Les Étranges et Déplorables Accidents arrivés en divers endroits sur la rivière de Loire le 19 et 20 janvier 1633

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Les estranges et desplorables accidens arrivez en divers endroits sur la rivière de Loire et lieux circonvoisins par l’effroyable desbordement des eaux et l’espouvantable tempeste des vents le 19 et 20 janvier 1633.

1633
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Les estranges et desplorables accidens arrivez en divers endroits sur la rivière de Loire et lieux circonvoisins par l’effroyable desbordement des eaux et l’espouvan­table tempeste des vents le 19 et 20 janvier 1633. Ensemble les miracles qui sont arrivez à des person­nes de qualité et autres qui ont esté sauvez de ces perilleux dangers.
À Paris, chez Jean Brunet, rue Neufve S. Louys, au Trois de chiffre1.
M. DC. XXXIII.

Le dix neuf et vingtiesme jour de janvier present mois, il est arrivé que, par les grandes ravines d’eaux qui seroient tombées de quelques montagnes dans les rivières de Loire et d’Alliers, auroient tellement grossi les dites rivières, qu’en moins de quatre heures elles devinrent un des plus furieux et impectueux torrents que d’aage d’homme l’on n’aye peu remarquer.

Particulierement la rivière de Loire2, de qui de tout temps les impetuositez ont tousjours fait de grands naufrages, pour autant qu’elle est platte et non profonde ; cela cause son excessive rapidité, et icelle occasionne souventes fois la perte de beaucoup de biens et de personnes qui naviguent sur la dite rivière.

Ces deux eaux, mutuellement assistées et jointes, ont tellement bondy furieusement, qu’en moins de quatre heures, comme dit est, leur estendue a esté en d’aucuns endroits d’une lieue et demie et plus, où elles ont perdu et noyé nombre de villages et maisons de noblesse, ce qui n’a esté sans la perte d’un grand nombre de personnes, chose desplorable à raconter.

À plusieurs les effects miraculeux de la bonté de Dieu ont esté manifestez en ces effroyables perils ; j’en specifieray quelques uns des plus admirables (et tous veritables) pour donner quelque chose aux curieux.

Entre autres, en un hameau (demie lieue de la rivière d’Alliers3), paroisse de Sainct-George, un pauvre père de famille avoit sept enfans, lequel, bien empesché à se resoudre en tel danger, pensoit au salut de ses biens ; mais, comme le torrent multiplioit sur luy, laissant ce soucy pour pourvoir au salut de sa famille, abandonna ses biens à la mercy de ce ravisseur impitoyable. Or, l’affection particulière qu’il portoit à l’un des dits enfans le rendit plus soigneux en ce danger de celuy-là, et, taschant de luy prester secours, fut repoussé par l’eau, qui l’avoit tellement avancé que tous ses efforts furent vains, ayant affaire pour soy de telle sorte qu’il fut contraint d’abandonner à ce désespoir ses biens et ses pauvres enfans et gaigner hativement le toict de sa maison, où il eschapa miraculeusement.

Un gentil-homme se promenoit un matin parmy ses heritages, et, jettant sa veue sur une colline, avisa un torrent d’eau qui descouloit d’icelle dans la rivière proche, qui se grossit en un instant, s’arresta tout estonné de voir chose si estrange pour estre survenu en un instant.

Les maisons, collines, vallées, bois, prairies, terres et semblables objets de sa remarque journalière, ne paroissoient plus. Telle nouveauté luy faisoit dementir ses yeux ; enfin, s’arrestant plutost au sens qu’à son imagination, se retira hastivement et à pas redoublez au logis, advertit sa femme du danger qui les menaçoit de près, et mit toute sa famille en devoir de charger ce qu’un chacun pourroit porter, afin de sauver quelque partie de ses biens.

Mais cet ennemy debridé ne leur donna pas ce relasche ; il fut plustost à la porte que leurs paquets ne furent troussez ; ils furent contraints de quitter ce soucy pour pourveoir à leur sauver. Les fardeaux et les charges servirent à aucuns pour estre soustenus quelque temps sur l’eau et prolonger leur naufrage.

Ce gentil-homme, sa femme et ses enfans accoururent diligemment au plus haut estage du logis, se perchans sur deux solives, tous esperdus, et, ayant abandonné leurs sens à la frayeur, commençoient à mourir à l’aspect de la mort.

Ce pauvre père de famille, en telle perplexité, s’avisa d’une bougette4 où estoient les papiers des acquisitions de ses biens, et, avec grand hazard de sa vie, l’alla querir et la lia fermement à l’une des dites solives, à celle fin (disoit-il) que, quoy qu’il arrivast de soy et de ses biens, l’eau venant à se vuider, il eust le moyen de rentrer en paisible possession de ses biens, si la fortune luy reservoit sa dite bougette.

Au milieu de ce triste confort, la rivière, roidissant plus fort, renversa de fond en comble la dite maison, tellement que qui n’avoit peu gaigner le dessus mourut doublement, accablé et noyé.

Ce fut un piteux et lamentable depart du mary d’avec sa femme, et tous deux d’avec leurs enfans. Ce pauvre gentil-homme affligé, ayant par fortune attrapé un arbre qui avoit esté deraciné par la vehemence du vent et du rude courant des eaux, monta dessus, et fut porté en ceste sorte la longueur de trois cars de lieux, et fut conduit miraculeusement à la rive d’une coline, où il mit pied à terre, grimpant en hault, d’où il descouvrit la sanglante tragedie qui se passoit devant ses yeux, sur sa femme, ses enfans et sa famille, contribuant de l’eau et des larmes en abondance au torrent où ils estoient miserablement suffoquez.

Quantité de personnes de divers aages, qualitez et sexe, ont estez peris en ces deluges et furieuses tempestes des vents, et plusieurs autres ont eschappez par des façons estranges et admirables.

Entr’autres l’on rapporte d’un homme et d’une femme, près de la ville de Nevers, voyant l’augmentation des eaux proches d’eux, et n’ayant lieu pour leur sauver (ayant esté surpris), furent contrains de monter sur un arbre, n’ayant devant les yeux que l’horreur d’une mort affreuse, apperceurent de loing une cuve, large et spacieuse, laquelle s’adressoit à eux et vint finalement (comme conduite par la Providence divine) s’arrester au pied du dit arbre. Eux, reconnoissant les graces infinies que Dieu leur faisoit, après l’en avoir remercié, s’embarquèrent en icelle, laquelle incontinent reprit le fil de l’eau, et furent par ce moyen rendus à bon port.

À quatre lieues au deçà de Rouane, sur la dite rivière de Loyre, fut pris un petit enfant aagé environ de quatre ans, tout nu en chemise, sur un rameau qui le portoit, avec un poussin dans le sein. Il est à présumer que la chaleur de ce petit animal ayda beaucoup ce pauvre enfant abandonné à la rigueur d’un tel froid.

Un habitant de la ville de Sancerre, estant surpris de ceste tempeste, se retira de sur un arbre avec sa femme et un laquais qui se dit estre de la ville de Troye en Champagne. Cet habitant, ayant peu d’asseurance en cet arbre, s’hazarda à la nage d’aller querir un bateau qui flotoit sur l’eau. Lors le pauvre garçon, ayant son seul et dernier recours en Dieu, s’adressant à sa maistresse (qui estoit de la religion pretendue reformée5) : Or, priez maintenant Dieu, luy dit-il, à vostre mode et en quelle langue que vous voudrez ; je le priray à la mienne. Et commença à faire le signe de la croix et prier à la façon de l’Eglise catholique. Son maistre cependant arrive avec le bateau, par le moyen duquel ils furent sauvez miraculeusement. Reconnoissant avoir receu un si grand benefice de Dieu, ont abjuré l’heresie de Calvin, et se sont convertis avec toute leur famille à la religion catholique, apostolique et romaine.

Plusieurs maisons ont estez entierement sappées de leurs fondemens, et comme vaisseaux alloient demy noyez, flottant sur les vagues ; les meubles et les provisions de plusieurs bourgs et villages ont estez miserablement ravis et entraisnez par l’eau, avec grand nombre de troupeaux de brebis et bœufs, qui, estant trop pesans à la nage, s’arestèrent au fond, où plusieurs hommes, femmes et enfans, sont demeurez ensevelis.

Ainsi quantité de semblables tragicomedies ont restées representées dans ces inondations. Le recit en seroit de trop longue haleine ; ceux-cy pourront suffire pour tirer consequence des autres et faire voir quelque ressentiment des jugemens de Dieu, et donner à entendre qu’il est couroucé contre nous. Qu’ils suffisent donc aussi pour rendre les hommes plus soigneux à destourner son ire6.

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1. Cette enseigne de Jean Brunet, qui d’ailleurs est un libraire peu connu, mentionné par La Caille seulement pour deux ouvrages sans importance parus en 1614 et en 1631, mérite d’être remarquée. Elle nous est une nouvelle preuve que le nom de chiffre étoit spécial aux nombres écrits à la manière des Arabes, et servoit à les distinguer de ceux qu’on écrivoit en caractères romains. Plus tard, ceux-ci furent eux-mêmes appelés chiffres. Ce fut un contre-sens qui nous conduisit à un pléonasme, puisque alors, pour faire la distinction, il fallut dire chiffres arabes, en ajoutant l’adjectif parasite au substantif d’origine orientale, qui suffisoit si bien auparavant.

2. En effet, si j’en juge par la nomenclature que fait ternaire, dans son Histoire d’Orléans, des inondations de la Loire aux derniers siècles, ces sinistres étoient encore plus fréquents que de nos jours, et chaque fois aussi terribles que ceux dont nous avons vu les désastres. De 1527 à 1641, c’est-à-dire dans un intervalle d’un peu plus de cent ans, il n’en compte pas moins de onze, savoir : au mois de mai 1527, en novembre 1542, en mai 1548, en mai 1567, en 1572, en 1586, en 1588, en 1608, puis encore en mai 1628 (c’étoit le mois fatal), une inondation qui mit en danger de sa personne le cardinal de Richelieu revenant par eau du siége de la Rochelle (V. le Mercure françois à cette date) ; enfin une dernière en janvier 1641 ; et toutes, je le répète, avoient les plus désastreuses proportions : les levées crevées, le val submergé, etc. Lemaire, qui ne s’occupe que de l’Orléanois, ne mentionne pas l’inondation dont les ravages font le sujet de la pièce que nous reproduisons. Ils avoient été circonscrits, à ce qu’il paroît, dans les pays de la Haute-Loire, où ces sinistres étoient plus multipliés encore que dans les contrées d’aval.

3. Les inondations de l’Allier ont toujours été plus fréquentes encore que celles de la Loire, mais aussi moins désastreuses, par la raison que les eaux de l’Allier ne charrient pas du sable comme la Loire, mais une terre légère, qui, bien loin de stériliser le sol, s’y attache, dit Expilly, et l’engraisse. C’est ce qu’on appelle chambonnage dans le pays. La Loire, dans ses débordements simples, porte aussi avec elle cette vase fécondante qu’on nomme lage ou laye dans l’Orléanois. « En 1588, dit Lemaire, Loire deborda, dont les vins furent nommés layeux à la vendange. »

4. Petite poche, pochette. On sait que les Anglois en ont fait leur mot budget, qui n’eut pas d’abord un autre sens. Ils nous l’ont renvoyé avec l’acception politique qu’ils lui avoient donnée dans le Parlement, et en l’accueillant nous avons cru faire l’hospitalité à un étranger. Il est vrai qu’avec son nouveau sens et la forme nouvelle que lui avoit donnée la prononciation angloise il étoit devenu bien méconnoissable. Bien peu de gens comprennent que l’expression ouverture du budget, qui revient tous les ans dans les discussions parlementaires, signifie simplement ouverture de la bougette, de la poche. C’est, en effet, le moment où celle du contribuable s’ouvre pour se vider, celle du gouvernement pour s’emplir. On lit à ce sujet un très curieux et très piquant article dans le Mercure, floréal an IX, p. 280.

5. On sait que tous ces parages étoient peuplés de calvinistes fervents. Le terrible siége de Sancerre, en 1574, l’a suffisamment prouvé.

6. On ne s’occupa même pas alors de détourner la colère du fléau. Il fallut encore quatre inondations, celle de 1641, qui rompit les levées, et où l’on vit la Loire se réunir au Loiret, comme cela étoit arrivé le 28 mai 1567 ; celles de 1649 et de 1651, dont souffrirent surtout les vallées de l’Anjou, pour qu’on s’ingéniât enfin de prendre des mesures. Le 24 mai 1651 fut rendu un arrêt du conseil pour le rétablissement des turcies et levées de la Basse-Loire (Ordonnances de Louis XIV, t. III, fol. 320). Cent ans après seulement nous trouvons ces levées en bon état, depuis Angers jusqu’à Nevers, et aussi sur tout le cours de l’Allier jusqu’à Vichy. V. Traité de la police, t. IV, liv. VI, tit. 13, ch. 5.