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Les Étrennes de Herpinot

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Les estrennes de Herpinot, presentées aux dames de Paris, desdiez aux amateurs de la vertu.

1618



Les etrennes de Herpinot1, presentées aux dames de Paris, desdiez aux amateurs de la vertu, par C. D. P. 2, comedien françois.
À Paris, jouxte la copie imprimée à Rouen, chez Michel Talbot, imprimeur, demourant rue du Gril.
1618. In-8.

Mes dames, voicy un don incomparable, produit de la bienveillance de vostre très intime et fidelle Herpinot, premier joueur de cornemuse, sorty du tige d’Apolon et de Pan, grand aumonier de ce qu’il trouve et baron de nul lieu, et gouverneur de son vent soufflé du plus profond de ses grègues, entonné au bout d’une pièce de bois percé, et fait entendre en ce premier jour d’année en vostre faveur, en vous donnant le meilleur timbre de son harmonie et le meilleur plat de son mestier, pour et à celle fin de vous faire mourir de rire et vous donner autant de contentement comme il a eu à etudier ce ballet qu’il vous garde pour vos estrennes, qui est sur le chant :

Gaudinette, je vous aime tant3,

air fort nouveau et amoureux, lequel vous promet vous faire entendre se par cas il se trouve disposé à vous venir trouver, et que la gelée n’empesche son entreprise, car il désire vous entretenir jusqu’au carême. Prenant tousjours de quelque chose de nouveau, et principalement en ce premier jour d’année, il se monstre vaillant de vous faire paroistre son affection en son petit ouvrage, que vous recevrez, s’il vous plait, de la main de vostre mignard Herpinot, avec plusieurs beaux stances et sonnets vouez et desdiez aux pieds de vos autels, et par ce moyen vous vous apresterez à luy presenter les siennes de votre part, lesquelles il desire de recevoir avec une affection toute particulière, et autant sinsaire qu’amiable, comme il s’apert que ce n’est un homme lequel divulgue jamais l’amitié que les dames luy portent, et aime mieux leur dire quelques gaillardises en segret qu’en compagnie, comme, par exemple, par ce discours, qu’il presente aux dames de Paris pour leurs etrennes secrettement, comme une trompette qui sonne la retraite, car le sire Herpinot ne dit chose qu’il ne veuille bien que le curieux sache, parce qu’il s’en pourra servir en parfaite occurance. Voilà comme Herpinot se gouverne en ce subtil subjet, et ne croyez pas qu’il ressemble à une infinité d’amoureux, lesquels passeront cent fois par une porte où il y aura quelque fille de chambre, laquelle aura servy en chambre vingt ans pour le moins sans n’avoir nullement fait servir son lit, mais aura bien fait servir celuy du maistre4. À force de jouer à la faucette, le pauvre amoureux viendra cent fois à la porte pour tacher de parler à madame la cheville, luy demander s’il luy plaist de l’avoir pour agreable et l’aimant. Douée d’une infinité de belles parolles et de discours, de dons et de presens, elle luy fera un beau refus, se disant fille de bonne maison, et non de bordeau, l’appelant insolent et indiscret en parolle, tant soit peu touché de la vérité contre son honneur. Mais le sire Herpinot n’est pas de ceste façon basty, car il propose en soy-mesme ce qu’il a envie de dire, comme, par exemple, les Etrennes des dames de Paris, où il dit :

Sonnet.

Je vous supplie de recevoir
Ce present qu’Herpinot vous donne,
Car son cœur seul vous abandonne,
Belles, si le voulez avoir.

Ce n’est rien si ne me voyez
En ma force, qui est si grande,
Car je dance la sarabande
Sur l’entredeux de vos beautez.

Je joue de ma cornemuse
Et fais dancer toutes les Muses
De ma flutte et mon flajolet.

J’invoque la deesse Flore
Vous donner, au point de l’aurore,
Un bouton de rose ou d’œillet.

Quel desir pourrois-je, mes dames, souhaiter et demander en mon cœur, sinon qu’un parfait contentement et accomplissement de vous servir en tout ce qui me sera possible effectuer pour l’hommage que je doy rendre à vos commandemens, tant au lict qu’à la table, tant pour vous contenter que pour le desir de vostre cher amy Herpinot, lequel vous a tousjours porté en son cœur, comme une espousée a coustume de porter son cher epoux huict jours après ses nopces, comme, par exemple, le proverbe nous enseigne qu’il n’y a plus grand contentement au monde que d’avoir ce que l’on desire. Je croy que non, pour mon particulier ; j’en ay gousté de plusieurs sortes, mais je n’en ay point treuvé de meilleur, et dirois volontiers comme ce bon Alluchon, lequel courtise secrettement de sa jeunesse les lechefrites des plus nettes cuisinières des halles aux doubles ressorts de leurs serrures, accommodez au tourne-clés des bons compagnons, lesquels profère ces mots :

Sonnet.

Mes dames, que desirez-vous ?
Voulez-vous que je vous baise
L’une après l’autre, à mon aise,
Pour contenter nos amours ?

Je suis d’un cœur fort constant,
Et constamment je m’appreste
Au bruict du foudre et tempeste.
Je ne suis facheux amant.

Celle-là qui me desire
Jamais n’aura le martire
Et vivra joyeusement.

S’elle est gaillarde et joyeuse,
Sentant ma flame amoureuse,
Aura son contentement.

Aussy jamais, mes dames, vous n’avez gousté les delicatesses d’amour, si vous n’avez esprouvé, savouré, tasté, essayé, gousté, esprouvé, mangé et cultivé le parfait amour de vostre cher et inthime Herpinot, lequel il vous faict present à ce premier jour de l’an en bonne estrenne, et vous dit :

Sonnet.

En ce premier jour d’année,
Que vous donray-je pour present ?
Belle, tenez-vous asseurée
De vivre tousjours constamment :

Car, estant avec moy couchée,
Vous y prendrez vos passetemps,
Et en ce premier jour d’année
Nous ferons rehausser le temps.

Vous vivrez joyeuse et gaillarde,
Car vous m’aurez pour sauvegarde ;
De peur vous n’aurez ny soupçon.

Vous aurez la delicatesse
Qu’Amour promet à sa deesse,
En neuf mois un bel enfançon.

Sixain.

Quand nous serons couchez ensemble,
N’ayez pas crainte que je tremble ;
Mais la couche bien tremblera.
Nous ferons, à force d’eschine,
Branler la chambre et la cuisine ;
Mais le grenier ne tombera.

Ainsy, le sieur Herpinot desire contenter les dames, et ne parle pas seulement à une, mais en general et particulierement à celles qui aiment les dances. Dancez et branlez par le branle naturel d’Herpinot, le plus parfait danceur de ce temps, tant en basse salle que haute. Il ne craint aucune personne, tant soit-il fort de rains que garny de force naturelle. Je m’en rapporte à celles qui en ont tasté et essayé, lesquelles ne s’en plaignent, et disent au contraire de celles qui se plaignent des instrumens et des joueurs qui jouent le jour de leurs nopces, refrognant le nez comme rhinoceros eschauffez et disant : Voilà de beaux gratte-boyaux ! voilà de braves joueurs ! Vrayment, Herpinot touche bien mieux les boyaux que cela et a bien une autre eloquence. C’est dommage que l’espousée n’en a tasté : jamais ne voudroit d’autre joueur. Oh ! que n’est-il icy ? Nous aurions bien du contentement. Je voudrois m’en avoir cousté cent mille gigos, monnoie de Flandre, payez tous en cars d’escus, et deussions-nous les emprunter au magasin du grand Turc, à rendre d’aujourd’huy en un an. Ma foy, nous aurions nostre contentement. Et par ainsy le sieur Herpinot est honoré des dames pour sa vaillantise et bonne renommée. Qu’un chacun fasse de mesme, et il aura l’honneur, comme luy, tant des femmes que des filles.

Aux Dames.

Dames de quy la bienveillance
Honore le pauvre Herpinot,
Je vous promets sa diligence,
Ainsy que faisoit Adenot,

Alors qu’amoureux il estoit
De la deesse Babillette,
Quy estoit gaie et godinette,
Pour la grant amour qu’elle avoit.

Voyant la grace et le maintien
De son amoureux si fidelle,
Ne demandoit point de querelle,
Mais vouloit voir son entretien.

La chose quy la reconforte,
C’est qu’estoit contente à souhait
De la chosette qu’avoit fait
Adenot derrière la porte.

Aux Filles.

Filles quy desirez avoir la cognoissance
Du sire Herpinot, vivez en asseurance
Que, si vous le voyez avec sa gaie humeur,
Vous ne rougirez pas de honte et de frayeur,
Mais, entendant le son de sa voix amoureuse,
Avec le dieu d’Amour vous viverez heureuses ;
Vous chasserez bien loin le chagrin, la tristesse,
Et vivrez pour jamais d’amour et d’allegresse.




1. Ce Herpinot étoit un joueur de farces qui avoit son échafaud aux halles, vers la pointe Saint-Eustache, comme Jean de Pont-Alais avoit eu le sien avant lui. Ses farces étoient au gros sel et de haulte gresse, comme on en pourra juger par cette pièce, écrite sous son nom, ce qui n’empêchoit pas que, par ironie ou par antiphrase, on n’appelât Herpinot le Caton des halles. V. Leber, Recherches d’un homme grave sur un farceur, p. 13–14, et le Catalogue de la Bibliotheque, nº 2623.

2. Ces initiales ne cachent-elles pas le nom d’un certain de La Porte, comédien de Bourges, qui écrivoit alors des pièces du genre de celle-ci, et même des pasquils satiriques. L’Estoille (édit. Champollion, t. 2, p. 448) en cite un de lui contre les jésuites que M. du Puy lui avoit recommandé, et dont il donne ainsi le titre : Prologue de La Porte, comédien de Bourges. Il le trouva mal basti et gauffé, c’est-à-dire écrit dans ce gof parisien, dans ce langage des halles que Catherine de Médicis aimoit tant et parloit si bien, selon le Scaligerana, et que plus d’une phrase de cette pièce reproduit dans toute sa pureté. Ce de La Porte, comédien, d’après quelques détails contenus dans ce qui va suivre, auroit joué aux halles sous le nom d’Adenot, et y auroit précédé Herpinot, pour lequel il écrit ici. Ces étrennes même pourroient bien n’être qu’une adresse du prédécesseur recommandant son successeur à ses pratiques.

3. Chanson qui fut alors très célèbre. Il est fait allusion à l’héroïne, fille unique et de bonne maison, dans ce vers d’une des satyres de du Lorens (1624, in-8, p. 127) :

Et fût-il fils unique, ainsi que Godinette ?

4. C’est ce qui arriva justement au dernier siècle à la nièce de messire Agnan, curé d’un bourg de Sologne. Une poularde, glissée par une main traîtresse entre les draps de son lit trop peu fréquenté, et qu’on n’eût pas retrouvée dans ce lieu désert si, au bout de huit jours, la poularde prudente n’eût elle-même révélé sa présence à tous les odorats, trahit tout à coup le secret des nuits de la nièce pudibonde. Il y eut à ce propos bien des commérages dans la province. Bérenger, censeur royal, en fit un conte en vers qui souleva beaucoup de scandale, et qui fut cause qu’il perdit sa place, et que le Journal polyptique, dont le 114e numéro l’avoit publié, fut interdit. (V. Mém. secrets, 1786, t. 33, p. 267, et 34, p. 11). Ce même Bérenger, qui fut professeur de rhétorique au collége d’Orléans, et qui mourut en 1822 inspecteur de l’Académie de Lyon, a donné, entre autres compilations, le fameux recueil la Morale en action. Il a oublié d’y réimprimer son conte.