEWART.

Comme ça ; messieurs ses oncles avaient toujours des papiers à la main, on lui rompait la tête de mille affaires…


LA REINE-MÈRE.

Le pauvre enfant !… Et quelles affaires ?


STEWART.

Je ne sais ; mais à tout moment des lettres à signer, des hommes à cheval envoyés à droite, à gauche… Cela dure depuis le départ de votre majesté.


LA REINE-MÈRE.

Ah ! depuis mon départ Et vous n’avez rien su… Que disait-on là-bas ?


STEWART.

Que voulez-vous qu’on sache, madame ? M. le cardinal parle si bas et si vite, qu’on n’entend rien de ce qu’il dit.


LA REINE-MÈRE.

Mais, depuis que vous êtes ici, n’avez-vous rien appris ? Qui avez-vous vu ?


STEWART.

Personne, sauf M. le bailli pour préparer l’entrée du roi.


LA REINE-MÈRE.

Le bailli ! Vous savez ce qui lui arrive ?


STEWART.
Oui, madame, et m’en étonne peu.

LA REINE-MÈRE.

Pourquoi ?


STEWART.

Il était trop homme de bien et le laissait trop voir.


LA REINE-MÈRE.

Dit-on qu’il coure gros risque ?


STEWART.

Je le crains ! Il a contre lui de bien mauvais témoins.


LA REINE-MÈRE.

Comment ! Quels témoins ?


STEWART.

D’abord six mille écus de rente sur l’Hôtel-des-Monnaies, puis deux belles maisons en ville et une troisième aux champs. Demandez à M. de Cypierre, il en sait bien le compte. Les gouverneurs de ville font un si bon métier depuis qu’il est de mode de leur donner les biens de ceux qu’ils ont fait pendre !


LA REINE-MÈRE.

Quelle idée ! M. de Cypierre est un galant homme ! Les biens du bailli n’ont que faire ici. Mais si, comme on l’en accuse, il voulait livrer la ville aux ennemis du roi…


STEWART.

Aux ennemis du roi ! Je demanderais lesquels ? Il y en a de tant de sortes…


LA REINE-MÈRE, bas à Mme de Montpensier.

Concevez-vous, Jacqueline, que le cardinal laisse auprès de mon fils un homme comme celui-là ? Un huguenot ne parlerait pas mieux. Est-il des vôtres, par hasard ? Je donnerais gros pour que cela fût. Ce pauvre cardinal ! Vous figurez-vous ?… Que j’en rirais de bon cœur ! (À Stewart.) Quels sont donc, selon vous, les vrais ennemis du roi ?


STEWART.

Il ne m’appartient pas, madame, de prononcer sur de telles choses : je ne suis qu’un pauvre étranger mal instruit des affaires de France ; mais, si j’en crois ceux qui les connaissent, c’est un royaume bien malade. Le cœur m’en saigne pour ma bien-aimée maîtresse, sur qui je voudrais voir descendre les bénédictions de Dieu, (il prête l’oreille.) Voici, je crois, les premiers sons de la cloche d’argent. Que votre majesté me permette de courir au-devant de la reine.


LA REINE-MÈRE.

Allez, mon ami.


STEWART.

J’ai peu de goût aux fêtes et spectacles ; mais ne pas voir par ce soleil d’automne ma jeune souveraine faire son entrée en ville, j’en serais bien chagrin. Je lui ai fait conduire ce matin hors du faubourg sa belle haquenée blanche et ce manteau de drap d’argent que lui broda sa pauvre mère…


LA REINE-MÈRE.

Vous voulez donc qu’elle fasse tourner toutes les têtes ? Messieurs des états n’ont qu’à se bien tenir.


Mme DE MONTPENSIER.

Allez, monsieur Stewart, la reine vous permet…


LA REINE-MÈRE.

Dites à mon fils que je l’attends ici. (Robert Stewart sort.)



Scène IV.

LA REINE-MÈRE, Mme DE MONTPENSIER.


Mme DE MONTPENSIER.

Comme il court ! Le voilà bien content ! Son visage ne s’épanouit que quand il parle de la reine. Pour tout le reste, il est à moitié fou.


LA REINE-MÈRE.

Oui, fou, et mauvais fou ! Il y a dans sa voix, dans son regard, je ne sais quoi d’étrange et de sinistre. Par moment, ses paroles me troublaient. Je riais tout à l’heure du cardinal, j’avais tort. On est coupable de laisser un tel homme si près de ces enfans… Ces têtes-là sont capables de tout.


Mme DE MONTPENSIER.

Mais non, madame, c’est le meilleur homme du monde, aussi doux qu’il est pieux.


LA REINE-MÈRE.

Vous le connaissez donc ? Je vous y prends… Ces piétés-là ne sont pas de bon aloi, duchesse. J’avertirai mon fils… Mais non, sa chère Marie dirait encore que je la persécute. Après tout, que ses oncles s’en chargent !


Mme DE MONTPENSIER.

Ils voudraient bien le congédier, je le tiens de M. de Nevers ; mais la reine…


LA REINE-MÈRE.

Elle ose donc leur résister ?


Mme DE MONTPENSIER.

Plus souvent qu’on ne pense, madame.


LA REINE-MÈRE.

Vraiment ? j’aurais cru que tout était pour moi.

(On entend les cloches de toutes les paroisses. Mme de Montpensier s’approche de la fenêtre. La reine reste assise près de la table.)

Mme DE MONTPENSIER, devant la fenêtre.

À la bonne heure ! elles commencent à se peupler, ces rues plus tristes et plus désertes que si la peste y avait passé ! On se porte au-devant du roi. Pauvre garde bourgeoise ! elle n’a pas d’armes On dirait une troupe d’écoliers en pénitence… Le canon gronde ; le roi n’est pas loin du faubourg.


LA REINE-MÈRE, la tête appuyée sur la main.

Savez-vous, mon amie, à quelles pensées ces cloches, ces fanfares m’ont amenée peu à peu ? Je rêve, en vérité ; je me sens transportée à trente ans en arrière : je me vois disant adieu à mon oncle, à Florence, puis glissant sur la mer du haut de cette galère toute de pourpre et d’or. Moi aussi, en descendant sur ces quais de Marseille, en passant dans ces rues jonchées de fleurs, j’ai entendu des milliers de voix s’élever dans les airs, et les cloches sonner, et le canon mugir ! Quelle journée ! quel triomphe ! Mais, bon Dieu ! où me conduisait-on ? et quelle vie allait être la mienne !


Mme DE MONTPENSIER.

N’y pensez plus, madame ; l’avenir vaudra mieux !


LA REINE-MÈRE.

À quatorze ans tomber dans cette cour ! Seule, sans une amie, sans un guide ! ma place honteusement occupée ! ma jeunesse, ma beauté, car j’étais belle, Jacqueline, sacrifiées aux vieux appas d’une mercenaire ! Et que faire ? me révolter ? Pour qu’au malheur de n’avoir pas d’enfans vînt s’ajouter la honte d’être chassée !


Mme DE MONTPENSIER.

Mais pourquoi la reine revient-elle sans cesse à ces tristes souvenirs ?


LA REINE-MÈRE.

Ah ! ma bonne duchesse, vous ne m’avez pas connue alors ; vous ne savez pas tout ce que j’ai souffert ! J’étais trop faible pour lutter, j’eus la force de mendier l’appui de cette odieuse femme ! Et pendant vingt-cinq ans j’ai vécu sa servante, affectant de n’aimer qu’à danser, de ne travailler qu’à l’aiguille, de ne savoir donner des ordres qu’à mes femmes. Je lui laissais mon mari et le royaume à gouverner. Puis, quand la mort à jamais douloureuse de mon seigneur et maître est venue m’enlever mon apparence de couronne, ai-je au moins pu me venger ? ai-je eu cette douceur de lui rendre le mal qu’elle m’avait fait ? L’ai-je dépouillée de ses rapines ? l’ai-je écrasée sous mes pieds ? Non, ma tendresse pour mes enfans, mon amour du repos public, m’ont donné le triste courage de lui accorder merci. Mais voyez, ma chère bonne, si ce n’est pas un astre malfaisant qui préside à ma vie ? À peine affranchie d’un joug, il me faut en subir un autre, moins honteux, il est vrai, mais presque aussi dur. Quand nous mariâmes le dauphin, je savais bien qu’il aimerait, qu’il idolâtrerait cette belle Marie ; mais comment prévoir que lui, mon premier-né, mon fils chéri, perdrait si tôt cette confiante affection qu’il m’avait toujours témoignée ?


Mme DE MONTPENSIER.

Hélas ! madame, toutes les mères en sont là, et, pour ma part, je m’accoutume d’avance à m’y bien résigner.


LA REINE-MÈRE.

Non, croyez-moi, les astres s’en mêlent ; il est écrit que j’aurai toujours affaire à des magiciennes. L’une avait la sorcellerie de se faire adorer malgré sa soixantaine, et celle-ci possède un philtre encore meilleur, ses dix-huit ans, ma chère duchesse, et cette grâce incomparable plus charmante encore, s’il est possible, que son charmant visage. J’ai beau lui en vouloir, et Dieu sait que j’en ai sujet, je ne puis me défendre d’en être fière. Je la déteste au fond de l’ame, quand je pense à ce qu’elle m’a fait de mon fils ; mais, si je la regarde, je ne peux plus que l’admirer. Tout à l’heure, j’en suis sûre, elle va nous paraître adorable.


Mme DE MONTPENSIER.

Ce deuil blanc lui va si bien !


LA REINE-MÈRE.

Si j’étais homme, je ferais comme ils font tous, j’en serais affolée. Que dis-je, les hommes ! Mon petit Charles, ma chère, ne fait-il pas des vers pour elle ? À onze ans ! si vous voyiez comme il la dévore des yeux ! Et ce pauvre Damville, et son ami Chastelard, et tant d’autres ! Je ne parle pas du roi de Navarre par égard pour vous, duchesse ; ce n’est pas qu’il en a chanté tant d’autres ! vous devez y être aguerrie.


Mme DE MONTPENSIER.

J’avoue qu’il en tenait bien pour cette belle dauphine, et le laissait bien voir pendant les noces de Mme de Lorraine ; mais il n’était pas le seul, et son cher frère…


LA REINE-MÈRE.

Condé ; vous croyez ?


Mme DE MONTPENSIER.

Si je le crois ! Ne portait-il pas ses couleurs à ce malheureux tournoi ?


LA REINE-MÈRE.

Belle merveille ! je l’avais nommé son servant.


Mme DE MONTPENSIER.
Mais à Amboise, madame, au milieu de ce sanglant tumulte, quand il y allait pour lui de la liberté, de la vie peut-être, songeait-il à son péril ? Non, croyez-moi ; sa pensée comme ses yeux ne quittaient pas Mme la dauphine.

LA REINE-MÈRE.

Je ne vois pourtant pas qu’il ait grand’soif de la revoir ! il m’écrit qu’il ne viendra pas. Ces amours-là, voyez-vous, ne sont que feux de paille. Il n’y a pas à glaner dans le champ du roi. La petite est trop occupée de latin, de grec et de son mari, pour avoir autre chose en tête. J’avoue pourtant que depuis cet été elle est moins gaie et plus souvent rêveuse…


Mme DE MONTPENSIER.

Cette mort de la reine d’Écosse…


LA REINE-MÈRE.

Non, même avant la mort de sa mère, et dès Amboise j’en avais fait la remarque… Mais, triste ou gaie, elle ne quitte pas mon fils. J’ai beau chercher l’heure de le rencontrer seul, dès que j’arrive, elle accourt. Toujours ce témoin entre nous ! et quel témoin ! Non-seulement elle écoute ce qu’on dit, mais elle devine ce qu’on ne dit pas ; et ce pauvre François, quand je ne suis plus là, accepte tout, croit tout, lui obéit comme à un oracle. Étonnez-vous donc que MM. de Guise lèvent si haut la tête !… Ce n’est pas, ma chère duchesse, que je sois possédée du besoin de gouverner. S’il ne s’agissait que de moi, je ferais comme il y a trente ans, je me tairais ; mais c’est du bien de mes enfans qu’il s’agit. Qui défendra leur héritage, si ce n’est moi ? Je ne les ai pas mis au monde pour les voir dépouiller. Hélas ! dites-le bien à vos amis de Bourbon, Jacqueline, c’est leur cause aussi que je défends ! S’ils m’abandonnent, tout est perdu pour eux comme pour nous. À eux seuls ils ne peuvent rien. Unis, nous pouvons tout. Qu’ils viennent aux états, qu’ils se lèvent hardiment de leurs sièges pour réclamer leur part dans le gouvernement du royaume, et nous l’emporterons. Vous le voyez, c’est en toute sincérité que j’ai dessein de m’allier aux princes. (Mme de Montpensier tourne la tête du côté de la fenêtre.) Écoutez-moi, duchesse…


Mme DE MONTPENSIER.

Pardon, madame, je croyais entendre le cortège… (Elle se lève, regarde à la fenêtre, puis vient se rasseoir à côté de la reine.) Mais non, le bruit est encore lointain.


LA REINE-MÈRE, continuant.

Le roi de Navarre a toute confiance en vous, il sait que vous lui parlez à cœur ouvert, écrivez-lui, et dès ce soir. Vous pouvez, sans qu’il en coûte à votre franchise, lui donner le conseil, le prier de venir aux états. Dites-lui que je n’accepte pas ses excuses, que j’ai besoin de lui, que je l’attends ; que les dangers dont on fait semblant de le menacer n’existent pas ; que, s’il en survenait, j’en ferais mon affaire. Pour le contenter lui et les siens, je suis résolue à tout : je fais ma paix avec le connétable, j’accorde aux Châtillon tout ce qu’ils convoitent, et Dieu sait si c’est peu de chose ! Quant à la religion, ne m’engagez pas trop, Jacqueline, mais dites, car c’est la pure vérité, que chaque jour je me sens plus de penchant à l’indulgence, plus d’éloignement pour ces façons de convertir les gens qui plaisent tant au cardinal. Quand je considère ces hommes et ces femmes qui se laissent si cruellement meurtrir, tourmenter, brûler, non par amour du vol ou du brigandage, mais simplement pour maintenir leur opinion, quand je les vois aller à la mort aussi tranquillement que d’autres vont à la noce, je suis tentée de croire que quelque force divine les soutient. Ont-ils tort ? ont-ils raison ? Est-ce Dieu qui nous envoie cette fièvre de réforme ? est-ce au contraire l’esprit malin ? Nos gens d’église sont bien relâchés, les ministres vaudront-ils mieux ? Je ne sais ; et comme dans le doute le plus sûr est de ne pas changer, je fais mes pâques. C’est le bon parti, duchesse, croyez-moi. Cependant, et vous pouvez noter ce point dans votre lettre, si les gens de la religion persistent à réclamer une controverse publique, un colloque, comme ils disent, je suis d’avis qu’on le leur accorde. Aussi bien notre saint-père se hâtera davantage d’ouvrir le concile que toute la chrétienté lui demande. Pourquoi refuser aux gens le moyen de s’expliquer, de prouver publiquement qu’ils ne sont pas hérétiques ? S’ils le sont, on le fera bien voir, et leur mensonge sera démasqué. Après tout, ils ne sont idolâtres ni païens. Ils se disent chrétiens de la primitive église : s’il était vrai, par hasard, leur lot ne serait pas si mauvais, car il m’est avis que des chrétiens à la façon de saint Grégoire ou de saint Augustin peuvent être aussi agréables à Dieu que M. de Lorraine ou M. de Tournon.


Mme DE MONTPENSIER, prêtant l’oreille.

Pour le coup, madame, le roi n’est pas loin… (Elle s’approche de la fenêtre.) J’aperçois les archers de la nouvelle garde, les hallebardiers suisses, les arquebusiers de la reine Voilà leurs majestés sous le dais d’or aux armes de la ville…


LA REINE-MÈRE.

Ma chère Jacqueline, n’oubliez pas qu’il faut écrire ; que votre lettre parte ce soir ; que demain de bonne heure elle soit à Montargis.


Mme DE MONTPENSIER.

Elle y sera, madame, et nous aurons raison de ce bon roi de Navarre, j’ose presque vous en répondre ; quant à M. de Condé, c’est autre chose ; il a vu de trop près l’amitié de ses cousins de Guise, et s’il s’est mis en tête de ne point venir, je doute que personne…


LA REINE-MÈRE.

Nous verrons ; je lui écrirai… ou plutôt… j’ai repoussé bien fort tout à l’heure ce que vous disiez à son sujet ; mais, depuis un moment, il me revient à l’esprit certaines choses… vous pourriez bien avoir raison. Je ne tarderai pas à être éclaircie, et nous aviserons. On monte les degrés ; c’est le roi.


Scène V.

Les mêmes, LE ROI, LA REINE, officiers de la maison du roi, dames de la suite de la reine, ROBERT STEWART, AMBROISE PARÉ, ÉCHEVINS ET CONSEILLERS DE LA VILLE.


LE ROI, allant au-devant de sa mère, qui s’avance à sa rencontre.

Ma bonne mère, laissez-moi vous baiser la main.


LA REINE-MÈRE.

Vous êtes les bien-venus, mes enfans. (Elle embrasse la reine sur le front.)


LE ROI, se retournant vers les échevins qui sont restés dans le vestibule, devant la porte d’entrée.

Messieurs du corps de ville, la reine vous sait gré de la bonne affection que vous avez mise à la recevoir. Nous admirons qu’en un si court délai vous ayez pu dresser tant de belles guirlandes et de riches tapisseries. Demain, la reine et moi, nous irons, en même cérémonie, à l’église Sainte-Croix. M. de Morvilliers nous dira la sainte messe, afin d’appeler sur nous et sur le royaume la bénédiction de Dieu, dont nous avons tant besoin.


LA REINE, aux échevins.

Remerciez, en mon nom, vos dames et damoiselles qui m’ont fait ce gracieux cortège.


LE ROI, après que sa mère lui a dit un mot à l’oreille.

Je vous charge également de dire aux gens de votre milice et à tous vos corps d’état que je suis content d’eux. Il me reste encore, Dieu merci, de fidèles sujets dans ma bonne ville d’Orléans. (Les échevins font de profonds saluts et se retirent. Après qu’ils sont partis, le roi dit à sa mère :) Ce n’est pas leur faute, après tout, si, pour ma joyeuse entrée, j’ai failli me rompre le cou.


LA REINE-MÈRE.

Comment, mon fils !


LE ROI.

Mon Dieu, oui ; au moment où nous passions devant cette grande baraque en planches qu’on élève là vis-à-vis, sur la place, pour loger, m’a-t-on dit, l’assemblée des états, mon cheval a trébuché.


LA REINE-MÈRE.

Trébuché !…


LE ROI, riant.

Les rues de ma bonne ville ne sont pas pavées comme vos cours de Saint-Germain, ma mère. La secousse a été rude, et, si cette chère Marie ne m’eût tendu la main, je crois en vérité que je me laissais choir.


LA REINE-MÈRE, bas.

Maudit présage ! (Haut.) Vous ne teniez donc pas votre cheval ?


LE ROI.

Pardonnez-moi, et son pied est si sûr, que jamais il ne bronche. Il aura rencontré quelque mauvais regard… Cypierre a beau dire, il n’a pas mis en cage tous les huguenots d’Orléans ; il y en avait bien quelques-uns dans cette foule.


LA REINE-MÈRE.

M. de Cypierre a été bien vite, mon fils ! — vous aurez remarqué l’absence du bailli…


LE ROI.

Ah ! oui ; ç’a toujours été une harangue de moins. Ce n’est pas que je lui en veuille à celui-là. Vous savez, ma mère, c’est ce M. Groslot qui vient toujours nous saluer quand nous chassons à Chambord. Un bon vivant, ma foi, et que j’estimais fort pour sa manière de remiser les faucons.


LA REINE-MÈRE.

Ces pauvres échevins n’ont rien osé vous dire, mais ils sont tout tremblans ; leur bailli prisonnier, tous ces soldats dans leurs maisons ! Est-ce donc vous, mon fils, qui faites faire ces belles choses ! traiter ainsi cette bonne ville, au moment d’ouvrir vos états !…


LE ROI.

Valait-il mieux nous laisser prendre ?


LA REINE-MÈRE.

Et qui songe à vous attaquer ?


LE ROI.

Qui, bonne mère ? vous le saurez par le menu. Quand mes oncles seront là, demandez-leur, ils en ont à vous dire.


LA REINE-MÈRE.

Où sont-ils donc, messieurs vos oncles ?


LE ROI.

Ils nous suivent de près.


LA REINE-MÈRE.

Pourquoi n’être pas entrés avec vous ?


LA REINE, en souriant.

Pour couper court aux mauvais propos et montrer que le roi sait marcher sans lisières.


LA REINE-MÈRE.

On n’est pas plus généreux ! (A part.) Quelle comédie ! (Se rapprochant du roi et baissant un peu la voix.) François, mon cher fils, il y a trop de monde ici, je ne puis m’expliquer, mais voyez où on vous mène faute de prudence ! N’aviez-vous pas désir que vos cousins de Bourbon vinssent aux états ?


LE ROI.

Assurément.


LA REINE-MÈRE.

C’était l’avis de vos conseillers…


LE ROI.

Mon oncle de Lorraine m’en parlait encore hier. Il faudra bien qu’ils viennent, ces chers cousins.


LA REINE-MÈRE.

Eh bien ! ils ne viendront pas. Le roi de Navarre me prie de vous le dire. (Baissant encore plus la voix.) Ce qui se passe ici lui semble trop suspect. Quant à son frère… (À haute voix et les yeux fixés sur la reine, qui, tout en paraissant causer avec une de ses dames, cherche depuis un instant à entendre ce que dit la reine-mère.) Quant à M. de Condé, je vous le dénonce, mesdames ; lui aussi nous fausse compagnie. Serait-ce par hasard que vous lui semblez trop cruelles ? Prenez-y garde, ce grand vainqueur est facile à consoler ; il est de douces chaînes ailleurs qu’à cette cour… Vous m’avez l’air, ma chère Marie, de me trouver peu charitable pour votre cousin de Condé ?


LA REINE.

Moi, madame ? Je n’ai rien dit ; je m’entretenais avec Mlle de Piennes, et ne savais même pas… Vous parliez donc de M. de Condé ?


LA REINE-MÈRE.

Pur badinage… Mes enfans, vous devez vous ressentir du long chemin que vous avez fait ? Je vous engage, ma fille, à déposer ce fardeau de perles et de broderies. Une autre que vous les quitterait à regret ; mais que vous sert la parure ? que peut-elle vous donner ? C’est vous qui la rendez belle.


LE ROI.

Voilà qui est galamment dit : Maisonfleur ou Ronsard ne rimerait pas mieux.


LA REINE-MÈRE, donnant un baiser à la reine sur le front.

À tantôt, ma belle.


LA REINE, se tournant vers Stewart.

Robert, montrez-nous l’appartement qu’on nous a préparé.


LE ROI à Stewart.

La reine y trouvera ses instrumens, son luth, ses livres ?…


STEWART.

Oui, sire.


LE ROI.
Du Bellay est-il arrivé ?

STEWART.

Sire, on l’attend ce soir.


LE ROI.

Je l’ai mandé, Marie, pour qu’il vous aide à tenir aussi vos états,… vos états de poésie. Ronsard et tous les autres l’accompagnent.


LA REINE.

Puisque vous pensez si bien à ce qui fait mon plaisir, n’oubliez pas, mon cher seigneur, que je ne veux pas vous attendre long-temps.


LE ROI.

Je serai près de vous dans un instant, le temps seulement de quitter cet équipage de gala. (Il lui baise la main.)


LA REINE, à part, en s’en allant.

Quels étranges regards la reine m’a lancés !

(Elle sort suivie de ses dames et des officiers de sa maison.)



Scène VI.

Les mêmes, sauf LA REINE et sa suite.


LE ROI, à la reine-mère.

Adieu, ma mère.


LA REINE-MÈRE.

Vous me quittez déjà ? François, vous le savez, il faut que je vous parle. Où vous trouverai-je ?


LE ROI.

Mais… ma mère, où vous voudrez… Je serai chez la reine. (Il sort)


LA REINE-MÈRE

Il est ensorcelé !

(Elle aperçoit Ambroise Paré, qui sort un des derniers parmi les gentilshommes à la suite du roi ; elle lui fait signe de rester.)



Scène VII.

LA REINE-MÈRE, AMBROISE PARÉ, Mme DE MONTPENSIER.



LA REINE-MÈRE.

Paré, deux mots. Le roi est pâle ; il n’avait pas ce visage-là quand je l’ai quitté à Fontainebleau.


PARÉ.

Peut-être un peu d’émotion, madame. Ce petit accident a pu troubler le roi ; mais, du reste, rien de nouveau. La reine sait ce que je lui ai toujours dit : à force de soins…


LA REINE-MÈRE, à demi-voix.
Observez bien, Paré, regardez de très près. Ce cher enfant a de si fâcheuses étoiles, et ses pronostics sont toujours si mauvais !

PARÉ, souriant.

Ah ! si la reine consulte ses astrologues…


LA REINE-MÈRE.

Cela ne vous regarde point, Paré ; ne parlez que de ce que vous savez. Soignez le roi, et, si vous apercevez le moindre sujet d’alarmes, point de ménagement, parlez franc, parlez tôt. — Allez. (Paré sort.)



Scène VIII.

LA REINE-MÈRE, Mme DE MONTPENSIER.



LA REINE-MÈRE.

Ma chère duchesse, je vais suivre mon fils ; je ne renonce pas à le trouver seul un moment… Allez écrire, mon amie ; soyez pressante. (Baissant la voix.) Vous pouvez hardiment promettre toute assurance, complète sécurité : je crois m’être aperçue que nos princes ont un sauf-conduit dont MM. de Guise ne se doutent guère. Ceci pour vous seule. Je ne puis m’expliquer encore, mais vous saurez tout. (Elle sort.)



Scène IX.


Mme DE MONTPENSIER, seule.

Que veut-elle dire ?… Toujours des énigmes !… Croit-elle donc que la reine… ? Oh ! quelle folie !… Mais lui, qu’il en ait la tête perdue, c’est aussi clair, aussi certain…



Scène X.

Mme DE MONTPENSIER, LE DUC DE GUISE, LE CARDINAL DE LORRAINE, M. DE CYPIERRE.


LE CARDINAL DE LORRAINE, entrant le premier, et sans être aperçu de Mme de Montpensier.

Madame la duchesse…


Mme DE MONTPENSIER, se retournant brusquement à la voix du cardinal.

Qui est là ?… (Apercevant le cardinal.) Ah ! c’est vous, monseigneur ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Oserait-on vous demander si la reine peut nous recevoir ?


LE DUC DE GUISE.

Ses gens nous avaient dit qu’elle était dans cette salle.


Mme DE MONTPENSIER.
Elle en sort à l’instant. Elle a suivi le roi…

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Notre premier devoir, en arrivant en ville, est pour sa majesté.


Mme de MONTPENSIER

La reine reviendra bientôt, je pense ; désirez-vous qu’on la fasse avertir ?


LE DUC DE GUISE.

Non, madame, nous attendrons.

(Mme de Montpensier fait une révérence et entre dans l’appartement de la reine-mère).



Scène XI.

LE DUC DE GUISE, LE CARDINAL, M. DE CYPIERRE.


LE DUC DE GUISE, se jetant dans un fauteuil.

Eh bien ! Cypierre, votre illustre gouverneur est-il content de nous ? Le chancelier et Morvilliers ont-ils égayé leurs figures ? Tous ces fidèles par excellence ne gémiront plus, j’espère, de nous voir faire les rois. Nous arrivons à l’arrière-garde, avec la valetaille et les gens d’écurie ! — Mais dites-moi, tout s’est-il bien passé ? Il m’a paru que nos bourgeois s’étaient mis en frais. Sont-ils revenus de leur frayeur ? Qu’ont-ils dit ?


M. DE CYPIERRE.

Je ne vous cache pas, monseigneur, que l’entrée de leurs majestés n’a guère été joyeuse que de nom. Les spectateurs avaient trop fraîche mémoire du réveil-matin que nous leur avons donné. Cependant je leur rends justice, quand ils ont vu la reine, leurs visages se sont épanouis…


LE DUC DE GUISE.

Vraiment ! Il lui ont fait l’honneur de la trouver belle ! c’est fort heureux, ma foi !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Ne nous amusons pas : parlons de nos affaires. — Quelles nouvelles avez-vous des princes, Cypierre ?


M. DE CYPIERRE.

Monseigneur, ils vont lentement, mais ils vont…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

À Chantilly, c’est possible ; à Orléans, je n’en crois rien.


M. DE CYPIERRE.

La reine-mère doit le savoir. Tantôt, à son arrivée en ville, on lui a remis deux lettres scellés aux armes des princes.


LE DUC DE GUISE.

Voyez un peu ! c’est à elle qu’ils écrivent ! on ne répond plus aux Lettres du roi ! Ces grands observateurs des lois du royaume en prendre à leur aise avec la royauté !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Pour moi, je sais le contenu de ces deux lettres comme si je les avais écrites. Il y est dit, avec ou sans détour : Nous ne viendrons pas. Et franchement, s’ils conservaient l’idée de mettre un pied en ville, je les croirais atteints d’une incurable folie. Mettons-nous à leur place : demain, au premier bruit de la prison du bailli, nous prendrions le large, et promptement !


M. DE CYPIERRE.

Comme a déjà fait M. d’Andelot.


LE DUC DE GUISE.

D’Andelot ! n’est-il donc plus ici ?


M. DE CYPIERRE.

Chavigny ne vous l’a-t-il pas dit, monseigneur ? Tout à l’heure, au moment où le roi faisait son entrée, M. d’Andelot a pris un bateau comme pour se promener en Loire ; les mariniers avaient le mot et ont ramé si fort qu’on l’a bientôt perdu de vue.


LE DUC DE GUISE.

Il venait pour les états ?


M. DE CYPIERRE.

Oui, monseigneur, il avait précédé ses frères. On attendait M. de Châtillon demain et l’amiral dans quelques jours ; mais, quand ils vont apprendre que leur ami Groslot…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Vous le voyez, François, nous nous sommes bien hâtés.


LE DUC DE GUISE.

Bien hâtés ! demandez à Cypierre : n’était-il pas grand temps de souhaiter la bien-venue à tous ces beaux messieurs que nous envoient vos bailliages ? Vous nous aviez promis des députés dociles : on vous a, ma foi, bien servi ! des hobereaux qui voulaient tout pourfendre, des avocats bavards et insolens ! Mais ils vont baisser de ton…


M. DE CYPIERRE.

C’est déjà fait, monseigneur ; ils ont mis leurs cahiers dans leurs proches : plus de harangues dans les cabarets de l’Etape. J’ai fait comprendre à ces discoureurs que l’air d’Orléans n’était pas sains, qu’ils feraient mieux de regagner leurs gîtes. Je ne dis pas qu’ils soient tous partis, on trouve des entêtés partout ; mais j’aurai soin qu’il en reste assez peu pour ne pas vous donner grand souci.


LE DUC DE GUISE, au cardinal.
Vous voyez ce qu’on gagne à frapper un bon coup. Continuez, Cypierre, tenez la main ferme et serrez de près Groslot.

M. DE CYPIERRE.

Monseigneur peut se reposer sur moi. (Il se dirige vers la porte.)


LE CARDINAL DE LORRAINE, le rappelant.

Mon cher monsieur de Cypierre, veuillez placer quelqu’un à cette porte pour nous prévenir quand la reine approchera.


M. DE CYPIERRE.

Oui, monseigneur. (Il sort.)



Scène XII.

LE DUC DE GUISE, LE CARDINAL DE LORRAINE.


LE DUC DE GUISE.

Pourquoi tant de précautions, et que cherchez-vous donc ?


LE CARDINAL DE LORRAINE, examinant l’une après l’autre les portes conduisant aux divers appartemens.

Je cherche des nouvelles de ce cher roi de Navarre.


LE DUC DE GUISE.

Vous plaisantez ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Et de plus sûres que celles qui nous seront données céans.


LE DUC DE GUISE.

Que voulez-vous dire ?


LE CARDINAL DE LORRAINE, cherchant toujours.

Il faut seulement ne pas se tromper de porte. — Oui, c’est bien celle-là que m’a désignée Péricaud.


LE DUC DE GUISE.

Elle doit conduire à l’aile que nous occuperons.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Tout juste. Eh bien ! j’ai là un ami intime de ce bon Navarrais qui m’attend depuis midi, et à qui le temps doit sembler long. (Le cardinal entr’ouvre la porte et dit à un homme placé derrière :) C’est bien, Péricaud, faites-le venir.


LE DUC DE GUISE.

Quel est son nom ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Bouchard.


LE DUC DE GUISE.

Le chancelier Bouchard ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.
Lui-même ! L’Hospital du Béarn. Il est, comme vous voyez, de mœurs plus commodes que le nôtre.

LE DUC DE GUISE.

Encore un Gascon de plus à votre solde !  


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Depuis trois mois seulement.


LE DUC DE GUISE.

Ce n’est pas assez de Jarnac et de sa bande ? Ils ne vous coûtent pas assez cher pour les pauvretés qu’ils vous envoient ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Celui-ci vient en personne, ce qui vaut mieux, et je le paie en espérances.


LE DUC DE GUISE.

Vous lui promettez donc beaucoup ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Une misère ; les sceaux de France !


LE DUC DE GUISE.

Et il vous croit ? C’est donc un sot. Pauvre chose qu’un espion crédule !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Chut ! Vous allez voir qu’il sait son métier.



Scène XIII.

Les mêmes, BOUCHARD.



LE CARDINAL DE LORRAINE, à Bouchard, qui entre avec précaution.

Entrez, monsieur le chancelier ; nous sommes seuls, et vous ne pouvez être surpris.


BOUCHARD.

Je ne crains rien, messeigneurs… Si pourtant il était possible que la duchesse ne me vît pas avec vous… Autant vaudrait que le roi me vît lui-même.


LE DUC DE GUISE, regardant son frère.

Ils sont donc toujours très bien ?


BOUCHARD.

Pas assez pour s’aimer, monseigneur, mais assez pour s’écrire.


LE CARDINAL DE LORRAINE, s’asseyant.

Soyez tranquille, personne ne peut venir sans que nous soyons avertis. Mais parlez, et d’abord, monsieur Bouchard, dites-nous ce que contiennent ces deux lettres qu’on a remises ce matin à la reine.


BOUCHARD.

Hélas ! monseigneur, le contraire de ce que j’espérais. Tout marchait à souhait : non-seulement nous poursuivions notre voyage, mais, grâce à mes bons avis, notre escorte était devenue de plus en plus modeste. À tous les gentilshommes, huguenots et autres, qui se présentaient pour nous accompagner, les princes répondaient : Il ne faut donner ombrage ni au roi ni aux états ; nous ne voulons être forts que de notre innocence, ne compter que sur notre droit. Tant en Poitou qu’en Périgord, ils auraient pu ramasser ainsi quatre à cinq mille lances pour le moins, mais ils avaient tout refusé. C’était merveilleux, quand tout à coup sont survenus d’abord une maudite lettre du connétable, puis un message de Mme de Koye, des avertissemens de l’amiral, des larmes et des prières de Mme de Condé. Enfin Lassalgue n’est pas revenu. M. le prince a eu beau dire à son frère que les papiers dont il était porteur ne contenaient rien (le cardinal et le duc se regardent en souriant, mais sans mot dire), ce pauvre roi n’en est pas moins tombé dans ses premières perplexités. Et, pour comble de disgrâce, ce même M. de Condé, qui, dans les premiers temps, ne trouvait jamais qu’on allât assez vite, s’est mis depuis quelques jours à rêver trahisons, guet-apens, et à refuser tout net de faire un pas de plus. Maintenant, messeigneurs, vous comprenez ce qu’ils écrivent à la reine.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

J’en étais sûr !


BOUCHARD.

Sachez aussi que M. le connétable ne se contente pas de leur avoir écrit ; il veut de sa personne conférer avec eux, et, comme il dit, leur barrer le chemin.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Le connétable !


BOUCHARD.

C’est demain qu’on se rencontrera, probablement à Montargis. Les princes ont fait ce détour pour lui épargner du chemin. Maintenant, messeigneurs, vous voilà bien instruits. Venez à mon secours, ou je ne réponds de rien.

(Le cardinal se lève et s’approche de Bouchard. Le duc reste assis ; il semble réfléchir sans prêter attention à ce qui va suivre.)

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Et que faire ?… Si le roi leur envoyait leur frère le cardinal ?


BOUCHARD.

M. de Bourbon ? envoyez-le si vous voulez. Il n’y fera ni froid ni chaud ; ce n’est pas là ce qu’il faut pour jouter avec le connétable.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Et que vous faut-il donc ?


BOUCHARD.
Si la reine Catherine… Mais voudrait-elle aujourd’hui ?…

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Dites toujours.


BOUCHARD.

Si la reine écrivait ces mots : « Je réponds de tout ; » si la duchesse se faisait sa caution et disait : « Vous pouvez venir, » peut-être alors…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Vous obtiendriez d’eux…


BOUCHARD.

Je parle du roi mon maître, monseigneur ! Quant à M. de Condé, celui-là ne se laisse pas mener par ses vieilles maîtresses.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Non ; mais par les jeunes ? Ne pourrions-nous ?…


BOUCHARD.

Vous allez rire, monseigneur ; à l’heure qu’il est, nous ne lui en connaissons pas.


LE DUC DE GUISE, toujours assis, et faisant un signe d’impatience à son frère.

Charles…


LE CARDINAL DE LORRAINE, se retournant.

Plaît-il ?


LE DUC DE GUISE, bas à son frère qui s’est approché.

Faites-le finir, mon ami, il vous a vidé son sac. La reine peut venir, prenez garde.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Plus qu’un mot Seulement. (À Bouchard, près duquel il est retourné.) Vous dites donc qu’il se range, c’est merveilleux. La pauvre princesse de Condé, il est bien juste que ce soit enfin son tour !


BOUCHARD.

Tant s’en faut, monseigneur. Son tour ne viendra jamais ! Ce que je crois, et je le tiens de Noblesse, son valet de chambre, c’est que, pour cette fois, ce cher prince s’est mis en tête quelque amour moins facile que de coutume…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Et pour qui ?


BOUCHARD.

Quelque amour en haut lieu,… par exemple… ; mais je n’oserais vraiment…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Parlez donc.


BOUCHARD.
Par exemple, pour très jeune, très belle, et plus que très grande dame.

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Oh ! vous me faites rire ! la reine ?


BOUCHARD.

Ne riez pas… Je crois en être sûr.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Il est bien assez fou… mais non… la place est imprenable ; ce n’est pas son affaire ; il lui faut autre chose que des rêves.


LE DUC DE GUISE, se levant et faisant signe au cardinal de congédier Bouchard.

Voyons, mon frère…


LE CARDINAL DE LORRAINE, à Bouchard.

Je vous remercie, monsieur le chancelier. Continuez de nous bien servir, nous continuerons de penser à vous. Allez ; bientôt, j’espère, Vous aurez de mes nouvelles. (Il ouvre la porte. Bouchard fait de profonds saluts et sort. Le cardinal, élevant un peu la voix et parlant à quelqu’un qu’on ne voit pas.) Péricaud, reconduisez monsieur ; vous savez…



Scène XIV.

LE CARDINAL DE LORRAINE, LE DUC DE GUISE.



LE CARDINAL DE LORRAINE, après avoir fermé la porte et s’être rapproché de son frère.

Eh bien ! mon cher François, que vous en semble ? Nos projets sont bien malades. Quand même on nous ramènerait Navarre, il n’y a rien à tenter sur Condé, et c’est lui qu’il faudrait tenir !… Ainsi, partie remise ! Encore une fois, vous l’avez bien voulu.


LE DUC DE GUISE.

Partie remise ! et pourquoi ? Vous oubliez à qui vous avez affaire. Les étourdis se gouvernent au rebours des autres hommes. Par la même raison qu’ils ont sottement failli de venir à Fontainebleau, il y a gros à parier qu’ils viendront à Orléans.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Dieu vous entende !


LE DUC DE GUISE.

Ils n’ont pas dit leur dernier mot.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Cependant ces deux lettres…


LE DUC DE GUISE.
Ces deux lettres ne signifient rien ; si la douairière s’en donnait la peine, soyez sûr qu’ils changeraient de ton. Tout le secret est là, mon cher Charles ; que la reine en fasse son affaire et vous les verrez venir.

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Le Navarrais peut-être, mais Condé…


LE DUC DE GUISE.

Condé aussi.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Bouchard ne le croit pas.


LE DUC DE GUISE.

Laissez donc là votre Bouchard. Moi, je connais Condé : que son frère vienne, il viendra. Le voyage est périlleux, raison de plus. Jamais il ne souffrira qu’un autre ait l’air d’avoir plus de cœur que lui. Ainsi attachez-vous au Navarrais. Il faut le rassurer, l’amadouer, lui persuader que le roi sera charmé de le voir, furieux s’il ne vient pas. En un mot, quelques menaces, beaucoup de cajoleries, la reine nous fera cela par excellence.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Soit, mais pas pour nos beaux yeux !


LE DUC DE GUISE.

Bien entendu.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Vous n’avez pas envie, je pense, de lui demander un service ?


LE DUC DE GUISE.

Dieu nous en garde ! tout serait perdu.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Vous voulez qu’elle nous serve en croyant travailler pour elle ?


LE DUC DE GUISE.

Tout juste.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Et le moyen, s’il vous plaît ?


LE DUC DE GUISE.

Dame ! il faut du savoir-faire ! vous n’en manquez pas, seigneur ; escrimez-vous.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Pour prendre si fine mouche, ce n’est pas trop d’être deux. Vous m’aiderez, j’espère ?


LE DUC DE GUISE.

J’y ferai mon possible. Tâchez surtout qu’elle ne soupçonne pas quel accueil vous réservez à ses chers voyageurs.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Il y a mieux : je voudrais l’amener à croire que leur présence aux états nous serait un gros ennui.


LE DUC DE GUISE.
Ceci me plaît assez.

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Plus elle s’imaginera que nous les redoutons, plus elle mettra de furie à les avoir. Elle ira, s’il le faut, les chercher elle-même.


LE DUC DE GUISE.

Vous m’avez l’air de viser juste.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Il me tarde qu’elle soit là !


LE DUC DE GUISE.

Prenez patience ! elle est auprès du roi ; vous l’attendrez long-temps.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Si nous allions la chercher ?


LE DUC DE GUISE.

Je le veux bien, entrons : délivrons notre petit maître.


UN HUISSIER, ouvrant la porte des appartemens du roi et annonçant :

La reine !

(Le duc et le cardinal s’inclinent profondément, pensant que c’est la reine-mère que l’huissier vient d’annoncer.)



Scène XV.

Les mêmes, LA REINE.



LA REINE.

Quels saluts ! ils ne sont pas pour moi, je pense.


LE DUC DE GUISE, se relevant.

La méprise est heureuse !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Je pensais, en levant les yeux, rencontrer un visage…


LA REINE.

Moins ami, peut-être ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

J’allais dire moins charmant, mais ce sont de ces choses que les oncles ne disent pas.


LA REINE.

Eh bien ! messieurs mes oncles, puisque vous attendez la reine, la reine qui n’est pas votre nièce, tenez-vous sur vos gardes. Le temps est à l’orage !


LE DUC DE GUISE.

Elle est chez le roi ?


LA REINE.
Oui.

LE CARDINAL DE LORRAINE.

A-t-elle éclaté contre nous ?


LA REINE.

Non, j’étais là ; mais qu’elle avait de peine à se contenir ! Enfin, les larmes sont venues…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Tendre mère !


LA REINE.

Après les larmes, les complaintes accoutumées : que vous dirai-je ? On lui dérobe l’affection de son fils ; il ne la compte plus pour rien ; elle n’est plus bonne à rien en ce monde ; elle souhaiterait mourir ! Vous savez comme ce pauvre François se plaît à ce genre d’entretien ! il n’en est jamais quitte sans d’affreux maux de tête. Et moi ! de quelle patience il faut m’armer ! Si le cardinal de Bourbon ne fût survenu, ce qui m’a donné ma liberté, François avait beau me supplier par signes de ne pas l’abandonner, j’étais à bout de mes forces ; et j’allais faire la partie belle à cette pauvre reine, en la laissant tonner contre vous tant que le cœur lui en eût dit.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Quelle charité, chère nièce !


LA REINE, à part.

Elle avait un bon moyen de me faire quitter la place… Cette façon de toujours me parler de M. de Condé… c’est insensé, mais j’étouffais !…


LE DUC DE GUISE.

Vous auriez très grand tort, Marie, de laisser ainsi le roi en tête-à-tête avec sa mère ; cela ne lui vaut rien… et vous savez ce que je vous ai dit.


LA REINE.

Pour cette fois, rassurez-vous, le cardinal l’aura bientôt mise en fuite. Il a de telles vertus soporifiques, ce cher cousin !… Allons, mon oncle, ne me grondez pas, moi qui viens vous souhaiter la bien-venue. Vous voilà donc arrivés ! N’allez pas prendre l’habitude de nous quitter ainsi : ni le roi ni moi, je vous jure, ne trouvons qu’une journée passe vite quand vous êtes loin de nous.


LE DUC DE GUISE.

Et nous, chère nièce, quel sacrifice nous avons fait ! avoir manqué la pompe de votre entrée !


LE CARDINAL DE LORRAINE.
Savez-vous ce que j’entendais dire tout à l’heure dans la foule ? « Ce n’est pas une reine, c’est une déesse. »

LA REINE.

Vous avez mal entendu, mon oncle ; ces braves gens d’Orléans peuvent être assez mauvais chrétiens ; mais idolâtres ! ils n’en sont pas encore là… J’ai bien une autre querelle à vous faire ! Que veut dire ce bastion qu’on bâtit devant mes fenêtres ? Pourquoi tous ces canons ? tous ces gens de guerre ? Allons-nous donc soutenir un siège ? et quelle vie voulez-vous que nous menions ici ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Rassurez-vous, ce n’est qu’un temps à passer, le temps des états ; les beaux jours reviendront ensuite, et plus sereins que jamais, (il s’aperçoit que la reine-mère vient d’entrer sans être annoncée et dit à demi voix :) C’est la reine.



Scène XVI.

Les mêmes, LA REINE-MÈRE.



LA REINE-MÈRE.

Je vous interromps, monsieur le cardinal… Pardon, ma fille, je comprends que messieurs vos oncles aient bien des choses à vous dire, et je vais… (Elle se dirige vers la porte de son appartement.)


LE DUC DE GUISE.

Nous ne sommes ici que pour rendre nos devoirs à votre majesté.


LA REINE-MÈRE.

Je supposais que vous parliez… que sais-je ? de vos affaires d’Écosse.


LA REINE.

Non, ma mère ; l’unique affaire que j’aurais à cœur serait de rendre, s’il était possible, notre cour d’Orléans moins triste que les lieux où il faut la tenir ; et je faisais la guerre à messieurs mes oncles pour nous avoir conduits dans un pareil tombeau. Le roi me promet de belles chasses : c’est une consolation. Mais que vont faire ici toutes nos jeunes filles ? elles qui brillaient à Fontainebleau comme étoiles dans un ciel d’été, elles commencent à pâlir de tristesse ; et nos joyeux esprits ? ils vont s’éteindre, ils sont à demi morts. Votre Bourdeille, ma mère, et son ami Lansac sont là sur les bahuts, bâillant et poussant des hélas ! à vous arracher l’ame.


LA REINE-MÈRE.

Ma fille, messieurs vos oncles n’agissent pas à la légère. Ils n’auraient pas, je me le persuade, condamné leur chère nièce à une si triste vie sans de graves motifs et si le salut du royaume ne l’eût pas exigé.


LA REINE, bas au cardinal.
Comme elle est radoucie !

LE CARDINAL DE LORRAINE, à part.

Tant pis, elle jouera plus serré.


LA REINE, haut.

Ma mère, avez-vous donc laissé le roi seul avec son cousin ?


LA REINE-MÈRE.

Oui, ma fille, et soupirant après vous plus que jamais, je pense.


LA REINE.

Je comprends et vais à son secours.


LA REINE-MÈRE, riant.

C’est un beau dévouement ! Que Dieu vous aide, ma fille !

(La reine sort.)



Scène XVII.

LA REINE-MÈRE, LE DUC DE GUISE, LE CARDINAL DE LORRAINE.



LA REINE-MÈRE, assise.

Vous ne vous asseyez pas, monsieur le duc ?… Et vous, monsieur le cardinal ?… (Après qu’ils sont assis.) Eh bien ! messieurs, pendant ce peu de jours que j’ai passés loin du roi, l’état de ses affaires a donc bien changé, qu’il ait fallu changer ainsi la façon de les conduire ? Je ne sais rien et ne veux rien savoir. Le roi m’a parlé d’avertissemens venus je ne sais d’où, d’un coup de main sur Lyon, d’une révolte en Dauphiné, de prises d’armes en d’autres lieux… qu’il ne m’a pas nommés…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Nous dirons tout à la reine… pour peu qu’elle le désire.


LA REINE-MÈRE.

Merci, monsieur le cardinal ; il faudrait remonter trop haut, et j’aurais trop de questions à faire, si je voulais apprendre tout ce que, depuis un an, on trouve bon de me cacher. Laissez-moi dans mon ignorance. Je veux croire, comme vous, que le gouvernement du royaume en ira mieux, qu’il prendra quelque chose de plus grand, de plus viril, si des pensées de femme ne s’y viennent plus mêler.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Quoi ! madame, vous supposez !…


LA REINE-MÈRE.

Dieu m’est témoin que les secrets d’état n’ont pas grand prix pour moi ; je ne gémirais pas des mystères qu’on me fait, si je n’avais la folie de croire que le cœur d’une mère voit plus clair aux choses qui regardent son enfant que l’esprit du plus docte conseiller. Mais n’en parlons plus, et allons au fait. Vous avez reçu des avertissemens, je le veux bien ; vous vous êtes mis sur vos gardes, c’est à merveille. Était-ce une raison pour manquer, comme vous le faites, à tout ce qui a été résolu et promis à Fontainebleau ?


LE DUC DE GUISE.

Comment l’entendez-vous, madame ?


LA REINE-MÈRE.

J’entends, monsieur le duc, qu’en assemblant les états, en ressuscitant ce vieil usage si long-temps aboli, on s’était proposé quelque chose apparemment. N’avait-on pas voulu ramener le calme dans les esprits, fermer la bouche aux mécontens ? Ne pensait-on pas que pour MM. de Bourbon ce serait une occasion de dissiper certains soupçons dont je suis émue, je vous jure, autant que qui que ce soit ; qu’après s’être lavés et justifiés, ils pourraient obtenir quelque satisfaction légitime ; que leur soumission couperait court aux factions, et que ce pauvre royaume commencerait à respirer ? N’est-ce pas là ce qu’on avait entendu ? N’est-ce pas dans cette pensée que furent dictées les deux lettres du roi à ses cousins ?


LE DUC DE GUISE.

Je le reconnais, madame.


LA REINE-MÈRE.

Eh bien ! messieurs, vous avez changé tout cela. Au lieu du calme, vous semez l’épouvante. Au lieu d’attirer les princes au pied du trône, vous faites ce qu’il faut pour les en éloigner. Comment voulez-vous qu’ils viennent maintenant ? Vous tendront-ils la main ? Vous leur montrez des griffes.


LE CARDINAL DE LORRAINE, riant.

Sommes-nous donc si diables ?


LA REINE-MÈRE.

Je parle de vos lansquenets, monsieur le cardinal.


LE DUC DE GUISE.

En vérité, madame, si MM. de Bourbon ne viennent pas aux états, s’ils perdent cette occasion de se blanchir, je les plains ; ils sont mal conseillés. D’où viendraient leurs alarmes ? Parce qu’il y aura sûreté pour le roi dans cette ville, n’y en aura-t-il plus pour eux ? Est-ce contre eux que nos précautions sont prises ? Qu’y a-t-il de commun entre eux et les brouillons qui agitent ce royaume ? Ce n’est pas, croyez-moi, pour le plaisir de leur faire peur que nous nous sommes armés ; c’est contre des dangers trop réels. La reine a beau dire qu’elle ne veut rien savoir, il faut lui dire quels genres d’avertissemens nous ont fait ouvrir les yeux. Pour ne parler que des deux frères Maligny, savez-vous que, sans un vrai miracle, Lyon tombait entre leurs mains ? Le faubourg de Vaise était à eux ; ils pénétraient jusqu’aux Terreaux, lorsque par imprudence ils réveillèrent M. Dalbon. En Dauphiné, Montbrun fait encore des ravages, et Grenoble a failli être surpris. Est-ce à dire que tout cela nous vienne de MM. de Bourbon ? Ce Montbrun, ces Maligny, ne sont-ils pas assez perdus de dettes et de calvinisme pour avoir d’eux-mêmes inventé leurs complots ? Dieu me garde d’en douter ! Mais que les coups partent d’en bas ou qu’ils viennent d’en haut, en sont-ils moins mortels ? Quelle faute, madame, quelle imprudence, si, pour laisser les princes achever paisiblement leur voyage, et de peur d’exciter leurs soupçons, nous nous fussions croisé les bras, muets et immobiles ! Était-ce notre devoir ? Nous ne l’avons pas cru ; et, au risque de faire un peu de bruit, nous avons mis sur un bon pied les places et villes fortes, doublé les garnisons, changé les gouverneurs, si bien que, grâce à Dieu, nous sommes prêts à tout événement. Mais nous ne voulons courir sus à personne, et si MM. de Bourbon se rendent, en bons serviteurs, à l’invitation du roi, soyez assurée, madame, qu’ils seront les bien reçus.


LA REINE-MÈRE.

Écoutez-moi, monsieur le duc ; il est possible qu’à votre place j’eusse cru, comme vous, qu’il y avait des précautions à prendre, mais je les aurais prises autrement. Ainsi nous savons tous, n’est-il pas vrai ? que M. de Condé ne va plus à la messe. Était-il donc nécessaire de chasser si rudement quelques pauvres ministres qui se trouvaient en ville ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Deux ou trois tout au plus, madame, et si mauvais sujets !


LE DUC DE GUISE.

N’était-il pas séant de nettoyer la ville avant que le roi y mît les pieds ?


LA REINE-MÈRE.

Mais vous oubliez, messieurs, qu’à Fontainebleau nous avons tous promis, vous comme nous, qu’en attendant le concile nous fermerions les yeux sur ces prêcheurs de nouveautés. Croyez-vous que M. de Condé, en apprenant de quelle manière on vient de fermer les yeux sur ces pauvres diables, ne verra pas là quelque chose à son adresse ? Et ce Groslot, son crime était donc bien grand ? Ne pouviez-vous différer quelques jours… ?


LE DUC DE GUISE.

Les gens de justice l’ont ainsi voulu, madame… Après les révélations que nous avions reçues, attendre un jour de plus, c’eût été…


LA REINE-MÈRE.
De quelles révélations parlez-vous, monsieur le duc ?

LE DUC DE GUISE.

Ai-je dit des révélations ?… Mais, en effet, il s’est ouvert comme un sot à un drôle qui a tout raconté.


LA REINE-MÈRE, à part.

Que se passe-t-il donc dans les yeux du cardinal ?… (Haut.) Je n’insiste pas sur Groslot ; mais ce Lassalgue, cet homme de la maison du prince, vous l’avez arrêté, dit-on…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Par erreur !


LA REINE-MÈRE.

Je comprends ces erreurs-là… Mais quand les lettres sont lues, à quoi bon les garder ? Que sert surtout de garder l’homme ?… Voilà pourtant plus de huit jours…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Y a-t-il huit jours, mon frère ?


LE DUC DE GUISE.

Je ne sais… mais nous n’avons que faire de le retenir.


LA REINE-MÈRE.

Les lettres ne disaient rien ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Absolument rien.


LA REINE-MÈRE.

Et lui ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Pas davantage.


LA REINE-MÈRE.

Dès-lors, à quoi bon ?… à moins que vous n’ayez dessein…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Comment, madame ?…


LA REINE-MÈRE.

De lui apprendre à parler.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Fi donc ! de tels moyens…


LA REINE-MÈRE.

Vous êtes donc bien sûr qu’il n’a rien à vous dire ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

C’est la vérité.


LA REINE-MÈRE, à part.

On jurerait qu’il ment. (Haut.) Eh bien ! je vous le demande, si vous étiez M. de Condé, n’auriez-vous pas, malgré vous, l’idée qu’on ne retient votre serviteur que pour le torturer ? N’en seriez-vous pas blessé cruellement ? Voilà pourtant comme les haines s’enveniment ! Sans qu’on y prenne garde, il se creuse un fossé, et bientôt on ne le peut plus franchir ! Si du moins cet homme vous avait appris quoi que ce fût… mais en pure perte, vous en convenez…


LE CARDINAL DE LORRAINE, à part.

Elle flaire quelque chose, dépistons-la. (Haut.) Votre majesté a mille fois raison, il est certains ménagemens qu’on pouvait garder envers MM. les princes, sans dommage pour la sûreté du roi. C’est un soin qui nous est échappé, je le confesse. Je vais plus loin : je reconnais que les mesures prises par nous doivent éveiller leur défiance et les détourneront sans doute de venir aux états ; mais alors, qu’on nous fasse la grâce d’en convenir, nous n’avons pas les intentions que leurs amis nous prêtent. Autrement, que signifierait notre façon d’agir ? Nous aurions résolu de les perdre, et nous les inviterions à se sauver ? nous leur tendrions des pièges, et nous empêcherions qu’ils ne vinssent s’y prendre ? La loyauté de nos desseins ne se voit-elle pas au travers même de ces précautions dont on veut prendre ombrage ? Votre majesté paraît le reconnaître. Elle sait que nous ne sommes plus des enfans, et, Dieu merci ! pas encore des sots : si nous avions les projets qu’on suppose, ne jouerions-nous pas un autre jeu ?


LA REINE-MÈRE.

Soit, monsieur le cardinal ; mais savez-vous ce que je m’imagine ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Quoi donc, madame ?


LA REINE-MÈRE.

Qu’il entre dans vos desseins que les princes ne viennent pas.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

C’est trop dire : si leur présence nous semblait dangereuse, nous irions droit au but, le roi leur donnerait ordre de s’éloigner. Nous ne l’avons point voulu. Vous dirai-je maintenant qu’il n’existe aucun inconvénient à les laisser venir ? Si je vous le disais, je ne serais pas sincère, et, comme avec votre majesté on ne gagne à cacher la vérité que le regret de la voir découvrir, il vaut mieux l’avouer franchement, nous ne savons pas s’il est bien désirable que les princes prennent séance aux états. Mon frère surtout, depuis qu’il a vu certains bailliages nous envoyer de tels hommes et de tels cahiers…


LA REINE-MÈRE.

Ah ! que vous m’affligez ! Je n’aurais jamais cru…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Des cahiers insensés, madame ; toutes les folies du monde sur les finances, sur la gabelle, sur le clergé, sur la religion même ! C’est à se demander si, lorsque ces gens-là verront à leurs côtés deux princes du sang qu’ils supposeront portés pour eux, leurs cerveaux ne s’échaufferont pas, et si…


LA REINE-MÈRE.

Mais que voulez-vous qu’ils fassent, monsieur le cardinal ? Ils parleront, voilà tout. Les princes seront là sans suite, sans escorte ; vous savez qu’ils viennent avec leur maison seulement. Le roi ne sera-t-il pas toujours maître d’arrêter les choses quand il lui plaira ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

C’est bien ce que je dis à mon frère ; mais le duc a de telles préventions en matière d’états, que je ne puis le convertir. Il ne m’a pas encore pardonné ce que nous avons fait à Fontainebleau. Je dis nous, parce que, si j’ai péché ce jour-là, la reine sait d’où m’est venue la tentation.


LA REINE-MÈRE.

Je m’en souviens, et n’en ai pas le plus léger remords. C’était le bon parti, croyez-moi. On endort bien des douleurs avec des paroles. Quand le peuple souffre, il faut le laisser parler et lui faire croire qu’on l’écoute. Il souffre moins et paie mieux.


LE DUC DE GUISE.

Oui, mais il apprend à crier plus fort, et mes oreilles en ont assez comme cela. Je voudrais que la reine entendît à ce sujet notre vieil ami, M. de Tournon.


LA REINE-MÈRE.

Est-il donc de retour, le cardinal ?


LE DUC DE GUISE.

D’hier, madame, et il vous dira comme on s’ébahit à Rome de cette résurrection des états ; comme on nous trouve avisés d’avoir greffé à neuf ce vieil arbre que nos pères avaient eu si grand soin de laisser sécher. À quoi sert cette manière de mettre face à face le roi avec ses sujets, sinon à enfler l’orgueil des sujets et à rabaisser le trône ? Toutes ces assemblées ont-elles jamais fait autre chose que blâmer ceux qui gouvernent, sans changer un fétu au sort des gouvernés ? Si ce sont là des remèdes, le mal vaut mieux.


LA REINE-MÈRE.

Je ne dis pas qu’il fallût en user tous les jours.


LE DUC DE GUISE.
Il nous faut, pour guérir nos plaies, d’autres recettes que de laisser parler les gens. Celle-là n’est bonne qu’aux dresseurs de harangues et à quelques beaux esprits, pour le malheur qu’ils ont de trop bien dire. Entre nous, madame, s’il n’allait aux états que des sourds, je sais quelqu’un qui ne vous eût pas si bien prêté l’épaule. On se dit ses vérités en famille…

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Venez à mon secours, madame.


LA REINE-MÈRE.

Vous voilà bien malheureux ; il vous dit que vous parlez d’or.


LE DUC DE GUISE.

Sans doute, et, dès qu’il ouvre la bouche, j’y suis le premier pris. Mais le plaisir n’est pas tout, il faut voir ce qu’il en coûte. Quand vous aurez parlé, cher frère, d’autres parleront : et pensez-vous que quelques phrases bien sèches et bien acres, comme celles de l’amiral à Fontainebleau, ne font pas plus de mal que le plus excellent discours ne peut faire de bien ? Mais passe encore pour les états : si vous vous en tenez là, il n’y aura que demi-mal.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Je prie la reine d’être juge entre nous : ai-je l’air d’un homme qui ne vit que pour parler ? On m’assassine, et je ne dis mot !


LE DUC DE GUISE.

Vous verrez, lorsqu’il sera question de ce concile national qu’on veut nous arracher, vous verrez si les raisons vous manqueront pour trouver utile, convenable et nécessaire, d’entrer en lice avec quelques méchans cuistres expédiés de Genève ?


LA REINE-MÈRE.

Mais s’il les réduit au silence ?


LE DUC DE GUISE.

Chimère ! on disputera sans s’entendre, et chacun sortira plus entêté que devant. Je sais bien, quant à moi, que tous les conciles du monde auraient beau dire et ordonner, jamais ils ne me feraient démordre de ma vieille façon de recevoir le très saint sacrement ni changer un seul mot dans mes prières.


LA REINE-MÈRE.

Juste Dieu ! monsieur le duc, notre saint-père n’a qu’à se bien tenir ! Pour peu qu’il n’allât pas à votre mode, vous chargeriez Mouchy de lui faire son affaire ! — Mais revenons à nos princes. Est-il donc vrai, parlons sérieusement, qu’il y ait l’ombre d’un risque à les laisser venir ?


LE DUC DE GUISE.
Votre majesté l’a dit avec raison, de vrais dangers, il n’y en a point ; seulement il arrive ici assez de gens incommodes pour que nous n’en souhaitions pas passionnément deux de plus. Mais, après tout, le roi est bien gardé : si, comme il n’est pas impossible, ses cousins se comportaient modestement, ce serait un bon exemple, qui pourrait ramener chacun au droit chemin.

LE CARDINAL DE LORRAINE.

Au chemin de la paix, de la concorde !… Que ces gens-là pourraient faire de bien pour le service du roi !…


LA REINE-MÈRE.

Je ne me sens pas d’aise, cardinal, de vous voir dans ces sentimens.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Par malheur, je n’y puis rien.


LA REINE-MÈRE.

Vous pouvez, ce me semble…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Faire des vœux ; mais les faire venir !…


LA REINE-MÈRE.

Croyez-vous donc…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Je crois qu’ils ne viendront ni pour Dieu, ni pour diable !


LA REINE-MÈRE.

Qui sait ? on peut essayer…


LE DUC DE GUISE.

La reine comprend que ni mon frère, ni moi, nous ne saurions…


LA REINE-MÈRE.

Non, mais le roi.


LE DUC DE GUISE.

Le roi a écrit à ses cousins, ont-ils seulement répondu ?


LA REINE-MÈRE.

C’est à moi, entre nous, qu’ils ont adressé leurs excuses. S’ils eussent osé écrire au roi, j’en augurerais plus mal. Il leur reste une porte ouverte, et nous pouvons encore…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Que la reine y mette le bout du doigt, et je retire mes paroles ; rien n’est plus impossible ; d’un coup de sa baguette…


LA REINE-MÈRE.

Non, non, ce n’est qu’avec vous, messieurs, ce n’est que par vous… c’est-à-dire par le roi, que quelque chose peut être tenté.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Encore un coup, madame, il n’est que votre majesté pour faire de tels miracles ! L’honneur n’en doit être qu’à vous.


LA REINE-MÈRE.

Non, messieurs, au roi seul ! Ce n’est pas moi qui déroberai jamais, pour m’en parer, un seul rayon de cette couronne que je ne porte plus. Ma seule ambition, c’est de travailler obscurément au bonheur et à la grandeur de mon fils. Voyons, messieurs, voulez-vous jouer franc jeu ? Mon cœur va se rouvrir aux vôtres. Il ne tient qu’à vous de fermer ses blessures ; prouvez-moi seulement que vous êtes les vrais, les bons amis du roi. Et, certes, vous m’en donnerez un sincère témoignage, si je vous vois m’aider à ramener les princes au devoir, au lieu de les pousser à de coupables extrémités.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Si les bonnes grâces de votre majesté sont à ce prix, je puis dire qu’elles nous sont rendues.


LE DUC DE GUISE.

Parlez, madame, que faut-il faire ?


LA REINE-MÈRE.

Quittez le ton de la menace, et faites voir à ces princes que, s’ils sont fidèles sujets, ils auront affaire à un bon maître et bon parent ; donnez-leur l’assurance qu’ils seront reçus selon leur état et dignité ; qu’ils s’en retourneront quand bon leur semblera ; que, pour le fait même de la religion, ils n’auront à souffrir ni trouble ni reproche. Voilà ce qu’il faut leur dire, mais tout de bon, messieurs, sans quoi je ne me mêle de rien, je vous en avertis.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

La reine peut écrire en notre nom comme au sien, nous souscrivons à tout ; n’est-il pas vrai, mon frère ?


LE DUC DE GUISE.

À tout.


LA REINE-MÈRE.

Ce n’est pas assez d’écrire, je voudrais leur envoyer quelqu’un qui possédât leur créance et qui pût leur dire : J’ai vu le roi, il m’a donné sa parole de roi ; MM. de Guise m’ont engagé leur foi de gentilshommes… Cela les toucherait plus qu’une lettre.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

La reine a raison.


LA REINE-MÈRE.

Tout à l’heure, chez le roi, ce bon cardinal offrait d’aller à leur rencontre. Il gémissait de voir ses frères un pied dans la rébellion, et se faisait fort de nous les amener. Il m’est avis qu’on pourrait accepter ; qu’en pensez-vous ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Tout ce qu’ordonnera la reine sera bien fait.


LA REINE-MÈRE.

S’il est ainsi, cardinal, obligez-moi d’appeler quelqu’un. (Le cardinal se lève et fait signe à un huissier placé dans le vestibule. L’huissier entre. La reine-mère s’adressant à lui :) Mon ami, entrez chez le roi ; si M. le cardinal de Bourbon y est encore, vous le prierez de nous attendre, et vous demanderez au roi s’il lui plaît de nous recevoir, MM. de Guise et moi. (L’huissier sort.) — Le cardinal n’amuse pas nos jeunes filles, et cette chère Marie est pour lui sans pitié. Mais c’est un homme de sens qui rapportera bien ce que nous allons lui dire.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Si la reine, de sa propre main, daignait leur adresser quelques lignes, ne serait-ce pas encore plus sûr ? J’en attendrais mieux que de tous les messages.


LA REINE-MÈRE.

L’un n’empêche pas l’autre, et, si vous le souhaitez… (Elle s’approche de la table et prend la plume.) peu de mots suffiront…..


LE DUC DE GUISE, debout et bas au cardinal.

Elle meurt d’envie de les voir ! Cela ne vous refroidit point ?


LE CARDINAL DE LORRAINE, bas.

Non, non, qu’ils viennent ; c’est la seule grâce que je demande à Dieu !


L’HUISSIER, rentrant et s’adressant à la reine.

M. le cardinal n’est plus chez le roi, madame, et voici le roi lui-même qui vient au-devant de messieurs ses oncles.


LA REINE-MÈRE, se levant et avec impatience.

Le roi… au devant de… (Elle s’interrompt et dit à l’huissier :) Le cardinal ne peut être loin ; qu’on le fasse chercher.


{{|SCÈNE|XVIII.}}

Les mêmes, LE ROI, LA REINE.



LE ROI, qui a entendu les derniers mots prononcés par sa mère.

Le cardinal ! Ah ! ma bonne mère, laissez-nous respirer : j’en ai joui près d’une heure.


LA REINE-MÈRE.

Non, mon fils, il faut qu’il vienne.

(Elle fait signe à l’huissier d’aller chercher le cardinal. — L’huissier sort.)

LE ROI.

Alors vous voulez nous chasser ?

(Le roi s’approche de ses oncles et leur donne affectueusement la main.)

LA REINE-MÈRE.

Non, certes, mes chers enfans, restez : nous avons besoin de vous.


LE ROI, à sa mère.
Mais qu’en ferez-vous, de ce cardinal !… Quel fléau que les cousins, bon Dieu !

LA REINE, prenant la main du roi.

Allons, mon cher seigneur, celui-ci, soyons justes, n’est pas l’ennemi de votre repos : il sait si bien vous endormir !


LA REINE-MÈRE.

Tout cela n’est qu’enfantillage. N’ayez pas peur, nous le renverrons promptement. Mais il faut que vous le supportiez ; il faut même que vous lui parliez, François ; que vous le chargiez d’inviter ses frères à venir sans délai. Surtout n’allez pas les habiller devant lui, comme il vous arrive quelquefois.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

C’est un avis bien sage que vous lui donnez là, madame.


LA REINE-MÈRE.

N’oubliez pas qu’il ne peut vous advenir plus grand bien que de voir vos cousins prendre séance aux états. Nous en sommes d’accord, messieurs vos oncles et moi.


LE ROI, prenant le bras de la reine et lui parlant à demi-voix.

Ma foi ! s’ils sont d’accord, venez-vous-en, Marie ; asseyons-nous sur ces coussins et parlons de nos affaires… Vous trouvez donc que ces milans de notre sœur d’Espagne ne valent pas ceux que Stewart nous faisait venir de Dunbarton ?

(Pendant que le roi et la reine font cet aparté, la reine-mère est retournée s’asseoir devant la table et s’est remise à écrire. Le duc de Guise et son frère s’entretiennent à voix basse. Au bout de très peu d’instans, l’huissier rentre et annonce : Monseigneur le cardinal de Bourbon. — La reine-mère se lève et va au-devant du cardinal.)



Scène XIX.

Les mêmes, LE CARDINAL DE BOURBON.



LA REINE-MÈRE.

Cher cardinal, nous parlions de messieurs vos frères. MM. de Guise gémissent comme vous, comme moi, des tristes nécessités où le roi serait conduit, si ses cousins persistaient dans leur refus. Il faut les empêcher de se perdre. Allez vers eux, monsieur le cardinal, nous vous y convions tous.


LE CARDINAL DE BOURBON.

J’y veux aller, madame, et dès ce soir.


LA REINE-MÈRE.

Dites-leur tout ce que vous inspirera votre cœur de frère et de bon serviteur du roi.


LE CARDINAL DE BOURBON.
Je leur dirai… je leur dirai… Si la reine me le permet, voici ce que je leur dirai…

LE ROI, l’interrompant.

Non, non, mon cher cousin, nous nous en fions à vous ; mais faites-leur bien savoir que je les attends à bras ouverts, qu’il me tarde de les voir. Quant aux mauvais desseins qu’on leur prête, je n’y croirai que s’ils ne viennent pas. (Bas au cardinal de Lorraine.) N’est-ce pas cela, mon oncle ?


LE CARDINAL DE LORRAINE, bas.

À merveille ; mais encore quelques mots.


LE ROI.

J’aurai plaisir à leur faire bonne chère, s’ils se hâtent de venir ; mais, s’ils me forcent à leur courir sus et à leur faire sentir que je suis roi…


LE CARDINAL DE LORRAINE, à l’oreille du roi.

Tout doux !


LE ROI.

Je suis tout délibéré d’en finir et de ne plus vivre en peine et en perplexité, comme nous vivons depuis six mois.


LA REINE-MÈRE.

Vous le voyez, cardinal, il n’y a de danger pour eux que s’ils ne viennent pas. Dites-leur bien que leur sûreté n’est qu’ici ; partout ailleurs ils se perdent.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Faites-leur voir qu’on calomnie le roi, qu’on nous prête des noirceurs indignes de nous.


LE CARDINAL DE BOURBON.

Oui, je vous promets, je promets à la reine, au roi, de les arracher aux conseils de ces damnés d’hérétiques. Il le faut pour l’honneur de notre maison… Ils m’écouteront, ils viendront avec moi ; sinon, je les renie pour mes frères et les abandonne à la colère du roi.


LA REINE-MÈRE.

Très bien, très bien, cardinal.


LE ROI.

Ne perdez pas de temps, mon cousin.


LE CARDINAL DE BOURBON.

Je l’ai dit au roi, dès ce soir je partirai.


LE ROI.

Que Dieu vous accompagne !


LE CARDINAL DE BOURBON, saluant et se préparant à sortir.

S’il exauce mes vœux, le roi sera satisfait.


LA REINE-MÈRE, bas au cardinal de Bourbon.

Veuillez, avant de partir, passer chez Mme de Montpensier.


LE CARDINAL DE BOURBON, bas.
Je n’y manquerai pas, madame.

LE CARDINAL DE LORRAINE, bas au duc de Guise.

Que se disent-ils donc ? J’ai toujours peur qu’elle ne se ravise….. Si elle lui défendait de partir ?…


LE DUC DE GUISE, bas.

Non, non, soyez sans crainte ; vous l’avez dit : elle irait plutôt elle-même.


LA REINE-MÈRE, haut.

Adieu, monsieur le cardinal ; prompt retour et bon succès.

(Le cardinal sort.)



Scène XX.

LA REINE-MÈRE, LE ROI, LA REINE, LE DUC DE GUISE, LE CARDINAL DE LORRAINE.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Eh bien ! madame, n’êtes-vous pas contente ? Voilà, j’espère, des paroles, des engagemens, des promesses, auxquels il ne manque rien.


LE ROI.

Pardon, mon oncle, il y manque un autre messager. C’est pour les faire fuir apparemment que vous leur envoyez celui-là ! Si vous avez tant à cœur de les voir, ces beaux cousins, je conseille à ma mère de s’en donner elle-même le souci.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

C’était bien notre désir !


LE ROI.

Écrivez-leur, bonne mère, comme vous savez écrire, et faites-leur tenir promptement votre lettre. Ils vous comprendront mieux et se fieront plus à vous.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Vous le voyez, madame, le roi, sans le savoir, répète notre prière. Votre majesté n’avait-elle pas commencé ?…


LA REINE-MÈRE.

Mon Dieu, oui ! quelques lignes… Je veux bien achever, mais à la condition qu’on me prête secours.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Comment, madame ?


LA REINE-MÈRE.

Oui, si l’on veut m’aider, nous devons réussir. Le moyen est certain…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Quel moyen ?


LA REINE-MÈRE.

Venez, qu’on vous le dise, monsieur le cardinal.

(Elle lui parle à voix basse.)

LA REINE, assise auprès du roi, à demi-voix.

François, vous expliquez-vous la paix qui règne ici ?


LE ROI, à demi-voix.

Non, vraiment. Et je ne sais d’où vient que ma mère est si friande de ce Navarre et de ce Condé. Quant à nos oncles, ils ne me l’ont pas dit ; mais je gage qu’ils ont la même idée que moi.


LA REINE.

Quelle idée ?


LE ROI.

Que si nous les attrapons, ma mie, il ne faudra pas les lâcher.


LA REINE.

Ah ! bon Dieu ! c’est donc un piège ?


LE ROI.

Le grand mal ! La cousine d’Albret a son Bèze pour la consoler et la Limeuil se passera bien de Condé pour faire ses couches.


LA REINE.

Fi donc ! qui vous apprend ces vilains propos-là ?


LE ROI, riant.

C’est l’oncle de Lorraine.


LA REINE.

Ah ! je ne vous crois pas.

(Le roi lui répond à voix basse, et ils continuent leur a-parte.)

LA REINE-MÈRE, achevant de causer avec le cardinal, mais élevant un peu la voix.

Oui, monsieur le cardinal, tous les deux, je vous l’assure, tous les deux.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

On m’avait dit Condé… et je le comprenais ; mais l’autre…


LA REINE-MÈRE, riant.

À qui mieux mieux !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Quels fous !


LA REINE-MÈRE.

C’est de famille ; le vieux Vendôme leur a donné sa complexion amoureuse.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Et ça veut gouverner l’état !


LE DUC DE GUISE, s’approchant de son frère.

De qui parlez-vous donc ?


LA REINE-MÈRE, toujours à demi-voix.

De nos princes, monsieur le duc, et d’un merveilleux talisman pour les ramener au devoir. Voulez-vous qu’on vous l’enseigne ? (Montrant du doigt la reine qui continue à s’entretenir avec le roi.) Détachez-moi un de ces rubans tressés à ces blonds cheveux, ou bien donnez-moi deux lignes écrites de cette main si mignonne, et dès demain, je vous en réponds, ils seront ici… Eh ! mais, quels yeux vous faites !


LE DUC DE GUISE.

Comment, ils oseraient !


LA REINE-MÈRE.

Pourquoi vous fâcher si rouge ? Vous n’êtes pas le roi, seigneur duc. (À part.) En tiendrait-il aussi pour elle ?


LE DUC DE GUISE.

Je ne suis pas le roi, non, madame, mais l’honneur de ma nièce


LA REINE-MÈRE.

Que parlez-vous d’honneur, bon Dieu ! Perd-on l’honneur pour être aimée ?

(Le cardinal s’approchant de son frère, la reine-mère se détourne et se remet à écrire.)

LE CARDINAL DE LORRAINE, bas au duc de Guise.

C’est vous qui perdez tout, François, si vous ne la laissez faire. Elle est sur la voie, croyez-moi. Bouchard me l’avait dit…


LE DUC DE GUISE, bas.

Encore votre Bouchard !


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Écoutez-moi… (Il lui parle très bas et avec vivacité.)


LE DUC DE GUISE, à demi-voix.

Non, c’est un mauvais jeu.


LE CARDINAL DE LORRAINE, bas.

Eh bien ! ne vous en mêlez pas… mais laissez-nous faire !

(Le duc de Guise va s’asseoir à l’écart.)

LA REINE, bas au roi. Depuis un moment elle tourne souvent les yeux vers la reine-mère et MM. de Guise.

Que se disent-ils donc ?


LE ROI.

Laissons-les se débattre ; je ne suis pas curieux.


LA REINE.

Pourquoi regardent-ils ainsi de notre côté ?


LE ROI, élevant la voix et s’adressant au cardinal de Lorraine.

Vous ne savez pas, mon oncle, Marie croit que vous parlez d’elle.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Elle ne se trompe guère. La reine, votre bonne mère, ne veut pas écrire seule à MM. vos cousins ; il faut que nous l’aidions tous… Marie comme les autres… Quelques mots de sa main à la fin de cette lettre…


LA REINE.

Moi, mon oncle ! Y pensez-vous ? Qu’ai-je à dire à MM. de Bourbon ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Que leur dites-vous quand ils sont à la cour ? Des riens ; il n’en faut pas davantage. C’est seulement pour qu’ils sachent que tout le monde ici veut les bien recevoir.


LA REINE.

Je n’ai pas envie de leur donner si bonne opinion d’eux-mêmes….. Que ne croiraient-ils pas ?


LE ROI.

Qu’importe ce qu’ils croiront, Marie ? Quand ils seront venus, on les détrompera.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Est-ce M. de Condé qui vous fait peur ? Ne dites rien pour lui. Mais ce bon roi de Navarre, qui serait votre père, n’est-il pas d’âge à vous rassurer ?


LA REINE.

Non, je ne veux écrire à personne, pas plus au roi de Navarre qu’à… tout autre.


LA REINE-MÈRE, bas au cardinal.

Si ce sont vos leçons qui la rendent si farouche, je vous en fais compliment, cardinal. (Haut.) Vraiment, ma fille, vous m’étonnez. De notre temps, nous étions fort en garde, votre tante, Mme Marguerite et moi, pour ne pas donner prise aux mauvaises langues ; mais nous parlions librement à tout le monde, et nous aurions écrit à nos cousins, voire à tous les honnêtes gens qui suivaient la cour, sans que personne y trouvât à redire.


LA REINE.

De votre temps, ma mère, le monde était moins méchant qu’aujourd’hui.


LA REINE-MÈRE.

Plus on est sûre de ne pas faillir, moins il faut avoir peur de se donner d’innocentes libertés.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Encore s’il s’agissait d’écrire en cachette et la porte fermée…


LA REINE-MÈRE.

Vous ayez raison, cardinal… C’est devant nous… c’est avec nous.


LE ROI.

Allons, Marie, ne faites pas votre petite grimace.


LA REINE.

Vous êtes bien peu charitable, François !


LE ROI.

Et vous bien peu docile. Voyons, écrivez


LA REINE.

Non, je n’écrirai pas.


LE ROI.

Eh bien ! pour la punir, écrivez, vous, ma mère, ce que je vais vous dire.


LA REINE.

Pas en mon nom, j’espère ?


LE ROI.

Et pourquoi pas ?


LA REINE.

Jamais en vérité on ne vit telle chose ! (Se tournant vers M. de Guise.) Qu’en dites-vous, mon oncle ?


LE DUC DE GUISE, assis et jouant avec ses gants.

Vous le prenez trop vivement… On ne veut que badiner.


LA REINE, à part.

Quel badinage !… un guet-apens !


LE ROI, à la reine-mère.

Avez-vous terminé votre lettre, ma mère ?


LA REINE-MÈRE.

Oui… (Lisant ce qu’elle achève d’écrire.) « Je prie Dieu, mes frère et cher cousin, qu’il vous ait en sa sainte miséricorde… »


LE ROI.

Ma foi ! si Dieu vous exauce, c’est qu’il n’y regarde pas de près. N’importe, voulez-vous ajouter en post-scriptum : « La reine, notre chère fille… »


LA REINE.

François ! je vous en supplie !…


LE ROI.

Non, laissez, cela m’amuse… (S’adressant au cardinal.) Voyons, mon oncle, que faut-il dire ? Je sais bien, moi, ce qui ferait venir Condé du bout du monde…


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Eh bien ! dites…


LE ROI.

S’il devait la revoir, comme ce certain jour à Saint-Germain, dans son habillement de sauvage…


LA REINE-MÈRE, riant.
De sauvage ?…

LE ROI.

Eh ! oui, à la mode de nos sujets d’Écosse. Quand les gens vont nu-jambes, ne sont-ce pas des sauvages ? (Se tournant vers la reine.) Comme il vous regardait ce jour-là, le petit cousin !


LA REINE.

Vous l’avez rêvé, François.


LE ROI.

Allons, allons, ne faites pas l’ignorante….. Moi, cela me plaisait peu ; aussi mon bon ami Condé…


LA REINE-MÈRE, l’interrompant.

Mais vous n’avez à son endroit que de bons desseins, j’espère ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Cela n’est pas douteux.


LA REINE-MÈRE.

Laissez-le dire, cardinal. (Le cardinal fait un signe au roi.)


LE ROI.

Assurément, bonne mère, de bons desseins.


LA REINE-MÈRE, reprenant sa plume.

Eh bien ! voyons, que voulez-vous que j’écrive ? « La reine, notre chère fille… »


LE CARDINAL DE LORRAINE, au roi.

Si vous disiez ceci : « La chasse est belle à Chambord… »


LE ROI.

Ah ! oui…


LA REINE-MÈRE.

Très bien.


LE CARDINAL DE LORRAINE, continuant.

« La reine, notre chère fille, ne veut l’ouvrir qu’en compagnie de messieurs ses cousins… »


LE ROI.

C’est cela !


LA REINE, à part.

Quel supplice !


LE ROI, à sa mère.

Encore un mot : « Manqueront-ils au rendez-vous ? » N’est-ce pas, mon oncle ?


LE CARDINAL DE LORRAINE.

À merveille. (Se penchant vers la reine-mère et à demi-voix :) Il met les points sur les i.


LE ROI, à la reine qui laisse voir un grand dépit.
Que vous êtes étrange, Marie ! il faut bien rire quelquefois !

LA REINE, s’efforçant de rire.

Vous vous serez mis trois pour faire ce beau chef-d’œuvre !… et vous allez l’envoyer, votre lettre ?


LE ROI.

Assurément.


LA REINE.

Par qui ?


LE ROI.

Allons, je veux vous complaire. (Il appelle.) Holà ! (À l’huissier qui entre.) Faites venir Stewart. (L’huissier sort.)


LE CARDINAL DE LORRAINE, vivement.

Pourquoi cet homme ?


LE ROI.

Quel mal y voyez-vous ? >


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Il n’est pas assez leste, assez jeune…


LE ROI.

Je souhaiterais à bien des jouvenceaux d’enfourcher un cheval comme lui.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Mais un de vos gentilshommes ferait encore mieux l’affaire…


LA REINE.

Non, non, je suis pour Stewart… puisque le roi l’a choisi.


LE CARDINAL DE LORRAINE, bas à son frère.

Aidez-moi donc, François… ce drôle nous fera quelque tour.


LE DUC DE GUISE, bas.

Ce sont vos affaires… mais croyez-moi, ne contrariez pas trop Marie. (Entre Stewart.)



Scène XXI.

Les mêmes, STEWART.


LE ROI.

Stewart, montez à cheval et courez à où sont-ils, ma mère ?


LA REINE-MÈRE.

À Montargis. Ils y seront ce soir ou demain matin.


LE ROI, à Stewart.

Il s’agit de messieurs de Bourbon : vous leur donnerez cette lettre.


LA REINE-MÈRE, à Stewart. — Elle tient la lettre à la main.

Venez chez moi, j’y vais mettre mon sceau.


LE ROI, à Stewart.
Allez, suivez ma mère, et partez sur-le-champ. (Stewart s’incline.)

LA REINE-MÈRE.

Adieu, mes enfans.


LA REINE.

Dieu vous garde, ma mère ! (En s’avançant vers la reine-mère pour l’embrasser, elle passe devant Stewart et lui dit à voix basse :) Ne partez qu’après avoir pris mes ordres, je le veux ; vous m’entendez, Stewart.

(La reine-mère sort ; Stewart la suit, après avoir fait signe à la reine qu’il lui obéira.)



Scène XXII.

LE ROI, LA REINE, LE DUC DE GUISE, LE CARDINAL DE LORRAINE.



LE CARDINAL DE LORRAINE, bas au duc de Guise.

Vite, deux bons chevaux et deux hardis compères pour le gagner de vitesse et porter le mot à Bouchard. Trouvez-moi cela, mon frère.


LE DUC DE GUISE, bas.

Et que craignez-vous ?


LE CARDINAL DE LORRAINE, bas.

Que sais-je ? La reine… Marie elle-même !… C’est nécessaire, croyez-moi.


LE DUC DE GUISE.

Allons, je le veux bien.


LE CARDINAL DE LORRAINE.

Hâtons-nous. (Ils sortent.)



Scène XXIII.

LE ROI, LA REINE.



LA REINE.

C’est bien mal, ce que vous avez fait là, François ! Si vous m’aimiez, vous m’auriez écoutée… Cela pourra prêter à médire de moi.


LE ROI.

Que vous êtes enfant ! Voyons, venez, ma belle.


LA REINE, à part, en suivant le roi qui se dirige vers son appartement.

Et moi qui ai la bonté de demander pardon à Dieu quand il m’advient de rêver à ces soirées d’Am boise ! (Ils sortent.)


FIN DU PREMIER ACTE.


L. Vitet.