Les Œufs de poulpe

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LES ŒUFS DE POULPE

La récente incubation des œufs de l’Octopus, que possède l’aquarium de Brighton et dont nous avons précédemment parlé (voir Chronique du 12 juillet 1873), est actuellement surveillée avec avidité par plusieurs naturalistes. M. Lee a publié dans Land and Water de curieux détails sur la maternité de cet être bizarre connu vulgairement sous le nom de pieuvre.

L’Octopus balance doucement sa grappe d’œufs, comme en un berceau, dans la membrane en forme de bateau ou d’auge, d’un de ses bras. Il leur prodigue les plus grands soins, les quittant rarement même pour un instant, si ce n’est pour prendre la nourriture qui serait hors de sa portée s’il n’abandonnait pas sa position. L’antique naturaliste de Stagyre n’avait donc pas de notions exactes, lorsqu’il affirme que la femelle ne prend aucune nourriture pendant l’incubation, et qu’elle s’affaiblit, s’épuise, maigrit. Dans le bassin où se trouve l’Octopus que nous étudions, il s’en trouve sept autres de la même espèce ; on leur jette chaque jour pour leur nourriture environ 25 crabes vivants (carcinus menas). Bien que la femelle quitte rarement son nid, elle en obtient cependant généralement sa part, et je l’ai vue saisir avec trois de ses bras, et attirer vers elle trois crabes à la fois. Leur test est bientôt écrasé et broyé par son bec puissant ; et, lorsqu’elle a dévoré le contenu, les débris du test sont rejetés hors de son antre.

Si Aristote s’est trompé en supposant que l’Octopus femelle ne prend pas de nourriture pendant la période de développement de ses œufs, je pense qu’il a eu raison d’admettre que l’anxiété de la mère pour sa progéniture et ses soins incessants agissent défavorablement sur sa santé. Une poule qui couve maigrit, et je m’imagine quelquefois que notre poulpe donne des signes de dépérissement. Sa respiration semble parfois pénible. Lorsque l’eau est inhalée (j’emploie ce mot à dessein, car l’animal respire l’oxygène qui y est contenu) à la partie ouverte du manteau-sac, le tube-siphon, à son orifice, est souvent tiré puissamment au dedans, et lorsque la paire de soufflets du corps se ferme, la même ouverture du tube est distendue à l’extrême par la sortie de l’eau exhalée. L’Octopus femelle tourne souvent l’orifice de son tube, comme le pompier fait de la lance de son tuyau, de façon à diriger un jet de l’eau qui sort, sur ses œufs ; dans quel but, je suis incapable de le dire. Mon opinion est qu’une incubation réelle n’est pas nécessaire, et qu’elle n’a pas lieu. Je crois que la mère veille sur ses œufs pour les protéger et les empêcher d’être dévorés par les poissons ou par d’autres poulpes, peut-être même par leur propre père.

Jusqu’à ces derniers temps, aucun des naturalistes vivants ne connaissait les œufs de l’Octopus ni leur incubation ; mais, depuis bien des années, j’ai recueilli de temps en temps des œufs de Sepia et de Loligo à différents états de développement, et je les ai fait éclore sans le secours de leur mère, simplement en les suspendant dans un bassin ou un baquet dont je changeais l’eau fréquemment. La même chose a été faite par feu mon ami John Keast Lord, l’année dernière, à l’aquarium de Brighton, où cette éducation se fait maintenant, avec les œufs des deux espèces. Dans quelques-unes des grappes d’œufs de la Sepia, apportées il y a quinze jours, les jeunes Seiches se sont considérablement approchées de leur forme parfaite. D’abord, le petit animal a la tête et les yeux démesurément larges, mais graduellement il arrive à ressembler davantage à ses parents. Si l’on écarte le tégument noir, comme on enlèverait la pelure d’un grain de raisin, on peut voir l’embryon se mouvant dans le fluide qui remplit l’œuf. Épluchez sous l’eau ce petit pépin de raisin vivant, et il se mettra à nager avec pleine connaissance et en possession de toutes ses facultés, aussi libre et aussi dégagé que s’il connaissait le monde depuis longtemps. Il voit les obstacles et les évite ; et si vous le retirez de l’eau et le prenez dans votre main, le précoce petit gaillard, qui n’est pas né depuis une minute, vous tachera les doigts de son encre. Vous pouvez dompter un vieux poulpe, il apprendra à vous reconnaître comme un ami, qui ne lui veut pas de mal ; mais les jeunes sont aussi timides que nos bébés, et regardent tout le monde, leur mère exceptée, comme ennemi. (Société linnéenne.)