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Les établissements français de la Côte d’Or

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Les Établissements français de la Côte d'Or
Oscar Desnouy

Revue maritime et coloniale, tome XVIII, 71e livraison, Novembre 1866

LES


ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS


DE LA COTE D’OR[1].


______


Lagune de Grand-Bassam, pays d’Ébrié,
d’Abidjan et de Petit-Bassam.


Les instructions que j’ai reçues me recommandant de voir souvent les chefs et de visiter tous les villages en les étudiant sous le point de vue de leur importance commerciale et militaire, je viens rendre compte du résultat de ma première tournée, pendant laquelle j’ai parcouru la partie de la lagune comprise entre Grand-Bassam et Abidjan.

Abra. — Le premier village qui se présente, après celui de Grand-Bassam, est Abra. Sa position est très-heureuse ; il commande à la fois le lac du Potou et la grande lagune qui prend, à ce point, la direction de l’Ouest. Sa population est d’un millier d’habitants, souvent en guerre avec leurs voisins du Potou. Le village est d’un accès facile ; plusieurs débarcadères permettent d’y accoster ; le plus grand, planté de cocotiers, est d’un joli aspect.

Les gens d’Abra paraissent former une tribu dont les intérêts sont séparés de ceux des villages voisins. Le chef, Koutoukan, est connu par son humeur voyageuse. Depuis longtemps en rapport avec les Français, notre contact fréquent le maintient dans l’obéissance. Koutou est souvent en dispute avec Assama ; mais ils finissent toujours par s’entendre sur le terrain de leur intérêt commun.

Vitrié. — Le village de Vitrié est situé sur la rive septentrionale de l’île du même nom. Les habitants, au nombre d’environ 500, sont de la même famille que ceux de Grand-Bassam. Le P. d’Assama y demeure. Leur principale occupation est la pêche ; ils possèdent une quarantaine de pirogues que reçoivent trois débarcadères d’un facile accès. Le chef se nomme Kadiomou ; il demande depuis longtemps un pavillon français. Vitrié, par sa position et par ses relations avec Grand-Bassam, est complètement sous notre dépendance.

Pays de l’Ébrié. — Après Vitrié, commence un des pays les plus importants de la lagune : c’est le pays de l’Ébrié qui, du village de Blakbota à celui de Danga, occupe une étendue de côte de 15 milles environ. Cette côte est découpée par des baies assez profondes, de formes bizarres, et est garnie de villages riches et commerçants. Le pays produit beaucoup d’huile de palme que les Jack-Jack viennent acheter.

Les gens de l’Ébrié, de mœurs turbulentes et guerrières, paraissent former une confédération de villages, reconnaissant un chef dont la résidence est dans l’intérieur, au village d’Akouté. C’est là que se tiennent les assemblées où se discutent les affaires importantes de la confédération.

Nous fûmes obligés de faire contre les habitants de l’Ébrié une expédition, celle d’Éboué, au mois de novembre 1853. Ce souvenir est encore vivace dans tous les cœurs. Dans les commencements de l’occupation, les hommes de l’Ebrié ont essayé d’enlever le blockhaus. Ils débarquaient au petit village d’Adiofou situé sur le bord de la mer, à 12 milles environ de la barre. À ce point, la langue de sable qui sépare la lagune de la mer est très-étroite et n’a pas 500 mètres de largeur.

Comme dans tout le reste de la lagune, la côte de l’Ébrié est bordée de fourrés impénétrables. Vers le milieu du pays, le terrain se relève et, en face de l’île Abata, se trouvent les plaines de l’Ébrié situées sur le versant de collines assez élevées et d’un aspect semblable à celle de Dabou. Les villages renferment beaucoup de bœufs dont les habitants ne veulent pas se défaire, bien qu’ils n’en mangent que très-rarement.

J’ai visité successivement chacun des villages de l’Ébrié situés sur le bord de la lagune, et j’ai vu tous les chefs. Je n’ai eu qu’à me louer de l’accueil qui m’a été fait. Les populations, habituées à voir passer l'Archer, ont compris que la présence du bateau à vapeur dans la lagune n’avait rien de menaçant pour elles. J’ai tâché de leur faire entendre que notre désir était de voir les relations augmenter et acquérir toute sécurité. Je leur ai promis que l’huile de palme, dont le pays produit une grande quantité, serait achetée maintenant par nous. Le bateau à vapeur le Grand-Bassam, qu’ils venaient de voir passer, viendrait certainement traiter dans leurs villages, s’il était sûr d’y trouver de l’huile, en échange de ses marchandises. Tous les chefs ont répondu qu’ils avaient le plus grand désir de traiter et qu’ils donneraient autant d’huile qu’on en voudrait. Somme toute, j’ai été très-satisfait du résultat de ma tournée dans un pays dont les naturels ont toujours passé pour farouches et turbulents. Que notre commerce sorte de son atonie et de sa torpeur, et après quelques années de relations fructueuses pour tous, l’Ébrié sera plus soumis et plus réellement français que si on l’avait contraint par la force à nous apporter ses produits.

Blakbota. — Le premier village de l’Ébrié que l’on rencontre, en venant de l’Est, est celui de Blakbota. Le débarcadère est d’un accès facile et l’on peut venir mouiller presque à toucher terre, par 2 mètres. Les cases sont voisines de la plage et forment une rue perpendiculaire à la lagune ; à l’entrée se trouve, de chaque côté, une petite palissade. Il n’y a guère qu’une dizaine de pirogues. Le chef, nommé Ago, est un homme jeune encore, d’un aspect peu attrayant. La population du village est de 400 à 500 âmes.

Une affaire assez sérieuse m’appelait à Blakbota. Un homme du Cap-Coast établi chez les Jack-Jack où il exerçait la profession de tonnelier, avait été engagé par une maison française de Grand-Bassam. En se rendant à ce comptoir, il avait été arrêté par les gens de Blakbota, qui lui avaient enlevé sa pirogue et toutes les marchandises qu’elle contenait. En allant au mouillage de Blakbota, nous aperçûmes un grand mouvement se produire dans le village ; bientôt le débarcadère fut occupé par des hommes armés de fusils, tandis que d’autres se répandaient de chaque côté dans les fourrés. Sans m’inquiéter de ces dispositions belliqueuses, je descendis à terre et me dirigeai de suite vers le chef qui était sur la plage au milieu de ses hommes. Je demandai une chaise qui me fut aussitôt apportée : puis, après les salutations d’usage, j’exprimai mon étonnement de voir tous les hommes armés, quand j’arrivais au milieu d’eux seul et sans armes. Aussitôt les armes furent déposées et l’entretien continua sur leur commerce d’huile, leurs querelles avec leurs voisins d’Abra, etc. Quand la confiance fut bien établie, je demandai au chef si une pirogue venant des Jack-Jack n’avait pas été arrêtée à Blakbota. Il répondit affirmativement, mais qu’elle était montée par des gens d’Abra et que c’était une mesure de représailles contre Koutou. Je demandai si cette pirogue n’était pas montée encore par d’autres hommes, et notamment par un homme du Cap-Coast. L’étonnement fut marqué dans l’assemblée. Le chef finit par répondre affirmativement, et, pressé de s’expliquer, déclara qu’il ne s’y trouvait aucun homme d’Abra. Alors je leur montrai toute la méchanceté de leur conduite, et demandai ce qu’eux, les gens de Blakbota, diraient si l'Archer, en passant, enlevait une de leurs pirogues. Ils ne trouvèrent rien à répondre. Je demandai que la pirogue et les marchandises me fussent livrées. Après une courte conférence avec ses conseillers, le chef me promit que le lendemain tout me serait rendu. En effet, le lendemain, en retournant à Grand-Bassam, je m’arrêtai à Blakbota. Gogo se rendit à terre et revint à bord avec la pirogue et 700 à 800 francs de marchandises de toute sorte, poudre, fusils, étoffes, etc. Je partis très-satisfait d’un résultat obtenu si promptement par l’effet de notre seule influence.

Amanou. — Amanou vient après Blakbota. Le village est situé sur une pointe de chaque côté de laquelle se trouve un débarcadère. Un banc s’étend devant celui de l’Est, et à deux encâblures de la plage, il n’y a qu’un mètre d’eau. Celui de l’Ouest est accessible pour Y Archer : il y a 3 mètres d’eau à une encablure. Il est large et dégagé, et une pente douce le conduit au village qui est important et formé par une rue large et très-propre. Cette rue s’étend dans toute la largeur de la pointe, d’un débarcadère à l’autre. Le commerce de l’huile de palme est actif dans ce village. Blé, le traitant de Grand-Bassam, y a plusieurs de ses boys. Le chef, nommé Beidi, est un vieillard. La population est de près d’un millier d’âmes.

Anin. — Le village d’Anin est un des plus importants de l’Ébrié. J’y étais déjà allé deux fois. Il est situé à l’extrémité d’une pointe, à l’entrée occidentale d’une baie assez profonde. Il possède deux débarcadères d’un accès facile. On trouve 3 mètres d’eau à moins d’une encablure. La seule rue du village est perpendiculaire à la lagune ; elle est large et bien entretenue. Anin compte 1,500 habitants. Le chef, Aké, est vieux ; habitué à voir les Français, il a fait le commerce avec les maisons anciennement établies dans le pays et est tout disposé à recommencer avec nos négociants.

C’est d’Anin que part la route qui conduit aux villages d’Akouté et de Santé, résidence du grand chef de l’Ébrié. Cette route est tracée dans la plaine, et les gens du pays mettent une heure à la parcourir.

Abata. — Le village d’Abata est situé en face de l’ile de ce nom. Le débarcadère est très-large, planté de cocotiers et d’un joli aspect. On peut mouiller à une encablure par 2 mètres. Les cases sont voisines de la plage et forment une large rue perpendiculaire au débarcadère et longue d’au moins 600 mètres. — Population : 1,000 habitants. Une pirogue de guerre est placée sous un hangar proche de la lagune. Le chef, vieillard nommé Adédé, parut très-désireux de voir recommencer avec les Français la traite de l’huile de palme qui était autrefois très-active.

Éboué. — Je lui demandai une pirogue et quelques-uns de ses hommes pour accompagner l'Archer au village d’Éboué. Il manifesta une grande crainte et me supplia de ne pas aller à Éboué où les gens effrayés de ma venue et ne connaissant pas mes desseins, allaient prendre les armes. Je ne voulus pas faire naître une agitation inutile et donner lieu peut-être à quelque malheureux conflit. Je dis au chef que je n’irais pas à Éboué cette fois ; il me promit d’envoyer prévenir les gens de ce village du désir que j’avais de les voir et de leur bien faire connaître nos intentions bienveillantes. Ma visite à Éboué fut donc remise à un prochain voyage.

Badou. — Le débarcadère de Badou est large et dégagé. On trouve 2m60 à 80 mètres de la plage. La rue est large et perpendiculaire au débarcadère. — 500 habitants. — Commerce actif d’huile de palme avec les Jack-Jack. Blé y a aussi des traitants. Le chef était absent, occupé à ses pêcheries. C’est un vieillard nommé Abelé, qui vient souvent à Grand-Bassam et qui sait combien notre force est supérieure à celle des gens de son pays.

Aninkié. — Comme celui de Badou, le débarcadère d’Aninkié est large et dégagé. 11 y a 3 mètres d’eau à moins d’une encablure. Les cases sont bien en vue. Le village est tout neuf et vient d’être bâti à 100 mètres à l’Est de l’endroit où il était primitivement établi. Chaque case a son jardin avec des fleurs. La population est d’environ 300 habitants. Le chef est un vieillard nommé Akué. Il promet de donner beaucoup d’huile, si les bateaux s’arrêtent à son village.

Danga. — Danga est le dernier village de l’Ébrié. On peut mouiller à 50 mètres de terre par 3 mètres. Le débarcadère, large d’une dizaine de mètres, est- garni de pirogues. Il s’y trouve une grande pirogue de guerre qui est pourrie et hors de service. Le commerce d’huile est très-actif avec les Jack-Jack. Cette huile vient du village d’Anonou, très-peuplé et situé dans l’intérieur à deux heures et demie de marche ; le chemin est dans la plaine. Le chef est un bon vieillard nommé Mosson. Il m’a assuré que les bateaux trouveraient toujours à son village une grande quantité d’huile, et il s’est montré très-désireux de voir commencer des relations commerciales.

Pays d’Abidjan. — À Danga finit le pays de l’Ébrié et commence celui d’Abidjan. Il occupe une presqu’île longue et étroite, et les villages baignés par la lagune sont très-rapprochés les uns des autres. Le grand chef réside dans l’intérieur, au village d’Akbau. Les trois principaux villages riverains sont ceux d’Abidjan, de Koboué et d’Abidjan-Santé (Santé est une qualification qui indique le village où se tiennent les palabres). Le chef, avec qui nous sommes depuis longtemps en excellents rapports, est le vieux Yapô. Abidjan est un village sûr et une excellente étape pour les embarcations qui naviguent entre Dabou et Grand-Bassam. Il possède deux beaux débarcadères ; à l’un d’eux se trouve une grande pirogue de guerre. Tous ces villages sont très-peuplés et peuvent fournir beaucoup d’huile. Nos relations, malheureusement, ne s’étendent pas au delà du littoral, et je ne puis rien dire de l’intérieur et du village d’Akbau.

Pays de Petit-Bassam. — Le pays de Petit-Bassam compte seulement quelques villages situés sur le canal qui sépare l’île de ce nom de la langue de sable baignée par la mer. Le chef, nommé Bogui, réside au village de Petit-Bassam. Je suis allé le voir deux fois l’année dernière. Je l’ai trouvé cette fois-ci toujours animé d’excellentes intentions ; il arbora son pavillon français et s’empressa de se rendre à bord de l'Archer. Petit-Bassam. — Le village de Petit-Bassam est formé d’une rue longue de 300 mètres à partir de la lagune ; la mer est à 200 mètres du bout du village. La population est de 7 à 800 âmes.

Commassee. — Le village de Commassee est sur l’ile de Petit-Bassam ; le chef possède un pavillon français.

Les gens de Petit-Bassam sont souvent en discussion avec ceux de l’Ébrié qui viennent faire du sel à leurs cases d’Adiofou. Dans ce moment, les relations sont bonnes.

Ababou. — Entré dans le canal de Petit-Bassam par l’Ouest, l'Archer faisait route pour en sortir par la passe de l’Est. Je vins mouiller en face du village d’Ababou, à moins d’une encâblure et par 3 mètres. Je reconnus un très-grand village s’étendant sur une longueur de près d’un kilomètre et pourvu de plusieurs débarcadères, à l’un desquels flottait le pavillon français. Je m’empressai de descendre à terre, où je fus entouré d’une grande foule animée des dispositions les plus bienveillante. Je fus conduit au chef ; c’est un homme jeune, à l’air intelligent, nommé Aboia. Le pavillon lui a été donné au comptoir par le commandant Baudin, en 1853. Depuis cette époque, il n’avait eu aucune relation avec nous. Il me força d’accepter un mouton et promit de venir me voir à Grand-Bassam. Ababou est habité par des gens de la même famille que ceux de l’Ébrié. Ils se livrent à la pêche et à la culture des ignames. Aucun chemin ne conduit de chez eux à la plage où ils doivent se rendre par Adiofou. Je partis enchanté d’avoir visité une population qui semble mériter toute notre bienveillance.

Ici se termine la première partie de l’exploration que j’ai entreprise de tous les villages de la lagune.


Pays de Dabou, de Bouboury, de Toupa
et des Jack-Jack.

J’ai rendu compte, dans un premier rapport, de ma visite dans les pays de l’Ébrié, d’Abidjan et de Petit-Bassam ; aujourd’hui, je me propose de donner la description des pays de Dabou, de Bouboury, de Toupa et des Jack-Jack.

Pays de Dabou. — Le pays de Dabou est compris entre celui de Bouboury à l’Ouest, et celui de Niangou à l’Est. La limite orientale n’est pas exactement définie, mais je crois qu’on peut la fixer à la rivière, encore mal connue, qui se jette dans la lagune en face de l’île Laydet.

L’aspect du pays est ici bien différent de ceux de la partie orientale de la lagune. Le terrain présente une vaste étendue de plaines ondulées par une suite de mamelons, plantées de roniers et parsemées de bouquets de bois peu épais. Sur les bords du lac, les fourrés sont toujours aussi impénétrables, mais au fond de la baie de Dabou, le terrain se relève immédiatement et la plaine commence.

Fort de Dabou. — C’est ce point qui fut choisi pour l’établissement d’un fort. A la suite de l’expédition d’Éboué, les chefs de Débrimou cédèrent au commandant Baudin tous les terrains nécessaires à notre établissement. La prise de possession eut lieu le 10 octobre 1853. Les travaux commencèrent immédiatement ; aujourd’hui, le fort est complètement terminé. Il se compose d’une solide maison à un étage avec galerie, et d’une enceinte carrée bastionnée et garnie de meurtrières ; la face nord de la maison forme un des côtés de l’enceinte. Ce fort peut défier toutes les attaques des naturels qui n’ont aucun moyen pour l’assaillir régulièrement et qui, au reste, ne l’ont jamais essayé. Il est placé dans une excellente position, sur un plateau qui s’élève d’une dizaine de mètres au-dessus des eaux de la lagune. La garnison, tout en payant son tribut aux fièvres et à la dysenterie, a été jusqu’à présent épargnée par les terribles épidémies qui, à plusieurs reprises, ont fait de si cruels ravages à Grand-Bassam et à Assinie.

La baie de Dabou offre un excellent abri ; la profondeur de l’eau y est de 4 mètres en moyenne, et on peut mouiller par 2 mètres 1/2 à deux encâblures de terre, en face du fort. Sa longueur et sa largeur sont égales, un mille et demi. On n’y compte que deux villages, celui d’Ilaf sur la côte Est, et celui de Daboitier sur la côte ouest.

llaf, Daboitier. — Ilaf est situé sur le bord de la lagune. C’est un pauvre village de pêcheurs de 200 habitants ; on peut mouiller à toucher son débarcadère. Daboitier, plus petit qu’Ilaf, est bien plus important ; c’est le point où s’embarque l’huile que les gens de Débrimou vendent aux Jack-Jack. Le chef, Kassomblé, est un traitant assez actif. Une petite île se trouve à la pointe de Daboitier ; des hauts-fonds ne permettent pas de s’approcher du débarcadère à plus d’une encablure.

Bouba ou Abobo. — Un autre village, celui de Coria, se trouvait près du fort ; il a été détruit à la suite d’une alerte et n’a pas été rétabli.

Aliba, Katacré. — Des routes ont été construites autour du fort de Dabou. L’une conduit à travers les bois à deux villages : le grand et le petit Bouba ou Abobo, situés près de la lagune, à l’Est de la baie. L’industrie des habitants est la pêche, et une grande pêcherie s’étend dans toute la largeur de la lagune, en face de leurs villages. En cet endroit, la côte est bordée de bancs de vase qui ne permettent pas de s’approcher des débarcadères. Plus loin, vis-à-vis l’ile Jonon, se trouve le village d’Aliba, qui ne compte que 100 habitants.

Débrimou. — Une autre route part de Dabou et se dirige au Nord à travers la plaine. Le premier village que l’on rencontre est Katacré, distant de Dabou de 3 kilomètres ; il ne compte que quelques cases situées dans une clairière à gauche de la route. Le chef Katacré est un des traitants les plus actifs du pays. À 4 kilomètres plus loin est le grand village de Débrimou, résidence de principaux chefs, Adou et Brébio. Sa population est de 1,500 à 2,000 habitants ; il renferme un grand nombre de bœufs que leurs propriétaires ne veulent vendre à aucun prix. Il en est de même pour toute espèce de provisions, ce qui fait que la garnison éprouve des difficultés pour se procurer des vivres frais.

Armebin, Aébi. — Personne n’a dépassé au Nord le village de Débrimou, et au delà, le pays est inconnu. Deux villages ont été reconnus dernièrement, ceux d’Armebin et d’Aébi. Ils sont situés sur la rive droite d’une rivière qui se jette dans la lagune au Nord de l’ile Jonon. Cette rivière est représentée comme profonde ; à l’embouchure, il n’y a que 2 mètres d’eau, mais ensuite on trouve 4, 5 et 6 mètres. Le canot du poste de Dabou fut arrêté au petit village d’Aébi par une rangée de pieux plantés dans la rivière et placés évidemment pour empêcher une plus longue exploration. Cette rivière serait navigable pour l'Archer ; mais les troncs d’arbres dont elle est remplie exigeraient de grandes précautions.

On peut se rendre de Dabou à Armebin par la plaine, en deux heures et demie. La rivière qui coule près d’Armebin passe peut-être à une petite distance de Débrimou, et c’est là ou à l’un des affluents que les habitants de ce dernier village iraient puiser leur eau. C’est sans doute aussi sur les bords de cette rivière, ou dans son voisinage, que se trouvent les villages de Béguin, Abioté et Napoigon. Ce dernier serait très-important et placé à 14 ou 15 milles dans le N. q. N. E. de Dabou.

Passy. — Le grand village de Passy, qui compte 1,000 habitants, peut être considéré comme faisant partie du pays de Dabou. Il est situé sur les collines qui séparent la baie de celle de Bouboury, à 4 kilomètres 1/2 du fort. Le chemin traverse alternativement des bois et des plaines ; il serait à désirer que le tronçon qui est déjà exécuté fût continué jusqu’à Passy même. Ce village possède un petit débarcadère à la pointe Ouest de la baie de Dabou. Le chef, Niango, est de tous les chefs celui qui a montré les meilleures dispositions à notre égard.

Pays de Bouboury. — Le pays de Bouboury est compris entre ceux de Dabou et de Toupa. Il présente le même aspect que le premier, des plaines ondulées parsemées de bois plus ou moins épais. Sur la lagune, il possède une baie magnifique, profonde de plus de 3 milles, dont les rives sont découpées d’une façon bizarre, et qui renferme trois îles.

Les habitants exercent sur leurs voisins une grande influence due à leur caractère pillard et batailleur. Le principal village s’appelle Bouboury-Bell ; il compte 2,000 habitants et est situé à 8 ou 9 kilomètres du fort de Dabou. On s’y rend par une route qui traverse la plaine.

Lopo, Ourbof, Yassop, Acrédiou. — Le pays de Bouboury renferme plusieurs grands villages, d’après des renseignements dont il est malheureusement bien difficile de vérifier l’exactitude. Ces villages seraient situés au nord de Bouboury-Bell. Le premier, Lopo, comptant 1,500 habitants, en serait éloigné de 15 kilomètres ; Ourbof, avec 800 habitants, de 26, et Yassop, avec 2,500 habitants , de 33. Enfin, le grand village de Créidiou ou d’Acrédiou, se trouverait dans la même direction, au Nord de Bouboury-Bell, et à une distance de 40 kilomètres, sa population serait de 6,000 âmes. Tous ces différents centres appartiennent-ils à la même tribu ? C’est une question à laquelle il est presque impossible de répondre. La proximité de Lopo peut le faire regarder comme appartenant aux Boubourys.

Mopoéine. — Sur le bord de la lagune, les Boubourys possédaient trois villages situés au fond de la baie. Aujourd’hui, ils n’en ont plus que deux, le village de Mopoëine, brûlé par nos navires à la suite d’actes de pillage commis par cette peuplade, n’ayant pas été reconstruit. Je viens d’explorer cette anse, et je n’y ai trouvé aucune trace de cases. Peut-être a-t-il été reporté dans l’intérieur et caché à la vue par les arbres.

Badou. — Le village de Badou, qui compte 200 habitants, est situé dans une autre anse, à l’Ouest de celle de Mopoëine. Le débarcadère, large de 30 mètres, est percé au milieu de fourrés. Par cette coupure, on ne voit qu’une case du village ; les autres sont complètement masqués. Le terrain se relève à peu de distance de la rive et forme une colline arrondie, sur le flanc occidental de laquelle circule un chemin qui conduit à Bouboury-Bell. Ce sentier, de couleur rouge, traverse une prairie semée de bouquets d’arbres ; sa longueur doit être de 2 kilomètres à peine.

Le débarcadère de Badou est du plus facile accès. Je suis allé sonder jusqu’à terre, et à moins de 30 mètres de la plage j’ai trouvé 2 mètres d’eau. Les habitants étaient embusqués dans les fourrés, de chaque côté du débarcadère ; mais ils n’ont fait aucune démonstration hostile.

Thiara. — Le village de Thiara est dans une anse, à l’Ouest de celle de Badou ; il possède deux débarcadères étroits au pied d’une colline élevée d’une trentaine de mètres. C’est sur cette hauteur qu’est placé le village, et de la lagune on ne voit qu’une seule case. Le chemin qui y conduit, large de 2 ou 3 mètres, est à pic et bordé, de chaque côté, de fourrés épais ; il se détache en rouge au milieu du feuillage des arbres. Devant le débarcadère de l’ouest, j’ai trouvé 2 mètres 70 d’eau à 30 mètres de la plage.

Thiara compte 800 habitants. Nos relations avec ce village ont toujours été meilleures qu’avec les villages voisins.

Pays de Toupa. — Le pays de Toupa est limitrophe de celui de Bouboury. Il possède une belle baie longue de 3 milles, large d’un demi-mille, et au fond de laquelle on peut venir mouiller par 3 mètres. La configuration du pays est la même que celle de Bouboury et de Dabou ; mais les collines descendent jusqu’au bord de la lagune et sont recouvertes de bois ; les plaines de l’intérieur ne sont pas visibles. Le grand village de Toupa est dans l’intérieur, sur un plateau entouré de bois, élevé d’une trentaine de mètres et auquel on accède par un chemin escarpé et tortueux. Il faut douze minutes environ pour aller du débarcadère au village. Ce débarcadère est très-étroit et envahi par un ruisseau d’excellente eau.

Le village de Toupa est grand et très-bien tenu ; des cocotiers plantés dans la rue principale et entretenus avec soin lui donnent un certain air de civilisation. Il est entouré d’une palissade dans laquelle sont pratiquées des portes fermées chaque soir ; en sortant de cette enceinte, on trouve immédiatement des fourrés épais. Au milieu de la grande rue s’élève l’arbre fétiche, toujours garni d’une vingtaine de crânes humains ; au dire des naturels ce sont ceux d’esclaves coupables de crimes très graves.

La population est de 1,500 habitants qui se livrent activement au commerce de l’huile de palme. C’est à Toupa que ce produit était autrefois le plus abondant, et les anciennes factoreries françaises y ont fait de très-belles affaires. Cette situation prospère recommencera lorsqu’ils trouveront chez nos traitants les marchandises qu’ils désirent. Le chef, Matafoué, nous a toujours été dévoué ; c’est le principal traitant du pays. Son fils Laurent a passé trois ans à Gorée et parle le français très-correctement.

Les Jack-Jack viennent quelquefois à Toupa ; mais leurs affaires n’y sont pas suivies, et c’est un marché que nous pouvons facilement leur fermer. Ce marché, bien exploité, peut nous donner chaque année 500 ou 600 tonneaux d’huile de palme. Toupa est donc un pays digne de toute notre attention. Sous le rapport politique, Matafoué est un homme à ménager ; c’est le chef que nous pourrions le plus facilement faire accepter aux pays voisins, si les événements nous conduisaient à leur imposer une forme commune de gouvernement.

Ousrou. — L’huile de palme embarquée à Toupa arrive de l’intérieur. Le seul village que nous connaissions au Nord de Toupa, est celui d’Ousrou, qui compte 1,000 habitants ; il en est distant de 7 ou 8 kilomètres. Les gens d’Ousrou sont pillards et voleurs ; Matafoué se plaignait dernièrement de ce qu’ils lui avaient volé quelques bœufs. Il existe certainement des routes qui conduisent à Ousrou, à Cosroë, à Bouboury et aux autres villages, etc. ; mais il est impossible d’obtenir des naturels des renseignements sérieux.

Malgré leur belle position sur la lagune, les gens de Toupa possèdent très-peu de pirogues ; je ne sais à quoi attribuer cette pénurie.

Atoutou. — À l’entrée Est de la baie se trouve le village d’Atoutou, qui compte 800 habitants. Le chef possède un pavillon français.

Pays des Jack-Jack. — Le pays des Jack-Jack occupe, le long de la mer, une étendue de côtes de 18 milles ; il commence au village d’Afougou ou Great-Ivory-Town, et finit à celui de Morphy ; il touche à l’Ouest le pays de Jack-Lahou. Il est formé d’une langue de terre basse, large de 3 à 5 milles, comprise entre la mer et la lagune. Le terrain est plat, boisé et coupé par des marigots qui prennent une grande extension pendant la saison pluvieuse. Les grands villages se trouvent sur le bord de la mer ; chacun d’eux possède sur la rive méridionale de la lagune un petit village auquel le relie un sentier et qui sert aux besoins du commerce avec la rive nord. Les Jack-Jack, par leur industrie et leur intelligence, se sont élevés au-dessus de toutes les populations qui les entourent. Depuis près de deux siècles, ils sont en rapports suivis avec les Européens. Le port de Bristol compte deux maisons importantes dont les opérations sont concentrées sur ce point de la côte d’Afrique. La maison King possède pour ce commerce 16 navires, et la maison Lowders, 13. Un capitaine Powell, propriétaire de trois bâtiments, commence actuellement des opérations suivies. C’est donc une véritable flotte qui relie l’Angleterre aux Jack-Jack et qui, sur la côte, est représentée toujours par cinq bâtiments en moyenne. Leur séjour est plus ou moins long ; je pense qu’il faut moyennement six mois pour embarquer 200 tonneaux d’huile de palme. Le Fantee, de la maison King, vient d’en prendre 205 en moins de trois mois.

Chaque navire qui vient charger paye aux chefs un droit fixe de 8 onces (800 francs), et tout homme de l’équipage, chaque fois qu’il descend à terre, paye une once. A son arrivée, le capitaine se met en relation avec ses traitants ; les marchandises sont débarquées, transportées sur les marchés de la lagune et échangées contre de l’huile de palme. Cette huile est ensuite mise à bord par les Jack-Jack. Ainsi, le capitaine n’a affaire qu’à un ou deux traitants, gens riches et entendus qui lui offrent une sérieuse garantie pour les avances considérables qu’il leur fait. Il n’a plus qu’à attendre à son bord l’arrivée de son chargement. Le capitaine Edgell, du Fantee, vient de payer ses 205 tonneaux à raison de 11 francs le krou, ou les 30 litres.

On peut évaluer à plus de 5,000 le nombre de tonneaux d’huile qui, chaque année, s’embarquent chez les Jack-Jack. C’est une valeur moyenne de 5 millions de francs. Les marchandises d’achat représentent le tiers environ de ce prix, soit 1,600,000 francs. Le chiffre total des affaires, à l’importation et à l’exportation, serait donc de 6,600,000 francs.

Ce commerce considérable donne au pays une animation et une activité qui contrastent avec la tristesse et la solitude des environs. En arrivant à Grand-Jack et à Half-Jack, sur une plage plantée de nombreux cocotiers, on trouve le mouvement et la vie d’une place de commerce. Des hommes sont occupés à vider les barriques légères qui arrivent de la lagune et à remplir les pièces plus lourdes destinées aux bâtiments ; les autres les embarquent dans les pirogues et traversent les brisants. Une véritable flotte de pirogues, plus d’une centaine à chacun des deux villages, est disposée sur la plage. Il y en a de toutes les dimensions et quelques-unes m’ont frappé par leur grandeur et le soin qui a présidé à leur construction.

Quand on considère que les Jack-Jack n’exploitent qu’une partie de la lagune de Grand-Bassam, que souvent des querelles leur ferment l’accès de certains marchés, on est frappé du nombre considérable de tonneaux d’huile de palme que cette lagune, avec ses riches affluents du Potou et de l’Akba, pourrait fournir. Toute cette huile passera par notre comptoir de Grand-Bassam lorsque le commerce y sera installé sur des bases sérieuses et plus larges. Qu’on y ajoute celle que peut produire le pays d’Assinie, et on arrivera à un chiffre de 10,000 tonneaux pour la production annuelle de nos établissements de la côte d’Or.

Les villages des Jack-Jack situés sur la plage sont, en commençant par l’Est :

Afougou ou Great-Ivory-Town, avec 1,000 habitants ;

Amoqua ou Half-Jack, avec 1,000 habitants ;

Alindja ou Grand-Jack, avec 1,500 habitants ;

Akroë, avec 800 habitants ;

Adjoé, avec 800 habitants ;

Adjacouty ou Three-Towns et Morphy, avec 400 habitants ;

Sur la lagune, en commençant également par l’Est, on rencontre :

Abreiby, avec 300 habitants ;

Abra, avec 50 habitants ;

Amoqua-Badou[2], avec 30 habitants ;

Alindja-Badou, avec 50 habitants ;

Akroë-Badou ;

Adjoé-Badou, avec 50 habitants ;

Adjacouty-Badou, avec 60 habitants ;

Morphy-Badou, avec 50 habitants ;

Et Thiamé, avec 100 habitants.

Grand-Jack. — Le chemin qui conduit d’Alindja-Badou à Alindja ou Grand-Jack a 5 kilomètres ; il est bien tracé, mais en trois endroits est envahi par les eaux. Je l’ai parcouru au mois de juin, à l’époque de la saison des pluies ; les Krownen qui nous portaient avaient de l’eau jusqu’à mi-corps. À deux kilomètres de la mer, le terrain devient sablonneux et la végétation est moins puissante que dans les environs de la lagune. Le village de Grand-Jack occupe le long de la plage une étendue de 800 mètres environ. Les cases sont disposées par groupes réguliers entourés de palissades en bambous. Je fus conduit chez le chef, Guigré, qui demeure à l’extrémité ouest du village. Il nous reçut d’abord dans l’endroit destiné aux palabres ; c’est un grand rectangle long d’une cinquantaine de mètres, large de cinq ou six et bordé de chaque côté par les habitations des femmes ; des bambous disposés horizontalement à une hauteur de trois mètres préservent des rayons du soleil. Au fond se trouve l’estrade en terre battue où se placent les chefs. Aussitôt assis, nous fûmes entourés d’une foule nombreuse et bruyante dont les rangs pressés arrêtaient le peu d’air qui pouvait venir jusqu’à nous. Je demandai à Guigré de nous conduire dans un endroit moins accessible à la foule. Il s’empressa de nous introduire dans ses appartements réservés dont la richesse et l’originalité nous frappèrent vivement. C’est une réunion de petites maisons en terre disposées entre elles à angle droit et dont les galeries se font face ; l’intervalle qui sépare ces galeries, large de trois mètres, est garanti du soleil par des bambous disposés comme dans la salle des palabres. Tous les murs des galeries sont ornés de peintures à fresque dont le dessin et la couleur manquent certainement de correction, mais dont le réalisme et le pittoresque sont pleins d’intérêt. Ce sont des navires à la mer montrant dans leur intérieur à découvert toute la vie de l’équipage ; des scènes représentant l’embarquement de l’huile de palme ; des types d’hommes et de femmes du pays et surtout des types britanniques dans toute leur pureté. Cette œuvre de quelque matelot anglais eut le mérite de nous intéresser très-agréablement et, aux yeux des naturels, elle doit avoir la valeur d’un Titien ou d’un Raphaël. Des meubles en bois précieux, des glaces, des cristaux, des orgues de toute espèce, complètent la décoration.

Guigré est un bel homme d’une quarantaine d’années, à l’air distingué et intelligent. C’est le frère de Dozou, qui signa avec M. de Monléon le traité du 12 août 1855. La splendeur de son habitation est l’indice de sa richesse et de sa puissance. Il mit à faire les honneurs de chez lui la plus grande complaisance et surtout beaucoup de discrétion. Il partagea notre déjeuner, auquel il voulut à toute force adjoindre un supplément tiré de sa cave. Je m’entretins longuement avec lui des affaires du pays ; il protesta de son amitié pour les Français et de son désir de vivre avec eux en bonnes relations ; mais il est, avant tout, négociant, et son intérêt le porte vers les Anglais, qui lui procurent tous ses profits. Ses relations avec eux sont continuelles, et, pendant toute l’année, il a toujours un bâtiment au moins à charger. Je lui demandai s’il était en rapport avec les habitants de la rivière Lahou ; il m’apprit que la guerre venait d’éclater de nouveau entre les villages d’Afé et de Pandan, et qu’il avait été obligé de rappeler quelques-uns de ses boys qui étaient allés traiter dans le pays.

Je quittai Guigré après être resté quatre heures chez lui ; il voulait, au moment de mon départ, me faire accepter un cadeau que je refusai.

Half-Jack. — En partant de Grand-Jack, je me dirigeai, en suivant le bord de la mer, sur le rivage de Half-Jack, distant de 6 kilomètres. Ce village présente les mêmes particularités que Grand-Jack ; il est dans la même situation sur la plage et ombragé également par de nombreux cocotiers. Les affaires y sont aussi actives, et deux navires anglais y faisaient leur chargement.

Le chef de Half-Jack, et l’un des plus riches traitants, se nomme Bony ; je l’ai vu l’année passée, lors de ma première visite dans le pays. Sans nous être ouvertement hostile, il ne passe pas pour nous être sympathique ; son accueil n’a jamais été très-cordial envers les officiers français. Un autre traitant, nommé Aby, les a toujours très-bien reçus dans sa case, dont les splendeurs n’approchent pas de celles de Guigré. Aby est un ancien esclave de Bony, qui s’est racheté et est arrivé par ses richesses à une grande influence. Une fois, Bony s’est montré très-jaloux et très-humilié de ce qu’un commandant du Grand-Bassam était descendu chez Aby, et il est venu le supplier de lui faire le même honneur. Aby est l’homme dont nous pourrions le mieux essayer de nous servir pour agir sur les Jack-Jack ; mais ses intérêts commerciaux sont les mêmes que ceux des autres chefs, et ses bonnes intentions pour les Français n’auraient, sans doute, pas assez de force pour lui faire abandonner volontairement des opérations où il trouve depuis longtemps de beaux profits, et en entreprendre avec nous de nouvelles dont il ignorerait l’issue. Cette situation ne peut changer que le jour où, sur les marchés de la rive Nord de la lagune, nos commerçants offriront les mêmes avantages qu’offrent les Jack-Jack.

Après m’être reposé chez Aby et m’être entretenu avec lui de l’état des affaires, je repris la route de la lagune. Le chemin, long de 4 ou 5 kilomètres, ressemble à celui que j’avais parcouru le matin, d’Alindja-Badou à Grand-Jack. On n’y rencontre, vers son milieu, qu’un seul marigot ; mais il est bien plus grand que ceux de cette dernière route. Ce marigot a près de 300 mètres de longueur sur une largeur de quelques mètres et une profondeur d’un mètre ; il s’y trouve trois ou quatre vieilles pirogues qui servent à le traverser. À 1 kilomètre plus loin, le chemin se bifurque ; le sentier de droite conduit au petit village d’Abra, sur le bord de la lagune ; celui de gauche, à Alindja-Badou. Cette partie de la côte de la lagune est bordée de bancs de sable qui en rendent l’approche assez difficile. Les cases des deux villages sont cachées par les bois, et les débarcadères sont très-peu en vue.

Je finis ici la description des pays que je viens de visiter dans ma dernière tournée ; dans un prochain voyage, je continuerai l’exploration des autres parties de la lagune.


Pays d’Aka ; village de Bounoua et routes
qui y conduisent.


Au nombre des difficultés de toutes sortes que présentent aux Européens les comptoirs de la côte d’Or se trouve au premier rang celle de se procurer des renseignements géographiques certains. Les naturels, soit prudence, soit inintelligence, s’expriment en termes vagues et souvent contradictoires. L’inclémence du climat, plus encore que la difficulté du terrain, interdit aux hommes de la race blanche des explorations d’une certaine étendue, où la fièvre les arrêterait bien vite. Ainsi, le pays d’Akaplace, malgré sa proximité de Grand-Bassam, est encore peu connu d’une manière exacte. En attendant une étude plus approfondie, voici sur le territoire du vieux Aka les renseignements qui me paraissent mériter le plus de confiance.

Un violent antagonisme règne entre Amatifou et Amékee. Les rapports du chef d’Apollonie avec Aka sont excellents, au contraire ; les deux chefs sont cousins, et leurs hommes semblent se considérer comme étant de la même famille. Suivant une tradition dont je ne puis malheureusement contrôler l’exactitude, ce lien commun de famille et d’origine unissait autrefois les chefs de Kinjabo, de Béguini et de Bounoua ; mais, il y a près de cent ans, une révolution éclata à Kinjabo , la branche légitime des chefs fut chassée et une branche cadette s’empara du pouvoir, où elle est parvenue à se maintenir. Amatifou, neveu d’Attacla, ne serait donc qu’un usurpateur, aux yeux d’Amékee et d’Aka. Je donne cette version sous toutes réserves, sans en prendre nullement la responsabilité, et seulement comme pouvant expliquer les haines qui séparent des tribus d’une origine certainement commune.

Bounoua, résidence d’Aka, est situé à moins de 4,000 mètres de la rive gauche de l’Akba. C’est un grand village placé au milieu d’une clairière et composé d’une seule rue (du moins jusqu’à la case d’Aka), comme celui de Grand-Bassam. A ma seconde visite, au mois de février 1864, je trouvai après les premières cases une palissade solidement construite, établie perpendiculairement à la route et s’étendant de chaque côté jusqu’aux fourrés.

La population de Bounoua est de 1,500 à 2,000 âmes. Les hommes sont grands, forts, bien bâtis et ont bonne apparence sous leur attirail de guerre. J’en ai vu réunis 300 environ, tous armés de fusils.

Pour aller de le rivière de l’Akba à Bounoua, on peut débarquer à trois villages, ceux de Yaou, d’Impérié et d’Adiao, et suivre trois routes que je vais décrire successivement.

Le village d’Impérié, placé à peu près à mi-distance entre les deux autres, est à 10 milles environ du comptoir de Grand-Bassam. On peut mouiller près de la rive, où se trouve un débarcadère (ou coupée dans les taillis) large d’une trentaine de mètres. Des pirogues y sont toujours amarrées. Les cases sont à 40 ou 50 mètres de la rivière ; on les aperçoit par la coupée faite dans les arbres.

Impérié a une population de 500 à 600 âmes. Le chef hisse toujours le pavillon français, parait très-attaché à notre cause et a blâmé vivement la conduite d’Aka. Il m’a prié de prendre son fils à mon service, pour qu’il apprenne le français. Dans tous les cas, ce village sera toujours à notre merci. Ses intérêts me semblent intimement liés à ceux de Bounoua, dont il est le port sur l’Akba.

Je suis allé deux fois d’Impérié à Bounoua. J’ai mis chaque fois quarante minutes pour arriver aux premières cases du village, et quarante à cinquante jusqu’à celle d’Aka, qui se trouve maintenant protégé par la palissade dont j’ai parlé plus haut. J’estime que la longueur de cette route est de 3,500 à 3,800 mètres. À 250 mètres environ d’Impérié, le chemin, qui était parallèle à la rivière (les bois le cachent à la vue des bâtiments), se dirige à l’Est et franchit un pli de terrain de 7 à 8 mètres de hauteur. C’est un passage dangereux, où l’on ne peut grimper qu’un à un. Le chemin continue au milieu de fourrés, étroit, sinueux ; il traverse deux petites clairières et débouche tout à coup sur les premières cases du village. Les hommes ne peuvent guère marcher qu’un à un dans le sentier. Les premières cases précédent la palissade. Une fois cette barrière franchie, on descend sur une place assez spacieuse, au centre de laquelle se dressent quelques grands arbres. La case d’Aka est sur le côté gauche de cette place ; je ne l’ai pas dépassée, et ne sais pas si l’autre bout du village est aussi palissadé.

Le village de Yaou est à 8 milles du Grand-Bassam ; on peut aussi mouiller près de la rive. Il y a trois débarcadères. Le terrain est plus escarpé qu’à Impérié ; les cases sont moins en vue. Je n’y suis point encore descendu. Le chef de Yaou est venu avec moi à Bounoua et s’est tenu de mon côté pendant la conférence ; il a reconnu par écrit notre souveraineté. J’ignore quels sont ses rapports avec Aka.

De Yaou une route mène à Bounoua ; elle court parallèlement à l’Akba et vient tomber sur celle d’Impérié à Bounoua, un peu au-dessus de l’escarpement dont j’ai parlé. De Yaou à l’embranchement il doit y avoir 3,000 mètres environ.

Le village d’Adiao, au nord d’Impérié, est à 11 milles 1/2 de Grand-Bassam. La distance jusqu’à Bounoua doit être la même que celle de ce village à Impérié ; mais il parait que ce chemin est coupé vers son milieu par des marécages, où un homme a de l’eau jusqu’aux genoux. Je n’ai jamais mouillé à Adiao et n’ai pas d’autres renseignements.

Voilà donc les trois routes qui de l'Akba mènent à Bounoua. Il en existe une autre, peu connue de nos officiers ou, du moins, sur laquelle ils n’ont laissé aucun renseignement. Je veux parler de la route par le lac Kodioboué. Le lac a été exploré par le regrettable Du Bouchage, mais j’ai vainement cherché un écrit de lui sur ces parages renfermant des détails précis[3]. Le Kodioboué débouche dans l’Akba, à 7 milles environ de Grand-Bassam. L’entrée du marigot est très-étroite ; les arbres la recouvrent, et une embarcation matée aurait de la peine à y pénétrer. La profondeur de l’eau y est d’un mètre, en moyenne, et permet aux grandes pirogues d’y naviguer. Le marigot, toujours très-étroit, se dirige au Sud pendant plus d’un mille, puis il s’infléchit à l’Est, en s’élargissant, et, après 3 milles 1/2, devient le Kodioboué. Ce lac a 7 milles de l’Ouest à l’Est et 2 milles du Nord au Sud. La partie orientale est un marécage où l’on trouve 0m6, 0m5, 0m2, 0m1, jusqu’au bord ; mais, dans la partie occidentale, il y a, en moyenne, 1 mètre d’eau[4].

Sur la rive Nord, à peu près à son milieu, se trouve le débarcadère d’un chemin qui mène à Bounoua. Ce chemin doit courir du Sud au Nord, et sa longueur doit être de 8,000 mètres. D’après le récit d’un indigène, il traverse quelques fourrés en partant du lac, puis, jusqu’à Bounoua, il court dans une plaine semblable à celle de Koukoukoukou. Suivant un sergent des tirailleurs, au contraire, ce chemin serait détestable dans toute sa longueur, et mille fois pire que celui d’Impérié à Bounoua. Cette dernière version m’inspire beaucoup plus de confiance que la première, et je me propose d’aller moi-même sur le terrain connaître la vérité.

Dans tous les cas, c’est le chemin que suivent les gens de Bounoua pour venir traiter à la plage. Quand ils vont à Akaplace, ils traversent le lac Kodioboué ; quand ils vont à Half-Assinie, ils passent, en plus, le lac Hébé. Ces deux passages exigent l’emploi de pirogues.

Mais ce n’est pas seulement par les rives de l’Akba et le bord de la mer que Bounoua est accessible. On peut y arriver aussi en partant de la côte occidentale du lac Ahy. Aka y possède deux villages, celui de Adiaga et celui de Ganda-Ganda : c’est là que se trouvent ses bestiaux et ses poules. Adiaga est au pied des Montagnes Rouges qui, sur ce point, s’étendent jusqu’au bord du lac. En partant d’Adiaga, un chemin franchit ces collines, et, sur le versant opposé, se déroule jusqu’à Bounoua, à travers des plaines plantées de roniers, semblables à celles de Dabou. Un sous-officier, qui a fait ce voyage en 1852 avec le commandant d’Assinie, assure que la route est très-belle, la plus belle, dit-il, de tous ces pays. Il faut un jour pour la parcourir.

Du village de Ganda-Ganda part un autre chemin qui traverse d’abord des fourrés avant d’arriver aux Montagnes Rouges, lesquelles sont ici plus éloignées de la rive du lac qu’à Adiaga. Il franchit ces montagnes et vient se réunir dans la plaine au chemin d’Adiaga. Il est un peu moins long que ce dernier, mais moins bon.

C’est par Adiaga qu’on pourrait communiquer avec Amatifou. Il faudrait reconnaître soigneusement ces deux chemins.

Je suis parti de Grand-Bassam avec l'Archer, le 13 mai 1864 au matin. Après deux heures de route, j’ai mouillé au village de Yaou. Je suis allé voir le chef, qui m’a reçu, comme à mon dernier passage, avec toutes les marques de la soumission et de la déférence. Il m’a dit n’avoir pas vu Aka depuis longtemps. J’ai parcouru son village qui est très-beau ; il s’étend parallèlement à la rive de l’Akba, sur une longueur d’au moins 600 mètres. Il faut six minutes et demie de marche pour aller du premier débarcadère à l’entrée du chemin qui mène à Bounoua. J’ai fait une centaine de pas dans ce sentier, qui ressemble à tous ceux du pays, étroit, sinueux, bordé de chaque côté par des fourrés épais. Le temps était mauvais. J’ai ordonné au sergent Diamadoua (des tirailleurs) de continuer sa route jusqu’à Impérié, et je lui ai donné pour l’accompagner le fils du chef d’Impérié qui est à mon service. Je suis revenu sur mes pas, et après avoir donné un cadeau au chef de Yaou, en lui disant que je le verrais encore à mon retour, je suis parti pour Impérié avec l'Archer.

J’arrivais en même temps que Diamadoua ; il avait marché pendant trente minutes. Comme je l’ai dit, le chemin débouche bien sur celui de Bounoua, un peu au-dessus de la moitié. Le terrain est plat ; il existe dans la route une seule excavation large de 25 mètres environ et sur laquelle sont jetés deux arbres à la suite l’un de l’autre.

Le chef d’Impérié vint à bord aussitôt mon arrivée. Il était allé la veille à Bounoua. Aka semblait très-inquiet ; il se plaignait de ce que les commerçants de Grand-Bassam ne venaient pas faire la traite chez lui ; il affirmait qu’il n’était pas notre ennemi. Des envoyés d’Amékee, chef d’Apollonie, étaient à Bounoua pour réclamer des marchandises que des gens d’Aka avaient prises à un de ses hommes revenant des Jack-Jack.

Le chef m’a dit qu’il allait partir de suite pour Bounoua pour engager Aka à venir à Grand-Bassam avec ses chefs pour y faire acte de soumission et y recevoir nos ordres, et qu’à mon retour il me rendrait compte du résultat de son voyage. 11 m’a encore demandé avec instance un pavillon français : celui qu’il possédait est complètement hors de service. Je compte satisfaire son désir.

D’Impérié, je suis venu mouiller à Adiao. La présence de l'Archer n’a inspiré aucune inquiétude aux habitants, qui sont tous venus au débarcadère. Le chef m’a accompagné sur la route qui mène à Bounoua ; elle est semblable à celles de Yaou et d’Impérié ; moins longue que cette dernière, elle est coupée vers son milieu par des marécages. Ce jour-là, la pluie qui tombait la rendait très-glissante. Après avoir parcouru quatre à cinq cents mètres, je suis revenu sur mes pas. J’ai fait un petit cadeau au chef qui, depuis longtemps, n’avait pas été en rapport avec les Français et qui m’a fait apporter les provisions dont j’avais besoin. Dans ce grand village habité par des hommes d’Aka, je n’ai remarqué aucun sentiment de malveillance et de crainte.

J’ai continué à remonter l’Akba et, à la nuit, j’ai mouillé devant Alépé, après avoir franchi heureusement les roches dont la rivière est semée. J’ai trouvé la factorerie Marchand en pleine activité ; la maison en bois est construite ; l’agent qui y réside a fait, depuis vingt jours, 70 barriques d’huile de palme. Il se loue beaucoup du chef de Grand-Alépé, le vieux Gossan, qui est venu passer quinze jours à la factorerie. Ce chef était parti depuis deux jours. J’ai vivement regretté de n’avoir pu le rencontrer, car il a toujours montré à notre égard les meilleures intentions. J’aurais désiré aller le visiter à son village, mais j’ai reculé devant un voyage de cinq heures dans des chemins affreux, rendus encore plus épouvantables par les pluies torrentielles qui tombent en ce moment. J’ai chargé l’agent de la factorerie d’exprimer à Gossan le regret que j’avais de ne pas le voir, et la satisfaction que j’éprouvais de la manière dont lui et ses hommes faisaient le commerce avec les Français.

Un autre chef qui a de fréquentes et bonnes relations avec la factorerie, est celui de Yakassé, village situé au-dessus des cataractes.

Le lendemain matin, 14, je suis parti avec la baleinière et une pirogue pour tâcher d’arriver à Yakassé. Les pluies qui tombent depuis quinze jours ont considérablement enflé les eaux de la rivière. Nous avons eu à lutter contre un courant de foudre. Nous sommes parvenus à franchir les premières roches de la cataracte et à prendre terre au village d’Akba ; mais là, j’ai reculé devant la crainte de briser les embarcations sur les rochers, et après, avoir visité le village qui est sans importance et qui est commandé par une femme, j’ai rebroussé chemin. Nous avons parcouru en un clin d’œil la route que nous avions eu tant de peine à faire, et nous sommes revenus sans encombre à bord de l'Archer.

Je suis parti de suite d’Alépé et suis venu mouiller à Impérié. Le chef revenait de Bounoua. Aka, dit-il, avait saisi avec empressement l’occasion qui lui était offerte, et dans quelques jours, allait m’envoyer ses hommes à Grand-Bassam. Il me promit de les accompagner dans leur mission. Je le quittai en lui faisant un cadeau et en lui témoignant toute ma satisfaction de sa conduite.

Arrivé à Yaou, je dis au chef que je désirais aller me promener dans le lac Kodioboué et que je voulais l’emmener. Il y consentit de suite, mais il me pria de remettre le voyage à un autre jour, l’heure étant beaucoup trop avancée. Je lui dis alors que je reviendrais le prendre le lendemain matin, et je retournai à Grand-Bassam.

Le lendemain 15, à dix heures, j’étais de nouveau à Yaou. Le chef, accompagné d’un homme, vint à bord immédiatement, puis nous retournâmes sur nos pas jusqu’à l’entrée du marigot qui conduit au lac Kodioboué. Là, nous laissâmes l’Archer, et avec la baleinière et une pirogue bien armée nous entrâmes dans le Marigot. Large de 30 mètres en moyenne, profond de 4, 5 et 6 mètres, il serait navigable pour l’Archer si la végétation tropicale ne venait y mettre obstacle. Son lit est obstrué par des troncs d’arbres de toute sorte, et les arbres des deux rives étendent souvent leurs branches dans toute sa largeur. Le courant descendait avec une vitesse de près de deux nœuds et rendait notre navigation excessivement pénible. Il fallait se frayer un passage avec la hache. Après une heure vingt minutes de route, nous trouvâmes un arbre énorme barrant complètement le passage et servant de pont aux indigènes. C’est pour acheter une pirogue devant suppléer à l’usage de ces ponts, que M. Du Bouchage avait donné 30 francs au chef de Yaou. Je fis attaquer l’obstacle à coups de hache ; mais la partie inférieure plongeait dans l’eau de plus d’un mètre, et un travail d’une demi-heure n’avait rien avancé. A ce moment, la pluie qui tombait assez fine depuis longtemps, se changea en averse épouvantable. Nous n’étions pas même à moitié du lac et déjà trempés jusqu’aux os, nous voyions nos maigres provisions complètement perdues. La Somme était signalée au moment ou nous quittions Grand-Bassam. Toutes ces causes réunies me firent prendre, bien à regret, le parti de revenir sur mes pas. Nous trouvâmes heureusement un ajoupa qui nous offrit un abri pendant la violence de la tornade ; enfin, aidé par le courant, nous arrivâmes à bord en trois quarts d’heure.

Je reconduisis le chef à Yaou, en lui faisant promettre de venir à Grand-Bassam avec les envoyés d’Aka. En me quittant, il me pria de prendre à mon service un de ses boys à qui il veut faire apprendre le français.

Ce que j’ai vu du marigot qui conduit au lac Kodioboué me fait croire que ce serait une route bien longue et très-difficile.

Des trois villages qui, sur l’Akba, servent de port à Bounoua, c’est Impérié qui offre le point de débarquement le plus facile. La rive est plate et le débarcadère peut être accosté par plusieurs canots à la fois. A Yaou et à Adiao, c’est par un sentier étroit et rapide qu’on arrive au plateau sur lequel sont bâties les cases. La route d’Impérié, un peu plus longue que celle d’Adiao, a l’avantage de n’être pas interrompue par des marécages. Il existe, il est vrai, une montée rude et difficile, mais qui n’est pas un obstacle infranchissable.

Dans une prochaine étude je me conformerai à mes instructions en donnant, sur le pays des Boubourys, tous les documents qu’il me sera possible de recueillir.


Pays de Lahou. — Rivière Rouge et lagune
Lozo. — Les chefs et les naturels ; leurs rapports
avec les Français. — Le coton à Tiasal
et dans les plaines de Baorée.


Au moment où notre commerce tente l’exploitation du coton dans nos comptoirs de la côte d’Or, j’ai pensé qu’il serait peut-être opportun d’appeler son attention sur un pays voisin dont la richesse cotonnière est réputée considérable. Je veux parler des pays arrosés par la rivière Lahou ou Rivière Rouge ; ils ont déjà, et à plusieurs reprises, excité l’intérêt des commandants de nos établissements. C’est le résultat des travaux et des voyages de mes prédécesseurs que je prends la liberté de vous exposer.

Les naturels de la lagune de Grand-Bassam portent des pagnes en coton formés de bandes étroites et colorés au moyen de diverses teintures extraites de fruits. Ces pagnes, bariolés jaune, rouge, vert ou bleu[5] sont extrêmement recherchées. Mais ce n’est pas dans le pays qu’ils sont fabriqués, c’est dans les villages situés près de Tiasal, au pied des cataractes qui barrent larivière Lahou. Là, s’étendent au loin de vastes plaines appelées plaines de Baorée, où se récoltent des quantités considérables de coton. Tiasal est l’entrepôt de ces richesses qu’un besoin impérieux force les nations industrielles à se procurer à tout prix. C’est donc à Tiasal qu’il faut essayer d’arriver.

Une étude du pays et de ses habitants montrera quelles peuvent être les chances de réussite d’une semblable entreprise.

La côte du golfe de Guinée, depuis le cap des Palmes jusqu’au cap des Trois-Pointes, est bordé dans presque toute son étendue par une lagune intérieure dont la direction générale est parallèle à celle de la plage. La langue de sable qui sépare cette lagune de la mer est souvent très-étroite ; sur certains points, cette largeur n’atteint pas 300 mètres ; de distance en distance, elle est coupée par les embouchures de rivières qui apportent dans le golfe de Guinée les eaux descendant des plateaux de l’intérieur. Ces embouchures servaient en même temps de déversoirs à la mer intérieure. La direction générale des rivières est du Nord au Sud ; celle des lagunes, de l’Est à l’Ouest. Les plus importantes de ces rivières et de ces lagunes sont celles d’Assinie, de Grand-Bassam et de Lahou.

La rivière Lahou arrose un pays appelé Adou, ou pays des Quaquas. Les Hollandais y ont eu un établissement sur lequel les détails me manquent. L’embouchure est située par 5° 8’ latitude nord, et 7° 17’ longitude ouest[6]. Elle est très-étroite et présente une barre qui a la plus grande ressemblance avec celle de la rivière d’Assinie[7]. Cette barre a été sondée deux fois en 1858 ; on trouva 2m70 dans le creux de la lame, la barre étant assez mauvaise. Le capitaine de la Rafale pensait que, par un temps favorable, cette canonnière pourrait la franchir. Un aviso comme l'Archer, en choisissant un moment de belles barres, entrerait aussi facilement dans la rivière Lahou que dans celle d’Assinie.

Une fois la barre franchie, la profondeur est de 7 mètres, et cette profondeur se continue jusqu’au village d’Ahua, distant de 5 à 6 milles des cataractes de Tiasal. La rivière est semée, cependant, de quelques roches et bancs de sable dont l’existence est révélée par les arbres, rares du reste, qui y sont échoués. À partir du village d’Ahua, ces bancs deviennent plus nombreux. À Apoupou, un peu au-dessus, ils rendent la navigation impossible aux bâtiments et on ne peut arriver qu’en pirogue aux cataractes de Tiasal. Là, la rivière a une chute de 7 à 8 mètres de hauteur. La distance à la barre est de 25 milles environ.

La largeur de la rivière Lahou, à partir de son embouchure, est représentée comme étant triple de celle de la rivière Akba. Elle serait donc de près de 300 mètres. Au village de Kébiessou, cette largeur serait la même que celle de l’Akba, c’est-à-dire d’environ 100 mètres.

Le courant de la rivière varie selon la crue des eaux ; au mois d’octobre 1857, cette crue était de deux mètres. Le courant était alors extrêmement violent en certains endroits. En général il file de 2 nœuds 5 à 3. Pendant la saison sèche, en décembre et janvier, il est très-faible et permet même au flot de se faire ressentir assez loin.

L’embouchure de la rivière Lahou est comprise entre deux pointes sablonneuses et très-basses. Celle de l’Ouest est couverte de cocotiers qui abritent le village d’Afé. En face et sur l’autre pointe, se trouve le village de Brafé. Après avoir doublé ces deux pointes, on arrive dans un large bassin. Devant le navire et droit au Nord, se présente la rivière ; dans l’Ouest et à angle droit, s’ouvre la lagune Lozo, à laquelle nous reviendrons tout à l’heure.

En remontant la rivière, après avoir dépassé Brafé, on arrive au village d’Embono, situé sur la rive gauche. En face et dans la lagune Lozo, se trouve l’île Afé. Après Embono, se succèdent les villages de Parapon, d’Ezan, de Dzida. Entre ces deux derniers, on rencontre deux îles. Après Dzida, la rivière s’infléchit au N.-E. jusqu’au village de Lentibo.

Au-dessous de Lentibo commence l’Arroyo ou marigot conduisant au fond de la baie de Thiakba, dans la lagune de Grand-Bassam. À Lentibo, la rivière, après s’être redressée vers le Nord pendant deux ou trois milles, tourne à l’Est jusqu’au village de Kébiessou, où elle reprend la direction générale du Nord. Du village de Kébiessou, part un sentier courant du Nord au Sud, qui va aboutir au marigot de Lentibo à Thiakba. Après Kébiessou, se présentent successivement, et toujours sur la rive gauche, plusieurs villages jusqu’à celui de Tiasal. Le plus important est Ahua.

Les renseignements certains sur le cours de la rivière manquent à partir des cataractes de Tiasal. Là, assure-t-on, commencerait une lagune immense s’étendant vers l’Ouest, et que la rivière Sassandra[8] dont l’embouchure est à 65 milles de celle de la rivière Lahou, mettrait en communication avec la mer.

Ce vaste bassin est appelé par les naturels Boutnia Cokree ; il est navigable pour les grandes pirogues, et sert de voie de communication pour l’approvisionnement du marché de Tiasal, marché fort riche en huile de palme, en ivoire, en or et en coton.

C’est à Tiasal que cette dernière marchandise arrive en quantité considérable, travaillée sous la forme de pagnes par les naturels. Les femmes filent le coton, les hommes le tissent. Ces pagnes s’exportent au loin, et sont recherchés dans les lagunes de Grand-Bassam et d’Assinie.

Le coton est récolté dans de grandes plaines situées au-dessus de Tiasal, et appelées plaines de Baorée. Ces plaines s’étendent fort au loin au Nord ; elles renferment des mines d’or considérables dont la position n’est pas déterminée. Suivant les naturels, il faut marcher pendant une lune pour y arriver[9]. L’or est très-commun dans le pays ; on le rencontre quelquefois à la surface de la terre ; d’autres fois on fait des mines de 20, 30 et même 40 pieds. Séparé des matières étrangères par le simple lavage, il est généralement en poudre dans le sable et dans la terre, et en pépites entre les roches. Quelques-unes de ces pépites sont d’une remarquable grosseur. Une jeune mariée présentée au commandant Mailhetard portait des bijoux en or d’une valeur de 25,000 francs. L’ivoire est abondant à Tiasal. L’éléphant se chasse sur les bords de la rivière, et principalement dans les plaines de Baorée[10].

Ici se présente un fait ethnographique qui mérite de fixer l’attention. Au dessus de Tiasal, dans les plaines de Baorée par conséquent, les naturels parlent la langue d’Assinie et de Kinjabo. Une route conduit de la résidence d’Amatifou à Tiasal. Elle traverse l’Akba au village de Yakassé, au-dessus des cataractes[11]. De là, elle passe à un village appelé Grand-Alépé, différent de celui que nous connaissons et qui est voisin des rives de l’Akba. Ce nouveau Grand-Alépé serait à peu près à 30 milles au Nord du comptoir de Grand-Bassam ; la langue d’Amatifou n’y serait point parlée. De Grand-Alépé, la route se dirigerait sur Creidiou, village important, d’une population de 6,000 âmes et placé à environ 25 milles au N. N. O. du poste de Dabou ; puis, de Creidiou, elle viendrait aboutir à la Rivière Rouge. Ces relations de langage et probablement d’origine, entre des populations séparées par une distance de 120 milles, dans un pays où chaque village a, pour ainsi dire, sa langue et sa nationalité, sont certainement remarquables. Elles m’étaient déjà connues, et l’interprète Gogo vient encore de m’en affirmer l’exactitude ; il assure avoir connu des hommes qui avaient fait le voyage de Kiasal à Kinjabo.

Après avoir décrit le cours de la Rivière Rouge, je vais essayer de donner sur la lagune Lozo les renseignements, malheureusement bien incomplets, que nous possédons.

Cette lagune, comme on l’a vu précédemment, commence au village d’Afé, situé à la pointe Ouest de l’embouchure de la rivière. Sa direction générale est de l’Est à l’Ouest ; sa largeur, à l’entrée, est d’environ deux milles, mais elle est occupée par une suite d’îles placées près de la rive Nord et qui sont distantes de la rive Sud de moins d’un mille. Le courant est très-faible ; la profondeur de l’eau est grande et la navigation est facile jusqu’à l’ile Lozo, distante de Brafé d’une journée de pirogue, une vingtaine de milles, par conséquent. Lozo est le centre du commerce de l’huile de palme, commerce concentré dans la lagune, tandis que la rivière fournit plus particulièrement l’or et l’ivoire. Le village de Yocohoué, placé dans une position intermédiaire entre Brafé et Lozo, est aussi un point de traité très-important pour l’huile.

À partir de l’île Lozo, la lagune devient assez étroite pour n’être plus praticable qu’aux embarcations. Les naturels assurent qu’il ne faut que trois journées en pirogue pour aller de Brafé au fond de la lagune et revenir[12]. Elle aurait donc, de l’Est à l’Ouest, une longueur de 30 milles environ, et son extrémité ne serait probablement éloignée des bords de la rivière Fresco que de 5 à 6 milles.

Le pays de Lahou et très-riche en bestiaux ; ils sont de petite taille, il est vrai, et semblables à ceux de Quitta.

L’aspect général de la contrée est très-beau. Voilà ce qu’écrivait en 1858 M. le capitaine d’artillerie Mailhetard, alors commandant de Grand-Bassam. « Quant au pays, ce que j’en ai vu est bien au-dessus de Grand-Bassam. Là, pas de palétuviers, peu de marais, moins de bois, de l’air, des sites charmants, de beaux points de vue. C’est, à mon avis, même mieux qu’Assinie. Je n’ai rien vu d’aussi beau que la réunion de la rivière et de la lagune avec ses îles. Sans mettre en ligne de compte le régime alimentaire que l’on peut se procurer à Lahou (ce qui n’est pas peu de chose) ce pays est, je crois, par lui-même, plus sain que nos autres comptoirs de la côte d’Or.[13] »

Après avoir donné, sur la géographie et sur les productions du pays de Lahou, les renseignements bien incomplets, il est vrai, que nous possédons, il me reste à parler de ses habitants et de sa constitution politique.

En général, les naturels sont représentés comme affables, doux, hospitaliers et beaucoup moins turbulents que ceux de l’Ébrié, dont les mœurs sont bien plus grossières. Les villages sont nombreux et riches ; chacun d’eux a un chef dont l’importance relative est à peu près la même. En 1856, deux hommes riches, chefs de grands villages situés à l’embouchure de la rivière, prédominaient dans le pays et se partageaient l’influence et le pouvoir.

Le premier, appelé Piter, habitait le village de Pandan, sur la langue de sable comprise entre la lagune et la mer, et étendait sa domination sur cette langue de sable et sur deux îles situées devant Pandan. Un village, celui de Yacobo, situé sur la rive Nord de la lagune, obéissait également à ce chef qui aurait bien voulu étendre sa puissance sur les habitants de cette rive. Mais ces hommes ne l’aimaient pas et auraient accueilli plus favorablement son rival.

Ce rival se nommait Guipro. Il était chef de l’ile de Thiakba située à l’entrée de la baie de Cosroë, dans la lagune du Grand-Bassam. Sa résidence était au village d’Afé, à un mille de Pandan, sur la langue de sable et tout près de la barre. Son autorité s’étendait sur les deux rives de la rivière jusqu’à Tamabo, à 15 ou 16 milles d’Afé. Ses sujets, ou sa famille, comme on dit dans le pays, occupaient également l’ile Lozo et toutes les îles de la lagune, à l’exception des deux qui appartenaient à Piter.

Les deux familles vivaient depuis longtemps en assez bonne intelligence, lorsqu’en 1856, Piter, chef ambitieux et redouté dans tout le pays, se rendit au village de Kébiessou, dans la rivière, et là, sans motif aucun, voulut rançonner les habitants. Il en tua quelques-uns, et en retournant à Pandan, il emmena plusieurs femmes qu’il rencontra sur sa route. Ce fut la cause d’une guerre acharnée.

Chacun des villages de Pandan et d’Afé est protégé par une palissade qui va de la lagune à la mer. La distance qui sépare ces palissades est d’une portée de fusil, et chaque jour une fusillade continuelle s’établissait entre les deux partis. La famille de Thiakba, beaucoup plus nombreuse que la famille de Piter, était en réalité plus faible à cause de son extrême dissémination. Ses membres, comme nous l’avons dit, occupent l’île de Thiakba, dans la lagune de Grand-Bassam, et Guipro y résidait souvent. Piter, au contraire, tenait toutes ses tribus massées, disposant d’une force plus réelle.

La lutte continuait toujours, quand, au mois de décembre 1856, arrivèrent à Grand-Bassam des envoyés de Guipro, chargés de demander au commandant du comptoir la protection de la France. M. le commandant de Dabou les reçut courtoisement et les renvoya en donnant rendez-vous à Guipro au village de Kraffi. Diverses circonstances empêchèrent cette entrevue. Par une lettre en date du 29 janvier 1857, M. le capitaine Bruyas reçut du commandant supérieur l’autorisation de passer un traité avec les gens de Lahou. Au mois de mai, la canonnière la Tourmente vint mouiller devant la barre de la rivière ; mais les brisants étaient si forts qu’elle ne put communiquer. Le pavillon français flottait sur la plage, malgré les efforts tentés pour soustraire les naturels à notre influence.

Les affaires étaient dans le même état quand M. l’enseigne de vaisseau Réveillère obtint du commandant de Grand-Bassam, M. le lieutenant de vaisseau Henri Brossard de Corbigny, l’autorisation de faire une excursion dans le pays de Lahou.

M. Réveillère fit déposé sur la plage au village de Graffi ; il était accompagné de l’interprète John qui avait résidé dans le pays et qui en connaissait tous les chefs. Le 13 octobre 1857, il arriva au village de Brafé, commandé par Antony, homme jeune et intelligent, parlant suffisamment anglais. Le lendemain, il alla voir Guipro à Afé.

Guipro demanda bien l’établissement d’un blockhaus et la protection des Français, mais il hésita d’abord à accorder à M. Réveillère une pirogue pour visiter la lagune, et, par conséquent, les moyens de communiquer avec Piter. 11 se montra, ainsi qu’Antony, d’une avidité extrême.

Cet officier obtint enfin de Guipro une pirogue pour remonter la rivière. À Dzido, le chef Coutoucou, frère ainé d’Antony, lui demanda l’établissement d’un blockhaus. À Lentibo, le chef lui fit les mêmes vœux. Après avoir eu à lutter contre la mauvaise volonté de ses piroguiers, M. Réveillère atteignit Awanou. Le chef le traita bien et le pria d’inviter les navires de traite à remonter la rivière. Au village d’Ahna, les piroguiers refusèrent positivement d’aller plus loin, prétendant qu’ils seraient tous tués par les gens du pays. Les deux chefs du village, bien qu’ils eussent cordialement reçu le voyageur, ne se prêtèrent pas à lui donner les moyens de continuer sa route, soit par terre, soit par eau. Devant cette impossibilité, M. Réveillère dut revenir sur ses pas. A Kébiessou il prit le sentier qui conduit à travers les bois au marigot reliant la rivière à la baie de Thiakba.

« Ce marigot n’est praticable que pour les petites pirogues ; c’est un chenal extrêmement sinueux, souvent de la largeur seulement de la pirogue, coupé constamment par des arbres abattus, ce qui oblige à une gymnastique continuelle. Ce chenal poursuit son cours dans une plaine marécageuse plantée d’une forte végétation ; parfois on perd même toute trace de l’arroyo, et la pirogue circule dans la forêt. Cette communication n’est réellement praticable que pour des Bushmen ; j’y ai rencontré plusieurs pirogues chargées de sel, allant à Kébiessou. »

« Un peu avant d’arriver à Thiakba, la forêt a fait place à une vaste prairie, située au fond d’une belle vallée ; l’arroyo, toujours très-étroit, serpente au milieu des hautes herbes, et débouche dans un large bassin[14]. »

En quittant ce bassin auquel les naturels attachent un caractère sacré, M. Réveillère s’engagea dans le sentier montagneux qui conduit au fond de la baie de Thiakba. Ce sentier a 4 à 5 milles de long et traverse tantôt des bois, tantôt des plaines déboisées, plantées de roniers ; sa direction est du Nord au Sud. Du fond de la baie, M. Réveillère se rendit en pirogue à l’ile de Thiakba, et de là à Dabou.

M. Réveillère fit un second voyage à la rivière Lahou, au mois de juin 1858 ; il accompagnait le commandant de Grand-Bassam, M. le capitaine d’artillerie Mailhetard. Ces deux officiers partirent du fond de la lagune de Grand-Bassam, et après avoir traversé un bois assez épais, arrivèrent au village de Kraffi, sur le bord de la mer. En cet endroit, la lagune est distante de la mer de 2 kilomètres.

« De Kraffi à Lahou, on suit la côte. La route n’est pas aussi belle que celle d’Assinie, mais elle est moins longue. Sept villages intermédiaires se présentent successivement, à peu près également espacés les uns des autres, et peuvent servir de haltes. Après quatre bonnes heures de marche, nous sommes arrivés au village de Couassi,où nous nous sommes reposés trois heures environ avant de nous remettre en route. De Couassi à Lahou, le chemin est un peu moins long et ne demande pas plus de trois heures. J’estime qu’il y a près de 7 lieues du fond de la lagune à Lahou[15]. »

À Afé, Guipro et toute la population reçurent les voyageurs avec des démonstrations de joie. La guerre durait toujours entre les deux familles. Dans un grand palabre qui dura quatre heures et auquel assistaient tous les chefs, toutes les conditions que M. Mailhetard exigeait pour l’établissement des Français furent acceptées ; Guipro croyait même que la chose allait se faire de suite. Pendant cette journée, nos officiers furent comblés d’amitiés ; partout on leur demandait quand ils reviendraient pour s’établir définitivement dans le pays. Les mauvais temps qui régnaient les engagèrent à abréger leur séjour. Ils partirent le soir et, prenant la route qu’ils avaient déjà suivie, ils arrivèrent le lendemain matin à bord de la Rafale mouillée au fond de la lagune de Grand-Bassam.

Depuis ce voyage, aucune tentative n’a été faite pour entretenir des relations dont le début s’offrait sous d’aussi heureux auspices. Guipro et Piter[16] sont morts ; ils ont emporté dans leurs tombes les haines qui divisaient leurs familles, et aujourd’hui la paix règne dans les villages de Pandan et d’Afé.

Je suis parvenu à la fin de cette étude sur le pays de Lahou et sur ses habitants. Elle prouve, à mon avis, la possibilité d’arriver en toute sécurité à Tiasal, sans qu’il soit besoin d’occuper militairement le pays. Une prise de possession n’est pas assez nécessaire pour exploiter les richesses de Lahou si notre commerce était en mesure de le tenter. Un aviso à vapeur entrerait dans la rivière ; on rappellerait aux chefs et aux populations les relations amicales qui ont toujours existé entre eux et les Français ; des cadeaux, largement et judicieusement distribués, nous concilieraient ces indigènes. Le but du voyage serait clairement expliqué ainsi que le bien qui en résulterait pour tous. Alors commencerait une exploration attentive et sérieuse de la lagune et de la rivière. A Tiasal, on aurait enfin une certitude sur la quantité de coton que l’on peut y recueillir. Quinze jours suffiraient à cette expédition qui, sans compter ses résultats commerciaux, serait très intéressante sous le rapport géographique. Elle devrait avoir lieu dans les premiers jours de décembre, à l’époque des belles barres et de la saison sèche. On reviendrait à Grand-Bassam avec des notions certaines et on pourrait alors dire hardiment à nos commerçants : « Allez à Tiasal, vous y achèterez en tant de temps telle quantité de coton. Partez avec votre bateau à vapeur, emportez de bonnes marchandises ; agissez avec loyauté, traitez bien les chefs et les naturels. Outre le coton, vous vous procurerez de l’huile de palme, de l’or, de l’ivoire. Une mine vous est ouverte, c’est à vous de l’exploiter. Nous vous en avons montré le chemin et nous vous répondons de vous envers les naturels. Aussi saurons-nous réprimer tout acte qui nous aliénerait leur amitié et qui viendrait altérer la confiance qu’ils ont dans la justice des Français. »


Étude sur le commerce dans les établissements
français de la côte d’Or. Le présent et l’avenir.


Je me propose, dans cette étude, de rechercher les causes du faible essor qu’a pris lé commerce national dans nos établissements de la côte d’Or, après vingt années de possession, et les moyens à employer pour profiter des avantages que notre position dans ce pays doit lui assurer.

Les événements qui se sont passés dans le haut de la lagune il a quelques années se rattachent intimement à ce sujet. Aussi je crois utile de commencer en en-donnant un résumé rapide.

Ce n’est qu’en 1849 que la lagune du Grand-Bassam fut connue dans toute son étendue. Nos traitants s’empressèrent de mettre à profit cette riche mine qui leur était ouverte, et dès lors se trouvèrent en face de concurrents qui-depuis longtemps l’exploitaient seuls. Ces concurrents étaient les Jack-Jack, établis aux bords de la mer, sur la langue de sable qui la sépare de la lagune. Ne fabriquant pas d’huile de palme, ils allaient la chercher dans tous les villages du lac, et donnaient en échange les marchandises que leur livraient les navires anglais qui venaient mouiller devant eux. Ce commerce remontait à près de deux siècles et s’était concentré en Angleterre, au port de Bristol. Les Jack-Jack avaient été assez rusés pour cacher à leurs clients la manière dont ils les approvisionnaient d’huile de palme, et les Anglais ne connaissaient rien de la lagune dont ils n’étaient séparés cependant que par une étroite langue de terre de 4 à 5 kilomètres de largeur.

Le dépit des Jack-Jack dut être grand quand ils nous virent arriver dans ces eaux, où le monopole leur semblait assuré. Ces mauvaises dispositions furent sans doute encore excitées par les capitaines des navires anglais, dont les intérêts devenaient les mêmes que ceux de ces indigènes. Néanmoins, les commandants du comptoir de Grand-Bassam, MM. Boulay et Martin des Pallières, parcoururent le pays et conclurent avec les différents chefs des Jack-Jack des traités où la souveraineté de la France était formellement reconnue. Il en fut de même pour les pays de Débrimou et de Bouboury. La quantité considérable d’huile que produisaient ces contrées permettait à nos négociants d’y faire des affaires importantes. Mais ils étaient loin d’être satisfaits en voyant le commerce des Jack-Jack bien supérieur au leur, et dès lors la destruction de ces noirs intelligents et actifs devint le sujet de leurs continuelles doléances.

Cependant des actes hostiles s’étaient produits contre nous. Après avoir soumis l’Ébrié, le capitaine de vaisseau Baudin, commandant la division navale, vint mouiller avec tout le corps expéditionnaire dans la baie de Dabou, dont la situation avantageuse avait été reconnue. Le 10 octobre 1853, les chefs de Débrimou, capitale du pays de Dabou, cédèrent en toute propriété à la France les terrains nécessaires à l’établissement d’un fort et de factoreries. Les Jack-Jack, effrayés par le déploiement de nos forces, payèrent une contribution de guerre et prirent l’engagement de renoncer à toute pensée de nuire à notre commerce dans le haut de la lagune. Ce traité de paix et d’amitié fut signé le 12 octobre par le chef Aboudiaké, agissant au nom des différents villages Jack-Jack.

Les travaux du fort de Dabou commencèrent ; une enceinte fut tracée, et des bâtiments provisoires furent élevés pour recevoir la garnison. Notre commerce devait alors trouver toute sécurité dans le haut de la lagune. Mais les indigènes n’avaient vu qu’avec peine notre installation dans le pays. Un instant effrayés, ils s’enhardirent, et les travailleurs durent souvent quitter la pelle et la pioche pour prendre le fusil. Le pays de Bouboury, riche en huile de palme, exerçant une grande influence par l’humeur pillarde et belliqueuse de ses habitants, était le foyer de cette agitation. Nos traitants furent inquiétés dans la baie de Bouboury.

Un guet-apens, qui coûta la vie à plusieurs de nos soldats noirs, amena, de notre part, des représailles contre le Bouboury. Le blocus de leurs côtes s’en suivit.

Cet épouvantable guet-apens mettait fin à des négociations dont l’issue favorable semblait devoir amener la pacification du pays. Le blocus fut repris avec plus de vigueur, les villages de Badou et de Mopoëine furent brûlés par nos avisos, mais l’exiguïté de nos forces nous défendait toute tentative de débarquement.

Cet état, de choses ne fut d’ailleurs que temporaire. Mais l’abandon du pays par les grandes maisons françaises livra tout le commerce aux mains des Jack-Jack, et quand, en 1863, de nouveaux traitants français reparurent dans la lagune, ils trouvèrent les chefs du pays de Dabou sous l’influence complète de leurs concurrents. Il ne pouvait en être autrement. Les naturels étant toujours assurés de trouver chez les Jack-Jack un assortiment de marchandises de toute sorte appropriées à leurs besoins. Nos factoreries de Dabou, au contraire, ne leur offraient, et seulement par intermittence, que des objets de qualité inférieure et souvent altérés. La seule monnaie du pays, la manille, leur manquait complètement. Des manilles fabriquées en France n’avaient pu entrer dans la circulation.

Ainsi les efforts du Gouvernement ont été presque inutiles. Un fort a été élevé à grands frais à Dabou ; une garnison y est entretenue. Mais pour tous ces sacrifices on devait espérer des résultats plus heureux.

Si, au lieu de récriminer contre les Jack-Jack, on s’était bravement mis en mesure de lutter avec eux et de les battre avec leurs propres armes ; si les factoreries avaient été approvisionnées avec intelligence ; si les marchandises avaient été de bonne qualité et en rapport avec les besoins des naturels ; si surtout les naturels avaient toujours trouvé le débit de leur huile de palme ; si les agents avaient été souvent plus actifs ; si le prix des marchandises n’avait pas été maintes fois exagéré, nous ne verrions pas aujourd’hui nos affaires commerciales moins prospères qu’elles ne l’étaient avant l’érection du fort de Dabou. Il est juste cependant de noter que la rigueur du climat, en privant plusieurs fois les factoreries de leur principal agent, a produit des temps d’arrêt désastreux.

Il suffit d’indiquer les causes du mal pour en découvrir le remède. C’est à nos négociants à l’appliquer. Nos tirailleurs, nos avisos n’y peuvent rien, et certes leur aide serait plus désastreuse qu’utile s’ils étaient employés à faire disparaître par la force une petite peuplade qui donne à tous les naturels le bon exemple du travail et du commerce. Qu’arriverait-il, en effet, si les Jack-Jack étaient balayés de cette langue de terre où viennent s’échanger chaque année des marchandises contre 4,000 à 5,000 tonneaux d'huile de palme ? D’abord la perte sur le marché général de la plus grande partie de ces 4,000 tonneaux ; puis une suite de guerres incessantes à soutenir contre les populations de la rive Nord soulevées par les Jack-Jack fugitifs, et que la terreur imprimée par leur destruction éloignerait encore de nous. Quand même nous serions en mesure de recueillir ce riche héritage commercial, nous trouverions les sources de production taries pour longtemps peut-être, et la ruine des Jack-Jack serait en même temps celle de toute cette partie de la lagune. Mais les idées de la justice et du droit ont prévalu, et nous n’avons pas à nous reprocher cet acte de barbarie.

Ces plusieurs milliers de tonneaux d’huile qui s’embarquent chaque année aux Jack-Jack, après avoir péniblement traversé une langue de terre de 4 milles de longueur d’abord, puis les brisants de la plage ensuite, arriveraient à Grand-Bassam et en partiraient bien plus facilement à bord de bateaux à vapeur. Quand bien même un chemin de fer serait établi dans le pays des Jack-Jack, les marchandises devront toujours passer les brisants en pirogue, et à Grand-Bassam, un bateau à vapeur fera en un jour un travail qui demande là-bas un mois de temps et l’emploi de bras nombreux. La position de notre comptoir à l’endroit où les eaux de la lagune et de l’Akba débouchent dans la mer lui assure donc des avantages commerciaux incontestables.

C’est à notre commerce de le comprendre et de se mettre en mesure d’en profiter.

O. Desnouy,
Lieutenant de vaisseau.
  1. Extrait de rapports adressés dans le courant de 1864 à M. le contre-amiral commandant en chef la division navale et les établissements français de la côte occidentale d’Afrique, par M. O. Desnouy, lieutenant de vaisseau, capitaine de l'aviso à vapeur l'Archer, commandant particulier du comptoir de Grand-Bassam.
  2. Badou, dans la langue du pays, signifie petit.
  3. Je veux parler de la route de terre, celle qui va de la rive du Kodioboué à Bounoua.
  4. Voir le rapport ci-après sur le marigot qui conduit au lac Kodioboué.
  5. L’enseigne de vaisseau Réveillère pense que les naturels obtiennent cette couleur bleue au moyen de l’indigo. Ce serait une nouvelle richesse pour le pays.
  6. Philippe de Kerhallet, Manuel de navigation à la côte occidentale d’Afrique.
  7. Renseignement donné pas l'interprête Gogo et par Abdou-Maharan, capitaine de rivière de l'Archer.
  8. La rivière Sassandra a jadis appartenu à la France en vertu d’un traité passé en 1787 par Le capitaine De Flotte, de la marine royale. Les Dieppois y ont eu un établissement (Philippe de Kerhallet, Manuel de la navigation à la côte occidentale d’Afrique.)
  9. Les Bambaras qui habitent Grand-Bassam et qui, je crois, ne connaissent pas le Niger, mettent également un mois pour se rendre à leur capitale nommée Bentoukou. Cette ville est située au pied du versant méridional des montagnes de Kong, à environ 100 lieues (400 kilomètres) dans le N.-N.-E, d’Assinie. Pour s’y rendre, ils passent par Kinjabo et suivent le cours de la rivière Bia. D’après cette comparaison, les riches mines d’or de Baorée seraient voisines de ces montagnes, point de partage des eaux qui se rendent, au Nord, dans le bassin du Niger, au Sud, dans le golfe de Guinée. Pourquoi ne tenterait-on pas de pénétrer dans le bassin du Niger par cette route, en prenant pour guides les Bambaras de Grand-Bassam ?
  10. Ces renseignements sur Je cours de la rivière Lahou et sur les productions du pays sont extraits d’un rapport de M. l'enseigne de vaisseau Réveillère, adressé au commandant de Grand-Bassam au mois d’octobre 1857.
  11. Les rivières de Lahou, de l'Akba et de Bia sont toutes les trois barrées par des cataractes à Tiasal, Yakassé et Aboissou. Ces trois points sont à la même distance de la mer, 25 à 26 milles. Ce serait donc sur cette ligne que se terminerait le premier des trois plateaux ou gradins qui s’élèvent du golfe de Guinée aux montagnes de Kong. L’exploration des autres rivières Fresco, Sassandra, Tanoé, etc., fera voir à quel point cette hypothèse peut être exacte.
  12. Ces renseignements sur la lagune Lozo sont extraits du rapport de M. l’enseigne de vaisseau Réveillère (octobre 1857).
  13. Rapport de M. Mailhetard, commandant de Grand-Bassam, au commandant supérieur, en date du 23 juin 1858.
  14. M. Réveillère, enseigne de vaisseau. Rapport au commandant de Grand-Bassam, octobre 1857.
  15. M. Mailhetard, commandant du Grand-Bassam. Rapport au commandant supérieur, 23 juin 1858.
  16. Le successeur de Piter se nomme Niawa.