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Les Adelphes

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Texte de théâtre


Les Adelphes
Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris, 1855


Térence
Les Adelphes

LES PERSONNAGES DE LA PIECE

MICION, vieillard, frère de Déméa, père adoptif d’Eschine.
DEMEA, vieillard, père d’Eschine et de Ctésiphon.
SANNION, marchand d’esclaves.
ESCHINE, jeune homme, fils de Déméa, adopté par son oncle Micion.
BACCHIS, musicienne.
PARMENON, esclave d’Eschine ou de Micion.
SYRUS, esclave d’Eschine ou de Micion.
CTESIPHON, Jeune homme, fils de Déméa, frère d’Eschine.
SOSTRATE, mère de Pamphile.
CANTHARA, nourrice de Pamphile.
GETA, esclave de Sostrate.
HEGION, vieillard, parent de Pamphile.
DROMON, esclave d’Eschine ou de Micion.
CALLIDIA, esclave enlevée par Eschine (personnage muet).
PAMPHILE, fille de Sostrate, maîtresse d’Eschine (personnage muet).
STORAX, esclave de Micion (personnage muet).

SOMMAIRE

par

C. Sulpicius Apollinaire

Déméa était père de deux jeunes gens, Eschine et Ctésiphon. Il avait fait adopter Eschine par Micion son frère et gardé avec lui Ctésiphon. Celui-ci s’éprend d’amour pour une joueuse de lyre : Eschine, pour le dérober à la sévérité d’un père dur et morose, détourne les soupçons sur lui, et se fait passer pour l’amant de la musicienne ; à la fin, il l’enlève au marchand d’esclaves. Mais il a aussi séduit une pauvre fille du pays d’Athènes, en lui promettant d’en faire sa femme. Déméa s’irrite de l’aventure, et en fait de grandes plaintes : mais bientôt la vérité se découvre ; Eschine épouse la pauvre Athénienne, et Ctésiphon la joueuse de lyre.

PROLOGUE



L’auteur s’étant aperçu que la malveillance s’attache à tous ses ouvrages, et que ses ennemis cherchent à décrier la pièce que nous allons représenter, vient se dénoncer lui-même. Vous jugerez (5) si l’on doit le louer ou le blâmer de ce qu’il a fait.

Il existe de Diphile une comédie qui a pour titre « Synapothescontes ». Plaute en a fait ses « Commorientes ». Dans la pièce grecque, il y a au premier acte un jeune homme qui enlève une fille à un marchand d’esclaves. Plaute n’a point reproduit (10) cet incident, que l’auteur a transporté mot pour mot dans ses « Adelphes ». C’est le nom de la pièce nouvelle que nous allons représenter. Examinez, et dites si c’est là un larcin, ou si l’auteur n’a fait que reprendre un passage dont Plaute n’a pas voulu faire usage.

(15) Quant aux propos de ces envieux qui l’accusent de se faire aider par d’illustres personnages, de les avoir sans cesse pour collaborateurs, loin de prendre cela, comme ils se l’imaginent, pour un sanglant outrage, il se trouve fort honoré de plaire à des hommes qui ont su plaire au peuple romain et à vous tous, (20) qui dans la guerre, dans l’administration, dans la vie privée, ont rendu service à chaque citoyen en toute occasion, sans faste et sans orgueil. Maintenant n’attendez pas de moi l’exposition du sujet. Les deux vieillards qui vont paraître les premiers le feront connaître en partie ; l’action développera le reste. Puisse votre bienveillance (25) soutenir le zèle de l’auteur et l’encourager à de nouveaux essais !
ACTE PREMIER





ACTE I, SCENE I (Micion seul)

MI. Storax !…. Allons, Eschine n’est pas encore rentré de son souper d’hier, ni aucun des esclaves que j’avais envoyés au-devant de lui. On a bien raison de dire : Si vous vous absentez ou que vous tardiez trop à revenir, mieux vaudrait qu’il vous arrivât (30) tout ce que dit et pense de vous une femme en colère, que ce qu’appréhendent des parents trop faibles. Une femme, pour peu que vous tardiez, s’imagine que vous êtes à boire ou à faire l’amour, que vous vous donnez du bon temps, et que tout le plaisir est pour vous, tandis qu’elle a toute la peine. (35) Moi, parce que mon fils n’est pas revenu, que ne vais je pas me mettre en tête ! Que d’inquiétudes et de tourments ! N’a-t-il pas eu froid ? Aurait-il fait une chute ? Se serait-il brisé quelque membre ? Ah ! quelle folie ! Livrer son cœur à une affection, se créer des liens auxquels on attache plus de prix qu’à sa propre existence ! (40) Cependant ce n’est pas mon fils, c’est le fils de mon frère, d’un frère qui m’est entièrement opposé de goûts et d’humeur, et cela dès notre enfance. Moi, j’ai préféré la vie douce et paisible qu’on mène à la ville, et, chose qu’on regarde comme un grand bonheur, je ne me suis jamais marié. Lui, tout au contraire, (45) il a toujours vécu à la campagne, s’imposant des privations, ne se ménageant pas ; il s’est marié ; il a eu deux enfants. J’ai adopté l’aîné ; je l’ai pris chez moi tout petit ; je l’ai regardé, je l’ai aimé comme mon fils. Il fait toute ma joie ; il est l’unique objet de ma tendresse, (50) et je n’épargne rien pour qu’il me rende la pareille. Je lui en fourre, je lui en passe ; je ne crois pas nécessaire d’user à tout propos de mon autorité. Bref, toutes ces folies de jeune homme, que les autres font en cachette de leurs pères, je l’ai accoutumé à ne point s’en cacher avec moi. (55) Quand on ose mentir à son père, qu’on a pris l’habitude de le tromper, on ne se fait aucun scrupule de tromper les autres. Je crois qu’il vaut mieux retenir les enfants par l’honneur et les sentiments que par la crainte. Mon frère et moi ne sommes pas là-dessus du même avis ; ce système lui déplaît. (60) Il vient souvent me corner aux oreilles : « Que faites-vous, Micion ? Vous nous perdez cet enfant. Comment ! il boit, il a des maîtresses ! Et vous fournissez à de pareilles dépenses ! Vous le gâtez pour sa toilette ; vous êtes trop déraisonnable. » C’est lui qui est trop dur, qui passe toutes les bornes de la justice et de la raison. (65) Et il a bien tort, à mon avis, de croire que l’autorité de la force est plus respectée et plus solide que celle de l’amitié. Pour moi, voici comment je raisonne, voici le système que je me suis fait : Quand on ne fait son devoir (70) que par la crainte du châtiment, on l’observe tout le temps qu’on a peur d’être découvert. Compte-t-on sur l’impunité, on retourne aussitôt à son naturel. Mais celui que vous vous attachez par des bienfaits remplit ses devoirs de bon cœur ; il s’étudie à vous plaire ; devant vous ou seul, il sera toujours le même. C’est à un père d’accoutumer son fils (75) à bien faire de son propre mouvement plutôt que par un sentiment de crainte ; c’est là ce qui fait la différence entre le père et le maître. Celui qui ne sait pas en user ainsi doit reconnaître qu’il est incapable d’élever des enfants. —-Mais n’est-ce pas notre homme que j’aperçois ? Oui vraiment, c’est lui. Il a l’air bien soucieux, je ne sais pourquoi. (80) Il va gronder sans doute, comme à son ordinaire.

ACTE I, SCENE II (Déméa, Micion)

MI. Vous allez bien, Déméa ? j’en suis ravi.

DE. Ah ! vous voici fort à propos, je vous cherchais.

MI. Pourquoi cet air soucieux ?

DE. Quoi ! vous qui vous êtes chargé de notre Eschine, vous me demandez pourquoi j’ai l’air soucieux ?

MI. (à part) Ne l’avais-je pas dit ? (haut) (85) Qu’a-t-il donc fait ?

DE. Ce qu’il a fait ? un drôle qui n’a honte de rien, qui ne craint personne, qui se croit au-dessus de toutes les lois. Je ne parle pas du passé ; mais il vient encore de nous en faire de belles !

MI. Qu’y-a t-il ?

DE. Il a enfoncé une porte et pénétré de vive force (90) dans une maison ; il a battu, laissé pour mort le maître du logis et tous ses gens ; et cela pour enlever une femme dont il était amoureux. Tout le monde crie que c’est une indignité. Quand je suis arrivé, c’était à qui me saluerait de cette nouvelle, Micion. Il n’est bruit que de cela dans la ville. (95) S’il lui faut un exemple, n’a-t-il pas celui de son frère, qui est tout entier à ses affaires, qui vit à la campagne avec économie et sobriété ? Qu’on me cite de celui-là un trait semblable. Et ce que je dis d’Eschine, mon frère, c’est à vous que je l’adresse. C’est vous qui le laissez se débaucher.

MI. Je ne sache rien de plus injuste qu’un homme sans expérience, (100) qui ne trouve bien que ce qu’il fait.

DE. Que voulez-vous dire ?

MI. Que vous jugez mal de tout ceci, mon frère ! Ce n’est pas un si grand crime à un jeune homme, croyez-le bien, que avoir des maîtresses, de boire, d’enfoncer des portes. Si nous n’en avons pas fait autant vous et moi, (105) c’est que nos moyens ne nous le permettaient pas. Et aujourd’hui vous voulez vous faire un mérite d’avoir été sage malgré vous. Ce n’est pas juste ; car si nous avions eu de quoi, nous aurions fait comme les autres. Et si vous étiez un homme raisonnable, vous laisseriez le vôtre s’amuser tandis qu’il est jeune, (110) plutôt que de le réduire à désirer }e moment où il vous aura porté en terre, pour se livrer à des plaisirs qui ne seront plus de son âge.

DE. Par Jupiter ! l’homme raisonnable, vous me faites devenir fou. Comment ! ce n’est pas un si grand crime à un jeune homme de faire ce qu’il a fait ?

MI. Ah ! écoutez-moi, afin de ne plus me rompre la tête à ce propos. (115) Vous m’avez donné votre fils ; il est devenu le mien par adoption. S’il fait des sottises, mon frère, tant pis pour moi ; c’est moi qui en porterai la peine. Il fait bonne chère ? Il boit ? Il se parfume ? C’est à mes frais. Il a des maîtresses ? Je lui donnerai de l’argent, tant que je le pourrai ; (120) et quand je ne le pourrai plus, peut-être le mettront-elles à la porte. Il a enfoncé une porte ? on la fera rétablir. Déchiré des habits ? on les raccommodera. J’ai, grâce aux dieux, de quoi suffire à ces dépenses, et jusqu’à présent elles ne m’ont pas gêné. Pour en finir, laissez-moi tranquille, ou prenons tel arbitre que vous voudrez, (125) et je vous ferai voir que c’est vous qui avez tort.

DE. Mon Dieu ! apprenez donc à être père de ceux qui le sont réellement.

MI. Si la nature vous a fait son père, moi, je le suis par l’éducation.

DE. Par l’éducation ? vous ?

MI. Ah ! si vous continuez, je m’en vais.

DE. Voilà comme vous êtes !

MI. Mais aussi pourquoi me répéter cent fois la même chose ?

DE. (130) C’est que cet enfant me préoccupe.

MI. Et moi aussi, il me préoccupe. Voyons, mon frère, occupons-nous chacun pour notre part, vous de l’un, moi de l’autre. Car vous occuper de tous les deux, c’est pour ainsi dire me redemander celui que vous n’avez donné.

DE. Ah ! Micion.

MI. Je le pense ainsi.

DE. Comment donc ! Puisque cela vous plaît, (135) qu’il dissipe, qu’il jette l’argent parla fenêtre, qu’il se perde ! cela ne me regarde point. Si je vous en parle jamais….

MI. Voilà que vous recommencez, mon frère.

DE. Croyez-vous donc…. Moi, vous redemander celui que je vous ai donné ? Mais tout cela me fâche : je ne suis pas un étranger pour lui. Si je m’oppose… Bah ! en voilà assez. Vous voulez que je ne m’occupe que du mien ? D’accord. Et je rends grâces aux dieux (140) de ce qu’il est tel que je le désire. Quant au vôtre, il sentira lui-même par la suite… Je n’en veux pas dire davantage.

ACTE I, SCENE III (Micion seul)

Si tout n’est pas vrai dans ce qu’il dit, tout n’est pas faux, et cela ne laisse pas que de me chagriner un peu ; mais je n’ai pas voulu qu’il pût s’en douter. Car voilà notre homme : (145) pour le calmer, il faut absolument lui rompre en visière et crier plus fort que lui. Encore a-t-il bien de la peine à s’humaniser. Si je l’excitais, ou si je me prêtais le moins du monde à sa mauvaise humeur, je serais aussi fou que lui. Pourtant Eschine a bien quelques torts envers nous dans tout ceci. (150) Est-il une courtisane qu’il n’ait pas aimée, qui n’ait pas eu de son argent ? Dernièrement enfin, dégoûté sans doute de toutes ces femmes, il me dit qu’il voulait se marier. J’espérais que le jeune homme avait jeté son feu ; je m’en applaudissais. Et voilà que de plus belle… (155) Mais je veux savoir au juste ce qu’il en est, et joindre mon drôle, si je le trouve sur la place.
ACTE DEUXIEME





ACTE II, SCENE I (Samnion, Eschine, Parménon, Callidie, ces deux derniers personnages étant muets)

SA. A l’aide, citoyens ! venez au secours d’un malheureux, d’un innocent ; protégez sa faiblesse.

AE. (à Callidie) Vous pouvez maintenant rester ici en toute sûreté. Pourquoi tourner ainsi la tête ? Vous n’avez rien à craindre ; tant que je serai là, il n’osera pas vous toucher.

SA. Moi ? quand vous seriez tous contre moi, je la…..

AE. (160) Tout maraud qu’il est, il ne s’exposera pas d’aujourd’hui à se faire rosser une seconde fois.

SA. Écoutez, Eschine ; afin que vous ne veniez pas prétexter plus tard votre ignorance, je suis marchand d’esclaves.

AE. Je le sais.

SA. Mais marchand de bonne foi, s’il en fut jamais. Vous aurez beau dire après, pour vous excuser, que vous êtes fâché de l’aventure ; je n’en ferai pas plus de cas que de cela. (Il fait claquer ses doigts) Soyez sûr que je défendrai mon bon droit, (165) et que vous ne me payerez pas avec de belles paroles le mal que vous m’avez fait en réalité. Je connais toutes vos défaites. « J’en suis au désespoir ; je proteste que c’est une indignité dont vous n’étiez pas digne. » Oui, quand vous m’aurez traité indignement.
AE. (à Parménon) Va devant, va vite, et ouvre la porte.

SA. C’est comme si vous chantiez.

AE. (à Callidie) Entrez maintenant.

SA. Je ne le souffrirai pas, vous dis-je.

AE. Viens ici, Parménon ; (170) tu t’éloignes trop de ce drôle. Mets-toi là, près de lui. Bien, c’est cela. Maintenant, que tes yeux ne quittent plus les miens ; et, au premier signe que je ferai, applique-lui ton poing sur la figure.

SA. Ah ! je voudrais bien voir cela. (Parménon le frappe)

AE. Tiens, attrape. Lâcheras-tu cette femme ?

SA. Mais c’est une horreur !

AE. Prends garde ; il va recommencer. (Parménon le frappe encore)

SA. Aïe, aïe !

AE. (175) (à Parménon) Je ne t’avais pas fait signe ; mieux vaut pourtant pécher de cette façon que d’une autre. Va-t’en maintenant. (Parménon emmène l’esclave)

SA. Qu’est-ce que cela signifie ? Etes-vous donc roi ici, Eschine ?

AE. Si je l’étais, je te ferais arranger comme tu le mérites.

SA. Qu’avez-vous donc à démêler avec moi ?

AE. Rien.

SA. Me connaissez-vous seulement ?

AE. Je n’en ai guère envie.

SA. Ai-je jamais rien touché de ce qui vous appartient ?

AE. Si tu l’avais fait, tu t’en trouverais fort mal.

SA. (180) Et de quel droit alors vous est il plus permis de m’enlever une esclave que j’ai payée de mon argent ? Dites.

AE. Tu ferais bien mieux de ne pas tant criailler devant notre porte ; car si tu continues à m’impatienter, je te fais emporter au logis, et l’on t’y éreintera à coups d’étrivières.

SA. Les étrivières à un homme libre ?

AE. Oui, les étrivières.

SA. (185) Quelle infamie ! et l’on viendra dire qu’ici la loi est égale pour tous !

AE. Si tu as assez fait l’enragé, faquin, écoute-moi un peu, je te prie.

SA. Quel est donc l’enragé de nous deux ?

AE. Laissons cela, et venons au fait.

SA. Au fait ? Mais à quel fait ?

AE. Veux-tu que je te parle dans ton intérêt ?

SA. Volontiers, pourvu que vous soyez un peu raisonnable.

AE. Ah ! ah ! un marchand d’esclaves qui veut que je sois raisonnable avec lui !

SA. Marchand d’esclaves, c’est vrai, je le suis ; je suis la ruine des jeunes gens, (190) un voleur, un fléau public ; mais enfin je ne vous ai fait aucun tort.

AE. Vraiment il ne manquerait plus que cela.

SA. Revenons, de grâce, à ce que vous vouliez dire, Eschine.

AE. Cette femme, tu l’as achetée vingt mines ; et puisse-t-il t’en arriver malheur ! Eh bien ! on te rendra ton argent.

SA. Mais si je ne veux pas vous la vendre, moi, m’y forcerez-vous ?

AE. Non certainement.

SA. C’est que j’en avais peur.

AE. Je prétends même qu’on ne peut la vendre (195) parce qu’elle est libre, et je soutiendrai en justice qu’elle l’est effectivement. Vois maintenant si tu veux rentrer dans tes fonds, ou plaider. Décide-toi pendant que je vais m’absenter un moment, faquin.

ACTE II, SCENE II (Samnion seul)

O grand Jupiter ! je ne m’étonne plus qu’il y ait des gens qui deviennent fous à force de mauvais traitements. Il m’arrache de ma maison, me roue de coups, m’enlève mes esclaves malgré moi, (200) m’applique plus de cinq cents soufflets à me rompre la mâchoire, et par-dessus le marché il exige que je lui cède cette fille au prix coûtant. Puisque je lui ai tant d’obligations, soit ; sa requête est trop juste. Allons, je ne demande pas mieux, pourvu qu’il me rende mon argent. Mais je prévois une chose. A peine aurai-je dit, C’est tant, il aura ses témoins (205) tout prêts à venir affirmer que j’ai vendu ; d’argent, on vous en souhaite. « Tantôt ; revenez demain. » Je veux bien encore en passer par là, pourvu qu’il paye ; et pourtant c’est révoltant ! Mais je fais une réflexion qui est juste : dans notre métier, il faut se résoudre à souffrir toutes les avanies des jeunes gens, sans souffler. —— Mais personne ne me payera, et tous les calculs que je fais là sont des calculs en l’air.

ACTE II, SCENE III (Syrus, Sannion)

SY. (210) (à Eschine) Il suffit ; je lui parlerai moi-même, je m’en charge. Il s’estimera bien heureux de recevoir son argent, et je veux qu’il vous dise merci. —— Eh bien ! qu’est-ce que j’apprends là, Sannion ? Qu’il y a eu je ne sais quel débat entre toi et mon maître ?

SA. Je n’ai jamais vu débat où la partie fût moins égale. Nous n’en pouvons plus tous les deux, lui d’avoir battu, moi d’avoir été assommé.

SY. (215) C’est ta faute.

SA. Que devais-je faire ?

SY. Avoir plus de complaisance pour un jeune homme.

SA. Pouvais-je mieux faire que de lui tendre la joue, comme je l’ai fait, tant qu’il l’a voulu ?

SY. Tiens, je vais te dire une grande vérité. On gagne quelquefois beaucoup à savoir perdre à propos.

SA. Oh ! oh !

SY. Tu as craint qu’en te relâchant un peu de tes droits pour faire plaisir à mon jeune maître, cela ne te fût pas rendu avec usure, (220) imbécile que tu es.

SA. Je n’achète pas l’espérance argent comptant.

SY. Tu ne feras jamais fortune. Va, tu ne sais pas amorcer ton monde, Sannion.

SA. Cela vaudrait mieux, je crois ; mais je n’y entends pas finesse, et j’ai toujours préféré accrocher tout de suite, vaille que vaille, ce que je pouvais.

SY. A d’autres ; je te connais bien. Comme si vingt mines étaient quelque chose pour toi, (225) quand il s’agit de l’obliger ! D’ailleurs on dit que tu pars pour l’île de Chypre.

SA. Ah !

SY. Que tu as acheté force marchandises pour exporter en ce pays ; que le vaisseau est frété. Je le sais. C’est pour cela que tu hésites. Mais pourtant j’espère que nous terminerons à ton retour.

SA. Si je songe a partir… (à part) C’est fait de moi, en vérité. Ils ont compté là-dessus lorsqu’ils se sont ainsi avancés.

SY. (à part) Il a peur. Je lui ai mis la puce à l’oreille.

SA. (à part) Oh ! les traîtres ! Voyez un peu (230) comme il me prend au pied levé ! J’ai là une cargaison de femmes et autres objets pour l’île de Chypre ; si je manque la foire, c’est une perte énorme pour moi. D’un autre côté, si je laisse là cette affaire, adieu mes gens. Quand je reviendrai, serviteur ; on sera tout refroidi. « Ah ! vous voilà ! c’est maintenant que vous venez ? (235) Pourquoi cette indifférence ? Où étiez-vous ? » En sorte qu’il vaut mieux perdre que d’attendre ici je ne sais combien de temps, ou de poursuivre après mon retour.

SY. As-tu fini de calculer tout ce que tu espères gagner ?

SA. Est ce là une action, un procédé digne d’Eschine ? Vouloir m’enlever de force mon esclave ?

SY. (240) (à part) Il faiblit. (haut) Je n’ai plus qu’une seule chose à te dire : vois si elle est de ton goût. Plutôt que de t’exposer à tout perdre en voulant tout avoir, Sannion, partage le différend par moitié. Il tâchera de te trouver dix mines quelque part.

SA. Faut-il être malheureux ! Je risque maintenant de perdre encore le capital. (245) Hélas ! n’a-t-il point de honte ? Je n’ai plus une seule dent qui tienne ; ma tête n’est que plaie et bosse à force d’avoir reçu des coups de poing, et il voudrait en outre me frustrer. Je ne pars plus

SY. Comme il te plaira. Tu n’as plus rien à me dire avant que je m’en aille ?

SA. Mais si, mais si, mon cher Syrus ; quoi qu’il en soit de ce qui s’est passé, plutôt que d’avoir un procès, (250) je ne demande que de recouvrer au moins ce que j’ai déboursé pour l’acheter. Je sais que tu n’as pas eu jusqu’ici de preuves de mon amitié ; mais tu verras que je ne suis pas un ingrat.

SY. J’y ferai mon possible. Mais j’aperçois Ctésiphon ; il est tout joyeux d’avoir sa maîtresse.

SA. Et la grâce que je te demande ?

SY. Attends un moment.

ACTE II, SCENE IV (Ctésiphon, Syrus)

CT. (255) Un service, de quelque part qu’il vienne, est toujours bien reçu, s’il vient à propos. Mais on est doublement heureux, en vérité, lorsqu’on en est redevable à celui de qui on avait droit de l’attendre. O mon frère, mon frère ! à quoi bon faire ton éloge ? Je le sais trop bien, je ne trouverai jamais d’expression si louangeuse qui ne soit au-dessous de ton mérite. Aussi considéré-je comme un bonheur unique entre tous d’être le seul homme au monde (260) qui ait un frère aussi heureusement doué des plus brillantes qualités.

SY. Ctésiphon !

CT. Ha, Syrus ! où est Eschine ?

SY. Là, au logis, qui vous attend.

CT. Ah !

SY. Qu’avez-vous ?

CT. Ce que j’ai ? C’est à lui, Syrus, que je dois la vie ; le brave garçon, qui n’a reculé devant aucun sacrifice pour me servir !

Injures, médisances, il a tout pris sur lui, tout, jusqu’à mon amour et ma faute. (265) Peut-on faire plus ? Mais qu’y a-t-il ? On a ouvert la porte.

SY. Restez, restez ; c’est lui qui sort.

ACTE II, SCENE V (Eschine, Sannion, Ctésiphon, Syrus)

AE. Où est-il ce coquin ?

SA. (à part) C’est moi qu’il cherche. Apporte-t-il quelque chose ? Je suis mort ! je ne vois rien.

AE. (à Ctésiphon) Ah ! vous voilà fort à propos, je vous cherchais. Eh bien, Ctésiphon, tout va bien. Allons, plus de tristesse.

CT. De la tristesse, quand j’ai un frère tel que vous ? Il n’en est pas question, ma foi. O mon cher Eschine, (270) mon véritable frère ! je n’ose vous louer en face plus longtemps, pour ne pas vous faire croire que j’agis par flatterie plutôt que par un sentiment de reconnaissance.

AE. Allons donc, quelle sottise ! Comme si nous ne nous connaissions que d’aujourd’hui, Ctésiphon ! Ce qui me fâche, c’est qu’il s’en est peu fallu que nous ne fussions prévenus trop tard, et dans un moment où, avec la meilleure volonté du monde, personne n’aurait pu vous tirer d’affaire.

CT. (275) La honte m’empêchait.

AE. Dites donc la sottise, et non la honte. Comment ! pour une pareille misère, être sur le point de quitter…Fi donc ! Grâce aux dieux, j’espère que cela n’arrivera jamais.

CT. J’ai eu tort.

AE. (à Syrus) Eh bien, à quoi Sannion s’est-il enfin résolu ?

SY. Il s’est apprivoisé.

AE. Je vais jusqu’à la place, pour en finir avec lui ; vous, Ctésiphon, entrez auprès d’elle.

SA. (bas à Syrus) Syrus, presse-le.

SY. (à Eschine) Dépêchons, car il a hâte de partir pour Chypre.

SA. (280) Moi ? point du tout ; j’attendrai ici tant qu’on voudra.

SY. On te payera ; ne crains rien

SA. Mais la somme tout entière.

SY. Tout entière ; tais-toi seulement, et suis-nous.

SA. Je vous suis.

CT. Ohé, ohé, Syrus !

SY. Eh bien, qu’est-ce ?

CT. Je vous en conjure, expédiez-moi ce drôle au plus vite ; ne le poussez pas à bout ; car si jamais mon père avait vent de tout ceci, je serais perdu sans ressource.

SY. (285) Il n’en sera rien, soyez tranquille. Allez un peu vous amuser avec elle en attendant ; faites-nous mettre le couvert, et ayez soin que tout soit prêt. Moi, sitôt l’affaire conclue, je ramène ici les provisions.

CT. Oui, certes, puisque tout nous a si bien réussi, il faut passer joyeusement notre journée.
ACTE TROISIEME





ACTE III, SCENE I (Sostrate, Canthare)

SO. De grâce, chère nourrice, comment cela se passera-t-il ?

CA. Comment cela se passera ? (290) Mais fort bien, j’espère.

SO. Les premières douleurs ne font que commencer.

CA. Et vous vous effrayez déjà, comme si vous n’aviez jamais vu d’accouchement, et que vous ne fussiez jamais accouchée vous-même.

SO. Je suis bien malheureuse ! je n’ai personne ici ; nous sommes seules encore. Géta est sorti, et je ne puis envoyer chercher la sage-femme, ni prévenir Eschine.

CA. Eschine ? Il sera bientôt ici ; car il ne passe jamais un jour (295) sans venir.

SO. Il est ma seule consolation au milieu de tous mes chagrins.

CA. Oui, puisque cet accident devait arriver à votre fille, c’est encore une chose bien heureuse que le hasard vous ait ainsi servi, et qu’elle ait eu affaire à un jeune homme si bon, si noble, si généreux, d’une si riche famille.

SO. Tu as bien raison, ma foi ? Que les dieux nous le conservent !

ACTE III, SCENE II (Géta, Sostrate, Canthare)

GE. (300) Non, quand tous les hommes ensemble se concerteraient pour parer un tel coup, ils ne pourraient nous être en ce moment d’aucune secours, à ma maîtresse, à sa fille et à moi. Ah ! malheur à nous ! Tant d’infortunes viennent nous assaillir à la fois, sans qu’il y ait moyen de nous en tirer : violence, misère, injustice, abandon, déshonneur ! (305) Siècle maudit ! race de scélérats, de brigands ! O le plus perfide des hommes !

SO. Hélas ! qu’y a-t-il donc, que je vois Géta si troublé, si haletant ?

GE. Ni la foi jurée, ni les serments, ni la pitié n’ont pu le retenir, le ramener, ni l’idée que la malheureuse dont il a si indignement abusé était sur le point de devenir mère.

SO. Je n’entends pas (310) trop ce qu’il dit.

CA. Approchons un peu plus, si vous voulez, Sostrate.

GE. Ah ! malheureux que je suis ! je ne me connais plus, tant je suis exaspéré. Oh ! si je pouvais les rencontrer tous à cette heure, pour décharger sur eux toute ma bile, là, dans le premier moment ! Qu’on me laisse le soin de la vengeance, et je saurai en faire justice. (315) Le vieillard d’abord, je l’étranglerais pour avoir donné le jour à un monstre pareil. Puis Syrus l’instigateur, ah ! que j’aurais de plaisir à le mettre en pièces ! Je l’empoignerais par le milieu du corps, et le jetterais la tête sur le pavé, pour lui faire sauter la cervelle. Le jeune homme, je lui arracherais les yeux, et je le précipiterais quelque part. (320) Les autres, j’aurais bientôt fait de les culbuter, rouler, traîner, assommer, rouer. Mais il faut aller faire part de cette mauvaise nouvelle à ma maîtresse.

SO. Rappelons-le. Géta !

GE. Hein ! Qui que vous soyez, laissez-moi.

SO. C’est moi, Sostrate.

GE. Où est-elle ? — Ah ! c’est vous que je cherche, que je demande ; je ne pouvais vous rencontrer plus à propos, ma chère maîtresse.

SO. Qu’y a-t-il donc ? d’où vient ce trouble ?

GE. Hélas ! hélas !

SO. Tu es tout hors d’haleine, mon pauvre Géta ; (325) remets-toi.

GE. C’est fini…

SO. Comment, fini ? Quoi donc ?

GE. Fini sans ressource ; nous sommes perdus.

SO. Parle donc, de grâce, qu’y a-t-il ?

GE. Désormais.

SO. Eh bien, quoi, désormais ?

GE. Eschine…

SO. Après, Eschine ?

GE. N’est plus qu’un étranger pour nous.

SO. Ah ! c’est fait de moi ! Et pourquoi ?

GE. Il en aime une autre.

SO. Malheureuse que je suis !

GE. Et il ne s’en cache pas. Il l’a enlevée lui-même en plein jour à un marchand d’esclaves.

SO. (330) Est-ce bien sûr ?

GE. Très sûr ; je l’ai vu, de mes propres yeux vu, Sostrate.

SO. Ah ! malheureuse ! Que croire désormais ? à qui se fier ? Eschine, notre Eschine ? notre vie à tous, notre seul appui ? lui sur qui reposaient toutes nos espérances ? qui jurait qu’il ne pourrait jamais vivre un seul jour sans elle ? qui avait promis de porter l’enfant dans les bras de son père, (335) et de le supplier si bien, qu’il obtiendrait de l’épouser ?

GE. Il ne s’agit pas de pleurer, madame. Voyons plutôt ce que nous avons à faire en cette circonstance. Courberons-nous la tête, ou irons-nous nous ouvrir à quelqu’un ?

CA. Oh ! oh ! Mon garçon, as-tu perdu la tête ? Sont-ce là de ces choses qu’on divulgue jamais ?

GE. Ce n’est pas trop mon avis. Qu’Eschine nous ait tourné le dos, c’est évident ; la chose parle d’elle-même. (340) Maintenant, si nous allons tout divulguer, il niera, j’en suis sûr. Ce serait compromettre l’honneur et le repos de votre fille. Et quand il avouerait, on n’ira pas lui donner celle-ci, puisqu’il en aime une autre. De toutes les manières il vaut donc mieux se taire.

SO. Ah ! point du tout ; je n’en ferai rien.

GE. Que dites-vous ?

SO. Je parlerai.

CA. Ah ! ma bonne maîtresse, regardez-y à deux fois.

SO. (345) Peut-il nous arriver pis que ce qui nous arrive ? Ma fille n’a point de dot ; ce qui pouvait lui en tenir lieu, elle l’a perdu : on ne peut plus la marier comme fille. Il me reste une ressource : s’il nie, j’ai pour témoin l’anneau qu’il nous a laissé. Enfin, puisque je n’ai rien à me reprocher, (350) et qu’il n’y a eu dans cette affaire ni motif d’intérêt, ni autre, indigne d’elle et de moi, Géta, je courrai la chance d’un procès.

GE. Au fait, vous avez raison ; parlez-en, c’est le mieux.

SO. Toi, cours vite chez notre parent Hégion, et conte-lui bien toute l’affaire d’un bout à l’autre. Il était intime ami de mon pauvre Simulus, et nous a toujours témoigné beaucoup d’affection

GE. C’est en effet le seul homme qui s’intéresse à nous.

SO. Dépêche : et toi, ma chère Canthare, (355) cours chez la sage-femme, afin qu’on ne l’attende pas quand on aura besoin d’elle.

ACTE III, SCENE III (Déméa, puis Syrus)

DE. Je suis perdu ! On m’a dit que Ctésiphon avait pris part à l’enlèvement avec Eschine. Il ne manque plus à mon malheur que de voir celui qui est bon à quelque chose se laisser débaucher par l’autre. (360) Où le trouver à présent ? On l’aura entraîné dans quelque mauvais lieu. C’est ce libertin qui l’aura décidé, j’en suis sûr. —— Mais voilà Syrus ; je vais savoir où il est. Oui, le drôle est de la bande ; s’il se doute que je cours après lui, il ne me le dira jamais. (365) Ne faisons semblant de rien.

SY. Nous venons de conter au bonhomme toute l’affaire d’un bout à l’autre, comme elle s’est passée. Je n’ai jamais vu homme plus joyeux.

DE. (à part) Ah ! grands dieux ! quelle extravagance !

SY. Il a complimenté son fils, et il m’a fort remercié de lui avoir donné ce conseil.

DE. (370) (à part) J’étouffe.

SY. Sur-le-champ il nous a compté la somme, en y ajoutant une demi-mine pour faire bombance. Je puis dire que ses intentions ont été bien remplies.

DE. Ah ! ah ! si vous voulez qu’une commission soit bien faite, chargez en ce drôle.

SY. Hé ! c’est vous, Déméa ! je ne vous avais pas aperçu. Eh bien, quelles nouvelles ?

DE. (375) Quelles nouvelles ? Que je ne puis trop admirer votre conduite ici.

SY. A vrai dire, elle est passablement sotte et absurde, ma foi. —— Dromon, achève de vider ces poissons ; mais ce gros congre, laisse-le jouer un peu dans l’eau : quand je reviendrai, on le désossera. (380) Pas avant, je le défends.

DE. De pareils déportements !

SY. Je ne les approuve pas non plus. Et c’est ce qui me fait crier souvent. —— Stéphanion, aie soin de faire tremper les salaisons comme il faut.

DE. Grands dieux ! a-t-il donc pris à tâche ou tient-il à honneur de perdre mon fils ? Hélas ! (385) je crois déjà voir le jour où il n’aura plus d’autre ressource que d’aller s’enrôler quelque part.

SY. Ah ! voilà qui est sage, de ne pas voir seulement ce qu’on a devant les yeux, mais de regarder plus loin, dans l’avenir.

DE. Dis-moi : cette chanteuse est maintenant chez vous ?

SY. (390) Elle est là.

DE. Comment ! est-ce qu’il consentirait à la garder chez lui ?

SY. Je le crois assez fou pour cela

DE. Est-il possible ?

SY. Sotte bonté de père, complaisance absurde.

DE. En vérité, mon frère me désole et me fait honte.

SY. Quelle différence, Déméa (et ce n’est pas parce que vous êtes là que je le dis), quelle énorme différence entre vous deux ! (395) Vous, de la tête aux pieds, vous n’êtes que sagesse ; lui, c’est un songe creux. C’est bien vous qui laisseriez votre fils en faire autant !

DE. Le laisser faire ? Est-ce que je n’aurais pas éventé tous ses projets six mois d’avance ?

SY. C’est à moi que vous parlez de votre vigilance ?

DE. Qu’il soit toujours (400) ce qu’il est maintenant, c’est tout ce que je demande.

SY. Les enfants sont ce que l’on veut qu’ils soient.

DE. A propos, l’as-tu vu aujourd’hui ?

SY. Votre fils ? (à part) Je vais envoyer ma bête aux champs. (haut) Il y a longtemps, je pense, qu’il est occupé à votre maison de campagne.

DE. Es-tu bien sûr qu’il y soit ?

SY. Bon ! c’est moi-même qui l’ai conduit.

DE. Fort bien. Je craignais qu’il ne fût pris ici.

SY. Et il était dans une belle colère.

DE. (405) Pourquoi donc ?

SY. Il a querellé son frère au milieu de la place, à propos de cette chanteuse.

DE. Vraiment ?

SY. Oh ! il lui a bien dit son fait. Comme on comptait l’argent, mon homme est arrivé tout à coup, et d’abord : « O Eschine, s’est-il écrié, c’est vous qui faites de pareilles infamies, Qui ne craignez pas (410) de déshonorer notre famille ? »

DE. Ah ! j’en pleure de joie.

SY. « Ce n’est pas votre argent que vous gaspillez, c’est votre honneur. »

DE. Que les dieux le conservent ! j’espère qu’il ressemblera à ses aïeux.

SY. Ho ! ho !

DE. Il est tout plein de ces préceptes-là, Syrus.

SY. Ha ! ha ! il est à bonne école.

DE. Je fais de mon mieux. (415) Je ne lui passe rien, je le dresse ; je veux qu’il se mire dans la conduite des autres comme dans un miroir, et que leur exemple lui serve de leçon. « Faites ceci, » lui dis-je.

SY. Fort bien.

DE. « Évitez cela. »

SY. Parfait.

DE. « Ceci est bien. »

SY. Voilà le point.

DE. « Cela est mal. »

SY. (420) A merveille.

DE. Ensuite…

SY. Quel dommage que je n’aie pas le temps de vous entendre ! Mais j’ai trouvé des poissons comme je les voulais ; il faut que je prenne garde de les laisser gâter. Car c’est pour nous un aussi grand crime que pour vous autres, Déméa, de ne pas faire tout ce que vous venez de dire ; et je donne (425) autant que possible à mes camarades les mêmes leçons : « Ceci est trop salé ; voilà qui sent le brûlé ; cela n’a pas bonne mine ; bon ceci, souvenez-vous en une autre fois. » Je les instruis de mon mieux, selon ma petite capacité. En un mot, je veux qu’ils se mirent dans leurs plats comme dans un miroir, Déméa, (430) pour apprendre ce qu’ils ont à faire. Tout ce que nous faisons ici est ridicule, je le sens ; mais qu’y faire ? Il faut servir les gens à leur goût. Vous n’avez plus rien à me dire ?

DE. Que vous retrouviez le sens commun.

SY. Vous allez de ce pas à votre campagne ?

DE. Tout droit.

SY. Aussi bien, que feriez-vous ici ? (435) Si vous donnez un bon conseil, personne ne vous écoute. (Il sort)

DE. Oui certes, je m’en vais, puisque celui que je venais chercher est parti ; je ne m’occupe que de lui : celui-là me regarde. Puisque mon frère le veut ainsi, l’autre, c’est son affaire. Mais quel est cet homme que j’aperçois là-bas ? N’est-ce pas Hégion, (440) de notre tribu ? Si j’y vois clair, c’est lui même, ma foi. Un vieil ami d’enfance ! Bons dieux, comme les gens de son espèce deviennent rares à présent ! C’est un homme de la vieille roche. En voilà un qui ne troublera pas de sitôt la république. (445) Que je suis heureux, quand je vois qu’il reste des débris de cette race d’autrefois ! Ah ! l’on a encore du plaisir à vivre. Je vais l’attendre ici, pour le saluer et causer un peu avec lui.

ACTE III, SCENE IV (Hégion, Géta, Déméa, Pamphile, cette dernière hors de la scène)

HE. Grands dieux ! mais c’est indigne, Géta ! Que me dis-tu ?

GE. La pure vérité.

HE. (450) Une telle bassesse dans une famille comme celle-là ? O Eschine, ce ne sont pas là les leçons que vous avez reçues de votre père.

DE. (à part) Il sans doute entendu parler de cette chanteuse ; cela le fâche, lui, un étranger ! et le père ne s’en inquiète pas. Ah ! que je voudrais qu’il fût là, quelque part, et qu’il pût entendre !

HE. (455) S’ils ne font pas ce qu’ils doivent, ils n’auront pas si bon marché de nous.

GE. Vous êtes tout notre espoir, Hégion. Nous n’avons que vous ; vous êtes notre protecteur, notre père ; c’est à vous que Simulus nous a recommandés en mourant. Si vous nous abandonnez, nous sommes perdus.

HE. Garde-toi bien de le penser. (460) Je ne le ferai pas, et je ne saurais le faire en conscience.

DE. (à part) Abordons-le. (haut) Bonjour, Hégion.

HE. Ah ! c’est vous que je cherchais précisément : bonjour, Déméa.

DE. Qu’y a-t-il ?

HE. Votre fils aîné, Eschine, celui que votre frère a adopté, (465) s’est conduit comme il ne convient pas à un honnête homme, à un homme bien né.

DE. Que voulez-vous dire ?

HE. Vous avez connu notre ami, notre contemporain Simulus ?

DE. Si je l’ai connu ?

HE. Il a déshonoré sa fille.

DE. Oh !

HE. Attendez ; vous ne savez pas encore, Déméa, ce qu’il y a de plus grave.

DE. Comment ! quelque chose de plus grave encore ?

HE. (470) Oui vraiment ; car ceci est jusqu’à un certain point excusable : la nuit, l’amour, le vin, la jeunesse…. Vous concevez ? On est homme. Mais quand il vit ce qu’il avait fait, il vint de lui-même trouver la mère, pleurant, priant, conjurant, promettant, jurant d’épouser. (475) On lui pardonne, on se tait, on compte sur lui. Cependant la fille se trouve grosse ; voici le dixième mois ; et cet honnête homme va nous chercher une chanteuse, pour vivre avec elle, les dieux me pardonnent ! et il abandonne l’autre.

DE. Etes-vous bien sûr de ce que vous dites ?

HE. (480) Les témoins sont là, la mère, la fille, la grossesse, Géta que voici, qui pour un esclave n’est ni un sot ni un fripon. C’est lui qui les nourrit, qui soutient seul toute la famille. Emmenez-le, liez-le, faites-lui dire la vérité.

GE. Faites mieux encore, mettez-moi à la torture, Déméa, si la chose n’est pas comme on vous le dit. (485) Enfin il n’osera le nier ; qu’on me confronte avec lui.

DE. Je suis tout honteux ; je ne sais que faire ni que répondre.

PA. (à l’intérieur) Ah ! que je souffre ! quelles douleurs ! Junon Lucine, à mon secours ! Aie pitié de moi, je t’en conjure !

HE. Quoi, Géta, serait-ce elle qui accouche ?

GE. Sans doute, Hégion.

HE. (490) Eh ! bien, Déméa, c’est votre protection qu’elle implore en ce moment ; accordez-lui de bonne grâce ce que la loi peut vous imposer. Au nom des dieux, que tout se passe d’une manière digne de vous ; sinon, je vous le déclare, Déméa, je la défendrai de tout mon pouvoir, elle et la mémoire de son père. (495) Il était mon parent ; nous avons été élevés ensemble dès le berceau ; ensemble nous avons fait la guerre et quitté le service ; ensemble nous avons souffert les rigueurs de la pauvreté. Aussi je ferai tout, j’agirai, je plaiderai, je perdrai plutôt la vie que de les abandonner. (500) Eh bien ! votre réponse ?

DE. Je vais trouver mon frère, Hégion ; et le conseil qu’il me donnera à ce sujet, je le suivrai.

HE. Mais, Déméa, tâchez de ne pas oublier que plus vous êtes riches, puissants, heureux et connus, (505) plus vous êtes tenus de vous montrer impartiaux et justes, si vous voulez passer pour gens de bien.

DE. Revenez bientôt : on fera tout ce qu’il convient de faire.

HE. Vous vous le devez à vous-même. Géta, mène-moi chez ta maîtresse. (ils sortent)

DE. Je l’avais bien prédit tout ce qui arrive là. Encore si nous étions au bout ! (510) Mais donner tant de liberté à un jeune homme ! nécessairement il finira mal. Allons trouver mon frère, et lui décharger ce que j’ai sur le cœur.

ACTE III, SCENE V (Hégion sortant de chez Sostrate)

Prenez courage, Sostrate, et consolez votre fille du mieux que vous pourrez. Je vais voir si je trouverai Micion sur la place, (515) et je lui conterai toute l’affaire d’un bout à l’autre, comme elle s’est passée. S’il est disposé à faire son devoir, qu’il le fasse ; sinon, qu’il le dise afin que je sache à quoi m’en tenir.
ACTE QUATRIEME





ACTE IV, SCENE I (Ctésiphon, Syrus)

CT. Tu dis que mon père s’en est allé à la campagne ?

SY. Il y a longtemps.

CT. Bien vrai ? dis-moi.

SY. (520) Il est arrivé, et je suis sûr qu’à cette heure il travaille comme un perdu.

CT. Ah ! plût au ciel que, sans se faire de mal toutefois, il se fatiguât si bien que de trois jours il ne pût bouger de son lit !

SY. Ainsi soit-il, et mieux encore, s’il est possible !

CT. Oui ; car j’ai une envie démesurée de finir joyeusement la journée comme je l’ai commencée. (525) Et ce qui me fait surtout détester cette campagne, c’est qu’elle est si près. Que si elle était plus loin, la nuit l’y surprendrait avant qu’il eût le temps de revenir ici. Mais lorsqu’il verra que je n’y suis pas, il va revenir au galop, j’en suis sûr ; il me demandera où je suis allé, pourquoi il ne m’a pas vu de la journée. (530) Que lui dirai-je ?

SY. Vous ne trouvez rien ?

CT. Rien du tout.

SY. Vous êtes un pauvre homme. N’avez-vous personne ici ? pas un client, un hôte, un ami ?

CT. Si fait ; mais ensuite ?

SY. Vous aurez eu quelque service à leur rendre.

CT. Que je ne leur ai pas rendu ? Ce n’est pas possible.

SY. Très possible.

CT. Pour la journée, oui ; mais si je passe ici la nuit, quelle excuse lui donner, Syrus ?

SY. Ah ! ce devrait bien être la mode d’obliger ses amis la nuit comme le jour ! (535) Mais soyez tranquille : je connais son faible, et lorsqu’il est le plus en colère, je sais le rendre doux comme un agneau

CT. Comment cela ?

SY. Il aime à entendre faire votre éloge. Devant lui, je fais de vous un petit dieu. J’énumère toutes vos qualités.

CT. Mes qualités ?

SY. Les vôtres Et mon homme aussitôt de pleurer de joie, comme un enfant. Mais tenez…

CT. Hein ! quoi ?

SY. Quand on parle du loup…..

CT. (540) C’est mon père !

SY. En personne.

CT. Syrus, qu’allons-nous faire ?

SY. Sauvez-vous vite à la maison, je verrai.

CT. S’il demande après moi… bouche close, entends-tu ?

SY. Avez-vous bientôt fini ?

ACTE IV, SCENE II (Déméa, Ctésiphon, Syrus)

DE. En vérité, n’est-ce pas jouer de malheur ? Premièrement je ne sais où trouver mon frère ; et puis, tandis que je cours après lui, je rencontre un de mes ouvriers qui revient de la campagne et qui m’assure que mon fils n’y est pas. Que faire ? je l’ignore.

CT. (545) Syrus ?

SY. Hé bien ?

CT. Me cherche-t-il ?

SY. Oui.

CT. C’est fait de moi.

SY. Soyez donc tranquille.

DE. Malepeste ! quel contretemps ! je n’y comprends rien, sinon que je suis né tout exprès pour éprouver tous les déboires : c’est toujours moi le premier qui vois venir le mal, le premier qui l’apprends, le premier qui en porte la nouvelle aux autres, et je suis encore le seul qui m’en tourmente.

SY. (550) Il me fait rire ; il sait tout le premier, dit-il, et il est le seul qui ne sache rien.

DE. Puisque me voici revenu, voyons si par hasard mon frère ne serait pas de retour.

CT. Syrus, prends bien garde, je t’en conjure, qu’il ne nous tombe ici comme la foudre.

SY. Encore une fois, vous tairez-vous ? Je suis là.

CT. Oh ! je n’ai garde aujourd’hui de me reposer sur toi ; je vais m’enfoncer avec elle dans quelque bonne cachette : c’est le plus sûr.

SY. (555) Soit. Je ne m’en vais pas moins le faire déguerpir.

DE. (à part) Mais voici ce coquin de Syrus.

SY. (feignant de ne pas le voir) Non, par ma foi, il n’y a plus moyen d’y tenir, si ce train-là continue. Je voudrais bien savoir enfin combien j’ai de maîtres. Quelle galère !

DE. (à part) Que chante-t-il donc là ? A qui en a-t-il ? (haut) Que dites-vous, l’homme de bien ? Mon frère est-il chez lui ?

SY. Que voulez-vous dire vous-même avec votre homme de bien ? je n’en puis plus.

DE. Que t’est-il arrivé ?

SY. (560) Ce qui m’est arrivé ? Que Ctésiphon nous a assommés de coups, cette chanteuse et moi.

DE Hein ! que dis-tu ?

SY. Tenez, voyez comme il m’a déchiré la lèvre !

DE. A quel propos ?

SY. Il prétend que c’est moi qui ai conseillé de l’acheter.

DE. Ne m’avais-tu pas dit que tu venais de le conduire jusqu’à la campagne ?

SY. C’est vrai ; mais il est revenu sur ses pas comme un furieux, ne connaissant rien. Battre ainsi un pauvre vieillard ! N’a-t-il pas de honte ? (565) moi qui le portais, il n’y a pas encore longtemps, dans mes bras, pas plus grand que cela.

DE. Bien, très bien, Ctésiphon ! Tu tiens de ton père Va, tu es un homme à présent.

SY. Vous l’approuvez ? Mais une autre fois, s’il est sage, il n’aura pas la main si leste.

DE. Un homme de cœur.

SY. En effet ; il a battu une pauvre femme et un malheureux esclave qui n’osait lui riposter. Ah ! oui, un homme de cœur.

DE. (570) Il a très bien fait. Il a pensé comme moi que tu étais le meneur de cette intrigue. Mais mon frère est-il chez lui ?

SY. Non.

DE. Je me demande où je pourrai le trouver.

SY. Je sais bien où il est ; mais que je meure si je vous l’indique d’aujourd’hui.

DE. Hein ! que dis-tu ?

SY. C’est comme cela.

DE. Je vais te casser la tête.

SY. Je ne connais pas le nom de la personne ; mais je sais l’endroit.

DE. Eh bien, l’endroit ?

SY. (575) Vous savez cette galerie, près du marché, en descendant ?

DE. Oui.

SY. C’est le chemin ; montez la place tout droit. Quand vous serez en haut, vous trouverez une rue qui descend ; prenez-la. Ensuite, à main gauche, il y a un petit temple, et tout auprès une ruelle, là près de ce grand figuier sauvage… Vous savez ?

DE. J’y suis.

SY. C’est par là qu’il faut prendre.

DE. Mais c’est une impasse.

SY. (580) Vous avez raison, ma foi. Faut-il que je sois bête ! Je me trompais. Revenons à la galerie. Voici un chemin plus court, et qui vous obligera à moins de détours. Vous connaissez la maison de Cratinus, cet homme si riche ?

DE. Oui.

SY. Quand vous l’aurez passée, tournez à gauche, le long de la place. Quand vous serez au temple de Diane, (585) prenez à droite. Avant d’arriver à la porte de la ville, près de l’abreuvoir, il y a un petit moulin, et vis-à-vis une boutique de menuisier. C’est là qu’il est.

DE. Et qu’y fait-il ?

SY. Il a commandé de petits lits à pieds de chêne, pour manger en plein air.

DE. Et pour y boire à votre aise, vous autres ?

SY. Certainement.

DE. Dépêchons-nous d’aller le trouver. (il sort)

SY. Oui, va ! Je te ferai trotter aujourd’hui comme tu le mérites, vieille rosse ! (590) Mais Eschine n’arrive point, l’insupportable ; le dîner se gâte. Ctésiphon de son côté ne songe qu’à ses amours. Occupons-nous un peu aussi de nos affaires. Allons à la cuisine choisir ce qu’il y aura de plus beau et de meilleur, et passons tout doucement journée en gobelettant.

ACTE IV, SCENE III (Micion, Hégion)

MI. Je ne vois rien dans tout ceci qui mérite tant de reconnaissance, Hégion ; (595) je ne fais que mon devoir. Nous avons commis une faute ; je la répare. Vous m’avez donc cru de ces gens qui trouvent qu’on les insulte lorsqu’on leur demande raison des torts qu’ils ont eus, et qui sont les premiers à se plaindre ? Parce que je n’en use pas ainsi, vous me remerciez !

HE. Ah ! point du tout ; je vous ai toujours estimé ce que vous êtes. (600) Mais, je vous en prie, Micion, venez avec moi chez la mère de la jeune fille, et répétez-lui vous-même ce que vous m’avez dit, qu’Eschine est soupçonné à cause de son frère ; que cette chanteuse n’est pas pour lui.

MI. Si vous le jugez à propos et que la chose soit nécessaire, allons.

HE. C’est bien à vous. Car vous rendrez un peu de calme à cette jeune fille, qui se consume dans le chagrin et les larmes, (605) et vous remplirez un devoir. Cependant, si vous êtes d’un autre avis que moi, j’irai seul lui rapporter ce que vous m’avez dit.

MI. Non, non, j’irai moi-même.

HE. Vous faites bien. Les gens qui sont dans le malheur sont toujours, je ne sais pourquoi, plus susceptibles que les autres, et plus disposés à prendre tout en mauvaise part ; ils croient toujours qu’on les méprise à cause de leur pauvreté. (610) Allez donc vous-même justifier Eschine ; c’est le meilleur moyen de les tranquilliser.MI. C’est juste, vous avez raison.

HE. Je vais vous montrer le chemin.

MI. Très volontiers.

ACTE IV, SCENE IV (Eschine, seul)

Je suis au désespoir ! Un pareil coup au moment où je m’y attendais le moins ! Que faire ? que devenir ? Je suis dans un abattement de corps et d’esprit, (615) dans un état de stupeur, qui me rend incapable de la moindre résolution. Ah ! comment me tirer de cet embarras ? Je n’en sais rien. Soupçonné de la plus noire trahison, et non sans sujet ! Sostrate croit que c’est pour moi que j’ai acheté cette chanteuse ; (620) la vieille me l’a bien fait entendre. Car tout à l’heure, comme on l’avait envoyée chercher la sage-femme, je la rencontre par hasard, je l’aborde, je lui demande comment va Pamphile, si le moment approche, si c’est pour cela qu’elle va chercher la sage-femme. La voilà qui se met à crier : « Allez, allez, Eschine ; c’est assez longtemps vous moquer de nous ; c’est assez nous amuser avec vos belles paroles. » (625) —— Comment ! lui dis-je, qu’est-ce que cela signifie ? —— « Allez vous promener ; gardez celle qui vous plaît. » J’ai compris à l’instant de quoi elles me soupçonnaient ; mais je me suis retenu, et je n’ai rien voulu dire de Ctésiphon à cette commère, parce que tout le monde le saurait déjà. Que faire à présent ? Dirai-je que cette chanteuse est à mon frère ? c’est chose inutile à divulguer. Voyons, rassurons-nous ; il est possible qu’elles se taisent. (630) J’ai une autre crainte, c’est qu’elles ne me croient pas, tant les apparences sont contre moi ! C’est moi qui l’ai enlevée, moi qui ai donné l’argent, chez moi qu’on l’a conduite. Ah ! c’est bien ma faute aussi, je l’avoue, si tout cela m’arrive. N’avoir pas raconté la chose à mon père, comme elle s’est passée ! J’aurais obtenu de l’épouser. C’est trop longtemps s’endormir. Allons, Eschine, réveille-toi. (635) Et d’abord je n’en vais me justifier auprès d’elles. Approchons. Ah ! j’éprouve un frisson toutes les fois que je frappe à cette porte. Holà ! holà ! c’est moi… Eschine : ouvrez, ouvrez vite. Quelqu’un sort. Qui ce peut-il être ? Mettons-nous à l’écart.

ACTE IV, SCENE V (Micion, Eschine)

MI. Faites ce que vous m’avez dit, Sostrate ; (640) moi, je vais trouver Eschine, pour l’instruire de tous nos arrangements. —-Mais qui vient de frapper ?

AE. C’est mon père ! Je suis perdu.

MI. Eschine !

AE. (à part) Qu’a-t-il affaire ici ?

MI. C’est vous qui avez frappé à cette porte ? (à part) Il ne dit mot. Pourquoi ne m’amuserais-je pas un peu à ses dépens ? Ce sera bien fait, puisqu’il n’a pas voulu se confier à moi. (haut) (645) Vous ne répondez pas ?

AE. A cette porte ?… Non, que je sache.

MI. En effet, je m’étonnais que vous eussiez affaire en cette maison. (à part) Il rougit ; tout est sauvé.

AE. Mais vous, mon père, dites moi, de grâce, quel intérêt vous y attire.

MI. Moi ? rien. C’est un de mes amis qui tout à l’heure m’est venu prendre sur la place, et m’a amené ici (650) pour lui servir de conseil.

AE. A quel sujet ?

MI. Je vais vous le dire. Ici demeuraient deux pauvres femmes bien malheureuses. Je pense que vous ne les connaissez pas, j’en suis même sûr ; car il y a peu de temps qu’elles sont venues s’y établir.

AE. Eh bien ! après ?

MI. C’est une mère avec sa fille.

AE. Ensuite ?

MI. Cette fille a perdu son père. (655) Ce mien ami est son plus proche parent ; les lois veulent qu’elle l’épouse.

AE. (à part) C’est fait de moi.

MI. Qu’avez-vous ?

AE. Rien… Ce n’est rien… Continuez.

MI. Il est venu, pour l’emmener avec lui ; car il habite Milet.

AE. Comment ! pour emmener la jeune fille ?

MI. Oui.

AE. Jusqu’à Milet, dites-vous ?

MI. Sans doute.

AE. (à part) Je me trouve mal. (haut) (660) Et ces femmes, que disent-elles ?

MI. Que voulez-vous qu’elles disent ? Bien du tout. La mère cependant nous a fait un conte : que sa fille avait eu un enfant de je ne sais quel autre homme, qu’elle ne nomme pas ; que celui-ci devait avoir la préférence, et qu’on ne pouvait en épouser un autre.

AE. Eh ! mais, est-ce que cela ne vous semble pas juste, au bout du compte ?

MI. (665) Non.

AE. Comment, non ? Il l’emmènera donc, mon père ?

MI. Et pourquoi ne l’emmènerait-il pas ?

AE. C’est une cruauté, une barbarie, et même, s’il faut parler plus franchement, une indignité, mon père.

MI. Et pourquoi ?

AE. Vous le demandez ? Mais dans quel état pensez-vous (670) donc que sera ce malheureux, qui a vécu jusqu’à présent avec elle, qui l’aime…. éperdument peut-être, quand il se la verra arracher d’entre les bras, et enlever pour toujours ? Ah ! c’est indigne, mon père.

MI. Comment cela ? Qui a promis, qui a donné cette fille ? (675) A qui, quand s’est-elle mariée ? de quelle autorité ? Pourquoi avoir épousé la femme d’un autre ?

AE. Fallait-il qu’une fille de son âge attendît là, près de sa mère, qu’un parent s’en vînt de je ne sais où pour l’épouser ? Voilà, mon père, ce que vous deviez dire et faire valoir.

MI. (680) Vous êtes plaisant ! j’aurais été parler contre un homme dont j’étais venu soutenir les intérêts ! Mais qu’est-ce que cela nous fait à nous, Eschine ? Qu’avons-nous à démêler avec eux ? Allons-nous-en. Eh bien ! vous pleurez ?

AE. De grâce, mon père, écoutez-moi.

MI. J’ai tout entendu, mon fils ; je sais tout ; car je vous aime, et ma tendresse me fait tenir les yeux ouverts sur toutes vos actions.

AE. (685) Puissé-je la mériter toute votre vie, cette tendresse, ô mon père, comme il est vrai que je suis au désespoir d’avoir commis cette faute, et que j’en rougis pour l’amour de vous !

MI. Je le crois sans peine ; je connais votre bon naturel : mais j’ai peur qu’il n’y ait un peu d’étourderie dans votre fait. Dans quelle ville enfin croyez-vous donc vivre ? (690) Vous déshonorez une jeune fille, qu’il ne vous était pas même permis d’approcher. C’est déjà une faute grave, très grave, excusable pourtant ; bien d’autres que vous en ont fait autant, et des plus sages. Mais le malheur arrivé, dites-moi, vous êtes-vous retourné de façon ou d’autre ? Avez-vous songé seulement à ce qu’il fallait faire, aux moyens de le faire ? de m’en instruire, si vous aviez honte d’en parler vous-même ? (695) Au milieu de vos irrésolutions dix mois se sont écoulés. Vous avez compromis et vous-même, et cette malheureuse, et son enfant, autant qu’il était en vous. Quoi ! vous imaginiez-vous que les dieux feraient vos affaires pendant que vous dormiriez, et que sans vous donner la moindre peine, vous verriez un beau jour la jeune femme amenée dans votre chambre ? Je serais désolé de vous voir aussi indifférent pour tout le reste…. (700) Allons, calmez-vous ; vous l’épouserez.

AE. Ah !

MI. Calmez-vous donc, vous dis-je.

AE. Mon père, de grâce, ne vous jouez-vous point de moi ?

MI. Moi ? me jouer ?… Et pourquoi ?

AE. Je ne sais ; mais plus je désire ardemment que vous disiez vrai, plus j’appréhende…

MI. Rentrez à la maison, et priez les dieux, afin de pouvoir faire venir ensuite votre femme ; allez.

AE. Quoi ? ma femme ?… déjà ?

MI. Tout à l’heure.

AE. Tout à l’heure ?

MI. Autant que faire se pourra.

AE. Que les dieux me confondent, (705) si je ne vous aime plus que ma vie, ô mon père !

MI. Comment ! plus qu’elle ?

AE. Autant.

MI. Très bien.

AE. Mais le parent de Milet, où est-il ?

MI. Parti, disparu, embarqué. Qu’attendez-vous donc ?

AE. Ah ! mon père, allez plutôt vous-même prier les dieux ; ils vous exauceront plutôt que moi, j’en suis sûr ; car vous valez cent fois mieux.

MI. (710) Je vais faire tout préparer au logis ; vous, croyez-moi, faites ce que je vous ai dit.

AE. (seul). Où en suis-je ? Est-ce là un père ? est-ce là un fils ? S’il était mon frère ou mon ami, serait-il plus complaisant ? Et je ne l’aimerais pas ? et je ne le porterais pas dans mon cœur ? Ah ! aussi son indulgence me fait une loi de me surveiller avec soin, (715) pour ne pas faire involontairement ce qui pourrait lui déplaire : volontairement, cela ne m’arrivera jamais. Allons, rentrons ; il ne faut pas retarder moi-même mon mariage.

ACTE IV, SCENE VI (Déméa, seul)

DE. (seul) Je n’en puis plus, tant j’ai trotté. Ah ! Syrus, que le ciel te confonde avec tes indications ! J’ai fait toute la ville, la porte, l’abreuvoir, (720) que sais-je ? Pas plus de fabrique là-bas que sur ma main ; personne qui eût vu mon frère. Maintenant je suis bien décidé à m’installer chez lui jusqu’à ce qu’il revienne.

ACTE IV, SCENE VII (Micion, Déméa)

MI. (à son fils) Je vais leur dire que nous sommes prêts.

DE. Mais le voici. (haut) Il y a longtemps que je vous cherche, mon frère.

MI. (725) Que voulez-vous ?

DE. Je vous apporte de bonnes, d’excellentes nouvelles de ce vertueux enfant.

MI. Encore…

DE. Des monstruosités, des crimes.

MI. Oh ! je vous arrête.

DE. Mais vous ne le connaissez pas.

MI. Je le connais très bien.

DE. Vieux fou ! vous vous imaginez que je veux vous parler de la chanteuse ; i ! s’agit d’un attentat sur une citoyenne.

MI. Je sais.

DE. (730) Comment ! vous savez, et laissez faire

MI. Pourquoi pas ?

DE. Eh quoi, vous ne jetez pas les hauts cris ? Vous ne perdez pas la tête ?

MI. Non, j’aimerais mieux…

DE. Mais il y a un enfant.

MI. Que les dieux veillent sur lui !

DE. La jeune fille n’a rien.

MI. On me l’a dit.

DE. Et il faut l’épouser sans dot.

MI. Bien entendu.

DE. Qu’allons-nous faire ?

MI. Ce que les circonstances exigent. (735) On va transporter la jeune fille chez moi.

DE. Grands dieux ! prendre ce parti !

MI. Que puis-je faire de plus ?

DE. Ce que vous pouvez faire ? Si vous n’êtes pas au désespoir de ce qu’il a fait, vous devriez au moins en avoir l’air.

MI. Mais je lui ai déjà promis la jeune fille, c’est chose arrangée. Le mariage va avoir lieu. (740) J’ai calmé toutes les inquiétudes ; voilà ce que je devais faire.

DE. Ainsi vous approuvez sa conduite, mon frère.

MI. Non, si je pouvais la changer ; ne le pouvant pas, j’en prends mon parti. Il en est de la vie comme d’une partie de dés. Si l’on n’obtient pas le dé dont on a le plus besoin, (745) il faut savoir tirer parti de celui que le sort a amené.

DE. L’habile homme ! grâce à vous, voilà vingt mines perdues pour une chanteuse, dont il faut se défaire au plus vite de façon ou d’autre, en la donnant, si on ne peut la vendre.

MI. Point du tout, je ne songe pas à la vendre.

DE. (750) Qu’en ferez-vous donc ?

MI. Je la garderai chez moi.

DE. Grands dieux ! une courtisane et une mère de famille sous le même toit ?

MI. Pourquoi pas ?

DE. Vous vous croyez dans votre bon sens.

MI. Certainement.

DE. Sur mon honneur, du train dont je vous vois aller, je suis tenté de croire que vous la garderez pour chanter avec elle.

MI. (755) Pourquoi pas ?

DE. Et la nouvelle mariée apprendra aussi ces belles choses ?

MI. Sans doute.

DE. Et vous danserez avec elle en menant le branle ?

MI. D’accord.

DE. D’accord !

MI. Et vous aussi, au besoin.

DE. Ah ! c’en est trop ! n’avez-vous pas de honte ?

MI. Allons, mon hère, laissez-nous là cette mauvaise humeur ; (760) prenez un air riant et gai, comme il convient, pour le mariage de votre fils. Je vais les rejoindre un moment, et je reviens.

DE. Grands dieux ! quelle conduite ! quelles mœurs ! quelle folie ! une femme sans dot, une chanteuse à ses crochets, un train de prince, un jeune homme perdu de débauche, (765) un vieillard insensé ! Non, la Sagesse même, quand elle s’en mêlerait, ne viendrait pas à bout de sauver une telle maison.
ACTE CINQUIEME





ACTE V, SCENE I (Syrus, Déméa)

SY. D’honneur, mon petit Syrus, tu t’es agréablement soigné et tu as gaillardement fait ton métier, va. Maintenant que me voilà bien pansé, (770) il m’a pris fantaisie de faire un tour de promenade par ici.

DE. (à part) Voyez un peu le bel échantillon de l’ordre qui règne là-bas !

SY. (à part) Mais voici notre bonhomme. (haut) Hé bien ! quelles nouvelles ? Comme vous avez l’air triste !

DE. Ah ! pendard !

SY. Oh ! oh ! vous allez déjà commencer vos sermons ?

DE. Drôle, si tu m’appartenais…

SY. Vous seriez bien riche, Déméa ; (775) votre fortune serait faite.

DE. Je ferais un exemple sur toi.

SY. Pourquoi ? Qu’ai-je fait ?

DE. Ce que tu as fait ? Au milieu des embarras où nous a jetés un attentat infâme, qui n’est qu’à moitié réparé, tu t’es enivré, coquin, tout comme s’il s’agissait d’une belle action.

SY. (à part. ) J’aurais bien dû ne pas sortir.

ACTE V, SCENE II (Dromon, Syrus, Déméa)

DR. (780) Ohé ! Syrus, Ctésiphon te prie de revenir.

SY. Va-t’en.

DE. Que dit-il de Ctésiphon ?

SY. Rien.

DE. Quoi ! maraud, Ctésiphon serait-il chez vous ?

SY. Hé ! non.

DE. Pourquoi donc a-t-il parlé de lui ?

SY. C’est un autre personnage de ce nom, une espèce de parasite subalterne. Vous ne le connaissez pas ?

DE. Je vais savoir…

SY. Que faites-vous ? où allez-vous donc ?

DE. Laisse-moi.

SY. (785) N’entrez pas, vous dis-je.

DE. Me lâcheras-tu, gibier de potence ? Veux-tu que je te casse la tête ?

SY. Le voilà parti. Quel convive incommode, surtout pour Ctésiphon ! Que faire maintenant ? Ma foi, en attendant que tout ce vacarme s’apaise, (790) allons nous cacher dans quelque coin, pour y cuver notre vin : c’est ce qu’il y a de mieux.

ACTE V, SCENE III (Micion, Déméa)

MI. Nous sommes tout prêts, comme je vous l’ai dit, Sostrate ; quand vous voudrez. Mais qui sort si brusquement de chez moi ?

DE. Ah ! malheureux ! que faire ? que devenir ? à qui me plaindre ? à qui adresser mes cris ? ô ciel ! ô terre ! ô mers où règne Neptune !

MI. Bon ! à toi, Ctésiphon. (795) Il a tout appris, c’est là sans doute ce qui le fait tant crier. L’orage approche ; il faut le détourner.

DE. Le voilà ce fléau, ce corrupteur de mes deux fils !

MI. Voyons, calmez-vous, du sang-froid.

DE. Me voici calme et de sang-froid ; faisons trêve d’injures, (800) et raisonnons. Il a été convenu entre nous, c’est vous-même qui l’avez proposé, que vous ne vous mêleriez point de mon fils, ni moi du vôtre ; n’est-ce pas vrai ? dites.

MI. Oui, je n’en disconviens pas.

DE. Alors pourquoi le mien est-il chez vous à boire ? Pourquoi le recevez-vous ? Pourquoi lui achetez-vous une maîtresse, Micion ? (805) N’est-il pas juste que la partie soit égale entre nous ? Puisque je ne me mêle pas du vôtre, ne vous mêlez pas du mien.

MI. Vous avez tort, mon frère.

DE. Tort ?

MI. Oui ; un vieux proverbe dit qu’entre amis tout est commun.

DE. C’est bien joli ! mais vous vous en avisez un peu tard.

MI. (810) Écoutez-moi un peu, de grâce, mon frère. D’abord, si vous êtes mécontent du train que mènent nos enfants, rappelez-vous, je vous prie, que vous les éleviez jadis tous deux selon vos moyens, dans la conviction où vous étiez que votre fortune serait un patrimoine suffisant pour eux, (815) et que je me marierais sans doute. Eh bien ! ne changez rien à vos calculs ; ménagez, amassez, épargnez ; tâchez de leur en laisser le plus que vous pourrez ; faites-vous-en un point d’honneur. Quant à mes biens, sur lesquels ils ne devaient pas compter, souffrez qu’ils en jouissent : (820) cela ne fera point brèche au capital. Tout ce qui viendra de mon côté, ce sera autant de gagné. Si vous vouliez vous mettre cela dans la tète, mon frère, vous vous épargneriez bien des ennuis, à vous, à eux et à moi.

DE. Ne parlons pas de l’argent, soit ; mais leur conduite ?…

MI. Attendez. (825) Je conçois ; c’est là que j’en voulais venir. Il y a dans l’homme mille nuances, d’après lesquelles il est facile de le juger. Deux hommes font-ils la même chose, vous pouvez souvent dire : Un tel a bien pu se permettre cela ; mais l’autre n’aurait pas dû le faire. Ce n’est pas qu’il y ait quelque différence dans leur conduite ; mais il y en a dans leur caractère. (830) Ce que j’ai vu des caractères de nos enfants me fait espérer qu’ils seront tels que nous les désirons. Je leur trouve du bon sens, de l’intelligence, de la réserve, quand il le faut, une affection réciproque ; ce sont les traits distinctifs d’un noble cœur, d’un bon naturel. Vous les ramènerez quand vous le voudrez. Mais peut-être craignez-vous qu’ils ne soient (835) un peu trop indifférents pour leurs intérêts. Ah ! mon frère, l’âge nous donne de la raison, nous rend sages à tous autres égards ; seulement il nous apporte certain petit défaut : il nous fait attacher trop de prix à l’argent. Le temps leur inspirera bien assez tôt ce goût.

DE. (840) Pourvu que toutes ces bonnes raisons, mon frère, que toute votre indulgence ne nous perdent pas.

MI. C’est bon, il n’en sera rien. Chassez ces noires idées, abandonnez-vous à moi pour aujourd’hui, et déridez-moi ce front.

DE. Allons, puisqu’il le faut, je me soumets. Mais demain, dès le point du jour, (845) je pars avec mon fils pour la campagne.

MI. Même avant le jour, je vous le conseille. Tout ce que je demande, c’est que vous soyez de bonne humeur aujourd’hui.

DE. Et cette chanteuse, je l’emmène aussi avec moi.

MI. Vous ferez un coup de maître ; ce sera le moyen de fixer votre fils là-bas. Tâchez seulement de la bien garder.

DE. J’en fais mon affaire. (850) Je veux qu’elle travaille si bien à la cuisine et au moulin, qu’elle y soit enfumée, enfarinée, couverte de cendres ; je l’enverrai aux champs ramasser de la paille par un beau soleil de midi ; bref, je la ferai tellement rôtir, qu’elle deviendra noire comme un charbon.

MI. A la bonne heure ; vous voilà raisonnable maintenant. (855) A votre place, j’obligerais même mon fils à coucher avec elle, bon gré mal gré.

DE. Vous raillez ? Que vous êtes heureux d’avoir un tel caractère ! Et moi je suis….

MI. Ah ! vous allez recommencer ?

DE. Non, je me tais.

MI. Entrez donc. Ce jour est un jour de fête, passons-le gaiement.

ACTE V, SCENE IV (Déméa, seul)

On a beau s’être fait un plan de vie bien raisonné ; (860) les circonstances, l’âge, l’expérience y apportent toujours quelque changement, vous apprennent toujours quelque chose. Ce qu’on croyait savoir, on l’ignore ; ce qu’on mettait en première ligne, on le rejette dans la pratique. C’est ce qui m’arrive aujourd’hui. J’ai vécu durement jusqu’à ce jour, et voici qu’au terme de ma carrière je change d’habitudes. Pourquoi ? parce que l’expérience m’a prouvé (865) que rien ne réussit mieux à l’homme que l’indulgence et la bonté. C’est une vérité dont il est facile de se convaincre par mon exemple et par celui de mon frère. Toute sa vie, il l’a passée dans les plaisirs et la bonne chère ; toujours bon, complaisant, gracieux pour tout le monde, évitant de choquer qui que ce fût, il a vécu pour lui, il ne s’est rien refusé ; et tout le monde fait son éloge, tout le monde l’aime. (870) Moi, sans façon, bourru, morose, économe, maussade, avare, j’ai pris femme : quelle galère que le mariage ! J’ai eu des enfants : autres soucis ! Puis j’ai eu à tâche de leur amasser le plus que je pourrais ; je me suis tué le corps et l’âme à faire des économies. Aujourd’hui sur mes vieux jours, je ne recueille pour fruit de mes fatigues (875) que la haine de mes enfants. Mon frère, lui, sans s’être donné le moindre mal, goûte toutes les douceurs de la paternité. C’est lui qu’ils aiment ; moi, ils me fuient ; c’est à lui qu’ils confient leurs secrets ; c’est lui qui est l’objet de leur amour ; c’est chez lui qu’ils sont tous deux : moi l’on m’abandonne. On lui souhaite de longs jours ; on désire ma mort peut-être. Ainsi les enfants que j’ai eu tant de peine à élever, mon frère en a fait ses enfants (880) à peu de frais. Tout le mal est pour moi, le plaisir pour lui. Allons, allons, essayons un peu si je ne pourrai pas aussi trouver de douces paroles et me montrer généreux, puisqu’il m’en porte le défi. Et moi aussi je veux que mes enfants m’aiment et tiennent à moi. S’il ne faut pour cela que de l’argent et des complaisances, je ne resterai pas en arrière. (885) En aurai-je assez ? que m’importe après tout ? Je suis le plus âgé.

ACTE V, SCENE V (Syrus, Déméa)

SY. Hé ! monsieur, votre frère vous prie de ne pas vous éloigner.

DE. Qui m’appelle ? Ah ! c’est toi, mon cher Syrus ; bonjour. Où en est-on ? Comment va la santé ?

SY. Très bien.

DE. (à part) A merveille. Voici déjà pour commencer trois choses que je me suis forcé de dire : « Mon cher ! Où en est-on ? Comment va la santé ? » (haut) (890) Tu es un brave garçon, et je suis tout disposé à faire quelque chose pour toi.

SY. Grand merci.

DE. Je ne te mens pas, Syrus, et tu en verras bientôt la preuve.

ACTE V, SCENE Vl (Géta, Déméa)

GE. Bien, madame ; je vais voir chez eux quand ils enverront chercher la nouvelle mariée. Mais voici Déméa. Que les dieux vous gardent !

DE. (895) Ha ! comment t’appelles-tu ?

GE. Géta.

DE. Eh bien ! Géta, je te regarde comme un garçon impayable ; car c’est montrer un véritable dévouement que de prendre les intérêts de son maître comme je te les ai vu prendre aujourd’hui, Géta. Et pour t’en récompenser, si l’occasion s’en présente, (900) je suis tout disposé à faire quelque chose pour toi. (à part) Je tâche d’être gracieux, et j’y réussis assez.

GE. Vous êtes bien bon d’avoir cette opinion de moi.

DE. (à part) Peu à peu je me concilie d’abord la valetaille.

ACTE V, SCENE VII (Eschine, Déméa, Syrus, Géta)

AE. (seul) En vérité ils me font mourir d’ennui, à force de vouloir sanctifier mon mariage ; ils perdent toute la journée avec leurs préparatifs.

DE. (905) Eh bien, où en est on, Eschine ?

AE. Ah mon père, vous étiez là ?

DE. Ton père ! oui, je le suis par le cœur et par la nature ; car je t’aime plus que mes yeux. Mais pourquoi n’envoies-tu pas chercher ta femme ?

AE. Je ne demande pas mieux. Mais on attend la joueuse de flûte et les chanteuses qui doivent célébrer l’hyménée.

DE. Dis-moi, (910) veux-tu t’en rapporter à un vieux bonhomme ?

AE. Parlez.

DE. Laisse-moi là l’hyménée, les flambeaux, les chanteuses, et tout le bataclan ; fais abattre au plus tôt ce vieux mur qui est dans le jardin ; introduis ta femme par là ; des deux maisons n’en fais qu’une seule, et amène au logis et sa mère et tous ses gens.

AE. Bravo, (915) le plus charmant des pères !

DE. (à part) Bien ; voilà qu’on m’appelle déjà charmant. La maison de mon frère va être ouverte à tout venant ; on sera accablé de monde ; on fera sauter les écus ; et puis…. Que m’importe, après tout ? Me voilà charmant, et l’on m’aime. Allons, Déméa, engage ton satrape de frère à payer les vingt mines. (haut) (920) Eh bien, Syrus, tu ne te bouges pas ? Tu ne vas pas….

SY. Quoi faire ?

DE. Abattre le pan de mur ? (à Géta) Et toi, va les chercher et amène-les.

GE. Que les dieux vous récompensent, Déméa, pour l’empressement sincère avec lequel vous souhaitez tant de bonheur à notre maison !

DE. Je vous en crois dignes. (à Eschine) Qu’en dis-tu ?

AE. C’est mon avis aussi.

GE. Cela vaut cent fois mieux (925) que de faire passer par la rue cette jeune mère qui souffre encore.

AE. En effet, mon père, on n’imagina jamais rien de mieux.

DE. Voilà comme je suis. Mais voici Micion qui sort de chez lui.

ACTE V, SCENE VIII (Micion, Déméa, Eschine)

MI. C’est mon frère qui l’a dit ? Où est-il donc ? Est-il vrai, Déméa, que vous ayez donné cet ordre ?

DE. Oui vraiment ; en cette occasion comme en toute autre, je veux autant que possible (930) ne faire qu’une seule maison de cette famille et de la nôtre, la choyer, la servir, l’attacher à nous.

AE. Oh ! oui, de grâce, mon père !

MI. Je ne demande pas mieux.

DE. Il y a plus, c’est notre devoir. D’abord la femme d’Eschine a une mère…..

MI. Eh ! bien, après ?

DE. Honnête et digne femme…..

MI. On le dit.

DE. Qui n’est plus jeune….

MI. (935) Je le sais.

DE. Et qui depuis longtemps ne peut plus avoir d’enfants. Elle n’a personne pour prendre soin d’elle ; elle est seule.

MI. (à part) Où veut-il en venir ?

DE. Il faut que vous l’épousiez. Et toi (il s’adresse à Eschine), charge-toi de conclure l’affaire.

MI. Que je l’épouse ! moi ?

DE. Vous.

MI. Moi ?

DE. Vous-même, vous dis-je.

MI. Vous perdez la tête.

DE. (à Eschine) Si tu as du cœur, il l’épousera.

AE. Mon père !

MI. Comment ! imbécile, est-ce que tu l’écoutes ?

DE. Vous avez beau faire, (940) il faut en passer par là.

MI. Vous radotez.

AE. De grâce, cédez, mon père.

MI. Tu es fou. Va te promener.

DE. Allons, accordez cette satisfaction à votre fils.

MI. Mais êtes-vous dans votre bon sens ? Moi, que je me donne les airs d’un nouveau marié à l’âge de soixante-cinq ans, et que j’épouse une vieille édentée ? C’est là ce que vous me conseillez tous deux ?

AE. Rendez-vous, mon père, je le leur ai promis.

MI. Tu l’as promis ? Dispose de toi, mon bel enfant.

DE. (945) Ah !… Et que serait-ce s’il vous demandait quelque chose de plus important ?

MI. Mais ne serait-ce pas le plus grand des sacrifices ?

DE. Cédez donc.

AE. Ne faites pas tant de façons.

DE. Allons, donnez votre parole.

MI. Me laisserez-vous ?

AE. Non, tant que je n’aurai pas gain de cause.

MI. Mais c’est de la violence.

DE. Laissez-vous donc aller, mon frère.

MI. C’est immoral, ridicule, absurde, contraire à mes goûts, je le sais ; mais puisque vous y tenez tant, je me rends.

AE. A la bonne heure. (950) Vous méritez bien tout mon amour.

DE. (à part) Eh ! mais, que vais-je demander encore, puisqu’on en passe par où je veux ?

MI. Eh bien, qu’y a-t-il encore ?

DE. Hégion, leur plus proche parent, devient notre allié ; il est pauvre ; nous devrions lui donner quelque chose.

MI. Quoi donc ?

DE. Vous avez ici près au faubourg un petit coin de terre que vous louez à je ne sais qui : si nous lui en donnions la jouissance ?

MI. Un petit coin de terre, cela ?

DE. Mettons que c’est considérable ; (955) il n’en faut pas moins le lui donner. Il sert de père à la jeune femme ; c’est un honnête homme ; il est notre compère. Le cadeau sera bien placé. En un mot, je vous renvoie, mon frère, cette sage et belle maxime que vous me débitiez tantôt : « Nous autres vieillards, nous avons tous le défaut de tenir trop à l’argent. » Il nous faut éviter ce reproche. Rien de plus vrai ; mettons donc le précepte en pratique.

MI. (960) A quoi bon tout ce discours ? On donnera ce coin de terre, puisqu’Eschine le veut.

AE. Mon père !

DE. A présent vous êtes bien mon frère par cœur comme parle sang.

MI. J’en suis ravi.

DE. (à part) Je lui ai mis son couteau sur gorge.

ACTE V, SCENE IX (Syrus, Déméa, Micion, Eschine)

SY. Vos ordres sont exécutés, Déméa.

DE. Tu es un brave garçon. Je suis d’avis, ma foi, que (965) Syrus a bien mérité aujourd’hui qu’on lui donne la liberté.

MI. La liberté ? à lui ? Qu’a-t-il donc fait ?

DE. Bien des choses.

SY. O mon bon monsieur, vous êtes par ma foi un digne homme. Je vous ai soigné ces deux enfants comme il faut depuis leur naissance ; leçons, conseils, sages préceptes, je leur ai tout donné autant que possible.

DE. Il y paraît. Et tu leur as appris sans doute aussi à faire le marché, (970) à enlever des courtisanes, à festoyer en plein jour : ce sont là des services qu’on ne pourrait pas attendre du premier venu.

SY. Le charmant homme !

DE. Enfin, mon frère, c’est lui qui a poussé ce matin à l’achat de cette chanteuse, lui qui a conclu l’affaire. Il est juste de l’en récompenser ; vos autres esclaves vous en serviront mieux. D’ailleurs Eschine le désire.

MI. Tu le désires ?

AE. Oui, mon père.

MI. Puisque tu le désires, (975) allons, Syrus, viens ici, approche : tu es libre.

SY. Merci. J’en rends grâce à tout le monde, mais à vous surtout, monsieur.

DE. Je suis enchanté.

AE. Et moi aussi.

SY. Je vous crois. Plût aux dieux que mon bonheur fût complet, et que je visse ma femme Phrygia libre comme moi !

DE. Une femme excellente.

SY. Qui la première a présenté (980) le sein aujourd’hui à l’enfant d’Eschine, votre petit-fils.

DE. Ma foi, sérieusement, sur mon honneur puisque c’est elle qui a allaité l’enfant, il est de toute justice qu’on lui donne la liberté.

MI. Pour cela ?

DE. Certainement. Tenez, je vous rembourserai ce qu’elle vaut.

SY. Ah ! monsieur, puissent tous les dieux prévenir toujours vos moindres désirs !

MI. Tu as fait une bonne journée, Syrus.

DE. Oui, mon frère, (985) si vous faites maintenant votre devoir, et que vous lui prêtiez de la main à la main un peu d’argent pour vivre ; il vous le rendra bientôt.

MI. Pas seulement cela. (Il fait claquer ses doigts)
AE. C’est un honnête garçon.

SY. Je vous le rendrai, sur mon honneur ; essayez de me prêter.

AE. Allons, mon père.

MI. Nous verrons tantôt.

DE. Il le fera.

SY. Que vous êtes bon !

AE. O le plus aimable des pères !

MI. (à Déméa) Que signifie tout ceci, mon frère ? Qui a pu opérer en vous un changement si soudain ? (990) Quelle lubie vous prend ? D’où vous vient cette générosité si subite ?

DE. Je vais vous le dire. C’était pour vous prouver que, si l’on vous trouve indulgent et bon, ce n’est pas que vous ayez réellement ces qualités, ni que votre conduite soit raisonnable et sage, mais c’est parce que vous êtes complaisant, faible et prodigue, mon frère. Maintenant, Eschine, si ma façon de vivre vous déplaît, (995) parce que je ne me prête pas à toutes vos fantaisies, justes ou non, je ferme les yeux ; gaspillez, achetez, faites ce que vous voudrez. Si au contraire vous aimez mieux qu’on vous dirige, et qu’on vous reprenne toutes les fois que, grâce à l’inexpérience de votre âge, vous n’y verrez pas trop clair, que la passion vous emportera et que la prudence vous fera défaut ; si vous voulez qu’on vous cède à l’occasion, (1000) me voici tout prêt à vous rendre ces services.

AE. Ah ! mon père, nous nous abandonnons à vous. Vous savez mieux que nous ce qu’il faut faire. Mais, mon frère, que décidez-vous à son égard ?

DE. Je lui passe sa chanteuse. Puisse-t-il s’en tenir là !

MI. A la bonne heure. Messieurs, applaudissez.