Les églises de Cormery/II

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Octave Bobeau
Texte établi par Comité des travaux historiques et scientifiques,  (p. 21-27).

II

l’église notre-dame-de-fougeray, à cormery

L’église paroissiale actuelle de Cormery désignée sous le nom de Notre-Dame-de-Fougeray a été bâtie par l’abbaye et affectée spécialement à la population qui peu à peu s’était agglomérée autour du monastère. Nous ignorons la date exacte de sa fondation ; mais elle existait en l’année 1139 comme l’atteste un privilège du pape Innocent Il, confirmant à l’abbaye de Cormery ses diverses possessions parmi lesquelles l’église de Notre-Dame de Cormery : “ecclesia Cormaricensis Sanctae Mariae[1].

Fig. 10. — Plan de l’église Notre-Dame-de-Fougeray, à Cormery.

Elle se compose : d’une nef sans bas côtés, d’un transept sur chacun des bras duquel s’ouvre, à l’Orient, une absidiole, d’un clocher surmontant le centre de la croisée et d’un chœur terminé par une abside en hémicycle, comme les absidioles (fig. 10).

De cet ensemble, le clocher presque détruit et une vaste toiture dont le pignon, à l’Est, a englobé très postérieurement une partie du chevet, sont sans intérêt pour notre étude.

Au point de jonction de la nef et du transept, une retraite indique que cette dernière partie, y compris celles qui lui font suite, c’est-à-dire le chœur, l’abside et les absidioles, ont été ajoutées à la nef à une date postérieure, comme l’attestent également leurs caractères architectoniques. À notre avis, les murs de la nef remonteraient à la première moitié du xiie siècle ; les ouvertures de cette dernière auraient été remaniées ou agrandies à l’intérieur dans le cours de la seconde moitié du même siècle.

Examinons les différents éléments de cet ensemble.

Le plan du chevet est commun dans les églises de médiocre importance ; nous le retrouvons à l’extrême fin du xe siècle, à l’église de Louans (Indre-et-Loire), ancienne dépendance de l’abbaye de Cormery.

À part certaines parties, telles que le haut du clocher, les contreforts, la presque totalité de l’abside et le fond des absidioles, bâtis en grand appareil à joints étroits, l’ensemble du monument est construit extérieurement en moellons irréguliers reliés par un mortier d’excellente qualité, ayant acquis par l’action du temps la dureté de la pierre. Ce genre de maçonnerie fourni par une roche silico-calcaire, à éléments poreux et feuilletés très abondants dans cette région des bords de l’Indre, y a été, d’après nos observations personnelles, fréquemment et économiquement employé dans des constructions d’importance secondaire, mais à partir du xie siècle seulement, parallèlement avec le grand appareil. Avant l’an mille, comme l’attestent les restes de l’ancienne abbatiale de Cormery, quelques parties de l’église d’Esvres, le clocher de Reignac, etc., le petit appareil cubique à éléments régulièrement taillés et de tradition romaine s’y montre exclusivement. Tandis qu’après cette date nous rencontrons très souvent la construction en moellons comme à Notre-Dame-de-Fougeray, par exemple dans les spécimens suivants, voisins de Cormery : ancienne chapelle Saint-Blaise, prieuré du Grès, églises de Courçay, de Veigné, d’Esvres[2], etc., construites ou presque entièrement remaniées pendant les xie et xiie siècles. La maçonnerie était recouverte d’un enduit.

Toutes les ouvertures de l’église de Notre-Dame-de-Fougeray sont en plein cintre, sauf les deux portes sans intérêt qui donnent accès dans la nef, à l’Ouest et au Sud, et qui sont en arc brisé.

Fig. 11. — Église Notre-Dame-de-Fougeray, à Cormery.
Chœur et coupole du transept.

Cette nef est éclairée par six grandes fenêtres semblables dont l’une surmonte la porte de la façade. Les cinq autres sont toutes percées du côté Sud, le côté opposé ne présentant aucune ouverture. À l’extérieur, ces fenêtres présentent deux arcs superposés dont les pieds-droits sont dépourvus de colonnettes. L’extrados de l’arc supérieur est dessiné par une moulure qui se prolonge horizontalement, avec plus d’épaisseur dans l’intervalle des fenêtres.

Les faces Ouest des deux croisillons sont percées chacune d’une ouverture à peu près semblable, extérieurement, à celles de la nef ; mais à l’intérieur elles sont très différentes. De ce côté, la baie est entourée d’une ligne de zigzags et d’un tore retombant sur les chapiteaux de deux fines colonnettes.

Les extrémités Nord et Sud de ces croisillons offrent chacune une large fenêtre dont l’archivolte à double voussure comprend un tore supporté par deux colonnettes et une moulure ornée d’un cordon de fleurettes qui se poursuit jusqu’à l’appui de la fenêtre.

À l’intérieur, l’archivolte de la fenêtre du croisillon Sud est décorée de la même moulure torique qui, de chaque côté de la fenêtre, retombe sur les chapiteaux de deux colonnettes dont les fûts sont de forme prismatique avec une décoration assez variée. Indépendamment de ses moulures toriques et de ses colonnettes diversement ornées, cette fenêtre présente encore à l’intérieur, autour de ses arcs et le long de ses jambages, une décoration de palmettes, de violettes et de bâtons rompus.

La fenêtre percée à l’extrémité du croisillon Nord n’offre aucun intérêt à l’extérieur du monument. À l’intérieur, elle est encadrée de deux tores dont un seul est porté sur des colonnettes, l’autre se prolongeant sans interruption le long des jambages de la fenêtre, jusqu’à l’appui.

L’abside est éclairée par deux rangs superposés de fenêtres, disposition très rare dans la région (fig. 11).

Les trois grandes fenêtres du rang inférieur, à l’extérieur, ont pour toute décoration un cordon de fleurs à quatre pétales qui les encadre et se continue horizontalement de l’une à l’autre (fig. 12). À l’intérieur, chaque fenêtre est amortie par un arc en plein cintre à double voussure. La voussure supérieure est ornée d’un boudin qui se prolonge sans interruption le long des jambages jusqu’à l’appui de la fenêtre (fig. 11). La fenêtre qui éclaire chacune des deux absidioles est semblable à celles dont il vient d’être question.

Les fenêtres du second étage, beaucoup plus petites que les précédentes, sont ornées, à l’extérieur, d’une archivolte de pointes de diamant (fig. 12). À l’intérieur, chacune de ces fenêtres alterne avec un petit arceau aveugle dont les retombées portent sur les colonnettes qui flanquent les fenêtres.

Chacun de ces arceaux abrite une curieuse statue représentant un personnage debout, tenant un livre et une verge.

Fig. 12. — Église Notre-Dame-de-Fougeray, à Cormery. Abside.

À l’extérieur, les murs latéraux de la nef, les faces à l’Ouest et à l’Est des croisillons et le pourtour de l’abside et des absidioles sont surmontés d’une corniche supportée par des modillons décorés de sujets variés. Les éléments et les caractères de cette corniche de la seconde moitié du xiie siècle différent peu de ceux du deuxième quart du xie siècle, rencontrés dans la tour Saint-Paul. Les moulures de la corniche diffèrent seules ; mais les modillons et les autres dispositions présentent aux deux époques une analogie marquée.

La corniche, en partie détruite, sauf à l’abside et aux absidioles où elle est intacte, présente à sa partie supérieure un bandeau plat orné de quatre feuilles à la première, et de dents arrondies aux secondes. La partie inférieure de cette corniche offre un biseau creusé d’une moulure concave.

Le bandeau plat est lisse et uni dans les parties subsistant encore à la nef et au transept.

Quatre colonnes engagées surmontées de chapiteaux servent de contreforts à l’abside et deux aux absidioles. La substitution de la colonne au contrefort rectangulaire a été assez rare en Touraine.

Le chœur est voûte en berceau brisé. L’abside et les absidioles sont voûtées en cul-de-four également brisé. Ces voûtes ont dû être construites à la même époque et appartiennent, croyons-nous, au second remaniement de l’église, c’est-à-dire à la deuxième moitié du xiie siècle, époque à laquelle on ajouta à la nef d’une église plus ancienne un transept, un clocher, un chœur et un chevet.

Ces berceaux brisés ont été parallèlement employés avec le plein cintre dans beaucoup de régions, principalement en Poitou, en Bourgogne, en Provence, etc.

La coupole surmontant le carré du transept (fig. 11) s’appuie sur le sommet de quatre grands arcs brisés, dont deux s’ouvrent sur les croisillons du transept, un autre sur le chœur et constituant l’arc triomphal, le quatrième sur la nef. Elle s’appuie sur quatre pendentifs sphériques. On remarquera que cette coupole est à seize pans, comme celle du clocher de l’église abbatiale. Elle marque le terme d’une évolution dont nous avons le point de départ à Tours dans la tour Charlemagne. La Touraine possède plusieurs autres spécimens de coupoles sur pendentifs sans nervures.

En élevant sa coupole, l’architecte du m* siècle a subi visiblement l’influence du clocher de l’ancienne église abbatiale, puisqu’il prit à ce dernier sa forme à seize pans, qu’on retrouve par exemple à Villandy, Monts, Savonnières, etc. dont la provenance, comme pour celle de Notre-Dame-de-Fougeray de Cormery, est à tort attribuée à l’influence de Fontevrault[3].

Indépendamment de ces coupoles à pendentifs distincts, nous rencontrons en Touraine un autre type représenté par des spécimens très anciens, comme par exemple à Preuilly. Ce type, à pendentifs non distincts selon l’expression de M. de Verneilh, présente le plus souvent sous son intrados des nervures qui lui servent à la fois de décoration et de supports. Ces arcs sont bandés diagonalement, du moins les deux principaux, comme dans la croisée d’ogive, ce qui les différencie de ceux de nos vieilles coupoles tourangelles de la première moitié du xie siècle, où les arcs sont perpendiculaires aux quatre faces du carré.

Ces voûtes sans pendentifs distincts, avec nervures se croisant diagonalement sous leur intrados, peuvent représenter dans notre région, comme en Anjou, la première étape de la coupole romane vers la voûte dite Plantagenet, car nous devons faire remarquer qu’à Preuilly cette disposition date peut-être de la fin du xie siècle ou du commencement du xiie.

La description raisonnée des monuments romans de Cormery est le point de départ d’une série de recherches concernant la même période que nous avons l’intention de poursuivre en Touraine. Nous nous efforcerons, dans cette région imparfaitement étudiée, de déterminer, d’après les mêmes méthodes, les principes d’architecture et de sculpture qu’elle a su tirer de sa propre vie artistique et d’en suivre les évolutions jusqu’à la fin de la période romane. Nous pourrons ainsi dégager ces élaborations locales dues aux efforts de ses architectes, des influences qu’elle a reçues des autres écoles, et apprécier d’une façon positive l’action qu’a pu exercer notre art tourangeau dans le cours des xie et xiie siècles.

Octave Bobeau
Correspondant du Comité.
  1. Cartulaire de Cormery, charte LXI.
  2. L’église d’Esvres est très démonstrative à ce sujet la base de la façade, antérieure au xiie siècle, est construite en petit appareil de tradition romaine, tandis que le reste de cette façade et les autres parties de l’église remaniées vers la fin du xie siècle montrent l’appareil irrégulier analogue à relui de Notre-Dame-de-Fougeray de Cormery.
  3. F. de Verneilh, Influences byzantines en Anjou, dans le Congrès archéologique de France, XXIXe session (1862-1863), p. 314.