Les Œuvres et les Hommes/À côté de la grande histoire/Texte entier

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 1-350).

LAW[1]


Il ne faut pas s’y tromper, les habitudes de la pensée sont inexorables, et on ne fait pas impunément la même chose quand on la répète constamment ; il se trouve qu’au bout d’un certain temps, et lorsqu’on veut la modifier ou la changer, on la répète toujours. Le Law[2] de Cochut, écrivain de revue, et qui semble en porter la marque dans toutes ses productions, est un travail de revue beaucoup plus qu’un ouvrage sui generis, ayant sa vie propre et son originalité. Et c’est aussi un petit livre, à l’adresse de cette société détournée des choses littéraires, qui se rue au gain avec une ardeur famélique, et qui ne lit plus, par suite d’affaires, comme dit si comiquement le vieux Turn-Penny dans le Redgauntlet.

Cochut ne manque point de talent, et même d’esprit, d’un esprit qui est au talent comme la mousse est au vin, qui le rend plus piquant et qui le couronne. Il est connu par des travaux très renseignés sur des questions économiques, la plupart anglaises, et son livre sur Law montre qu’il est fait pour mieux que pour jauger des chiffres et comparer des statistiques. Il y a là de la tenue d’écrivain, de l’élégance, de la netteté, et souvent une fine ironie, toutes choses excellentes, mais qu’il faudrait utiliser dans une composition plus vaste qu’une simple et courte monographie. L’abbé Galiani disait : « Il y a des États qui ne sont jolis que dans leur décadence. » Le petit médaillon historique de Law, peint par Cochut, est un livre de ces sortes d’États à leur déclin, ce qui ne veut pas dire, du reste, que nous soyons le moins du monde « jolis » en tombant comme nous le faisons. Nous étions « jolis » peut-être du temps de Galiani, mais à présent nous sommes prosaïques et affreux. Ce qui fut la grâce française manque à notre chute. Par suite de ses préoccupations d’économiste, sans doute, Cochut a voulu surtout tracer l’idée nette du système, et il l’a pris à part, l’isolant de tous les faits généraux et ne l’expliquant que par l’état où les prodigalités de Louis XIV avaient mis les finances et la monarchie ; et, pour parler la langue économique, il s’est très bien tiré de ce dix-huitième d’épingle historique. Mais, selon nous, la division du travail ainsi appliquée à l’Histoire est funeste. C’est un procédé sans grandeur, par amour de l’exactitude. Que dirait-on si l’on montrait qu’il conduit à faux ?… Dans l’esprit humain et dans l’Histoire, qui est la glace de l’esprit humain, mais une glace où les traits restent au lieu de passer, rien n’est isolé, tout se tient, tout s’enchaîne, et le devoir de l’historien est de montrer ces enchaînements, ces jointures, ces articulations, qui constituent l’ensemble de l’Histoire et de son unité.

Law, l’aventurier Law, n’est point un accident dans le XVIIIe siècle ; il n’est point un aérolithe vivant tombant du pays des Chimères, dans une époque et dans un pays où l’esprit du temps prenait son ivresse pour sa force. Law est le produit très normal et très spontané d’un temps qui valait moins que lui, puisqu’il l’a gouverné, mais qu’il n’aurait pas gouverné s’il n’y avait pas eu entre lui et ce temps des choses communes et profondes. Il en avait les mœurs ; il en avait l’audace désespérée et la corruption, cette audace de joueur qui à tout coup joue le va-tout de sa vie, et telle avait été la sienne. Ce qui lui appartient en propre, c’était le génie, si on entend par génie cette espèce de force intellectuelle qui déplace beaucoup d’idées et renverse toutes les traditions. Mais, dans tous les cas, c’était là un génie funeste, le génie qui fait trou, comme une bombe, dans tout ce qui est cohérent encore dans un peuple, et qui, prenant à rebours les instincts, les mœurs, les intérêts de la France, a faussé pour longtemps (pour toujours peut-être !) une destinée dont le secret ne se trouve qu’à deux places : dans le passé et dans le sol. Le mal tend au complet comme le bien. Law est dans l’ordre économique ce que fut le Régent dans l’ordre politique. De tels génies devaient s’accueillir, se comprendre et s’arc-bouter ; car ils étaient l’un et l’autre la Révolution.

À notre sens, fort inflexible, Cochut n’est point assez sévère pour Law. Il n’ose le condamner ni l’absoudre, et cette hésitation est déjà un jugement qui révèle la pente naturelle de l’esprit. Chose logique, du reste ! tout économiste moderne doit se sentir des entrailles pour l’homme du système, car c’est de cet homme que date, en France, « cette vive surexcitation de l’industrie » qui a remplacé la grande existence agricole d’autrefois. Cochut cite, comme une opinion qu’il épouse, les paroles de Gautier sur Law dans l’Encyclopédie du Droit : « La conception de Law, malgré les vices originaires qui rendaient le succès impossible, malgré la témérité aveugle et les fautes graves qui rendirent sa chute si soudaine et si terrible, n’en atteste pas moins chez son auteur, outre un génie puissant et inventif, la perception distincte des trois sources les plus fécondes et jusque-là les plus ignorées de la grandeur des nations : le commerce maritime, le crédit et l’esprit d’association. »

On a droit de s’inscrire en faux contre un tel jugement. Ne dirait-on pas que la grandeur des nations, avant Law, était ignorée ! En vérité, ces exagérations d’économistes rappellent, à leur manière, les exagérations d’un autre genre dont on s’est tant moqué, quand les hommes de la fin du XVIIIe siècle, hébétés par le matérialisme, proclamaient que la Révolution française était toute dans le déficit financier. Le secret de la ruine ou de la grandeur d’un peuple ne tient pas dans les causes matérielles, si graves, si compliquées et si larges qu’elles puissent être. Les économistes oublient trop une pensée de Bonald, qu’il est peut-être bon de leur rappeler : « Les révolutions, comme les grandeurs des peuples, ont des causes matérielles et prochaines qui frappent les yeux les moins attentifs, mais ces causes ne sont, à proprement parler, que des occasions ; les véritables causes, les causes profondes et efficaces, sont toujours des causes morales, que les petits

esprits et les hommes corrompus méconnaissent. »

LA CHINE[3]



Nous ne contestons à la Médiocrité aucun de ses droits. Mais, franchement, est-il permis, à l’heure qu’il est, de faire un livre ennuyeux sur la Chine ? Si c’était un livre inexact, passe encore ! mais un livre ennuyeux, dans l’état actuel des connaissances sur ce singulier pays, lesquelles ont tout juste le degré d’information et d’incertitude, de lumière et d’obscurité qui donne à l’Histoire tout le piquant d’une question, cela est-il permis, même à très haute et puissante dame la Médiocrité ?… Est-il permis de manquer d’intérêt et de vie quand il s’agit du peuple le plus curieux et le moins connu, quoiqu’on en ait immensément parlé, de ce peuple magot et falot qui ressemble aux visions produites par l’opium qu’il fume, et qu’on pourrait appeler le plus fantastique de tous les peuples ? Il est des sujets sur lesquels la valeur d’un homme, par cela seul qu’il les traite et à condition pourtant qu’il ne les gâtera pas, devient tout à coup vingt-cinq fois plus grande qu’elle n’est réellement, et la Chine est un de ces sujets sterling. Dans ce long carnaval de Venise que le mystérieux et hiéroglyphique Orient joue depuis des siècles à l’Occident intrigué, la Chine, cachée sous ses éventails, tapie derrière ses écrans, roulée en boule sous ses ombrelles, est le masque le plus impénétrable, et le plus impatientant à deviner. De tous, c’est celui qui tient le plus à son incognito et qui sait le mieux le défendre. Au XVIIe siècle, elle a mystifié lord Macartney, et le livre du pauvre lord nous dit, avec la candeur d’une dupe accomplie, dans quelles superbes proportions la mystification eut lieu… Si un jour elle a permis aux Jésuites, ces admirables enjôleurs pour le compte de la vérité, de soulever son loup et de la regarder au visage, elle s’est bien vite repentie de cette minute d’abandon qui allait faire de sa personnalité historique le Secret de la Comédie pour le monde entier. Elle est donc toujours un mystère… non pas un simple mystère à ténèbres dans lesquelles l’œil cherche sans voir, mais un mystère à éblouissements qui brise la lumière sous les feux luttants des contradictions… Avec un pareil peuple, qui semble échapper au jugement même, avec ce sphinx retors qui a remplacé l’énigme par le mensonge et auprès de qui tous les sphinx de l’Egypte sont des niais à la lèvre pendante, n’y a-t-il pas toujours moyen, si on ne met pas la main sur le flambeau de la vérité, de faire partir, en frottant son esprit contre tant de récits, les allumettes du paradoxe, et d’agir ainsi, fût-ce en la déconcertant, sur l’Imagination prévenue, qui s’attend à tout, excepté à l’ennui, quand on lui parle de la Chine et des Chinois ?

Et c’était là ce que nous disions avant d’ouvrir les deux effroyables volumes de cinq cents pages sur deux colonnes que Firmin-Didot a publiés dans sa vaste collection de l'Univers pittoresque, entreprise, peut-être, pour prouver la supériorité des ordres religieux en matière d’œuvres collectives sur toutes les individualités scientifiques ralliées dans un intérêt commercial. En lisant le nom des deux célèbres sinologues au front du livre de Didot, nous nous promettions une grande volupté de lecture ; car un sinologue, ce doit être au moins la moitié d’un Chinois, tant la langue tient de place en Chine ! C’était donc une histoire de la Chine que nous allions lire, écrite en français par deux Chinois… presque, et par deux Chinois à boutons de nacre, deux mandarins ! Cela promettait d’être exquis. Après les grands travaux du Père Du Halde, du Père Grosier, du Père Amyot, du Père Gaubil, et de tant d’autres Pères jésuites, qui firent, pendant un moment, de la Chine une province de leur ordre ; après les livres des voyageurs anglais sur cette Chine logogriphique, aussi difficile à déchiffrer que son écriture ; en présence surtout de ces Pères de la foi, notre Compagnie des Indes de la rue du Bac (comme les appelait un grand écrivain), et dont les observations sont le meilleur de l’érudition contemporaine sur les institutions et les mœurs de la Chine, si deux sinologues, ayant passé toute leur vie dans une Chine intellectuelle qu’ils ont redoublée autour d’eux comme les feuilles d’un paravent, se mettaient à écrire de leur côté une histoire du pays qu’ils n’ont pas cessé d’habiter par l’étude et par la pensée, il y avait lieu de croire, n’est-il pas vrai ? que cette histoire dépasserait en renseignements et en aperçus les autres histoires insuffisantes, et que nous apprendrions quelque chose de nouveau sur ce peuple étrange, qui, du fond de sa gravité imperturbable, a l’air de se moquer de nous.

Oui ! voilà ce que nous pensions, mais l’illusion n’a pas été longue. Ces ombres chinoises d’une nouvelle et bonne histoire de la Chine ont bien vite disparu !… Le livre de Pauthier et les travaux complémentaires et caudalifs que Bazin a soudés à ce livre, sous le titre de la Chine moderne[4], ne contiennent rien de plus que ce qu’on savait avant eux. Ces messieurs, qui sont, comme nous l’avons dit, des sinologues fort distingués, et qui pensent peut-être très fortement en chinois, se relâchent en français et ne sont plus en cette langue que de modestes compilateurs. Ils ont rapproché des travaux épars çà et là, et ils ont formé de ces détails une espèce de synchrétisme historique où la confusion des faits entassés produit quelque chose de très chinois, car cela manque entièrement de perspective et de cette clarté qui est la vie des livres écrits en français. Mais des documents inconnus sur le Céleste-Empire, et des considérations supérieures à celles que deux siècles d’incertitudes et de travaux poursuivis plus ou moins à tâtons par les Quinze-Vingts de nos Académies des sciences ont mis en circulation dans le monde savant européen, nous en avons vainement cherché la trace. Elle n’existe pas. Certes ! nous ne méprisons pas les compilateurs ! Les abbés Trublet sont des capacités honnêtes, quoique Voltaire, qui ne l’était pas, s’en soit moqué dans des vers charmants comme ce serpent d’homme savait en siffler ; mais, pour que la compilation mérite le petit salut de la critique en passant, il ne faut pas qu’elle ressemble au pêle-mêle des numéros d’un sac de loto qu’un enfant viderait sur une table. Quand on ne peut exister que par la méthode et qu’on n’en a pas, que reste-t-il ?… Et malgré la plus excessive bienveillance, peut-on vraiment appeler méthode une enfilade de chapitres qui se suivent, comme les moutons de Dindenaut, et qu’on a cru classés parce qu’on leur a noué à la tête la plate cocarde d’une étiquette ?…

Ainsi, désappointement, déception, chute sans matelas du haut… de la tour de Porcelaine, telle a été notre désagréable impression en lisant ces deux énormes volumes, ramassés partout, excepté en Chine, excepté là où il eût fallu chercher. Hélas ! avec cette érudition de troisième main qu’on nous donne pour de l’érudition de première, la Chine restera donc ce qu’elle a été jusqu’ici : une espèce de rêve, entrecoupé de réalités étonnantes pour les penseurs et pour les poètes, et, pour les curieux, les historiens et les observateurs, une espèce de mystification colossale en permanence dans l’Histoire… Olla podrida morale de toutes choses, depuis la piété filiale jusqu’à l’infanticide, attendant toujours, mais vainement encore, pour cette fois, son chimiste et son analyse, la Chine va continuer d’être la pierre de scandale dans Israël, le sujet pris, quitté et repris, des vaines disputes de nos sagesses. On dira d’elle ce qu’on en a dit toujours : les choses les plus exclusives et les plus contraires, et ce sera peut-être aussi faux ou peut-être aussi vrai que par le passé, car, qui sait ? si le scepticisme historique n’existe pas dans notre Europe, la Chine l’aurait pondu tout exprès pour nous au bord de son Fleuve Jaune ou de son Fleuve Bleu. Nul pays n’eut jamais une renommée plus équivoque, plus d’admirateurs et plus d’ennemis. Si aucun n’a été plus vanté, aucun non plus n’a été plus décrié, plus déshonoré, plus bâtonné ici comme là-bas, dans ses foyers domestiques. Seulement, le malheur veut que de ce côté-ci l’un des bâtonnants ait été le président de Montesquieu.

Nonobstant cette petite volée de bois vert, comme disait Figaro, appliquée sur l’échine d’un pédant, — car la Chine est bien quelque peu pédantesque, — les uns ont fait du peuple chinois le plus ancien, le plus grand, le plus spirituel, le plus digne, le plus sage de tous les peuples, philosophique et cependant religieux (ce qui, en Chine seulement, n’implique pas contradiction !), artiste profond, oh ! artiste ! une population de Phidias-Téniers, concevant l’Art comme Hugo l’a compris, et tirant de la Laideur qui est infinie un bien autre parti que ces pauvres Grecs de la Beauté, qui ne l’est pas. Pour ces admirateurs effrénés, la Chine n’a été ni un peuple ni un gouvernement, mais une civilisation tout entière, mais la fleur inconnue jusque-là et splendide d’une civilisation qu’aucun déluge n’avait été assez puissant pour noyer comme un nénuphar (comparaison chinoise !) dans ses eaux. Les autres, moins persuadés que le Céleste Empire soit céleste, ont fait du peuple-phénomène qui l’habite une nation de la date de beaucoup d’autres dans la chronologie asiatique, malgré ses prétentions exorbitantes à l’antiquité ; ni plus grand, ni plus fier, ni plus sage que tous les idolâtres de la terre, que toutes les races tombées et dispersées aux quatre vents de la colère de Dieu, abominablement corrompu, — ce qui lui donne ce petit air vieux qui nous fait croire à sa vieillesse, car la corruption vieillit le multiple visage des peuples comme la chétive figure de l’homme, — laid jusqu’à la plus bouffonne laideur, et, si l’on s’en rapporte aux œuvres qui sortent des mains patientes et industrieuses de ce peuple stationnaire, encagé dans son immuable empire du Milieu, ces œuvres de prisonnier qui s’ennuie et qui apparaissent comme des prodiges à notre fougue occidentale, ayant l’intérieur de la tête aussi étrangement dessiné que le dehors, le cerveau conformé comme l’angle facial ! Deux opinions, comme on le voit, assez dissemblables et hostiles, qui s’entrechoquent comme des sœurs ennemies depuis qu’on s’occupe de la Chine, et que le livre de Pauthier et Bazin ne pacifiera pas en nous montrant ce qu’il nous faut définitivement penser de ce pays, à fantasmagorie et à mirages, qui nous applique, depuis deux siècles, la moralité de la fable des Bâtons flottants, jouée par lui avec ses bambous !

Et, en effet, Pauthier et Bazin, en leur qualité de sinologues, sont des Chinois renforcés dans leur appréciation de la Chine. S’il y a des chauvins dans ce pays, — comme nous disons dans celui-ci, — de ces hommes qui se sentent plus fiers quand ils regardent… la grande muraille, ce sont très certainement des hommes comme eux. Les détails qu’ils empilent dans leur histoire, toutes leurs manières de voir, leur admiration incessamment trahie, appuieront, sans beaucoup la soutenir, il est vrai, l’opinion qui fait du peuple chinois l’un des plus grands peuples du monde. S’il n’y avait ici qu’une préoccupation d’études, qu’une adoration de savant qui finit par faire une idole de l’éternel objet de sa pensée, nous trouverions cela touchant et assez frais, car la pensée a aussi son enfance comme la vie ; et, si ce n’était pas suffisant pour expliquer une admiration si naïve ou si profonde, nous penserions à ces moines du mont Athos qui finirent par voir la lumière incréée, à force de regarder attentivement leur ombilic. Malheureusement, il y a autre chose que tout cela dans l’enthousiasme sans réserve de Bazin et de Pauthier. Quoiqu’ils ne soient pas philosophes, ayant pignon sur rue comme tels, ils travaillent chez Didot : c’est déjà une bonne note. Diderot y aurait travaillé, et ce n’eût pas été le plus mauvais de l’affaire de Didot. Mais, par cela même qu’ils y travaillent tous les deux, ils doivent avoir un peu de la maladie héréditaire qui nous a été transmise par le XVIIIe siècle, et notre diagnostic serait bien trompé si à la pureté des préoccupations du sinologue ne se mêlait, en la contaminant, cette affreuse petite suppuration philosophique qui s’en va filtrant malproprement dans tant de livres contemporains ! Que de fois nous avons cru la reconnaître dans leur histoire ! Qui ne sait qu’au XVIIIe siècle la Chine eut un succès fou auprès des philosophes, parce qu’on pouvait souffleter, avec sa chronologie, le récit moïsiaque, si embarrassant jusque-là pour la philosophie, qui avait toujours cogné son front vide contre les faits ? Voltaire, ravi, devint presque Chinois par reconnaissance. Il radota de la Chine dans ses lettres et partout. Mais les magots qui allaient trôner sur les cheminées de Ferney n’étaient pas seulement une amusette pour ce vieil enfant pervers. Il écrivit l’Orphelin de la Chine. Il adressa des vers au Roi de la Chine (sic).

Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine !
Ton trône est-il placé sur la double colline ? etc.

Et l’on crut un instant qu’il échangerait sa veste de basin et ses bas de soie gris, roulés sur les genoux, dans lesquels nous l’a peint si admirablement le prince de Ligne, contre la robe bigarrée et les babouches historiées du mandarin. Rousseau faisait l’Arménien déjà ; Voltaire eût fait le Chinois. Mais, chez Rousseau, c’était folie du pittoresque ; chez Voltaire, c’eût été la joie folle d’avoir un argument pour écraser l’infâme, un argument inattendu qui piperait à merveille les ignorants et les sots. Seul, de toute la secte qui poussait le monde aux abîmes, Montesquieu ne se grisa pas de chinois. Mais tous les autres en eurent le délire, un délire de bonzes titubants. Pauthier et Bazin, qui sont d’un temps plus rassis, n’ont point de ces façons de corybante à tympanon et à cymbales ; mais, avec les airs modérés et prudents, le grand uniforme de la philosophie officielle du XIXe siècle, ils glissent en dessous de leurs grosses statistiques bien de petites phrases où perce la préférence marquée d’une tradition qui n’explique aucune des traditions diverses des races aux dépens de la grande Tradition qui les explique toutes, et c’est au point que sans cette tradition anti-chrétienne, chère aux voltairiens de tous les âges, ils n’oseraient peut-être pas, malgré la chinoiserie de leurs manières de voir et de sentir, nous vanter la Chine et ne rien ajouter aux raisons connues que ses plus anciens partisans avaient déjà de l’admirer.

Car, nous le répétons, et pouvons-nous trop le répéter puisque c’est toute la question de ce chapitre et de cette histoire ? ce que nous avons cherché, avant tout, dans ces deux volumes, aussi typographiquement qu’intellectuellement illisibles, c’est de nouvelles et meilleures raisons d’admirer la Chine, puisque Pauthier et Bazin l’admirent, que les vieilles raisons, devenues sournoises, du XVIIIe siècle ! Au lieu de ce tombereau de faits insignifiants et qu’on a balayés partout, vidé dans le barathre obscur de ces deux volumes, nous aurions voulu une Chine clarifiée et comprise, une Chine vue à travers le cristal de la critique, essuyé, purifié, éclairci. Nous aurions voulu qu’on eût répondu une fois pour toutes aux esprits les plus forts, les plus imposants, qui ont regardé sans rire ce pays qui semble exciter je ne sais quelle méprisante gaîté, et qu’on eût renversé, par exemple, pour ne plus le voir jamais debout, ce jugement terrible d’un de ces grands esprits qui ont, dans les choses de l’histoire, l’infaillibilité de leurs instincts : « Quand on m’aura montré des sociétés aussi fortes que la judaïque et que la chrétienne (si c’est la chinoise, montrez-le !), je croirai à la divinité de leur religion. Sera-ce le Chinois, le Chinois, le plus faible de tous les peuples, qui se multiplie par la polygamie et se consomme par l’infanticide ; dont les troupes innombrables n’ont pu résister, même avec de l’artillerie, à quelques hordes armées de flèches ; qui, même avec l’imprimerie et quatre-vingt mille caractères, n’a pas su encore se faire une langue que l’étranger puisse apprendre ; qui, avec quelques connaissances de nos arts et la vue habituelle de notre industrie, n’a pas fait un pas hors du cercle étroit d’une routine de plusieurs mille ans… peuple endormi dans l’ombre de la mort, cupide, vil, corrompu, et d’un esprit si tardif qu’un célèbre missionnaire écrivait qu’un Chinois n’était pas capable de suivre dans un mois ce qu’un Français pourrait lui dire dans une heure. » Nous aurions voulu, enfin, que les historiens apologistes de ce pays ainsi incriminé, ainsi accusé, et dans son histoire, et dans ses mœurs, et dans son esprit, et dans tout son être, eussent pénétré partout où l’accusation a enfoncé son atteinte, et qu’ils nous l’eussent montré non seulement dans son histoire politique, mais qu’ils fussent descendus au fond des mœurs pour les laver et qu’ils eussent tâté de leurs savantes mains ce crâne arrondi de la race jaune, rasé par les conquérants tartares, pour nous dire au juste ce que, dans cette boîte osseuse, si déformée par la corruption et par l’esclavage. Dieu, à l’origine, avait déposé de cerveau ? Est-ce donc là ce qu’ont fait Bazin et Pauthier ?… Comme histoire politique, ils nous racontent, sans pénétrer le sens des événements, des batailles, — et quelles batailles encore ! — suivies de changements de dynasties, qui sont, en Chine, l’événement le plus ordinaire, et l’on dirait presque le plus habituel. Dernièrement les journaux européens ont parlé de la révolution qui était à la veille d’éclater dans ce pays, et de la guerre civile qui le déchirait. Mais un pareil fait n’était nouveau et grave que pour l’imagination européenne, qui a la candeur de son ignorance… et la fatuité de nos mœurs, que nous voulons retrouver partout. Il n’y avait point à s’étonner. La Chine, qu’on nous peint, sur son plateau, dans l’immobile position d’un stylite, la Chine, cette nation au piquet sur le globe, mais qui est fort turbulente dans le rayon tracé par la longueur de sa corde, a eu une trentaine de dynasties : elle a eu la dynastie des Tcheou, des Tchsin, des Tcin, des Tsi, des Tchin, des Taï-Thsing, et vous pouvez monter ainsi toutes les octaves des éternûments de La Jeunesse dans le Barbier de Séville. Comme mœurs politiques et sociales, nos deux historiens nous développent, sans trop savoir ce que prouve contre les peuples l’empire de telles dominations, l’effroyable et perpétuelle domination des Eunuques et les formes de cette polygamie, de cette lèpre dont la famille est rongée ; car, quoique mutilée, abaissée, la famille, dont l’esprit peut tout sauver et tout éterniser, subsiste, en Chine, dans le respect porté aux ancêtres, — et voilà, sans nul doute, ce qui a empêché cet empire de laque de complètement se dissoudre. Enfin, comme intelligence de la race, ils prennent la mesure du plus fort cerveau chinois qui ait jamais existé, ils nous peignent en pied ce Confucius (Koung-fou-Tseu) qu’ils comparent, on ne sait trop pourquoi, à notre glorieux cardinal de Richelieu, lequel n’a pas grand’chose, pourtant, de ce quaker Oriental, dont la haute philosophie ressemble à une Civilité puérile et honnête… Et c’est ainsi qu’ils confirment, au lieu de la détruire, cette grande accusation portée contre la Chine par des esprits sévères auxquels des potiches et des porcelaines, et une originalité grotesque dans les arts et dans la vie, n’ont pas tout fait pardonner !

Il y a déjà quelques années, on publia sur la Chine et sur les Chinois un petit livre, avec des dessins lithographies à deux teintes par Cicéri (je crois), et dont l’auteur était un artiste, un monsieur Auguste Borget, qui, au lieu de voyager à Paris dans les grammaires chinoises, avait pris le parti d’aller voir chez eux les Chinois, assis sur leurs propres tapis, et de leur demander, sans trop de cérémonie, une tasse de thé… Balzac, notre grand romancier, qui aimait la Chine comme un roman à écrire, rendit compte de cet ouvrage dans un journal, — une des lucioles du temps à présent éteinte. Dans cet article, un des plus charmants qu’on ait jamais écrits, avec cette pointe d’ironie qui est le parfum du filet de citron dans l’éloge, Balzac appelait Borget le Jacqucmont de la Chine. Mais c’était un Jacquemont supérieur au Jacquemont des Indes de toute la supériorité d’un peintre, d’un artiste, sur un philosophe et un bourgeois de la rue Saint-Denis, qui habite et parcourt les Indes comme le plongeur habite la mer, sous une cloche de verre, la tête éternellement recouverte de son bonnet de soie noire et d’un dôme de préjugés voltairiens. Eh bien, c’est ce livre de Borget, qui saisissait presque au saut du lit et en déshabillé les Chinois, que Pauthier et Bazin auraient dû prendre pour modèle ! et c’est ce livre qu’on éprouve le besoin de relire pour ne pas se brouiller entièrement avec la Chine, quand on sort, comme on sort d’une fondrière, de la compilation de Bazin et Pauthier, lesquels, hélas ! des deux cent millions de lanternes que la Chine allume seulement dans un jour, n’ont pas détaché le moindre petit falot pour éclairer leur route dans l’histoire

qu’ils avaient à nous raconter !

L’EMPIRE RUSSE
DEPUIS LE CONGRÈS DE VIENNE[5]


I

Quoique l’influence des circonstances politiques meure au seuil des ouvrages de critique purement littéraire, il n’est pas moins vrai qu un livre sur la Russie publié à cette heure doit attirer vivement l’attention… En effet, solitairement et pour son propre compte, la Russie, ce colosse de neige, sort enfin de l’énigmatique immobilité qu’elle a gardée pendant quarante ans vis-à-vis de l’Europe, et qui était peut-être tout le secret de la fascination qu’elle exerçait sur les esprits. Mystérieuse et impénétrable puissance, protégée par son climat et aussi par deux Génies au doigt sur la bouche, comme le Silence antique, — le Génie de la police et celui de la diplomatie, — la mystique et schismatique Russie, que Ballanche appellerait l’Isis des peuples, et dont le glaive va lever le voile, est plus grande encore par l’opinion qu’on a d’elle que par tout ce qui fait en réalité les forces vives et cohérentes d’un pays. Pour quelques penseurs en Europe, qui l’affirment, mais sans le prouver, toute la force de l’empire russe est soupçonnée de n’être, comme beaucoup de choses, qu’une simple question de clair-obscur. Un livre donc qui nous ferait connaître la Russie, qui nous la montrerait tout entière, non dans les clartés d’éclairs du renseignement, mais dans la calme, profonde et fixe lumière de l’Histoire, un livre pareil, à toute époque, serait digne d’occuper la curiosité de la Critique ; mais, aujourd’hui, il mériterait de la passionner.

L’Empire russe depuis le Congrès de Vienne[6] de Beaumont-Vassy aura-t-il cet honneur ? Nous ne le croyons pas. Beaumont-Vassy est un de ces esprits qui peuvent toucher impunément à beaucoup de sujets et les laisser exactement à la place où ils les ont pris. Ils ne sont point de taille à les soulever. Connu déjà par plusieurs ouvrages, l’auteur de celui-ci appartient à cette race d’écrivains qui s’établissent volontiers sur les sujets graves, avec plus de bonne volonté que de bonheur. Nous nous rappelons qu’il nous a gâté l’un des plus beaux sujets qu’il fût donné de toucher à la plume d’un historien, d’un savant, et même d’un artiste. Ce beau sujet, c’était Swedenborg. Swedenborg ! un véritable phénomène ; Swedenborg ! l’imagination boréale, plus éclatante qu’une aurore, ce cerveau apocalyptique, l’Hécla intellectuel qui a fondu pour la première fois les neiges d’un Protestantisme glacé ; Swedenborg ! le grand naturaliste, l’observateur vaste et sûr qui, bien avant de s’embraser dans sa vieillesse, comme un bûcher de cèdres, séché par le temps, aux flammes de la mysticité, avait deviné et devancé tout le système de Buffon. Tel était l’homme que Beaumont-Vassy avait voulu peindre, dans un cadre digne tout au plus de Cagliostro. En l’absence de William Shakespeare, trépassé il y a trois siècles, Beaumont-Vassy avait pensé à nous ressusciter le galbe imposant de cet halluciné sublime dans je ne sais quel drame, — ou plutôt dans je ne sais quelle scène historique de longue haleine comme ont imaginé d’en écrire les hommes qui ne savent pas remuer puissamment l’échiquier du théâtre, où les conceptions de la pensée se carrent et se cubent sous l’empire des plus difficiles combinaisons. Depuis cette époque, l’historien-poète de Swedenborg a renoncé aux interprétations dramatiques de l’histoire, et il s’est restreint aux fonctions plus modestes de l’annaliste, qu’il a trouvé encore le moyen de nous faire paraître ambitieuses.

Il est des esprits dont on pourrait dire qu’ils n’existeraient pas s’ils n’appartenaient à un cadre tout fait d’opinion, — comme il est des hommes qui n’auraient sur le champ de bataille aucune valeur personnelle s’ils ne faisaient pas partie d’une force organisée, par exemple d’un régiment. Hors du rang, ces hommes ne sont plus ! Tel, selon nous, est Beaumont-Vassy, intellectuellement. Otez l’opinion politique qu’on pourrait nommer, et dont il n’est pas nécessaire de démontrer ici le plus ou moins de justesse, ôtez cette opinion politique sous la tyrannie de laquelle il écrit, et vous n’avez plus rien dans ce livre sur l’empire russe. Tout ce qu’on y rencontre jonche la place depuis longtemps. Nul aperçu, nulle vue particulière à l’auteur n’y domine et n’y décide les conclusions de parti, qui ne s’y expriment pas, mais qui y soupirent. Beaumont-Vassy est un soupirant de l’alliance russe. Assurément, c’est là une opinion qu’on peut appuyer et défendre, mais un homme d’une certaine vigueur de jugement nous aurait donné la raison de la préférence de son esprit dans une question qui contient, en ce moment, l’avenir du monde. Eh bien, voilà ce que nous avons vainement demandé à son livre ! L’historien y manque, mais ce n’est pas tout. Il y manque l’histoire ! Car une statistique incertaine et des documents à la portée de tout le monde ne constituent pas cette rude tâche d’investigation, de comparaison et de critique, qu’on appelle l’histoire d’un pays. Cela dit du fond des choses, resterait le style, cette magie qui, quand on l’a, consacrerait l’erreur même et jetterait son voile d’illusion sur les pauvretés de la pensée et jusque sur les hontes de l’ignorance. Mais Beaumont-Vassy, dont la forme élégante a la pâleur diplomatique, n’a pas littérairement beaucoup plus de style que cette foule d’écrivains qui, au XIXe siècle, savent jeter une phrase dans le moule banal où tout le monde peut aller faire fondre son morceau de plomb… Évidemment, pour que des livres pareils soient lus avec avidité, il faut qu’il y ait absence complète d’œuvres historiques sur la Russie, et, de fait, il n’y en a pas.

Non ! pas même en Russie. Or, s’il n’y en a pas en Russie, il n’y a pas d’histoire de Russie en Europe, car l’histoire d’une nation commence toujours de s’écrire entre ses quatre frontières. Quand on l’écrit au-delà, on l’écrit du dehors au dedans, on est dupe de la perspective, on ne sait qu’à peu près les choses ; on l’écrit à l’usage d’un dauphin quelconque (ad usum Delphini). Mais ce qui est l’histoire dans sa partie intime, profonde, indiscrète, on l’ignore. Partout pays, mais principalement en Russie, ce ne sont pas les notoriétés bien établies qui font l’histoire, ce sont les indiscrétions : or, les indiscrétions y sont impossibles.

Qui oserait écrire des Mémoires à Saint-Pétersbourg ? Tout y est silencieux comme autrefois à Venise, et le conseil des Dix s’y concentre dans un homme. Certes ! ce n’est pas nous qui jetterons la pierre au seul gouvernement qui convienne à la Russie actuelle, nous savons trop ce qu’il doit entrer nécessairement de despotisme dans l’éducation des peuples enfants ; nous voulons seulement constater, dans notre limite de critique littéraire, pourquoi il n’y a pas d’histoire en Russie. Il y a des actes publics, mais, qu’on y songe ! parce qu’on les rapporte dans un livre, on ne fait pas d’histoire pour cela. Beaumont-Vassy nous a raconté les faits politiques qui se sont produits en Russie, ou sous l’action de son cabinet en Europe, depuis trente-neuf ans[7] ; mais le premier journaliste venu en sait autant sur tous ces faits vus par l’écorce que Beaumont-Yassy lui-même, et vraiment était-ce bien la peine d’intituler fastueusement son ouvrage : De l’Empire russe depuis le Congrès de Vienne, si ce livre qu’on appelle ainsi n’a pas plus de profondeur et de consistance que la Gazette de Leipzig ou le Journal de Francfort ?

L’historiographie n’est pas de l’histoire. L’historiographie n’est qu’une chancellerie de plus à établir sous la main d’un gouvernement qui peut tout et pénètre partout, et surveillerait jusqu’à la chronique de Grégoire de Tours s’il pouvait y avoir un Grégoire de Tours dans les monastères de Moscou. Mais l’histoire, c’est autre chose ! L’histoire, qui met la main sur toutes les artères d’une société, ne saurait naître que quand une société existe assez pour avoir le besoin de se raconter et de se connaître. Et qui donc croirait risquer un paradoxe en affirmant qu’il n’est rien de semblable en Russie, si l’on entend par société quelque chose de lié, de pénétré, d’intimement fondu, d’identique ; quelque chose, qu’on nous passe le mot ! de nationalement soi, qui dépose d’une autonomie ?…

Analysez donc cet empire singulier, inachevé et vieux déjà, vous ne trouverez en bas que les hordes des Ivans dont les tentes, fichées dans la terre, ne se lèvent plus et sont des villes, et en haut des individualités européennes qui, par le cerveau de Pierre Ier ou de Catherine II, ont pensé un gouvernement comme l’aurait pensé Montesquieu. Entre ces esprits européens, ces fabricateurs de peuple à la main, et ces hordes qui sont le matras sur lequel ils ont opéré avec une si grande énergie, on chercherait en vain un peuple. Le creuset est prêt, la matière chauffe ; il viendra, sans doute, mais il n’est pas venu. Malgré le commandement, malgré l’obéissance, malgré ce fouet d’or avec lequel on bat la mer et qui n’a jamais quitté la main des races asiatiques depuis Xerxès jusqu’à Pierre le Grand, un peuple à sculpter en pleine barbarie ne se coule pas aussi vite que la statue de Falconet.

L’aristocratie de Saint-Pétersbourg, qui s’est faite européenne aussi pour des motifs moins élevés que ceux du czar Pierre, cette aristocratie qui n’est pas plus Russe que Catherine, qui était Allemande, qu’Alexandre et Nicolas eux-mêmes, lesquels, à travers la langue officielle de leurs ukases, apparaissent comme des princes fort distingués, mais entièrement européens de mœurs, de connaissances et de génie ; l’aristocratie de Saint-Pétersbourg n’est pas plus une société que des régiments de Cosaques ne sont un peuple. C’est une imitation de société qui s’essaie encore, c’est un fantôme brillant qui joue la vie, un bas-relief byzantin en cire flexible, mais toujours prêt à recevoir l’impression du doigt de chair ou du cachet de métal. Délicieux de souplesse et d’inanité morale, les Russes cultivés sont les Alcibiades de l’Europe. Caméléons qui prennent toutes les teintes, ayant dans l’esprit ces mouvements charmants du singe que Joubert discerne si bien dans l’esprit de Voltaire, ils sont, en raison de tout cela, de redoutables diplomates, mais, sans caractère comme tous ceux qui font beaucoup de personnages, ils n’ont à eux ni leur élégance, ni leurs mœurs, ni leur littérature, ni leurs vices. Ils revêtent tout ; ils ne ressentent rien. Copistes qui par vanité ont la prétention d’être originaux, ils achètent nos tableaux, nos acteurs, nos modes, nos livres, notre langue, ils reproduisent notre corruption, et, pour ne pas manquer toutes les nuances de la copie, ils en font souvent une caricature. De tels hommes pourraient-ils avoir une histoire ? L’histoire, c’est de la grande peinture. Elle importe à la figure humaine. Mais quand on est condamné à n’être qu’un masque, on se soucie bien des portraits !

Et voilà l’excuse que Beaumont-Vassy pourrait faire valoir en faveur du livre manqué qu’il nous donne. Son ouvrage n’est qu’une incomplète série de renseignements d’historiographe ; ce n’est point un travail sagace et savant d’historien. L’histoire ne s’invente pas. Où l’aurait-il prise ? Elle n’est pas plus dans le bruit des journaux d’une époque que dans le silence des cartons d’une chancellerie. Les sources historiques les plus profondes, malgré le limon de la personnalité qui s’y mêle, sont très certainement les Mémoires, et, nous l’avons dit plus haut, les Mémoires n’existent pas en Russie. Malgré la force d’imitation des hautes classes, qui fait ressembler les mœurs russes à la descente de la Courtille d’un carnaval sous Louis XV, elles n’imitent point les Mémoires de cette société qu’elles imitent. Et ce n’est pas seulement une raison politique (quoiqu’elle y soit pourtant) qui les empêche de se livrer à cette imitation dernière devant laquelle leur nature simiesque, pour la première fois, s’arrête court. Nous ne voulons pas déshonorer la Russie ! ce n’est pas uniquement la peur de cet œil qui ne dort jamais, — qui s’ouvre au plafond entre deux lustres, — qui s’ouvre au parquet entre les deux roses d’un tapis, — et l’ombre menaçante de cette main retrouvée sur tous les murs et qui peut les saisir dans leur alcôve la mieux fermée, et les jeter, en deux temps, aux traîneaux fuyants de l’exil, qui empêchent les Russes de préparer leur histoire future en écrivant des Mémoires, — ces mines d’où l’Histoire doit sortir ! Il est de cela une raison plus intime, et qui vient de leur nature même.

Il n’y a que les niais qui croient à l’impartialité dans le monde. Les Mémoires sont les revanches de la personnalité froissée, dont le ressort comprimé s’échappe enfin, ou les épanouissements de la personnalité heureuse, qui fait la belle et qui s’étale, à l’odalisque, sous son éventail de plumes de paon. Dans les deux cas, c’est de la personnalité exaltée, et la personnalité, nous l’avons dit, manque aux Russes. Ils peuvent être des chevaliers de Grammont dans la vie ; c’est un air à prendre, un habit à porter, un propos à tenir, une manière de saluer, de monter à cheval, de mettre ses bottes, ou de se les faire ôter par des princesses, — comme faisait Lauzun. Mais être l’Hamilton du chevalier de Grammont, c’est plus difficile ; car le génie, comme la conscience, c’est la perle divine qu’on trouve au fond de la coquille d’huître de l’humanité, et que tous les monteurs de pierres fausses ne pourront imiter jamais !

Que la critique finisse donc par être légère à Beaumont-Vassy ! Les historiens de la Russie, les vrais, les seuls, ne sont point ceux qui ont la prétention ou la volonté d’écrire, en quatre points, une histoire de l’empire russe, mais ce sont les observateurs sans missions officielles, les artistes intuitifs, les voyageurs surtout, qui, un beau matin, s’en vont regarder l’énorme sphinx au visage et reviennent nous dire ce qu’ils en ont vu. Vous rappelez-vous l’effet de lumière et de bruit que fit, il y a quelques années, en Europe, le livre du marquis de Custine sur la Russie ?… Ce n’était pas là un livre d’histoire, mais c’était un livre qui devait servir à l’Histoire, et quelle histoire, du reste, avant ou depuis cette époque, nous renseigna plus que ces magnifiques tablettes d’un observateur ? Il est vrai que les uns reprochèrent à l’auteur du Voyage en Russie un peu d’humeur dans les opinions, et les autres beaucoup d’ingratitude vis-à-vis d’un pays qui l’avait reçu avec une si coquette hospitalité. Qu’importaient ces murmures autour de ce livre ? il n’en restait pas moins le seul ouvrage où l’histoire de la Russie, de ce pays ouvert aux voyageurs, mais fermé à la pensée, cette histoire qui ne s’écrit pas, avait été devinée, saisie au vol, et rapportée parmi nous sous la forme la plus individuellement éloquente. Quand on fit le procès à ce chef-d’œuvre, qu’on lira encore quand on saura la Russie par cœur, personne ne se dit que Custine était de cette famille de jugeurs dont madame de Staël se vantait d’être, — madame de Staël, qu’il rappelle d’ailleurs pour le style et pour sa manière habituelle et soudaine de faire partir l’étincelle de l’aperçu. « Je serais conduite à l’échafaud, — disait un jour madame de Staël, — qu’en chemin, je crois, je voudrais juger le bourreau. » Custine avait plus difficile à faire : il avait à juger ceux qui voulaient le séduire, et il a été plus fort que ses séducteurs. Pour l’écrivain français, dont la plume pouvait universaliser le blâme ou l’éloge, la fine Russie avait pris son plus beau sourire grec et revêtu toutes ses grâces de Cléopâtre asiatique. Mais Custine porta sur elle un regard qu’aucun sentiment n’a troublé. Il ne revint pas de Saint-Pétersbourg ivre-mort de ce philtre où Diderot avait bu. Le grand seigneur y avait résisté mieux que le bourgeois philosophe. Et, puisque nous parlons tant d’histoire, il se montra surtout historien par ce côté encore qu’aucune considération ne put voiler ou diminuer, dans son livre, ce qu’il crut être la vérité. Tout grand pouvoir, qui se fait charmant, doit avoir pour les plus nobles esprits des fascinations d’Armide, mais quand on est un lynx, on garde ses yeux, et on ne permet même pas à la Toute-Puissance, devenue aimable, de vous les fermer avec sa plus douce main de fer, gantée de velours.

II

Que si nous tenions à prouver en détail ce que nous avons dit plus haut de l’absence complète d’originalité en Russie, voici un ouvrage qui serait un bon argument. Les Russes écrivent peu ; nous en avons dit les raisons. Ils sont d’ailleurs plus près du fait que de la pensée, et, quand ils pensent, ils inventent moins qu’ils ne se souviennent. L’ouvrage en question, entièrement russe, a été traduit en français par un homme d’esprit, de savoir et de goût. Chopin a eu l’heureuse idée de réunir en un volume[8] plusieurs Nouvelles dues à la plume des écrivains russes les plus vantés dans leur pays. Deux surtout parmi eux semblent avoir fixé la renommée, qui s’en va parfois comme elle est venue, et sans avoir plus de raisons pour s’en retourner que pour venir.

Pouchkine et Lermontoff attendent encore que l’Europe s’occupe de leurs œuvres. Pouchkine, il est vrai, a commencé de jeter sur le tambour des journaux français son nom cymbalique, un de ces noms, par parenthèse, que la gloire aimerait à faire sonner ! Il nous semble que Mérimée a traduit quelque chose de Pouchkine, dans ce style ferme et sobre de Mérimée qui donne à la pensée la densité peut-être un peu sèche du métal. Mais Lermontoff est moins connu. Eh bien, tous les deux, si nous nous en rapportons à ce que Chopin en publie[9], établissent, par leur genre de talent et par leurs œuvres, qu’on n’a pas vu luire en Russie le premier signe d’une littérature I Bien avant ce moment, on y verra des académies, et même des gens de beaucoup de talent et à leur manière des écrivains, mais cela ne suffit pas pour une littérature. Les livres russes, comme les hautes classes russes, comme le gouvernement russe, comme tout ce qui tient en Russie au développement quelconque de l’intellectualité, recherchent avec trop d’empressement le joug de l’idée européenne pour avoir la force de le secouer et de le rejeter. Et le secouer, c’est trop dire encore… mais seulement pour avoir la force de s’en passer !

Et cela est si vrai que les compositions traduites par Chopin ressemblent elles-mêmes à des nouvelles qu’on aurait traduites en russe, et qui auraient été primitivement écrites en français, en anglais, ou en allemand, dans une des trois langues littéraires de l’Europe. L’inspiration qui anima ces nouvelles, nous l’avons coudoyée cent fois, et la forme n’est pas plus neuve que l’inspiration. Quoique relativement supérieures à tout le reste du livre, les deux nouvelles de Lermontoff, qui sont les deux tiroirs d’un même roman et qu’il a intitulées Bela et la Princesse Mary, ne sont pas plus russes que les autres.

L’auteur y refait, sous le nom de Petchorin, ce beau roman de René, la seule chose vraie qu’ait écrite Chateaubriand, et par un procédé assez grossier d’imitation (toujours l’imitation !) il le mêle à la forme, si abrupte et si piquante, des Memoranda de lord Byron. C’est le vieux type qui a couru le monde du XIXe siècle, un peu partout, que nous retrouvons dans le roman de Lermontoff, mais ni son bonnet caucasien ni sa redingote à brandebourgs d’or et à fourrures ne nous ont empêché de le reconnaître. Croit-il l’avoir renouvelé parce qu’il lui a fait porter l’uniforme, et, lui que les Russes, dit on, dans leur éternelle manie d’Européens, appellent leur Balzac, a-t-il donc vu dans cet illustre modèle, dont on incline le nom jusqu’à lui, que jeter un costume étranger sur un type équivaille à en créer un ?

Chose naturelle, du reste, qu’il en soit ainsi, car c’est une même loi qui gouverne tous les phénomènes. Où il n’y a pas de société, il ne peut y avoir que l’expression d’une société étrangère. Lermontoff et Pouchkine sont des littérateurs français, mis au piquet dans la langue russe, et qui s’impatientent peut-être — comme la chèvre — contre la corde qui les y retient. On peut donc affirmer, sans même toucher à l’amour-propre de ces messieurs, que la Russie, « le fruit pourri avant d’être mûr » de Diderot, — éclair de bon sens qui avait passé dans son génie à travers les fumées grisantes du moka de Catherine II, — n’a pas encore un grand artiste, un grand poète, un grand penseur, un homme, enfin, qui se soit une seule fois servi en maitre d’une langue que de Maistre (qui s’y connaissait) comparait à celle d’Homère, et qui pourrait devenir un des plus merveilleux instruments dont l’imagination des hommes put jouer. Le seul livre vrai qu’elle possède, en savez-vous le nom ?… C’est le recueil des bulletins et des pensées militaires de Souvarof, l’homme unique de ce pays dont la grandeur soit naïve, sauvage, tartare, et non du plaqué de civilisation plus ou moins réussi. Certes ! si Catherine le Grand vivait en l’an de grâce 1854, que penserait-elle du mot flatteur des philosophes :

C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la lumière,

et qu’elle n’acceptait de son temps que comme une espérance, un chant du coq, un point du jour ?… Qui sait si ce mot trop antidaté ne lui paraîtrait pas une ironie, et si le désappointement pour son pays n’enverrait pas un noble nuage de tristesse sur ce petit front carré dont le prince de Ligne disait avec raison : « D’une tempe à l’autre, voilà l’empire ! »

III

Nous ne sommes pas plus heureux en mémoires privés qu’en histoire générale et qu’en roman. Les Mémoires secrets du sieur de Villebois sur la cour de Russie pendant les règnes de Pierre le Grandet de Catherine Ire[10], publiés par le comte Hallez, n’ont point satisfait une curiosité qu’on avait d’abord excitée. On disait, en prenant des airs de discrétion charmée, que l’empereur actuel de Russie avait fait défendre l’introduction de ce livre dans ses États. Cela donnait à penser qu’il y avait des choses bien fortes… Il n’y a rien ! Ce vieux Breton de Villebois est un déplorable observateur.

Les Mémoires ne contiennent sur Pierre le Grand, qui n’est qu’un grand barbare rongé de fausse civilisation, que ce que nous savons tous ! Dans sa position d’amiral et de Français, car cela fut longtemps une position que d’être Français à la cour de Russie, il aurait pu voir bien des choses, et s’en souvenir, mais il n’avait point le regard qui pénètre. Peut-être ne n’avait-il jamais eu, ou l’avait-il hébété dans ces immenses soûleries (orgies ne dirait pas assez) dont, il nous donne l’affreux détail et qu’aiment ces buveurs d’essence de feu qui vivent dans la neige. Du reste, avons-nous besoin de le regretter ? Qu’y a-t-il de compliqué, d’entremêlé, de profond, de savant, de nuancé, dans cette société russe, imitatrice par en haut, sauvage par en bas, et qui croit à ses maîtres comme à saint Serge et à sainte Anne, c’est-à-dire plus qu’à Dieu, pour qu’il nous faille un observateur et un peintre, sous peine de ne pas la comprendre ? Trois coups de pinceau trempé dans du vermillon, la couleur russe par excellence, — car, en russe, rouge est un synonyme de beau, — et c’est fait ! Il n’y a point à dédoubler ce peuple, simple, quoique rusé, sur lequel la civilisation n’est que superposée, et qui, s’il pourrit, comme disait Diderot, pourrit du dehors au dedans.

Politiquement, il n’y a point de peuple, ni pour le présent ni pour l’avenir, chez lequel l’aristocratie parle une langue étrangère, et, socialement, il n’y a à Saint-Pétersbourg que des Kalmouks sans originalité. Il fallait toute la fatuité de cette grande sotte de philosophie pour admirer cela, en s’y reconnaissant. Quant à Pierre Ier les Mémoires du sieur de Villebois ne montreront pas une fibre ou un muscle inconnus dans cette figure allumée de chef de hordes qui a voyagé et de badaud qui rapporte chez lui les coutumes étrangères. Il est des gloires à bon marché. Pierre le Grand, Catherine II la Grande, et qu’on a appelée le Grand, comme si ce n’était pas assez que la Grande, sont de ces gloires qui diminuent beaucoup à l’examen. L’un et l’autre, ils ont beaucoup fait, mais, leur peuple donné, il était facile de le faire. Ils avaient sous eux une colossale obéissance… Il n’y a que les peuples de ce côté-ci de l’Europe, si vite cabrés, qu’il soit difficile de gouverner et qui nous donnent, par conséquent, la véritable idée de la force de celui qui les gouverne et la justification de sa gloire. Les peuples sont comme les femmes. Le beau mérite de subjuguer celles qui ne résistent pas… qui aiment

et qui obéissent !

TALLEMANT DES RÉAUX[11]


Les Historiettes[12] de Tallemant des Réaux ont, pour la première fois, été publiées en 1834. Toute l’époque d’alors, très tournée au furetage historique, accueillit avec la curiosité d’une commère, friande de détails et de médisances de toutes sortes, ce bavardage de portier qu’un bourgeois cynique avait recueilli dans un langage digne de la chose. En soi, c’était une de ces publications qui n’ont aucun des caractères de conscience, de moralité, — et même de talent, — qui donnent aux livres l’autorité et la durée. Mais il ne faut rien mépriser en histoire. À Venise, l’impassible gueule du lion de bronze recevait aussi bien la dénonciation fausse ou troublée du goujat que le renseignement le plus vrai, tombé des mains les plus élevées et les plus pures de la République. De même, la vaste oreille de l’Histoire est ouverte à toutes les confessions.

Sans l’histoire, en effet, sans l’intérêt de la vérité historique, qui, comme le blé, sort souvent du fumier le plus infect, il n’y aurait guères à reprendre aujourd’hui le livre de Tallemant des Réaux. Littérairement, n’est-il pas classé ? Édité une fois par un très savant homme, Monmerqué, jugé par la critique avec la bienveillance enfantine que nous avons pour tout ce qui nous amuse dans ce joyeux pays de France, le livre de Tallemant avait obtenu plus qu’il ne méritait de la Fortune littéraire. Pour rappeler la plaisanterie connue de la maréchale de Boufflers à son mari, il pouvait passer, le bonhomme, on lui avait donné… Mais voilà précisément ce qu’il ne fait pas ! Il revient, au contraire ! On nous le ramène, et quels sont les cornacs de son retour ?… C’est encore Monmerqué qui s’y obstine, et qui a épaulé les efforts de Paulin Paris dans cette nouvelle édition. C’est surtout Paulin Paris, qui s’est fait l’annotateur et le glossateur de l’auteur des Historiettes, et enfin c’est Techener, qui, dans un volume charmant, du reste, de disposition, de correction et de caractères, a élevé à l’œuvre de des Réaux un véritable arc de triomphe typographique.

Nous n’avons rien à dire à Techener. Il fait son métier, et il le fait bien. Sa publication rentre dans les bonnes et anciennes traditions de la typographie ; et quand, au lieu de ce vieux archiviste des malpropretés du XVIIe siècle, il nous donnera quelque beau livre tombé en oubliance, comme, par exemple, la magnifique Histoire de Louis XI du grand Mathieu, ce chef-d’œuvre qui fait chrysalide pour la gloire dans la poussière des bibliothèques, d’où il faudrait le faire sortir, nous applaudirons de toute la force de notre plume. Malheureusement, comme la plupart des libraires, hélas ! Techener n’a pas le sens intime de la valeur littéraire des livres qu’il édite. Mais, s’il ne l’a pas, Paris ne devrait-il pas l’avoir, lui ?… Paulin Paris n’est pas qu’un savant. Il ne verse pas seulement de l’encre sympathique sur des manuscrits indéchiffrables. Il ne frotte pas uniquement le nez des vieilles médailles avec sa manche. C’est un écrivain élégant, pur et coloré, qui, par parenthèse, nous a donné la meilleure traduction qu’il y ait de lord Byron dans notre langue, et qui, si nous en jugeons par sa manière d’écrire, a le sens très développé des choses littéraires. Eh bien, comment donc se fait-il que Paulin Paris ait laissé sa sagacité esthétique se prendre dans cette toile d’araignée qui a ramassé au passage tous les scandales bourdonnants et les mauvais propos d’un siècle ? Comment se fait-il qu’il nous déclare sérieusement que l’obscur Tallemant des Réaux fut un des meilleurs littérateurs de son époque, et que son livre, à cela près de quelques crudités de langage, peut très bien se ranger sur les tablettes d’un homme de goût, entre les Mémoires du duc de Saint-Simon et les Lettres de madame de Sévigné ? Rien que cela !

Un tel jugement, empreint de l’idolâtrie du commentateur, un tel jugement inexplicable, venant de Paulin Paris qui est fait pour mieux que pour lécher des manuscrits et soigner la toilette de l’enfant des autres, une critique grave et consciencieuse n’y saurait condescendre, et elle croit devoir le relever. Assurément, Tallemant des Réaux ne mérite pas l’honneur qu’on lui fait on ne sait pourquoi. Selon nous qui venons de le relire, c’est un écrivain sans vue et sans style, et nous défions Paris lui-même de citer de lui une page ou une phrase qui soit timbrée de cette marque indéniable et si facile à reconnaître qu’on appelle (quelle qu’en soit la force ou la faiblesse) le génie de l’écrivain. À ne le prendre que pour ce qu’il est, un anecdotier, moitié perroquet et moitié pie, un caquet-bonbec historique qui fit toute sa vie métier et marchandise de propos libertins et de sales nouvelles, il n’y a trace ni d’imagination ni de goût dans sa façon de raconter l’anecdote. Il ne l’enlève, ni ne la creuse, ni ne la voile ; il la dit comme la dirait M. Orgon ou madame Pernelle, — tout platement, comme on la lui a racontée. Il ne la choisit point. Il ne la filtre pas. Il ne sait ni la verser ni la déguster. Dépravé par l’habitude du commérage, il ne le recherche point pour ce qu’il peut avoir de piquant et d’inattendu, il l’aime pour lui-même, comme l’ivrogne aime l’ivresse pour l’ivresse et non pour les délicieuses et pénétrantes saveurs des vins. Si des passions de parti, si des animosités de coterie tachent çà et là les récits de ce gazetier à la petite semaine, elles n’animent jamais sa curiosité qui reste badaude, et ne lui donnent même pas l’aiguillon du taon que la haine, quand elle est vive, sait mettre dans la médisance. Il n’a la profondeur de rien, et il n’a pas de naïveté ! Esprit gaulois, comme diraient les indulgents aux obscénités de sa manière, il est grossier trente-six fois avant d’être une fois spirituel. De gaîté, cette qualité vulgaire et toujours bien venue en France, il n’en a point, quoique le fond de beaucoup de ses historiettes soit comique. Mais, chose remarquable et qui prouve bien l’aridité foncière de ce pauvre homme ! le comique de ses historiettes n’allume jamais sa verve. Son imagination grise et froide n’en reçoit ni la chaleur ni le reflet, et par la nature gourde de son esprit, comme dirait Montaigne, il est condamné au triste rôle d’écrire des gaités sans gaîté, le plus fatigant des esclavages !

Et croit-on qu’après avoir entassé tout cela nous ayons fini sur le compte de ce bon littérateur de Tallemant des Réaux, auquel on délivre un brevet d’illustration personnelle avec une si aimable facilité ? On se tromperait si on le croyait. Nous n’avons point fini encore. Il y a pis pour un homme que de ne pas savoir gravera à l’eau-forte ou sur acier la vignette historique de l’anecdote ; il y a pis que l’absence d’esprit et de talent : c’est l’absence complète d’idées nobles, élevées, religieuses. C’est le mutisme du cœur. Nous sommes à chercher dans les historiettes un seul endroit où, sous la pression d’un fait quelconque, vibre le sentiment moral. Impossible de le découvrir. Ce bourgeois protestant, sceptique, athée peut-être, comme beaucoup d’honnêtes gens de ce temps-là, n’a pas même l’involontaire et beau respect qu’inspirent les grands hommes aux esprits bien faits qui adorent la gloire. Comment a-t-il traité Sully ? Si le mot est vrai qu’ « il n’est pas de héros pour les valets de chambre », on dirait le livre de Tallemant écrit sur le rapport de laquais qui ont écouté aux portes et qui l’auraient renseigné. Ce livre rouge d’une police secrète faite par un homme qui s’était donné la mission redoutable de tout écrire de ce qu’il entendait dire tout haut ou tout bas dans les sociétés où on avait la bonté de le recevoir, ce livre, qui pouvait être quelque chose de grand, d’imposant, disons plus, de terrible, est tellement froid et le bavardage en est si visqueux, qu’on se demande en vain, quand on l’a lu, quel but autre que celui d’apaiser sa soif de sornettes eut des Réaux en l’écrivant ?

La vie de cet homme est mal connue. Mais il est bien probable que le livre qu’il écrivait tous les soirs et dont le mystère transpira, sans nul doute, dans les indiscrétions de ses amis, l’investit d’une certaine importance personnelle. Fut-ce pour lui un pistolet de poche, toujours armé et mis sur la gorge de tous ces amours-propres que la lâcheté rend si charmants ? Fut-ce un instrument à l’aide duquel il put crocheter tout doucement et sans faire de bruit la porte de certains salons qui, sans cela, ne se seraient jamais ouverts devant sa mince personne et l’obscurité de son nom ? On ne sait pas bien, et c’est là ce qu’on ne pourrait affirmer quand on interroge le texte seul du rapport de cette espèce de Vidocq des ruelles de son temps, qui l’écumait chaque jour de ses sottises, de ses ridicules et de ses vices, au profit d’un mystérieux manuscrit qu’il devait laisser derrière lui à l’histoire, comme un document à apurer I Seulement, il faut le reconnaître, ce manuscrit n’est rien de plus qu’un rapport, tracé par un espion de bas étage, qui ne s’occupe jamais que d’une chose : le mot recueilli, le fait exact et rien de plus ! Nous l’avons dit déjà, Tallemant des Réaux n’est capable d’aucune conclusion de jugement inévitable et souveraine, d’aucune observation vigoureusement liée, d’aucune vue d’ensemble et supérieure, sur cette société qu’il picore, abeille d’une espèce étrange qui va aux puanteurs comme l’autre aux parfums, et qui ne sait pas même construire son rayon de venin comme l’autre son rayon de miel !

Impuissant qu’on n’aurait pas même le courage de détester, si on ne pensait à l’avenir, au mal affreux que des esprits comme lui ont commis pourtant dans leur impuissance, Tallemant des Réaux est déjà — dans la première moitié du XVIIe siècle — une expression très vive et très nette de cet individualisme que Descartes représente dans la philosophie, Robinson Crusoé dans la vie romanesque, l’idéal de la vie réelle, Jean-Jacques Rousseau plus tard, et même Béranger. Il y a de tous ces hommes en lui. Ils y sont diminués, raccourcis, prosaïsés, ratatinés. Mais qu’importe ! ils y sont, car il y a de l’homme encore dans le magot ! Dans la sphère et dans la longueur de ses très courtes facultés, Tallemant des Réaux procède comme ces esprits plus grands que lui. Comme eux, il est anti-social. Comme eux, il ne s’abstient de rien de ce qui est funeste. Autant qu’il est en lui, il défait la société par les combles et par les fondements. Il la démolit comme il peut. Il est le ronge-maille de ce filet dans lequel parfois les lions rugissent. L’égoïsme, tel est le caractère de son livre, l’amusement du moi à tout prix ! On entend parfois dans ses historiettes les petits éclats de ce rire sec dont Joubert disait, avec son appréciation ferme et exquise : « Tout ricanement déplacé vient d’une petitesse de tête », et, malgré la gaucherie des formes qui révèlent le cuistre, il y a parfois, çà et là, de ces légèretés d’assassin qui font pressentir Voltaire, cet autre bourgeois, mais étincelant de génie, et qui, frotté aux grands seigneurs, avait contracté la grâce pestiférée de leurs vices. Tel est le Tallemant des Réaux dont Paulin Paris préfère les Historiettes aux Mémoires du duc de Saint-Simon. Certes ! nous n’aimons pas le duc de Saint-Simon. C’est un de ces esprits dont les grandes qualités même sont fatales. Elles fascinent et entraînent. Il faut trop de force pour y résister. C’est un de ces hommes qui ont commis des crimes en histoire avec les mains de la vertu, mais, du moins, c’est une âme dans sa haine, c’est une tierté dans son orgueil, c’est une intelligence respectueuse pour toutes les grandes croyances sociales, et, au milieu de tout cela, c’est un artiste de génie qui ne se regarde pas faire et qui fait des merveilles, sans se douter de l’éclat qu’elles jettent et de leur incomparable beauté ! Qu’a de commun un pareil homme avec le banal et piaillard Tallemant des Réaux ? Et comment Paulin Paris ose-t-il risquer un rapprochement aussi écrasant pour celui des deux qu’il nous vante ?… Un éloge adroitement et captieusement touché de la société du XVIIe siècle, exaltée dans sa préface au point de vue de cette égalité qui est l’idée fixe et le tourment de la société d’aujourd’hui, nous donne à croire que, si Tallemant des Réaux avait été d’une condition plus relevée, il aurait moins intéressé son annotateur. L’imagination a ses incarnations. Quand on lit Tallemant et quand on est, comme lui, un homme de lettres, on se coule dans sa peau par la pensée et on trouve le XVIIe siècle un bien grand siècle, parce que les plus nobles compagnies voient l’homme de lettres à côté des seigneurs et des hommes les plus élégants de la cour. Délicieuse petite faiblesse, qui venge les vaincus des révolutions ! Est-ce que madame de Sévigné n’avait pas trouvé Louis XIV un très grand roi parce qu’il avait dansé avec elle ? Figurez-vous donc ce que diraient les dames Cornuel du XIXe siècle, si elles allaient jusqu’à se persuader, à distance, qu’elles auraient pu avoir une seule chance de figurer dans le royal quadrille avec madame de Sévigné ?..

Très certainement nous nous attendions à un coup d’œil plus mâle, plus haut, plus désintéressé, surtout, jeté sur le XVIIe siècle par un homme comme Paulin Paris à travers les Historiettes de Tallemant des Réaux. En vain manque-t-il de discernement et de finesse, Tallemant n’est pas seulement près de la rampe, il la franchie. On lui a permis de s’asseoir parmi les marquis dont se plaignait Molière,

Et dont le large dos morguait les spectateurs.


Là, il voit bien, parce qu’il est bien placé. Son livre, comme une grande quantité de mémoires de ce temps, nous révèle beaucoup de choses curieuses et, quoique dégoûtantes, utiles. Si nous le tenons pour ignoble, la faute n’en est point à la vérité des renseignements, et à des aveux flétrissants pour cette époque où la corruption n’était encore que la glande du cancer qui allait s’ouvrir. Non ! la faute en est exclusivement plutôt au sentiment qui circule, dans ce triste livre, de la première page jusqu’à la dernière, à cette gausserie frivole qui y remplace la sévérité et la majesté du jugement. Touché et séduit par l’idée qu’il eût pu, s’il avait vécu de son temps, étaler ses aiguillettes et ses canons à côté de la robe bouffante de madame de Fiesque ou de la marquise de Sablé, Paulin Paris n’a pas un mot profond, grave et vrai, sur ce XVIIe siècle qui attend toujours son juge, et qui, pour des raisons diverses, impose à tant de gens, tous plus ou moins compromis dans cette conspiration contre l’Histoire qui dure depuis deux cents ans et que de Maistre a dénoncée, mais sans pouvoir la faire condamner.

En effet, dans le livre de Tallemant, comme dans la réalité du reste, le XVIIe siècle est la préparation du XVIIIe. Il est le père de cet Enfant Prodigue qui a vécu parmi les pourceaux, et qui, plus mauvais que le fils prodigue des Saintes Écritures, ne reviendra jamais à la maison paternelle, car il l’a détruite de ses propres mains. Malgré la beauté de ses attitudes et le diadème de toutes ses gloires, variées comme les feux du diamant, et qu’il porte sur le front de son Louis XIV, le XVIIe siècle n’est pas seulement coupable des crimes et des vices du XVIIIe en vertu de la solidarité qui lie entre elles les générations. Si l’affection ne remonte pas des fils aux pères, les crimes remontent comme ils descendent. Le XVIIe siècle est, de plus, coupable du chef de ses vices à lui-même. Il a ses excès, ses aveuglements, ses débauches publiques et cachées, sa corruption enfin. Louis XIV, c’est Henri IV, moins la verve, comme Louis XV sera Louis XIV, moins la dignité. Mais, quels que soient la médaille l’exergue du roi qui passe, c’est, depuis la Renaissance, l’identité du même paganisme restant dans les mœurs de la royauté. S’étonnera-t-on de ces paroles ? Il se pourrait bien, car l’illusion s’élève parfois des propres flambeaux de l’histoire, et quelque chose d’académique et de drapé dans ce siècle, qui eut toutes les splendeurs, même celle de l’hypocrisie, peut nous empêcher d’apercevoir ce qu’il eut aussi d’immoral et de fangeux. Or, justement, n’était-ce pas là ce qu’un moraliste et un penseur, touchant à ce siècle de Louis XIV, eût dû nous montrer effrayant et visible dans ces récits narquois et consternants pour qui comprend des Réaux ? Grâce à cet homme, qui pêche des anecdotes comme on pêche des anguilles, jusque dans la vase, un esprit politique n’aurait-il pas, au moins, indiqué le mal de ce temps qu’on prend pour une époque de force et de virilité, et qui n’offre aux yeux fascinés que la ruine suspendue d’une société dont la tête va tout à l’heure porter contre le fond de l’abîme, mais qui, jusque-là, trouve doux de tomber ?

Encore une fois, voilà ce que Paulin Paris ne voit point ou ne sait pas regarder. Il va, il vient, il flâne, il trotte sur les pas de son vieux Tallemant, mais de repli véhément sur soi-même, de réflexion, d’appréciation pénétrante qui ouvre le flanc à cette société qui a la mort dans les entrailles et qui a l’air de vivre si fort, il n’y en a trace nulle part dans la préface ou dans les notes de ce bel esprit superficiel. Nous avons dit plus haut ce dont il se préoccupe et ce qu’il admire, les innocentes contemplations auxquelles il se livre sur la beauté de ces compagnies qui charment aussi la grave raison de Cousin dans sa Madame de Longueville. Tant de légèreté en des esprits qui devraient être si mûrs nous étonne…

Dès le temps de Tallemant des Réaux déjà, pour les hommes d’alors qui savaient observer, mais surtout pour nous qui reprenons l’histoire à revers et qui pouvons la remonter de marche en marche, il est cependant bien aisé de voir que tout était fini de cette majestueuse société qui défilait si majestueusement encore le long des galeries de Versailles, couverte d’or, de pourpre et de soie, et dont la sanie tombée, les guenilles immondes, la poussière cadavéreuse, s’appellent si joliment des Historiettes sous la plume stupide d’un bourgeois sans portée qui veut s’amuser. L’individualisme dont Tallemant était l’expression et l’instrument à son insu, — car un tel homme ne se rendait compte de rien, — l’individualisme avait suffisamment rongé les institutions et les caractères. De 1572 à 1600, — et les Historiettes vont jusqu’en 1669, — le 93 moral, précurseur du 93 politique, qui n’est que l’écroulement terminal et matériel, est définitivement accompli. L’entrelacement énergique des classes, qui caractérisait le Moyen Age, cette fraternité sous des formes austères, n’était plus. La vieille monarchie des évêques, dont parle Gibbon quelque part, ne s’était pas rajeunie dans la Saint-Barthélémy, dans ce bain de sang qui, dit-on, a la puissance de renouveler, et qui ment parfois à sa renommée. Un divorce effroyable séparait le peuple et la noblesse. Voyez Tallemant ! Il écrit partout dans son livre : les gens du peuple et les gens du monde comme si les gens du peuple n’étaient pas du monde, et les gens du monde n’étaient pas du peuple !… Et lui, pourtant, d’où était-il ?… On marchait à la catastrophe. On y marchait par les mille pieds de toutes choses. Dans ce passage de la Ligne pour l’Histoire, qui va de 1572 à 1600, la métamorphose avait été complète : intérêts, institutions, préoccupations, franchises, beaux-arts, théâtres, architecture, langues, costumes, plaisirs, rien ne ressemblait au passé… Mais, plus tard, le dénoùment du faisceau devenait plus rapide. La magistrature était janséniste, le trône officiellement libertin, le clergé gallican. Saint-Bonnet a dit avec son beau style lapidaire : « Triste récit en trois mots : le roi a corrompu la noblesse, « la noblesse a corrompu la bourgeoisie, la « bourgeoisie a corrompu le peuple. » On n’en était pas là encore, mais on partait pour y arriver. Les causes de tout cela, l’étude de ces causes, travail intéressant et d’un à-propos impérieux, ont échappé à Paulin Paris comme elles avaient échappé à ce porteur de lunettes inutiles, cet aveugle de Tallemant des Réaux. En vérité, n’est-ce pas dommage ? N’est-ce pas l’occasion perdue d’un beau livre ? N’est-ce pas à croire que pour l’esprit aussi « qui a compagnon a maître », selon le dicton du roi Henri III, puisque Paulin Paris, un homme accoutumé à l’histoire, avec tous les avantages que lui donne le temps ou il vit pour juger le temps où Tallemant écrivait, n’est pas plus fort, quand il s’agit d’en embrasser l’ensemble et d’en agiter

les problèmes, que l’homme vulgaire qu’il a commenté ?

LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
PENDANT LA RÉVOLUTION[13]


Aux très jeunes gens l’audace est une grâce, — et quoiqu’elle soit moins fascinatrice en littérature qu’à la guerre, quand on la rencontre pourtant, même en littérature, il faut prendre garde, car elle a sa magie, car elle constitue, dès le premier abord, je ne sais quel brillant préjugé favorable, et fait croire — deux secondes ! — que ces esprits ardents que la difficulté attire doivent toujours être au-dessus d’elle… Il n’en est rien pourtant. La vie n’est pas si simple, nos instincts ne sont pas si justes I Oser ne suffit pas… et le livre d’Edmond et Jules de Goncourt prouve tout cela une fois de plus.

En effet, si nous en jugeons par le titre de leur ouvrage l’Histoire de la Société française pendant la Révolution[14], ils n’ont pas craint d’aborder pour leur début un de ces sujets dont l’importance et la difficulté eussent pu désespérer beaucoup d’esprits d’une vigueur déjà éprouvée. Quant à eux, conscrits historiens, ils n’ont pas seulement hésité. Frères par la pensée comme par le sang, espèces de Ménechmes littéraires, tellement semblables (du moins quand on les lit) qu’on ne sait plus où l’un finit et où l’autre commence, et qu’ils semblent n’avoir à eux deux qu’une seule plume et qu’un même cerveau, MM. de Goncourt, pleins de confiance en eux-mêmes, par amour fraternel sans doute, — ce qui les préserve de la fatuité, — se sont dit un beau jour, après avoir collectionné des anecdotes et jeté l’épervier dans les courants les plus ignorés du renseignement, qu’ils étaient en mesure d’écrire cette œuvre immense, de détails concentrés et d’ensemble, que l’on appelle l’histoire d’une société. L’histoire d’une société, grand Dieu ! c’est-à-dire l’histoire de ce qu’il y a de plus profond, de plus fin, de plus ondoyant et de plus nuancé dans la vie et le passé d’un peuple ! L’histoire politique, appuyée sur ses faits officiels, est aisée et grossière en comparaison. L’histoire d’une société, c’est-à-dire l’histoire des idées, des sentiments et des influences, qui font les mœurs et qui les changent, et, pour tout exprimer avec le seul mot qui convienne : l’histoire de l’Histoire ! Oui ! tel est le but éclatant, mais escarpé, que des écrivains nés d’hier se sont flattés d’atteindre aujourd’hui ; telle est la proie de lion intellectuelle qu’ils ont cru abattre dès leur premier coup de feu littéraire ! Edmond et Jules de Goncourt se sont imaginé pouvoir arrêter facilement, comme une bague qui roule et qu’on rattrape, le kaléidoscope d’une société dont ils avaient à nous démontrer le mécanisme après nous en avoir fait jouer les couleurs, ce kaléidoscope-tourbillon — comme dirait Carlyle — que le Temps tourne incessamment dans ses vieilles mains infatigables, à la lumière électrique de chaque événement ! Illusion d’esprits comme il en pousse encore, et qui ne doutent de rien, dans un siècle qui doute de tout. Assurément, pour se hausser à une pareille lâche, pour n’avoir pas peur d’une si difficile entreprise, il fallait croire en soi, et, il n’y a pas de milieu, il fallait être quelque chose comme un Montesquieu, doublé d’une madame de Staël, ou bien… un jeune homme et même deux !

Et pourtant ces deux jeunes gens, qui n’ont pas craint de se mesurer avec un sujet formidable et de s’adonner au seul genre d’histoire, l’histoire des mœurs, que Malebranche ne méprisait pas, ces deux jeunes gens, de si bonne volonté et de tant de courage, ne manquent, croyez-le bien ! ni de talent ni de connaissances. Dans les infiniment petits, ils sont presque savants. Ils ont beaucoup lu. Ils ont vraiment péché aux faits dans les trois pieds d’eau qu’ils ont pris pour un océan historique, et le fretin qu’ils ont rapporté est assez joli, et ressemble à ces poissons rouges qu’on met en bocal. Mais on y cherche en vain la hure de saumon que le duc d’Albe préférait à des milliers de grenouilles, le document inattendu, nouveau, considérable, qui révèle tout à coup un esprit ou un caractère, inaperçu jusque-là, dans la société qu’on étudie. Leur style, trop souvent incorrect et qui ajoute à l’incorrection naturelle le mal bien plus grand d’une incorrection systématique, leur style, malgré de graves défauts et même quelques ridicules, a de la couleur, sans transparence, mais non pas, certes ! sans éclat. Supposez que ce style se lave et se purifie, qu’il se dégage des mièvreries de la manière et de l’étrangeté des inversions, car, le croirait-on ? ces frères siamois de la littérature — comme on les appelle déjà — sont aussi les neveux siamois de l’auteur du Solitaire (ils tiennent par le mauvais côté à d’Arlincourt comme parle bon à Jules Janin) ; supposez donc qu’ils se résolvent à parler simplement et virilement cette belle langue française que nous devrions tous respecter comme la parole de notre mère, et qui semble, sous leur plume, contracter quelquefois l’accent des Incroyables du temps de Garât (serait-ce pour se faire mieux accepter comme les Alcibiades de l’histoire ?) ; supposez enfin que toute cette gourme d’esprits faussés, mais non pas faux, qui est en eux, tombe un jour comme elle doit tomber sous peine de perdre le talent dont ils ont le germe, et vous aurez deux écrivains, — ou un écrivain à deux têtes, comme l’aigle d’Autriche — d’une expression étincelante, et chez qui la race mettra son feu ! Quant à savoir si cet écrivain ou ces écrivains acquerront jamais la haute aptitude exigée pour résumer une société morte, après l’avoir ressuscitée dans un volume de trois cents pages, c’est là une question qu’il est inutile de poser, car, pour cela, il faut du génie. Seulement, nous croyons qu’alors, dans cette vaste galerie qui s’appelle l’histoire d’une société, il y aurait — si on recommençait de la construire sur nouveaux frais et de la peindre — deux frères mosaïstes qui feraient leur pan de lambris ou de plafond avec une distinction très rare, et que la Critique devrait apprécier.

Du reste, même avec leurs défauts actuels, leurs affectations et leurs faiblesses, Edmond et Jules de Goncourt ont moins échoué dans leur histoire par l’indigence de leurs facultés que par le fait du préjugé universel sous l’empire duquel ils l’ont écrite. Comme la plupart des esprits troublés de notre temps, ils ont pris Paris pour la France, et, au lieu de nous donner l’histoire de la société française pendant la Révolution, ils nous ont donné l’histoire de la société parisienne. Mensonge qui serait une injure, si ce n’était pas une erreur ! C’est comme si, voulant écrire l’histoire de la société française sous Louis XIV, par exemple, ils avaient écrit seulement l’histoire de Versailles. Grâce à Dieu et pour l’honneur de la France, en 1662 comme, plus tard, en 1789, la société française occupait plus de place dans le pays dont elle était la plus jolie gloire que les quelques pieds de l’Œil de-Bœuf ou les barrières de ce Paris devenu à son tour un Versailles, le Versailles de la Révolution ! Ce résultat exquis et charmant de tant de siècles de christianisme et de monarchie, la société française, a toujours eu de bien autres proportions que les antichambres de Marly en 1662, ou, en 1789, les salons politiques et bourgeois qu’Edmond et Jules de Goncourt nous font traverser… Malheureusement, ces proportions, qu’il fallait chercher, voir et décrire, leur lorgnon parisien, transparent comme le cataplasme de la pauvre mule de Bartholo, n’a pas même l’air de s’en douter. Dans cette histoire de la société française, c’est la France qui est oubliée, rien que cela ! et cet oubli, qui nous étonnerait si nous ne connaissions la force du joug des préoccupations contemporaines, détruit, on le conçoit, dans sa notion première, un livre qui avait la prétention d’être un tableau, et l’étriqué misérablement en silhouette aiguë, qui n’a pas plus de surface que de profondeur.

Et voilà tout d’abord le vice radical et irrémédiable de ce livre, l’empêchement d’être, comme dirait Fontenelle, de ce livre au titre plein de trompeuses promesses, et que tout le talent qu’ils ont — et même celui qu’ils n’ont pas — ne pourrait sauver ! Ils ont cru, avec une véritable badauderie parisienne (à Paris, on a trouvé le moyen d’être à la fois très badaud et très spirituel), que la société française tenait toute, aux approches de la Révolution, ou dans le salon rouge de madame Necker, ou dans le salon bleu et argent de madame de Beauharnais. C’est là une idée de comédie, — une idée de Molière écrivant contre la province son Monsieur de Pourceaugnac, — mais c’est une idée fausse, comme presque toutes les idées de Molière, un de ces grands esprits trop souvent faux, malgré la réalité et la sincérité de son génie. N’ayons pas peur de l’affirmer, ce n’est point là l’idée vraie, l’idée historique, l’idée que doivent avoir les hommes qui écrivent cette belle, délicate et vaste histoire de la société de leur pays. Non ! l’ancienne société, qui chantait son chant du cygne au moment où Edmond et Jules de Goncourt commencent leur histoire et quand l’émigration en dispersait déjà l’élite aux quatre vents de l’adversité, la société française n’était pas claquemurée à quelques salons de Paris ! Louis XIV, qui n’aimait pas la province, on sait pourquoi, l’insultait par ses écrivains ; mais MM. de Concourt, dont le nom semble révéler une vieille origine provinciale, n’ont-ils jamais su, ou les traditions de la famille ne leur ont-elles jamais appris, que la province — et surtout la province d’avant la Révolution — gardait dans ses châteaux et dans ses grandes villes un exemplaire plus pur que Paris lui-même de ce qu’on appelait la société française, de ce mélange heureux et si admirablement réussi de lumière, d’élégance, d’amabilité et presque de vertus, qui faisait de la France l’aimant du monde ? Et eux qui se vantent, dans leur préface, d’avoir plongé si avant dans l’histoire et fouillé tant de documents, ont-ils donc été dupes à ce point des prétentions impertinentes et des mémoires du XVIIIe siècle ?

Car c’est le XVIIIe siècle et ses mémoires, ne nous y trompons pas ! qui ont commencé de populariser cette idée, dont tant d’esprits sont férus encore, que Paris, au point de vue politique aussi bien qu’au point de vue de l’esprit, des mœurs, du langage, des manières, est toute la France ! C’est une poignée de philosophes sans patrie qui ont achevé dans l’opinion l’œuvre commencée par Louis XIV contre cette société qui n’est ni de Paris, ni de Versailles, et qui existait bien avant que Versailles fût bâti et que Paris lui succédât dans l’ardente et injuste préoccupation publique ! Quand le marquis de Mirabeau, cet écrivain à l’emporte-pièce, dont la gloire posthume sera de nous avoir diminué son énorme fils, inventait ce mot méprisant de « s’enversailler « pour la noblesse de son temps, qui courait avec une si sublime niaiserie se précipiter dans ce magnifique piège de Versailles, dans les toiles de pourpre tendues par la Royauté à ces lions héraldiques, trop amoureux de sa grandeur, le marquis de Mirabeau protestait au nom de la vraie société française, que la Féodalité avait créée, il faut bien le dire du fond de toutes nos ingratitudes, qu’elle avait épanouie, et qu’une civilisation différente allait diminuer en l’agglomérant. On ne l’a point assez remarqué, c’est sous la solive blasonnée du château féodal que la société française est née ; c’est là qu’elle a commencé sa première causerie, cette causerie charmante, cette maîtresse de maison qui faisait si adorablement les honneurs de chez elle à l’univers ensorcelé ; c’est là qu’elle a dit son premier mot et laissé son premier sourire, entre quelque châtelaine oisive, quelque vieux prêtre savant et aimable, et le troubadour qui passait ! Avant Louis XV, cette société d’un instinct si juste et qui vivait dans une telle atmosphère de lumière, qu’on y disait, en riant, qu’un gentilhomme savait tout sans avoir rien appris, n’avait jamais songé, il est vrai, à devenir littéraire et à échanger ses grâces naturelles, saines et savoureuses, contre le caquet pédant des cercles et l’histrionisme philosophique des salons ; mais, alors même que les influences du XVIIIe siècle commençaient de l’atteindre et de la gâter, elle n’était pas pour cela uniquement dans les salons parisiens, où l’on veut obstinément la voir toujours. Des mémoires dont nous avons déjà parlé, les Mémoires de la Baronne d’Oberkirch[15], tant d’autres oubliés dans la chiffonnière de nos grand’mères et de nos tantes, ne laissent sur ce point aucun doute. Horace Walpole, qui s’en venait du fond de l’Angleterre pour jouer aux jonchets de la conversation philosophique chez cette ennuyée qui n’ennuie jamais, madame du Deffand, ou chez le duc de Choiseul, pouvait s’y tromper ; mais c’était un Anglais ! Et, de plus, il n’écrivait pas notre histoire. Mais MM. de Goncourt devraient-ils s’y méprendre ? Suffisait-il pour eux d’ouvrir les battants des salons de madame Helvetius, de madame de Genlis, de madame Panckoucke, de Julie Talma, du duc de Bedford, etc., et d’en nommer successivement les personnages ? Même l’histoire d’un salon ne s’écrit pas comme on fume une cigarette. L’histoire d’un salon (piquante chose qui a sa profondeur, quoique légère !) ne consiste pas à soulever plus ou moins nonchalamment une portière et à annoncer ceux qui entrent. Les gens qui font cela ne s’appellent point des historiens.

Et d’ailleurs, dans le livre d’Edmond et Jules de Goncourt, le mot de société est pris au sens le plus large, le plus mâle et le plus profond. Il n’y est pas question seulement de la bonne compagnie de la France (sujet délicieux à traiter pour des plumes très fines et très sveltes) ; il y est question de la mauvaise encore davantage. Ils ont voulu être plus que des Tacites de boudoir et de monde, racontant la ruine de cet édifice de colifichets, — le XVIIIe siècle, — qui allait s’écrouler dans un incendie. Ils se sont donné une mission plus grave. Du salon, ils sont descendus dans la rue ; ils y ont brassé le sang et la fange ; ils ont essayé de retourner avec leurs ongles, trop faibles pour cela et trop roses, cette société, pourrie sur ses racines depuis deux siècles, mais qui, en 1789, allait s’y affaisser et complètement s’y dissoudre. De leur main dépouillée de ce gant jaune qui leur sied, ils ont, dandys de l’anecdote amusante, voulu toucher à tout ce qui entre comme un élément de sa vie dans ce tissu d’âme et de chair qui constitue l’être d’un peuple. Les mœurs nouvelles et les passions de ce peuple qui renversait ses coutumes, les engoûments, les soulèvements, les déchirements et les résistances de l’opinion, à cette époque de bouleversement suprême, ils ont pensé, avec raison, que toutes ces choses sombres et terribles entraient dans le programme de leur histoire. Mais c’est ici surtout qu’apparaît dans toute sa misère la superficialité d’un ouvrage qui a la consistance de ces éventails de papier que les femmes prennent, pour l’usage d’un soir, et qu’elles jettent. Les paillettes de quelques anecdotes n’en sauraient couvrir le manque d’étoffe et de solidité. C’est ici que viennent se marquer plus distinctement que jamais toutes les conséquences du système qui voit dans Paris le type de la France, lorsque l’histoire tout entière atteste au contraire qu’il en est plutôt la contradiction !

Eh bien, selon nous, c’est cette contradiction, c’est cette antithèse, qu’il aurait fallu faire saillir, et à laquelle MM. de Goncourt, attaqués de l’hypertrophie parisienne, ne pouvaient penser ! Semblables à tous les amoureux qui voient le profil de leur maîtresse dans les lignes de tous les horizons, ils ne pouvaient pas même se douter qu’elle existait, cette contradiction qu’un historien, sinon grave, au moins sérieux (distinction que ces messieurs ont inventée pour eux dans leur préface), aurait posée d’abord au commencement de son ouvrage pour en éclairer la portée, le but, la marche elles contours. Oui ! analyser Paris, analyser la province, montrer ce que l’un et l’autre et ce que tous les deux sont à la société française dont on lit l’histoire, voilà ce à quoi un écrivain sérieux était obligé. Un écrivain sérieux aurait d’abord examiné ce qu’il y a de semblable et de différent entre Paris, ce caravansérail du monde et de la province, ce home de la France, — comme diraient les Anglais, — entre Paris, le vaste déversoir de toutes les vagues sociales qui viennent s’y engloutir avec leurs impuretés et leurs écumes, et la province, cette multitude de baies où le flot se circonscrit et séjourne ; — Paris, patrie anonyme de tous les hommes qui ont brisé le lien de la famille et qui ont quitté la province pour en éviter le regard qui tombait de trop près sur eux, et la province, cette vraie patrie de la famille française qui en garde plus austèrement l’honneur et les traditions ; — entre Paris enfin, spirituel, mobile, éloquent, au cœur un peu trop tendre aux révolutions, qui s’habille, babille, se déshabille et brille… de cet éclat de strass qui exagère les feux du diamant, et la province, perle sans rayon, mais d’un bon sens si tranquille et pourtant d’une action si puissante quand il s’agit de dire des mots décisifs, la province, qui a toujours répondu par des empires — parfaitement français — aux républiques parisiennes. Et, quand il aurait fait le compte des ressemblances et des contrastes, il aurait, au moins, sous le regard et sous la main tous les éléments de cette société révolutionnaire dont MM. de Goncourt n’ont pas même vu la moitié. Car, en restant dans le cercle étroit où ils se sont placés et dans lequel ils ont étranglé la conception de leur livre, si vous défalquez de cette société qu’ils évoquent tous ceux qu’ils oublient, et ceux qui se sauvent, et ceux qui se cachent ou se taisent, et ceux qu’on tue, et ceux qui combattent à l’intérieur et aux frontières, vous verrez ce qui vous restera !

Il vous reste juste leur livre : des miettes historiques tombées de quelques corbeilles, de quelques pamphlets, de quelques journaux, — des miettes historiques, des atomes, de la poussière de documents qui en eux-mêmes ne sauraient changer le caractère jugé de la Révolution, mais que de grands artistes broieraient seulement dans les couleurs de leur palette pour donner plus d’éclat et plus de vie à cette grande fresque d’une histoire qu’on ne fera jamais au pointillé. Assurément, s’ils avaient eu conscience de leur œuvre, s’ils l’avaient appelée du nom modeste qu’elle devait porter, nous n’eussions pas parlé si longtemps d’une production agréable à lire, mais sans valeur forte et déterminée. Un mot aurait suffi, et nous avons même pensé un instant à ne dire qu’un seul mot, mais nous nous sommes ravisés, et puisque ces MM. de Concourt ont le bonheur d’être jeunes, le hasard d’avoir du talent… quelquefois, et le projet d’écrire encore une histoire de la société sous le Directoire, nous avons cru utile et sympathique de leur rappeler que pour une œuvre si sévère et si grande il faut étreindre comme on embrasse ; — qu’il faut plus que de lier ou d’éparpiller des glanes d’anecdotes et d’être, après coup, les Tallemant des Réaux proprets et fringants d’une époque dans laquelle on n’a pas

même le privilège d’avoir vécu.

L’EMPIRE CHINOIS[16]


Enfin, voici un livre qui nous tire du roman et du paravent, et des traductions incertaines ! Voici un livre d’observateur sur le vif, de voyageur en dehors des livres, d’homme qui a fait le sien à la sueur de son front et à la poussière de ses sandales, qui a vécu dix ans dans le pays dont il parle, plongé dans les difficultés de la langue de ce pays et dans le secret de ses mœurs, et qui, de la plus haute moralité, — de cette moralité de prêtre qui donne à la parole humaine, toujours suspecte quand elle nous revient de si loin, l’autorité qu’elle doit avoir pour être acceptée, — nous apporte sur la Chine un de ces renseignements, éclairés et complets, tels qu’on n’en avait pas revu depuis la publication des Lettres édifiantes. Cet ouvrage, que l’auteur, l’abbé Huc, missionnaire apostolique, avait fait précéder d’un autre, non moins intéressant et non moins exact, sur la Tartarie et sur le Thibet, a vivement frappé l’attention des hommes qui se préoccupent de l’Asie et de sa mystérieuse histoire. Tous, à quelque pâturage d’opinion qu’ils appartiennent, ont senti l’importance de ce document qui leur tombait presque du ciel — car c’était de la main d’un pieux missionnaire — et qui brillait des deux qualités distinctives de tout document imposant : la probité et l’intelligence. Publié en 1854, L’Empire Chinois[17] en est déjà à sa seconde édition, et nous croirions venir bien tard pour en parler, si, comme tant d’autres ouvrages, il ne devait avoir qu’une destinée de passage. Mais il est toujours temps pour la critique de dire son mot sur un livre qui doit rester.

En effet, nous le prédisons, c’est un livre qui restera. Il ne sera dépassé et mis en oubli que par un livre d’égale force d’intelligence, lequel, représentant, comme celui-ci, dix ans de travaux, d’efforts, de patience inouïe, prendra les notions sur la Chine là où Huc les a prises, et nous en donnera l’équivalent en les avançant autant que l’ouvrage du courageux missionnaire les a avancées. Jusque-là, l’ouvrage en question sera moins un jalon qu’un Terme dans le champ de nos connaissances sur l’Asie, et c’est autour de ce livre, qui a la consistance d’un monument, que viendront nécessairement se grouper les aperçus nouveaux, les faits autrement observés, soit pour en confirmer ou en contredire les assertions, soit pour y ajouter les changements que les mœurs, la législation, les choses chinoises enfin, auront subis, si elles en subissent, si le pouce du Temps, malgré son ongle, — un ongle chinois pour la longueur, — ne glisse pas, sans le rayer, sur le vernis de coutumes qui enduit ce peuple, et qui est plus lisse encore que l’autre vernis qu’il a inventé.

Ainsi, tout d’abord et sans conteste, telle est la grande place que prend et gardera le livre de l’Empire Chinois dans la littérature historique de l’Europe. Ajoutons que cette place éminente, l’abbé Huc ne la devra pas uniquement aux circonstances de sa vie et à l’acquis de son voyage, mais à des qualités personnelles que la Critique ne peut oublier. Il a les qualités fortes, substantielles, perçantes et froides du grand voyageur. Son œil voit sans se passionner. Il ne verse pas non plus de l’autre côté, — du côté de la négation et du parti pris. Il est également éloigné des badauds et des frondeurs, de ces deux espèces de voyageurs qui se partagent le monde : ceux qui sont les victimes des choses, et ceux qui font des choses leurs victimes. Il n’a pas les enfantillages à effet de l’esprit faux et pointu de Victor Jacquemont, qui trouvait joli de nier les Indes aux Indes, et de nous faire croire qu’il n’y en avait pas. Toutes ces inventions de ragoût pour rendre plus piquant un récit de voyage, pour augmenter l’établissement du lecteur, cette large fleur bête de la flatterie étonnée que les voyageurs aiment à cueillir à leur retour, toutes ces misères de l’esprit ou de l’amour-propre, qu’elles soient des duperies ou qu’elles soient des combinaisons, ne se rencontrent point dans cette relation colorée et nuancée comme la vie, mais pas davantage ! et qui ne se soucie que de vérité. On sent que l’homme qui raconte ainsi est un homme de bon sens, et d’un bon sens rendu plus solide encore par cet admirable et assainissant catholicisme qui guérirait le cerveau d’un fou, s’il y entrait ! Et ce n’est pas tout : on sent aussi que c’est là un homme d’un grand caractère.

On devine maintenant ce que doit être le ton d’un livre écrit sous l’influence de ces deux nobles simplicités ! Et comment en serait-il autrement, du reste ? Huc est un missionnaire. Si les philosophes du salon de madame Necker reconnaissaient, un soir, « qu’un caractère est toujours simple quand une seule chose l’intéresse », comment un missionnaire, qui n’a que l’idée fixe de sa foi à propager, pourrait-il manquer, quoi qu’il fasse, de cette simplicité qui est la plus haute expression humaine dans l’ordre de l’intelligence ou de la vie ?… La simplicité du missionnaire, voilà donc ce qui a passé dans le voyageur ! et elle a communiqué à l’ouvrage de Huc les dons les plus rares qui puissent orner une œuvre quelconque : la sincérité, le calme et la paix. Jamais, dans ce temps de nerfs, d’imagination et de fièvre, où les livres que nous écrivons portent la marque de tîntes les grimaces de nos esprits, on n’a vu délivre plus calme sur un sujet pourtant qui pourrait incendier tous les cerveaux doués d’une étincelle. La vieillesse même de Gœthe n’eût pas fait mieux, si, lui, l’auteur du Divan, « que le temps — disait-il — avait rendu spectateur », avait pu, comme Huc, prendre « la ceinture rouge et le bonnet jaune » pour traverser et voir mieux ce grand Orient dont il rêvait ! Car Huc (qu’on ne s’y trompe pas ! et c’est là son originalité !) n’est pas, à proprement parler, missionnaire dans son livre sur l’empire chinois. Il n’y entretient pas le public de ses succès de propagande ou du détail de ses travaux apostoliques. Dans cette relation, écrite pour le monde, le prêtre se voile sans se cacher. Comme ils le font tous, quand il le faut, ces admirables possesseurs d’eux-mêmes et de la lumière, il y tait ses contemplations intérieures, et la critique est d’autant plus à l’aise vis-à-vis de lui qu’il n’a voulu faire qu’un livre de voyage et d’histoire, et qu’il a traité le public français comme il avait traité le public chinois, quand il ne craignit pas de revêtir la magnificence orientale et quand ces humbles pieds, dont il est dit dans nos livres saints : « Qu’ils sont blancs et beaux, les pieds des envoyés du Seigneur ! », il les a un jour bottes de satin !

Délicieuse et charmante histoire que cette histoire de la toilette chinoise du pauvre lazariste, par laquelle Huc commence son voyage ! Il n’y a que des prêtres catholiques pour avoir de ces étonnantes souplesses d’Alcibiade ! La pureté, la grandeur de leur intention, l’absence complète d’orgueil et de pédantisme (car le pédantisme est de l’orgueil, sous sa plus laide forme, il est vrai), le désintéressement de tout ce qui n’est pas la gloire de Dieu et son triomphe, voilà ce qui rompt et assouplit le prêtre catholique, et fait de lui cette merveilleuse organisation domptée qui se ploie aisément à toutes les coutumes et le rend propre à toutes les fonctions. Huc ne craint pas même d’exagérer la dignité, le sentiment humain de son droit, dans l’intérêt supérieur de l’idée chrétienne qu’il représente aux yeux des populations chinoises. Il a la fierté d’un Charles XII à Bender. En plusieurs circonstances de son voyage, il rappelle presque la belle scène des coups de cravache chez le pacha, dans l’Itinéraire de Chateaubriand. À chaque instant, on croit qu’elle va se lever, cette cravache indignée, dans la main de ce prêtre mâle et ferme, qui exige si nettement ce qu’on lui doit, ne fût-ce que pour éviter d’être foulé, lui et la considération de tout prêtre venant après lui en Chine, sous les pieds d’un peuple lâche, gouverné par le bâton, et qui a toujours besoin de sentir le vent du bambou sur sa tête !

Huc avait obtenu d’un des principaux mandarins de l’empire, Kichan, ambassadeur chinois à Lha-ssa, d’être traité dans chaque ville avec bienveillance pendant tout le temps que durerait sa longue odyssée depuis Ta-tsien-Lou jusqu’à Canton. Mais l’expérience de l’Orient lui avait appris qu’il serait mis plus bas que le dernier des bonzes mendiants, et promené d’avanie en avanie, s’il se départait une minute des exigences les plus altières. C’est cette raison qui le fit se montrer toujours en palanquin, dans un costume où les couleurs impériales, le rouge et le jaune, foudroyaient les yeux terrifiés des Chinois. Ce fut cette raison qui le décida à jouer cette grande comédie qu’on peut appeler une comédie de caractère (car il en faut beaucoup pour la jouer), et dont les scènes, multipliées en deux gros volumes, toujours variées et toujours nouvelles, eurent le succès le plus triomphant et le plus complet. Les mandarins les plus fins et les plus fûtes, comme les fonctionnaires les moins sagaces, furent parfaitement dupes de cette excellente mascarade, dont le récit a la grâce d’une ironie pleine de gaîté et dans lequel Huc prend tour à tour les deux voix, — la voix du masque qui fait illusion et la voix vraie qui se moque de l’illusion faite, — et se félicite, avec une bonne humeur si communicative, d’avoir réussi.

La lâcheté, en effet, la lâcheté qui opprime le faible et s’aplatit devant le fort, est le premier trait et certainement le plus profond de la moralité ou plutôt de l’immoralité chinoise. Partout, on le sait, en Orient, la lâcheté est le signe de toutes les populations usées et esclaves, mais, en Chine, ce sentiment dégradant dépasse le gigantesque ordinaire de la lâcheté orientale. Il monte ou plutôt il s’abaisse jusqu’à l’idéal de la lâcheté humaine, — de la lâcheté en soi. Il devient même une théorie. « Les Chinois — dit Huc — ont une « expression dont ils se servent à tout propos… Au « milieu des difficultés et des embarras, ils se disent « toujours : Siaosin, c’est-à-dire : Rapetisse ton cœur. » Et ils l’ont si bien rapetissé qu’il n’y en a plus. Huc, dont on sent la charité indulgente à travers l’ironie, comme à travers celle de Tacite on sent l’amertume du mépris, nous peint cet abaissement de l’âme sous toutes les faces de l’abjection et dans son luxe d’infamies. Pour lui, comme pour nous, c’est, entre les autres symptômes de l’agonie des peuples à l’extrémité, le plus honteux indice de l’immense corruption qui gangrène la nation chinoise, — cette nation lymphatique et décrépite, dont la singularité (si grande soit-elle) ne va pas jusqu’à tomber en vertu de lois inconnues, et non plus en vertu des lois éternelles par lesquelles tous les peuples tombent dans l’Histoire ! Quand on lit ce que le nouveau voyageur en rapporte, on pense, malgré soi, à ce Bas-Empire, fait pour être longtemps encore le modèle des peuples qui crouleront. Les analogies vous débordent. Comme les Grecs du Bas-Empire, le Chinois est un peuple extérieur, cérémonieux, attaché aux rites comme il dit, et tout est rite pour lui, depuis sa religion, à laquelle il ne croit pas, jusqu’à sa politesse, qui est une formule sans bonne foi et dont le vide fait contraste avec un égoïsme si plein ! C’est un peuple subtil, métaphysicien, ergoteur, où les théologiens sont remplacés par les rationalistes, — le rationalisme existant à la Chine comme il existe en Europe, terme pour terme, semblable, identique, avec son faux respect pour les choses religieuses et sa bâtarde fraternité ! Ainsi que les Romains-Grecs du Bas-Empire, les Chinois sont aussi un peuple de comédiens et de cuisiniers. L’histrionisme, cette passion dernière des peuples futiles, qui ne vivent plus que par les yeux et veulent des distractions pour combler l’abîme de leur ennui et de leur vieillesse, l’histrionisme l’amour dépravé des bateleurs, règne, en Chine, comme il a régné à Rome et à Constantinople et comme il règne chez tous les perdus des civilisations excessives. Enfin, débauchés dans la proportion où ils sont lâches, les Chinois, dont la philosophie européenne a vanté les mœurs si longtemps, ont offert un tel spectacle à Huc qu’il n’a pas osé le reproduire intégralement dans la pleine lumière d’un livre qui doit s’ouvrir sous tous les yeux. Mais ce qu’il n’a pas voulu écrire, nous savons, nous, qu’il le raconte quelquefois, et ces faits, pour lesquels il choisit avec prudence son auditoire, démontrent un tel ramollissement de la fibre humaine chez les Chinois que le premier boulet venu — qu’il soit lancé par un peuple étranger ou par une révolution ! — enfoncera là-dedans sans faire autre chose peut-être qu’une trouée, car la boue ne résiste pas !


Et c’est peut-être là, du reste, l’apparente durée de ce peuple étrange, qui est mort de la mort de l’âme, de la mort sociale, et qui semble vivre toujours parce qu’il n’a pas été dévoré par la conquête ou par la faim. Qui sait si avant de s’abîmer ou de disparaître les peuples ne restent pas quelque temps comme figés et conservés dans leur propre corruption ? C’est leur fange même qui les soutient. L’amas produit la cohérence, et voilà pourquoi on les croit debout et solides quand ils ne sont plus que des cadavres rongés, n’ayant plus assez de poids pour tomber d’eux-mêmes, et devant se répandre comme un liquide, au lieu de crouler comme une chose qui se tient encore, quand un peuple vivant — un peuple quelconque — les poussera de sa robuste main ! C’est là sans doute aussi ce qui explique le peu de foi qu’inspire à Huc cette révolution commencée en Chine et dont il ne nous dissimule pas les progrès. Pour lui qui connaît le pays, qui a plongé son bâton de voyageur dans ce guano de tous les vices, cette révolution dont on fait tant de bruit ne sera guères qu’un de ces changements de dynastie si communs en Chine. Quoi qu’en aient dit les écrivains européens qui se prennent, comme des oisillons au miroir, au mirage de leurs désirs et de leurs propres pensées, elle n’a pas d’autre caractère. L’homme qui l’a provoquée et qui la dirige n’est rien de plus qu’un grand voleur à la mode orientale, lequel se sert du drapeau de toutes les idées et de tous les intérêts qu’il trouve sous sa main, comme les corsaires déploient tous les pavillons pour tromper l’ennemi qu’ils veulent aborder. Cette révolution chinoise ne sera donc pas le grand coup de balai final que sont parfois les Révolutions, quand les peuples déchus ne sont plus dignes de la foudre. Aussi corrompus, aussi lâches, aussi impuissants les uns que les autres, les Chinois de l’attaque lutteront avec des chances diverses contre les Chinois de la défense, et cette lutte pourrait, pendant longtemps, immobiliser le jeu aléatoire de toutes les horreurs, n’était l’idée de la condamnation par le sort de la race Mandchoue (actuellement régnante), qui commence déjà d’envahir ces têtes fatalistes et qui décidera probablement de la victoire !

Mais la victoire, qu’entraînera-t-elle ?… À part les horreurs dont nous parlions, et que Huc prédit à la Chine d’après l’expérience qu’il a de la férocité foncière de son peuple, la victoire, certainement, n’entraînera rien que de grêle, de petit, d’insignifiant, — des changements dans l’ordre des fonctionnaires, dans le personnel du mandarinat. Mais les mœurs, qui ne sont plus depuis longtemps, ne recommenceront pas ! L’autorité paternelle, en laquelle nous avons cru pendant des siècles, parce que nous acceptions, comme un fait qui vivait, la lettre morte d’une législation dépassée par les progressistes chinois, l’autorité paternelle, que Huc nous montre, comme le reste de cet empire, qui s’évapore en formules, ne reprendra pas le sceptre domestique échappé de ses mains. La famille dissoute (le croira-t-on ?) dans le mépris des enfants pour la mère, ne reboira pas la vigueur et la vie dans ce lait des mères, méprisé comme l’eau. Tout ce qui fit la Chine un jour, tout ce qui éleva et maintint ce peuple bizarre en équilibre sur ses bizarres institutions, est aujourd’hui tombé, pièce à pièce, dans le rationalisme, cette doctrine philosophique, tout unie, qui cache un gouffre comme les lacs, tout unis aussi, dans lesquels les Villes Maudites ont disparu. Le rationalisme est, intellectuellement, le dernier terme pour les nations. Philosophie peu compliquée qui succède à toutes les autres et vient engloutir les systèmes qui demandaient au moins un effort de cerveau pour les créer ou pour les comprendre, elle est simple comme les quatre planches très simplement jointes qui forment un cercueil ! C’est un cercueil philosophique et social. Cela étendu sur la pensée, elle n’a plus qu’à éternellement dormir. Huc qui, comme Abel Rémusat, a trouvé qu’il n’y avait rien de moins immobile que l’immobile Asie, nous donne dans son livre l’histoire d’une philosophie sociale qui remua tout en Chine, dans le XIe siècle, sous la fameuse dynastie des Song, et qui a mille rapports curieux avec le Socialisme moderne de l’Occident. Or, cette palpitation fébrile de l’esprit philosophique des Chinois prouve, du moins, qu’il vivait encore, tandis qu’à présent le Rationalisme et l’indifférence ont mieux narcotisé la Chine que l’opium anglais. Huc, qui voit sans doute, mais qui ne conclut pas, se contente de nous tendre tranquillement le miroir terrible et de nous dire d’y regarder !

Bien des esprits ne comprendront rien, sans doute, à cette attitude silencieuse et expressive, à cette impersonnalité du penseur, dont la tête doit bouillonner et qui se contente d’être un réflecteur impassible. Bien des esprits plus fanatiques que ce prêtre, transformé en observateur, n’en proclameront pas moins la supériorité de la Chine et croiront à la force de sa vie, parce qu’ils verront dans le livre même de Huc ces mouvements d’un peuple rusé, vénal, mercantile, actif, fripon, et par-dessus tout spirituel, qui survivent à la vraie vie éteinte, la vie morale, la vie de la conscience et du cœur. Cependant, parce que celle-ci ne subsiste plus, il n’est pas dit pour cela que tout soit soudainement arrêté dans la machine d’un peuple, plus savante que les machines de l’homme, et qui va longtemps encore après que son grand ressort est brisé. Seulement, ne nous abusons pas ! les Chinois actuels ne sont plus (pardon pour le mot !) que les ombres chinoises de leurs pères. Ce n’est plus qu’un peuple de silhouettes, qui se découpent vivement sur la lumière d’une civilisation bariolée comme la lumière de leurs lanternes de couleur. On croit toujours rêver en les regardant, et on ne rêve pas, tant ces êtres-là sont factices !

Quoique la main sévère et positive de Huc aime à toucher le fond des choses, à sonder l’artère, il a su la promener aussi sur les superficies, sur l’épiderme, et, s’il nous a cassé un peu notre vieille Chine de porcelaine, il nous en a, du moins, rapporté un bon morceau. Que les poètes et les amateurs du genre chinois se consolent donc en le lisant, mais qu’ils le lisent, et, le dégât fait par notre voyageur dans beaucoup de préjugés traditionnels, ils verront que si le peuple qu’il a peint n’est pas un grand peuple, c’est encore une curiosité. Elle est moins fantastique, cette curiosité, moins falote, moins par-dessus les moulins qu’on ne croyait, mais elle est une réalité toujours intéressante pour ceux qui se préoccupent de l’artificiel et du tourmenté dans les formes humaines. L’abbé Galiani disait, nous l’avons cité déjà : « Il est des empires qui ne sont jolis que dans leur décadence. » Certes ! on ne peut pas dire que jamais, dans aucun temps, la Chine ait été absolument jolie, mais si l’expression proverbiale a raison en parlant de belles laideurs, il doit y avoir de jolies laideurs aussi. Or, c’est une de ces laideurs-là qu’a la Chine, et, pour les amateurs du Bizarre, la décadence qui la disloque ne manquera pas d’y ajouter !

Quant à nous, qui avons cherché dans le livre de Huc une occasion d’être juste envers un pays pour lequel nous n’avons jamais éprouvé de respect ni de sympathie, ce que nous avons trouvé de plus remarquable dans ce peuple, qui a le mouvement sans la vie, c’est l’esprit, — c’est ce genre de pensées qui ne viennent pas du cœur, par opposition avec les grandes qui en viennent et qui constituent le Génie, — c’est l’esprit comme les vieilles civilisations le comprennent, volatil, brillant, chatoyant, agaçant comme un diamant aux lumières, affilé comme un dard, passant comme une flamme, ou qui reste comme un parfum. Oui ! de tout ce que le Temps éteint sur le sépulcre de la Chine, où la Philosophie européenne, en pleureuse, vient brûler les pastilles de ses admirations, l’esprit est le dernier rayon qui brille et qui lutte avec l’inévitable obscurité. Nous avons fait le compte de cette banqueroute humaine. La Philosophie de Confucius, ce bâton flottant du fleuve Bleu ou Jaune, vue de près, fait pitié de trivialité morale. La Science chinoise, qui semblait auguste comme une fille de Mage, a besoin d’un lambeau de la soutane d’un jésuite pour s’envelopper, et ne sait pas faire même un almanach. L’Art chinois n’est que de l’industrie, et l’Industrie chinoise consiste dans l’emploi de vieux procédés qu’elle n’explique ni ne rajeunit. L’aptitude si vantée des Chinois pour le commerce n’est que la faculté de mentir, quand ce n’est pas celle de voler. Somme toute, comme on voit, il ne reste guères qu’un zéro au quotient de ce peuple. Mais l’esprit y pétille encore. Nation cadavre, la Chine entrera dans sa tombe avec ce flambeau à la main.

Pour en juger, il n’est pas besoin d’avoir recours à des écrivains exceptionnels. Tout grand écrivain, dans un pays, est bien plus un aérolithe qui y tombe qu’une plante qui y pousse. Mais ce qui donne la moyenne de l’esprit chinois, ce qui est essentiellement le fruit du terroir, la production du sol, ce sont les maximes générales, les proverbes, et, en d’autres termes, la littérature populaire. « Nous avons trouvé « — dit Huc — dans la collection de Wiechan quelques « cahiers fort curieux et que nous parcourûmes avec a le plus grand intérêt… C’étaient des recueils de sentences « populaires. Nous en fîmes quelques extraits « que nous allons reproduire, et nous les donnons « comme spécimen de l’esprit chinois. » Huc compare ces sentences à ce que nos moralistes européens ont écrit de plus ingénieux et de plus fin, et il a raison. Le peuple qui a écrit cela, en effet, peut être regardé comme un La Rochefoucauld ou un La Bruyère collectif et anonyme. Malheureusement, nous sommes obligés de choisir là où Huc ne choisit pas :

« Si le cœur — disent les Chinois — n’est pas de moitié avec l’esprit, les pensées les plus solides ne donnent que de la lumière : voilà pourquoi la science est si peu persuasive et la probité si éloquente.

« Cultiver la vertu est la science des hommes, et renoncer à la science est la vertu des femmes.

« Il faut écouter sa femme et ne pas la croire.

« La mère la plus heureuse en filles est celle qui n’a que des garçons.

« Les femmes les plus curieuses baissent volontiers les yeux pour être regardées.

« La langue des femmes croît de tout ce qu’elles ôtent à leurs pieds.

« Quand les hommes sont ensemble, ils s’écoutent, les filles et les femmes se regardent.

« Les beaux chemins ne vont pas loin.

« Chien au chenil aboie à ses puces, chien qui chasse ne les sent pas.

« Toutes les erreurs n’ont qu’un temps. Après cent millions de difficultés, de subtilités, de sophismes, de tournures et de mensonges, la plus petite vérité est encore tout ce qu’elle était.

« Accueillez vos pensées comme des hôtes, et vos désirs comme des enfants.

« On mesure les tours parleur ombre, et les grands hommes par leurs envieux.

« Il faut faire vite ce qui ne presse pas, pour faire lentement ce qui presse.

« Il en est de la cour comme de la mer : le vent qu’il fait décide de tout.

« On va à la gloire par le palais, à la fortune par le marché, et à la vertu par les déserts.

« On n’a jamais tant besoin de son esprit que quand on a affaire à un sot.

« L’attention aux petites choses est l’économie de la vertu.

« Le cérémonial est la fumée de l’amitié.

« L’homme peut se courber vers la vertu, mais la vertu ne se courbe jamais vers l’homme. »

Et tout est de ce style ou à peu près. Certes ! on en conviendra, jamais serre chaude de civilisation avancée n’a produit de fleurs d’un parfum plus concentré et plus pénétrant. Le peuple, musqué jusqu’à l’intelligence, chez lequel il s’écrit de telles choses, sans nom d’auteur, est certainement, en masse, fort au-dessus de tous ses mandarins « à globule rouge » ou « à globule bleue », mais ce n’est qu’un malheur de plus, car il périra faute de chefs. C’est un peuple dont la spiritualité n’est plus dans la poitrine, mais dans la tête. Il n’a plus l’esprit qui tient à la santé du cœur et à la pureté des sentiments. Il a celui-là qui, luxe inutile pour les individus comme pour les peuples, orne la vie, mais n’est pas la vie, et qui n’empêche pas de

mourir !

LE SAHARA ALGÉRIEN
ET
LE GRAND DÉSERT[18]



I

Les œuvres du général Daumas méritent incontestablement l’honneur d’être réunies en œuvres complètes. Publiées à différentes époques, elles avaient, à toutes, frappé l’attention, et même elles l’avaient passionnée. Il est vrai que le sujet, unique et varié, de ces diverses œuvres, était la question d’histoire contemporaine qui nous passait le plus près du cœur, puisque c’était l’histoire de la France en Afrique et la destinée de sa conquête ; mais, il faut être juste, ce n’est pas le prodigieux intérêt d’un pareil sujet qui fut exclusivement la cause du succès du général Daumas. D’autres livres, publiés sur l’Afrique, bénéficièrent alors, comme les siens, de l’inépuisable curiosité qui s’attachait à tous les détails qu’on nous transmettait sur ce pays, et ces livres, oubliés maintenant, ont péri à dix ans de la circonstance qui les avait fait naître. Ceux du général Daumas, au contraire, sont restés, dans l’opinion éclairée, juste à la hauteur où le premier moment les avait mis. Épreuve décisive ! Quand les livres peuvent impunément vieillir, c’est qu’ils sont réellement dignes du cadre ambitieux et monumental qu’on appelle les œuvres complètes. Puisqu’on a songé à le donner aux divers écrits de Daumas, qu’on nous permette de dire quelques mots sur cette espèce de panoplie littéraire, faite avec des livres beaux et étincelants comme des armes, et qui devront tenir une si noble place dans la littérature historique et militaire de notre temps.

Tous, sans exception, lorsqu’ils parurent, se recommandèrent par un genre de mérite qui n’a jamais faibli en le général Daumas, et qui produisit d’autant plus de sensation qu’on était loin de s’y attendre. Ce mérite inespéré n’était ni l’observation, ni l’étude, ni le renseignement, ni la science exacte et forte, technique et claire, ni enfin aucune des qualités substantielles qu’on est accoutumé de demander aux écrits d’un homme de guerre, instruit et pénétrant, et qui se trouvaient en lui au plus haut degré de précision et de développement. Non ! ce fut quelque chose de plus rare, sinon de plus précieux ; quelque chose qui devait relever les autres qualités de ses écrits et qui en fit instantanément la fortune. Je veux parler d’un talent de style très brillant et très littéraire, lequel, se rencontrant avec éclat sous la plume d’un officier qui n’a pas le temps d’être artiste, étonna beaucoup tout le monde, — du moins tous ceux qui ne savent pas ce que l’esprit militaire cache d’aptitudes et de puissances, et de quelles forces il arme un homme (c’est le mot ici) quand il est profond.

En effet, de toutes les spécialités d’intelligence, l’esprit militaire (s’en étonnera-t-on ?) est assurément une des plus larges, et la Critique, qui touche par hasard aux œuvres d’un soldat, doit insister sur ce point avec d’autant plus d’attention que le contraire est l’idée commune, et l’idée commune un préjugé. Les lions ne sont pas plus des métaphysiciens que des peintres, et voilà pourquoi les arpenteurs de l’esprit humain, qui sont orfèvres, monsieur Josse, ont mesuré si étroitement (à part le métier) les capacités militaires. Madame de Staël ne disait-elle pas un jour, avec cette ineffable impertinence de l’esprit qui tachait la bonté de son cœur, que, « hors les batailles, lord Wellington n’avait pas une idée » ? Il n’avait pas une idée allemande, il est vrai, et sur laquelle les Schlegel pussent faire un livre ou un système ; mais c’était un esprit droit, positif, sagace, tout-puissant d’habileté, de ce grand sens qui, s’élevant d’un degré de plus, serait le génie, et qui, comme la dit Bonald, doit en remplir les interrègnes… Eh bien, la Critique littéraire a toujours un peu traité les capacités militaires comme madame de Staël traitait Wellington ! Selon nous, ces espèces de capacités sont les meilleures, les plus nettes, les plus lumineuses qu’il y ait eu jamais parmi les hommes, et la littérature qui en est l’expression, soit sur les choses de la guerre, soit sur les choses de la politique et de l’histoire, est certainement la littérature où se trouvent relativement le plus d’œuvres supérieures et le moins d’œuvres médiocres… La cause de cela ne vient point seulement de ce que la vie militaire est une grande école pour le caractère, et qu’à une certaine profondeur le caractère et l’intelligence confluent et s’étreignent. Ce n’est pas uniquement parce que l’habitude de l’action influe sur l’habitude de la pensée, et qu’apprendre à se décider, c’est aussi apprendre à bien voir. Mais c’est surtout parce qu’un soldat qui descend de cheval pour se faire écrivain — ne fût-ce qu’un quart d’heure — a toujours à dire quelque chose sous l’impérieuse dictée de l’expérience et de la pratique de la vie. La bavarderie de l’art pour l’art lui est inconnue… L’étonnement qu’on eut donc quand le général Daumas donna ses livres au public fut un sentiment qui tenait à beaucoup d’ignorance, de superficialité et d’injustice, mais, bien loin de nuire à son succès, il en augmenta la rapidité.

Ce ne fut pas, du reste, dans son premier ouvrage que Daumas montra, dans toute leur plénitude, les vives qualités d’écrivain qui allaient distinguer sa manière. Ce premier ouvrage était une suite d’études géographiques, statistiques, historiques, sur la région au sud des établissements français en Algérie. Il parut sous le titre du Sahara algérien[19], et il était dédié au maréchal, ministre de la guerre, duc de Dalmatie, qui en avait autorisé la publication. C’était un document presque officiel, un livre pour les hommes du métier, et quoiqu’on y reconnût la souplesse nerveuse et la propriété d’expression qui indiquent que l’écrivain est tout près et qu’on sent battre son artère, cependant la méthode sévère, exacte et presque géométrique de l’homme spécial, dominait et contenait un style plein de feu, qui ne demandait qu’à jaillir et qu’à s’échapper. Plus tard, seulement, c’est-à-dire deux ans après, on put juger, quand parut la Grande Kabylie[20], d’un genre de talent qu’on n’avait fait encore que soupçonner et qu’entrevoir ; car ce talent donna largement sa mesure et sa couleur dans ce vivant morceau d’histoire. Et je dis sa couleur à dessein, parce que Daumas est surtout un grand coloriste.

Ce que nous appelons avec respect l’éducation militaire, cette forte éducation des choses qui l’emporte tant sur celle des livres et qui fait entrer les notions dans le cerveau par l’œil et la main, l’éducation militaire avait pu lui donner ce regard rectangulaire qui voit avec précision les objets, et la fermeté du dessin qui sait les reproduire, mais la maîtresse faculté de Daumas était le sentiment du pittoresque, et son livre de la Grande Kabylie le prouvait. En effet, il n’y avait pas dans cet ouvrage que des détails de mœurs à animer, des faits à grouper et à décrire, enfin de la tapisserie historique à nous dérouler avec ses premiers plans et ses perspectives ; il y avait aussi de véritables questions d’histoire à toucher, à pressentir ou à résoudre, d’autant plus difficiles et plus hautes, ces questions, que l’histoire qu’écrivait Daumas n’était pas faite, mais qu’elle se faisait, et qu’il fallait pour récrire la sagacité des historiens contemporains, — les premiers des historiens quand ils sont un peu supérieurs, — qui jugent les événements et leurs résultats dans le coup de la mêlée, tandis que les historiens d’une époque finie les jugent tranquillement après coup. Cependant, malgré la richesse du sujet qu’il avait choisi, il s’était presque détourné des questions qui incombaient à l’historien de l’Algérie et qui auraient pu éveiller et faire vibrer en lui cette faculté d’homme d’État qui est toujours, plus ou moins, au fond des soldats, car les stages de l’obéissance exercent laborieusement à la pratique du commandement et du gouvernement des hommes. Il leur avait préféré le côté extérieur, mouvementé, visiblement éloquent des choses, et il s’était rencontré tour à tour, mais exclusivement, le peintre de mœurs et de guerre que des ouvrages ultérieurs, comme les Chevaux du Sahara[21] les Mœurs et coutumes de l’Algérie[22], et les Principes généraux du cavalier arabe[23] ont définitivement classé.

Oui ! un peintre ! un Horace Vernet littéraire ! voilà ce qu’est le général Daumas. Comme Horace Vernet, il est le peintre lumineux des déserts, des tentes, des smalas, des burnous flottants, des chevaux buveurs d’air et des armes. Imagination militaire, ce qui veut toujours un peu dire imagination chevaleresque, il s’est profondément pénétré de la personnalité de ce peuple arabe, — le seul peuple réellement poétique qu’il y ait maintenant sur la terre, et dont la description ressemble aune page de la Bible oubliée dans des feuillets de ce Khoran qui ne sera bientôt plus pour l’humanité qu’un livre oublié, — une poésie chantée ! Nul n’a mieux compris, et ne devait mieux comprendre, que cette intelligente tête d’officier, les mœurs familiales et guerrières de ces tribus qui se dressent encore avec tant de majesté devant les Européens, leurs vainqueurs et leur offrent, comme une leçon, le spectacle de Barbares qui ont conservé l’intelligence de la hiérarchie, quand les peuples éclairés, comme on dit, en ont perdu jusqu’à l’instinct… La Féodalité, qui n’existe plus qu’au désert, ce fragment du Moyen Age retrouvé vivant dans les sables du Sahara, a captivé singulièrement le Croisé de la civilisation, et, malgré ses réserves un peu trop discrètes de civilisé, l’on voit bien, aux caresses de son pinceau, l’ardeur attentive et charmée de sa sympathie ! Nous n avons point à rappeler ici des pages qui ont été citées vingt fois, et que personne, d’ailleurs, n’a oubliées. En sa qualité de peintre littéraire, Daumas va plus au fond des hommes et des mœurs qu’il nous retrace, et il les éclaire plus intimement sous tous leurs aspects, que le peintre plastique avec lequel il a une si grande analogie. Langue, superstitions, industrie, usages, caractères, institutions, races, chants populaires, tous les détails enfin de la vie, depuis les consécrations religieuses jusqu’aux soins vulgaires de la toilette, rien n’est omis dans ses tableaux. Qu’on nous passe le mot ! le nécessaire social du peuple arabe y est complet, et si, comme on l’a ingénieusement et justement remarqué, le caractère du poème épique est de renfermer tous les éléments de la civilisation qu’il chante, un poète qui aurait le génie d’un tel poème n’aurait besoin, pour en faire un sur les Arabes, que de consulter les œuvres de Daumas.

Mais il y trouverait mieux que le renseignement. Il y trouverait l’émotion ; il y trouverait la poésie elle-même. Ses œuvres sont les récipients d’une poésie qu’il n’a pas créée, il est vrai, mais qu’il a énergiquement réfléchie. Elles sont, dans leur prose élégante et svelte, des Orientales bien autrement profondes que les Orientales de Victor Hugo. On y sent la vie observée, la vie vraie, qui battra toujours la vie rêvée, et la poésie des réalités, qui l’emportera toujours sur la poésie de seconde main, la poésie des mots et des livres. Quand nous lûmes pour la première fois les livres de Daumas sur les Arabes, nous éprouvâmes quelque chose que nous n’avions plus senti depuis les poèmes de Lord Byron et la publication des chants grecs de Fauriel. Cela nous enivra de cette poésie vierge et primitive, si puissante sur les palais blasés que nous ont faits les vieilles littératures compliquées, curieuses et bizarres. Cette veine ouverte d’un peuple vaincu, par laquelle s’écoulait un sang si vermeil encore de jeunesse, ces mœurs patriarcales et hospitalières, cette fierté grandiose qui fait dire perpétuellement à l’Arabe : « Élargis ton âme », précisément le contraire du mot chinois et civilisé : « Rapetisse ton cœur », que l’abbé Huc nous apprend, les dernières tentes, qui vont se lever et se ployer au soleil couchant de la poésie devant la civilisation, cette mer de pierres qui s’avance, tout ce vaste ensemble nous frappa de deux sensations et d’une double mélancolie, — la sensation de ce qui est éternellement beau, et de ce qui va s’évanouir. Il y avait là pâture pour l’imagination et pâture aussi pour le sentiment de l’Histoire. Nous comprenions bien que ce dernier panorama du désert, que ces dernières fantasias d’un peuple équestre et nomade, seraient un spectacle que ne verraient pas nos enfants ; mais nous nous disions aussi que toute cette poésie qui doit céder à la prose, que ces mœurs éloquentes qui seront un jour — un jour plus prochain qu’on ne croit, — remplacées par les habitudes étriquées et plates des temps modernes, auraient du moins ici leur daguerréotype ineffaçable et fidèle, et que l’image qu’elles y auraient laissée en consacrerait le souvenir.

Telle, pour nous, était surtout la valeur des livres de Daumas. Pour nous, c’était le plâtre, posé d’une main d’artiste, pour en garder l’empreinte, sur le visage d’un peuple qui va expirer ; car se transformer sous l’action du vainqueur, pour un autre peuple, c’est mourir. Qui voudra connaître les derniers jours de la vie arabe lira Daumas, et qui pensera à ce noble peuple, à cette perle de peuple que nos mœurs occidentales vont dissoudre, pensera à ce qu’il en a raconté. La nécessité de l’Histoire, obligée d’emmagasiner tous les documents dont elle vit, autorise donc pleinement une nouvelle édition qui embrasse ses œuvres complètes. À cette raison de tous les temps s’ajoute une raison de circonstance plus haute que l’intérêt de l’auteur et de ses ouvrages, plus haute que l’intérêt de curiosité que nous inspire l’Algérie, et cette raison, c’est l’armée de Sébastopol qui nous la fournit. Cette armée est fille de l’Algérie, et qui parle de l’Algérie parle d’elle. Lus à la lumière des batteries de Sébastopol, les livres du général Daumas prennent soudainement un intérêt immense. Car ce dont il s’agit dans ces livres, c’est de l’âpre, fier et religieux ennemi dont les résistances ont développé dans notre armée non seulement les vieilles qualités traditionnelles qui constituent le génie militaire de la France, mais des qualités entièrement nouvelles et qu’on ne lui connaissait pas.

II

Ce Génie militaire, caractéristique et traditionnel de la France, un jour ceux qu’il avait écrasés l’avaient nommé « la furie française (furia francese) », mais ce vol de l’alouette des Gaules vers l’ennemi, qui devait plus tard devenir le vol de l’aigle porte-foudre, un homme, en ces derniers temps, l’avait rabaissé dans un mot pervers, taillé comme un proverbe pour qu’il s’incrustât mieux dans toutes les mémoires de l’Europe. Voltaire, puisqu’il faut l’appeler par son nom, cet odieux détracteur de notre sainte Pucelle, en parlant des Français quelque part, peut-être dans ces lettres à Frédéric qui sont des crimes contre la patrie, avait écrit le vers qui devait égarer l’opinion et plus tard changer la tactique :


Le Français qu’on attaque est à demi vaincu.


Et ce mot, semé partout comme une dent de Cadmus, nous avait donné des ennemis en masse et une foule d’insolences à vaincre. On se le rappela certainement quand les Coalitions marchèrent sur nous, aux jours funestes, et, d’ailleurs telle était la popularité de celui qui l’avait écrit de sa plume insultante qu’il nous démoralisa par son insulte, en nous persuadant que nous la méritions. Au risque de compromettre le Dei gesta per Francos, nous crûmes un moment, tant l’influence de certains mots est puissante ! tant l’esprit humain se fait un magnifique bonnet d’une sottise ! que nous ne pouvions être rien de plus que les prime-sautiers du champ de bataille. L’Empire eut de si grands revers après de si prodigieuses victoires, que le mot de Voltaire resta toujours, — même après Napoléon, — comme s’il était une vérité. Eh bien, heureusement, aujourd’hui ce mot n’est plus ! Il est raturé. On y a répondu ! Notre patience sous les murs de Sébastopol est un fleuron de plus ajouté à notre couronne militaire.

Ni la peste, ni les hivers, ni les tempêtes, ni le climat d’une ville perpétuellement ravitaillée, ni des soldats cuirassés de leurs murailles de granit et qui réalisent le mot sublime de l’Empereur à Eylau : « Quand on les a tués, il faut les pousser pour qu’ils tombent », rien n’a pu nous désarmer de cette patience qui résiste et qu’il est plus difficile d’avoir, à ce qu’il paraît, quand on est Français, que le courage qui va en avant. L’armée a supporté ces épreuves en se montrant aussi grande qu’elles. Et de cette façon elle a prouvé qu’elle n’avait pas uniquement cette impétuosité de bravoure qui est son lieu commun, à elle ! mais qu’elle avait aussi cette vertu de la persistance qu’on lui contestait, et qu’on disait qu’elle n’avait pas.

Et voilà le miracle que nous devons à notre guerre d’Afrique, et que les livres du général Daumas font aisément comprendre ! Quand, par exemple, nous lisons sa Grande Kabylie, qui est l’histoire pied à pied de la plus rude de nos conquêtes, nous comprenons parfaitement les résultats que devait donner cette magnifique gymnastique en permanence pendant vingt-cinq ans, cette lutte acharnée contre un peuple qui avait, au plus haut degré, toutes les énergies de la résistance ! L’Afrique n’a pas été qu’un grand exercice de tactique et de spécialité d’armes, un Vincennes colossal et éparpillé, dont les cibles, faites avec des masses d’hommes, rendaient les coups qu’on leur tirait. Elle a été bien mieux que cela encore ! elle a été une école de force morale, une discipline de l’âme militaire de la France. C’est ce qu’on ne doit jamais oublier. Il ne fallait rien moins que notre armée d’Afrique, cette palpitation même des entrailles de la France, il ne fallait rien moins que cette armée et ses succès recommencés cent fois, payés cher toujours, mais jamais trop achetés, pour que nous pussions, nous, société française, résister à tous les énervements de ces vingt-cinq dernières années[24], aux idées de paix à tout prix, au voltairianisme anti-national, à la mollesse croissante des mœurs, et enfin à la philanthropie, cette maladie qui ronge la moelle des peuples vieux et épuisés, ce tabes dorsal des nations ! On ne saurait trop le répéter, l’Armée, et l’Armée seule, nous a arrachés aux lâches influences que nous retrouvions partout autour de nous.

Quand le régime parlementaire, avec une stupidité qui ne sentait pas même la honte, mettait en question l’abandon de nos établissements d’Algérie, l’Armée était l’antagonisme le plus glorieux et la meilleure critique du gouvernement qui osait ainsi disposer des acquêts de son épée ; car ses conseils d’état-major sont secrets et dans ses rangs l’incompétence se tait et obéit, contrairement au système de discussion et de publicité qui n’a jamais su que semer le bruit pour recueillir la tempête. Par sa constitution donc comme par ses victoires, l’Armée se préparait de longue main à reprendre le rang et l’autorité qu’elle doit avoir dans un pays comme la France. Elle maintenait sa place dans le sentiment de l’Europe, pour le jour où, en Europe, la guerre éclaterait, c’est-à-dire que par son prestige elle combattait et vainquait déjà, puisque les succès à la guerre ne sont qu’une affaire d’opinion. Elle faisait en Afrique cette histoire que le général Daumas a écrite, et qui avait en Europe la plus respectueuse popularité. Elle continuait toujours l’éternelle et grande légende, et démontrait une fois de plus cette prédestination nationale de la pensée française, qu’elle soit bonne ou mauvaise, hélas ! et qui tend à tourner toutes choses au profit de notre indivisibilité ; car, même les républiques qui devaient nous perdre ne nous ont pas perdus, par une inconséquence qui est le fond même et l’essence du génie français et qui a bien prouvé, à l’éternelle confusion des endoctrineurs de sophismes, que le tempérament des peuples, quand il n’est pas entièrement ruiné par leurs excès, peut les sauver de ce qu’il y a de plus mortel en eux, — du propre venin de leurs idées !

Encore une fois, c’est là l’importance lapins incontestable et la plus actuelle des écrits du général Daumas. L’Armée s’y reflète. Or, pour nous, avec le Sacerdoce, l’Armée est la plus haute et la plus profonde moralité du pays. Elle est la primogéniture de la patrie, la fleur de l’élite de ses enfants. Elle est la virginité de la France. Tout ce qui l’exalte, tout ce qui la raconte, tout ce qui nous apprend à l’aimer, tout ce qui nous fera mettre notre main dans sa main, notre cœur sur son cœur, est, littérature à part, digne d’applaudissement, d’encouragement, de popularité. Voilà pourquoi nous épaulons ardemment ce projet d’œuvres complètes de l’auteur du Grand désert[25]. C’est un hommage à l’Armée, puisque c’est son histoire. À nos yeux, l’Armée n’est pas seulement le fourreau d’où sortent les empires : Saliens in æternum ! mais elle est encore le ciment qui les conserve et qui les fait durer. Nous ne mettons rien au-dessus de cette force sociale qui recommencerait les sociétés, si les sociétés périssaient, parce que l’esprit de l’armée, c’est le sacrifice. Nous, chrétien, nous oserions prendre sur notre conscience la responsabilité du mot audacieux, échappé à un des plus éloquents penseurs que le Catholicisme contemporain ait produits : « L’armée est à la France ce que « Notre-Seigneur Jésus-Christ est à la sainte Trinité, « car, de même que le sang de Jésus-Christ est dans « le pain de l’Eucharistie, dans le pain que mange

« la France il y a du sang de l’armée I »

LES KŒNIGSMARK[26]



I

On peut se demander à quelle classe de livres appartient celui de Blaze de Bury, intitulé : les Kœnigsmark[27]. Malgré ce titre qui nous prévient et auquel l’auteur a ajouté ces mots : Épisode de l’Histoire du Hanovre, pour qu’on ne pût pas s’y tromper, est-ce vraiment de l’histoire dans sa notion pure et respectée que ce livre sans gravité, sans profondeur, sans vue morale ?… Est-ce un roman, construit avec des faits récemment découverts en Allemagne et en Angleterre, et avec des caractères curieux à étudier et retrouvés, comme on retrouve des cadavres, dans les oubliettes de l’Histoire ?… Et, d’ailleurs, cela est-il même construit ? Histoire, chronique ou roman taillé dans l’histoire, y a-t-il dans ce livre hybride une unité, une méthode, un artifice de composition, enfin une trace quelconque d’un procédé littéraire, instinctif ou réfléchi ?… Comme œuvre pensée et combinée, positivement cela n’est pas. Comme œuvre écrite, cela est-il davantage ? L’auteur, qui a fait ses études dans les classiques de la Revue des Deux-Mondes, singe les allures d’Alfred de Musset dans un récit qui devrait être d’une simplicité un peu plus mâle que les Contes d’Espagne et d’Italie. Blaze de Bury a la fatuité de toutes les fantaisies de sa pensée. Il ne se gène pas. Au milieu de la cacophonie d’un ouvrage où le récit croise la correspondance et la correspondance le dialogue, ce qui plane, ce qui domine et ce qui choque, c’est je ne sais quel ton cavalier dont le dessous et le vrai nom sont le sans-façon et l’impertinence historiques, — deux défauts et deux ridicules que la Critique ne peut laisser passer, du moins sans avertir !

Et, vraiment, c’est dommage ! Otez la fausse manière qui gâte son esprit, Blaze de Bury aurait du talent, et dans ce cas il nous eût donné un petit chef-d’œuvre, car c’est vraiment de la matière à chef-d’œuvre que le sujet qu’il a choisi. Tout manqué que son livre puisse être, malgré l’indigence absolue de conception supérieure et les vices d’un langage prétentieux et déplacé, le sujet qu’il traite n’en reste pas moins d’un intérêt prodigieux, qui prend l’esprit et le passionne. C’est un de ces sujets, longtemps obscurs, qu’on n’avait pas aperçu d’abord en se promenant sous les voûtes muettes de l’Histoire, et qu’on découvre comme une porte basse à la sinistre physionomie, comme la première marche d’un monstrueux escalier qui va nous conduire à quelque chose d’épouvantable et d’inconnu I Le rideau, jusque-là baissé, en se relevant doit nous permettre de plonger dans le coin le plus sombre, le plus noir et le plus tragique d’un siècle (le XVIIe) qui a tout couvert de sa pourpre, et aussi dans cet autre coin de l’âme humaine qui résiste à toute lumière, et au fond duquel le moraliste, moins heureux que l’historien, enfonce ses regards et sa torche, sans pouvoir jamais l’éclairer !

II

En effet, l’espèce de galerie historique élevée aujourd’hui par Blaze de Bury à la vieille famille des Kœnigsmark, si célèbre autrefois en Suède et en Allemagne, ne contient guères qu’un seul portrait qui vaille la peine qu’on s’y arrête ; mais ce portrait est tout un poème, et ses accessoires en font un tableau. Les autres, si énergiques d’attitude ou de visage qu’ils puissent être, manquent tous ou presque tous de l’originalité éclatante ou profonde qui timbre nettement une physionomie et en font une personnalité. Ils ne sont que des portraits de race, — d’une race de guerre forte comme le Nord, dont ils sont les fils ; mais il n’y a guères plus de différence entre eux que de lion à lion ou d’aigle à aigle. L’un est plus robuste que l’autre, plus râblé, plus atroce de regard ou de griffe, mais c’est toujours la même physionomie générale, avec des nuances plus ou moins foncées dans la fougue ou dans la fierté.

Regardez-les attentivement ! Depuis le maréchal Christophe-Jean, qui fut le fondateur de cette dynastie romanesque et un peu brigande des Kœnigsmark, jusqu’à ce comte Charles-Jean qui, au XVIIe siècle, se, battit contre les Turcs sur un vaisseau qui sauta, et, après avoir sauté avec le vaisseau, revint à la nage se battre encore, exploit à la Roland pour lequel l’ordre de Malte le fit chevalier, quoiqu’il fût protestant, — par un crime d’admiration que la gloire même n’excuse pas, — vous n’avez jamais en tous ces hommes qu’un type connu, le type des héroïques soudards de la guerre de Trente Ans, de ces derniers capitaines d’aventure dont le casque a rayonné sur les champs de bataille du monde. L’individualité de la race prime en eux et étouffe l’autre et véritable individualité. Sans le portrait du dernier de tous, — de celui en qui s’écroula si affreusement cette maison, bâtie avec le mortier du sang et l’or des pillages, — on ne s’arrêterait, soyez-en sûr ! devant aucun de ces visages rongés déjà, effacés par deux siècles, pas même devant celui de cette Aurore qui eut l’honneur de jeter la peur d’aimer dans le cœur de glace polaire de Charles XII, et qui plus tard descendit sa fierté jusqu’à devenir l’une des maîtresses d’Auguste de Pologne, le taureau saxon ! Cela est certain, tout investigateur, tout Allemand qu’il paraît être, Blaze de Bury n’aurait pas songé à faire un livre sur tous ces égaux, sur tous ces Ménechmes dans la bravoure folle, la rapacité, l’orgueil, les vices conquérants ou tyrans de la vie, et finalement dans l’oubli des hommes, si (nous le répétons) la figure du dernier des Kœnigsmark n’avait appelé réellement un peintre comme elle appelle encore un poète, comme elle appelle un historien. Pathétique, fatale et mystérieuse figure ! Dès qu’elle apparaît, spectre vague, dans son clair obscur ensanglanté, l’Imagination, effarée et rêveuse, s’assied, pour mieux la contempler, la tête dans sa main et l’œil fixe, comme la hagarde Mélancolie que nous a peinte Albert Durer.

D’ailleurs, cette figure est le centre d’un groupe, et, comme toutes les figures centrales dans l’histoire, autour d’elle vivent et se meuvent d’autres physionomies qui concentrent sur son front la prismatique influence de leur brûlante intensité. Philippe de Kœnigsmark est le moins grand acteur de sa propre vie. Il n’est, ajustement parler, qu’une destinée, mais les êtres volontaires, passionnés et forts, qui l’ont faite, cette destinée, se relèvent en même temps que ce cadavre quand on le met sur ses deux pieds, et viennent tout à coup se ranger autour de lui comme dans sa vie, — comme, dans Shakespeare, les victimes autour de Richard III. Seulement, ici, les victimes sont remplacées par les bourreaux ! Philippe de Kœnigsmark, — dont l’Hisloire n’a dit qu’un mot et à voix basse, car le métier de l’Histoire est de tout savoir, et la honte d’ignorer se mêlait pour elle à l’ignorance et au mystère, ce héros byronien, avant Byron, qui disparaît comme Lara ou comme le Corsaire, dont les uns disaient qu’il avait été jeté dans un four par la jalousie de Georges Ier, roi d’Angleterre, et les autres qu’il avait été enterré sous une des feuilles du parquet de sa royale maîtresse, Sophie-Dorothée, — Philippe de Kœnigsmark sort enfin des ténèbres qui pesaient sur son tombeau, et il en sort avec tout un monde que l’Histoire n’a pas vu, dans l’éblouissement d’une époque qui nous a trop longtemps aveuglés de sa gloire et qu’il faut aujourd’hui savoir juger !

Et cette époque, le croira-t-on ? c’est le XVIIe siècle. Et ce monde, c’est l’Allemagne, l’honnête et pure Allemagne, comme on dit. L’Allemagne, à la fin du XVIIe siècle, présentait — on a l’air de rêver comme elle quand on écrit de pareilles choses ! — un spectacle de corruption dans les mœurs et d’athéisme dans les idées fort peu remarqué par les historiens d’alors, et qui rappelait presque l’Italie du siècle précédent. Sur ce point, le livre de Blaze de Bury, qui a fouillé profondément les cours d’outre-Rhin, nous donne les détails les plus scandaleux et les plus difficiles à récuser. Ces affreuses petites cours d’Allemagne, gouvernées par des évêques mariés (comme l’évêque d’Osnabruck, qui devint plus tard électeur de Hanovre), préludaient fort bien, et mieux que la France elle-même, à ce XVIIIe siècle qui allait commencer et qui devait achever l’œuvre de dissolution de Henri IV et de Louis XIV. En effet, déjà de 1695 à 1700, lorsque Louis XIV penchait à son déclin, mais remplissait encore tout de l’éclat de sa gloire, l’Allemagne, anticipant sur l’avenir de presque la moitié d’un siècle, pullulait de Louis XV obscurs, pires de cynisme et de débauche que le roi futur du Parc aux-Cerfs. Toujours rêveuse et toujours imitatrice, l’Allemagne se rêvait France quand elle imitait les vices de la cour du grand roi, et elle en exagérait le scandale, comme, plus tard, elle prit les idées de la philosophie française, et en exagéra les conséquences pour s’en faire une originalité. On conçoit que ce dut être affreux. Au moins, Louis XIV, qui transgressa la loi sociale de la famille, — le plus grand crime politique de sa maison, — avait gardé la foi chrétienne et forçait les vices de son temps même les siens) à l’hypocrisie. Mais tous ces principicules allemands, qui jouaient au Louis XIV avec la rage de leur petitesse et de leur insignifiance, dans des Versailles de paravent, taillés sur le modèle du vrai Versailles, ne forçaient, eux, que le trait des mauvaises mœurs, et ne trouvaient pas dans une conscience en proie à l’orgueil et à la négation protestante une seule raison pour enrayer sur cette pente-là.

Eh bien, c’est à ce moment singulier de l’histoire du XVIIe siècle que s’accomplit dans une des cours de cette Allemagne, jalouse de la corruption de la France, un crime effroyable, fruit d’une de ces passions terribles qui n’étaient pas — il faut bien le reconnaître ! — dans la donnée des mœurs de ce temps ; car les mœurs de ce temps étaient immondes, et, comme tous les fumiers des civilisations avancées, elles ne produisaient que des empêchements d’agir ou des lâchetés. La mort de Philippe de Kœnigsmark (c’était de lui qu’il s’agissait) supposait des passions comme on n’en vit guères en Europe, de la Montespan à la Pompadour. Chose à noter : pour retrouver un fait, nous ne disons pas semblable, mais analogue, en énergie à l’assassinat de Philippe de Kœnigsmark, il faudrait remonter à Christine de Suède et au meurtre de Monaldeschi !

Mais la femme qui tua Kœnigsmark n’était pas une reine, une reine comme Christine, dont le cerveau avait dévoré le cœur et que l’orgueil rendit implacable. C’était une simple femme au cerveau de femme, au cœur de femme, aux passions de femme, mais, après tout, un de ces êtres rares dans toute histoire, et qu’à l’époque où elle vécut on aurait jugée impossible. Les plus beaux types (et nous prenons ici ce mot dans le sens criminel et tragique), les plus beaux types de la Poésie et de la Réalité, n’offrent rien, selon nous, de plus complet et de plus effrayant à ceux qui étudient la force d’impulsion des passions que cette Élisabeth de Platen, dont on n’aurait rien dit encore quand on l’appellerait la lady Macbeth de l’amour ! De rang social, elle était la femme du comte de Platen, le maréchal du palais à la cour de Hanovre, et maîtresse du duc régnant (Ernest-Auguste, l’ancien évêque d’Osnabruck). Jusqu’à l’arrivée du colonel Philippe de Kœnigsmark, elle n’avait passé pour rien de plus qu’une femme sans mœurs, ce qui n’était pas une distinction dans cette cour, uniformément corrompue. Nul, parmi ces vicieux superficiels, n’avait soupçonné l’abîme d’âme sans fond caché sous la légère couche de carmin qui teignait cette joue meurtrie ; car Élisabeth avait cessé d’être jeune. Elle avait trente-quatre ans. Les grandes passions ne viennent jamais que tard dans les cœurs qui sont faits pour elles. La comtesse de Platen aima Philippe de Kœnigsmark avec cette ardeur désordonnée et malade que la possession enflamme de plus en plus dans les âmes fortes. Blaze de Bury, qui se souvient trop des types officiels et classiques quand il faudrait analyser, creuser ou peindre, appelle tour à tour madame de Platen Phèdre, Médée ou Messaline, pour nous donner une juste idée des fureurs d’amour, de jalousie et de vengeance, qui luttèrent en elle. Mais de telles appellations ne suffisent pas à l’imagination exigeante lorsqu’il s’agit d’une femme qui eût débouté Shakespeare de son génie et dépassé ses inventions I C’est à cette femme, en effet, que Philippe de Kœnigsmark doit sa physionomie. Nous le jugeons à travers elle. Sans elle, qui sait ? il rentrerait peut-être dans l’aspect général de sa race, et, comme les autres de cette race unitaire, de cette moelle de roi comme dit le nom de Kœnigsmark, il ne s’en distinguerait pas !

C’était le frère de Charles-Jean, le chevalier de Malte protestant et de la belle comtesse Aurore. De l’un il avait l’énergie téméraire, et de l’autre la beauté suprême, l’ironie, la grâce, l’insolence, tous les ensorcellements des hommes qui doivent vivre et mourir par l’amour. Élevé avec la fille du prince de Celle, Sophie-Dorothée, qui devint duchesse de Hanovre, il avait été aimé d’elle dans son enfance, et, si l’on en croit la correspondance publiée par Blaze de Bury, il le fut encore plus tard, mais d’un amour moins pur. La comtesse de Platen, qui l’aimait assez éperdûment pour consentir au plus outrageant des partages, l’aimait trop pour consentir à ses mépris. Elle résolut de se venger bien plus de lui qu’elle adorait que d’une rivale détestée, tout en les perdant tous les deux. Avec cette invasion d’activité des grandes passions qui voudraient l’ubiquité de Dieu pour tout faire dans l’accomplissement d’un crime de cœur, elle dénonça l’amour de Kœnigsmark au duc régnant, extorqua l’ordre de le tuer, si on le trouvait chez la duchesse, écrivit de sa main faussaire un rendez-vous auquel ce malheureux se prit. Puis, quand elle l’eut bien cerné, enveloppé, garrotté presque d’assassins postés à toutes les portes du palais dont il fallait sortir, elle attendit cette sortie inévitable, — qui eut lieu enfin, et elle se vengea en buvant lentement sa vengeance. Elle le tenait… mais elle voulut savourer l’amour et la haine dans cette scène dernière, et elle le massacra en détail. Lui fit la plus fière des contenances, — une contenance à la Kœnigsmark, — et comme, en mourant, ce dernier chevalier de cette maison de chevaliers attestait l’innocence de Sophie-Dorothée, elle lui ferma la bouche avec son pied. C’est cette marque de pied sur sa bouche sanglante qui fera désormais ta Kœnigsmark, dans l’Histoire, une physionomie qu’on n’oubliera plus !

Voilà, en aussi peu de mots que possible, le sujet touché par Blaze de Bury, la tragédie mise par lui en camée et à laquelle il fallait laisser ses colossales proportions. Blaze de Bury n’a été ni assez historien, ni assez moraliste, ni assez poète, pour traiter ce sujet, révélé dernièrement par des curieux allemands et anglais, des alchimistes historiques qui cherchent l’inconnu et le trouvent parfois. Son mérite actuel a été de savoir l’anglais et l’allemand, — ce qui est honorable et souvent utile, mais ce qui n’est pas tout, car le mot célèbre de Charles-Quint n’est pas vrai en littérature… Dans ce mystère dévoilé de la mort du comte de Kœnigsmark, que de questions à tenter un esprit qui aurait eu quelque puissance, et qu’il n’a pas effleurées ! Quel magnifique soufflet à donner aux idées matérialistes qui règnent encore en histoire que cet épisode exceptionnel dans l’histoire du XVIIe siècle ! Quelle objection contre les systèmes de température et de race que la figure de cette femme du Nord (madame de Platen) qui, sous une peau blanche, est une brune italienne du temps des Borgia ! Et elle n’est pas la seule dans cette histoire dont on puisse ausculter la déconcertante profondeur. Avec son air de victime, l’élégiaque Sophie-Dorothée est peut-être plus étonnante, plus ténébreusement profonde encore ! Après la mort cachée de Kœnigsmark (madame de Platen avait fait disparaître le cadavre), Sophie-Dorothée fut mise en jugement pour adultère, et elle proposa un duel effroyable à la comtesse son accusatrice. C’était le duel à l’Eucharistie. Elles devaient communier ensemble, l’une pour justifier son accusation, l’autre pour justifier sa défense. La vaincue dans ce duel, qui n’était pas plus du temps d’alors que tout le reste, eût été sacrilège et eût risqué sa vie éternelle. Forte seulement dans l’amour, Élisabeth n’osa pas tenter la terrible épreuve ; mais Sophie-Dorothée n’eut pas peur, comme disent les mystiques, de manger sa condamnation. Cela fait frémir quand on songe aux lettres retrouvées, qui sont positives pour qui connaît la passion et les sous-entendus de son langage. Sophie-Dorothée n’en fut pas moins condamnée à une détention perpétuelle. Quand son mari devint roi d’Angleterre, frappé, sans doute, de l’attitude d’innocence de cette femme sublime ou diabolique de volonté, il lui envoya des ambassadeurs qui lui proposèrent de sa part le pardon et le partage du trône ; mais, plus fière que si elle avait été pure, ou, qui sait ? (car on se perd dans le quatrième dessous de ces sortes d’âmes), voulant peut-être expier cette communion dans laquelle elle avait enseveli son premier crime sous un crime plus grand, elle refusa le trône et le pardon avec une rigidité d’orgueil et de ressentiment inexorables, et elle acheva lentement sa vie dans la farouche grandeur de sa prison.

Encore une fois, c’était le fond de pareilles âmes que l’historien digne d’un pareil sujet devait nous montrer. On a retrouvé les faits matériels de la chronique de Kœnigsmark, le Disparu de l’Histoire sans laisser derrière lui, quelque part, comme le dernier des Ravenswood, la plume noire de sa toque, pour dire : « C’est là qu’il a passé et qu’il fut englouti. » Mais les causes de ces faits, étudiées à leur sinistre clarté, dans ces âmes d’une énergie presque fabuleuse en ces temps où, pour le bien comme pour le mal, l’âme humaine se ramollissait, pouvons-nous dire que nous les ayons ? Et n’est-ce pas à ces causes humaines que l’historien philosophe devait s’attacher ? Dans cette chronique ressuscitée, l’Histoire — comme presque toujours, du reste, — bat à plate couture le roman. Il n’est pas de romancier, en effet, si créateur qu’il ait été, qui jamais, à notre connaissance, ait atteint à la sombre épouvante de ces deux types, Élisabeth de Platen et Sophie-Dorothée, après leur crime, — l’une, vieillissant, désolée, jusqu’à l’âge de quatre-vingt-sept ans, aveugle et tête à tête avec ses remords dans les ténèbres de sa cécité, vomissant enfin son cœur dans une confession qu’elle autorisa son confesseur à publier, et l’autre, plus tragique encore sous l’imposture de son innocence, soutenue trente-deux ans avec la persévérance de l’enfer ! Ces deux têtes historiques, aux méplats creusés et noirs, plus difficiles à fouiller que le marbre, il faudrait une espèce de Michel-Ange pour les sculpter dans un livre d’histoire magistral. Au lieu de cela, nous avons Blaze de Bury et le badigeon d’un trumeau. Seulement, tel qu’il est, ce trumeau, il est impossible qu’un jour ou l’autre la page d’histoire inconnue qu’il représente ne tente pas l’imagination

d’un poète ou la sagacité d’un penseur.

L’ANCIEN RÉGIME
ET
LA RÉVOLUTION[28]



I

Il faut être terriblement fort, à ses propres yeux ou à ceux des autres, pour se permettre d’écrire un volume — ou plusieurs — de simples généralités sur l’histoire. Qu’on écrive l’histoire sans être un homme de génie, qu’on étudie les faits, et qu’on prouve qu’on les a étudiés en les discutant et en les racontant texte en main, cela est courageux et modeste, et cela donne le droit, quand on en a la puissance, de s’élever de ces faits jusqu’à ces généralités qui sont comme la raison des choses et l’essence même de l’histoire. Mais qu’en se détournant des événements, qui se sont produits dans leur ordre de temps et d’espace, on se mette résolument à nous donner les propres considérations de son esprit sur des époques aussi complexes et aussi discutées encore que l’ancien Régime et la Révolution française, il faut se croire, pour le moins, de la race intellectuelle de Machiavel ou de Montesquieu. Et quand nous citons ces noms célèbres, nous les prenons au poids circulant de leur gloire, car pour nous ils ne valent, ni comme publicistes ni comme historiens, le haut prix de leur renommée. Machiavel et Montesquieu ne sont guères que des écrivains. Ils ont séduit la gloire par le style et ils l’ont trompée. Otez le style, que reste-t-il de ces grands hommes ? Vous les emportez tout entiers !

Mais, quelle que soit leur valeur absolue, Tocqueville, illusion ou réalité, est-il le Machiavel ou le Montesquieu de notre siècle ? Son livre : L’ancien Régime et la Révolution[29], justifie-t-il les prétentions qu’il accuse ? L’ancien Régime et la Révolution sont-ils enfin jugés souverainement et de manière à ce qu’on n’ose plus y revenir ? L’auteur a-t-il enfin donné le mot de ces deux ordres de choses, dont l’un a fini l’autre en le brisant ? Après lui, n’y a-t-il plus qu’à répéter ce qu’il a dit ? Et sans même aller si loin, sans avoir pour jamais fixé l’opinion dans la lumière de ses découvertes, a-t-il au moins assez éclairé le confluent de ces deux faits, qui sont à eux seuls toute l’histoire de France ? A-t-il au moins dégagé des points ignorés, ouvert des horizons, saisi des fragments de vérité, originale et surprise, et, par là, obligé les historiens futurs à compter avec sa pensée ? Tocqueville, l’auteur de la Démocratie en Amérique, — un livre dépassé et passée — s’est-il assez accru, s’est-il assez mûri pour arriver à ce résultat considérable ? Il s’est tu longtemps. Il s’est recueilli. Il a travaillé. Le silence protège la réflexion. C’est du silence que sortait l’oracle. Alexis de Tocqueville, dont le genre de talent n’est ni l’abondance, ni l’élan, ni l’ampleur, ni la force active, a consacré, nous dit-il, un an et plus à tel chapitre assez court de son ouvrage. Le silence ne lui a donc pas manqué. L’oracle y est-il ?

Nous venons de lire son livre avec le respect qu’inspirent les choses que le temps parfume et couronne de cette auréole de réflexion qui est la gloire de la sagesse, et, malgré notre profonde sympathie pour les œuvres lentement écrites et opiniâtrement élaborées, nous n’y avons pas trouvé ce que nous cherchions. Non seulement nous n’y avons pas vu la solution du problème historique qui s’y agite, mais pas même un mot nouveau et concluant sur les deux époques qu’on veut expliquer. Il est vrai que Tocqueville n’est pas organisé pour conclure. La Démocratie en Amérique, qui a fait si aisément sa fortune et qui le coula, sans effort et sans résistance, à la tête des écrivains politiques du règne de Louis-Philippe, n’est pas un livre de conclusion, et n’annonçait guères que le logicien pût se développer jamais dans un esprit qui recevait, les deux mains ouvertes, les faits les plus contradictoires, et toujours avec le même sourire de bon accueil. Quand la Démocratie parut, on se rappelle avec quelle insistance on se demanda de toutes parts si l’auteur était pour ou contre la démocratie, pour ou contre le système américain, car il y avait dans son livre assez pour l’une ou pour l’autre de ces deux thèses, et ce fut, sans doute, la raison de l’immense succès d’un ouvrage qu’on ne craignit pas de comparer à l’Esprit des Lois ! Dans l’Esprit des Lois, en effet, l’éclectique Montesquieu acceptait aussi, sans le vanner, tout le pêle-mêle de l’histoire, mais c’était à la condition téméraire de donner la raison des choses et la loi des contradictions, tandis que son pâle imitateur, son faible descendant par les femmes, n’avait pas, lui, le mouvement d’idées, fussent-elles fausses, qui servaient à Montesquieu pour tout justifier.

Peu importait, du reste, dans un temps où le scepticisme politique se balançait mollement entre la notion du gouvernement parlementaire et la notion de la république. Chacun, dans le livre en question, trouva des raisons et des faits en faveur de ses préférences, et personne n’y fut choqué d’une condamnation qui n’y était pas. Voilà pourquoi l’auteur, un Montesquieu de demi-teinte, fut proclamé un vrai Montesquieu de plein jour. Malheureusement pour la réputation, si vite poussée, de Tocqueville, nous ne sommes plus à cette époque de juste milieu jusque dans la pensée. Nous avons vu beaucoup de choses s’en aller en morceaux, que les politiques d’il y a vingt ans[30] croyaient éternelles. La notion des gouvernements parlementaires a été légèrement entamée, ainsi que celle des républiques. L’Amérique et sa démocratie sont à la veille de recevoir du temps le plus rude coup que le temps puisse porter aux vaines combinaisons des hommes. Dans de telles circonstances, pour faire un livre qu’on puisse lire sur l’ancien Régime et la Révolution française, il est nécessaire de sortir des crépuscules par lesquels on s’est glissé dans la renommée, et de ne pas s’effacer, comme une ombre d’homme, devant la rigueur d’une conclusion.

II

Eh bien, cette nécessité a été méconnue ! Quoique le volume ne soit que la première partie d’un ouvrage qui doit en avoir deux, quoique nous ne soyons pas encore entrés dans la Révolution française, le livre de Tocqueville se distingue par l’ancienne manière de l’auteur : le manque de netteté, de profondeur et de conséquence. Il ajoutera certainement à la confusion des esprits. Il n’est, au fond, que l’histoire des causes de la Révolution française et des filiations qu’elle peut avoir avec le régime qui l’a précédée et qu’on appelle l’ancien Régime. Or, dans la pensée de Tocqueville, ces filiations sont nombreuses : « Les Français « ont fait — dit il — en 89 le plus grand effort pour « couper en deux leur destinée et séparer par un « abîme ce qu’ils avaient été jusque-là de ce qu’ils « voulaient être désormais… J’avais toujours pensé « qu’ils avaient beaucoup moins réussi dans cette « singulière entreprise qu’on ne l’avait cru au dehors « et qu’ils ne l’avaient cru eux-mêmes… » Cela pouvait être vrai, cela pouvait être faux, mais c’était une idée. Elle n’était pas neuve. Granier de Cassagnac l’avait attaquée dans un livre que tout le monde a lu et où elle était abordée avec l’audace d’aperçus et le grand style qu’on lui connaît. C’était une idée assez simple pour que la manière dont elle serait développée fît toute sa valeur, car on sait bien — et les esprits les plus vulgaires autant que les esprits les plus élevés — que les révolutions, comme les bâtardises, ont des parentés naturelles, et qu’elles ne viennent pas sans un germe dans le régime qu’elles détruisent plus tard. Pour faire la preuve d’une conviction qui n’était donc pas, après tout, une intuition à donner le vertige par sa sublimité, Tocqueville est allé, nous dit-il encore, « interroger dans son tombeau la France qui « n’est plus ». C’était le bon moyen, en effet, d’apprendre ce qu’il ignorait ou d’assurer ce qu’il croyait savoir. Seulement, nous disons qu’il n’a pas creusé dans cette tombe. Il a pu gratter la pierre du sépulcre, mais il n’a pas pénétré dans sa profondeur.

Il a pris l’ancien Régime à sa dernière heure, dans son expression la plus équivoque et dans son millésime le plus flottant, sans dire où, pour lui, cet ancien Régime commençait, et il n’a pas su en déterminer ni les altérations survenues ni les caractères subsistants. Homme de formalisme politique qui a tout vu dans certaines formes extérieures, comme si l’âme de la politique était là, la ressemblance l’a fait croire à l’identité. Ainsi, parce que la centralisation administrative existait en un certain degré sous l’ancienne monarchie, il s’est imaginé que cette centralisation était une institution de l’ancien Régime, et non plus l’œuvre de la Révolution et de l’Empire. Il a fermé volontairement les yeux à un état des choses qui a reçu son accomplissement absolu de la main d’un homme qu’il lui coûte de louer à cette heure, et il a tout attribué de l’ordre administratif à l’ancien Régime : la justice, la tutelle, et jusqu’à la garantie des fonctionnaires ! Cette idée, la master-piece de son livre, est résumée dans l’avant-dernier chapitre, et voilà surtout (nous dit-il dans le chapitre suivant) d’où la Révolution est sortie, d’elle-même ! Il y a bien un chapitre spécial, mais vague comme l’est d’ordinaire la pensée de l’auteur, sur la séparation des classes, « qui a causé « toutes les maladies dont l’ancien Régime est mort » ; un autre sur l’irréligion, « la passion dominante du « XVIIIe siècle » ; un autre, enfin, sur les hommes de lettres devenant de fait les hommes politiques du moment. Mais la vue supérieure de l’écrivain n’en est pas moins, dans sa propre estime, la centralisation imputée à l’ancien Régime, cette centralisation que la Révolution n’a pas dépassée, et qui la produisit un jour par le plus inattendu des contre-coups ! Tocqueville nous explique ce phénomène par le choc des différentes classes « qui ne voulurent point se mêler, dans « ces assemblées électives auxquelles, en 1787, on « confia l’administration des provinces, jusque-là « gouvernées par des intendants, expression du pouvoir « central ». Cela conduisit, affirme-t-il, aux conséquences les plus singulières, et il en cite quelques-unes, qui sont fort simples, et qui peuvent se ramener à ceci : qu’on ne s’entendit pas. « La nation — dit-il « alors avec une superficialité inouïe — ne tenant « plus debout dans aucune de ses parties, un dernier « coup put la mettre en branle… et produire le plus « vaste bouleversement et la plus grande confusion « qui ait jamais existé. »

Telle est la thèse de Tocqueville, et, comme on le voit, elle est assez mince. Si merveilleusement administrative que soit la France dans son esprit, elle ne l’est cependant pas à ce point qu’un changement survenu dans sa centralisation ait été la cause décisive et suprême de la plus terrible, de la plus profonde de ses révolutions ! Écrire une telle chose sérieusement, c’est une dérision de l’histoire, c’est prendre l’accident pour la cause, le symptôme pour la maladie, les conséquences pour le principe. C’est le trouble de toutes les notions. La Révolution française ne tient aux derniers faits qui la précèdent que comme le verre d’eau tient à la dernière goutte qui va le faire déborder ! Que Tocqueville voie le caractère essentiel de la Révolution française dans le changement administratif, qu’il phrase tant qu’il pourra sur la taille, la corvée, l’exemption d’impôts pour les nobles et la liberté politique, si chère à son cœur, il ne nous donne que les anciennes vues de détail de l’école philosophique et physiocratique dont il est le disciple attardé, et il répond à la question par la question même. Les causes morales échappent à son regard, les causes morales, qu’on trouve au fond de tous les problèmes politiques. Pas une seule fois dans ce volume, maigre de raisons et enflé, ou plutôt soufflé de phrases, l’auteur de l’ancien Régime et la Révolution n’a su porter un ferme regard plus haut que le plain-pied des questions dernières. Car c’est toujours de haut que les révolutions descendent, et les gouvernements se trahissent longtemps eux-mêmes avant d’être trahis par les peuples. S’il avait été réellement un observateur historique, il aurait vu et il aurait dit que les Bourbons, de Henri IV à Louis XVI, n’avaient rien compris à l’esprit chrétien de la France, à priori héroïque et docile, qui n’a de dangereux que la tête facile à enivrer. La rage de dépayser le pays, de dénaturer le fond de notre nationalité, sous un prétexte ou sous un autre, protestant, anglais, génevois, date du règne de la maison de Bourbon, qui n’a pas su empêcher cette effroyable corruption de notre génie et qui trop souvent y a contribué. C’est depuis les Bourbons, en effet, que nous avons cette réputalion de réverbère politique, chauffé à blanc pour faire éclore des utopies parlementaires dans le brasier des révolutions. Ce sont eux, — puisqu’il faut interroger le tombeau de la France ancienne, comme dit Tocqueville, et le tombeau de la France, c’est son histoire, — ce sont eux qui ont créé une révolution permanente forcée en oubliant ce qu’ils étaient, en donnant l’exemple des mauvaises mœurs, en altérant dans sa pureté la notion de la famille chrétienne, — le seul fondement des sociétés modernes, quels que soient leur forme et leur nom, — en nous dévêtant de nos institutions, en brisant les corporations (l’œuvre de Saint-Louis sanctionnée par les siècles), les corporations d’états, c’est-à-dire le peuple qui travaille et qui prie, et en le jetant, bohème et affamé, à la liberté vague, au hasard et à la préoccupation du jour le jour ! Mais Tocqueville ne pouvait ni ne voulait toucher à ce sujet, brûlant pour une main comme la sienne. Tocqueville est un parlementaire bâti sur un légitimiste effacé. Sa position était difficile. Il s’en est tiré… en y restant, en faisant de l’histoire évasive et mesquine, au lieu de l’histoire impassible et courageuse. Avec les explications qu’il nous donne sur la Révolution française, soit qu’on l’accepte, soit qu’on la réprouve, en reconnaître la terrible grandeur sera également impossible.

Du reste, cette simplification, ou, pour mieux parler, ce rapetissement de l’histoire n’est guères essayé qu’en tremblant ! Il n’apparaît pas à l’état lucide. Ce n’est qu’une exécution timidement faite dans le brouillard d’un esprit confus. L’écrivain de la Démocratie en Amérique, dont on ne pouvait dire s’il était Américain ou s’il ne l’était pas, est toujours le même homme, le même incertain, le même joueur d’escarpolette éternelle. Dans ce livre-ci on rencontre de nouveau la faculté qui voit sur toute idée les deux faces, — assez triste faculté quand elle s’arrête là et qu’on n’a pas dans la pensée ce qu’il faut pour choisir la vraie, ou les embrasser l’une et l’autre en les dominant. Ici, la même perplexité, déjà éprouvée, recommence. Tocqueville, le parlementaire, l’engoué de la liberté politique comme Louis-Philippe nous l’avait dosée, est-il, oui ou non, pour la Révolution française, dont il dit : « L’ancien Régime lui a « fourni plusieurs de ses formes. Elle n’y a joint que « l’atrocité de son génie ! » Tocqueville, qui veut arracher les mérites de la centralisation administrative à la Révolution, qui l’outra, et à l’Empereur Napoléon, qui l’organisa, est-il, oui ou non, pour l’ancien Régime ?… Il est impossible de le savoir. Les vues les plus contraires s’entre-choquent dans son ouvrage, où pas un mot n’est défini et où l’auteur reste suspendu entre deux antithèses, comme le cercueil de Mahomet entre le pavé et la voûte. L’esprit de Tocqueville n’est pas assez étendu pour fournir sur toutes les idées qu’on peut discuter. Mais il a toujours celles qui s’excluent. Son livre est un kaléidoscope qui se retourne de deux manières et qui donne toujours les deux mêmes combinaisons. Quand il juge les gens de lettres qui furent les aumôniers des sociétés secrètes et qui prêchèrent la révolution sur et sous les toits, il s’écrie : « Ils croyaient en eux. C’était admirable ! » Et il applaudit. Mais, continue-t-il : « Après qu’ils eurent « tout renversé, nous eûmes des révolutionnaires qui « portèrent l’audace jusqu’à la folie, qu’aucun scru « pule ne put retenir, etc., etc. » Et il n’applaudit plus, avec les mêmes raisons d’admirer pourtant ! Cet exemple, qu’on peut multiplier, en prenant toutes ses assertions les unes après les autres, donnera une idée de l’assiette de ce ferme esprit, de la force d’Œdipe de cet investigateur de l’histoire, qui trouve que le Sphinx a trop peu d’une tête et qui lui en met

deux !

III

Mais ce livre a-t-il même la prétention d’être une histoire ? N’aurait-il pas une autre visée que celle de juger, avec une affectation d’impartialité qui ressemble à une hypocrisie, l’ancien Régime et la Révolution ? Ne serait-il pas plutôt un prétexte, un thème pour les regrets et les fioritures en sourdine du parlementaire, une espèce de Pont des Soupirs ? Depuis quelque temps, le pamphlet, qui allait droit autrefois, quand il y avait des talents qui savaient l’empenner, le pamphlet n’a plus allure de flèche. Il s’est mis à ramper dans de tortueuses circonlocutions de prudence et à se retirer dans des livres sur des sujets indifférents, à ce qu’il semble, et protégé par la cuirasse transparente et sûre des allusions. Est-ce que le livre sur la France de Tocqueville ne serait pas le pendant du livre de Montalembert sur l’Angleterre, et ne cacherait-il pas dans ses replis plus de petites vues d’opposition que de grandes vues d’histoire, plus d’hostilité contre le présent que de justice pour le passé ? Quand on lit ce livre, qui ne monte pas plus haut que le dépit et que l’aigreur, l’hostilité est évidente. Quoique Tocqueville ne soit pas trempé pour le pamphlet, quoiqu’il soit parfaitement incapable de mettre en grisaille les Lettres persanes, s’il a pu y mettre l'Esprit des lois, on n’en sent pas moins dans son ouvrage la bonne volonté des attaques réfléchies et couvertes contre un gouvernement fort qui a su résoudre le problème, qu’on croyait insoluble depuis quarante ans, d’une grande autorité populaire. C’est là un spectacle déconcertant et cruel pour des parlementaires malades de leurs institutions rentrées, et qui s’en vengent en écrivant de ces généralités désintéressées : « Une nation fatiguée de longs débats « consent volontiers qu’on la dupe, pourvu qu’on la « repose, et l’histoire nous apprend qu’il suffit alors « pour la contenter de ramasser dans tout le pays « un certain nombre d’hommes obscurs et dépendants, « et de leur faire jouer devant elle le rôle d’une « assemblée politique, moyennant salaire. » Voilà comme Tocqueville entend le trait. Son histoire est hérissée de ces petites sagettes. L’état actuel de la France politique lui fait dire encore que les hommes du XVIIIe siècle, nos pères en corruption, « valaient mieux « que nous. Ne méprisons pas nos pères ! — s’écrie-t-il, « — nous n’en avons pas le droit. » Il se trompe ! nous en avons le droit, si ce mépris est mérité. Or, de son propre aveu, à deux lignes de là, dans ce livre où toutes les affirmations se soufflettent, la liberté déréglée et malsaine des hommes du XVIIIe siècle les rendait moins propres qu’aucun autre peuple à fonder l’empire paisible et libre des lois… — En présence d’une liberté déréglée et malsaine, eh ! que voulez-vous qui reste de l’histoire, si vous lui ôtez le droit du mépris ?

Laissons toutes ces incohérences d’un homme qui ne s’entend pas avec lui-même. Tant qu’on reste dans le vocabulaire des partis, on est la dupe de leurs mensonges. Nous avons montré la valeur substantielle du livre de Tocqueville, soit qu’on le prenne pour un livre d’histoire indépendante écrit pour la postérité, soit qu’il veuille être, sous un autre aspect, un ouvrage de parti et de circonstance. Il reste à dire un mot de sa valeur littéraire. Hélas ! Tocqueville n’a pas plus grandi par la forme que par la pensée. Son style, de tournure pédantesque où le je, haï de Pascal, tient une place énorme ; son style, nombreux et fade, n’a guères que la clarté de ses embarras et la gravité de son vide. Il est presque superbe de creux ! « D’autres « — dit-il — se fatiguent d’elle (de la liberté) au « milieu de leurs prospérités. Ils se la laissent arracher « des mains sans résistance, de peur de compromettre « le même bien-être qu’ils lui doivent. Que « manque-t-il à ceux-là pour être libres ? Quoi ? Le « goût même de l’être. Ne me demandez pas d’analyser « ce goût sublime ! Il faut l’éprouver. Il entre de « lui-même dans les grands cœurs que Dieu a préparés « pour le recevoir. Il les remplit. Il les enflamme. (Un « goût qui enflamme !) On doit renoncer de le faire « comprendre aux âmes médiocres qui ne l’ont jamais « ressenti. » Est-ce M. Prud’homme qui a écrit ces choses, ou est-ce un académicien ? Montesquieu, dont nous avons beaucoup parlé parce qu’il a longtemps empêché Tocqueville de dormir, et surtout parce que ses amis ont prétendu qu’il le ressuscite, Montesquieu ne lui a pas donné cette phrase courte, ingénieuse, imagée, qui sent l’épigramme, il est vrai, mais qui nous réveille en nous piquant et nous enlève par le trait à la monotonie. Tocqueville n’a jamais, lui, qu’une phrase longue, suffisamment arrondie pour rouler toujours du même train sur le même plan, et ce train-là n’est pas la foudre ! Tocqueville, qui a de la propreté plus que de la propriété dans la phrase, est un écrivain de troisième ordre, et, pour emprunter aux faits de son livre une image, il ne sortira jamais du tiers pour passer dans l’ordre de la noblesse littéraire. Sa réputation, qui s’est élevée sous des souffles trop favorables, retombera d’elle-même, et l’on peut déjà calculer l’abaissement prochain de ce ballon. En France, on n’aime pas longtemps ce qui ennuie, et voilà le mot accablant, mais vrai, que la Critique est obligée de prononcer. Tocqueville ne nous apprend rien. Il est contradictoire. Il est vide quand il n’est pas faux. Il n’a pas le style qui fait pardonner tant de choses, et, par-dessus

tout cela, il est ennuyeux.

LE CHRISTIANISME
EN CHINE, EN TARTARIE ET AU THIBET[31]



I

Nous ne parlerons encore que des deux premiers volumes du Christianisme en Chine, en Tartarie et au Thibet[32], mais ces deux volumes donnent parfaitement l’idée de ceux qui vont suivre. L’auteur d’ailleurs nous est connu. Comme voyageur, il s’est fait une véritable renommée et une considération qui vaut mieux encore. Il a publié déjà deux récits de voyage, l’un en Chine, l’autre sur les plateaux du Thibet, lesquels, quand ils parurent, frappèrent également tout le monde par leur nouveauté et l’étendue de leurs observations. Entrepris dans un but de propagande religieuse, — l’auteur était lazariste, — ces voyages, dont nous avons rendu compte avec une sympathie presque enthousiaste, car, à part de leur but, le plus grand que puisse atteindre l’homme, ils prouvaient autant de caractère, de décision, de persévérance que de curiosité élevée ; ces voyages, qu’il faudra désormais citer quand on parlera de l’Asie, ont mis pour la première fois dans la circulation des notions certaines sur ces mystérieuses populations qui vivent et meurent depuis tant de siècles comme des fourmilières d’insectes dans des boîtes fermées, sous le couvercle semé d’hiéroglyphes de leurs impénétrables civilisations. L’abbé Huc, qui a vécu sans étouffer sous ce couvercle, nous l’a soulevé. Ses livres ont une réalité de détails qu’aucun livre n’a eue au même degré sur les mêmes sujets. Lorsqu’il les écrivait de ce style ferme, clair et sensé, que nous aimons à retrouver sous sa plume comme la preuve de la solidité du génie occidental que les mœurs stupéfiantes de l’hypertrophique Orient n’ont pu émousser, il se constituait à l’avance, puisqu’il pensait à écrire l’histoire, une grande autorité comme historien. Dans tout état de cause et de littérature, les voyages préparent merveilleusement à l’histoire, mais dans l’état actuel de nos connaissances, ils sont presque de nécessité. Vieillir rend les hommes positifs. Avec les besoins de plus en plus marqués de précision et d’exactitude qui tendent à devenir le fond même de l’esprit moderne, l’historien, pour bien comprendre l’histoire et la ressusciter en la peignant, doit vivre là où elle a vécu et s’est faite. Cela devient nécessaire partout, mais cela est surtout profitable quand il s’agit — comme ici, par exemple, — de nations lointaines et stationnaires, que le temps agite et ronge sur place, tout en ayant l’air de les conserver.

Et telle est l’Asie, l’Asie tout entière. Huc, dans ses voyages comme dans ce livre-ci, ne nous parle que des Chinois et des Tartares ; mais ce qui est vrai de ces deux peuples l’est de toutes les populations de l’Asie, de toutes ces masses de momies peintes qui pourrissent silencieusement sur leurs bases depuis des éternités, et qui y pourriront jusqu’au jour, peu éloigné maintenant, où, touché par la main vivante de l’Occident, s’émiettera définitivement en poussière tout cet amoncellement de sanie ! Identiques dans la corruption et dans la mort, qui a vu un de ces peuples les a vus tous. Qui en a étudié un seul dans le présent les connaît tous dans le passé, à quelque point qu’on veuille remonter dans la durée ; car pour ces peuples, routiniers jusque dans leurs révolutions, et qui font toujours les mêmes choses, aujourd’hui ressemble à hier, comme il doit ressembler à demain. L’auteur des Voyages en Chine et au Thibet, par cela même qu’il y avait vécu et séjourné longtemps, était donc aussi apte qu’on pouvait l’être à nous écrire une histoire complète de ces deux pays, ou même de l’Asie, dont ces deux pays sont les clefs. Sans beaucoup de peine et d’efforts, et en restant dans les travaux de toute sa vie, il pouvait conquérir littérairement le nom d'Asiatique et se faire une gloire éclatante et facile, à une époque où l’esprit d’aberration philosophique qui mène le monde s’est engoué de l’Asie, et poétiquement, scientifiquement, politiquement, — de toutes les manières enfin, — en a monstrueusement exagéré la grandeur. Eh bien, Huc ne l’a pas voulu ! Il connaît trop l’Asie pour s’y tromper. Il a trop appris par leurs livres même combien les peuples asiatiques méritent peu les recherches de l’histoire et comme c’est prouvé par la leur ! Confuse, en effet, obscure, incertaine, et ce n’est pas tout, répugnant à la lumière, — car c’est la Critique qui fait la valeur de l’Histoire, et la Critique n’est jamais là où les peuples ne sont que des masses sans conscience et sans liberté, — l’histoire orientale n’est qu’un vague empâtement d’hommes, de choses et de doctrines. Elle est anonyme et impersonnelle. Excepté Mahomet qu’on y voit, et qu’on y voit bien, peut-être parce qu’il est moins Asiatique en venant vers nous, nulle figure ne se détache nettement de cet immense théâtre à scènes perdues ! Les noms, même quand il y en a, — et il y en a de terribles et d’affreux : Gengiskhan, Timour, etc., — ne sont personne. Ils désignent seulement des haches humaines dont le manche est dans la main de Dieu… Témoin plus que personne, par ses voyages et ses études, de cette stérilité historique dont l’Asie est frappée, Huc, qui n’est ni un panthéiste ni un matérialiste, puisqu’il est prêtre, a dédaigné de refaire sur des proportions sans justesse une histoire qu’on pourrait bloquer en quelques pages, tant elle est monotone et bornée, et il a choisi pour nous la raconter la seule chose qui soit vraiment digne d’une histoire, cette transfusion tant de fois essayée du Christianisme dans les veines du monde oriental, cette transfusion qui n’a pas réussi encore, mais qui doit réussir, si l’Asie n’est pas irrémissiblement condamnée !

II

Félicitons-le de ce choix et de cette préférence. Son histoire, qui commence par ces deux volumes d’un intérêt si animé, formera un ensemble complet des progrès successifs et des extinctions alternantes du Christianisme en Chine et au Thibet. Magnifique et quelquefois navrant spectacle ! L’auteur y remonte, à travers mille obscurités, jusqu’à la première lueur qu’on y voit poindre de cette doctrine chrétienne, en définitive étouffée par cette masse d’idolâtrie subsistant toujours et qui a fait de la Chine quelque chose de si abominablement exceptionnel parmi les peuples. Remontant aussi haut qu’on puisse remonter dans une pareille histoire, l’abbé Huc, qui a lu sur son sujet tout ce qu’on peut lire en Chine ou ailleurs, discute avec beaucoup de compétence la légende syriaque et grecque de saint Thomas l’apôtre évangélisant les Indes, et montre, sans l’affirmer positivement cependant, que le Christianisme a pu pénétrer des Indes en Chine presque au même moment où il faisait son apparition dans le monde occidental. Quoi qu’il en puisse être à cet égard, l’historien — qui est un critique très agile dans l’explication et le rapprochement des textes, et qui se livre à un examen fort approfondi de la fameuse inscription de Si-Ngan-Fou, attribuée par Voltaire aux jésuites avec cette moqueuse superficialité d’érudition qui distinguaitle grand perfide, — n’hésite plus quand il s’agit d’affirmer que la propagation de la loi chrétienne existait dans la Haute-Asie de 636 à 781. Et qu’importe, du reste ! Toute cette partie de l’ouvrage de Huc, avec sa science très vivante et très appuyée, n’en justifie pas moins l’épigraphe chinoise pleine de tristesse qu’il a mise au frontispice de son histoire : « Oh ! qu’il est difficile de convertir les hommes ! » Effectivement, que le Christianisme, en Chine, ait existé à une période plutôt qu’à une autre, il est certain qu’il n’y a vécu qu’à grand’peine, plus ou moins altéré, d’ailleurs, plus ou moins souillé de nestorianisme, et finalement plus ou moins entraîné dans l’idolâtrie générale, ou dans cette effroyable indifférence qui est la seule manière pour les Chinois d’échapper à l’idolâtrie ! L’abbé Huc, dont les yeux sont froids et dont l’esprit, fait pour l’histoire, n’a aucune des illusions du prosélytisme, ne laisse sur ce point aucun doute. Même plus tard, quand les faits s’affermissent et se clarifient dans son récit, et prennent de ces certitudes qu’il n’est plus permis de discuter ; même au moment de ces merveilleux succès des Jésuites qui firent croire un jour à l’imagination européenne que la croix conquerrait l’Empire du Milieu, on s’enivrait trop d’une religieuse espérance… car trente-six mille chrétiens, au plus, sur trois cents millions d’âmes, n’étaient qu’une faible étincelle du feu qu’on croyait avoir allumé ! Toujours donc à la Chine le Christianisme fut un grand et glorieux peut-être, et voilà le secret de l’intérêt qu’elle inspire ! Aurait-elle pu devenir chrétienne ? Ne le sera-t-elle pas un jour ?… Oui ! avant tout, avant le détail du martyre et de l’héroïsme de ces missionnaires toujours prêts à mourir, avant l’ascendant de ces Jésuites qui furent si près du triomphe, et puis qui s’en trouvèrent si loin, ce qui fait, cà nos yeux, l’intérêt suprême de ce livre, c’est que le Christianisme à la Chine n’a jamais été qu’une question, — une question dont la solution se voile encore aux yeux les plus pénétrants, quand on reste dans les simples probabilités humaines de l’histoire !

Et que disons-nous ? Se voile-t-elle ? L’intérêt de l’ouvrage que nous examinons, de ce livre si impartial et si fidèle, ne touche-t-il pas à la tristesse ?… Quand on l’a lu, n’est-on pas tenté de désespérer ?… Certes ! il y a, dans ces deux volumes sur le Christianisme en Chine, assez de sublimités dépensées par le génie et la foi de la Chrétienté pour réussir vingt fois dans la conversion de ces masses d’hommes qu’elle s’est proposée, et jamais pourtant la réussite n’a été possible. En un clin d’œil ces chrétientés, pour parler comme les missionnaires, établies à Macao, à Canton, et même à Péking, ces espèces d’édifices élevés dans le sang des martyrs et dans l’effort d’un prosélytisme divin, se sont écroulées comme des châteaux de cartes, au contact du plus misérable événement. Pour que toujours, à toute époque, les choses se soient passées ainsi, ne faut-il pas qu’il y ait dans cette Chine, dont c’est là l’éternelle histoire, des faits d’un ordre providentiel, mystérieux et terrible, peu aperçus du commun des historiens, mais pourtant comme il s’en rencontre à certaines places dans les annales du genre humain… Pour les peuples, ainsi que pour les hommes, la grâce méprisée — longtemps et obstinément méprisée produit l’endurcissement, l’aveuglement, l’impénitence. Il y a certainement des damnées parmi les nations. On les croit vivantes et elles semblent vivre ; elles ont des sciences, des gouvernements, des littératures, des industries ; elles sont encore des sociétés. Mais elles portent déjà le linceul de Dieu sur leurs têtes, et leur jugement est prononcé tout bas dans l’histoire, bien avant qu’il y retentisse promulgué par les visibles et définitives catastrophes. Pourquoi la Chine, la Chine abîmée de vices et de vieillesse, la Chine corrompue et d’une corruption auprès de laquelle toutes les dépravations de l’Europe sont des innocences, la Chine, indifférente à toute doctrine religieuse, quoiqu’elle ait joué avec les nôtres comme un enfant curieux et pervers, ne serait-elle pas une de ces nations ?… De tous les peuples connus à qui le Christianisme ait offert sa coupe de rafraîchissement, de lumière et de paix, le peuple chinois est celui qui l’a le plus repoussée, le plus rejetée de ses lèvres, le plus renversée sur les mains des apôtres infatigables à la lui offrir ! Pourquoi Dieu, lassé à la fin, n’aurait-il pas sorti ce peuple ingrat de l’orbe de ses miséricordes ? Pourquoi ne l’aurait-il pas condamné ?… Et quelle notion prise dans ce Christianisme, repoussé par la Chine, empêcherait d’admettre aujourd’hui l’impossibilité d’une conversion à laquelle on a résisté pendant des siècles, et cette vue d’un châtiment, pour les peuples qui n’ont pas, comme les individus, d’autre monde pour expier leurs fautes, sans laquelle l’ordre croule et l’Histoire ne se comprend plus !…

De notion pareille, certainement il n’y en a pas. L’abbé Huc le missionnaire, dans le zèle de sa charité, ne conclut rien, du moins tout haut, des faits qu’il expose comme historien, mais nous, nous conclurons pour lui. Nous, nous n’avons jamais cru beaucoup aux transformations morales et libres de cette grande idiote qu’on appelle l’Asie, de cette hébétée de l’opium, du panthéisme indou et des coups de bâton ; mais en ce moment nous y croyons moins que jamais, et surtout en ce qui touche la Chine, c’est-à-dire l’expression de l’Asie dans sa concentration la plus violente et la plus dure. Indépendamment de ce qui est commun à l’une et à l’autre, de cette résistance de la race bien plus que de l’individu qu’elles opposent au Christianisme toutes les deux, — car on n’a pas déformé la tête humaine pendant des milliers d’années dans des doctrines de perdition pour qu’elle se courbe, au premier mot, sous le signe sacré du baptême, et pour que la lumière de la vérité y pénètre tout à coup dans la douceur de son premier rayon, — la Chine, de son côté, qui ne le sait ? est à la veille d’une réaction terrible et furieuse contre l’Occident. Cette petite question de l’opium qui doit planter le feu, un de ces matins, aux quatre coins de l’Asie, a dressé déjà la Chine sur ses pieds contrefaits et lui a fait porter avec terreur ses mains pointues à cette hermétique ceinture qu’elle avait trop imprudemment relâchée. Pas de doute qu’elle ne veuille la fermer ! La Chine maintenant ne peut plus être cette indifférente séculaire dont nous avons secoué quelquefois la torpeur, avec des rites et des dogmes qui n’étaient au fond que des nouveautés amusantes pour son loisir de peuple ennuyé. Blessée dans la fibre de l’intérêt matériel, la seule fibre qui soit sensible et puisse jeter du sang chez les peuples quand ils sont gangrenés jusqu’au cœur, d’indifférente elle passe ennemie, et sa haine contre nous est aussi grande que la peur que nous lui faisons. Pour montrer à quelles proportions étranges et rapides cette haine est, d’un seul trait, montée, ne parlait-on pas, récemment, de l’empoisonnement en masse de tout le thé que, chaque année, les Chinois vendent aux Européens ?… Assurément, dans des circonstances et des dispositions aussi exorbitantes et aussi cruelles, l’avenir du Christianisme en Chine est plus que menacé ; il a cessé d’être, soyez-en sûrs ! Idées et influences chrétiennes, travaux des missionnaires, éducation des néophytes, la Chine rejettera de son sein tout ce qu’elle ne pourra pas y étouffer. Comme elle confond tous les Occidentaux avec les Barbares aux cheveux rouges qui lui ont fait la guerre, elle confondra dans une commune horreur l’Église, mère de la chrétienté, et tous les gouvernements politiques qui allongent, plus ou moins, leurs épées vers elle. Tel est le destin de la Chine, son malheur prochain, certain, inévitable, et

nous ajoutons — mérité !

III

Le livre de l’abbé Huc, qui ne parle que du passé du Christianisme à la Chine, n’avait point à indiquer ces choses ; mais il les soulève fatalement dans l’esprit du lecteur, selon cette parole, vraie pour le coup, d’un esprit célèbre, qui fut trop souvent dans le faux : « Le passé est gros de l’avenir. » Nous le répétons, ce qui nous a frappé et comme accablé dans la lecture de ces deux volumes, c’est la grandeur de la vie et de la mort des missionnaires, ces héros de l’Église romaine ; c’est aussi la grandeur des moyens employés par eux pour fonder quelque chose de vaste et de solide, et cependant la petitesse des résultats qu’ils ont obtenus ! Quoique l’histoire entreprise par Huc ne soit pas finie, nous avons, dans ce qu’il vient de publier, les plus beaux temps des missions ; nous avons la période, nous allions presque dire, tant ils furent puissants ! les règnes de Mathieu Ricci et de Schall.

Malheureusement, ces règnes furent personnels, ils n’établirent point de dynastie. Quand un homme de génie comme le Père Ricci subjuguait l’esprit curieux d’un empereur chinois et se l’asservissait par l’admiration, tout allait bien dans les chrétientés le temps que cela durait, mais tout dépendait de la vie d’un homme. Ce grand homme mort, l’empereur chinois reprenait son pli, ses préjugés, ses défiances, et le Christianisme, qui a besoin d’être soutenu dans un pays où l’autorité du souverain crée l’opinion, retombait. Ce qui suit la superbe influence des Jésuites en Chine au XVIIe siècle n’est plus guères qu’un coucher de soleil qui dure encore et dont nos missionnaires actuels sont les derniers rayons. L’ardeur, le dévouement, la foi, la science même, voilà ce qui, de leur côté, est resté éternel et splendide. Mais la beauté du moment unique qui brilla pour le Christianisme à la Chine, au XVIIe siècle, ne se retrouvera plus ! Une pareille pensée pourrait décourager d’autres hommes que nos missionnaires ; mais qu’importent les données de l’histoire, qu’importe la réalité humaine, et, dans un certain sens, le châtiment de Dieu sur des nations visiblement condamnées, à ces apôtres qui prêchent la folie de la croix et qui savent espérer contre toute espérance, spem contra spem ! Leur affaire, à ces hommes sublimes, à ces promoteurs du Saint-Esprit dans les âmes, c’est d’agir toujours en dehors de toute prévision naturelle et humaine, c’est de montrer Dieu même aux aveugles, c’est de le parler même à des sourds ! Qui sait ? Réduit à son état atomique dans la personne de ses derniers prêtres à la Chine, le Christianisme n’en paraîtra que plus auguste, et sur les lèvres de ces derniers prêtres l’éclair de la puissance de Dieu brillera mieux ! Quoi que devienne la Chine, elle aura bien toujours pour eux quelques supplices, et, si elle est condamnée, ils pourront l’assister. Le martyr n’est jamais inutile. Le sang versé n’est jamais perdu. Quand il ne féconde pas le sol qu’il arrose, il féconde l’Histoire, et s’il n’a pas, à un jour donné, conquis des âmes dans l’espace, soyons tranquilles ! il en conquerra

dans le temps !

L’INSURRECTION NORMANDE
EN 1793[33]



Ce sont des miettes pour l’Histoire que ce livre, mais les miettes de la vérité sont encore quelque chose, et en fait d’histoire il ne s’agit pas de faire le fier ; il faut tout ramasser. L’homme qui a fixé ces souvenirs fut un professeur savant et modeste, qui, doué des aptitudes les plus rares de la pédagogie, dévoua sa vie à l’enseignement et ne chercha que là sa gloire. Il ne pensa jamais à être de pied en cap un historien… Il est mort même sans avoir publié ces notules historiques, qu’il avait peut-être préparées pour d’autres plumes que la sienne, tout en se contentant d’initier les autres, de les renseigner, de les instruire, de venir en aide à quelque bon travail futur, et, par ce côté-là encore, éternellement professeur !

Il ne l’avait pas toujours été. Dans son extrême jeunesse, quand il eut l’âge d’écouter et de suivre la voix de la vocation, cette sirène qui n’a pas d’écueil, la Révolution l’avait déjeté, comme tant d’autres, du chemin où naturellement ses facultés l’auraient mis. C’était en 1792. « Quand l’insurrection du Fédéralisme « éclata », — comme dit G. Mancel, le biographe de Vaultier, avec une expression peut-être un peu sonore en parlant d’une chose qui rata d’une manière si honteuse pour ceux qui croyaient la faire éclater, — Frédéric Vaultier avait vingt-deux ans. Il connut à Caen les députés de la Gironde qui s’y étaient réfugiés et se compromit avec eux. Cela devait être : il était de tempérament girondin. Il n’y a que deux tempéraments intellectuels, deux sortes d’esprits dans le monde. Il n’y en a pas trois ! Quelle que soit la livrée que la fortune ou notre volonté nous attache, philosophes ou religieux, aristocrates ou démocrates, nous sommes tous, plus ou moins, Girondins ou Montagnards. Pour toutes les questions de la vie ou de la pensée, c’est toujours ou la mort sans phrases, ou la mort avec des phrases et des sursis, que nous agitons ! Vaultier, né pour la rhétorique, sensible à ce bien dire si vain, dut être pour les phrases et les beaux parleurs de la Gironde, et il faillit payer de sa tête son goût pour eux. Il n’échappa au lieu commun de la mort du temps qu’en s’engageant dans la marine, et l’ironie qui gouverne le monde fit du professeur de beau langage, du doux Ionien de la rhétorique que nous avons connu, un matelot à bord du Brûle-Gueule… Je n’oserai jamais dire un rude matelot !

Eh bien, ce sont les souvenirs de cette lointaine et première époque de sa vie que Vaultier avait écrits avec un détachement de tout, avec une absence de prétention si rare, que cela est presque de l’originalité dans ce temps où les grenouilles de l’individualisme crèvent dans tous les livres pour se donner des airs de bœuf insupportable ! Ses Souvenirs de l’Insurrection normande en 1793[34] ne sont pas de l’histoire, dans leur forme brisée, laconique, à peine appuyée, — des linéaments historiques ! — et ils ne sont pas des Mémoires non plus. Ils ne sont pas de ces Mémoires si chers en tout temps à la vanité française, mais plus que jamais à une époque d’importance personnelle où chaque circonférence se croit centre et où l’amour-propre vous prend familièrement le genou en vous disant : « Écoutez-moi ! » Vaultier n’a point de ces façons. Il ne nous raconte pas ses impressions et sa vie, et ses manières, longuement déduites, de penser, et ses excuses pour avoir agi. Il ne trône pas sur le moi de la personnalité. Quand le je, haï de Pascal et de tout le monde, arrive sous sa plume, c’est pour confirmer un détail par l’autorité de son témoignage. Il a vu. Voilà tout ! Seulement, ce témoignage si désintéressé, si sincère et si simple dans son expression qu’il ne colore même pas, est ce que nous connaissons de plus mortel à la charge de ce qu’on a appelé le fédéralisme révolutionnaire, — le plus bas côté d’une révolution qui n’en eut pas toujours de si hauts !

II

En effet, ce que la Révolution eut de terrible ne l’élève pas pour cela d’un degré de plus dans l’estime des hommes. L’estime des hommes est un sentiment pur de toute épouvante. La Révolution ne le mérite pas. Elle ne nous offre, quand elle n’est pas une hideuse tragédie, que le curieux et lamentable spectacle d’une nation qui se piquait d’être à la tête du monde, et que Dieu livrait aux principes du Contrat social. Cette théorie, imitée des Grecs par un ignorant qui ne connaissait pas la Grèce, cette théorie imbécille, même comme hypothèse, donnait le pays non pas à tout le monde, comme il est de naïfs historiens qui le répètent encore, mais aux mineurs, qui sont nécessairement le plus grand nombre dans toute société.

L’Égalité politique et physiologique de Rousseau, lequel ne comprit jamais rien à l’unité complexe de la famille, pesait les hommes comme mâles et ne les pesait pas comme pères, par conséquent noyait les forces morales de l’ordre et de la société dans la force brute d’un nombre qui n’était pas du tout, malgré son titre, suffrage universel. L’application de cette théorie, — qui supprimait la famille chrétienne en faisant égaux en droit le père et le fils, renversait le foyer domestique et son crédit, donnait une prime aux turbulents, toujours prêts, contre les pacifiques, toujours promptement dégoûtés de ces orgies, et tout cela pour se terminer irrévocablement par des réactions que la force des choses veut et que le législateur devrait prévoir, ne fût-ce que pour organiser, — telle est, sans phrases, girondines ou autres, sans déclamation et sans haine, la Révolution française. Certes ! jamais éclipse de bon sens — et de bon sens national — ne fut plus complète :

Quand notre aveuglement sera mis en lumière,
Nous serons indignés d’avoir pu le subir !

Ce n’était pas assurément une révolution conçue et réalisée dans de pareils termes qui pouvait jamais résoudre la question pour laquelle le fédéralisme se forma. Cette question, on le sait, fut la décapitation de la France par Paris, la question de la centralisation même. Cette centralisation, du reste, ne doit pas être mise uniquement au bilan de la Révolution, qui a bien assez de ses autres charges sans celle-là. Le décret révolutionnaire qui changea nos provinces en départements ne fut — il est juste de le dire — que la consommation officielle d’un fait accompli depuis longtemps déjà. La prépondérance des politiques avec Henri IV, la dictature de Louis XIV et les mauvaises mœurs de sa cour proxénète, le système de Law et ses conséquences, avaient été autant de causes de cette concentration hypertrophique que la Révolution augmenta, n’y pouvant remédier.

En créant les départements, la Révolution, tombée dans la démagogie, était impuissante à organiser la vie dans ces sortes de chefs-lieux. Elle n’avait pas reçu ce don du ciel. Elle ouvrait des abîmes, guillotinait, émiettait le pays tout en l’étouffant. Elle instituait des rivalités petites et mesquines contre le fantôme imposant des anciennes provinces et leurs souvenirs, espèces de sentinelles jalouses placées autour d’autant de tombeaux ! Nous qui sommes venus après elle, nous avons hérité de cette exhérédation. Beaucoup d’esprits, et de bons esprits, parmi nous, rêvent la décentralisation à cette heure, mais la décentralisation relative ; car toute autre irait plus loin que notre constitution historique ou nationale ne pourrait le comporter.

L’Empereur Napoléon Ier, qui aurait résolu ce problème s’il était venu à bout des coalitions qui l’ont renversé, l’a laissé dans son héritage, et un jour, jour prochain peut-être, le législateur avisera.

Mais en pleine révolution, quand les capitales des provinces, têtes somnolentes comme les fameux pavots qui tombèrent sous la baguette de Tarquin, avaient été abattues par la Convention, ce Tarquin monstre à trois cents baguettes, — qui coupait tant de têtes et qui n’en avait pas, — ce n’était pas une poignée de rhéteurs en fuite qui pouvait résoudre de haute lutte le problème que Napoléon Bonaparte a laissé pendant derrière lui.

III

Tel était, en effet, le groupe de ces hommes qui voulurent et tentèrent de ranimer ces villes dont la vie, absorbée par Paris, depuis longtemps s’était retirée. Ils échouèrent, et ils devaient échouer. Selon la loi de toute révolution populaire, celle qui eut son prodrome à la prise de la Bastille et son épilogue au 9 thermidor était déchirée en deux parts lorsque le mouvement dit du Fédéralisme se produisit en 1793 ; et comme Caen, dit Vaultier, fut une des villes de France où le mouvement se prononça le plus (nous allons voir tout à l’heure avec quelle vigueur), ce qui se passa à Caen donne l’idée de ce qui se passa dans les autres villes, et cela fait véritablement pitié.

Le mouvement fut digne de ceux qui l’avaient inspiré ou qui le fomentèrent, de ces principaux chefs de la Gironde, proscrits du « déplorable 31 mai », comme dit Vaultier, collégiens réussis qui furent des politiques manqués, et qui, le doux Vaultier lui-même l’affirme, n’ont compris ni les hommes, ni les événements, ni le jeu des intérêts sociaux : rien que cela ! Ils étaient à Caen au nombre de vingt-deux. Barbaroux, Bergoing, Boutidoux, Buzot, de Cussy, du Châtel, Giroust, Gorsas, Guadet, Kervélégan, Larivière, Le Sage, Louvet, Meillan, Mollevaut, Pétion, Salles et Valady. C’est Vaultier qui nomme ces atomes. À l’exception de Barbaroux, de Guadet, de Louvet et de Pétion, l’histoire dédaigne d’écrire cette poussinière de noms déjà repris par le juste oubli. Ce n’est pas tout. Vaultier nous a laissé de petits portraits, encore trop grands, de ces mirmidons, dont le plus grand homme fut Louvet, l’auteur de Faublas. Il n’y a que pour Barbaroux qu’il ait gardé la tendresse d’une camaraderie de jeunesse. Il souscrit au mot ivre de Valady : « Barbaroux, cet étourdi sublime, qui dans dix ans sera un grand homme. » Sa mort l’empêcha de tromper cette espérance : les dix ans ne seraient jamais venus !

Il faut ajouter, pour compléter cette liste de vingt-deux, Marchenna, Girey-Dupré et Riouffe, qui n’étaient pas députés, — et Fauchet, l’évèque intrus du Calvados, le seul homme de talent réel, une espèce de Diderot évêque qui aurait eu la foi, et à qui la foi et le sacrement de l’ordre sans doute valurent plus tard le repentir. Fauchet mourut comme les autres à la guillotine, mais avant de mourir il y abjura ses erreurs.

Quant au mouvement insurrectionnel dont Vaultier nous fait le récit en l’opposant au récit des Mémoires de Louvet et de Wimpfen, le général équivoque des forces armées du Calvados, il se borna, ce formidable mouvement, à la ridicule affaire de Brécourt, que des historiens à microscope, dès qu’il s’agit de la Révolution, ont exagérée. Il faut voir cette grotesque expédition racontée comme il convient dans ces Souvenirs, avec un style qui ne poétise rien et qui dit le fait comme il fut. Il ne fat point héroïque. Ce fut une expédition de Sosies. De part et d’autre, on se sauva ; véritable guerre de lièvres, où tout le monde eut peur de tout le monde ! « Il paraît que le noyau « d’armée que nous avons attaqué à Brécourt était fort « peu de chose, — dit candidement l’honnête Vaultier. « — Or, cette troupe avait dû se disperser et s’enfuir « jusqu’à Nantes, dans le temps où NOUS-MÊME « (superbe !) nous avions rétrogradé jusqu’à Évreux. »

Encore une fois, nous aimons qu’on rappelle ces détails et qu’ils soient signés par un homme de bien. témoin et dans l’action, pour qu’on les croie. Nous ne faisons fî de rien en histoire. Jamais on ne fera mieux équilibre à ce que la Révolution eut de terrible qu’en mettant à côté ce qu’elle eut de burlesque. L’homme est si lâche que l’affreux lui impose ; mais voici l’antidote à côté du poison ! Le mouvement insurrectionnel du fédéralisme se résuma donc tout entier dans la ville du Refuge pour les Girondins, dans la déclaration anonyme de l’insurrection (ce fut Vaultier qui, en raison de ses bouillants vingt-deux ans, prit sur lui le dangereux honneur de signer cette déclaration qu’il n’avait pas écrite), et, dans l’expédition panique de Brécourt, un seul coup de canon qui ne porta pas et mit en fuite deux braves corps d’armée. Seulement n’est-ce pas trop de patriotisme de la part de Vaultier que de réclamer pour le compte de sa ville l’éclat de ces splendeurs de politique et de guerre, et de contester sérieusement aux Girondins arrivés à Caen l’influence d’événements pareils ?…

Ainsi, c’est toujours la même chose. Misère d’une société dont le plan était troublé alors jusque dans ses dernières profondeurs ! Pendant tout le temps que dura la Révolution, toutes les villes, Lyon excepté, qui eut du moins le mérite de l’horreur (et nous ne parlons pas de la Vendée, cette guerre de géants, comme disait l’Empereur), toutes les villes se conduisirent à peu près de la même manière. Elles se pillèrent les unes les autres, tant elles eurent toutes le manque d’énergie, la lâcheté ! D’abord, elles suivirent le mouvement comme des moutons, puis réagirent à l’étourdie ; puis la Convention lâcha sur elles un proconsul et elles ployèrent et demandèrent pardon, et, lors de la réaction définitive qui ne tarda pas, il ne resta que l’étonnement d’avoir eu peur et d’avoir obéi !

IV

Voilà ce que les Souvenirs de Vaultier, très significatifs dans leur insignifiance, nous ont montré avec une clarté qui abrégera furieusement les offices de l’Histoire, si jamais on est tenté d’en écrire une sur le fédéralisme pendant la Révolution. Des gens qui exploitent toutes les idées ont essayé pourtant. Ils ont essayé d’enfler cette baudruche, d’animer ce fantôme, de donner un peu d’épaisseur à ce rien… Ç’a été peine perdue, recherche inutile. Le fédéralisme ne fut qu’une velléité d’impuissants. Même à part la Vendée, le royalisme eut encore de nobles jours. Mais le fédéralisme girondin des villes n’eut pas un quart d’heure de vie et d’honneur. La Montagne mit son pied là-dessus et l’écrasa net, sans en avoir à craindre la flèche de Pâris ! L’avoir vaincue ne l’a pas grandie. Le fédéralisme girondin n’a pas même touché au manche du couteau de Charlotte Corday, à moins que l’héroïque jeune fille ne l’ait saisi d’indignation en voyant la lâcheté de ses compatriotes, quand avortait chez eux ce qu’ils osèrent appeler une insurrection ! On devine qu’il est question d’elle dans ces Souvenirs. Et c’est là, en effet, ce qui attire le plus d’abord celui qui les ouvre, que ce nom d’une fille qui agit au lieu de parler, et fit, au prix de sa vie, de l'antique réussi, parmi ces collégiens qui puaient la rhétorique apprise et jouaient l’antiquité comme des marionnettes. Malheureusement, Vaultier n’a vu mademoiselle Corday qu’à sa fenêtre, et ce n’est pas assez pour nous renseigner beaucoup sur cette âme profonde, énigme de plus jetée par la silencieuse fierté d’un grand caractère

aux vaines disputes des historiens !

LES PHILIPPIQUES
DE LA GRANGE-CHANCEL[35]



I

Voici une publication curieusement entreprise et de nature à faire trembler sur la destinée de toute gloire faite, en un tour de main, par les engoûments de haine ou d’amour d’une époque qui dispensent de tout, même de talent. Carton-pâte qu’on prend pour du bronze ! Les badauds contemporains qui virent passer cette gloire l’avaient-ils crue éternelle ?… La Grange-Chancel fut le génie d’une heure et le Juvénal d’un moment. Il eut, comme d’autres, futilement glorieux, sa part dans le vent de son temps, car il fit du bruit, un bruit terrible ! Satirique de haute volée, à une époque où les satiriques de très petite pullulaient comme les vers dans la corruption, il écrivit non pas des chansons, lui, mais des odes, et la France, peu tournée cependant aux Pindares, les répéta… comme des chansons !

Les circonstances dans lesquelles il les produisit étaient, du reste, telles qu’elles durent en augmenter l’éclat. La France, la France légère, la France aux chansons, était repoussée vers le sérieux du mépris par ce gouvernement cynique qui s’appelle la Régence comme par une dérision de l’histoire. Ces Philippiques[36] effroyables, ces furies lyriques, insinuées d’abord dans l’opinion comme un secret, puis y détonant comme une indiscrétion, n’étaient pas d’un pauvre poète obscur, plein de courage et de génie, qui aurait eu le temps de mourir de faim avant qu’on eût entendu s’élever sur sa lyre la voix divine de la justice. Non ! La Grange était déjà célèbre. Il avait été un enfant prodige, un de ces petits phénomènes qui cessent d’être phénomènes un jour, mais qui restent petits. S’il n’avait pas, comme Alain Chartier, reçu le baiser d’une reine sur ses lèvres endormies, il avait, tout éveillé, senti sur son jeune front la main étonnée de Louis XIV. Jean Racine, le doux Jean Racine, avait été, de par le roi, chargé de corriger sa première tragédie, et il l’avait caressée.

Ce jeune page de la princesse de Conti, heureux et hardi comme un Gascon, quoiqu’il ne fût que de Périgueux, avait été accepté comme un grand homme à l’âge où l’on n’est presque jamais qu’un ridicule jeune homme, quand on doit devenir un homme plus tard. Engoulevent de vanité comme tout poète et pris à la pipée des éloges de salon, il s’était donné à la duchesse du Maine et faisait l’espoir de cette coterie de Sceaux, puissante non par elle-même, car elle ne fut jamais qu’une conspiration de Trissotins, ayant pour chef une Philaminte, mais parce qu’elle représentait, dans les hautes classes, l’opposition au misérable gouvernement du duc d’Orléans. C’est de Sceaux, en effet, que partit le trait de feu qui devait allumer l’indignation couvant de la France. C’est à Sceaux qu’on avait arrangé la machine infernale de ces vers fulminants qui devaient faire sauter le Régent et qui ne firent sauter personne, pas même l’aveugle qui les vendit un sou à la porte de Saint-Roch au sortir de la messe un dimanche ! pas même la tête de leur auteur !

On la lui laissa, en effet. On se contenta de l’envoyer au fort de Sainte-Marguerite, d’où il s’échappa, succès de plus, pour courir l’Europe et ajouter, il faut bien le dire, au train bruyant de sa renommée, la dignité de dangers réels et fréquents. Le scandaleux devint romanesque. Il eut donc tout pour être populaire.

À cette époque, le mot national n’était pas encore inventé, mais provisoirement il fut classé parmi les plus grands poètes, et non pas seulement par les Prud’hommes du temps, mais par les premiers, les esprits les plus difficiles et les plus forts. Écoutez Saint-Simon, ce grand écrivain de passion et d’imagination, quand il en parle ! « Tout ce que l’enfer peut « vomir de plus faux — dit-il des Philippiques — y « était exprimé dans les plus beaux vers, le style le « plus poétique, et tout l’art et l’esprit qu’on peut imaginer. » Quand il arrive aux affreux passages où le Régent est accusé d’empoisonnement : « L’auteur — « ajoute-t-il — y redouble d’énergie, de poésie, d’invocations, « de beautés effrayantes, de portraits du « jeune roi et de son innocence… d’adjurations à la « nation de sauver une si chère victime, en un mot, « de tout ce que l’art a de plus fort et de plus noir, de « plus délicat, de plus touchant, de plus remuant et « de plus pompeux… » Ce n’est pas tout. En lisant ces vers, si magnifiques au dire de Saint-Simon, le Régent, si indifférent d’ordinaire, retrouva et versa des larmes, et plus tard Fréron, l’âpre critique, moins explicite que Saint-Simon, parla lui-même, dans son Année littéraire, de cette poésie avec respect !

Ainsi, à ce qu’il semble, c’est complet ! Il ne manque pas une carte à ce château de cartes d’une gloire qui croula silencieusement un jour, — comme un château de cartes abattu sans que personne ait soufflé ! La Grange-Chancel mourut tout entier, même de son vivant, même avant que le fossoyeur Fréron lui eût jeté sa pelletée d’éloges ! Accablé par la méprisante clémence du duc d’Orléans, qu’il avait platement invoquée, souffert en France après son exil, il écrivit quatorze tragédies illisibles maintenant, et c’est de dessous ces quatorze blocs, roulés par lui sur sa mémoire, qu’il décocha, vieillard, çà et là, quelques flèches satiriques encore, qui n’atteignirent pas plus que le trait du vieux Priam épuisé… Il avait quatre-vingt-un ans quand il mourut.

On se rappelait surtout à Périgueux, dont il a écrit l’histoire pour la marguillerie, qu’il avait été autrefois l’Archiloque de la Régence, mais les iambes de cet Archiloque, qui eût pu en dire un seul vers ?… Saint-Simon les avait vantés, il est vrai, mais ce grand prosateur, comme M. Jourdain, sans le savoir, n’était pas une autorité littéraire ! Le Régent en avait pleuré, mais les libertins qui soupent trop ont parfois la fibre molle le lendemain ! Et quant à Fréron, il n’en eût peut-être rien dit si La Grange n’avait pas blessé Voltaire, en préférant à son Œdipe l'Œdipe de Corneille. Parce que Fréron en avait parlé peut-être, les écrivains qui font queue à Voltaire n’en avaient dit mot. Ils avaient pourtant, dans ces derniers temps, déterré toutes les malpropretés du XVIIIe siècle. Ils les avaient lavées, brossées vigoureusement et étendues comme des gloires aux yeux du public, ces hontes restées telles. Mais ils s’étaient abstenus encore jusqu’ici de toucher au linge sale de La Grange-Chancel. Ils laissaient ses œuvres dormir dans les éditions de Hollande. Et d’ailleurs, à distance, il ne les tentait pas. L’auteur des Philippiques, jetant l’imprécation à son temps, l’attaquait dans son impiété et ses mœurs. C’était un moraliste, seulement c’était un moraliste qui, pour entretenir son indignation et sa verve, se permettait très bien le tableau… Qui sait ? le tableau hardi, violent, brûlant, rachèterait la morale, en vengerait !… On se résolut donc à le publier. Nous allons savoir tout à l’heure si on a eu le dédommagement sur lequel on comptait peut-être, et si moralité, peinture, parti pris, exagération ou mensonge, tout ne se vaut pas dans La Grange-Chancel.

II

Le nom attaché à cette édition des Philippiques fait écho à une gloire si militaire et si chrétienne qu’il est impossible de ne pas le remarquer, et qu’on se demande si ce de Lescure est un descendant du pieux héros de la Vendée. Tout arrive en France, disait Talleyrand après La Rochefoucauld, mais qu’un descendant du saint du Poitou écrive une Histoire des maitresses du Régent (de Lescure l’a annoncée) et se fasse l’éditeur de La Grange-Chancel, cela pourrait étonner même dans un pays où tout arrive, car ceci semble plus que tout. Cependant, disons-le à l’honneur de de Lescure, quel qu’il soit, nous le croyons, malgré le choix de ses sujets, un serviteur de la vérité dans l’histoire plutôt que du XVIIIe siècle. Au ton de son livre il nous est impossible de le confondre avec les idolâtres de ce temps. Il s’en distingue par du bon sens, de la critique et la volonté ferme d’être impartial. Je crois bien qu’il a, lui aussi, la préoccupation de diminuer (mais en tant que de raison) les fautes et les crimes de cette époque comme il a diminué le poids horrible qui écrase la mémoire du Régent quand il a détruit, par une discussion sévèrement menée, ces accusations épouvantables d’empoisonnement et d’inceste que La Grange-Chancel ne craignit pas d’articuler. Mais, cela ôté, — et nous l’ôtons nous-même, — il y a, certes ! assez encore à la charge du Régent et de son époque pour justifier la satire de La Grange-Chancel, s’il avait eu du génie, et pour résister à la critique allégeante de de Lescure, aurait-il eu, lui, dix fois plus de talent qu’il n’en a montré !

Mais malheureusement (et tout est là !) La Grange-Chancel n’avait pas de génie et fut le contraire d’un grand poète. Rhéteur, déclamateur, et par-dessus imitateur, — imitateur avec bassesse, — n’ayant ni une idée supérieure, ni entrailles, ni sincérité d’aucune sorte, il ne fut pas même à la rigueur un honnête homme pour ceux-là qui pensent que les grandes pensées viennent du cœur. Il en manqua autant que de cerveau. S’il en avait eu, aurait-il demandé sa grâce au Régent dans des vers que de Lescure a publiés à la fin de son volume, et, la grâce obtenue, se serait-il relevé d’à genoux, à la mort du Régent, pour frapper d’une dernière Philippique la mémoire de l’homme qu’il ne craignait plus et qui lui avait pardonné ?… Comme Philippe d’Orléans était un fanfaron de vices, La Grange-Chancel, qui n’avait ni l’honnêteté rigide du vieux Boileau, ni l’âme magnanime de d’Aubigné, ces grands satiriques, La Grange-Chancel n’était qu’un fanfaron de vertus.

Moralement comme littérairement, il fut le faux Juvénal d’une époque où rien n’était vrai, pas même les vices, car elle les exagérait. Il gasconna tout, ce Périgourdin : l’indignation, l’horreur, la pitié. Il en fit des bourdes monstrueuses. Mais, sous le masque enflé du déclamateur et du menteur, il y a le froid qui nous empêche d’être dupe, il y a tous les défauts des mauvais lyriques. La Grange-Chancel est bien au dessous de Jean-Baptiste Rousseau. Ses vers, qui ont du son plus que de l’harmonie, mais qui sont monotones malgré leur éclat, comme ils sont entortillés et pesants malgré leur mouvement, il ne les tournait même pas comme un tourneur sa bille d’ivoire. Il n’était ni poète ni grand versificateur, mais un grand rimeur. Il avait débuté dans la faveur de la princesse de Conti par des bouts-rimés qu’il avait mieux remplis que les vers dont il trouvait la rime tout seul, et c’est faiseur de bouts-rimés à la minute qu’il aurait vraiment dû rester. Nous n’avons pas été effrayé à la manière de Saint-Simon en lisant, grâce à de Lescure, ces Philippiques où le duc voyait de si belles choses, mais nous l’avons été d’une si incroyable médiocrité.

Nous nous sommes demandé combien, dans ce fatras classique et mythologique, il y avait de vers qu’on pouvait citer dans un cours de littérature, et sur cinq odes composant un ensemble de quatre-vingt-dix-huit strophes, nous avons, le croira-t-on ? trouvé trois strophes, plus trois vers ! Encore Racine et Juvénal se réverbèrent-ils en ces trois strophes, où l’auteur n’est pas plus lui-même que partout. Il y a toujours quelque réminiscence dans sa plus pure originalité. Excepté ces trois strophes, d’une beauté commune, mais régulière, on n’a plus que platitudes et bouffissure, langage grammaticalement incorrect et presque barbare, mais où la rime règne… dans le désert. En présence d’un mérite si mince et si solitaire, on comprendrait à peine, même pour une heure, la béotienne admiration des contemporains de La Grange-Chancel, si l’on ne savait que l’admiration des hommes n’est le plus souvent ni générosité ni justice, mais joie grossière de se retrouver, soi et sa passion, dans l’œuvre d’un écrivain qui vous fait miroir, comme le ruisseau le faisait à cet imbécille de Narcisse !

III

Et voilà le vrai crime pour La Grange-Ghancel, car voilà l’impuissance et le ridicule ! Qu’il ait été un satirique effréné, à outrance, qu’il ait exagéré, qu’il en ait trop dit, que les objets se soient grossis, se soient défigurés sous la dilatation de son regard épouvanté ou indigné, qu’il ait calomnié même par le fait, mais à ses risques et périls, et en mettant sa tête au jeu sans la réclamer, la Critique, qui sait bien qu’un jour il parla la pensée de la France, et que l’homme qu’il accusait avait lui-même, par sa conduite et ses maximes, épaissi sur sa tête la nuée livide de si effroyables soupçons, la Critique l’innocenterait sans peine, si seulement il avait eu la bonne foi de sa colère, le vulgaire mouvement de sang de son indignation ! Mais La Grange-Chancel n’eut pas même cela, et à le juger hors de son époque et de ses frémissantes contagions, il n’eut pas le talent qui sert à cacher… ce qu’on n’éprouve pas. Marionnette d’une coterie d’abord, il le devint de sa propre vanité, et il se crut, par le bruit et l’éclat, un météore et un tonnerre, mais son éclair était, comme au théâtre, du phosphore, et son tonnerre, des feuilles de fer blanc ! Là est le mal pour La Grange-Chancel.

Le mal n’est point — comme le dit ce prudent de Lescure un peu à la légère — d’être un satirique, d’avoir suivi cette vocation terrible qui ne rapporte que des douleurs à ceux qui l’ont, d’avoir touché à cette arme « sur laquelle on mêle son sang à celui de la victime », mais d’avoir été un satirique à froid, sans sincérité profonde, esclave des autres, et ne s’appartenant pas, à soi ! C’est enfin d’avoir voulu être un satirique, sans ce qui fait essentiellement le satirique : la violence loyale du sentiment ! Tout le monde n’est pas bâti pour faire un héros et même le métier n’en vaut rien, au point de vue des aises et des tranquillités de l’existence, mais il y a des gens pourtant qui se sentent faits pour cette mauvaise vie des héros. De même, il y a des esprits héroïques aussi à leur manière, qui ne craignent pas de dire nettement la vérité qui offense, de lever le fouet sur les lâches, les coquins, les infâmes ou les sots de leur temps, et ces esprits-là ne prendront pas pour eux la leçon à côté que leur donne de Lescure, en leur montrant les malheurs de La Grange-Chancel, qui ne fut pas, d’ailleurs, si malheureux, car pour faire ce service public de la satire qu’ont toujours respecté les hommes, il faut de rigueur du talent et de la conscience, et La Grange-Chancel

n’en avait pas.

IV

Il n’en avait pas… Je sais bien que ce n’est pas là tout à fait l’opinion de de Lescure, qui n’est pas biographe pour rien et qui a surfait de toute manière La Grange-Chancel, sur son livre même, — ce livre qui atteste le néant de l’auteur et rend l’illusion impossible. Dans le jugement final qu’il n’a pas craint de prononcer sur le mérite du poète des Philippiques, de Lescure (il faut bien le lui dire) n’a plus la justesse du coup d’œil qu’il a montrée quand il s’est agi du Régent empoisonneur et incestueux, et qu’il a assaini cette triste et coupable mémoire, impossible à purifier sur tant d’autres points.

Du reste, l’appréciation de de Lescure est bien plus historique qu’elle n’est littéraire. C’est un critique d’histoire renseigné, qui discute et compare des textes avec la pénétration de la droiture, mais ce n’est point un critique dans un autre sens, et, dans l’acception élevée et connaisseuse du mot, un écrivain. Il écrit comme tout le monde qui se sert d’une plume au XIXe siècle. Seulement il fait quelquefois des phrases comme celle-ci, qui ne sont pas de tout le monde : « La France fit de son échine adulatrice le premier degré « de cette unité de foi où le monarque voyait pour lui « l’échelle du ciel. » Quand on veut être insolent pour Louis XIV, il ne faut pas être grotesque, ou l’on manque l’insolence… Le sens d’historien, qui est très vif chez de Lescure, le fait entrer en plein dans l’histoire, et sur La Grange-Chancel il en a partagé les émotions. Il l’a vu à travers tous les applaudissements contemporains, et c’était la meilleure manière de le

mal voir et de le juger de travers.

LOUIS XVI ET SA COUR[37]



Par un hasard qu’il a certainement le droit d’appeler heureux, Amédée Renée eut, dit-il, l’honneur inespéré d’être choisi pour finir, par un dernier volume, cette histoire de Sismondi que son auteur devait conduire jusqu’à la Révolution française, quand, arrivé au règne de Louis XVI, il fut emporté par la mort. Si, à défaut d’une identité impossible, continuation implique ressemblance ; si finir un livre commencé est, de rigueur, se substituer plus ou moins à l’auteur dans l’esprit et la manière de son ouvrage, l’honneur qu’on fit à Renée dut tout d’abord lui causer beaucoup d’embarras. Pour un esprit comme le sien, pour un esprit jeune alors, animé, plein de sève, et par-dessus tout cela poétique (il venait de publier un volume de vers), c’était une charge, mais non une charge d’âme, que de continuer Sismondi, — Sismondi, l’historien érudit, si l’on veut, mais l’historien sans vie réelle, sans mouvement, sans chaleur, et l’un des écrivains de cette belle école grise de Genève qui, pour le gris, le pesant et le froid, a remplacé avantageusement Port-Royal !

Assurément, Amédée Renée, qui se sentait peintre, dut se demander comment il s’y prendrait pour terminer cette grande œuvre, savante, mais incolore. Il dut se demander si sa conscience éveillée de continuateur ne lui créait pas l’obligation d’imiter, autant que le lui permettrait la nature de son esprit, l’homme dont on venait pour ainsi dire de lui mettre la plume à la main. Un moment, — nous l’imaginons, — son anxiété dut être grande. Mais, sll se posa la question que nous venons de signaler, il ne s’en fît pas attendre la réponse, et elle fut nette, comme vous allez voir. Renée prit le seul parti qu’il y eût à prendre. Il fut lui-même, et ne fut que lui. Il n’essaya pas de se transformer en un autre. Il n’essaya pas de transfuser dans ses propres veines le sang d’un homme qui était mort, et qui, du reste, n’avait jamais beaucoup vécu. La transfusion spirituelle est aussi difficile que la transfusion matérielle. Il continua son Sismondi, mais sans l’imiter. L’historien genevois ne fut point son fétiche, et il n en fit point le pastiche. Il ne craignit pas de se montrer, dans la difîérence de ses facultés et l’indépendance de son allure, à la suite du considérable écrivain. Il ne fut point enfin le caudataire servile d’une œuvre vaste, mais traînante, qu’il releva d’ailleurs, dans ce dernier volume, avec un geste que Sismondi n’aurait jamais eu !

C’est, en effet, un frappant contraste avec la manière de Sismondi que le dernier volume de cette longue histoire. Les autres sont suisses, celui-ci est français. Certes ! Amédée Renée n’est point de ces esprits qu’on fait venir d’Amiens, ou même d’ailleurs, pour être Suisses, mais, si l’on crut que dans la circonstance il aurait la condescendance de l’être un peu, par procédé de légataire ou par souci de l’illusion à produire sur les honnêtes gens qui voulaient avoir leur Sismondi complet, on se trompa du tout au tout, et l’on fut bien vite désabusé. Renée resta Français, et Français de Paris, et nous eûmes une histoire pénétrante souvent, brillante parfois, mais vivante toujours, et toujours écrite ; car il est toujours ce que Sismondi n’est jamais, dans le sens aiguisé du mot : je veux dire un lettré et un écrivain. L’auteur de Louis XVI et sa Cour[38], qui fut aussi le traducteur de Chesterfield et de Cantu, est d’instinct, d’éducation et d’étude, un esprit vraiment littéraire, qu’on aime à retrouver présent dans l’historien alors qu’il manie avec le plus de préoccupation les choses de l’histoire, et dans un temps surtout où, comme dans le nôtre, la Spécialité est entrain d’assassiner, avec un si grand succès, la littérature !

Ce n’est pas uniquement, du reste, par la manière et le talent de l’expression qu’Amédée Renée diffère de ce Sismondi auquel il a succédé bien plus qu’il ne le continue. Il en diffère encore par des côtés moins saillants, moins extérieurs, et même quand il paraît le plus lui ressembler, car quelquefois il lui ressemble ! S’ils ont entre eux le contraste marqué de l’exposition et du style, Sismondi et son libre continuateur ont pourtant, par ailleurs, plus d’une analogie. Ils ont la conscience de l’histoire et sa gravité, le soin vigilant des faits et du détail, et cette raison moderne et libérale, cet esprit du temps qui voit peut-être avec trop de confiance et de sérénité les problèmes sociaux auxquels est suspendu l’avenir. Seulement, s’ils sont également cela tous les deux, Renée, qui n’est pas protestant comme Sismondi, et qui est plus que lui dégagé des influences du XVIIIe siècle, quoiqu’il ne se soit pas essuyé de toutes. Renée, par cela seul qu’il n’a pas la prétention philosophique de son devancier, a un sens pratique et politique supérieur. L’histoire, pour lui, est, avant tout, personnelle. Pour l’expliquer, il ne va pas chercher le midi à quatorze heures d’une métaphysique quelconque. Positif, quoique pittoresque, il croit qu’en peignant bien les hommes l’histoire est faite, et qu’on a dit tout quand on les a bien peints… C’est par Louis XVI qu’il explique le règne de Louis XVI. C’est par l’homme et son entourage qu’il explique surtout ces événements qu’on a appelés des forces irrésistibles ou d’impénétrables fatalités. Voilà pourquoi il intitule son livre : Louis XVI et sa Cour et il a raison. Tout le règne est là, entre la cour et le roi, dans cette monarchie qui s’en va crouler par leurs fautes réunies. Il est là, ni plus haut, ni plus bas, ni plus loin. Les hommes pris sur place pèsent plus, sur cette place, qu’on ne pense. Sismondi, qui n’était pas peintre et qui était économiste et philosophe, n’eût pas conçu de cette façon le règne de Louis XVI, et, s’il avait eu le temps de l’écrire, ne l’aurait pas concentré sous ce titre, qui est une manière de voir très entière et très accusée : Louis XVI et sa Cour.

II

Il ne fallait pas, en effet, chercher plus haut que la personne de ce faible roi le secret du malheur de la monarchie. Louis XVI, cet homme unique dans les annales du monde, dont Renée a dit si bien « qu’il faisait toujours ce qu’il ne voulait pas, tout en voyant ce qu’il faisait », Louis XVI, peint ressemblant comme nous l’a peint Renée, suffit parfaitement pour faire comprendre les impossibilités de ce règne que la Révolution interrompit. Avec Louis XVI tout seul, et sa cour est une partie de lui-même, l’historien a assez de lumière pour regarder, bien voir et conclure… L’histoire est rarement aussi claire. Le plus souvent on a besoin, pour en expliquer les catastrophes et les infortunes, de recourir aux idées des hommes désorientés par le malheur suprême, à ces idées qui sont comme les planches de salut qu’ils saisissent quand ils ne comprennent plus rien aux faits de la vie dans le naufrage de leur raison : logique des événements, justice de Dieu, Providence ou hasard, lois mystérieuses qui régissent le monde !

Mais pour Louis XVI et avec Louis XVI, on n’a besoin que de son action même. Cet homme est en histoire une simplification terrible. Il dispense des philosophies. Par respect ou par pitié pour lui on s’obstine à croire que tout le mal ne vient pas de ses fautes, et, de fait, il n’en vient pas uniquement non plus. Il y avait, qui ne le sait ? qui n’en a pas fait le compte cent fois ? il y avait, pesant sur sa couronne, une accumulation, un entassement affreux de fautes séculaires. Mais cette vue, qui lui communiquerait de sa grandeur et l’envelopperait d’innocence, cette vue qui, du moins, serait une excuse à balbutier pour lui devant l’Histoire, on est obligé d’y renoncer dès qu’on étudie sérieusement le règne de ce malheureux prince, dont le pouvoir était construit sur la plus forte et la plus pure notion que les hommes aient eue jamais d’un roi, et qui aurait tout pu, jusqu’au dernier moment, s’il n’avait pas eu, dans le fond du cœur même, le honteux petit grain de sable qui, placé ailleurs, tua Cromwell.

Telle est pourtant la vérité sur Louis XVI, et ce n’est pas notre faute, à nous, si cette vérité est cruelle, cruelle comme un second bourreau ! Cet homme, qu’on a transformé en victime, par prestige ou par pressentiment d’échafaud, eût été — mais voudra-t-on le voir ?… — un Titan de force qui aurait arrêté de son doigt l’écroulement des fautes de ses pères, s’il avait eu seulement une médiocre volonté. Malheureusement, cette fière fortune, cette magnifique gloire d’une volonté médiocre lui manqua. Il était, au contraire, une sublimité de faiblesse, un phénomène — et un phénomène prodigieux — de pusillanimité morale et de défaillance, on ne sait quelle chimérique merlette de blason, sans bec ni sans ongles, et comme il était cela et n’était que cela, tout fut dit : le monde, dont il était l’ironique clef de voûte, s’affaissa.

Cette impuissance effrayante de volonté, qui est le trait distinctif de Louis XVI, réduisit à néant toutes les forces qui composaient la sienne. Il n’y avait encore en France que le café de Louis XV qui eût f… le camp, comme disait la Du Barry, quand Louis XVI monta sur le trône. Mais la France elle-même tenait bon, et elle tenait pour ses maîtres, infatigable encore de fidélité. Louis XVI arrivait dans les plus heureuses circonstances, car c’est toujours une chance favorable et charmante que de succéder à un mauvais roi. Le livre de Renée s’inaugure splendidement par ces superbes espoirs que la France eut la noble folie de mettre en Louis XVI à son avènement. Seulement, commencé par l’ivresse de l’espérance, ce livre, qui n’embrasse qu’un si petit nombre d’années, finit bientôt par le jugement du désespoir. Lorsque, à la dernière page de son volume, qui se ferme quand les États-généraux s’ouvrent et quand ils deviennent les vrais rois devant le roi, déjà, de ce moment, décapité, l’auteur examine, avant de terminer, cette question, qui reviendra d’ici longtemps sous toute plume tourmentée du besoin de l’action politique : la Révolution était-elle inévitable ? il ne croit pas, et il n’ose affirmer qu’avec l’habileté d’une réforme et le cardinal de Richelieu pour réformateur on put éviter ou détourner sous Louis XVI la crise dans laquelle l’Etat allait prochainement s’engloutir. Sous Louis XV, peut-être, ou sous Louis XVII, encore : mais sous Louis XVI, non ! Louis XVI, ce roi au-dessous de Louis XIII, n’aurait gardé aucun ministre, fût-ce Richelieu ! « Il n’avait pas plus — selon Renée — l’ascendant et la force de consommer une grande réforme, que de conduire une révolution. » Et voilà par quel dernier mot l’auteur de Louis XVI le cloue dans une irrémédiable faiblesse et parachève l’histoire qu’il a faite, une par une, des débilités de ce roi sans force, qui n’eut pas même celle d’abdiquer !

Cette histoire, d’une si triste conclusion pour qui aime le pouvoir, compromis ou trahi si souvent par ses propres titulaires, n’a point, sous la plume brillamment limpide de Renée, un seul mot de haine, de dureté ou de colère. Lui qui pense, comme les hommes vraiment politiques, que Louis XVI fut moins malheureux que coupable, contrairement à l’opinion commune qui le fait moins coupable que malheureux, lui qui pourrait, comme Vaublanc, resté immuablement royaliste, et Mirabeau, qui le redevint, avoir de ces traits perçants et terribles qui sont moins les vengeances que les justices de l’histoire, sait noblement s’en abstenir. Seuls, les faits qu’il raconte sont implacables. Tous ces abandons successifs de tous les hommes que les circonstances envoyèrent à Louis XVI pour sauver son État ou du moins pour en retarder la chute, et qui ne purent l’empêcher, parce qu’il ne les étaya pas et qu’il les laissa tomber sous l’effort de leur tentative, Turgot, Necker, et jusqu’à Galonné, ces abandons qui sont plus que des crimes, car ce sont des lâchetés, Renée ne les voile point, ne les atténue pas, mais, quand il les juge, il pourrait enfoncer le trait davantage. Il ne l’enfonce pas… et c’est sa plus

grande cruauté !

IV

Certes ! il faut l’avouer ! une telle possession de soi-même en écrivant une histoire qui nous passionne tous est souverainement éloquente, et s’il y a quelque chose qui doive et qui puisse modifier l’opinion générale sur Louis XVI, c’est cette modération gouvernée, c’est ce goût suprême dans l’expression qu’on emploie pour le condamner. Pour un homme de monarchie et d’entrailles (et Renée est l’un et l’autre), il est difficile, en effet, de parler de Louis XVI. Il ne sied guères qu’à ceux qui l’ont tué ou à ceux qui partagent leur opinion terrible de se donner, en parlant de lui, les airs d’une pitié généreuse et dédire le mot accablant qui sera le mot de l’Histoire : « Pauvre, pauvre roi ! » Nous n’avons pas, nous, de tels avantages. Quand on aime les rois et qu’on a mieux pour eux que des larmes, quand on croit que les plus belles choses qu’il y ait encore sur la terre ce sont les pouvoirs qui conduisent les sociétés ou qui les défendent, on doit avoir réellement peur de toucher au cadavre décapité de Louis XVI à travers la pourpre de son sang répandu, plus inviolable à la postérité que ne le fut à ses contemporains sa pourpre royale. On doit craindre toujours d’y tacher ses doigts et on rêve sa main régicide.

Eh bien, c’est cette répugnance instinctive aux plus forts que Renée n a point écoutée ; c’est cette difficulté qu’il a vaincue ! Il a mis la main de l’Histoire à l’homme sanctifié par le sang, et il ne l’a pas profané en nous le montrant tel qu’il fut, car la lumière qui tombe sur un objet ne le profane pas ! Il a été le peintre à fond de ce triste roi ; mais en le peignant ressemblant, non plus à faire peur, mais à faire pitié, il a agi comme les grands peintres qui, à force d’art, savent idéaliser les réalités les plus basses, et ici ce n"est plus magnanimité d’historien, c’est de l’art, l’art de l’homme qui sait écrire. Ouvrez où vous voudrez ce livre de Louis XVI et sa Cour, et voyez si partout l’écrivain, l’écrivain dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, ne fait pas descendre l’expression comme la lumière sur les côtés les plus ravalés de ce caractère tout à la fois inerte et brutal, sur cet homme épais, tout physique, qui oubliait son métier de roi dans des métiers mieux faits pour lui !

« Louis XVI — nous dit excellemment Renée — aimait à transporter lui-même dans les combles de son palais, où il travaillait, son enclume et ses lourds ustensiles. Il soumettait sa constitution robuste à toutes ces opérations, et comme tout en lui tendait à descendre, son plus grand amour-propre était peut-être d’y exceller ! » Et ailleurs : « Les traces qu’il gardait de ses occupations grossières, ses postures et ses formes pesantes, jusqu’à son énorme appétit, étaient un texte de moquerie pour la jeune cour. On riait de lui tout haut dans le cercle intime de la reine, et c’était pour cette Vénus le compliment ordinaire que d’appeler le roi son Vulcain. Louis XVI, en s’abandonnant avec cette insouciance à sa pente naturelle, manquait à ses intérêts d’époux autant qu’à sa position. Pauvre roi, qui mettait son énergie dans ses mains à l’heure où la puissance appartenait aux idées, et qui savait si mal le prix du temps qu’il dérobait à sa fonction ! Louis XIII pouvait élever des faucons et pour le reste se reposer sur Richelieu, mais, pendant que Louis XVI s’efforçait sur son enclume l’État croulait derrière lui ! » Et encore ailleurs, et toujours avec la même beauté de langage : « Louis XVI était fort adonné à la chasse. C’était le seul de ses goûts qui sentît la royauté. On peut consulter son journal à cet égard. Il le tenait lui-même ; il l’écrivait scrupuleusement de sa main. Pour juger Louis XVI, c’est un guide assez curieux. N’est-on pas surpris d’y trouver que le roi mettait à la loterie ? Il avait en lui tous les penchants des âmes faibles. Dans son journal, les chasses figurent comme les fastes de sa vie ; le jour où le roi n’avait pas chassé s’y trouve noté avec le mot : « Rien ». Titus d’un autre genre, il avait perdu sa journée !

Il fallait des événements bien graves pour interrompre cette habitude qu’il avait de courir les bois. II y tuait à profusion des animaux de toute sorte. Il faisait lui-même, par semaine et par mois, le compte de tout ce qu’il avait abattu, et ce compte s’élève pour une année à huit mille quatre cents têtes de gibier. C’était de l’habitude sans doute ; mais, quand on réfléchit aux mille délicatesses dont se compose la moralité humaine, que penser de l’homme qui s’est fait un besoin d’abattre tous les jours un troupeau qu’on pousse à ses pieds, de ce roi qui n’a jamais porté l’épée militaire et qui s’en va, les mains noircies par sa forge, faire de tels carnages dans ses forêts ? »

À coup sûr, on a rarement dit, d’un ton plus grand, des choses plus petites ! On a rarement peint (car ceci est de la peinture historique) des choses plus vulgaires avec un plus noble pinceau, et l’on n’a point résolu mieux, depuis Murillo, le difficile problème de faire tomber sur de la vermine un jour d’or !

V

C’est que le peintre, en effet, domine tout dans cette histoire. Il y a le penseur, il y a même le rêveur, car Renée rêve à Turgot plus de grandeur qu’il n’en avait et à Necker plus de vertu. Il y a l’homme d’esprit, il y a l’homme politique, l’homme politique sceptique quelquefois dans l’histoire où, excepté l’action du caractère et de la main, il y a tant de choses qui pourraient ne pas être et qui sont indifféremment là ou là ; mais, par-dessus ces divers hommes, il y a le peintre de plume, l’écrivain d’imagination et de style, l’anti-Genevois, l’anti-Sismondi ! Voilà ce qu’il ne faut pas perdre de vue dans ce singulier continuateur. Il a le mouvement du récit. Par exemple, la guerre d’Amérique est enlevée. Mais ce qui donnera le caractère à ce livre, qui est une galerie, ce sont les portraits. Autour et à côté de ce Louis XVI, peint — on peut le dire — jusqu’aux entrailles, il y en a une formidable quantité. Il y a la reine en pied et de face, éclairée comme elle ne l’avait jamais été jusque-là, la reine, éblouissante et suave, restituée à ce fond d’éther qu’on avait trouvé le moyen affreux de salir, et sur la lumière bleue duquel ressort bien sa pure et grande physionomie. Toute âme, elle, comme Louis XVI était tout physique, toute àme, mais non pas toute intelligence ; car, lorsque son tour arriva de gouverner sous ce roi, qui n’était pas roi et dont le néant tuait la France, elle prit Brienne, croyant tenir le Kaunitz de sa mère ! Brienne, qui a affilé la plume de Renée d’une gaîté sarcastique pire que le mépris. Et après la reine il y a Monsieur, le comte d’Artois, le duc d’Orléans, les dames de Polignac, et puis Maurepas, Turgot, Necker, Saint-Germain, Vergennes, Galonné, Malesherbes, Franklin, Mirabeau, désanimalisé pour cette fois, qui c’est plus le lion et le tigre poncifs qu’on a faits de lui, depuis Victor Hugo, mais un grand esprit sain et corrompu tout à la fois, espèce de demi-dieu par la tête et par la poitrine, mais gangrené jusqu’à la ceinture.

Il y a enfin les hommes de mer, l’honneur de ce règne de Louis XVI à qui la terre faisait si peu d’honneur, d’Estaing, de Grasse et Suffren, l’audacieux bailli, que voilà bien revenu des Indes où sa gloire était trop engloutie, ramené par Renée dans un beau livre et mis sous les yeux de la France. Tous ces portraits, les uns éclatants, les autres profonds, dans le détail desquels nous entrerons peut-être un jour, classeront désormais fort à part et fort haut parmi les portraitistes historiques le continuateur de Sismondi. Comme, au vrai sens de la nature humaine, portraitistes et moralistes ne sont qu’un, s’il fallait par un seul mot caractériser le genre de talent d’Amédée Renée, je dirais qu’il tend à devenir — et qu’il en est

bien près — le La Bruyère de l’Histoire.

GABRILLE D’ESTRÉES
ET
HENRI IV[39]



I

Il y a quelque temps que Capefigue, l’historien religieux de la monarchie et de la politique françaises, aborda tout à coup une singulière spécialité historique, et deux livres, l’un sur madame du Barry, l’autre sur madame de Pompadour, dirent fort expressivement alors quelle était cette spécialité… Ce fut un scandale, mais un scandale gai. Bien loin de renoncer, comme on pourrait le croire, à cette spécialité délicate et risquée, Gapefigue s’est affermi en elle et s’y cantonne. Il ne s’agit plus pour lui du XVIIIe siècle ni des deux derniers cotillons — comme disait cet insolent Frédéric de Prusse — dans les plis desquels se prit la royauté de France pour aller tomber, un peu plus tard, la tête la première, sur l’échafaud.

Il ne s’agit plus de telle ou telle maîtresse de roi : il s’agit de toutes. Gapefigue s’en est fait l’historiographe et nous annonce un travail d’ensemble sous le titre : Les Reines de la main gauche, titre plus piquant qu’il n’est exact. Les reines de la main gauche, en effet, s’il en est quelque part, rappellent les lâches concessions et les doctrines bigames de Luther. Elles sont une idée allemande, une idée fausse du pays qui a en toutes choses la supériorité des idées fausses. Parlons correctement d’ailleurs. En Allemagne, les femmes de la main gauche, et non pas les reines, sont des maîtresses et quelque chose de plus. Ce sont des épouses quasi-légitimes de par la coutume, mais en France, pays de droit sens et de réalité, où les situations ambiguës sont antipathiques au génie même de la race, les maîtresses de roi, elles, n’ont jamais été que des maîtresses, — toujours désavouées et déshonorées par les mœurs.

Quoi qu’il en soit, du reste, voilà le genre d’histoire que Gapefigue a entrepris et veut épuiser. G’est tout un système, et non pas un goût plus ou moins suspect, qui le pousse vers les alcôves royales où l’histoire se fait comme ailleurs, car où l’histoire ne se fait-elle pas ?… En principe, nous n’avons pas le puritanisme de le condamner. Puisque l’histoire est là aussi, on peut bien l’y prendre, pourvu qu’on l’y prenne avec gravité et pudeur. Tant pis pour les rois qui l’y mettent ! L’historien, dont le passé est le mort, ressemble à l’anatomiste. Il est bien souvent obligé de plonger sa main dans le sang et dans la pourriture, mais, comme l’anatomiste, il ne doit pas oublier que c’est sur une table de marbre qu’il opère, marbre lui-même par l’impartialité ! Malheureusement, quand, à propos des dernières maîtresses de Louis XV, le trop sensible Capefigue ne craignait pas d’encourir pour sa peine le nom du Lebel de l’histoire, — et encore du Lebel rival de son maître ! — c’est le marbre qui a manqué.

Manquera-t-il toujours ?… L’historien qui fut ferme autrefois s’est-il donc ramolli dans d’indignes admirations pour d’indignes et d’éclatantes drôlesses, et ne reprendra-t-il plus désormais la solidité de sa trempe première ?… De ces prétendues reines de la main gauche, de ce musée de vice-épouses, comme dirait lord Byron, que Gapefigue nous prépare, il nous détache Gabrielle d’Estrées, la plus fameuse et la plus insignifiante maîtresse d’Henri IV, de ce roi qu’on appelle le Vert-galant dans les vaudevilles. Or, toujours enlevé par la toute-puissante Fonction intime dont il a semblé déjà deux fois avoir senti si prodigieusement l’influence, Capefigue continuera-t-il d’être, dans sa nouvelle histoire, l’historien qu’il fut dans sa Madame du Barry ou sa Madame de Pompadour ?

Franchement, nous l’avions cru d’abord ; nous avions cru en ouvrant ce volume, coquet de robe comme celle dont il est question, avoir encore à essuyer une de ces apologies qui furent presque des adorations sous la plume enivrée de Capefigue. Mais la lecture du livre nous a détrompé. Quand on l’a lu comme nous venons de le lire, il est bien évident que ce n’est pas la grande Fonction intime que nous soupçonnions qui a fait perdre à Capefigue une tête… regrettable, jusque-là sérieuse en histoire. Il est bien évident que la sympathie presque amoureuse de cet écrivain pour les deux célèbres maîtresses de Louis XV n’avait pas été la fascination de la qualité de maîtresse en titre de roi sur un royaliste à fond de train, mais un goût personnel, très vif, tenant à son idiosyncrasie à lui, Capefigue, mais la séduction momentanée de deux charmantes créatures entre toutes, sans aucune conséquence pour plus tard !

L’histoire de Gabrielle d’Estrées[40] est la meilleure revanche que l’auteur pût prendre et nous donner sur ses histoires de Madame du Barry et de Madame de Pompadour. La fantaisie, la galanterie, les entraînements tendres ont disparu. Nous rentrons dans le ton de l’histoire. Celle-là pourrait assurément être plus appuyée et plus profonde. C’est plutôt de la causerie sur l’histoire que de l’histoire, mais c’est une causerie d’une grande justesse. Le livre de Gabrielle d’Estrées, écrit avec le sang-froid de l’homme d’État encore plus que de l’historien, se distingue par une simplicité d’expression ravissante en Capefigue, qui d’ordinaire aime à fringuer et à faire briller la paillette chère au siècle qu’il a tant aimé Pour tout dire d’un mot, c’est un livre où la rectitude des idées a créé, seule, un talent sur lequel nous ne comptions plus. Même ce marbre dont nous parlions plus haut, ce marbre y est, et si nous avions une critique à faire, ce serait peut-être qu’il y est trop.

II

Et il n’y a point là de contradiction, comme on pourrait le croire. Si l’impartialité est de rigueur pour l’historien tout le temps qu’il raconte les faits, scrute les causes et peint les caractères, une fois cette triple trame de l’histoire impassiblement déroulée, il reste la conclusion dernière, le jugement suprême à prononcer ; et cette conclusion et ce jugement ont toujours autant de chaleur, de passion et de vie, qu’il y en a dans la conscience et le sentiment moral de l’historien. Eh bien, c’est cette passion et cette vie, qui révèlent la force de la conscience, que je voudrais voir davantage dans ce livre ! La sévérité indignée, qui fait l’histoire pathétique et lui donne son plus beau caractère, y manque aussi, et je la regrette ; mais, si la grande moralité n’est point là encore, du moins l’immoralité n’y est plus !

Comme dans la plupart de ses dernières publications : Madame du Barry, Louis XV, le Maréchal de Richelieu, Capefigue n’a point, dans sa Gabrielle d’Estrées, diminué les fautes ou grandi ceux qui les commirent. Il n’a point essayé de rendre l’adultère ou joli, ou imposant, ou intéressant, ou excusable à quelque degré que ce soit. Il y a bien une phrase dans l’introduction où il est question de l’image gracieuse de l’amour d’Henri IV et de Gabrielle ; mais c’est de suite fini, et l’auteur, qui a encore ce vieux œil de poudre sur la pensée, ne retourne plus à cette bergerie : il redevient et reste sérieux. Il ne rêve pas, sous la toque verte de Gabrielle, l’ébouriffante capacité politique qu’il a naguère supposée sous la cornette de madame de Pompadour. Il ne fait pas Henri IV, ce séducteur de l’histoire, — on ne sait vraiment ni comment ni pourquoi, — un homme plus séduisant que Gabrielle ne fut elle-même une femme séduite. Il ne drape rien de leurs faiblesses ou de leurs vices à l’un ou à l’autre. Il est enfin, sur le compte de tous les deux, de la vérité la plus nette, et cependant la plus convenablement exprimée. Mais il est indifférent à cette vérité comme un homme, un diplomate, sur le soir d’un beau jour, qui aurait pris enfin son parti sur la présence du vice dans les choses humaines, et qui même irait jusqu’à croire qu’il y entre comme un ingrédient…

Tels sont, en somme, les qualités et les défauts de ce livre à double titre, qui s’appelle également Gabrielle d’Estrées ou la Politique de Henri IV, et dont le second titre pourrait bien être le premier dans la pensée de son auteur. Très concluant et supérieur de bon sens en tout ce qui touche à la politique de Henri IV, aux difficultés de son temps, aux luttes des partis et aux impossibilités d’une situation connue et fréquente dans l’histoire et qui doit toujours y amener les mêmes catastrophes, il ne l’est plus au même degré en tout ce qui touche aux passions de ce premier roi Bourbon, qui introduisit la bâtardise dans la maison royale de France et qui abaissa la notion sainte de la famille aux yeux de son peuple. Or, cela devait être, du reste, dans un historien essentiellement préoccupé de politique, et pour qui les faits moraux ne dominent pas tout, comme pour nous, et n’expliquent pas tout, dans l’Histoire !

III

Mais, nous devons le répéter, — car le progrès, c’est-à-dire le mieux, est là pour Capefigue, guéri, nous l’espérons, de son XVIIIe siècle, — si, dans son livre, il n’y a pas de conclusion vigoureuse contre l’immoralité de Henri IV, tout à la fois si superficielle et si profonde, contre cette immoralité qui fut sa plus grande faute, même politique, car ce fut sa faute à poste fixe, sa faute perpétuelle, nous avons les prémisses terribles qui feront conclure désormais aux esprits fermes ce que Capefigue ne conclut pas. Oui ! on conclura, après l’avoir lu, contre le Henri IV de Capefigue. Et je doute qu’après ce portrait, si peu chargé et si peu fidèle, de cet heureux de la gloire, on continue de nous donner ce triple Gascon, qui gasconnait avec ses amis, avec les femmes, avec Dieu même, pour le modèle des rois français.

Malgré la splendeur d’une bravoure qui a dans l’Histoire sa magie, il faut cependant plus que cette beauté de bravoure si partagée en France pour y sacrer grand homme et grand roi, de pied en cap, un homme brave qui ne serait que cela. Tout grand commandement ne s’encadre bien que dans du génie.

Comme roi, Henri IV, pour toute initiative, reprit cette triste politique de Catherine de Médicis, qui consistait à réunir le parti catholique et le parti huguenot dans un centre commun et en s’éloignant des extrêmes, politique chétive, que les races et les générations se passent de la main à la main depuis des siècles, qu’on appelle fusion, conciliation, transaction, bascule, équilibre, tous mots vains ! et que les passions toutes seules d’Henri IV auraient aussi sûrement défaite que le poignard de Ravaillac, qui termina tout en une fois. Malgré le peu de pente de l’esprit tout politique de l’auteur de Gabrielle d’Estrées à regarder du côté des causes morales, qui sont les influences décisives de l’histoire, cependant il ne peut s’empêcher de dire à plus d’une place de son ouvrage que les nombreuses amours publiques de ce chef d’État durent choquer si profondément l’esprit religieux et les mœurs de son siècle, que, son système politique eût-il réussi, il fût tombé par là encore !

Et, de fait, il en choquait, le croira-t-on ? même les mœurs militaires. Le XVIe siècle était resté chevaleresque jusque dans la cruauté des guerres civiles et la corruption des Valois. Henri, que les gravures du temps représentent sous la figure d’un bouc, Henri, le Faune couronné, n’était pas seulement le libertin affolé qui courait après toutes les femmes, au dire de toutes les chroniques de l’époque, de tous les mémoires, de toutes les chansons. Il avait une manière d’être libertin pire que son libertinage, car elle faisait de lui je ne sais quel abject personnage de comédie. Or, la gaîté qu’inspire un homme est toujours voisine du mépris. En amour comme en religion, avec les femmes comme avec Dieu, ce prince était le plus grand donneur de paroles pour ne pas les tenir qui ait jamais existé, alors que la fierté de la parole donnée existait encore, et que l’outrage n’avait pas vieilli de l’ancien mot de foi mentie. Tout le temps qu’il vécut, il ne cessa d’être cet infatigable prometteur de mariage dont il faisait sa séduction, promettant du même coup le divorce, puisqu’il était marié, et que pour se donner il était bien obligé de se reprendre…

Capefigue, qui ne se charge de nous raconter dans son livre sur Gabrielle d’Estrées que le plus long et le plus scandaleux adultère de cet homme d’adultères, nous a fait le compte de ces promesses de mariages menteuses, appeaux de cet oiseleur, qui durent certainement mettre plus bas que tous ses autres actes, dans l’opinion de ses contemporains, le don Juan royal chez lequel rien n’était sincère, si ce n’est les convoitises et les intérêts. On le sait, les plus célèbres de ces incroyables promesses furent celles qu’il fit d’abord à Diane de Guiche, la belle Corisandre, ensuite à Gabrielle d’Estrées, laquelle mourut de son parjure quand il épousa Marie de Médicis, enfin, à Henriette d’Entragues, marquise de Verneuil, à qui on le vit, incorrigible, en signer une encore au moment où ses ambassadeurs signaient de leur côté à Rome le mariage qui tua Gabrielle. Certes ! de telles menées tenaient autant de la comédie que de l’histoire, et Falstaff amoureux, mais qui n’était pas roi, n’eût pas fait autrement !

Tel est le Henri IV de la Gabrielle d’Estrées de Capefigue, cet Henri IV dont les historiens ont fait Henri le Grand, et les romanciers ou les chansonniers le bon Henri. Nous ne l’avons trouvé ni bon ni grand, nous, en ce livre consacré à une maîtresse qui meurt du chagrin qu’il lui cause, et qu’il remplace quelques jours après. Bon, il la tue de désespoir, puis il l’oublie ; grand, il meurt du coup de couteau qu’une politique qui allait de l’abjuration à l’Édit de Nantes aiguisa sur les deux tranchants ; et il trouve sa gloire dans des projets de gloire, l’intention — et c’est la première fois en histoire — étant réputée pour le fait ! Voilà donc sa bonté réelle, et, comme roi, sa réelle grandeur. Comme vous voyez, c’est peu. De tout cet Henri IV de Pont-Neuf, d’illusions et de préjugés, il reste le vrai, le Henri de Capefigue, cet Henri d une duplicité gausseuse, de cette duplicité qu’il opposa à tout dans la vie et même à lui : car, sans l’indiscrétion de sa raillerie, il eût été facilement hypocrite. Il l’eût été facilement en sensibilité morale, car on croit fort bien du sentiment la sensualité qui a la séduction des larmes, et il l’aurait été tout aussi aisément en politique, car entre Tartuffe et celui qui a dit : Paris vaut bien une messe, ou : C’est mardi que je fais le saut périlleux, y a-t-il vraiment autre chose que l’épaisseur

de quelques mots ?

MATHILDE DE TOSCANE[41]



Le premier mot de la préface de ce livre sur Mathilde de Toscane[42], c’est que, « s’il emprunte aux circonstances actuelles un intérêt de plus, il n’est pas né du moins de ces circonstances ». Rien n’est plus vrai. Journaliste comme nous le sommes tous, mais de plus historien, Amédée Renée est un esprit trop élevé et trop libre pour s’embusquer çà ou là dans l’histoire afin d’y saisir, par ce cheveu qui se rompt toujours, l’occasion d’un succès populaire. Il n’a pas de ces petites adresses et il n’en a pas besoin. Il écrit l’histoire pour l’histoire, sans esprit de retour et sans allusion. Aujourd’hui, l’Italie ne brûlerait pas encore de son dernier combat contre l’Autriche, que Renée n’en publierait pas moins la vie d’une femme qui, au Moyen Age, a résumé l’Italie dans sa plus opiniâtre résistance à la race allemande, et qui mérita d’être appelée « la Grande Italienne ».

Dans quelque temps que ce pût être, cette grande figure historique, enfoncée et comme perdue en des chroniques qu’on ne lit plus, mais entrevue d’abord et finalement déterrée, aurait passionné de sa beauté singulière toute imagination qui serait restée poétique sous les formes sévères et sobres de l’histoire et de l’érudition. Or, justement Amédée Renée est une de ces imaginations éternelles. Lui, l’auteur des Nièces de Mazarin, de Madame de Montmorency, et, dans son Louis XVI, de ce portrait de Marie-Antoinette qui seul vaut une biographie, lui qui semble avoir spécialement jusqu’ici l’intelligence et le goût des femmes dans l’histoire, ne pouvait pas, puisqu’il abordait le Moyen Age, oublier une des plus purement grandes qui aient jamais existé… Aussi l’a-t-il peinte comme il sait peindre et nous l’a-t-il donnée.

Et ce n’est pas non plus au temps qui passe qu’il l’a donnée, car pareille histoire restera. Elle restera, oui ! même quand l’auteur qui l’a écrite n’aurait pas le talent qui brille dans son livre. Elle restera parce qu’avant lui personne n’avait songé à l’écrire, et surtout, surtout, parce qu’elle touche intimement à un homme bien plus grand encore que la femme qu’elle nous fait connaître, un homme envers qui l’Histoire, en France, a honteusement manqué de justice. Aujourd’hui, par une très noble initiative, Amédée Renée fait date dans la littérature française. Il sera le premier parmi les historiens français qui aura parlé du Pape Grégoire VII avec le respect et l’admiration qu’il mérite ; car ce pontife en a inspiré, des respects et des admirations, qu’il ne mérite pas, et que nous repoussons, nous ! pour le compte de sa mémoire.

Amédée Renée, qui a si bien compris la comtesse Mathilde, cette forte amie de Grégoire VII, a compris non moins bien cet homme qu’elle portait avec Dieu dans son âme… Il a vu le grand homme dans le cœur de la grande femme ; superbe milieu pour le regarder ! La vérité n’y a rien perdu ; l’histoire y a gagné des choses touchantes et sublimes. L’Histoire gagne en beauté humaine et en moralité sensible lorsqu’elle montre à travers la chaste amitié de Mathilde, qui l’adoucit, mais ne la change pas, cette tête moïsiaque d’Hildebrand, toujours plus haute que les calomnies qui veulent monter jusqu’à elle, et qui les domine de

son impassible majesté.

II

Personne dans l’histoire, excepté Mathilde peut-être, qui partagea la gloire de sa vie et la gloire aussi de ses injures, ne fut plus calomnié que Grégoire VII, le Charlemagne de l’Église. Amédée Renée, dans un appendice de son livre, se retourne vers les historiens calomniateurs, et il en cite quelques-uns, mais il ne les a pas cités tous. Il a cité le docte Bayle, qui, pour diffamer Grégoire et la comtesse, invente un jésuite au douzième siècle, lequel affirme, dans un style de cuistre de tous les siècles, les trop grandes privautés de la comtesse et de Grégoire et la captation des biens de cette dévote par ce directeur… II a cité le docte Voltaire, qui conclut la thèse de Bayle par cette incomparable impertinence, que « Grégoire aurait été un imbécile s’il n’avait pas employé le profane et le sacré pour dominer la comtesse Mathilde ». Il a cité le docte Sismondi, qui trouve, lui, le grand appréciateur de femmes ! que l’âme de Mathilde avait été formée de toute l’aveugle superstition de son sexe. Il a cité enfin le très docte Daunou, l’oratorien apostat, qui fait de Grégoire un tourmenteur de peuples, doué d’un zèle inconsidéré qui lui venait d’une persuasion incurable… Et à tous ces doctes il a ajouté le docte Guizot, calomniateur d’un autre genre, car c’est calomnier un homme que de lui retirer de sa grandeur sans en avoir le droit.

Or, Guizot, qui a le bouchon protestant sur l’esprit et qui ne comprend que les prêtres mariés, impute à Grégoire, comme une faute d’homme d’État dommageable à l’Église, ce célibat des prêtres que Grégoire maintint avec une si formidable volonté. Renée aurait pu ajouter encore à tous ces docteurs et dictateurs de l’histoire : Thierry, qui fait de Grégoire VII un ambitieux à la manière humaine, voulant tout simplement, au prix de flots de sang, la suzeraineté de l’Angleterre ; Michelet, qui en fait un sceptique ; et Quinet, qui déshonore de son respect le saint pontife, après l’avoir transformé en révolutionnaire religieux, en une espèce de Robespierre ! Mais Renée s’est arrêté ; il en avait assez. Il en avait assez pour montrer l’injustice de l’histoire et pour vouloir la réparer.

Eh bien, il l’aura réparée ! Il s’est dévoué à cette tâche de vérité avec une ardeur sans égale, et, dans cette histoire de la comtesse Mathilde, il a fait d’un seul coup deux histoires. La « grande Italienne » lui a appris le grand Italien, ou plutôt celui qui n’est plus Italien, mais pontife, représentant de Dieu sur la terre, impersonnel et universel comme le vicaire de Jésus-Christ, le chef de la catholicité. L’historien des femmes a passé à l’histoire des hommes, et il a déployé, dans cette histoire, une capacité plus forte que celle qu’on lui connaissait. Jusqu’ici on l’avait vu pénétrant, fin. un peu subtil peut-être, vivement coloré et politique par places, quand il rencontrait l’occasion de l’être. Le voici non moins pénétrant, mais jamais subtil ; coloré, mais d’une couleur plus vigoureuse ; et politique… politique toujours.

III

C’est l’instinct politique, en effet, qui a averti Renée de la grandeur de Grégoire VII, et c’est la justesse de cet instinct qui la lui a fait reconnaître. Sans doute d’autres historiens, même parmi les calomniateurs, avaient senti la force politique de Grégoire, car quels esprits, fussent-ils brutes, ne sentent pas la force !… et ils la sentent d’autant mieux ! Mais, s’ils l’avaient sentie, ils l’avaient accusée, tandis que Renée l’a sentie pour la glorifier. Ce ne serait point assez dire que de prétendre qu’il a innocenté la vie et l’action du pontife, qu’il les a nettoyées et purifiées de tout reproche. Hildebrand ne lui a pas seulement paru un grand homme, qui a plus ou moins raison et qui s’est plus ou moins trompé dans ses desseins, selon la triste condition des grands hommes. Il faut aller plus loin. Il lui a paru un grand homme qui a toujours raison et qui ne s’est jamais trompé.

Et j’insiste sur ce point parce que je le dois. C’est là un jugement des plus fermes, des plus vaillamment clairs et des plus rares dans l’état actuel de l’opinion historique. Ce jugement, qui honore singulièrement son auteur, tient à une compréhension politique vraiment profonde. Chose à noter ! Amédée Renée est arrivé par l’intelligence seule aux conséquences et aux conclusions qui sont les nôtres, à nous, catholiques, qui avons dans les mains un autre flambeau.

Pour lui, le pape Grégoire VII n’est peut-être pas le pape saint Grégoire VII comme il l’est pour nous. Pour lui, ce n’est peut-être qu’un saint homme. Mais, pour nous, c’est un saint, et nous pouvons expliquer surnaturellement, non pas seulement son infaillibilité en matière de dogme, dont il n’est pas question ici, mais cette infaillibilité de vue, de dessein et didée politique qui en fait réellement un grand homme, à part parmi les plus grands ! Nous avons, nous, une lumière allumée par la foi pour voir en cet homme providentielles grâces d’état que Dieu lui a communiquées, dans les intérêts d’une fonction sans laquelle le monde périssait, mais Renée ne l’a pas, cette lumière, et pourtant il a vu cette infaillibilité et il a dit qu’il l’avait vue ! Et en de tels termes que ceux qui se moquent des mystiques auront désormais le sifflet coupé par l’opinion d’un homme de cette réalité, qui n’a voulu être, encore aujourd’hui, qu’historien !

Ainsi, pour nous, le premier mérite de cette histoire, qui en a plusieurs, c’est d’être une histoire humaine, politique et vraie, de cet illustre calomnié, de Grégoire VII, que Macaulay n’aurait pas pu compter parmi ses décapités de l’Histoire, car un pareil homme ne se décapite pas ! C’est d’être une histoire de Grégoire VII bien avant d’être une histoire de la comtesse Mathilde, qui, morte, disparaît ici dans la dévorante personnalité de Grégoire, comme elle y disparut vivante, heureuse d’ailleurs d’y disparaître, et comme c’était juste, car Grégoire, c’était l’Église, et Mathilde, ce n’était que l’Italie : l’Église éternelle et l’Italie d’un moment ! Il y a plus, Mathilde elle-même, que Renée a appelée avec une analogie heureuse la Jeanne d’Arc de l’Italie, et dont la mission dura plus longtemps que celle de cette pauvre Jeanne d’Arc de France, Mathilde, l’héroïque guerrière qui fut pendant si longtemps l’ange armé du pontife romain, Mathilde n’existe que par Grégoire après sa mort, comme elle n’a existé durant sa vie que pour Grégoire. Écartez le Pape, la splendeur se retire de cette tête autour de laquelle Renée essaierait en vain d’attacher avec tout son talent une auréole, et la voilà qui n’est plus qu’une de ces individualités féodales comme il en passa tant, pour s’y perdre, dans cette histoire d’Italie où le savant

Ferrari comptait avec désespoir sept mille révolutions.

IV

Laissons donc dire le titre de ce livre, qui nous invite avec un nom de femme ; laissons même les détails charmants et naïfs de ce poème retrouvé du chapelain de la comtesse Mathilde, dont Renée, l’habile enchâsseur qui sait faire reluire les moindres pierres, a orné les pages de sa chronique ressuscitée. Le vrai sujet de ce livre est Grégoire, et, même quand la mort l’a couché dans sa tombe, c’est toujours lui qui remplit l’histoire de la grande Italienne, c’est toujours lui dont l’esprit ne revient pas, car il n’a pas bougé, et qui est resté sur Mathilde.

Dès la première page, que dis-je ? dès la première ligne de son ouvrage, l’éloquent historien en convient, du reste : « A côté de la puissante figure de Grégoire VII, il en est une — dit-il — qui semble s’effacer d’elle-même et se mettre pieusement dans l’ombre où les historiens l’ont laissée… » Et après un rapide coup d’œil sur ce qui restait de l’empire de Charlemagne et de la domination allemande au temps de Mathilde, comme pressé et presque haletant d’arriver au grand homme qui d’un geste arrêta l’empereur et toute sa féodalité derrière lui aux portes de l’Église épouvantée, il s’adresse, dès la page 4, la question brûlante : « D’où venait cet homme qui, de son autorité, se rangea parmi les maîtres du monde, et dont le nom est un des noms les plus retentissants du passé ? » Et aussitôt il commence, pour ne plus l’interrompre, cette magnifique histoire d’Hildebrand, qui fut pape même avant d’être pape, dit-il quelque part avec une merveilleuse étendue d’expression, tant les hommes virent de bonne heure sur le front prédestiné de ce moine, soit dans la paix du cloître, soit dans l’orage des affaires où il fut mêlé, la place naturelle de la tiare.

Et, quoique rapide, son récit n’a rien oublié. Parce qu’il a voulu tout d’abord écrire l’histoire de cette Mathilde qui a été comme sa sirène historique, et qu’il l’a écrite en réalité, il n’a pas renfermé le Grégoire qu’il nous donne dans le cadre de guerre et de résistance contre l’Empire où Mathilde et le grand pape se sont unis de patriotisme et d’effort.

Renée a pris le pontife partout où il est le pontife. « L’histoire de Grégoire VII — dit-il — est celle du monde à cette époque, mais c’est surtout l’histoire de deux fameuses luttes, car ce grand homme eut à lutter également contre l’Empire et contre l’Église. » La lutte contre l’Église, dans laquelle Mathilde n’était pas, du moins au même degré que dans l’autre lutte, il s’en préoccupe peut-être davantage. Il pèse plus sur l’action du réformateur dans Grégoire que sur celui du défenseur du droit de l’Église vis-à-vis des odieux usurpateurs allemands, et pour lui qui n’est pas un historien ecclésiastique, qui n’a de foi religieuse que son respect politique pour l’Église, ceci dénote une rare perfection de bon sens. La grande question était là, en effet : — la réforme. Mais la réforme par en haut, par l’initiative de la papauté ! L’histoire de l’Église, à cette époque, qu’il a su écrire, a des pages qui feraient pleurer ceux qui l’aiment.

Alors, les mauvaises mœurs rongeaient la société chrétienne jusqu’au cœur du prêtre, et l’hérésie, cette autre corruption spirituelle, pourrissait l’esprit même du sacerdoce. Béranger venait de nier la présence réelle, c’est-à-dire d’un coup tout le Christianisme dans son dogme générateur, et le concubinat, passé presque à l’état d’institution, avait eu l’ambition du sacrement. Les prêtres concubinaires voulaient le mariage, et Grégoire, en s’opposant à cette ambition sacrilège, en s’attaquant à un ordre de choses que le temps avait affermi, n’entreprenait pas moins — dit Renée — que de briser les mœurs et la vie habituelle de plusieurs millions d’hommes ». Il n’y faillit pas cependant ; les canons furent exécutés avec la dernière rigueur ; la force non pas d’un homme, mais la force de Dieu dans un homme, sauva l’Église, et avec l’Église la civilisation du monde.

L’auteur de la Grande Italienne l’a vu, et c’est l’honneur de son esprit. « Le grand rôle de Grégoire VII — dit-il — est le célibat maintenu dans l’Église. La question des investitures, l’invasion des empereurs, ne furent que des questions d’État et de pouvoir politique. Mais le célibat des prêtres, c’était, à ce moment, toute la discipline chrétienne et la morale même dans sa source. » Certes ! pour un esprit qui n’est encore que politique, il n’était pas possible d’aller plus loin, de notre côté !

Et tel est, du reste, à toute page, le caractère de cette histoire, où l’historien, qui, nous l’avons dit, n’est pas catholique de foi, est catholique de vue à force d’avoir la tête politique ! Je voudrais, si j’avais plus d’espace, mettre en saillie par des citations ce caractère de son livre, qui doit avoir une action sur tout le monde et peut-être sur lui-même, car on ne s’approche pas si près de la Vérité sans tomber un jour dans ses bras ! Je me contenterai des paroles par lesquelles il termine son jugement sur l’ensemble de la vie du pontife, et où la plume de l’historien a été constamment digne de son sujet : « Cet homme — dit-il en finissant — ne savait inspirer que des sentiments excessifs, la haine la plus violente ou le plus absolu dévouement. Lui-même ne ressentait rien à demi. Sa joie, sa douleur également, sont immenses. Il n’a jamais assez de fortes paroles pour les exprimer.

Un historien protestant de Grégoire VII établit un parallèle entre Luther et lui. Ces deux grands réformateurs, qui procèdent au rebours l’un de l’autre, ont, en effet, plus d’un trait de caractère pareil. Grégoire, comme Luther, fut un esprit dominateur. Il était homme par les passions, sans être, comme Luther, charnel et grossier. Il n’ajoutait pas l’invective à l’anathème. Il avait les passions élevées, les passions de l’esprit : c’est par là qu’il nous saisit et qu’il nous entraîne. Une foi ardente et profonde se mêlait en lui à l’instinct du pouvoir.

Tous les intérêts du temps, l’avenir des institutions chrétiennes, remplissaient sa vaste pensée. S’il agita le monde, ce fut pour raffermir sa croyance et sa moralité : il n’y a pas trop d’agitation à ce prix !

On peut admirer Grégoire sans accepter sa doctrine ; ses idées convenaient à son temps, car, en fait de gouvernement et de société, elles valaient mieux que les pratiques grossières d’un monde barbare. Il eut le sentiment de l’unité, d’accord en cela avec le vieux génie de Rome et avec le génie humain. Le Moyen Age a vécu des conceptions de ce grand esprit qui garda toute son autorité après sa mort. Ceux qu’il avait désignés passèrent après lui sur le trône. Il est vrai qu’il usa rudement de ce pouvoir qu’il disputa à la barbarie. Il portait dans la lutte de terribles coups. Ce fut un homme d’action porté au faîte d’une société farouche et qui n’eut pour la conduire que cette puissance morale dont il est, pour l’histoire, la vivante expression.

L’Eglise romaine a mis Grégoire au rang des saints ; partout l’idée de sa sainteté prévalut dans le peuple après sa mort. Les plus vénérés, les plus purs, avaient été de son parti. On lui attribuait beaucoup de miracles. On croyait qu’il s’en opérerait encore sur son tombeau. Il y avait en Grégoire plus d’un côté qui devait frapper les imaginations. Comme Jésus, il était fils d’un charpentier ; comme son maître, il avait vidé son calice d’amertumes. Il avait eu aussi sa passion ; l’exil avait été son calvaire et sa croix. Cette conformité d’origine, ces ressemblances avec son Dieu, durent parler de même à l’esprit de Grégoire, à l’orgueil de ce puissant mystique, à cette âme de prophète. Il crut d’autant mieux à sa mission.

Dans quelque sens que l’on prenne Grégoire, dans le sens du ciel ou de la terre, il n est pas possible de le faire descendre. Saint ou politique, grand apôtre ou grand ambitieux, il a été tout par l’esprit, et il faut, de toute façon, qu’on le tienne au premier rang des hommes. »

V

Solennelles et imposantes paroles ! À cela près de deux ou trois places où le scepticisme a fait tourner la main et trembler le pinceau, je ne crois pas que Grégoire VII ait inspiré jamais une page de plus de simplicité dans la grandeur et de plus de fierté dans la justice. Dans le sens de la terre, il n’y a pas mieux. Mais il y avait plus beau, et je parle à un homme littéraire ; oui ! littérairement même, il y avait plus beau. C’était le sens du ciel. Renée s’est contenté de le signaler, mais il ne pouvait le prendre et il ne l’a pas pris, et c’est ainsi que son œuvre a payé de sa beauté, un peu diminuée, un reste de rationalisme dans les jugements de l’historien.

Voilà toute la critique que nous nous permettrons. Le seul défaut du livre de Renée, comme expression littéraire, tient à un fond de choses que nous croyons en lui expirant. La peur de l’absolu, qui a fait se taire Villemain devant cette figure surnaturelle de Grégoire à laquelle il ne touchera pas (et ce livre-ci nous en console), la peur de l’absolu a-t-elle troublé un esprit fait pour le regarder sans en pâlir ?

Et lui, Renée, lui qui a le goût et le sens, ces deux grands avertissements critiques, ces deux consciences de ce qui fait la force et la beauté littéraires, a-t-il donc pu oublier que, pour écrire l’histoire de Grégoire VII, presque autant que pour la penser, il faut avoir en soi cet absolu que Grégoire avait dans le génie, dans le caractère, dans la foi, et que ceux qui ne l’ont pas dans la pensée ne peuvent s’empêcher

d’admirer ?

JOSEPH DE MAISTRE[43]


Deux nouveaux volumes de Joseph de Maistre, — de Joseph de Maistre, pour cette fois, tout seul, et bien lui-même, sans addition, sans omission et sans adultérisation d’aucune sorte, ainsi qu’Albert Blanc (de Turin), comme il signait alors, nous l’avait donné dans deux autres volumes « qu’on n’a point discutés », dit aujourd’hui M. Sainte-Beuve, qui était sans doute aux Antipodes quand la chose arriva, car non seulement nous avons discuté ces deux malheureux et coupables volumes dans lesquels Albert Blanc se permettait de couper et d’interrompre à sa convenance ces lettres charmantes ou magnifiques de Joseph de Maistre pour mettre, entre deux, ses énormités, à lui, Blanc, et des énormités saint-simoniennes, dans un style attaqué d’éléphantiasis, mais nous sommes allés jusqu’à soupçonner leur éditeur d’interpolation !… et nous l’avons dit sans biaiser.

Albert Blanc se l’est peut-être mieux rappelé que Sainte-Beuve, dont la généreuse mémoire ne se souvient probablement que de ce qu’il a fait lui-même, et si Blanc se l’est rappelé, ce lui fait honneur, mais ce lui en eût fait davantage s’il en était convenu avec la noblesse de la bonne foi. Malheureusement, il n’en a soufflé mot. Il se contente de se frotter les mains dans sa préface. Mais c’est là peut-être une manière de se frotter une conscience qui fait mal encore. Toujours est-il que, s’il ne confesse pas de repentir, il ne retombe pas dans sa faute, et qu’il nous donne — grâces lui en soient rendues ! — du Joseph de Maistre irréprochable, qui, dégagé de tout alliage, sonne l’or pur de son propre esprit !

Ces nouvelles lettres, qui vont de 1811 à 1817, ne sont point, du reste, une découverte dans le talent de Joseph de Maistre. Elles contiennent l’idée qu’on a de ce talent, mais elles ne la modifient pas. Comme les très grands écrivains qui ont su s’attendre, Joseph de Maistre, qui fut une créature beaucoup trop élevée et trop simple pour se jeter à la tête de la publicité et pour s’ébouriffer de ce mot de gloire, comme Diderot, Rousseau et tant d’autres, Joseph de Maistre, qui écrivit tard, apparaît, quand il paraît avec une beauté accomplie et une physionomie complète. Comme celui qu’il a si grandement haï, chez qui il y eut deux physionomies : — celle du Consul, aux longs cheveux, et celle de l’Empereur, la médaille césarienne, — Joseph de Maistre n’eut pas deux temps de physionomie. Il n’eut pas celle du Consul et de la Jeunesse ; il n’eut que celle de la maturité et de l’Empereur. Il ne se fit point devant le public ; il n’eut ni accroissements ni changements qu’on puisse constater ou suivre, comme beaucoup d’autres esprits, qui se transforment devant nous dans l’action même de leur talent. Sa manière de procéder est plus profonde, et j’oserai dire plus chaste. Si son talent n’a pas jailli d’un bloc, il ne s’est montré que quand il a été bloc, c’est-à-dire, pour parler plus littérairement, quand il a réuni en soi tout ce qui fait l’unité de la force et la perfection de cette harmonie que Platon compare à une sphère !

Dès le premier jour, le talent de Joseph de Maistre a été incommutable, même à lui-même ! Malgré les différences qu’on a cru voir entre le de Maistre qui parle à cet être abstrait et sans visage, le public, et le de Maistre qui parle à ses amis ou à ses enfants, aux visages qu’il aime, il y a pour le vrai critique le de Maistre de toutes les Correspondances dans le de Maistre des Œuvres, et j’en atteste particulièrement les Soirées de Saint-Pétersbourg ! Chez ce pur et grand et bel écrivain, c’était, comme chez une femme d’une beauté souveraine, — d’une beauté Borghèse, — c’était la même beauté et jusqu’au même sourire ; seulement, c’étaient quelques sourires de plus.

Ce talent de Joseph de Maistre, caractérisé tant de fois par nous et par d’autres, ajoute certainement, par ce qu’on en retrouve et ce qu’on en publie, à la somme de nos plaisirs intellectuels, mais embarrasse pour en parler après tout ce qu’on en a déjà dit. Et d’autant qu’aucune caractérisation ne creusera désormais d’une seule ligne l’empreinte maintenant creusée dans tous les esprits par cette physionomie d’écrivain, aussi facile à reconnaître et aussi difficile à déguiser que la figure de Louis XIV.

II

Nous ne reviendrons donc pas sur cette physionomie. Nous la laisserons telle qu’elle est en toutes les imaginations, dans la grandeur de sa double force, imposante comme la bonté grave, et charmante comme la toute-puissance qui sourit. Si les fins seuls ont senti dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, à travers la hauteur, la colère, l’imprécation, l’aigle et les foudres enfin, le commencement de ce sourire qui s’étend, s’accomplit et rayonne si longuement dans les Correspondances, ce sourire, à présent, n’est plus mis en doute, et fait dire déjà ou fera dire demain de l’homme terrible, redouté si longtemps, le bon de Maistre, comme on dit le bon Homère, le bon Shakespeare. Le bon ! cette épithète de la puissance humaine et qui l’enserre si bien en ses deux syllabes que les Grecs disaient eux-mêmes du souverain des Dieux : le bon Jupiter !

Quand on ne peut plus montrer dans une figure placée et comme appendue, ainsi qu’un grand portrait, dans la préoccupation contemporaine, un trait oublié que l’admiration n’avait pas vu ou que quelque autre trait d’à côté plus développé ou plus puissant avait recouvert et caché, il faut s’en détourner sous peine de pléonasme d’idées, car la critique, cette observatrice qui se sert tout à la fois du télescope et du microscope, est tenue d’apercevoir dans ce qu’elle regarde quelque chose qu’on ne voyait pas, sous peine de manquer à son devoir. L’individualité complète, l’individualité de pied en cap de Joseph de Maistre, certes ! nous sommes heureux de la retrouver dans le livre d’Albert Blanc, qui l’avait mutilée, tronçonnée, et, pis que cela, déshonorée en un précédent travail. Mais cette individualité, qui n’en a pas fait le tour ? Qui ne sait pas l’écart de compas qu’il faudrait pour mesurer cet homme, qui va du génie à la plus grande âme, de la plus grande àme à l’esprit le plus séduisant, et chez qui toutes les qualités simplement aimables ne font pas croire, comme chez la plupart des autres hommes, à un affaiblissement dans la puissance ?… Tout cela est incontesté aujourd’hui et demain sera incontestable, et nous le laisserons à qui fait la cour à la gloire en lui faisant écho, pour prendre seulement un détail de ces lettres, un détail entre mille, parce que ce détail donne à leur publication une spécialité de saveur morale et une nuance de beauté littéraire que nous n’avons jamais trouvées à un égal degré dans les autres Correspondances de Joseph de Maistre, et sur lequel, pour cette raison même, nous demandons la permission d’insister.

Il y est pourtant bien exquis déjà, en ces correspondances ! Ce qui frappa surtout quand elles parurent, car son génie était connu et faisait trembler, ou du moins étonnait quand on ne tremblait pas, ce qui frappa en ces lettres inespérées, ce fut le père, non le père majestueux, quoiqu’il y fût aussi, le paterfamilias, Romain deux fois, de la Rome antique et de la Rome chrétienne, mais le père tendre comme une mère, le genre de père qu’avec la gravité d’un tel homme justement on n’attendait pas ! Le sentiment paternel a cela de divin, il est vrai, qu’il se paye comme Dieu avec lui-même et qu’il est heureux uniquement de ce qu’il existe. Vous savez la phrase très commune, mais très vraie : « Quel mérite a-t-on d’aimer ses enfants ? » On a le mérite des âmes bien faites et profondes ; mais de mérite acquis, pénible, arraché aux instincts et tout saignant des cruautés du sacrifice, il n’y en a point, c’est la vérité !

D’un autre côté, quand on aime ses enfants et qu’on a du génie, comme de Maistre, et de la tendresse dans le génie, on efface bien vite sous la vérité de ce qu’on écrit toutes les mignonneries de cette délicieuse Artificielle, de cette caillette, non pas d’esprit, mais de cœur, qui s’appelle madame de Sévigné ! Et le mérite est encore là d’être ce qu’on est, c’est-à-dire un des privilégiés du bon Dieu ! Or, à côté du sentiment et de la grâce de la paternité dans un homme de génie, il y a en Joseph de Maistre un sentiment bien plus étonnant et bien plus rare, un sentiment qui fait moins son train dans les cœurs et qui surtout, dans cette correspondance-ci (Correspondance diplomatique)[44], s’élève en lui jusqu’à la plus haute raison et la plus haute vertu, sans cesser pour cela d’être une grâce, sans cesser d’être une chose charmante d’expression, et ce sentiment-là, c’est le respect voulu et maintenu de tout ce qu’on pourrait ne plus estimer ou mépriser peut-être. C’est le respect du sujet fidèle à un souverain très indigne ou très ingrat, mais, après tout, au souverain ! Car Joseph de Maistre, ce n’est pas la féodalité comme nous l’avons vue mourir dans les derniers gentilshommes de l’ancienne monarchie, c’est quelque chose de plus et de mieux.

Et, en effet, pour ce génie mystiquement politique, la souveraineté était un fait de l’ordre supranaturel et divin que les fautes, les excès, les aveuglements, les folies des familles dépositaires de cette chose — la souveraineté — ne pouvaient elles-mêmes jamais invalider, et contre laquelle tout ce qu’on faisait était, comme le dit Bossuet, nul de soi. Telle était l’idée de Joseph de Maistre, que vous retrouvez sous toutes les pages qu’il a écrites ici ou là : ici plus profondément, plus splendidement, — mais en appuyant moins là-bas, mais partout ; — cette idée est le sol, le sous-sol et la superficie de toutes ses théories politiques, de toutes ses dissertations d’histoire. Eh bien, cette idée immense, utopique ou fausse si vous voulez, mais sublime, de la souveraineté, n’a pas régné que sur la pensée de Joseph de Maistre, elle a régné aussi sur tous les actes de sa vie, et elle a communiqué au royalisme de ce pauvre gentilhomme de Savoie, pour lequel le roi qu’il servait eut toutes les royales ingratitudes et toutes les royales indifférences, quelque chose de si continûment et de si obscurément héroïque, que le héros ressemble, ma foi ! beaucoup à un saint !

Je ne dirai point que ce fut pendant dix-sept ans le plus incroyable spectacle, car ce ne fut point un spectacle du tout. Deux ou trois personnes tout au plus surent les misères de ce pauvre grand homme, qui s’est plaint heureusement dans ces lettres, mais comme jamais ne se plaignit un homme qui a droit de se plaindre. Ainsi qu’on le savait avant les Correspondances, ministre plénipotentiaire du roi de Sardaigne réfugié à Gagliari, auprès de l’empereur de Russie, Joseph de Maistre fut pendant dix-sept ans en proie aux plus cruelles détresses, ce qu’on ne savait pas et ce que la Correspondance diplomatique a seule révélé.

Comme tout est relatif en ce monde, on peut bien dire que pour un ministre plénipotentiaire Joseph de Maistre mourut de faim dix-sept ans à Saint-Pétersbourg. Dans un pays comme la Russie, où la richesse est plus nécessaire que partout ailleurs, même qu’en Angleterre, Joseph de Maistre ne pouvait payer un secrétaire, et le plus souvent n’avait pas assez d’argent pour prendre une voiture. « On me dit, — écrit-il avec cette philosophie que j’appelle, moi, une sainteté, et qui fut toujours si piquante d’esprit quand elle était le plus touchante de résignation, — on me dit que j’ai de l’esprit, mais je ne puis cependant pas faire avec de l’esprit une berline ! »

Ce Job de la diplomatie savait tenir contre la misère avec la gaité de Beaumarchais, mais il ne savait plus qu’être triste devant l’abandon d’un gouvernement, stupide de cœur comme de tête, qui ne lui donnait ni mission réelle, ni instructions, et, en échange d’admirables conseils demandés pour ne pas les suivre, lui renvoyait d’ordinaire d’ineptes duretés… Ah ! si dans les Mémoires de Lamarck (une révélation aussi comme ces Lettres diplomatiques) nous souffrons amèrement de voir Mirabeau, cette grande canaille de Mirabeau, qui veut sauver la monarchie et qu’on paie pour cela, avoir des coups de sang d’honnête homme indigné parce qu’il ne gagne pas son argent et qu’on ne suit pas ses conseils, si c’est là un de ces spectacles qui relèvent Mirabeau du mépris dans lequel l’aurait tenu l’Histoire, mais, hélas ! qui navrent le cœur de ceux-là qui ne voudraient pas mépriser Louis XVI, que dire et que penser de ce roi de Sardaigne qui a le bonheur d’avoir pour serviteur un Joseph de Maistre, un Mirabeau sans scories, qui n’a, lui, ni dans l’intelligence, ni dans la conscience, ni dans la conduite, l’ombre d’une seule de ces taches dont Mirabeau était constellé, et qui n’écoutait pas cet homme fidèle, au génie toujours prêt pour son service, ou qui le méconnaissait après l’avoir invoqué !

Que dire de cette véritable déportation de Joseph de Maistre, dans une cour où ce supplicié de par son maître ne se débattait pas, ne criait pas, mais restait digne et doux, — un de ces doux à qui, disent les livres saints, la terre appartient, — et qui, en attendant la terre qu’il n’eut jamais, du reste, eut au moins l’estime et la faveur d’Alexandre, d’Alexandre qui avait pénétré quel homme c’était que ce Joseph de Maistre, et qui, par des procédés de grande âme, le vengea souvent des sécheresses et des ingratitudes de son roi !

C’est là l’histoire de Joseph de Maistre que ces lettres ne nous racontent pas en se passionnant, mais montrent avec une éloquence inouïe, gaie ici, triste là, ironique plus loin, mais toujours aimable et respectueuse ! car Joseph de Maistre est certainement le seul homme au monde qui ait fait passer tous les sentiments de la vie, les plus offensés et les plus résistants, à travers la réalité d’un respect qui ne se démentit jamais, quand tout aurait dû, à ce qu’il semble, le faire éclater. Ce n’était plus ici de la courtisanerie ou de l’étiquette, ce n’était même point passion malheureuse de fidélité, non ! C’était quelque chose d’incomparable, — une sensibilité, une fierté, une conscience de soi, justement révoltées, et qui, armées de toutes les puissances de l’esprit, savaient s’en servir d’une manière charmante ou poignante, sans blesser une seule fois ce respect dans lequel de Maistre avait mis l’honneur de sa vie !

Voilà la saveur morale de cette correspondance, mais la beauté morale qu’elle atteste a fait leur beauté littéraire. Pour se plaindre comme Joseph de Maistre se plaint dans ses lettres, pour sourire comme il y sourit, pour se moquer comme il s’y moque, il a fallu autant de stoïcisme que de grâce, et, on le sait, messieurs les stoïques ne sont pas habituellement gracieux ! Il faut lire ces lettres pour le savoir.

Jamais on ne se douterait à distance des dépenses d’esprit, d’art, de délicatesses infinies qu’il a faites, cet Infortuné et ce Méconnu adorable, pour insinuer seulement qu’il était méconnu et qu’il était malheureux ! Allez ! vous pouvez prendre les plus spirituels parmi les plus spirituels quand l’esprit est aimable, vous pouvez prendre Hamilton, Rivarol et Voltaire lui-même, et vous n’aurez jamais rien de plus aimable que ce de Maistre qui parle si délicieusement des torts qu’on a envers lui avec ceux-là mêmes qui les ont ! Jamais l’esprit, cet esprit qui est toujours un peu diable, n’est-ce pas ? ne s’en est si bien tiré dans une circonstance si difficile !

Voltaire, Rivarol, Hamilton, ces vauriens brillants, auraient succombé, ils auraient emporté la nuance. Joseph de Maistre, lui, ne l’a pas même altérée. Il s’est joué en elle, il a eu la force qui s’arrête à temps, et sa force a été doublée. C’est que Joseph de Maistre a encore plus le génie de l’esprit que l’esprit du génie. Il a beau avoir de la grandeur de tête et de la vertu, Joseph de Maistre a un esprit du diable, comme on dit dans le pays des gens d’esprit, mais c’est le diable avant sa chute, dans le temps qu’il était ange encore et qu’il s’appelait Lucifer !

La Correspondance diplomatique, interrompue en 1811, dans ces deux premiers volumes qui nous donnèrent un de Maistre d’invention encore plus que de découverte, va, avec les deux volumes nouveaux, de 1800 à 1817 ; c’est-à-dire qu’elle embrasse en définitive les plus grands événements du siècle qui a changé la Tradition européenne. C’est là un intérêt immense. C’en est un autre de voir l’histoire de ces redoutables temps passer à travers la tête de Joseph de Maistre, et s’y teindre des idées et des couleurs de ce grand esprit éclatant ! Quel envers à l’histoire de Thiers sur le Consulat et l’Empire, que cette correspondance du comte de Maistre ! Cependant, ce n’est ni cette histoire écrite à ce point de vue qu’en France n’accepterait personne, ni cette curieuse rencontre de Joseph de Maistre jugeant confidentiellement Napoléon, qui sont l’intérêt le plus vif de cette piquante publication. Avant de l’avoir lue, nous nous doutions bien du genre de jugements qu’on y trouverait (à part les arrangements d’Albert Blanc, bien entendu). L’esprit le plus absolu, mais aussi le plus élevé qu’ait produit l’ancien régime expirant, l’auteur illustre du Pape, des Soirées de Saint-Pétersbourg et du Bacon, ne pouvait être compté parmi ces jaloux contemporains de Napoléon qui ont parlé de lui avec la voix de femme de la jalousie : madame de Staël, Marmont, Chateaubriand !

Nous nous doutions bien de la haine de Joseph de Maistre contre celui qu’il appelle le Dæmonium meridianum, mais nous savions aussi à l’avance que cette haine ne serait jamais mesquine, et, de fait, la haine de de Maistre est taillée à la grandeur de l’homme qui l’inspire ! Elle lui fait encore piédestal. Tout cela, facile à prévoir, n’est donc pas pour nous comparable à l’impression que doit causer le ton d’un livre écrit par un esprit qui passait pour violent, — ce qui n’était peut-être pas une calomnie, — et qui a résolu incroyablement le difficile problème, en littérature et en société, de tout dire en respectant tout et de toujours le dire de manière à entrer le plus dans ceux à qui on le dit ! L’auteur du fameux passage sur Voltaire et sur le bourreau ! l’homme de la rage sainte, concluant comme saint François de Sales qu’il ne faut pas dire trop de mal même du diable, et ajoutant à son talent à force de vertus, voilà pour nous la grande affaire.

Être doué d’un esprit prodigieux dans le sens le plus leste et le plus brillamment impertinent de ce mot d’esprit, qui souvent dominait chez Joseph de Maistre toutes les gravités du génie, et devenir d’autant plus spirituel qu’on est plus respectueux, et gagner, dans cette compression féconde, mais douloureuse, d’un respect même immérité, des formes toutes — puissantes ou délicieuses pour sa pensée, qu’on n’aurait peut-être jamais eues sans cela, voilà ce que nous tenions à faire remarquer, nous qui pensons que la moralité d’un homme ajoute toujours à la beauté de ses œuvres ! Quelle plus belle leçon de rhétorique donnée par la morale à la littérature, qui probablement

n’en profitera pas !

ROYALISTES ET RÉPUBLICAINS[45]



I

Ce livre, que l’auteur appelle avec juste raison une Étude historique et non pas une histoire, a fait quelque impression. Écrit pour les journaux et par un journaliste, les journaux lui ont fait écho. Ils ont tout de suite reconnu que l’auteur était de la famille. On a cité ce livre, qui, au fond, n’en est pas un… Il a eu son succès, ce succès d’un jour qui marque sur le cours de l’opinion, comme une feuille qui y tombe marque sur le ruisseau qui coule et qui l’emporte. C’est la destinée, du reste, de livres pareils. Faits spécialement pour le quart d’heure, que deviennent-ils, le quart d’heure passé ? Quel que soit le talent dont elles peuvent briller, ces espèces d’Études historiques nées à propos d’une question contemporaine, filles de l’occasion politique, ne valent pas pour la durée le moindre livre d’histoire. Pour qu’on revienne avec goût à ce genre de littérature, qui vieillit comme la politique elle-même, c’est-à-dire plus vite que les autres choses humaines, il ne faut rien moins que du génie. Joseph de Maistre et Burke ont eu cette fortune et ce privilège d’arrêter sous le regard de la postérité cette chose fugace, la brochure politique. Ils ont donné de la densité et de la fixité à cet éclair. Rare privilège ! Swift, ce pamphlétaire redoutable ; Junius, ce bourreau masqué, comme celui qui trancha la tête de Charles d’Angleterre ; Swift et Junius eux-mêmes ne l’eurent pas. On ne les lit que pour le bruit qu’ils firent. On ne les lit plus pour ce qu’ils sont.

Mais Thureau-Dangin n’est point de cette race. C’est un journaliste plus modeste et plus doux que ces journalistes éclatants dont les noms éclairent encore les œuvres mortes et les font regarder. Il n’a rien de commun avec ces lions, Burke et de Maistre, ni avec ces tigres, Swift et Junius. Il n’a point cette griffe que certains hommes mettent dans tout ce qu’ils écrivent. La griffe n’est point en lui, mais des facultés, rondes comme des pattes : le bon sens, mais qui ne devient jamais le grand sens ; la justesse du coup d’œil, qui voit bien ce qu’elle voit, mais qui n’en voit pas long… Esprit honnête, qui a beaucoup mangé, m’a-t-on dit, à la mangeoire du Correspondant. Ceci peut donner assez exactement la mesure de Thureau-Dangin et le ton de ses opinions. Son livre de Royalistes et Républicains[46], qui n’est qu’un livre de circonstance, aurait pu cependant s’élever plus haut que la circonstance qui l’a inspiré. Il aurait pu sortir du relatif d’une question contemporaine pour entrer dans l’absolu d’une conclusion historique, qui pourrait bien être une loi de l’histoire. Eh bien, il ne s’en est pas même douté ! Aveuglé par la question présente, esclave d’une opinion politique en harmonie avec la portée de son esprit, — car, il ne faut pas s’y tromper, l’opinion politique de la plupart des hommes est une affaire de naissance ou de facultés, c’est-à-dire de naissance encore, — l’auteur de Royalistes et Républicains n’a pas su conclure, dans son livre, contre l’opinion que les faits et les observations de son livre auraient dû renverser. Et c’est ainsi qu’il est allé jusqu’au bord d’une vérité dans laquelle il fallait se jeter avec courage, et qu’après son étude il est resté Gros-Jean… Gros-Jean politique comme devant !

II

Et encore, un Gros-Jean, c’est bien gros ; c’est Jean-Jean peut-être qu’il faudrait dire, car il y a quelque chose de mince, de naïf, — de conscrit, enfin, — dans l’idée, vieillotte à force d’être jeune, après tant et tant d’expériences, que le juste milieu gouvernemental et parlementaire, le juste milieu des choses et des hommes exactement pratiqué, est pour notre pays l’idéal du gouvernement moderne. Telle est, dans son livre, implicitement, sinon expressément contenue, la thèse de Thureau-Dangin, qui n’est pas nouvelle, comme vous voyez, puisque nous la discutons, logiquement ou en fait, depuis plus de trois quarts de siècle. Mais Thureau-Dangin est, à ce qu’il paraît, un parlementaire incorrigible même à l’histoire, — même à l’histoire qu’il sait et qu’il écrit ! À partir de la Révolution française, de cette révolution qui, en faisant souvent mine de mourir, mais ne mourant jamais, nous a légué, pour nous consoler de sa perte momentanée, le parlementarisme, ce joli enfant de sa façon, qui nous ramènera toujours, dans un temps donné, à sa mère, si nous sommes assez aveugles pour nous fier à ce charmant petit, Thureau-Dangin a compté sur ses doigts le nombre de fois que la pierre de ce Sisyphe infortuné, qui a tant essayé de la mettre en équilibre, lui est retombée sur les pieds, mais il n’a jamais pensé que ce fût la faute de l’équilibriste ou de la pierre. Pour Thureau-Dangin, ce jeu, sans fin en ce moment encore, aurait eu son accomplissement et son triomphe sans les partis extrêmes qui à toutes les époques ont tout empêché, tout bouleversé, rendu tout impossible ; et c’est contre les partis extrêmes qu’il élève son livre. Et quand je dis les partis extrêmes, entendez surtout le parti royaliste ! Il a bien mis, il est vrai, dans son titre : Royalistes et Républicains, ce qui semble faire un équilibre et ce qui n’est qu’un trompe-l’œil, mais c’est particulièrement dans le parti royaliste qu’il a contemplé les partis extrêmes ; c’est pour le parti royaliste qu’il a été d’une sévérité implacable et menaçante, glissant beaucoup plus sur les républicains, comme il convenait, du reste, à de petites entrailles parlementaires qui doivent se sentir des miséricordes de parenté pour tout ce qui touche à la révolution !

Mais qu’importe, d’ailleurs ! Qu’importe cet inconséquent manque de juste milieu, dans un homme de juste milieu faisant une justice historique ! Pour nous, c’est plus piquant comme cela… Et, de plus, la question est plus haute que de telles misères… Oui ! cela n’est pas douteux, oui ! cela est avéré, ce que vous dites. Oui ! cela est certain que, depuis que nous avons passé par des gouvernements d’Assemblées, le parti royaliste a, par l’inflexibilité de ses principes… ou de ses passions, fait échouer toutes les combinaisons, excepté celle des plus monstrueuses coalitions avec ses plus mortels ennemis contre le gouvernement parlementaire, ce château de cartes de la difficulté politique ! Sous le Directoire et jusqu’au 18 Brumaire, le parti royaliste fut, par royalisme, le plus grand obstacle qu’il y eût à cette monarchie à trois pouvoirs que les hommes de milieu, les modérés de ce temps, voulaient déjà faire succéder à cette monarchie de droit divin, noyée dans le sang de Louis XVI. Plus tard, quand fut fini le magnifique épisode de l’Empire qui, tout le temps qu’il dura, sut fort bien se passer, lui, de vos petites combinaisons et ne connut d’équilibre que celui qu’il fit perdre à toute l’Europe, le Royalisme de la Restauration recommença ce que le Royalisme d’après Thermidor avait fait ; comme aujourd’hui, dans l’effroyable situation où la révolution, la guerre, tous les malheurs et toutes les anarchies ont mis la France, il est prêt à le recommencer encore ! ! !

Et l’auteur du livre que voici, et qui a bien choisi son moment pour le publier, l’a montré avec une évidence que personne ne sera tenté de nier. Il l’a montré d’après les faits et aussi d’après les hommes qui les jugèrent, ces faits, ou qui se mesurèrent avec ces faits pour en être vaincus et terrassés. Mallet-Dupan, dans lequel Thureau-Dangin a appris son latin politique et qui tient plus de place que Thureau-Dangin lui-même dans le livre de Thureau-Dangin ; Mallet-Dupan mourut à la peine d’une besogne impossible. Déjà Mirabeau en était mort avant lui. Cet homme, au fond de juste milieu, quand les passions n’en faisaient pas un homme d’extrémité, avait, comme il disait, emporté dans la tombe les débris d’une monarchie dont il voulait sauver le dernier des lambeaux qu’il avait déchirés ! Mallet-Dupan, le survivant dans le désespoir funèbre de Mirabeau, passa toute sa vie à répéter contre le royalisme le cri terrible qu’en mourant Mirabeau avait jeté. Et ce ne fut pas tout : après Mallet-Dupan, longtemps après Mallet-Dupan, tué par le royalisme et qui n’était, après tout, qu’un écrivain resté sur les hauteurs de la pensée, le royalisme tua, mais sur le terrain de l’action, des hommes de gouvernement comme le duc de Richelieu, de Serres, Villèle et Martignac, ministres parlementaires, renversés par d’indignes coalitions de Parlement, qui en même temps, du coup, tuèrent la monarchie que ces ministres essayaient de fonder. Richelieu, de Serres, Villèle, Martignac, de mérites divers, mais tous grands hommes de milieu entre la royauté et la révolution, et tout aussi impuissants contre la révolution que pour la royauté. Cruel spectacle offert par l’Histoire ! Seulement, arrivé à la fin de la description qu’il en fait, l’auteur de Royalistes et Républicains, qui ne sait rien de plus que ce qu’il voit, recommence, avec moins d’expression et d’énergie, le cri de Mallet-Dupan, et c’est tout ! Son livre, au vrai, n’est que ce cri. Je l’ai dit : Ce n’est là qu’une accusation contre le parti royaliste et qu’une menace, et rien de plus, pas la plus petite vue de plus !

Non ! pas une vue quelconque hors de ce cercle étroit. L’auteur de Royalistes et Républicains, qui aurait pu ajouter, comme un exemple de plus, le règne de LouisPhilippe à son étude historique, car le règne de Louis-Philippe vit les royalistes et Berryer entrer dans une coalition où figurèrent aussi Guizot, le royaliste de 1815, et Thiers, le complice plus tard de Barodet ; l’auteur de Royalistes et Républicains, homme de juste milieu, comme on l’était sous Louis-Philippe, eût été probablement un ventru de ce temps, et il voit comme un ventru. Un ventre ne voit pas… Il est si bien ce que je dis, que dans son étude sur la Restauration, quand il parle de la célèbre réunion Piet, il rapporte avec un accent très scandalisé les moqueries de Chateaubriand. C’est qu’il croit à l’action de cette réunion, comme il doit croire à l’action politique de tout groupe parlementaire. Chateaubriand, qui ne fut jamais qu’un ultra… pour lui-même, ne croyait, lui, pour les autres, qu’à son mépris. Thureau-Dangin est d’un juste milieu assez impérissable pour avoir la fraîcheur du temps où l’on parlait de fonder des libertés publiques. Il chevauche encore cette chimère qui, après avoir été éreintée sous tant de casse-cous, ressemble diablement au cheval pâle de la Mort de l’Apocalypse. On peut tenir aisément là-dessus sans être un bien grand cavalier et s’y cramponner, comme l’ânier au cou du baudet de la fable, quand le sel se fut fondu… Il croit, au moment où nous enfonçons, qu’un gouvernement monarchique, mais parlementaire, nous sauverait. Ce modéré, qui, en voyant l’impuissance fatale des modérés en face des partis extrêmes, ne se demande pas si cette impuissance tient à la volonté des hommes où à l’involontaire des institutions ; si elle ne vient pas de la nature même des gouvernements parlementaires plus que de la faute de ces partis extrêmes qu’il est impossible à ces pauvres gouvernements d’accommodement, de transaction et de soi-disant équilibre, de contenir et de dominer !

III

Car voilà la question qui surgissait alors et qu’il fallait aborder. Mais Thureau-Dangin ne l’a pas même posée. Il accuse les partis extrêmes, mais il oublie, avec la grâce d’un étourneau, que les partis extrêmes obéissent à la loi qui les régit. Ils ont leurs principes, leurs opinions, leurs passions, leurs traditions, voire leurs vices, et vous croyez donc qu’ils vont oublier tout cela parce que, très honnête, mais un peu candide, vous invoquez contre eux le besoin de refaire, tant bien que mal, une monarchie et un patriotisme qui ne voit pas les choses comme votre patriotisme, à vous ! Les partis extrêmes n’appartiennent pas au premier sermonnaire politique venu comme Thureau-Dangin, et ce n’est pas l’expérience du passé, qui, du reste, ne sert jamais à rien, qui les empêchera d’être ce qu’ils sont ou ce qu’ils ont toujours été, imbécilles ou sublimes, mais obtus ! Depuis qu’il y a des partis, ils se sont toujours comptés avant la patrie, et voilà pourquoi ce qu’il faut contre eux, c’est un genre de gouvernement qui ne s’imagine pas se les concilier, mais qui les dompte ; et le gouvernement parlementaire, qui traite avec eux, qui leur fait même une place au soleil de ses institutions, leur donne une importance qu’ils ne manquent jamais de retourner contre lui. Vraiment, c’est ne connaître ni la nature humaine ni la nature des partis, que de croire les instruire en s’apitoyant sur leur histoire et les faire renoncer, à l’aide de cet ingénieux moyen, à leurs ambitions, si folles et si pernicieuses qu’elles puissent être. Le triste miroir que Thureau-Dangin leur apporte, ils ne s’y regarderont pas !

On peut dépenser avec eux beaucoup de morale, beaucoup de brochures et beaucoup de modération parlementaire, mais l’épée de Napoléon, la cravache de Louis XIV ou la botte de Charles XII sont meilleures que tous ces orviétans, et je m’y fierais davantage. Tout ce que Thureau-Dangin nous raconte très fidèlement dans son Étude historique est bien moins à la charge des partis qu’il ne croit, et bien plus à celle des gouvernements qui ne savent pas s’y prendre avec eux. Son livre est, bien malgré lui, la preuve flagrante de l’impuissance radicale du gouvernement parlementaire vis-à-vis des partis extrêmes, et, disons-le, c’est cette impuissance, sentie lentement, mais enfin sentie, qui compromet de plus en plus maintenant cette institution byzantine de gouvernement parlementaire qui livre aux partis, avec une générosité si bête, tout son pouvoir à dévorer !

En effet, ceci est un fait d’opinion. Il ne s’agit ici ni d’utopie, ni de doctrine, ni de préférence. Il s’agit d’un fait. Personne ne peut nier à présent que le gouvernement parlementaire, ce fils chéri de la Révolution, sur lequel elle avait mis et met encore ses espérances, ne soit pour l’heure terriblement compromis, même au regard de ceux qui se sont d’abord le plus croisés pour la forme de ce gouvernement. Thureau-Dangin nous a tracé l’histoire du parti royaliste, selon lui si couvert de péchés ; mais que dirait-il si on lui ripostait par l’histoire du gouvernement parlementaire, — de ce gouvernement impeccable, mais qui n’a pas besoin de faire des fautes pour être impuissant ? Il l’est en soi… Depuis cinquante ans, il est à l’ouvrage ; qu’a-t-il fait ? Prenez-le, de Montesquieu qui en fut le précurseur, et de Louis XVIII qui en fut le parrain et lui donna possession d’état par sa Charte, jusqu’à ce misérable moment où, mutilé dans son organisation même, éclopé par la République, il va, si on n’y remédie (et on a senti la nécessité d’y remédier !), mourir éventré par cette brute de suffrage universel, et vous verrez ce qu’il a fondé, ce qu’il a sauvé, ce qu’il a défendu ! Louis XVIII, condamné au règne d’un moment par sa vieillesse et voulant à tout prix ce règne d’un moment, n’obéissait pas, en octroyant sa Charte, qu’aux idées et aux goûts philosophiques de sa jeunesse. Il haïssait son successeur, et, d’un coup, il faisait coup double. Avec sa Charte, il régnait et embarrassait le règne de son frère, et, comme le disait férocement Michaud, en parlant de la mort d’André Chénier, reprochée si longtemps et si faussement par lui à Marie-Joseph, « il lui jetait ce chat aux jambes ». Le chat y est resté. Charles X périt du gouvernement parlementaire. Louis-Philippe en meurt dix-huit ans après, et Napoléon III, l’homme de décembre qui descendait de l’homme de brumaire, en meurt aussi, pour l’avoir relevé et repris… Aujourd’hui, qu’il s’appelle République au lieu de s’appeler Monarchie, il n’en est pas moins toujours, malgré les mutilations qu’il a subies, le gouvernement parlementaire et fatal qui a perdu en cinquante ans trois dynasties, et qui n’a avancé qu’une seule question, des cent mille qu’il a stérilement agitées : celle du mépris qu’il a commencé d’inspirer !

Et de fait comparez ce qu’on pensait de lui autrefois à ce qu’actuellement on en pense ! Comparez l’enthousiasme, la confiance des premières années, avec l’amère déception des dernières. Inductions ou déductions superbes ! Cette espèce de gouvernement, qui n’en est encore qu’au mépris, achèvera un jour notre éducation par le dégoût. Mais il aura eu cela de bon, du reste, que, quel que soit l’avenir que Dieu nous garde, les pouvoirs qui viendront n’auront pas, comme ce pauvre Napoléon-Louis-le-Débonnaire, besoin de le reprendre, et qu’ils pourront le laisser expirer, délaissé, sur toutes les poussières qu’il aura faites. Ils n’auront pas à le ramasser… Nous lui devrons, pour dédommagement des malheurs et des hontes dont il n’a pas su nous préserver, sinon de nous faire rentrer, par le clair spectacle de son impuissance, dans notre tradition historique, — car l’Histoire a de ces interruptions qui, comme les arcades rompues du Colysée, doivent rester béantes pour l’éternité, — au moins de nous replacer dans notre tempérament, dans notre vérité de peuple sentant et pensant… Le gouvernement du bavardage éternel, du sophisme, de la subtilité, de la chicane, de l’intrigaillerie de couloir, nous aura réappris le gouvernement de l’action, rapide et droite, qui fut notre génie ! Et le gouvernement multiple et anarchique des Assemblées, le gouvernement unitaire, — insulté quarante ans, chose grotesque et triste ! quand on l’appelait de ce beau nom, de ce seul nom qui convienne au pouvoir : le gouvernement personnel !

Qui sait ? Ce gouvernement monarchique des Assemblées aura creusé plus profondément ce sentiment du besoin D’UN homme qui, dans ce néant d’hommes, se précise un peu davantage tous les jours ! Si nous ne sommes pas tout à fait perdus, tel sera le bénéfice définitif et compensateur qui sortira de ce gouvernement parlementaire, que la foi publique abandonne. Thureau-Dangin peut lui garder la sienne. Il peut même en être le dernier martyr ; mais son livre nous a conduits à cette conclusion suprême que, certes ! il n’aurait jamais osé prévoir. Seulement, de cette hauteur, ce livre, si petit par lui-même, devient imperceptible.

On ne le voit plus.

LES CIVILISATIONS[47]



I

Si, au lieu d’Études sur les civilisations[48], Louis Faliés, dupe de ce grand mot moderne, qui dit moins réellement au fond qu’il ne semble dire, avait écrit sans sourciller : Histoire des civilisations, il aurait, pour les niais de ce temps, un titre de livre superbe et alléchant, et ils auraient tous mis le museau dans son panier. Mais Louis Faliés a été modeste, et la modestie ne vaut rien dans ce monde, où on la prend toujours au mot. Plus timide que celui qui tremblait devant la statue sortie de ses mains, il a tremblé devant la majesté d’un titre qui n’est pas sorti de sa plume, et il n’a osé que le mot d’Études… Or, Études est un mot qui dit l’effort, mais qui ne dit pas la réussite. Étude, c’est l’essai solitaire qui risque une confidence avec le public, et le monde est brutal ; il ne veut que des choses accomplies. Il pourrait bien laisser un studieux comme Faliés étudier tout seul… Je sais bien que ce laborieux aura toujours la ressource de l’Academie des inscriptions, pour laquelle évidemment il travaille ; mais la grande publicité, à laquelle il doit viser, lui manquera. Du moins, il n’en est pas aussi certain avec son titre écolier, et rougissant vertueusement, d'études, que s’il avait écrit fastueusement à la tête de son livre ce titre qui chausse si bien, comme dirait Rabelais, les grands déchaussés de cervelle : Histoire des civilisations !

Car, civilisation, c’est le mot du siècle ! C’est le mot favori d’une époque qui n’est pas plus sûre de son dictionnaire que de ses institutions, et qui procède par engoûment avec l’un comme avec les autres. C’est le mot de l’orgueil moderne, le plus endiablé des orgueils ! C’est le mot que fait claquer tout le monde : philosophes, hommes d’État, professeurs, journalistes, avocats, — et surtout avocats, — enfin tous les postillons de Longjumeau du Progrès ! Tous, à propos de tout ou de rien, clament ce grand mot de civilisation, qui semble avoir quarante syllabes. Rengaine du temps ! Chaque siècle a ses mots, qui sont des rengaines… Le XVIIIe siècle avait celui de « sensibilité », et vous savez comme il fut sensible, ce siècle qui inventa la guillotine, par sensibilité ! Nous, plus mâles, nous avons : civilisation, et nous sommes civilisés à peu près comme les gens du XVIIIe siècle furent sensibles. Du reste, quand on va au fond de ce mot, dont le monde actuel est follement épris comme d’une nouveauté, on y trouve une chose assez vieille : c’est l’action très connue et très continue des siècles, en vertu de laquelle les mœurs se polissent. Voilà tout ! Faire une histoire des civilisations, pour qui ne s’accroche pas bêtement aux mots, c’est comme faire une histoire générale des peuples. On en faisait bien avant Faliés, de ces histoires-là. Et même une histoire générale des peuples disait davantage, car elle comprenait aussi les barbaries, et l’histoire des civilisations ne comprend, comme le mot le dit, que les Civilisations… Les Études de Louis Faliés, dont le mot de civilisation, plus hardiment employé, aurait pu faire la fortune, ne sont donc un livre ni d’idée ni de forme nouvelles. Ce n’est point un livre d’histoire écrite pied à pied, renfermée dans sa chronologie, avec son développement logique d’événements, la seule histoire qu’il y ait, en somme ; mais une contemplation flottante d’influences possibles et de résultats généraux, un discours sur l’histoire, la chose de soi la plus fallacieuse qu’il y ait. Sublime peut-être avec un homme sublime, mais plate avec tous les esprits plats, et d’ailleurs discutable toujours ! C’est Montesquieu, qui ne fut jamais plat, mais qui ne fut pas toujours sublime, c’est Montesquieu qui fixa, car il ne l’avait pas inventée, cette manière hautaine de faire de l’histoire. C’est au succès de son Esprit des lois et de sa Grandeur et décadence des Romains que nous devons ces livres qui ont la prétention de planer sur l’histoire pour la mieux voir, et qui ont tous les inconvénients des ballons, d’où l’on ne voit les choses que de haut en bas et qui passent… Je ne connais rien de plus prolifique que le succès, ce générateur de sottises ; mais c’est son expiation — et elle est cruelle ! — que les imitateurs qu’il pond.

II

Il faut donc le signaler d’abord : Faliés est, consciemment ou inconsciemment, peu importe ! sorti de Montesquieu. Il dédaigne l’histoire vue de niveau pour l’histoire vue d’en haut, l’histoire qui marche pour l’histoire qui plane, l’histoire qui développe et déduit pour l’histoire qui résume. Il n’est pas dégoûté ! Fatuité d’aigle que cette histoire-là, mais qui ne sied qu’aux aigles ! Or Faliés est d’une autre espèce. Au lieu de s’astreindre aux conditions de temps et d’espace qui enserrent l’histoire comme la vie, il fait l’aigle, s’abat où il lui plaît, prend l’histoire où il veut la prendre, et procède même méthodiquement, comme Montesquieu, quand il s’agit de la Civilisation occidentale, la seule qu’il sache ou qu’on sache bien, dans l’état actuel des connaissances historiques auxquelles, par son livre, il n’ajoute, certes ! pas. Comme Montesquieu, dans cette partie de son ouvrage, il se rompt et s’émiette en petits chapitres, moins cassés et moins cassants que ceux de Montesquieu dans l’Esprit des lois, et qui n’ont malheureusement pas le fil tranchant et la brièveté piquante que l’épigrammatique Montesquieu, cet esprit aigu, donne aux siens. Faliés n’est point un aiguisé. Il roule devant lui l’idée commune comme un cerceau. Il ne projette jamais l’idée rapidement, la pointe en avant ! Homme de sens médiocre, empaumé par la prétention scientifique, il n’a jamais d’aperçu supérieur, ni comme Michelet, ce déboutonné, qui se permet tant d’insolentes libertés avec l’Histoire, de ces paradoxes (suggestifs même parfois de vérité) qui prouvent qu’on pense ou que du moins l’on veut faire penser son lecteur. Tel il est, et tout cela est assez vulgaire ; mais, pourtant, rendons-lui justice en une chose qui prouve, à nos yeux, l’indépendance de son esprit, ou du moins de sa volonté.

Quoique immensément au-dessous de Montesquieu, dont il descend, l’auteur des Études sur les civilisations a repoussé le joug de l’idée de Montesquieu qui a fait le plus de chemin, parmi tant de ses idées restées en route, et que la politique et l’histoire ont également dépassées… Il ne donne pas badaudement dans cette influence des climats qui a régné dans beaucoup de systèmes, et dont le dernier partisan est Taine, qui meurt intellectuellement de cette idée-là. La supériorité relative des peuples, leur originalité, leurs diversités de mœurs et d’instincts, Louis Faliés ne les explique point par ce milieu, si commode, si superficiel, si vite trouvé et si cher au Matérialisme contemporain. Il ne croit, lui, qu’à la race. La race, selon lui, décide de tout dans la différence des peuples entre eux. Des naturalistes avaient eu déjà cette pensée ; mais d’historien qui en eût fait un principe absolu, je n’en connais pas. Faliés l’a posée nettement au début de son livre, cette question de race, comme le lampadaire de l’Histoire, et cela donne une sensation charmante ! On respire enfin d’être sorti du vieil étouffoir des climats où depuis si longtemps on a fait suffoquer l’humanité, et l’on se dit qu’après tout voici une nouvelle manière de battre le jeu de cartes de l’Histoire ! Mais la sensation ne dure pas. Les premières pages franchies, on est désabusé. Après quelques affirmations empruntées à des sciences d’hier, pédantesques dans leur langage comme tout ce qui ne sait pas encore grand’chose, l’auteur des Études retombe à des récits qu’il nous sert en tranches et qu’il nous coupe dans des historiens peu connus, ou d’autorité contestable, qu’il ne critique pas, dont il ne discute pas la valeur, et qu’il suit, comme le chien suit son maître. Et ce sont ses maîtres, en effet. Sans eux, dont il évoque, sans les juger, les témoignages, que serait-il, puisqu’il n’est pas au-dessus d’eux ?…

Et c’est ainsi que, dès le commencement de ces Études, — qui, si elles ne nous racontent pas et ne nous expliquent pas clairement et péremptoirement, comme elles devraient le faire, les civilisations et leurs origines, et leurs développements et leurs disparitions, ont au moins la prétention de les éclairer par quelque côté, — l’auteur, si ferme aux premiers mots, défaille tout à coup sous le principe qu’il a soulevé et qui fait craquer sa faiblesse. Et non seulement, après l’avoir soulevé, il n’est pas capable de l’appliquer aux faits qu’il raconte, mais il est bientôt inconséquent à ce principe, qu’il a posé : de l’influence du sang et de la race. Les sottes idées d’un temps égalitaire le prennent à la gorge. Si les races humaines supérieures doivent commander nécessairement aux races inférieures, il n’y a donc dans le monde, selon le mot de Tacite, que des hommes faits pour commander et d’autres pour obéir. Tacite, en cela, pensait comme Aristote. Mais une opinion si virile paraît bien dure à Faliés, qui finit par aller jusqu’à dire que c’est là une erreur et une impossibilité aujourd’hui. Et voilà comme, de l’homme qui posait un principe d’histoire, il ne reste plus qu’un érudit, affaibli et affadi par le libéralisme du XIXe siècle, et encore un érudit dont je me défie et que je renvoie aux érudits pour le peser ! Je n’écris pas pour le Journal des savants. Je n’ai, moi, qu’à dire ici la valeur historique et littéraire de ce livre, lequel, littérairement, est nul, et historiquement incomplet et sans précision.

III

On comprend qu’il le soit, du reste. Avec son titre, qui n’est qu’une jonglerie, ce livre fait croire à une étude sur les civilisations en général, — ce qui serait une grande entreprise ; mais quand sous ce titre, pipé comme un dé, ce titre menteur, écrit impudemment en grosses lettres : études sur les civilisations, on passe au sous-titre, écrit en lettres frauduleusement petites, on s’aperçoit qu’il ne s’agit seulement que des civilisations de l’ancienne Amérique et pas plus ! Piètre chose ! L’Asie n’est point en ces Études, l’Asie, qui eut des phases et des événements si éclatants et si grandioses. L’Afrique non plus, la terre de Carthage ! Hiatus immense ! Et si l’on ne sait pourquoi — car on ne sait pourquoi — l’auteur y a mis Rome et la Grèce, il faut dire, à sa décharge, qu’il n’a pas écrit un mot sur ces civilisations qui n’ait déjà été écrit et qu’on ne sache. Quant à l’Océanie, qui vient après les Amériques dans ce livre de Faliés, on se demande s’il a l’aplomb de nous donner pour des civilisations quelconques des pays où les hommes se mangent entre eux, et, quand on ne se mange pas, où l’on se frotte le nez les uns contre les autres pour se montrer de la tendresse, ce que le très sérieux Faliés, qui ne rit jamais, le pauvre homme ! appelle congrûment « un baiser nasal ». Telles sont toutes ses civilisations, et le cercle encyclopédique — très ébréché — de ses Études. Quant à la précision dont elles brillent, elles n’en ont pas plus que l’esprit de l’auteur, de ce triste cerveau, qui pose un principe d’histoire et le plante là quand il faut l’appliquer, et qui, en tout, n’a que des velléités et des envies de dire quelque chose… sans dire jamais rien.

Ce n’est point un esprit vigoureux, qui fait son trou partout où il passe. Il reste dans les moindres toiles d’araignée, et se contente d’y bourdonner… Misérablement féru de ces sciences modernes, qui ne sont pas des sciences encore et qui s’agitent et se tracassent pour le devenir, il est, lui, déjà faible, énervé par elles, et son livre est littéralement empesté de leur odieuse terminologie. Il rêve, tout éveillé, au milieu de ces sciences… futures, si elles peuvent le devenir. Il croit — dur comme crâne, comme le sien peut-être, — à la crânioscopie. Il demande à la géologie des résultats que, dans son état actuel, cette romanesque investigatrice est dans l’impuissance de donner. Il a les manies et les suffisances physiologiques de ce siècle. Il piaffe dans les sciences naturelles, et il voudrait appliquer, haut la main, la paléontologie à l’histoire. Seulement, pour cela, il faudrait être plus qu’un Cuvier, et il n’est pas même un observateur. Il n’est guères qu’un compilateur. Le Il compilait, compilait, compilait, peut s’appliquer à sa personne. À travers ses compilations d’histoire et de voyages, écrites sans expression et sans couleur et où un déisme insignifiant est affirmé comme pour couvrir des marchandises suspectes, on sent le libre penseur qui, au tournant d’une phrase, salue presque respectueusement le honteux, grotesque et simiesque Darwin, — la Bête du temps, — et on croit ailleurs deviner çà et là le positiviste très peu positif qui se dissimule… Au vague de son esprit, sans conclusion comme sans vue fixe, Faliés ajoute le vague des doctrines, et si, parmi les civilisations qu’il pouvait étudier et dont il a oublié les principales, il a choisi (pour parler comme lui) les civilisations américaines, c’est qu’il a obéi — la chose n’est pas plus grosse que cela — au hasard de ses lectures et à la préférence de ses admirations. Puisqu’il s’agissait de civilisations, le libre penseur se serait bien gardé de toucher à la seule qu’il y ait dans le monde, — la civilisation chrétienne, — car toutes les autres ne sont que des barbaries, policées peut-être à la peau, mais, pour peu qu’on gratte, atroces, abominables et immondes jusqu’au fond du sang de leurs veines ! La civilisation païenne, ou ce qu’on appelle de ce nom, était un champ parcouru et épuisé où la herse de tous les travailleurs en civilisation avait passé. Il restait donc l’Amérique, et il l’a prise, comme il devait la prendre, du reste, avec cette drôle de civilisation océanienne, anthropophage, et au baiser nasal, par-dessus le marché.

Car l’Amérique, c’est l’Éden des libres penseurs ! Quoique, dans d’autres temps, elle ait été la terre des plus effroyables despotismes, elle devait être un jour la terre des républiques et de la libre pensée, et on l’aime pour cette raison, même dans le passé !… On lui cherche partout des importances historiques… Et, d’ailleurs, il faut bien en convenir, il y a, dans l’histoire des peuplades de l’Amérique, — chez les Astèques, par exemple, les Mexicains, les Incas, à Quito, — de ces choses qui méritent bien pour les libres penseurs ce grand nom de civilisation, la flatterie moderne ! Au regard d’esprits plus préoccupés des choses intellectuelles que des choses morales dans l’histoire, il y a certainement dans quelques-unes de ces sociétés américaines des côtés formidables et brillants que tous les adorateurs de la force doivent admirer et même avec terreur, ce qui est pour la lâcheté humaine le dernier degré de l’admiration ! Les vestiges qui nous restent de ces sociétés, de leurs travaux publics, de leurs architectures, doivent paraître à des âmes d’architectes, d’antiquaires et d’académiciens, des civilisations colossales. Et Faliés est de ceux-là, en sa qualité d’érudit de fait ou de visée. Lui qui, dans la civilisation grecque, est l’admirateur et le partisan des courtisanes, — pour les plus belles raisons de pédant : parce qu’elles sont lettrées, parce qu’elles sont les Bas-Bleus de l’Antiquité, et « quoiqu’elles ne fussent pas peut-être d’une moralité irréprochable », ajoute-t-il en douceur, ce parlementaire ! — ne peut pas ne point tenir pour des civilisations, — et des civilisations sterling, — des sociétés de cette puissance monumentale, de cette richesse, de ce luxe inouï, de ces mœurs, fabuleusement somptueuses, qui éblouirent et enivrèrent jusqu’à leurs vainqueurs. Et cela malgré la plus sauvage barbarie, cachée sous ces enchantements de la richesse et de la politesse d’un peuple si avancé dans les sciences et dans les arts ; car ils furent, entre eux, les plus grands égorgeurs, et leurs tueries, les plus grandes tueries que le soleil, accoutumé au sang comme à la mer dans laquelle tous les soirs il tombe, ait jamais éclairées de ses rayons épouvantés ! Faliés parle même, dans ses Études, de quatre-vingt mille hommes massacrés de sang-froid, en quelques jours, sur l’autel des dieux du Mexique. Mais qu’importe ! Ces peuples bouchers sont artistes comme les coquines grecques sont lettrées ! Ils n’en sont pas moins civilisés, en vertu de quelque corniche dont les siècles n’ont pu venir à bout. Ils n’en ont pas moins fait des civilisations sur les ruines desquelles l’Histoire doit pleurer toutes ses larmes, comme si tout, pour l’Histoire, était dans ce mot de civilisation, devenu presque mystique tant il est sacré pour les imbécilles de ce temps.

Misérables civilisations, après tout, qui, là où, comme chez les Incas, elles furent le plus brillantes, n’étaient guères que des Barbaries, avec quelques côtés splendides, telles qu’elles le furent partout dans le monde idolâtre. Je viens de le dire, mais il faut insister : c’est avec la notion de Dieu qu’on fait les civilisations. Pour qui sait les annales du genre humain et qui a la tête assez forte pour y lire sans être aveuglé, il n’y a qu’une civilisation qui mérite ce nom de civilisation, si c’est un si grand honneur que de le porter, et c’est celle-là qui est sortie de l’Évangile et du Christianisme pratiqué. A côté de celle-là, toutes les autres civilisations disparaissent, ou plutôt elles apparaissent toutes, et même celles que les esprits comme Faliés estiment les plus grandes, comme des Barbaries plus ou moins glorieuses, plus ou moins savantes, plus ou moins artistes, mais, au fond, sous cette fleur de gloire, de science ou d’art, d’épouvantables Barbaries. Campez-vous où vous voudrez dans l’Histoire, jusqu’à l’avènement du Christianisme, cette grâce surnaturelle pour les nations comme pour l’homme, le monde tout entier n’est qu’un fauve. Les arts, les sciences et la richesse, qui ornent plus les mœurs qu’ils ne les adoucissent, ont fait parfois donner gracieusement la patte à ce tigre, mais il n’y a que le Christianisme qui lui ait fait rentrer sa griffe et qui l’ait apprivoisé. Le Christianisme a donné aux nations plus que cette politesse qui est le signe des civilisations, puisqu’il leur a donné la charité. Et, du même coup, le Christianisme a grandi le cœur et le génie des hommes. Avec les vertus qu’il a fait descendre dans leurs mœurs, il a fait descendre dans leurs arts, leurs sciences et leurs littératures, des inspirations inconnues, d’une beauté que les peuples les plus spirituels de la terre, comme la Grèce et Rome, ne soupçonnaient même pas !

Aussi, pour prendre exactement la mesure d’une civilisation dans l’histoire, il n’est besoin que de se servir comme mesure de la civilisation chrétienne… Et c’est, malheureusement pour lui et pour nous, ce que l’auteur des Études sur les civilisations n’a pas fait. Il aurait alors, avec cette mesure, avec cette règle d’or de la civilisation chrétienne, vu à quoi se bornaient ces civilisations américaines qui lui font ouvrir les yeux si grands. Ce raconteur à la suite d’historiens plus ou moins suspects, qui va à la cueillette des civilisations et s’ébahit de ce qu’il trouve, se fût alors épargné bien des anecdotes compromettantes pour les civilisations qu’il admire. Il aurait mangé ces noisettes tout seul. Il ne nous eût pas, par exemple, donné comme une illustration de ces merveilleuses civilisations américaines qu’il décrit, des monarques comme ce magnifique civilisé roi de Quito, Atahualpa, qui ne crachait jamais que dans la main des plus grandes dames de sa cour !

Quant à moi, j’aime mieux Louis XIV. Et vous ?…

IV

Mais laissons ces sornettes historiques ! Par procédé pour Faliés, je veux être sérieux. J’aimerais bien mieux être gai… Je me résumerai sur son livre. Malgré toutes les peines qu’il s’est données pour composer sa petite mosaïque de renseignements, pris partout à Prescott et à Brasseur, ses Études, si on en juge par les résultats qu’elles affirment, sont à continuer. Il peut se remettre à la besogne. Jusqu’ici, nous n’avons en ces Études que des lamentations sur des ruines et des indécisions sur tout… C’est bien moins l’histoire des civilisations, montrées nettement dans leur contenu, que l’histoire des peut-être qui planent sur elles ! Torquemada (un historien renseigné comme vous allez le voir), Torquemada, dit ingénument Faliés, parle beaucoup de la littérature des Astèques, qui était superbe, mais qu’il ne connaît pas. Eh bien, c’est à peu près l’histoire de Faliés ! En ses Études, aucune question, ni sur l’origine, ni sur le développement des civilisations dont il parle, n’est coulée à fond. Et, d’ailleurs, ces questions, — des bobines sur lesquelles les Académies peuvent dévider leur fil pendant l’éternité ! — n’ont d’importance que pour Faliés. Qu’importe à nous autres, et même à la science historique, de savoir, par exemple, si l’origine des Othomis est inconnue ? Qu’importe qu’on ignore s’ils sont plus anciens que les Quinames et les Olmèques ? Qu’importe qu’ils fussent bûcherons, charbonniers, et MÊME portefaix ?… Et même portefaix ! Mais, pour lui, c’est une grande affaire. Certes ! il faut avoir le crâne conformé comme Faliés, qui croit aux crânes et qui en est un, et qui en a un… bien différent du mien, pour suer d’ahan sur ces questions-là. Seulement, puisqu’il l’a, et que, ces grandes questions, il ne les a pas résolues, je le livre à ce casse-téte chinois. Il dit quelque part, dans un langage que n’ont pas connu et qui ferait pâmer de rire Molière et Rabelais : « Le type céphalique propre aux Hellènes du Nord était brachycéphale ; c’est le résultat des races blanches avec les races jaunes. L’autre type, dolichocéphale, pris de la partie antérieure de la tête à l’occiput, est plus large que les têtes brachycéphales. » Je ne sais pas s’il est brachycéphale ou dolichocéphale, Louis Faliés ; mais ce qui est certain, c’est quil a la tête faite pour contenir ces choses exquises, que Panurge, ce batifoleur, dirait en riant, mais que Trissotin et Thomas Diafoirus diraient avec la gravité de Faliés. Le pédantisme des sciences modernes, voilà son caractère et celui de son livre, et c’est un caractère qu’il est bon de ne pas mépriser par le temps qui court. Louis Faliés est la crème la plus pure, la plus grasse et la plus mousseuse de ce pédantisme dont il faut une cruche pour faire un Académicien. Il parle la langue qui est une friandise aux Inscriptions

Qu’il se moque donc bien de ma critique, et qu’il

pose sa candidature !

LA DIPLOMATIE AU XVIIe SIÈCLE[49]



I

Toute chose a sa littérature, — et c’est littérairement surtout que je veux examiner ce livre d’histoire. L’auteur, en dehors de son livre, m’est inconnu, mais je ne serais pas surpris qu’il fût attaché comme « rédacteur » au ministère des affaires étrangères ; et, s’il n’y est pas, on peut l’y mettre, car il a la convenance, la correction, la haute prudence, le culte du carton, la cravate blanche, tirée à quatre épingles, qu’on a dans ces pays ministériels, quand on y écrit quelque chose. Malheureusement il faut plus que ces dons charmants pour faire de l’histoire, et même de l’histoire diplomatique, qui n’est pourtant que de l’histoire dédoublée, désossée, — un os à ronger pour la grande Histoire ; et il faut plus que cela encore pour opérer la résurrection du Lazare sur la personne morte de Hugues de Lionne, le ministre d’État enterré dans la gloire d’hommes bien plus grands que lui, — Mazarin et Louis XIV, — et il pouvait rester, sans injustice, dans la splendeur d’un pareil tombeau !

Il devait s’y trouver très bien, dans ce tombeau splendide ; mais telle n’est pas l’opinion de Valfrey, — un exigeant, à ce qu’il parait, — qui a voulu le tirer de là et lui bâtir, à part et de sa main, une petite colonnette… Chacun entend la gloire à sa façon, surtout quand on croit pouvoir la donner, et Valfrey est impatient d’ajouter à celle de Hugues de Lionne, qu’il ne trouve ni assez retentissante, ni assez personnelle. Il se plaint de la place que ce grand diplomate occupe devant la Postérité. J’en demande bien pardon à son impatience, mais il m’est impossible de la partager, et je crois que mort, comme vivant, Hugues de Lionne n’a pas à se plaindre de la Destinée.

Presque toujours cruelle pour les hommes supérieurs, elle n’a pas fait expier à celui-là sa supériorité par les malheurs de sa vie. Je ne sache guères d’homme plus heureux. Il naquit à la hauteur sociale où il fallait naître pour monter plus haut, dans un siècle où la naissance était une force ajoutée à celle que, par soi, on avait. Les dignités hantaient sa maison. Son père, qui de conseiller au Parlement se fit prêtre, devint évêque de Gap. Son oncle était Abel Servien, copartageant avec Fouquet de la surintendance des finances… À l’âge où l’on est encore dans les Pages, Hugues de Lionne était dans les affaires. Il commençait déjà de glisser vers le pouvoir, le long de cette pente de velours qui fut le tapis sur lequel il a toujours joué… Son mérite, en fleur (il en avait un), fut tout de suite discerné. Il eut cette rare chance d’être deviné et apprécié par trois grands hommes d’État qui se connaissaient en hommes : — Richelieu, Mazarin, Louis XIV, — le Dieu en trois personnes de la Monarchie absolue ! Les deux derniers le couvrirent d’honneurs et d’argent. Ils allèrent jusqu’à le chamarrer des Ordres du Roi, alors la dignité suprême, et l’ornementèrent de ce cordon bleu qui paraissait le ciel même à ceux à qui on le passait autour du cou. Ils firent enfin de lui un Magnifique. Il ne les avait pas attendus pour cela. Il l’était déjà de nature, mais ils l’achevèrent… Né de tempérament grand seigneur, il en avait les mœurs déboulonnées et fastueuses : la main libérale, prompte au bouton et au teston. Lionne dut tirer souvent de cette qualité de grand seigneur, qui est peut-être un vice, un parti énorme ; car, en affaires, les hommes sont subjugués par l’aisance, la largeur sceptique, les grandes manières, qui sont parfois de grandes impertinences, et un jugement qui passe à cent pieds au-dessus de toutes choses. Or, il avait ces dons respectés par la médiocrité humaine. Travailleur et viveur, il menait, de front, le travail et la vie, comme on mène une voiture à deux chevaux ardents, que l’on contient par la force du poignet et encore plus par sa souplesse. La souplesse, en effet, était sa qualité première. Il était assez souple pour n’être jamais bas. Où les autres se seraient aplatis, il se relevait. Il avait l’humilité fière qui plaît tant aux femmes, dans les hommes faits pour les séduire, et qui plaît tant aussi aux Puissances, parce qu’elles sont des femmes aussi ! Négociateur qui ne réussissait pas toujours, mais qui avait le charme de se faire pardonner ses défaites par ceux qui l’employaient et qui défalquaient son talent de ses insuccès ; joueur effréné, mais plus heureux dans la vie qu’au jeu, il échappa à la disgrâce dont Louis XIV frappa le joueur Brienne, et, que dis-je ? il en bénéficia, puisqu’il lui succéda dans sa charge… Cependant la voiture aux deux chevaux de feu qu’il mena toute sa vie à bride abattue, et qui devait le tuer, le tua. Il mourut de ses travaux et de ses passions, jeune encore, mais exténué par les affaires et par les plaisirs, ce robuste, taillé pour tous les excès, « consumé d’une flamme qui brûlait sous sa peau amincie et pâle », dit un ambassadeur, frappé de la consomption d’un tel homme. Lui vivant, cette espèce de Satrape de la Diplomatie, sa somptueuse, voluptueuse et laborieuse situation fut sa gloire ; mais, mort, il n’eut plus que celle de son nom, écrit dans une foule de papiers d’État, sous la signature de Louis XIV. N’était-ce donc pas assez ?…

Qu’avait-il besoin d’autre chose ?… Lui fallait-il expressément une biographie d’outre-tombe ?… Enseveli dans la gloire de Mazarin et de Louis XIV, et, dès qu’on parle d’eux, revenant derrière eux, n’était-ce donc pas une assez belle place dans la mémoire des hommes ?… Le cheval d’Attila, les femmes d’Attila, furent (dit-on) enterrés avec leur terrible maître… Lionne, qui fut un très digne serviteur des siens, devait-il être exhumé et mis à part d’eux, à part des traités où son nom brille abrité sous les leurs, comme sous un dais, pour que nous sussions mieux ce qu’il était et ce qu’il fit ?… Méritait-il donc plus que ce qu’il a ?… Ce travailleur infatigable, mais à la suite ; ce premier, mais parmi les seconds ; cet instrument flexible, aiguisé, toujours prêt à la main qui le saisissait ; cette plume experte et à grand style, qui s’assimilait et traduisait presque avec majesté les inspirations de ses maîtres ; ce négociateur aux aptitudes et aux attitudes imposantes, mais qui, en somme, ne commanda nulle part en chef et ne gagna jamais en personne de grande bataille diplomatique, est-il réellement de stature d’Histoire ?… Voilà la question. L’auteur de ce livre intitulé Hugues de Lionne[50] l’a pensé, mais la vie qu’il en a écrite ne le prouve pas. Elle ne renferme ni faits ignorés et nouveaux, ni valeur d’homme méconnue et restituée, ni lumière éteinte et rallumée dans les ténèbres. Tout ce que Valfrey croit nous apprendre, on le savait. Et, d’ailleurs, pour écrire la vie d’un homme, il faut en avoir dans la plume, et Valfrey n’en a pas… Ce minutieux de bureau ou de greffe peut bien nous exhiber les papiers de Lionne, et il nous les exhibe, mais Lionne lui-même, il ne le montre pas, et il y a plus : ce correct dans l’incolore est même incapable de le montrer !

II

Ainsi, c’est la vie qui manque dans cette Vie. Le livre commence par une déception, et une déception de près de cent pages. Quand on le lit après sa préface, on s’attend à voir surgir un Hugues de Lionne qui ne vient pas. Chose incroyable ! ce livre, qui a la prétention d’être une revendication historique et une justice tard rendue, mais enfin rendue, à un homme dont Mazarin et Louis XIV ont confisqué la gloire, — le mot me paraît vif venant d’une plume si rassise, — n’est, par le fait, rien de plus que l’exposition, inconsciente et inconséquente, des faveurs dont Lionne fut l’objet de la part de Mazarin et de Louis XIV qui, bien loin de confisquer sa gloire, lui en créèrent une dans la leur. Et comme si ce n’était pas assez pour le démontrer que la biographie de Valfrey qui dit les récompenses, il y a, en plus, l’histoire des négociations, qui dit les services, et l’on voit avec quelle écrasante générosité Lionne fut traité par le grand ministre et le grand roi, qui l’ont roulé et emporté dans leur gloire comme s’il faisait partie de leur bagage ; car, assurément, des services et des récompenses, ce n’est pas les services qui sont les plus grands !

Et ce livre, qui n’est qu’un premier volume, l’atteste, et ceux qui le suivront, s’il y en a, l’attesteront encore. Les négociations racontées dans ce premier volume sont celle de Parme, commencée sous le ministère de Richelieu, et celle de Rome, au conclave de 1656, qui ne finirent, ni l’une ni l’autre, dans le sens, d’abord voulu, des intérêts français. Malgré les talents du négociateur, elles ne furent pas pour lui des triomphes. Les autres négociations qui suivirent, comme, par exemple, le mariage de Louis XIV et le traité des Pyrénées, quoique plus heureuses et plus brillantes, n’eurent pas, non plus, en ce qui concerne Lionne, le caractère d’action et de domination personnelle qui rapporte à un homme cette espèce de gloire qui est la vraie gloire, et qu’on ne partage avec personne… Lionne a toujours partagé avec quelqu’un… J’ai dit les facultés qu’il avait ; mais les résultats auxquels il arriva par elles ne furent jamais en équation avec ces facultés. Et c’est précisément ce qui rend à mes yeux admirable la conduite de Mazarin et de Louis XIV à son égard. Ils estimèrent plus ses facultés que les résultats qu’il obtint, en les employant. Les gouvernements et les hommes ont ordinairement de plus lâches coutumes. Mazarin disait cyniquement qu’il voulait, pour s’en servir, qu’un homme fût heureux. Napoléon reprochait brutalement à Marmont de ne pas l’être. Mais Louis XIV et Mazarin (pour la première fois infidèle à son idée !) oublièrent d’appliquer à Lionne cette féroce théorie du bonheur, exigé par les hommes politiques qui croient en cacher l’égoïsme monstrueux sous le poétique mensonge de cette étoile qu’ils disent avoir, et qu’ils veulent qu’on ait !

III

Eh bien, ces facultés de Lionne, auxquelles Louis XIV et Mazarin se fièrent toujours, j’aurais voulu en voir le jeu. Pour un historien, il y avait à les montrer en exercice. Mais pour cela, je l’ai dit, il fallait avoir de la vie dans la plume, et si Valfrey n’a que de l’encre bureaucratique dans la sienne quand il s’agit de la biographie de Lionne, ce n’est pas dans le récit des négociations et le hachis des correspondances qu’il pourra prouver qu’il est vivant. Historien momie d’une histoire momie ! Sa manière de concevoir et d’écrire l’histoire diplomatique est d’une simplicité par trop élémentaire. Elle consiste à couper avec des ciseaux des dépêches et à les accompagner de quelques lignes de commentaires. Encore si elles pétillaient de génie ! Comme on le voit, c’est la méthode des faits Paris dans les journaux, appliquée à l’histoire, et Valfrey n’est pas même le premier qui ait aplati — jusqu’à ce degré de platitude — la pauvre histoire diplomatique. Il y avait avant lui Armand Baschet (dans ses Ambassades vénitiennes), qu’évidemment il imite. Otez les fragments des dépêches de Lionne, qui ont leur intérêt, mais qu’on aimerait mieux intégrales que coupées, quelle que soit l’intelligence des ciseaux, et vous n’avez plus rien que les quelques petits verres d’eau de réflexions dont Valfrey les arrose ! Dans l’histoire de ces négociations, puisqu’on tenait à l’écrire, ce qu’il importait de faire voir, c’était le détail mouvementé de ces négociations ; c’étaient les intrigues qui s’y mêlèrent ; c’était l’attaque et la résistance, la guerre diplomatique enfin, et surtout les négociateurs, — l’individualité des négociateurs. Supposez Michelet ou Chateaubriand, ou tout autre historien qui aurait eu le sentiment profond de l’Histoire, croyez-vous qu’ils n’auraient pas animé devant nous, et fait vivre dans leur action même, Innocent X, Alexandre VII, les Barberini, le duc de Parme, tous les hommes, enfin, à qui Lionne eut affaire, en ces deux négociations, dans lesquelles, il faut bien le dire, il fut battu, mais ne fut pas content ? car Lionne n’était point de l’école de ces diplomates impassibles. symbolisés par le derrière de Talleyrand, qui, au dire de Napoléon, recevait les coups de pied sans que son visage en dît rien. Lionne était, lui, de la race des susceptibles et des bouillants ; et c’est pourquoi, à part ces grandes manières qu’il avait et qui sont d’un immense emploi dans toutes les situations, il fut moins distingué et moins utile comme ambassadeur et ministre plénipotentiaire que comme secrétaire d’État et rédacteur éclatant de la pensée de son gouvernement.

Et d’ailleurs, si on y réfléchit, il n’y a peut-être que les négociateurs eux-mêmes qui puissent écrire, savoureusement et fructueusement, l’histoire de leurs négociations. Eux seuls peuvent mettre dans le compte rendu de celles dont ils furent chargés et dont ils s’acquittèrent le quelque chose d’humain, de passionné, de dramatique, inhérent à des démêlés et des complications d’intérêts qui eurent certainement leur sérieux, leur tragique, leur comique, leur variété, leur inattendu, comme toutes les choses de ce monde. Ainsi je conçois très bien les mémoires d’un cardinal Duperron ou d’un Talleyrand, et je regrette que Lionne n’ait pas écrit les siens. Mais qu’à deux siècles de distance un homme qui n’a pas le génie absolu qui devine, là où les autres sont obligés de chercher, puisse nous donner le dessous de cartes d’une négociation qu’il ne connaît que par une correspondance officielle, franchement, je ne crois pas à un tel homme… et, dans tous les cas, ce ne serait pas Valfrey, écrivain exsangue, tête sans aperçu, et qui ne conçoit l’histoire de la diplomatie que comme le vil dépouillement d’un carton…

IV

Elle est autre chose, cependant. L’histoire de la diplomatie n’est pas que la vulgaire copie d’actes officiels, et ce qui la constitue et la rend intéressante, c’est la connaissance approfondie des diplomates qui la font. En elle-même, et sans les diplomates qui la brassent, l’histoire de la diplomatie, cette spécialité historique d’un temps de spécialités et de pulvérisation universelle, où chacun travaille son atome, — son dix-huitième d’épingle, selon la méthode d’Adam Smith, — l’histoire de la diplomatie, ce démembrement de l’histoire telle qu’elle doit être dans la plénitude de son ensemble, puissant et complet, n’est plus qu’un travail préparatoire à la grande Histoire, fait par des ouvriers de dixième main. Cela peut être utile, à sa place ; mais cela est inférieur ; et, quand on exécute ce travail comme Valfrey a exécuté le sien, ce n’est plus guères qu’une relation assez plate, qui n’a pour tout relief que le pédantisme gourmé du renseignement… Sous prétexte de faire de l’histoire diplomatique, on ne fait plus alors que de l’histoire sans visage, et rien, au fond, n’est plus ennuyeux, quand rien, au contraire, ne devrait être plus intéressant, pour la curiosité et la réflexion, que l’étude des moyens ignorés jusqu’ici pour obtenir, en diplomatie, ces résultats qu’on admire et dont on se demande ce qu’ils ont coûté.

Question d’historien et tout à la fois de moraliste ! Mais ce n’est, certes ! pas en évoquant ce livre qu’on pourrait y répondre. Dans ce livre, intitulé : Hugues de Lionne, et, par-dessus Hugues de Lionne : la Diplomatie au dix-septième siècle, il n’y a pas plus de Hugues de Lionne que de diplomatie. L’un et l’autre ne sont là que nominativement. Impossible, en cette double histoire, de saisir nettement, dans le cours des négociations qu’on y raconte, les fautes, s’il y en eut de commises, et les tours de souplesse, de force ou de génie, s’il s’en produisit. Histoire écrite sans pénétration, sans pincement des faits pour en exprimer l’intime essence, sans clarté profonde et à l’aveuglette, par un tâtonneur qui a mis la main sur un carton et qui nous le vide, par pièces et morceaux, sur la tête ! En l’acceptant comme elle est écrite, on se demande si la diplomatie est plus qu’une alchimie de riens, — ou quelque obstiné travail d’insecte, quelque tissage de fils d’araignée, interrompu et recommencé dans des circumflexions, sur place, infinies, — et on se sent pris, pour ces petits travailleurs en grandes affaires, du mépris qu’avait pour la médiocrité des meneurs du monde le grand chancelier Oxenstiern, qui s’y connaissait !


V

Serait-ce donc là la nature des choses, ou simplement celle de ce livre ? S’il n’y avait eu que lui en question, j’en aurais signalé les défauts et les indigences, et cela aurait été tout. Mais il est l’expression de tout un système de livres dont on peut craindre l’encombrement, et même le succès ! En effet, tel que le voilà, s’il est creux, il est grave ; et la gravité est une tartufferie de l’esprit qui réussit toujours, avec ce peuple d’Orgons intellectuels dont le monde est fait. Que dis-je ? il est bien mieux que grave : il est ennuyeux. Or, on sait avec quelle majesté s’impose l’ennui à ce singulier peuple français, qui ne le pardonnait pas autrefois et qui passait, dans sa légèreté séculaire, pour vouloir, avant tout, s’amuser ! Ce n’est pas moi qui ai remarqué le premier le succès infaillible des choses ennuyeuses parmi nous. Pensez, par exemple, au succès toujours subsistant, toujours verdissant, toujours florissant, des séances de l’Académie, et à celui de la Revue des Deux Mondes. Pensez à la gloire des œuvres de Gœthe, et encore à la vieille fortune des doctrinaires, dont les livres étaient assurément moins vides que celui-ci. On ne peut guères mesurer, en France, l’étendue du succès, quand à l’ennui se joint la gravité : combinaison puissante ! Valfrey, qui sent à plein nez l’air du bureau ministériel, a l’importance dans le ton qui doit le faire accepter sur le pied d’un privilégié, possédant une érudition spéciale, — l’érudition des choses d’État, — érudition mystérieuse, presque hiératique, car, si enragé d’érudition qu’on veuille être, tout le monde n’a pas la clé du bureau où tous ces renseignements se puisent… Il n’y a que des favorisés qui pénètrent, par grâce, dans les arcanes des correspondances secrètes ; et quoique Valfrey n’ait presque rien rapporté de ces cartons, dans lesquels on l’a autorisé à pratiquer ses petites fouilles, il a l’avantage d’en revenir, et il en revient, pour y retourner !

Il publiera un second volume, — peut-être un troisième, — peut-être davantage. Travaux consciencieux et ambitieux ! qui pourront lui valoir, qui sait ? à les exécuter, quelque position officielle, — officielle comme son érudition ! Si l’on n’est pas un grand historien, on peut être plus facilement un bon commis… Je ne demande pas mieux que de voir l’auteur du Hugues de Lionne en devenir un, agrémenté de tous les ornements de cette fonction publique ; mais je ne veux pas qu’on nous donne, à nous qui nous occupons de la valeur des livres et de leur beauté, comme preuve de talent, un volume d une confection aussi facile et de si peu de signifiance. Je ne veux pas que toute cette paperasserie s’appelle de l’Histoire, car, de par tous les historiens qui ont su en faire, ce n’en

est pas !

DEUX DIPLOMATES[51]


I

C’est une tentative qu’on recommence toujours et qui ne réussit jamais, que l’histoire faite par des diplomates et que la publication, après décès, de leurs petits papiers diplomatiques. Pour ne parler que de ces derniers temps, nous avons eu le livre sur Hugues de Lionne, par Valfrey, dans lequel tout est vague, excepté l’ennui qu’il inspire, — lequel est très précis. Puis, les Mémoires du cardinal de Bernis, qui, du moins, en dehors de la diplomatie, nous ont appris une chose qu’on ne savait pas : c’est que cette Babet la Bouquetière était, sous ses bouquets, un homme d’État, impossible, il est vrai, dans une monarchie impossible et qui frappait tout de son impossibilité. Puis, encore, c’a été les Mémoires de Metternich, qui ont trompé si misérablement l’espoir de l’intérêt immense qui s’attachait à ce grand nom de Metternich. Enfin, voici deux autres diplomates, hommes très distingués, mais à des titres très différents ; car Donoso Cortès, ce Joseph de Maistre espagnolisé, ce Joseph de Maistre de profond devenu sonore, est plus près de la gloire, cette fille du vulgaire, que le comte Racsynzki, qui est resté toute sa vie dans la haute et mystérieuse sphère de son action, d’où l’on veut le descendre dans le jour commun de la publicité. Et, tous les deux, voici qu’ils font la preuve, à leur tour, que la Diplomatie, dont le plus grand mérite pendant l’action est presque toujours le silence, après l’action, devrait aussi le garder… Talleyrand, qui fut le plus silencieux des diplomates, Talleyrand qui n’écrivait que des billets, ne disait que des mots, et dont toute la puissance ne fut guères que dans des monosyllabes et des airs, avait-il conscience de cela quand il prescrivait de ne publier ses Mémoires que trente ans après sa mort ?… Il connaissait bien la nature humaine et son lâche penchant à tout oublier ! Trente ans, pour lui, c’était une époque déterminée pour une époque indéterminée. Après trente ans, qui se soucie de quelque chose ? Ces trente ans narquois sont passés maintenant, et les Mémoires mystificateurs n’apparaissent pas à l’horizon. Ils n’y apparaîtront peut-être jamais, et, pour leur auteur, ce sera probablement tant mieux !

Que nous diraient-ils, en effet ? que nous apprendraient-ils, en restant dans leur diplomatie ?… En histoire, les résultats importent seuls, et l’Histoire les sait et les dit sans avoir besoin de connaître les infiniment petits moyens à l’aide desquels ils ont été obtenus, en supposant qu’on pût les dire, — ce qui n’est pas. L’action diplomatique, quand elle est réelle et effective, tient si intimement à la personne, au corps qui parle au corps, — comme dirait Buffon ; elle tient tellement à des séductions subtiles et relatives et à d’inexprimables manières, que celui qui l’a exercée n’est pas capable de la raconter. D’ailleurs, elle est, de sa nature, quelque chose d’inférieur, et les choses inférieures ne méritent pas d’histoire…

Certainement, si le diplomate est un observateur ou un écrivain de génie, il verra les choses et les dira comme le génie ; mais, alors, sa spécialité de diplomate sera débordée… La diplomatie ne sera pour rien dans sa supériorité d’aperçu et de style. Il ne sera qu’un heureux hasard, un homme de génie tombé dans la diplomatie, comme il pouvait très bien tomber ailleurs ! De cela seul qu’il est un diplomate, par exemple, il ne s’ensuit nullement qu’il soit un homme d’État. Les diplomates servent aux hommes d État, mais ils n’ont aucune initiative ; ils dépendent du ministre qui les emploie ; ils ne sont que les commissionnaires qui font les commissions d’un gouvernement à un autre, des commissionnaires avec plaque, — une plaque parfois d’émail ou de diamants ! Cela leur constitue une dignité, sans doute, parce que l’État relève et doit parer toutes les fonctions qui le servent, mais cela ne suppose pas, dans les hommes de ces fonctions, la nécessité d’une supériorité quelconque. L’histoire est pleine de favoritismes de tous les genres… On sait comment Alberoni s’y prit pour se concilier la faveur du duc de Vendôme, mais sans être immonde comme cet homme d’esprit, un sot, oui ! même un sot, dans un poste diplomatique, peut l’emporter, au point de vue du succès, sur un homme supérieur. Il n’y a pas que les peuples qui haïssent la supériorité au nom de l’insolente égalité humaine, et qui adorent la médiocrité parce qu’ils se reconnaissent en elle… Les chefs de gouvernement sont parfois peuple par ce côté-là !

Et si vous ajoutez de plus qu’effective, quand elle l’est, cette action diplomatique est toujours rare ! Et qu’on n’a pas, comme Metternich, un Napoléon à qui tenir tête tous les jours !… Les hommes d’État à grande politique sont encore moins nombreux que les diplomates chargés d’en faire accepter ou d’en imposer les décisions. Les gouvernements, qui se jalousent et qui se craignent, restent les uns en face des autres avec des sentiments ou des ressentiments contenus par des prudences inquiètes… et les corps diplomatiques demeurent entre eux, croupissant dans une immobilité d’observation que leurs Correspondances attestent. Elles sont toutes, ces Correspondances, au-dessous de ce que l’imagination les croyait avant qu’elles fussent publiées. Elles sont, pour la plupart, des tissus de riens et de mondanités, d’inutiles dépêches, d’infatigables redites, de rapports immuables dont les termes changent seuls, de commérages et de petites intrigues qui s’emmêlent et se démêlent et n’aboutissent pas ; enfin, de ces cunctations éternelles qu’on appelle la diplomatie et qu’il faut acheter parfois par des lâchetés et des bassesses ! Écœurant travail, qui dure souvent des années… Des hommes à idées et à convictions fortes, des hommes comme Donoso Cortès et Raczynski, ces nobles forçats du devoir monarchique, ont traîné pendant dix ans ce boulet creux de la diplomatie, plus cruel par son vide que par sa pesanteur, et qui fit saigner leur courage. Ils ont eu, à la longue, assez de cette politique à la suite dont le mot d’ordre énervé ne venait pas d’assez haut pour qu’il fût glorieux d’y obéir ; et l’un des deux est mort, dégoûté, à la peine, et l’autre s’est réfugié dans la vie privée, qui, pour un homme d’État, est aussi une autre

manière de mourir !

II

Et c’étaient cependant de mâles esprits, et on le voit même dans cette Correspondance de si peu d’intérêt par elle-même et qui n’apprend rien à l’Histoire ! Mais ces mâles esprits faisaient une fonction dans laquelle la personnalité, quand on en a, expire et s’efface. Donoso Cortès et Raczynski étaient, de facultés, peut-être dignes d’avoir une politique à eux qu’ils auraient appliquée et réalisée s’ils avaient été chefs d’État, au lieu d’être d’oisifs diplomates, passifs comme des maîtres de cérémonies ! Ils auraient été peut-être capables de jouer la grande partie contre la Révolution dont ils parlent à chaque page de leurs lettres, et qu’ils conseillèrent, mais en vain, de jouer, à leurs gouvernements. Pour le comte Raczynski, comme pour Donoso Cortès, il n’y a plus, en effet, qu’une seule question au monde : c’est la question de la Révolution. Il faut y courir comme au feu, car c’est le feu ! Seulement, étiolés par cette diplomatie dans laquelle on avait déporté leur énergie, ils assistent, l’âme assombrie et l’esprit désarmé, aux événements qui passent devant eux et dont ils mesurent la portée avec la tristesse de l’impuissance ; et comme si ce n’était pas assez de les voir diminués par la diplomatie, cette rogneuse d’hommes, il faut qu’un autre diplomate comme eux, — et s’il ne l’est pas, il est digne de l’être, — le comte Adhémar d’Antioche, intervienne à chaque instant dans leur Correspondance et la coupe où bon lui semble, pour obéir, affaiblissement sur affaiblissement ! à cette loi diplomatique des convenances, plus importante, à ses yeux de diplomate, que la vérité.

Je ne crois pas qu’il y ait de plus impatientant procédé que celui-là, commun, du reste, à tous les diplomates, que cette suppression impertinente qui rappelle celle que le cant anglais opéra un jour, par les mains de Thomas Moore, sur les Mémoires de Lord Byron. Et encore, Byron et nous, nous n’y avons perdu, lui, que du génie, dont il y a assez dans ses œuvres pour lui faire une gloire immortelle, et nous, que des plaisirs, chers à l’épicuréisme de nos esprits. Mais Donoso Cortès et Raczynski y perdent… qui sait ?… de la grandeur intégrale de leur moralité et de leur esprit. Pour Donoso Cortès, l’auteur de l’Essai sur le socialisme, qui s’est écrit en toutes lettres ineffaçables dans ce livre éclatant, allumé sur sa mémoire comme un phare sur un tombeau, ce n’est pas bien sur ; mais

pour Raczynski, cela est certain.

III

Qui, jusqu’à ce moment, connaissait, en effet, le comte Raczynski, à part la haute société de l’Europe à laquelle il appartenait ?… Illustre par sa famille, qui tient le premier rang en Prusse, il était né en 1788 à Posen, le chef-lieu de la grande Pologne, et, avant d’entrer dans la diplomatie prussienne, il avait fait bravement, comme officier, les campagnes de 1809 et de 1811. Il devait bien cela à son nom ! L’avant-propos de cette correspondance tronquée, dont Adhémar d’Antioche a publié les tronçons, nous apprend que, de 1836 à 1843, le comte Raczynski avait publié, en plusieurs volumes, un grand livre intitulé : l’Art moderne en Allemagne. Mais, malgré son mérite et peut-être à cause de son mérite, le livre était resté aristocratiquement inconnu… Et il en serait de même de la personne de son auteur sans la publication du comte Adhémar d’Antioche, qui a la prétention de le faire connaître. Son père avait été le collègue diplomatique du comte Raczynski en Espagne, et en mourant Raczynski lui avait légué tous ses papiers. C’est de là qu’est sortie cette Correspondance. Elle embrasse toute la période de temps qui va de 1848 à 1852. Pendant cette période, le comte Raczynski et Donoso Cortès s’étaient liés d’une intime et profonde amitié. L’un, alors, faisait à Madrid ce que l’autre faisait à Berlin et plus tard à Paris. S’ils ne se ressemblaient pas par la célébrité, ils se ressemblaient par les idées. Aussi est-ce sous la lumière attirante de ce nom de Donoso Cortès qu’on a placé avec intelligence le nom moins lumineux de Raczynski, pour qu’il pût bénéficier de cette lumière et qu’on vit mieux qu’il était digne de la partager.

C’étaient assurément, l’un et l’autre, des hommes de religion et de monarchie, comme il en faudrait beaucoup aux princes, et jamais, il faut le reconnaître, l’amitié qui les unit ne prit sa source dans des natures plus profondément nobles et qui réfléchissent mieux en elles toutes les qualités accumulées de leur race. C’est cette amitié de Raczynski, de ce petit-fils de tant de Starostes et de Castellans, pour l’homme qui pouvait dédaigner son titre de marquis de Valdegamas, parce que son nom était Cortès, c’est cette amitié qui fait le prix et l’intérêt de ce volume, intitulé : Deux Diplomates[52], mais ce n’est, certes ! pas la diplomatie. Leur diplomatie, à eux, a ressemblé à toutes les autres diplomaties, pour la plupart stériles et vaines. Si elles sont faites « pour voir et pour prévoir », — comme le dit avec assez peu d’originalité le comte Adhémar d’Antioche, dans son introduction en l’honneur de la Correspondance qu’il publie, les diplomaties que voici ont pu voir, mais elles n’ont pas prévu grand’chose. Elles ont vu, comme tout le monde, ce qui maintenant crève les yeux à tout le monde, et ce qui les lui crevait déjà de leur temps, c’est-à-dire la bataille, exaspérée partout, de la Révolution contre ce qui reste de monarchies ! Le livre des Deux Diplomates n’atteste que les incertitudes et les troubles de leurs prévisions. Ils ont vu juste, mais à leurs pieds. Ils n’ont pas vu plus loin d’une vue ferme… Ils n’ont pas plus pénétré dans l’avenir que leurs devanciers, autrement forts qu’eux, les Bonald, les de Maistre, les Lamennais, ceux-là qu’on peut appeler les grands prophètes. Eux, ils ont été les petits… Ils ont été secoués par les événements contemporains, mais fécondés, non ! Raczynski, opposé à l’idée de l’empire d’Allemagne, qu’il regardait comme un piège tendu par la Révolulion à la Prusse, n’avait pas prévu la constitution de son unité et l’homme robuste qui s’appelle Bismarck ! Donoso Cortès n’avait pas prévu davantage que l’Empire, sorti d’un coup d’État et qu’il a bien jugé dans son effet immédiat, serait un temps d’arrêt infligé, pendant dix-huit ans, à la Révolution, qui n’a vaincu que parce que l’Empire, mal inspiré, après l’avoir été si bien, s’est lâchement abandonné à elle. Diplomates tous deux, ils n’ont influé, ni Donoso Cortès sur la situation de l’Espagne, livrée dès ce temps-là à une anarchie qui allait épouvantablement s’accroître, ni Raczynski sur le Roi de Prusse, qui le voulait bien pour son serviteur d’apparat et d’étiquette, mais qui ne suivait pas ses conseils. Partis d’un même principe, ils ne s’entendaient plus dans leurs conclusions différentes sur l’avenir du monde, titubants, incohérents et contrastants par tout ce qu’il y a de plus opposé dans l’âme des hommes : le désespoir et l’espérance ! Le désespéré, c’était Donoso, le plus ardent, le plus religieux, le plus saint des deux, que Guizot, qui avait ses raisons pour ne pas vouloir de prophètes, appelait, par dérision, un Jérémie ; et l’espérant, c’était Raczynski, lequel persiste (dit-il dans sa Correspondance) à croire « que le jour viendra où la France tendra les mains vers Henri V », mais sans donner de cette foi une seule raison historique, et qui a espéré non pas jusqu’à la fin, mais sans fin, et qui a vu la fin de sa vie avant la fin de son opiniâtre espérance !


IV

Tel ce livre, si on peut appeler ces fragments un livre, qui se nomme les Deux Diplomates, titre pour le livre comme pour les hommes qui le portent, — un titre et rien dessous !… Dans ce livre, où il n’est pas question une seule fois du moindre traité conclu ou à conclure, et où les deux diplomates qui s’y trouvent ne sont que des capitonneurs de situation, mis entre deux gouvernements pour les empêcher de se heurter, il n’y a guères, au fond, que deux correspondants, au fait, comme tout le monde, des choses de leur époque, et qui tâtonnent dans les événements pour y trouver des solutions dont ils n’ont jamais la certitude. Dans ces lettres, vous ne trouvez rien d’absolu, de péremptoire, de dominateur. On n’y reconnaît pas la plume qui écrivit ce magnifique Essai sur le socialisme, qui fît croire un jour que Donoso Cortès avait du génie ! Ici, il n’est pas plus grand que ce Raczynski inconnu qui n’avait pas donné, lui, les mêmes otages à la renommée. Pythias et Damon diplomatiques, leur puissance d’observateur peut s’équilibrer, et les voilà égaux tous deux dans un livre médiocre, publié par un homme qui croit probablement encore plus au génie de la diplomatie qu’au leur, comme le danseur Marcel croyait au génie du menuet !

Triste production et triste résultat ! Seulement, ce genre de livres, — qui n’ont pour se recommander que la fonction diplomatique de ceux-là qui les écrivirent, et qui n’ajoutent à ce qu’on sait aucune grande vue nouvelle ou aucun fait important de nature à modifier ou à éclairer puissamment l’histoire, — heureusement ! ne sera pas éternel. Il n’embarrassera pas peut-être bien longtemps encore la Critique de son encombrement ! Un jour, qui ne paraît pas éloigné, ce genre de livres pourra bien disparaître, comme la diplomatie elle-même, cette autre vacuité. Tous ces bavardages de correspondances diplomatiques, ramassées par des admirateurs posthumes, n’auront plus à sortir de leurs vieux tiroirs. On peut le prédire en toute assurance : c’est le télégraphe qui tuera la diplomatie. La chose est déjà commencée. Mais quand tous les chefs de gouvernements pourront se parler de bouche à oreille, de tous les cabinets et de tous les coins du globe, pas de doute qu’ils ne fassent eux-mêmes leurs affaires et qu’ils ne suppriment ces intermédiaires d’envoyés et d’ambassadeurs, d’un faste si grand et si coûteux pour ce qu’ils ont d’utile ! Et c’est alors que la diplomatie, fille de la vanité et du besoin, aura suffisamment vécu. Alors aussi la Critique n’aura plus devant elle, comme aujourd’hui, ce tas de livres, faciles à bâcler avec des correspondances et des confidences tirées de l’oubli dans lequel elles pouvaient rester. La Critique n’aura plus sur sa tête l’insupportable poids de ces productions sans signification et sans portée, comme, par exemple, ces Deux Diplomates, qui, par eux-mêmes, étaient, l’un beaucoup et l’autre quelque chose, et qui, victimes d’une fonction inutile, avec toutes leurs facultés, qu’il faut reconnaître, n’ont rien fait ! Le plus brillant par le talent des deux, — celui-là qui n’avait pas été, comme l’autre, dans sa vie publique, qu’un diplomate, — l’orateur tout-puissant et l’écrivain, s’adressait, quand il mourut, le mot d’Hamlet : « Va dans un couvent ! fais-toi moine ! » et, s’il n’était pas mort, c’est ainsi qu’il aurait donné sa démission des choses humaines. L’autre, moins passionné, moins grand, moins à bout de tout, ne donna que celle des affaires publiques. Mais tous deux sentirent le néant de leur diplomatie. Tous deux sentirent qu’ils n’avaient rien changé au train de ce monde plus fort qu’eux, et même furent-ils jamais

bien sûrs de l’avoir compris ?…

SAINT-SIMON[53]


I

La publication des Papiers inédits du duc de Saint-Simon est, à plusieurs titres, d’un intérêt très saisissant. Inattendue, et quand on pouvait en désespérer, la voici tout à coup ! Et elle vient à temps ! Elle a bien choisi son moment ! Elle nous tire enfin, par quelque chose de véritablement important et d’élevé, de la littérature croupissante, — de la crapaudière envahissante du naturalisme contemporain. Toute une œuvre historique, écrite par un homme qui a prouvé, par ses fameux Mémoires, qu’il est un des plus éclatants génies d’écrivain que la France ait jamais eus, va sortir de l’engloutissement dans lequel on la tenait, le croira-t-on ? depuis plus d’un siècle ! ! ! Nous avions les Mémoires de Saint-Simon. Nous n’avions pas tout Saint-Simon. Nous avions les diamants des Mémoires éternellement éblouissants ; mais la mine dont ils ont été extraits à grand’peine, nous ne l’avions pas. Elle était hermétiquement fermée. Eh bien, on nous l’ouvre ! Nous allons pouvoir y descendre. Nous allons pouvoir nous plonger dans le Saint-Simon inconnu, à qui le Saint-Simon connu nous a tant fait rêver ! Nous allons pouvoir goûter à loisir la sensation rare que donne le génie, — le plus grand bonheur pour la pensée !

Émotionnante et bonne nouvelle ! Celui qui nous l’annonce était digne, par sa joie, de nous l’annoncer. Edouard Drumont est un journaliste… de métier, mais qui sait s’élever jusqu’à l’écrivain… de fonction. Ils sont comme cela quelques-uns en France, qui valent mille fois mieux que ce qu’ils font. Obligés, hélas ! de passer sous cette fatale et basse porte du journalisme qui nous courbe tous, après y avoir passé ils se redressent !… Édouard Drumont est l’auteur d’un livre d’archéologie et d’histoire, couronné dernièrement par l’Académie. Au fond, ce n’est pas là grand chose pour moi, qui méprise les opinions collectives et toutes les espèces de rassemblements, — ceux des Instituts comme ceux de la rue, — mais, je suis forcé de le dire : le mérite du livre existe, quoique reconnu et même couronné… En publiant les Lettres et Dépêches de l’ambassade d’Espagne[54], Drumont est un des premiers à bénéficier de la levée de ces scellés incompréhensibles mis, pendant si longtemps, sur les papiers du duc de Saint-Simon par d’imbécilles gouvernements. Mais ce n’est encore là qu’une bonne fortune de son activité d’érudit, et il a mieux à son service et au nôtre. Les deux Introductions qu’il a placées à la tête de son volume de Saint-Simon portent la marque de son talent, à lui, — talent très vivant et très personnel. Impossible de raconter avec un entrain plus spirituel et une ironie plus piquante l’histoire incroyable de cette séquestration inouïe des papiers d’un grand historien, par une administration sourde et muette aux réclamations acharnées de tous ceux qui aiment et qui pratiquent l’histoire !

Et il fallait, en effet, qu’une telle chose fût racontée. Il ne suffisait pas que, par ce temps de République qui fait revenir les exilés, on délivrât de captivité Saint-Simon, qu’on ne craignait plus, comme on a délivré Blanqui, que l’on craint peut-être toujours ! Il fallait, de plus, apprendre à toute la terre ce que les savants et les historiens savaient seuls, c’est que, depuis plus de cent ans, d’énormes manuscrits, laissés par un homme de génie et dont la gloire a ce côté grandiose et pur d’avoir été posthume, confisqués par l’État et traités comme de vieilles momies égyptiennes, dormaient d’un sommeil qu’on pouvait croire éternel, sous leurs tristes pyramides de cartons incommunicables, au ministère des affaires étrangères, qu’on avait bien le droit d’appeler, à ce propos, des affaires étranges ! Oui ! franchement, il fallait qu’on sût cela. Pour mon compte, je trouve d’un excellent exemple que Drumont ait dit la chose, — qu’il l’ait dite toute, — qu’il l’ait défilée de point en point dans tous ses amusants, grotesques et pourtant lamentables détails ! Peut-être seulement a-t-il trop fait une gaîté de cette pitoyable histoire du Fonctionnarisme français, toujours bête, important et despote ; car c’est là une tristesse et une honte pour un pays qui a la prétention de l’indépendance… Tel le reproche, le seul reproche que j’aie à risquer avec Edouard Drumont. Il s’est servi de la cravache d’un homme d’esprit, — et pas par le gros bout encore ! — et il en a élégamment caressé les museaux auxquels il avait affaire, mais ces museaux ne sont pas assez fins pour sentir l’impertinence de cette caresse, et, puisqu’on les renvoyait au chenil, ces affreux et hargneux doguins, ces Laridons administratifs, c’est avec un fouet de valet de chiens

qu’il eût fallu les y ramener !

II

Or, en quelques mots, voici cette histoire dont Edouard Drumont a tiré un parti charmant, mais trop doux…

Le duc de Saint-Simon mourait en 1755, insolvable et probablement ruiné par son ambassade d’Espagne, qu’il avait menée avec cette grandeur désintéressée et ce luxe que notre siècle, peu accoutumé à ces généreux spectacles, a pu admirer quand le duc de Northumberland vint, comme ambassadeur d’Angleterre, au sacre du roi Charles X. À peine mort, les créanciers, qui sont les mouches de tout cadavre, s’abattirent sur le sien. Ils dévorèrent tout, mais les manuscrits leur échappèrent… Ils avaient été légués parle noble duc à son cousin, l’évêque de Metz, Saint-Simon comme lui, quand un ordre du Roi Louis XV et contresigné Choiseul confisqua ces manuscrits, comme Papiers d’État, au nom de cette raison d’État qui a le droit de rester mystérieuse et dont elle a souvent abusé. Cette question d’État, qu’on n’explique jamais, pour qui connaît la lâcheté humaine n’est guères que la peur ; et telle fut sans doute, vis-à-vis de Saint-Simon, celle de ce gouvernement de cotillons qui fut le gouvernement de Louis XV. Saint-Simon, en effet, devait en inspirer une terrible à ce gouvernement de drôlesses. Ce formidable duc, aux mœurs sévères et aux éternelles écritures, qui avait passé toute sa vie à écrire, sans rien publier, contre Louis XIV et son siècle, et qui l’avait effrayé, lui ! de la transpiration d’une haine cachée sous les bassesses d’une ambition infatigable et infortunée à laquelle Louis XIV répondit toujours par l’écrasement de son dédain, ce formidable duc, à esprit et à physionomie diaboliques, devait inspirer une bien autre épouvante à cette femmelette de Louis XV qu’au grand roi… J’imagine que de certains mots, cruels et profonds, qui devaient parfois lui échapper, comme il en échappe aux hommes de génie, plus haut que leur temps, et qui se sont le plus voués au mépris reposant du silence, faisaient redouter davantage ces papiers qu’on ne connaissait pas, mais qu’on savait qu’il entassait toujours, et qui pouvaient être l’histoire de quelque Tacite, d’un Tacite doublé, triplé et accumulé par le temps… La peur a parfois de ces divinations ! Les manuscrits de Saint-Simon, enlevés par ordre, furent portés aux Archives, comme on porte en terre, et ils y restèrent comme on reste en terre. Les croquemorts étourdis qui les y avaient portés n’y pensèrent plus ! Louis XV mourut, la Révolution vint, l’empereur brilla et s’éteignit comme l’éclair du canon, et les manuscrits de Saint-Simon, ensevelis dans leurs cartons, et y restant gardés comme des odalisques par des eunuques qui ne pensaient même pas à regarder la beauté de ce qu’ils gardaient par un trou de serrure quelconque, attestèrent l’étrange amour que les gouvernements ont toujours eu pour les lettres en France ! Ce ne fut que sous Louis XVIII, qui se donnait l’air d’un lettré parce qu’il savait un peu de latin, qu’un Saint-Simon obtint, parce qu’il était Saint-Simon, l’autorisation de publier ces Mémoires, dont quelques fragments, arrachés à la surveillance de leurs eunuques, avaient été publiés déjà, plus mutilés, il est vrai, que la Vénus de Milo, mais dont les mutilations faisaient ardemment désirer la splendeur révélée de leur beauté intégrale. Malheureusement, impuissant de lettres comme de tout, Louis XVIII n’en désira pas voir davantage. Il s’arrêta à la faveur faite à un descendant de Saint-Simon. Le stock immense, dont Edouard Drumont a compulsé les pièces, resta en dehors des Mémoires, sous la garde jalouse des eunuques sans sultan qui les détenaient, par le fait d’un pouvoir, routinier et indifférent, qui les laissait faire, et non par une volonté de maître qui veut ce qu’il veut, et qui ordonne… Ces muets ineptes, qui ne gardaient leur trésor pour personne, pas même pour eux, n’avaient pas même l’égoïsme de leur ineptie. Lazzaroni de bibliothèques plus stupides que le bureau qui leur servait de borne pour y ronfler tout à leur aise ! Edouard Drumont les a nommés tous. Il a fait mieux. Il leur a cloué les oreilles sur la grande porte de son Introduction, et comme il y en a, il faut le reconnaître, de plus longues les unes que les autres, il leur a mis, à toutes, des étiquettes pour qu’on pût apprécier les différences de leur longueur !

Voilà, en quelques mots qui en disent peut-être trop peu, l’Introduction que le publicateur de Saint-Simon appelle son Introduction générale. Voilà la divertissante hécatombe d’archivistes officiels qu’il immole sur le tombeau brisé de Saint-Simon. Ils n’équivalent pas certainement à des bœufs pour le travail, mais ils l’emportent sur des bœufs pour le ruminement oisif dans le pâturage plus ou moins gras de leurs archives ! C’est une justice publique très bien faite, et avec le petit mot pour rire du plus aimable bourreau qui ait jamais coupé le sifflet à quelqu’un. La seconde Introduction, qui suit la première, est d’un autre ton. Elle est consacrée à Saint-Simon tout seul, au Lazare délivré, qui sortira prochainement tout entier de son sépulcre, mais qui n’en sort qu’une partie de lui-même aujourd’hui… Nous n’avons en ce présent volume que Saint-Simon dans une des spécialités de sa vie… Ce n’est plus le Saint-Simon des Mémoires. Ce n’est plus le courtisan magnifique et terrible qui se dévorait d’orgueil et d’ambition exaspérée dans cette plénitude enflammée de Versailles, où Louis XIV créait le vide et le froid pour un homme rien qu’en se détournant de lui ! Ce n’est plus le désespéré qui serait mort chaque jour si, chaque soir, en prenant la plume, il n’avait pas tenu sa vengeance ! C’est un autre homme que ce damné-là. C’est l’ambassadeur, la Toison d’or, le grand d’Espagne, l’homme apaisé, rasséréné, vidé de l’âcre bile qui mangeait son foie de Prométhée ! l’homme heureux enfin et vainqueur de la destinée, qui a mis la main sur son rêve et qui caresse sa chimère, qui maintenant n’est plus une chimère !… Seulement, soyez étonnés, soyez terrassés d’étonnement, ô vous qui savez ces Mémoires, que tout ce qui lit sait par cœur ! cette chimère, qui n’est plus une chimère et qui est caressée par Saint-Simon… c’est Dubois ! ! !

III

Oui ! c’est Dubois ! le prestolet Dubois ! mais devenu cardinal, mais premier ministre de France sous Monseigneur le Régent ! Dubois, qui n’est plus à son tour le Dubois des Mémoires, Dubois qui n’est plus le fils du Clistorel de Brive-la-Gaillarde, le laquais Dubois, le proxénète Dubois, l’ami intime de la Fillon et de la Gourdan, Dubois le chafouin et la fouine, Dubois le méprisé, le vilipendé, l’avili, le roulé dans la fange par le talon rouge de Saint-Simon, qui ne craignait pas de s’embourber dans une pareille crotte, le Dubois enfin dont le portrait faisait face à la chaise percée dans la garde-robe de l’implacable duc, qui aurait voulu l’y étouffer, comme Clarence dans son tonneau de Malvoisie ! Tombons-nous d’assez haut, grand Dieu ! C’est ce Dubois, ce même Dubois, auquel le fier Saint-Simon des Mémoires écrit maintenant de déshonorants respects et d’abominables tendresses ; car il va jusqu’aux tendresses, dans cette prodigieuse Correspondance ! Il ne voudrait pas — dit-il, — n’avoir pas eu la petite vérole en Espagne (dont il avait failli mourir), « puisqu’elle lui avait rapporté l’honneur des marques d’amitié » de Dubois ! « La mienne — ajoute-t-il, Lettre XXV, — (son amitié) vous est consacrée à la mort et à la vie, et mon cœur brûle de l’occasion de vous en convaincre ! » Et, Lettre XXX : « J’espère que mon séjour ici sera court, dans l’impatience extrême où je suis… de vous vouer une reconnaissance et un attachement éternels, — ne pouvant cesser de vous rapporter la grandeur solide et la décoration extérieure de ma maison, et de me BAIGNER, puisqu’il faut vous le dire, dans ce comble d’amitié à qui rien de grand ou de petit n’échappe… » Et plus loin, Lettre XXXV, toujours à Dubois : « Je finis par où j’aurais dû commencer, par l’effusion la plus tendre et la plus respectueuse pour Votre Éminence, et par les protestations les plus ardentes d’un respect et d’une reconnaissance qui ne finiront jamais. » Puis encore, à la Lettre LX : « Madame de Saint-Simon a eu la galanterie de m’envoyer votre mandement sur le jubilé !… Vous faites des coups d’État a la Richelieu, et vous voulez, comme lui, vous montrer évêque par des pièces qui, en ce genre, seraient enviées des maîtres… C’est un trait, que la manière dont vous parlez à votre troupeau de votre absence ; mais, il faut vous le dire, vous savez trop, à la fin, et vous ajoutez à la brutalité de l’étonnement ! Vous avez trop d’esprit !… » Et, enfin, Lettre LX, quand il est sur le point de revenir : « Je pars demain… Mon impatience ne peut vous être inconnue, et ne peut rien ajouter à celle que je ressens de témoigner moi-même tout mon attachement et ma reconnaissance à Votre Éminence, que je conjure de ne pas douter qu’ils ne soient à toute épreuve ; et si, avec cela. Elle peut être CONTENTE de ma conduite ici, ce me sera un bonheur véritablement sensible, parce qu’il n’y a rien que je désire davantage que l'estime et l’amitié de Votre Éminence, que j’HONORE, et pour ne pas parler plus librement, avec le respect le plus fidèle. »

Et c’est le style ! et c’est le texte ! car si je n’avais pas expressément cité le texte, certainement, vous ne me croiriez pas !

Et c’est là aussi, convenons-en, l’imprévu, le tonitruant imprévu, qui sort aujourd’hui de son carton, comme le soufre de la solfatare ! Voilà du nouveau Saint-Simon à Dubois ! Voilà le farouche et sublime Alceste des Mémoires qui, maintenant, n’en est plus même le Philinte ! Il n’y a plus que dans Rabelais que l’on trouve un seigneur — le seigneur B… (j’allais le nommer !) — qui porte le nom de cette flatterie ! Cela rappelle presque Alberoni avec Vendôme, mais c’est Dubois qui est Vendôme, et Saint-Simon qui est Alberoni !

IV

On ne sait vraiment que penser de ce changement de front entre ces deux fronts, dont l’un, hautain et sourcilleux, se tenait si roide devant l’autre, relevé maintenant de sa poussière, essuyé de son abjection ! Réellement, c’est à n’y rien comprendre. C’est à faire douter de ce qu’on voit et de ce qu’on lit ! Quoi ! Saint-Simon, le duc de Saint-Simon, le plus altier des ducs, le féroce moraliste… contre les autres, l’austère janséniste, l’ami et le pénitent de Rancé, qui passait tous les ans un mois à la Trappe, se vautre, se dissout et s’escarbouille ainsi dans des effusions (comme il le dit) avec ce maraud et ce pied-plat de Dubois, de Dubois auquel il ne doit rien, malgré sa phrase sur « la solide grandeur et la décoration extérieure de sa maison » ; car ce n’est pas Dubois qui l’a nommé ambassadeur, c’est le Régent ! Dubois l’a pris des mains du Régent, qui l’a planté de sa toute-puissante autorité dans cette ambassade d’Espagne, non d’affaires, mais de cérémonial, et tout exprès pour lui faire décrocher la timbale d’une Toison d’or et d’une grandesse ! Saint-Simon était parfaitement dispensé de reconnaissance envers Dubois, malgré son luxe hypocrite de reconnaissance. Ah ! il faut chercher et trouver la raison de cela ! On ne peut pas être dupe d’une pareille comédie, si c’est une comédie. Edouard Drumont le sait bien, et il me fait l’effet d’être un peu embarrassé dans son Introduction ; car la chose est obscure et difficile. Assurément Saint-Simon, le grand écrivain, connaissait la valeur des mots. Saint-Simon, le moraliste et l’observateur, connaissait la valeur des hommes, et sa fierté, à cet homme si fier, on pouvait croire que c’était son génie ! Il devait donc savoir ce qu’il faisait quand il parlait en ses dépêches comme il y parlait à Dubois ! Je n’ignore pas, moi, il est vrai, que dans Dubois il y avait aussi deux hommes, plus certains tous deux que ces deux-là que l’on croit voir dans Saint-Simon et qui n’y sont pas ! Il y avait le hardi faquin, le coquin héroïque, qui, avant d’être prêtre, n’eut que la seule qualité d’être brave au feu du canon comme il l’était au feu des filles ; mais prêtre et cardinal, et cardinal pour son argent, pour que cela fût plus miraculeux, le faquin et le coquin disparurent, et le ministre qui se mit alors à pousser sous cette majestueuse barrette que Richelieu avait portée, le ministre aurait été grand, s’il avait vécu, — si la mort n’avait coupé l’herbe sous le pied à sa gloire naissante, avec une faulx longtemps aiguisée par ses vices… Seulement, cet homme-là, dans Dubois, le passionné, le haineux, l’ambitieux, le jaloux Saint-Simon, ne pouvait pas le voir, et ni Drumont non plus, puisqu’il émet le doute qui ferait de Dubois le satanique que tiennent à voir en lui tous les superficiels de l’Histoire, c’est-à-dire que, par une haine d’une machiavélique profondeur contre Saint-Simon, Dubois aurait subi, sans protester, l’ambassade donnée à Saint-Simon par le Régent, parce que Saint-Simon, son ennemi, devait immanquablement s’y ruiner… Ni Saint-Simon ni son publicateur ne révèlent donc la vérité sur les étonnantes, les renversantes dépêches à Dubois ; et le mot de l’énigme sur l’homme le plus entier qui fut jamais et qui semble se rompre tout à coup en deux dans une contradiction mortelle, est un mot qui reste encore à deviner.

Et ce sera là le principal intérêt de cette publication. Nulle d’affaires, comme je l’ai dit plus haut, l’ambassade d’Espagne n’eut d’autre importance politique que des mariages entre des enfants, et sans ces stupéfiantes adorations à Dubois, qui jurent si cruellement avec le caractère connu de Saint-Simon, de cet homme qui semblait fait d’un seul morceau comme un bloc de granit volcanisé, il n’y aurait rien à y chercher… Le portrait du roi et de la reine d’Espagne, l’esquisse du grand portrait des Mémoires, ne fait point partie des dépêches de l’ambassadeur, et il est rejeté à la fin du volume. L’intérêt se concentre donc exclusivement sur Saint-Simon, le Saint-Simon double qui apparaît comme un autre Saint-Simon aujourd’hui, et qui devient pour l’histoire quelque chose comme un problème. Comment les historiens, qui vont s’occuper de ce problème, le résoudront-ils ?… Je l’ignore, mais, pour mon compte, je ne crois pas au double Saint-Simon, et, malgré la différence et le contraste de ses langages, j’affirme qu’il n’y en a qu’un ! Saint-Simon, avant qu’il eût la conscience de son génie d’écrivain, avait en lui, plus profondément que l’artiste, un ambitieux, dont l’ambition avait encore plus d’intensité que son génie, et c’est l’ambitieux qui, dans sa vie, doit expliquer tout ! Or, l’ambition qui fait la fière n’est pas aussi fière qu’elle le dit et voudrait le faire croire. Elle est prête à tout pour arriver aux sommets qui la tentent. Sans être hypocrite, elle est prête à l’hypocrisie ; sans être basse, à la bassesse. Et voilà pourquoi Saint-Simon — il faut bien le dire ! — a été hypocrite et bas avec Dubois. Pas plus coupable en cela que tous les ambitieux de la terre : — César, Napoléon, Richelieu, qui ont, tous, leur sac d’hypocrisies et de bassesses, et furent à de certains jours assassins de la fierté dans leur propre cœur, c’est-à-dire de ce qu’il y a de plus beau dans le cœur des

hommes, — pas plus coupable, mais pas plus grand !

V

Et si cela fut dans Saint-Simon, cela devait être dit ; car dire tout, coûte que coûte, ne l’oublions pas ! c’est la gloire de l’Histoire. Je crois bien qu’enthousiaste du génie de l’écrivain comme il l’est, Drumont a senti son cœur saigner un peu en publiant ces dépêches où Saint-Simon flatte, rampe et ment platement devant Dubois ; mais n’importe ! il les a courageusement publiées. Saint-Simon, avec tout son génie qui ne le dispensait pas d’avoir de l’âme, s’en tirera maintenant comme il le pourra !

Mais il n’y avait pas ici que des archivistes à

fouailler !

VI

Les fouilles dans les papiers de Saint-Simon continuent au ministère des affaires étrangères, et voici pour la seconde fois Faugère qui remonte de ce puits, son seau plein. Il le verse dans un volume de cette édition Hachette dans laquelle il n’est pour rien, bien entendu, et n’intervient que par de faibles et pâles préfaces. On n’est pas plus nain en parlant d’un colosse ! Contraste charmant ! Cela rappelle le petit poisson au nez du requin ; mais le petit poisson y voit clair, et Faugère n’y voit goutte. — Ce volume prouvera, du reste, une fois de plus, que la supériorité d’un homme, quand il est supérieur, se retrouve partout. Ce ne sont guères là, à proprement parler, que deux Mémoires, — deux simples Mémoires à consulter, au dossier d’un procès perdu sans avoir été jugé, comme tant d’autres procès ! Mais l’homme de ces Mémoires est un immense Avocat, qui grandit démesurément les causes qu’il plaide : c’est Saint-Simon ! Et il se trouve aussi que ces deux Mémoires sont à eux deux l’histoire la plus pénétrée et la plus profonde, en sa généralité, de la Monarchie française dans son institution et ses mœurs. Ni Boulainvillers, ni Dubost, ni Montesquieu lui-même, ni personne, n’a parlé de la monarchie française avec cette sûreté et cette clarté de connaissances qui donnent à ces deux pièces de procédure, à ces deux Mémoires d’occasion, l’éternelle solidité de l’Histoire.

Il faudra désormais compter avec eux. Ils éclairent de la lumière simplificatrice du génie les parties obscures de l’Histoire de France, qui en a tant encore ! Ils éclairent même rétrospectivement ces incomparables Mémoires, dont la gloire de Saint-Simon est sortie, et ils vont ajouter aux rayons de cette gloire. Après les avoir lus, on comprendra mieux Saint-Simon. On aura mieux la compréhension de cette tête où tout se tenait dans une unité pleine de force. On aura de lui l’idée la plus complète qu’on puisse avoir d’un homme à qui on avait jusqu’ici refusé le génie politique. On verra, au contraire, combien il l’avait. On ne lui connaissait guères que des passions. On lui accordait, il est vrai, le génie du plus grand peintre d’histoire qu’ait eu la langue française, mais on avait toujours méconnu en lui le génie politique qu’il avait pourtant au même degré, mais qui, avec les vices et l’esprit de son temps, était resté et devait rester sans emploi. D’un autre côté, quoiqu’on ait rendu justice au peintre, au Titien historique qu’il fut, on a souvent trouvé dans les magnifiques peintures de ses Mémoires ce qu’on appelle vulgairement des « ombres au tableau ». Même les plus enchantés de Saint-Simon ont souri — quand ils n’ont pas bâillé — aux questions du bonnet, du tabouret, du brevet, qui tiennent une si grande place dans les Mémoires. C’est si bon pour la médiocrité de trouver des ridicules au génie. Cela venge d’admirer. C’est exquis ! Le ridicule de Saint-Simon, pour nous autres révolutionnaires, ce sont ces questions d’étiquette dont l’esprit moderne ne comprend pas plus le sens que la portée… Et, en effet, l’étiquette comme le blason, ces deux langues mortes, qu’on ne parle plus, n’en furent pas moins deux langues superbes… L’étiquette et le blason, méprisés maintenant par les polissons de notre âge, symbolisaient des choses sur lesquelles a vécu des siècles la plus ancienne des monarchies connues, et Saint-Simon est le dernier historien de cette monarchie, dont son grand esprit pressentait la ruine prochaine, et qu’il défend avec le courage et l’acharnement de l’épouvante, car il savait qu’il ne la sauverait pas ! Comme Bayard, il défend seul la tête de ce pont ; mais ce pont s’est écroulé. Après Saint-Simon, il n’y a plus d’historiens pour la monarchie française, il n’y a plus que des ennemis.

VII

Et ce n’est pas seulement un grand historien que Saint-Simon, c’est le légiste du droit monarchique de la France, dans toute la vérité et la majesté de sa tradition… C’est le tout-puissant jurisconsulte du droit coutumier de la monarchie ; car, excepté une seule loi, cette fameuse loi salique promulguée par Clovis et même peut-être avant Clovis, qui établissait l’hérédité de mâle en mâle, il n’y a jamais eu en France qu’un vaste ensemble de coutumes solidifiées par le temps, les circonstances, et cette hérédité sans laquelle les nations ne seraient plus que de confuses et tourbillonnantes multitudes. Ce sont ces coutumes, supérieures à toute loi écrite, à tous ces papiers qu’on appelle « des constitutions », que l’épée du premier venu déchire quand ce n’est pas la main populaire, moins belle qu’une épée, ou la gueule, la basse gueule des tribuns ! ce sont ces coutumes qui ont fait, en notre pays, de la monarchie un bronze qui ne s’est laissé entamer qu’après dix-sept siècles ! Tel le droit que dans deux Mémoires[55], restés inédits et remis aujourd’hui en lumière, Saint-Simon a établi de la manière la plus péremptoire et la plus irréfragable, avec la logique la plus victorieuse, car là où il y a l’obscurité d’un hiatus dans la chaîne des faits nécessaires au développement de sa thèse il répond par l’impérieuse et inévitable nature des choses, que les fautes et les crimes des gouvernements et des hommes peuvent violer, mais dont, pour l’avoir violée, les hommes et les gouvernements meurent nécessairement toujours !…

C’est cette violation du droit monarchique dont Saint-Simon a été le témoin indigné, lui, l’homme historique par excellence, l’homme monarchique jusque dans les moëlles, — comme il dirait, — c’est cette violation dont il a vu, de son œil d’aigle, les conséquences mortelles, qui lui a fait écrire ces deux splendides Mémoires, — l’un sur les bâtards légitimés de Louis XIV, l’autre sur la renonciation à la couronne de France, quand Philippe V prit la couronne d’Espagne. De ces deux Mémoires, bourrés de faits et de raisons et qui sont des revendications en faveur des traditions et des coutumes qui faisaient le droit public de France, celui sur les bâtards légitimés est incontestablement le plus beau, et on conçoit que, pour nous surtout qui faisons de la littérature, ce soit le plus beau. La bâtardise, qui est le sujet de ce terrible Mémoire, prenait à la gorge tout ce qu’il y avait de principes, de moralité, de sentiments et d’idées dans l’âme et dans l’esprit de Saint-Simon, et voilà ce qui a fait pousser à cet homme de monarchie la longue et douloureuse clameur qu’il pousse le long de cet admirable Mémoire, aussi puissamment, aussi désespérément que l’agonie du cor de Roland, à

Roncevaux !

VIII

C’est, en effet, un olifant qui sonne la fin de la monarchie, — de cette monarchie qui a duré plus qu’aucune monarchie du monde, parce qu’elle était fondée sur le principe divin de la paternité et de la famille, et qui allait mourir par les bâtardises ; car toutes les bâtardises s’appellent comme l’abîme appelle l’abîme. Les bâtardises de rois font les bâtardises de peuples. Le principe, violé une fois en haut, se retrouve violé partout… et jamais chose n’a mieux prouvé que le pouvoir politique et la paternité sont congénères, et qu’on ne les disjoint jamais que pour la honte et le malheur des peuples ! Tel fut le crime de Louis XIV, — un crime grand comme lui. En légitimant ses bâtards, Louis XIV ne fit, aux yeux des superficiels qui ne voient rien que des surfaces dans l’histoire, qu’un acte immoral bien près de la faute politique, et on le lui reproche et on passe, et l’on s’enfonce dans la splendeur enivrante de ce règne qui fait tout oublier ! Mais les profonds comme Saint-Simon, mais les zingari de l’Histoire, qui voient la mort à travers les pompes et les fleurs de la vie, ont vu jusqu’au fond de ce crime qui les contient tous… Ils ont vu ce Péché qui engendre la mort dans Milton. Le péché de Louis XIV a engendré la mort de la Monarchie, tuée bien avant que la tête de Louis XVI tombât ! Jamais dans l’histoire rien de pareil ne s’était produit, il faut bien le dire. Certes ! oui ! on y avait vu de la fornication et de l’adultère. On y avait vu des bâtards. Mais ils y étaient restés frappés de leur barre de bâtardise. Ils y étaient restés des bâtards, et quelques-uns, qui se sont vengés de leur naissance par de la gloire, en ont gardé le nom. Mais, avant Louis XIV, on ne les y avait pas vus nés d’un double adultère et légitimés… ce qui était insensé et stupide, même dans les mots ; car légitimer est un mot qui n’a pas de sens ! L’homme ne peut légitimer rien ! Une chose est légitime ou elle ne l’est pas. On ne touche pas aux choses éternelles ! Or, oser et vouloir légitimer des bâtards, c’était la paternité qui se retournait contre elle-même. C’était la paternité souillée de la chair et du sang qui se retournait contre l’auguste paternité morale qui est la vertu de l’homme et la vie même des nations. C’était impie, — un crime de lèse-nation, de lèse-principe, de lèse-divinité, c’est-à-dire de lèse-paternité divine au premier chef ! Et pour qui sait réfléchir, jamais un crime plus grand n’avait été commis par un Roi plus grand, mais auquel la lâcheté des hommes avait trop appris que rien n’était impossible à la Royauté…

Eh bien, Saint-Simon, à son tour, est aussi grand que le crime de Louis XIV ! Il est monté jusqu’à ce crime pour le raconter, et ce qui fait la beauté de son Mémoire, c’est le sentiment de cette angoisse respectueuse qui s’y déchire, c’est le prosternement de l’homme qu’il admire et que le crime de celui qui admire humilie plus bas que la poussière, et qui se débat éloquemment dans cette poussière ; c’est la douleur enfin d’un royalisme qui voit dans le Roi la Monarchie, et la Monarchie périr par le Roi ! C’est tout cela enfin qui donne au Mémoire de Saint-Simon un pathétique et une grandeur que je n’avais jamais vus au même degré, même dans lui, dans Saint-Simon ! Ceci est évidemment au-dessus, par la profondeur de l’inspiration, de tout ce qu’il a écrit ailleurs. Je retrouve bien ici le Louis XIV des Mémoires, peint et diminué souvent par la passion de l’écrivain ; mais j’ai le secret maintenant de cette passion, et j’admire encore qu’après ce crime de Louis XIV, qu’il a sondé jusque dans le fond de son horreur, Saint-Simon soit resté si juste…

IX

Écrit de cette plume immortelle qui traîne sa vaste phrase comme un de ces lourds manteaux de pourpre que des épaules d’Hercule pourraient seules porter, le Mémoire sur les légitimés pourrait s’appeler hardiment : « la Bâtardise dans l’Histoire », car, à propos des légitimés de Louis XIV, c’est l’histoire de la bâtardise en France et de la bâtardise en soi. Saint-Simon, qui était un fort chrétien et qui croyait au péché originel, la seule explication qu’il y ait de la nature humaine, — et je défie ceux-là qui ne sont pas chrétiens d’en trouver une autre ! — Saint-Simon croyait au mal absolu et héréditaire de la bâtardise. Va-t-on crier ? Les bâtards crient toujours quand on les appelle des bâtards, au lieu d’effacer par leur mérite la tache de leur bâtardise. Mais à l’heure qu’il est, où l’atavisme est une idée admise par les savants et où la jeune physiologie moderne conclut, en matière d’hérédité, comme la vieille théologie, on reconnaîtra bien peut-être qu’il y a dans l’âme comme dans le corps des races d’épouvantables transmissions, et c’est la preuve expérimentale de cette vérité que Saint-Simon a faite avec une largeur de génie qui a dépassé de ses ailes l’étroite envergure d’un Mémoire…

Il a recherché toutes les bâtardises des races royales qui ont régné dans notre histoire, et, à toutes les hauteurs, il a trouvé ce résultat formidable : c’est que partout où il y a eu bâtardise, il y a eu pour l’État trouble, péril et trahison… Saint-Simon n’est pas, lui, un nigaud à métaphysique. C’est une tête d’histoire et de réalité. Écoutez sa voix majestueuse et toute-puissante qui retentit et fait tout taire, dès les premières lignes de ce Mémoire, qui se trouve involontairement un livre sublime : « De tout temps — dit-il — il y a eu des bâtards, parce que de tout temps la nature humaine est corrompue. Mais les lois qui n’en suivent pas les dérèglements ont cru imiter Dieu en en faisant un peuple à part, exclus de tout nom, de toute succession, de toute faculté de tester, et, par conséquent, de faire souche et lignée ; en un mot, un peuple dévoué à l’obscurité la plus profonde, sans consistance, sans existence, la plus vive image du néant. Que telles soient nos lois, c’est un fait qui ne se peut contester. Que ces lois soient justes, le seul bon sens, la seule droite raison l’inculquent. Au dehors, le bon ordre, la conservation des familles, la paix et l’honneur des mariages, la source des alliances, la solidité des établissements, tout crie en faveur de ces lois ; au dedans de nous-même, une voix puissante se fait entendre qui les canonise et nous les fait respecter comme l’explication des lois de Dieu même. » Quelle accablante autorité dans la pensée et dans le style ! « De tout temps (continue-t-il encore), de tout temps il y a eu des bâtards, et de tout temps aussi des lois qui les anéantissent. Il n’est pas moins certain qu’il y a eu divers bâtards de princes, de seigneurs et de particuliers qui se sont élevés, par leur mérite, au-dessus du sort de leur origine, et qui ont été revêtus de biens et d’emplois et quelques-uns même d’éclatants ; mais, si on les examine, on les trouvera inhabiles à tous autres biens qu’à ceux de la fortune, et que parmi tout le lustre acquis par leur mérite et la protection de leurs parents, les lois n’ont pas fléchi en leur faveur… De là ces noms si communs dans les plus considérables illégitimes, le bâtard de Bourbon, le bâtard d’Orléans, le bâtard de Rubempré, et tant d’autres de princes, de seigneurs et de particuliers, appelés ainsi de leur temps, sans qu’ils eussent d’autres dénominations, par laquelle ils sont transmis jusqu’à nous dans les histoires. »

Tel est, pour le mâle et pratique esprit de Saint-Simon, le point de départ du Mémoire sur les légitimés. C’est de cette hauteur historique qu’il va tomber, comme la foudre, sur les prétentions des bâtards. Dans ce Mémoire contre eux, il a relevé et compté avec beaucoup de soin et de détail tous les bâtards des races royales qui ont successivement régné sur la France, et que la faiblesse de leurs générateurs a fait sortir de l’obscurité à laquelle les mœurs et les lois de ce pays, qui fut la monarchie française, condamnaient toutes les bâtardises, et on peut s’étonner du petit nombre de ces bâtards. Il y en eut sans doute ! mais on les ignore… L’huile du sacre qui faisait les rois ne les faisait pas nécessairement chastes. En coulant sur leur front, elle n’y mettait que le signe de la royauté, mais elle n’insinuait pas la vertu de la chasteté dans les cœurs. C’étaient des cœurs plus ou moins barbares. Avant et pendant le Moyen Age, les passions furent terribles… Mais les lois et les coutumes suffisaient à les endiguer et à les contenir, et ce ne fut que tard, ce ne fut que dans les derniers temps, que la bâtardise émergea du fond de ses ténèbres et leva sa rebelle et insolente tête dans l’État. Ce fut à dater de Louis XII que cette horrible nouveauté commença de se produire. On peut donc dire que du temps de Saint-Simon elle était d’hier… Excepté Dunois, le glorieux bâtard d’Orléans, qui fut un héros et qui racheta et effaça sa tache de bâtardise par les services qu’il rendit à la France, mais dont la postérité (la maison de Longueville) a gardé jusqu’à la dernière heure dans l’État, qu’elle n’a pas cessé de troubler, le caractère essentiel et pervers attaché à toute bâtardise, il faut descendre jusqu’à Louis XII pour trouver cette monstruosité de bâtards légitimés que Louis XIV, dans son orgueil de Nabuchodonosor, rendit plus monstrueuse encore. Louis XII, qui n’eut qu’un enfant naturel avant d’être roi, l’enterra dans la prêtrise et l’ensevelit dans un archevêché. Chose qui n’étonnera pas la physiologie ! ce ribaud effréné de François Ier n’eut point de bâtards. Mais il eut trois sœurs naturelles qu’il maria richement, mais sans leur donner de rang dans l’État. Il avait encore de la pudeur de roi, ce libertin impudique ! Par ce côté, l’homme de race restait pur dans les souillures de l’homme individuel… Tandis que les autres rois qui suivirent, Henri II, Charles IX, Henri IV, plus coupable encore, et Louis XIV, le plus coupable de tous, mirent jusque dans le sanctuaire de l’État toutes les couvées de leurs bâtards, et c’est de toutes ces honteuses couvées que Saint-Simon a raconté l’histoire jusque dans leurs dernières générations… Histoire effroyable, dont il a fait un argument et un exemple contre la légitimation des bâtards, doublement adultérins, de Louis XIV, la plus odieuse, la plus scandaleuse, la plus exécrable de toutes ces légitimations, et qu’il a écrite pour épouvanter de celle-là !

X

Encore une fois, ce fut celle-là qui acheva le mal commencé par les autres, et qui fut la fin de cette monarchie française d’une durée de dix-sept siècles ! Ce fut le suicide, dans le respect des peuples, de la Royauté par la Royauté. Transgression de la loi des races royales qui menaient le monde et de l’hérédité qui les rendait inamovibles et éternelles, encore une fois, c’était la fin ! La Révolution pouvait venir. L’échafaud de Louis XVI allait confiner au lit de la Montespan. Le chevet touchait au billot… C’était la fin de toutes les coutumes et de toutes les traditions pour lesquelles ce vieux héros, comme l’appellerait Carlyle, ce vieux pair de Saint-Simon, qui n’entendait pas plus qu’on violât la pairie que la royauté, n’a cessé de se démener et de combattre ! Les deux Mémoires que voici ne sont plus que des curiosités historiques. Ils n’ont plus de signification d’aucune sorte. Ils seraient impossibles à recommencer avec les mêmes idées et les mêmes sentiments. Cette histoire de choses mortes qui donne une si grande idée du temps où elles étaient vivantes, n’est à présent qu’un vain document sur un temps qui n’est plus. Quel fut leur destin alors que Saint-Simon les écrivait ?… On n’a sur ce point que des idées incertaines. Mais ce qui est certain, c’est que ce document, inutile, fini, enterré, à mille pieds dans l’ordre des idées de ce que nous croyons maintenant la vérité, — si nous croyons à quelque chose ! — est un chef d’œuvre, qui a pour les admirateurs et les adorateurs du génie l’intérêt immortel d’un chef-d’œuvre. C’est comme un morceau de Michel-Ange qu’on eût retrouvé… On ne comprend pas très bien peut-être le sujet de cette statue, mais ce qui n’est pas une énigme, c’est la beauté même du chef-d’œuvre, la beauté qui se comprend bien toujours. N’est-ce pas assez ?…

Que Faugère continue de nous rapporter des papiers inédits de Saint-Simon beaucoup de chefs-d’œuvre comme celui-là, et nous l’accueillerons avec

joie, même avec les préfaces qu’il y ajoutera.

LE MARQUIS DE GRIGNAN[56]


I

Si l’on connaît l’historien, à coup sûr on ne connaît pas le héros de cette histoire… Oui ! pour l’historien, on le connaît, et j’en ai parlé déjà. C’est ce Frédéric Masson qui publia un livre sur le cardinal de Bernis, qui, tout simplement, nous apprenait le cardinal de Bernis, que nous ne savions qu’à moitié, et nous entr’ouvrait cette robe rouge de cardinal qui paraissait rose aux clartés décomposantes du XVIIIe siècle, et qui avait bien le droit d’être rouge, et du rouge le plus grave et le plus éclatant, puisqu’il y avait par-dessous un homme qui n’était plus le poète badin des marquises, mais le dernier et douloureux ministre d’État d’un gouvernement devenu lamentablement impossible… Bernis était un méconnu. On n’avait vu guères en lui que le poète frivole. Frédéric Masson montra l’homme profond, et nous eûmes Bernis dans toute sa valeur intégrale. Mais, cette fois, c’est bien autre chose ! L’historien de Bernis s’est risqué dans l’aventure d’une histoire bien autrement difficile à écrire ! Il passe témérairement du Méconnu à l’inconnu… Audacieux et dangereux passage ! Bernis, tout méconnu qu’il ait été, avait, après tout, étoffe d’histoire, et l’étoffe même était opulente, mais l’inconnu que voici n’a pas laissé derrière lui le moindre petit chiffon historique qu’on puisse ramasser !

C’est un inconnu, en effet, absolument ignoré, et, malgré ce que Masson nous en apprend, justement ignoré, que ce Marquis de Grignan[57], le dernier des Grignan, dont le nom, qui timbre un livre aujourd’hui, dit une race et ne dit personne. Pour être matière et sujet d’histoire, il faut être quelqu’un ; et ni avant sa mort ni après sa mort ce marquis de Grignan n’a été quelqu’un… Ce qu’on en connaît, on ne le sait que par sa grand’mère, qui même ne s’appelait pas Grignan, — qui s’appelait de son chef Rabutin de Chantal, et du chef de son mari Sévigné, et qui, elle, ne fut pas comme son petit-fils. Elle fut quelqu’un, et même elle est restée quelqu’un !… Sans la marquise de Sévigné et sa passion incompréhensiblement folle pour sa maussade fille, qui donc se douterait seulement de l’existence de ce Grignan, qui ne fut qu’une bouture assez mal venue de sa mère, et dont la possession d’État — comme on dit en droit — vient de deux femmes, deux cents ans avant que ce bâtard de Girardin demandât que la femme fît la possession d’État de l’enfant légitime ! Les lettres seules de madame de Sévigné ont parlé jusqu’au radotage de ce petit marquis de Grignan, la poupée cassée de sa grand’mère ; car, revenues à l’enfance, les grand’-mères ont toutes pour dernières poupées leurs petits-enfants… C’est aux barbouillages de sa tendresse, laissés sur son nom, oublié sans elle, que l’obscur Grignan doit, dans les ténèbres où il gît, cette lueur de phosphore. Mais pour son compte particulier, ce Grignan des Grignans n’ajouta, lui, à sa vie obscure, qu’une mort obscure. Par lui-même donc, historiquement, il ne fut rien. Et, franchement, il fallait être furieusement enragé de faire de l’histoire, et du neuf en histoire, pour en tabler une sur ce néant !

II

Eh bien, cette histoire qui paraissait impossible, cette histoire sans personnage historique, — ce qui ne s’était jamais vu, — Frédéric Masson l’a entreprise, et, qui plus est, il l’a faite, et il l’a faite intéressante ! Il a tiré son marquis de Grignan de sa poussière de marquis, et il nous a montré le rien historique de cet homme, qui ne fut rien par lui-même, quoique par sa naissance, son éducation, tout son être, et par la plénitude de son dévouement au roi du monde d’alors, il fût parfaitement apte à être tout, et qui vécut si peu, a dit éloquemment Frédéric Masson dans les admirables pages qui commencent son livre, qu’on ne peut pas dire qu’il mourut, mais qu’il décéda : une manière silencieuse de s’en aller et de disparaître ! Né viable pourtant, ce Grignan ! Il était entré dans la vie par la plus large, la plus triomphale, la plus appienne des grandes naissances… La race dont il descendait était presque royale à force d’être féodale, et elle gouvernait la Provence depuis des siècles. Aussi à son baptême l’appela-t-on Provence. Il s’appelait Louis-Provence d’Adhémar de Monteil de Grignan (Monteil, c’est Montélimart). Il n’était pas que des Croisades ! Il n’était pas que du Poème du Tasse ! Il était de l’an mil, et de plus loin que l’an mil, cette année de la fin du monde ! Il en était du commencement. Né avec un terrible défaut à la taille, comme le duc de Bourgogne, cet autre grand bossu aux jambes sublimes, on lui mit dans son enfance un corset de fer pour le redresser et on le suspendit par un clou comme un Polichinelle à la muraille pour lui faire rentrer sa bosse, à force de mur ; ce qui ne l’empêcha, du reste, ni d’être un soldat ni d’être un danseur, — un très joli danseur, ma foi ! chose capitale ès royaumes de France et de Navarre, où la noblesse devait danser pour le plaisir du roi, comme elle devait monter à cheval et se battre, et même mourir pour son service ! Et c’était tellement cela, la coutume de la noblesse de France, que, dans le tableau par Delacroix de la fameuse apostrophe de Mirabeau au maître des cérémonies : Allez dire à votre maître ! etc., etc., elle semble danser encore sous l’apostrophe, cette noblesse, dans la personne de l’élégant marquis de Dreux-Brézé !

Par exemple ! ce fut sa dernière danse, celle-là !

Voilà le héros inconnu, voilà le Childebrand de Frédéric Masson et de son histoire, — et ce serait immuablement, même sous sa plume, toujours rien, s’il n’en avait écrit que la biographie, et s’il ne l’avait élevé, ce rien, à la hauteur d’un type, — le type de la Noblesse sous Louis XIV, — et trouvé là une histoire si pleine, à côté de ce vide en histoire. Le marquis de Grignan est, en effet et en un seul, tous les marquis de Louis XIV. Ils sont tous comme lui, — à moins que d’être des grands hommes, plus hauts que tous les marquis ; ils sont tous, individuellement, dans leur vie, ce qu’il fut dans sa vie. Ils sont tous comme lui, élevés dans l’amour du roi, — ce sentiment qui était de France, — dans ce feu sacré de l’amour du roi que soufflaient alors toutes les mères au cœur de leurs fils, et que, plus religieuses que les Vestales, elles ne laissèrent éteindre jamais ! Tous, comme lui, apprenaient d’abord à danser, pour danser aux menuets du roi, puis à faire danser leurs chevaux dans les carrousels, puis à manier le mousquet et la pique, pour faire danser l’ennemi à son tour ! Comme lui, à dix-sept ans, ils étaient déjà tout prêts pour la bataille et assez vieux pour se battre et mourir ! Tous ils commençaient par être comme lui, ce petit Grignan, de simples volontaires dans quelque régiment de l’armée, ces jeunes gens qui naissaient colonels ! Et quand ils s’étaient battus comme ils dansaient, tous ces danseurs ! ils devenaient mestres de camp, brigadiers, généraux, illustrés finalement d’un coup de canon qui les coupait en deux, s’ils ne mouraient pas comme lui, ce pauvre Grignan, obscurément et bêtement de la petite vérole dans quelque ville de garnison ! Telle était la vie générale, la vie régulière, correcte, irréprochable, réglée comme un papier de musique… militaire et dansante, de toute la noblesse française au temps de Louis XIV, de ce roi qui fut aimé de sa noblesse autant que de La Vallière, et qui ne méritait ni de l’une ni de l’autre le sentiment qu’il eut de leur immortelle fidélité !

Et c’est là ce qui donne tout à coup une importance et une grandeur à cette histoire : c’est que la vie du marquis de Grignan est la vie de tous ces anciens et puissants féodaux qui sont devenus des gentilshommes de cour, — de simples gentilshommes par amour du roi ! Ce n’est plus du petit et imperceptible Grignan qu’il s’agit, c’est de toute la noblesse de France à la fin du XVIIe siècle ! C’est de cette noblesse qui était l’honneur des monarchies « fondées sur l’honneur », a dit Montesquieu, qui s’y connaissait, et qui eût pu en écrire l’histoire. Mais consolons-nous ! Il est remplacé. Ce qui me fait penser à Montesquieu dans cette histoire, c’est quelque chose que j’y trouve de l’impartialité élevée de Montesquieu. Et c’est même plus que de l’impartialité ! L’auteur du Marquis de Grignan n’a, lui, ni orgueil blessé, ni basse envie, ni ressentiment, ni mauvais sentiment quelconque contre la société de Louis XIV, contre cet ancien régime que tant de lâches historiens, qui l’ont fusillé et enterré, déterrent comme les bleus déterrèrent Charette, pour le refusiller encore ! ! Je crois même sentir en le lisant qu’il a peut-être du goût pour cette société qui n’est plus, et qui sait ? de l’amour, — un amour rétrospectif pour elle… Ordinairement écrite par la Haine, elle a un accent ici sur lequel il n’est pas possible de se méprendre… Et c’est là ce qui donne à cette histoire sa délicate originalité, et, sous une forme quelquefois ironiquement charmante, sa lucidité pénétrante et sa

profondeur.

III

La forme de ce livre est en effet charmante. Chose rare en histoire ! Nous sommes bien loin ici du sérieux qu’il fallait à l’auteur quand il réclamait pour la gravité méconnue du cardinal de Bernis. Nous sommes bien loin des pédants de l’École des Chartes ! L’auteur s’est transformé avec son sujet. Il nous découvre tout à coup un esprit et une imagination inattendus. En parlant de l’ancien régime, il en a pris la grâce, cette grâce avec laquelle ce pauvre ancien régime, à qui il ne restait plus que cela, est tombé comme le gladiateur ! Les ailes ont poussé à sa plume. La plume a poussé à ses ailes. Son style, devenu léger, qui n’appuie jamais, même quand il pourrait appuyer, allégé encore par l’amour que je lui suppose, ressemble à ce Mercure que Shakespeare fait descendre du ciel sur le sommet d’une colline, dans la clarté pure du matin… Amoureux sans bandeau qui a l’ironie par-dessus la tendresse, et qui fait une caresse de cette ironie. C’est surtout de madame de Sévigné qu’il est amoureux… Il a fait ses études dans ses lettres. Il l’adore, et parfois il s’en moque, mais comme on se moque de la femme qu’on adore ! Il ne peut pas s’empêcher de l’adorer et de s’en moquer, et cela est délicieux, cette impossibilité ! Elle est l’historienne, la seule historienne de son petit marquis de Grignan, elle est sa seule source, et il est bien heureux de la citer pour avoir quelque chose à nous dire… Il est plein d’elle. Il déborde d’elle. Il ne peut pas se passer d’elle, et son haleine — l’haleine de son style — a l’haleine de cette femme aimée, comme cette autre femme qui sentait par la bouche le bouquet de violettes de Parme qu’elle avait, une seule fois, respiré !

Et c’est ainsi que ce livre très inespéré de Frédéric Masson sur un inconnu, le marquis de Grignan, a produit un autre inconnu plus étonnant encore que l’inconnu du livre, et c’est son auteur ! L’histoire du marquis de Grignan n’est pas une histoire à la manière des autres histoires, ni l’historien de cette histoire un historien à la manière des autres historiens. Cette histoire n’est pas une histoire sur quelque grand homme célèbre, ou même ignoré, mais qui a vécu, et elle n’a pas non plus le ton historique qui généralement est élevé et sévère. Mais le ton, — je ne sais pas si je me trompe, séduit par ce bonheur d’expression du livre et par le charme de Frédéric Masson, — je le trouve bien près d’être exquis… Cette histoire, faite de détails familiers et intimes, est une histoire domestique du marquis de Grignan ; mais cette histoire, au fond très touchante, si on veut bien y réfléchir, est, comme je l’ai dit, l’histoire, sous le nom de Grignan, de toute la malheureuse noblesse de France, descendue de sa hauteur féodale, et se pressant, avec un incroyable amour, — un amour de race, — autour de cette Royauté qui l’a frappée un jour avec la hache de Richelieu, mais qui n’avait pas fait couler avec son sang ce vivace royalisme qu’elle avait au fond de ses veines… Il en était resté, et Louis XIV, le vampire de cette noblesse et qui se nourrissait de ses richesses et de son sang, ne l’épuisa pas. Ce royalisme qu’aucune royauté, hors de France, n’inspira avec la même force et avec le même enthousiasme, non seulement mourait pour le roi, mais se ruinait pour le roi, — une manière de mourir plus terrible pour ces orgueilleux et ces puissants que de tout simplement mourir ! « Les honneurs amènent les grandes dépenses, » disait tristement madame de Sévigné, et plus on était haut et plus on l’éprouvait. Elle sentait que toute cette magnifique maison des Adhémar allait crouler, et que ni la faveur du roi, ni les cordons bleus ni les gouvernements de province ne la sauveraient de sa ruine. C’était la ruine par amour du roi, — par nécessité d’aller à Versailles faire la cour à ce monarque idolâtré. Quand on n’était pas en train de se faire tuer pour lui sur quelque lointain champ de bataille, il fallait qu’on le vît !… Il fallait sa présence réelle, comme celle de Dieu ! Il fallait qu’on s’enversaillât, — comme disait « le vieux hibou hagard, né entre ses quatre tourelles », le vieux marquis de Mirabeau qui, lui, était resté un féodal. Frédéric Masson nous a raconté, dans son histoire, cette ruine par amour du roi de la grande et séculaire maison d’Adhémar de Grignan, enfermée, comme un palais enchanté et maudit, dans le tortueux et inextricable labyrinthe de dettes énormes et dont, remède pire que le mal ! on ne pouvait sortir que par la bassesse d’une mésalliance. Le marquis de Grignan la commit. Il épousa la fille de Saint-Amans, un riche financier de ce temps ; mais, à cette date de son histoire, Frédéric Masson, l’amoureux de madame de Sévigné, le railleur qui se moque de ce qu’il adore, et dans les moqueries duquel on voit pourtant encore trembler l’amour, n’est plus le riant, le gai, l’ironique historien des premières pages et des premières années de cet enfant ou de ce jeune homme gâté par sa grand’mère, et on n’a plus affaire — changement soudain ! — qu’à l’historien qui voit la portée de ce mariage avilissant, et au moraliste qui sait que toute mésalliance est, sur la tête de la noblesse, un coup de hache qui coupe mieux que celle de Richelieu !

IV

Il y a dans cette histoire du marquis de Grignan tout un livre consacré à ce crime de la mésalliance qui fut le crime des plus grandes maisons du temps ; car même ce crime-là ne fut pas personnel plus que tout le reste à cet homme, qui n’est que le Tout le Monde de sa caste et qui n’est personne en son privé nom. Ce livre est, selon moi, le livre supérieur de l’ouvrage, et comme j’en suis pour le moment à faire des découvertes dans les facultés de Masson, j’ai été particulièrement frappé par la puissance avec laquelle il a analysé ce fait, cruel et mortel aux races, de la mésalliance, — de ce sac à hontes et à douleurs de la mésalliance qu’il nous pointille toutes et nous trie sous les yeux, sans nous faire grâce d’une seule de ces hontes et de ces douleurs ! On n’est pas d’une sagacité plus perçante et plus redoutable, et c’est le moraliste qui s’atteste là. Mais ce n’est pas tout. Frédéric Masson a peut-être en lui un romancier que cacherait l’historien encore. Du moins, il a fait un tableau du mariage du marquis de Grignan et du supplice de la malheureuse qu’il a épousée, et qui, pour l’avoir sauvé de la ruine, passa sa vie dans l’abandon et dans le mépris ; et ce tableau, digne d’un romancier, semble en promettre un… Quoiqu’il en puisse être, ces facultés d’imagination et d’observation dont le livre que voici a révélé l’existence dans un auteur qui avait paru moins brillamment et moins richement doué, ces facultés, qui ont donné à ce livre nouveau un genre de piquant qu’on n’était pas accoutumé de trouver en un livre d’histoire, prendront-elles assez de développement et de place dans la tête du mâle auteur du Cardinal de Bernis, pour l’entraîner un jour hors d’une voie marquée par un livre si ferme et si exclusivement historique, ou continuera-t-il de les consacrer à l’histoire ?… C’est là une question que lui seul et l’avenir résoudront, mais ces facultés sont si visibles en cette séduisante production qu’il a appelée le Marquis de Grignan, et qui est bien autre chose que la biographie de ce pauvre homme, qu’il était impossible à la Critique de

ne pas les voir et de ne pas les signaler…

PHILIPPE II[58]


I

Eh bien, il n’a pas changé, Forneron ! Cet historien de Philippe II n’a tenu aucun compte des desiderata que j’avais posés quand il publia les deux premiers volumes de son histoire. La maturité de l’esprit engendre parfois une solidité impénétrable aux conseils de la Critique et à ses regrets. Rien, en ces deux derniers volumes, n’a modifié le jugement que j’ai déjà porté sur l’auteur des deux premiers et sur sa manière de considérer les choses historiques[59]. Je l’ai dit, et avec assez d’insistance, c’est un esprit très politique et très moderne, et l’histoire du temps de Philippe II n’est pas que politique ; elle est, avant tout, religieuse. C’est son caractère particulier, profond, essentiel, absolu, d’être religieuse… Or, Forneron ne l’est pas. C’est un esprit d'après la Révolution française, sans hostilité (du moins montrée) contre le catholicisme, mais parfaitement indifférent à sa destinée et trouvant même bon, dans les intérêts de la civilisation comme il la comprend, qu’il ait perdu la partie au temps de Philippe II ; car, il faut bien le dire, nous, les vaincus, il l’a perdue !… Forneron croit justement qu’il l’a perdue par la faute des hommes, — par ce que nous nommons, nous autres catholiques, le Péché, et ce que les mondains appellent seulement des fautes, — et c’est la vérité ! Mais il n’a pas assez dégagé la Cause des hommes qui l’ont souillée ou trahie. Il n’a rien entendu à la grandeur divine de la Cause ; il n’a vu que l’indignité de ses serviteurs. Lui qui méprise les esprits vulgaires et les démocraties qui ne sont jamais que le gouvernement de la Vulgarité, il est tombé, par le fait plus que par des paroles expresses, il est vrai, dans ce plat sophisme des esprits vulgaires qui retourne l’infamie du prêtre contre la sainteté de l’autel.

Il a donc fini son histoire comme il l’avait commencée. Il a fait avec moi peut-être comme Dante, à qui Virgile dit : « Regarde et passe ! ». Il m’a regardé et il a passé… Il a suivi imperturbablement la voie de son esprit, qui est robuste et logique. Il a eu cette logique — cette petite clé de la logique — dont un philosophe a dit spirituellement qu’avec cette clé on n’entre jamais que chez soi. Et, malheureusement, il y est trop resté, — chez soi. Il n’en est pas assez sorti pour rentrer dans l’idée du catholicisme et pour la comprendre, comme doit la comprendre même l’homme qui fait l’histoire de sa défaite. Pour mon compte, je maintiens qu’il n’y a qu’un catholique qui puisse écrire profondément et intégralement l’histoire de Philippe II et de son siècle, et encore un catholique assez fort (cherchez-le dans le personnel du catholicisme actuel et trouvez-le si vous le pouvez !) pour écrire la vérité, l’épouvantable vérité qui le désole, mais sans le faire trembler dans la moindre des incertitudes de sa foi.

II

Et, en effet, pour cet historien catholique qui n’est pas venu, comme pour l’historien politique que voici, le siècle de Philippe II — il faut bien en convenir ! — fut un temps affreux. Il ne le fut pas qu’en Espagne, il le fut en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, dans les Flandres, partout ! Ce fut une époque exécrable. Quelques têtes éprises de la force, comme celle de Stendhal, par exemple, qui aimait mieux le brigandage que la civilisation, et qui avait rêvé d’écrire l’Histoire de l’énergie en Italie, peuvent, par amour de l’émotion, poétiser un temps où le danger et la mort étaient noblement au bout de tout ; mais il n’y avait pas au XVIe siècle que la palpitation héroïque, chère aux hommes de courage, il y avait, dans les mœurs, autant de corruption et de bassesse que d’atrocité. Avant l’histoire de Forneron, on savait déjà beaucoup sur ce temps terrible, mais, après cette histoire, je ne crois pas qu’on ait beaucoup à apprendre encore… et même le Forneron des deux derniers volumes surpasse, en renseignements, le Forneron des deux premiers. Après cette histoire, d’une vérité qui ne bronche pas, il n’y a pas moyen de conserver la moindre illusion sur ceux-là qui, auréolisés par les rayons de leur Cause, nous paraissaient aussi grands qu’elle. Il n’y a pas de héros qui ne soit plus ou moins diminué ou plus ou moins contaminé par cette histoire… Catholiques ou protestants, tout l’ensemble de ce monde-là est effroyable. Ils sont toujours prêts à se dégrader à l’envi, dans une Cause que les hommes ne peuvent jamais dégrader, même en se dégradant : la Cause de Dieu ! C’est, en effet, pour cette Cause sacrée que le XVIe siècle combattit… malheureusement avec toutes armes, mais c’est précisément le fanatisme de cette Cause, — à qui tant d’écrivains ont imputé toutes les horreurs du temps, — c’est ce fanatisme religieux, dont l’indifférence d’un esprit moderne et sans croyance et froidi par l’étude des faits s’est tranquillement détournée, c’est ce fanatisme, qui, lui seul, a pourtant arraché le XVIe siècle à l’outrage mérité du genre humain, et qui l’a sauvé du mépris absolu de l’Histoire !

Oui ! le fanatisme religieux, cet horrible fanatisme religieux… comme ils disent ! Il n’y avait plus que cela qui valût réellement au XVIe siècle. Il n’y avait plus que cela qui vécût, pour l’honneur de l’âme humaine pervertie. C’est tout ce qui restait de l’antique foi chrétienne, de l’enthousiaste amour de Dieu, épousé par le cœur ardent du Moyen Age demeuré fidèle jusqu’au grand Adultère de la Renaissance, dont le XVIe siècle fut un des bâtards ! Oui ! le fanatisme religieux, le charbon fumant d’une flamme d’amour, inextinguible encore, pour une religion enfoncée par le marteau de quinze siècles dans le cœur, les mœurs et les institutions politiques des peuples, et même de ceux-là qui s’étaient révoltés contre elle… Il ne faut pas s’y tromper ! Le Protestantisme, malgré sa rupture et son hérésie, eut, au XVIe siècle, tout autant que le Catholicisme, le fanatisme religieux. Le Protestantisme combattit pour Dieu, contre Dieu… Aux supplices atroces de Philippe II, les atroces supplices d’Élisabeth d’Angleterre répliquaient… L’auteur politique de l’histoire actuelle de Philippe II n’a pas regardé assez avant dans ce fanatisme religieux pour plonger au fond et voir clairement ce qu’il signifiait. À cela, il a mutilé son histoire. Double déchet, moral et esthétique ! Elle y a perdu également de sa justice et de sa beauté.

De sa justice, c’est bien évident ; mais de sa beauté ?… Le livre de Forneron a la sienne ; celle que les anciennes rhétoriques, maintenant dépassées, attribuaient jadis à l’Histoire : la beauté sévère et froide et digne, sans rien de plus ! Ne lui avaient-elles pas donné, ces rhétoriques, à la Muse de l’Histoire, comme elles disaient, une plume de fer, pour se dispenser de lui en donner une de feu ?… Une plume vivante !… L’Historien catholique, qui n’est pas venu, s’il était venu et s’il eût écrit une histoire du temps de Philippe II, était seul capable d’avoir cette plume-là. H l’aurait allumée au feu de ses croyances en deuil, devant le désastre de sa cause et de son histoire. Son talent, s’il en avait eu, aurait bénéficié du malheur auguste et mystérieux de la Cause de Dieu, perdue par les hommes, au XVIe siècle ; car c’est presque une loi de l’histoire, avec la mélancolie naturelle à l’âme humaine, que les causes perdues nous prennent plus fortement le cœur que les causes triomphantes et soient plus belles à raconter !

III

Cela dit, la Critique, pour peu qu’elle reste élevée, a tout dit du livre de Forneron. Ce livre a la puissance personnelle des facultés qui font le talent, mais il a l’impuissance de son siècle, — d’un siècle à qui manque radicalement le sens des choses religieuses, et il en faut au moins la connaissance et la compréhension pour en parler dans une histoire où elles tiennent une si grande place. Certes ! même sans la foi religieuse qu’il n’a pas, l’historien n’a point le droit de n’en pas tenir compte dans la vie des hommes dont il écrit l’histoire ; car cette foi religieuse, même inconséquente, même violée et faussée par les passions qui entraînent hors de Dieu, fût-ce dans les voies les plus scélérates, cette foi religieuse, tombée et ravalée jusqu’au fanatisme de Philippe II, par exemple, est encore une grande chose, qui grandit l’homme par le Dieu qu’elle y ajoute, et qui, s’imposant au moraliste dans l’historien, doit le forcer à s’occuper d’elle. Or, c’est justement l’étude de cette grande chose qui plane sur toute la vie de Philippe II et qui le met à part, dans l’Histoire, lui et le XVIe siècle, c’est cette grande chose qui se trouve oubliée dans le livre de Forneron, où, excepté cette grande chose, il a tout vu.

Il a tout vu, humainement, politiquement, par dehors, comme on voit dans le drame profane de l’Histoire, — le drame sans monologues et sans confidents, — et qu’on s’arrête aux faits, sans descendre dans l’abîme des consciences, — ces gouffres de complications ! Le fanatisme religieux ôté de l’âme de Philippe II, il se fait à l’instant en lui le vide de l’homme qui a besoin de l’idée de Dieu pour être quelque chose, et Forneron, avec son regard exercé, voit, dans ce vide où l’idée de Dieu s’embrouillait avec les passions et les vices, ce qui reste de Philippe II, c’est-à-dire un des plus vulgaires despotes qu’ait corrompus la royauté. Ce Philippe II, que les ennemis du catholicisme appellent un monstre, sans son fanatisme religieux n’eût été, malgré tous ses crimes, qu’un monstre de médiocrité. Très au-dessous de Charles-Quint, son père, dont il n’avait, si l’on en croit ses portraits, que la mâchoire lourde et les poils roux dans une face inanimée et pâle ; ce scribe, qui écrivait ses ordres, défiant qu’il était jusque de l’écho de sa voix ; ce solitaire, noir de costume, de solitude et de silence, et qui cachait le roi net (el rey netto), au fond de l’Escurial, comme s’il eût voulu y cacher la netteté de sa médiocrité royale ; Philippe II, ingrat pour ses meilleurs serviteurs, jaloux de son frère don Juan, le vainqueur de Lépante, jaloux d’Alexandre Farnèse, jaloux de tout homme supérieur comme d’un despote qui menaçait son despotisme, Forneron l’a très bien jugé, réduit à sa personne humaine, dans le dernier chapitre de son ouvrage, résumé dont la forte empreinte restera marquée sur sa mémoire, comme il a bien jugé aussi Élisabeth, plus difficile à juger encore, parce qu’elle eut le succès pour elle et qu’on ne la voit qu’à travers le préjugé de sa gloire. Élisabeth, dans Forneron, est la fausse Reine, — la vraie, ce fut Burleigh et Walsingham, — la fausse vierge, la fausse savante, le faux génie et l’odieuse Harpagonne, qui s’assit bassement sur ses trésors, quand toute l’Angleterre se soulevait de patriotisme, lorsqu’il fallut armer une flotte et l’opposer à l’Armada, et qui garda tout, même son prestige, aux yeux de l’Angleterre, dans cet accroupissement honteux. Ni catholique ni protestant, Forneron a bien jugé Philippe II et Élisabeth quand, tous les deux, ils ne sont ni l’un catholique, ni l’autre protestante, — mais, quand ils le sont, il ne les juge plus !

Il est plus à l’aise avec Henri IV, qu’il comprend intégralement, lui, et, qu’on me passe le mot ! de pied en cap. Henri IV n’a pas le fanatisme religieux qui fut la plus honorable passion du XVIe siècle, et pour cette raison, qui n’est pas la seule, du reste, mais qui est la plus puissante, il est peut-être la seule figure de son histoire qui soit entièrement sympathique à Forneron, l’écrivain politique de ce temps, qui, au temps de Henri IV, se serait certainement rangé dans le parti des politiques, qui mirent fin à la guerre civile et tirèrent de la vieille Constitution de la monarchie catholique, qui avait été la monarchie française, une monarchie d’un autre ordre, — la monarchie des temps modernes. Elle a cru, celle-là, pouvoir se passer du principe religieux de l’autre, et, pour sa peine, les Démocraties déchaînées sont, à

cette heure, en train de l’emporter !

IV

Et c’est ce qu’il faut rappeler, eu finissant, à l’auteur de cette Histoire de Philippe II[60] qui n’aime pas plus que nous les Démocraties. Tête de gouvernement, esprit historique, il a, à plus d’une place, exprimé le plus hautain mépris pour elles. Il sait, en effet, de quels éléments elles sont faites : ignorance, sottise, brutalité, envie, aptitude à toutes les corruptions et à tous les aveuglements, et cela sans exception d’aucune sorte. La Ligue même, qui n’eut de bon que ce fanatisme religieux méconnu si profondément par Forneron, la Ligue, qui, pour nous, fut à l’origine, l’explosion de la conscience révoltée d’un peuple, n’a pas échappé à cette loi des Démocraties. Prise longtemps par des catholiques, à distance, pour quelque chose de grand et de pur, la Ligue, étudiée de plus près, n’a été vaincue et n’a péri que parce qu’elle fut une démocratie, et son principe, tout religieux qu’il fût, ne la préserva pas de la corruption générale dont l’histoire de Forneron (et c’est là sa terrible originalité) nous a donné une si formidable idée.

Dans un temps où l’on n’avait pas vu que Mayenne, — le dernier des Guise, de toutes les manières, — mais le grand Guise lui-même, le magnifique Balafré, le charmeur de la France, recevoir vingt-cinq mille écus par mois du roi d’Espagne, non pour les besoins de son parti, — ce qui eût été légitime, — mais pour les besoins de sa maison, de son luxe et de sa personne ; quand les plus grands seigneurs de France tendaient leurs mains gantées d’acier, et les évêques leurs mitres de soie, à l’argent du roi d’Espagne qui y tombait ; quand partout, dans l’abominable politique du temps, il n’y a que gens qui se marchandent, espions tout prêts qui se proposent, assassins qui s’achètent, la Ligue ne fut pas plus innocente que les autres des vices qui dévoraient son siècle, et elle y ajouta le sien, qui était d’être une Démocratie… Philippe II fut ruiné, du reste, avant d’avoir acheté la France, et les victoires d’Henri IV firent le reste. Quelques gouttes d’un sang héroïquement versé lavèrent toutes les infamies du XVIe siècle. Dans l’Histoire, le génie militaire arrive toujours à l’heure nécessaire pour finir les Démocraties… S’il n’avait fait que cela du temps d’Henri IV ! Mais ce que les politiques du temps, et même de ce temps-ci, prennent pour une transaction, fut pour le Catholicisme une défaite. Henri IV, dit Forneron, et il l’en loue, ne voulut pas qu’il y eût en France désormais quelqu’un de plus catholique que lui… Et ce simple mot dit à quel point nous étions vaincus.

Pas de pusillanimité !… — Il faut savoir le reconnaître…

Nous nous tenons pour tels, et la politique de Forneron nous tient pour tels aussi.

Vaincus, oui ! mais vengés de nos vainqueurs ?… Nous le sommes déjà, — et par leurs propres mains !


FIN
  1. Cochut. Law et son système (Pays, 19 avril 1853).
  2. Hachette.
  3. Pauthier. La Chine. Bazin. La Chine moderne (Pays, 20 novembre 1853).
  4. Firmin-Didot.
  5. Beaumont-Vassy. L’Empire russe depuis le Congrès de Vienne. Pouchkine et Lermontoff. Mémoires secrets du sieur de Villebois sur la cour de Russie pendant les règnes de Pierre le Grand et de Catherine II (Pays, 25 février 1854 ; novembre 1852).
  6. Amyot.
  7. Ce chapitre date de 1854
  8. Reinwald.
  9. Ne pas perdre de vue l’époque où ceci a été écrit.
  10. Dentu
  11. Historiettes de Tallemant des Réaux. Préface de Paulin Paris (Pays, 11 mars 1854).
  12. Techener.
  13. Edmond et Jules de Goncourt. Histoire de la Société française pendant la Révolution (Pays, 26 avril 1854).
  14. Dentu.
  15. Mémoires politiques et littéraires (Les Œuvres et les Hommes. XIVe vol.).
  16. L’abbé Huc, ancien missionnaire apostolitique en Chine. L’Empire Chinois (Pays, 28 février 1853)
  17. Gaume.
  18. Le général Daumas. Le Sahara Algérien. — Mœurs et coutumes de l’Algérie. — La Grande Kabylie. — Le Grand Désert, Itinéraire d’une caravane du Sahara au pays des Nègres. — Les Chevaux du Sahara. — Principes généraux du cavalier Arabe (Pays, 18 avril 1855).
  19. Langlois et Leclerq.
  20. Hachette.
  21. Chamerot.
  22. Hachette
  23. Hachette
  24. Ce chapitre date de 1855
  25. Chaix
  26. Blaze de Bury. Les Kœnigsmark (Pays, 12 juin 1855).
  27. Lévy
  28. Alexis de Tocqueville. L’ancien Régime et la Révolution (Pays, 29 juillet 1856).
  29. Lévy
  30. En 1856.
  31. L’Abbé Huc. Le Christianisme en Chine, en Tartarie et au Thibet (Pays, 31 mars 1857).
  32. Gaume.
  33. Frédéric Vaultier. Souvernirs de l’Insurrection normande dite du Fédéralisme, en 1793 (Pays, 18 mai 1858).
  34. Le Gost-Clerisse. Caen.
  35. La Grange-Chancel. Les Philippiques, avec des notes historiques et littéraires par de Lescure (Pays, 22 novembre 1858).
  36. Poulet-Malassis et de Broise.
  37. Amédée Renée. Louis XVI et sa Cour (Pays, 21 décembre 1858).
  38. Firmin-Didot.
  39. Capefigue. Gabrielle dÉstrées et la politique de Henri IV (Pays, 6 décembre 1859).
  40. Amyot
  41. Amédée Renée. La Grande Italienne (Mathilde de Toscane) (Pays, 21 juillet 1859).
  42. Firmin Didot.
  43. Joseph de Maistre. Correspondance diplomatique, publiée par Albert Blanc (Pays, 15 décembre 1860).
  44. Michel Lévy.
  45. Thureau-Dangin. Royalistes et Républicains (Constitutionnel, 1er juin 1874).
  46. Plon.
  47. Louis Faliès. Études philosophiques et historiques sur les civilisations (Constitutionnel, 22 juin 1874).
  48. Garnier.
  49. Valfrey. La Diplomatie au XVIIe siècle : Hugues de Lionne (Constitutionnel, 21 janvier 1878).
  50. Didier.
  51. Comte Adhémar d’Antioche. Deux Diplomates : Le comte Raczynski et Donoso Cortès, marquis de Valdegamas (Constitutionnel, 31 mars 1880).
  52. Plon.
  53. Papiers inédits du duc de Saint-Simon : Lettres et dépêches sur l’ambassade d’Espagne. Introductions par Édouard Drumont. Écrits inédits de Saint-Simon, publiés par Faugère (Constitutionnel, 18 mai et 30 novembre 1880).
  54. Quantin.
  55. Hachette
  56. Frédéric Masson. Le Marquis de Grignan (Constitutionnel, 29 novembre 1881).
  57. Plon.
  58. Forneron. Histoire de Philippe II (Constitutionnel, 17 avril 1882).
  59. Voir Les Historiens (10e vol. des Œuvres et des Hommes).
  60. Plon.