Les Affranchis

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, préface de Fernand Gregh
Les Affranchis ; pièce en trois actes
Librairie Hachette et Cie (p. couv.).

MARIE LENÉRU


Les Affranchis


Rome a ses droits. Seigneur, n’avez-vous pas les vôtres ?
Ses intérêts sont-ils plus sacrés que les nôtres ?

Bérénice


PIÈCE EN TROIS ACTES


PRÉFACE DE M. FERNAND GREGH



PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1910



PRÉFACE


Un jour, Catulle Mendès — rencontré sur le boulevard par un crépuscule de printemps, à l’heure fiévreuse où il aimait à s’y promener, les mains derrière le dos et toute cravate au vent — me dit de sa voix frénétique et fatiguée :

— Je viens de découvrir une femme de génie.

— Ah ! fis-je, sans stupeur, car de nos jours le génie court les ruelles.

— Oui, reprit Mendès avec enthousiasme, une femme de génie ! J’ai lu d’elle une pièce toute pleine de beautés incomparables !

— Et comment s’appelle cette dame ?

— Mademoiselle Lenéru-Dauriac.

Je saisis ce nom au vol ; et six mois passèrent.

Un grand journal vint à ouvrir un concours de nouvelles. Et parmi les cent cinquante manuscrits réservés — dont beaucoup, comme on l’a vu depuis par la publication, étaient remarquables, — plusieurs membres du jury estimèrent qu’il fallait mettre hors de pair un conte, ou plutôt une sorte de poème en prose, intitulé La Vivante. Dans un style apte à enregistrer les vibrations les plus subtiles de la matière, dans un style frémissant et sensible comme un sismographe d’âme, le vieux mythe de Pygmalion y était rajeuni par une pensée moderne qui, plutôt même qu’elle ne s’en était souvenue, avait dû spontanément le retrouver.

Vint la séance de la discussion. Les avis étaient partagés. On lut La Vivante à haute voix. L’assemblée s’émut à cette lecture. Seul Mendès, qui présidait, ne paraissait pas très favorable. Sans doute il était séduit par maints passages, mais il croyait reconnaître des influences, faisait des objections et des réserves. Enfin l’on vota. Les partisans de La Vivante l’emportaient : à la majorité des voix, le premier prix était attribué à l’auteur inconnu de ce conte. Restait à le connaître. Quelqu’un ouvrit l’enveloppe cachetée jointe au manuscrit, et proclama

— Mademoiselle Lenéru-Dauriac.

Une rumeur joyeuse accueillit ce nom, car Mendès, avec son exubérance coutumière, avait depuis six mois raconté sa découverte à presque tous ceux de ses confrères qui étaient là. Et quelqu’un de nous lui murmura gaîment : « Vous voyez bien, mon cher maître, que vous ne vous étiez pas trompé… »

Catulle Mendès devait écrire la préface des Affranchis. Et puis il est mort… Et, à défaut de Mendès, l’auteur m’a demandé de présenter sa pièce au public. Outre que c’est fort inutile, c’est là faire beaucoup trop d’honneur à un poète qui n’a aucune compétence en matière dramatique. J’ignore ce que valent les Affranchis au point de vue du théâtre. Mais ce que je sais bien, c’est que cette pièce lue et relue m’a fort ému par moments, et toujours intéressé, agité, troublé, qu’elle m’a fait réfléchir pendant et après. Et je dis hardiment à tous ceux qui aiment les idées et les œuvres : « Il faut la lire. »

Dois-je raconter le sujet de la pièce ? Je ne sais rien de plus ingrat que cette condensation brutale en phrases abstraites d’une œuvre successive et concrète. Je préfère essayer de définir l’esprit de l’auteur.

En ce temps de petites sensibilités faussement exaspérées, Mlle Lenéru-Dauriac nous offre le type d’une admirable intellectuelle, qui a beaucoup lu, beaucoup médité les livres, puis la vie ; dont la lucidité va parfois jusqu’à la cruauté, mais qui, d’autre part, comprend assez Nietzsche pour vouloir le réfuter par l’exemple. Elle nous montre une humanité d’exception, sans doute ; mais dans cette atmosphère supérieure à la vie quotidienne, elle recrée des possibilités de conflits humains.

Mlle Lenéru-Dauriac a le don particulier de la formule, chose très rare chez les talents féminins. Elle a dit sur la mort en particulier des choses essentielles, des choses, oui, j’ose l’imprimer, qui font penser à Pascal. Et là je ne puis me tenir de citer au moins un passage, douloureux et magnifique, des Affranchis :

La mort ! c’est encore elle seule qu’il faut consulter sur la vie, et non je ne sais quel avenir et quelle survivance où nous ne serons pas. Elle est notre propre fin, tout se passe dans un intervalle d’elle à nous. Qu’on ne me parle pas de ces prolongements illusoires qui ont sur nous le prestige enfantin du nombre ; qu’on ne me parle pas à moi qui mourrai tout entier, des sociétés et des peuples ! Il n’y a de réalité, il n’y a de durée véritable qu’entre un berceau et une tombe. Le reste est grossissement, spectacle, optique vaine ! Ils m’appellent un maître à cause de je ne sais quels prestiges de mes paroles et de mes pensées, mais je suis un enfant éperdu devant la mort !…

Cela, c’est beau, purement, simplement, admirablement beau.

Je pourrais citer bien d’autres passages ; mais je ne veux pas déflorer la pièce. Et comme un préfacier l’a dit spirituellement pour tous les préfaciers à venir : « Le livre est à l’intérieur. »

Lisez-le. Vous y verrez se développer un drame de sentiments et d’idées qui pose l’éternel problème moral, le problème du bien et du mal, dans toute sa netteté ingénue et splendide ; vous y verrez un esprit indépendant donner à ce problème une solution d’attente qui semble bien devoir être la vraie… jusqu’à l’avènement du surhomme ; vous y trouverez, à côté de répliques périlleuses peut-être à la scène, des passages écrits comme celui que je citais plus haut, dans un style d’une rare densité et qui a parfois d’étonnants raccourcis ; et, dès son début dans les lettres, vous saluerez, j’en suis sûr, comme je le fais ici, cette femme que le destin semble n’avoir privée d’entendre les voix ordinaires que pour lui permettre de mieux écouter en elle, grave, ardente, audacieuse et pure, sa pensée.


Fernand Gregh.


Décembre 1909.





LES AFFRANCHIS

PERSONNAGES

 
Philippe ALQUIER.
RÉAL.
Jean MASSALSKY.
Hélène SCHLUMBERGER.
Marthe ALQUIER.
L’ABBESSE.
Mademoiselle DURET.
Madame SPIRE.
MARIE.

LES AFFRANCHIS



Rome a ses droits, Seigneur, n’avez-vous pas les vôtres ?
Ses intérêts sont-ils plus sacrés que les nôtres ?

Bérénice.


ACTE PREMIER

Le bureau de Philippe Alquier. Bibliothèques murales et tournantes, livres non reliés. Table de travail en grand désordre : revues, catalogues, prospectus. Journaux froissés à terre et dans les fauteuils. Très en vue, le Moïse de Michel-Ange étayé de ses lois. Philippe reçoit à son bureau l’étudiant étranger, assis devant lui.


Scène 1

PHILIPPE. — MASSALSKY.


Massalsky, véhément.

On dit en Europe, Monsieur, qu’on fermera vos cours.


Philippe. (Il a l’air jeune. Rien de trop universitaire.)

Il le faudra bien si l’on continue à me faire du tapage.


Massalsky.

Les ignobles événements de la semaine dernière nous ont bouleversés.


Philippe.

Oh ! rien de si grave ! Nous étions très tranquilles quand, tout à coup, pour mieux prendre leurs notes, ils se sont aidés avec des cris d’animaux. Mes amis les ont giflés, c’est d’où est venu la bagarre… On savait depuis quelques jours que la Supérieure générale des Cisterciennes réformées devait être reçue chez moi après l’exécution des décrets.


Massalsky.

De votre part. Monsieur, l’acte est bien généreux.


Philippe.

Il n’était même pas discutable. Marie de Saint-Jérôme est la sœur de ma femme, j’habite leur maison paternelle, c’est moi qui suis leur hôte ici. Du reste, je n’éprouve aucun éloignement pour les congrégations. Je regrette seulement qu’on ait pu croire à une manifestation trop éclatante de mes sentiments particuliers.


Massalsky.

Il ne faut pas qu’on ferme vos cours, Monsieur, nous lutterons…


Philippe.

Oh ! tôt ou tard, nous en viendrons là… Je n’ai pas un collègue pour moi. (Avouant.) Je suis très seul.


Massalsky.

Mais qu’ont-ils donc sous le crâne ici ? Qu’ont-ils fait de leurs cerveaux ?


Philippe.

Les hommes n’ont pas que leur cerveau, ils ont leur « raison », Monsieur. Je suis un maître dur pour la « raison ». Ils m’appellent nihiliste parce que j’ai détruit leurs anciennes valeurs…


Massalsky.

Vous nous avez tout rendu avec la beauté. Que nous importe que le monde soit sans but, sans raison, sans merci ? Nous sommes, et c’est probablement la meilleure raison d’exister. Nous sommes, et c’est évidemment pour être de plus en plus. Agrandir chaque jour son être et son désir, tel est le seul but que nous puissions logiquement assigner à l’existence. Libres d’ailleurs, et peut-être assez peu renseignés quant au choix des moyens… Puis-je me permettre une question ?


Philippe.

Toutes les questions.


Massalsky.

Si belle, si cohérente que m’ait paru votre conception de la vie, je n’y ai pas trouvé une règle de conduite.


Philippe.

Elle n’en comportait pas.

(Un temps.)


Massalsky.

On vous le reproche, Monsieur, c’est votre négation de l’avenir qu’on ne vous pardonne pas. Vous n’attendez rien du lendemain ni du présent. Vous nous devez une morale. (Brusquement.) Votre définition de l’honnête homme je vous prie ?


Philippe, étonné.

Mais… celui qui vit conformément à l’idéal de sa race et de son temps.


Massalsky.

Le Pharisien en Judée, le Sodomite sous Platon, l’ascète en Thébaïde, au choix à Rome, l’épicurien et le stoïcien, le don Quichotte en Espagne et le bourgeois en France ?


Philippe.

Vous l’avez dit.


Massalsky.

Il y a cependant la loi morale (Philippe a un geste d’ignorance), des actes qui avilissent…


Philippe, se désintéressant.

Connaître et vivre sont deux choses…


Massalsky.

Que nous n’arriverons jamais à séparer. Agir comme on pense…


Philippe.

Oh ! Monsieur, la vilaine formule ! Laissez cela aux dévotes du rationalisme. Du reste, ne vous effrayez pas. On n’agit jamais comme on pense, on n’agit pas même comme on sent, mais uniquement comme on le peut. L’homme en ce monde, comme les autres corps de la nature, fait toujours tout ce qu’il doit.


Massalsky.

Même quand il viole et quand il tue…


Philippe.

Évidemment. (Un temps.)


Massalsky.

En tout cas, si vous nous refusez une doctrine, vous nous accorderez bien un droit physiologique à certains dégoûts, au mépris ?


Philippe, vivement.

Je ne méprise rien.


Massalsky, souriant.

Vous êtes bien dédaigneux cependant.


Philippe, souriant aussi.

Soit, mais je ne méprise pas ce que je dédaigne.


Massalsky, se levant pour prendre congé. Avec force.

Alors Monsieur, il y a un enseignement que tout votre nihilisme n’empêchera pas que vous nous donniez : il y a votre vie. Nous la lirons avec une telle passion qu’il faudra bien qu’il en jaillisse un précepte.

(Philippe, debout, lui tend les deux mains ; le jeune homme, avec un grand élan et une coquetterie d’enfant, les élève jusqu’à sa bouche et les baise respectueusement.)


Philippe, retirant ses mains.

Vous croyez aux maîtres, Monsieur ; puissent-ils ne jamais vous décevoir.

(Il reconduit un peu Massalsky qui s’incline encore en le regardant anxieusement au fond des yeux.)


Scène 2

PHILIPPE. — Mlle DURET.


Mlle Duret. (Elle entre portant le manuscrit de Philippe et la copie dactylographiée. Elle a des bandeaux, une raie qui descend sur la nuque, un chignon très bas, tordu comme un coquillage, une sorte de long escargot. Col ouvert en carré, bordé d’un galon d’or. Elle est très jolie.)

J’ai tout copié, Monsieur. J’ai trente pages pour soixante des vôtres, mais il y a des mots que je ne peux pas lire.


Philippe, à sa table, tendant les mains vers les papiers.

Donnez. (Mlle Duret passe derrière la table, se penche sur les papiers et sur Philippe, qui demeure très droit.) Quand vous permettrez, Mademoiselle.

(Elle se relève.)

Philippe, corrigeant.

Laissez donc des blancs, quand vous n’y êtes pas, au lieu d’interpréter. Cela m’irrite de voir ce que vous comprenez. (Elle sourit étrangement.) Où sont les mots qui vous manquent ? (Elle les indique à mesure.) Norme… dissociation… eudémonisme… volupté… (Il lui rend les papiers sans la regarder. Elle les prend à peine, laisse tomber le paquet, les yeux rivés sur les yeux de Philippe. Avec beaucoup de sang-froid et un peu d’insolence, il met les mains dans ses poches et brave ce regard. Du menton indiquant les papiers.) Eh bien ! ils vont rester là ? (Elle se met à genoux près de Philippe et très lentement les ramasse. Elle sort, comme entrent les autres.)


Scène 3

PHILIPPE. — MARTHE ALQUIER. — RÉAL.


Marthe, ouvrant une porte.

On est parti ? Réal et moi nous attendons depuis une heure qu’on puisse entrer. Qu’est-ce qu’il te voulait, ce jeune homme ?


Philippe, se levant et s’étirant.

Mais… me voir.


Marthe.

Comprenez-vous cela, Réal, être la femme d’un homme qu’on vient voir des antipodes ? Il a reçu des Japonais. Heureusement qu’il n’y a pas de grands hommes pour leur entourage, que deviendrais-je dans l’intimité du dieu ?


Réal.

Allons donc ! Vous êtes sa première admiratrice.



Marthe.

Et la dernière, je le crois bien, c’est ce qui me sauve. Si, au lieu des austérités de la philosophie, Philippe donnait dans la gloire mondaine des romanciers, je n’y tiendrais pas, j’aimerais mieux déserter.


Réal, qui ne pose pas la serviette qu’il a sous le bras.

Je reviens de chez les étudiants. On est désolé des scènes de mardi. Ce sont les Russes, disent-ils, qui ont crié. La présence chez toi de Marie de Saint-Jérôme n’était qu’un prétexte. On ne te pardonne pas d’avoir approuvé les répressions. Si tu n’es pas satisfait des excuses de ces malheureux, on s’engage à demander leur expulsion. « Quels que soient nos malentendus avec Philippe Alquier, nous ferons respecter le plus éminent, sinon le plus populaire de nos professeurs. »


Philippe.

C’est tout ?


Réal.

Walsh et Mignot m’ont accompagné à ta porte : « Dites à Monsieur Alquier que nous irons armés à ses cours, que nous nous massacrerons plutôt que de souffrir une réédition des goujateries de la semaine dernière. Dites-lui que si l’un de leurs ignobles encriers l’avait éclaboussé, nous étions vingt à nous disputer l’honneur de provoquer le misérable qui l’aurait lancé. »


Philippe.

Oui, il y en a bien vingt, vingt sur mille. Dans tout ce qu’ils voudront faire au monde, ils retrouveront cette proportion-là. D’ailleurs, pour cette fois, je considère l’incident comme absolument clos et je ne redoute pas le séjour de mes congréganistes qui, au fond, comme ils le disent, n’était qu’un prétexte. Nous attendons ces dames aujourd’hui, d’un train à l’autre ; si elles ignorent l’affaire, je désire qu’on n’en parle pas devant elles.


Marthe.

Elles n’ont pas voulu donner l’heure de leur arrivée. Ma sœur voyage un peu comme les chefs d’Etat, avec des arrêts sur sa route, des compliments et des serrements de mains. Elle ramène une jeune fille, une novice, je crois, une secrétaire…


Réal.

Est-ce étrange, de nos jours, la possibilité d’une telle carrière ? Qui l’aurait cru ? Jouarre, Fontevrault, Chelles, Remiremont, toute l’héraldique abbatiale ressuscitée par une femme dont tu as épousé la sœur.


Marthe.

Et que vous avez parfaitement connue. Vous avez bien vu Sabine à Moret ?


Réal.

Ce ne sont pas des souvenirs d’hier que vous rappelez là.


Marthe.

Il y a vingt ans qu’elle est partie. Elle en a quarante aujourd’hui. Je l’ai vue six fois en ces vingt ans. Et il y en a partout en ce moment, en France, à se trouver dans notre situation.


Réal.

On traiterait mieux les familles en leur rendant leurs fous.


Philippe, rêveur.

Ou leurs morts.


Réal.

Je me rappelle une grande jeune fille altière et vive, dans le genre d’un beau chien nerveux, qu’on admire et qu’on voudrait battre parce qu’il ne tient pas en place.


Marthe.

Vous vous rappelez très bien et quand on voit comme elle a vécu, on se demande ce qu’il y a eu de changé.


Réal.

Il faut bien qu’elles soient un peu folles. Je classerais volontiers celle-là dans la section des agitées


Philippe, rêveur.

Au fond, vous savez, c’est un type. Elle a tout restauré de son Ordre, le plus grand Ordre féminin de l’Église, on peut même dire féministe, puisque l’abbesse de Fontevrault n’a que le Pape au-dessus d’elle, et que les religieux à son sacre, baisent sa main gantée en signe de sujétion. Bâtisseuse comme les souverains, posant toujours une première pierre, elle a fondé seize abbayes et soixante monastères, dont treize couvents d’hommes. Vagabonde et cosmopolite, elle a eu des provinces dans les deux Amériques, en Russie, dans l’Asie Ottomane, en Australie. Elle a négocié, contracté, signé dans toutes les chancelleries…


Marthe.

Et cela sans quitter un jour la clôture. Cent véhicules l’ont roulée par toutes les routes du monde, la nuit seulement, les stores se relevaient.


Réal.

Et jamais un roman dans sa vie ? Elle n’a jamais aimé personne ?


Marthe.

Non. Notre cousin de Fourcroy, celui qui vient de perdre son fils aîné, l’a demandée six fois en mariage. Tous les six mois pendant trois ans. Elle riait et refusait sans dire pourquoi. Elle était un peu sèche. On n’a jamais compris qu’elle ait tant aimé Dieu.


Philippe.

On n’a jamais compris qu’elle ait préféré Dieu à Fourcroy.


Réal.

En attendant, voilà de pauvres femmes qui ne demandaient que l’oubli, le silence et la paix ; les voilà jetées dans le monde sans initiative et sans ressources.


Marthe.

Elles s’occuperont de bonnes œuvres.


Philippe.

Êtes-vous sûrs qu’elles ne demandaient au cloître que le silence et la paix ? Vous autres laïques, fussiez-vous les mieux pensants, vous n’avez pas la moindre imagination du sentiment monastique. Votre conception du moine, de la religieuse surtout, n’a rien de religieux. Pourquoi ne voulez-vous pas qu’il y ait là une force, une volonté d’absolu ? Pourquoi ne voulez-vous pas que Dieu, que la perfection, soient faits pour les exigeants et pour les difficiles ?


Marthe.

Il est magnifique ! Il est, à coup sûr, le plus mécréant de nous trois, le plus démolisseur. Vous, au moins, Réal, vous vous arrêtez à la morale, mais avez-vous quelquefois poussé Philippe là-dessus ? Il m’a avoué l’autre jour que du point de vue biologique, une morale de renoncement ne se justifiait pas. Or, je vous le demande, qu’est-ce qu’une morale individualiste ? Moi, si je ne croyais pas en Dieu, c’est bien simple, je me ferais une idole de moi-même et rien au monde ne m’arrêterait, il n’y a rien que je ne serais capable de faire.


Philippe.

Qu’est-ce que tu en sais ?


Marthe.

C’est-à-dire que je vous trouve tous des imbéciles, de vivre comme des sages et des héros, quand vous ne croyez pas à la valeur de ce que vous faites.


Philippe.

Mais, pardon, je conserve des goûts.


Réal.

Et puis, voyez-vous, Madame, quelle que soit notre manière intime de voir, ce qu’on est convenu d’appeler le désordre et la gredinerie est d’un placement désavantageux dans notre société, ne serait pas la meilleure manière de mener à bon port son individualisme.



Marthe.

Bah ! avec des formes ?


Philippe.

Ce serait bien fatigant. J’aimerais mieux rester honnête homme.


Marthe.

Mais voyons, il y a des tentations même pour les honnêtes gens.


Philippe, dédaigneux.

Il y en a peu.


Marthe.

Pharisien ! Eh bien, je serais curieuse, infiniment curieuse de savoir, comment, dans un cas difficile, se comporterait l’un de vous. Messieurs, l’un de ces amoraux comme vous nous apprenez à dire. Oui, comment se comporterait dans une affaire de vie et de mort, la conscience affranchie d’un homme qui ne serait pourtant pas un misérable.


Philippe.

Il n’en ferait ni plus ni moins que les autres.


Réal.

Votre curiosité serait bien déçue.


Marthe, montée.

Ah ! par exemple, j’aurais plus de logique et plus de bravoure et vous êtes heureux, Messieurs, de ne pas m’en imposer. Mon plaisir, rien que mon plaisir ! Et vous verriez quelle agréable guenon du pays de Nod vous auriez un jour le bonheur de fusiller !


Réal.

Vous nous permettrez de savoir mieux que vous à quoi tient votre charme d’honnête femme. Il a des racines plus profondes que vous ne le supposez… Allons, décidément, je n’attends pas Madame de Fontevrault, je vous quitte. Alquier est prévenu qu’il trouvera à la Sorbonne des enfants bien sages, peut-être même une manifestation sympathique. Il ne doit pas être blasé là-dessus.


Marthe, riant et lui serrant la main.

C’est égal, nous venons d’avoir une jolie conversation ! Il faudra nous surveiller, vous savez, devant la Révérendissime.


Scène 4

PHILIPPE. — MARTHE.


Marthe, quand Philippe a reconduit son ami.

Eh bien, si j’avais dix ans de moins, votre fréquentation…


Philippe.

Ne dis pas de bêtises, tu vois bien qu’elle ne t’a pas dépravée. (Pendant toute la scène, il va et vient, prépare une serviette, s’assied à sa table, range et corrige les notes qu’il emporte, va aux bibliothèques, etc.)


Marthe.

Oui, nous nous en sommes assez proprement tirés. Nous pouvons bien l’avouer aujourd’hui après treize ans de mariage.


Philippe, riant.

Tu parles de cela dans un passé ! Nous ne sommes pas au bout de notre rouleau ! Les derniers coups de canon ne sont peut-être pas encore tirés.


Marthe. (Ironie et bon sens.)

Quelles illusions, mon pauvre ami. Va ! nous pouvons prendre le parti d’être un vieux ménage.


Philippe, mécontent.

Oui, c’est ta nostalgie, ton idée fixe ! Au fond, quel plaisir cela peut-il te faire ? quel avantage y trouves-tu ?


Marthe.

Un immense : la sécurité. Voyons, est-ce que cette paix-là n’est pas bonne ? Est-ce qu’il n’est pas très doux de se reposer en toute confiance, je ne dis pas l’un sur l’autre, c’est toujours précaire, mais sur… les éventualités ?


Philippe.

J’avoue que la question ne m’était pas apparue sous ce jour. Eh bien, pour être franc, en me tâtant, je ne me sens pas emballé par ton pacifisme, (La considérant) ni même par son appareil. Dis donc, sous prétexte de simplicité, il me semble que tu ne brilles plus par l’élégance ?


Marthe, vivement, s’examinant.

Qu’est-ce qu’elle a, ma robe, elle n’est pas bien ? Oh ! si tu te mets dans la tête que je me néglige, tu es capable de te le persuader.


Philippe.

Je ne te dis pas, ma pauvre femme, que tu fasses les premiers pas dans la déchéance, mais tes dehors m’avaient habitué à quelque fierté. Or, je te regardais l’autre jour pendant la visite des Spire, eh bien, pardon ma chère amie, mais cette femme-là t’enfonçait.


Marthe.

Quelle manière délicate de m’apprendre que je vieillis ! Il paraît que tu peux laisser tomber le poing à la place que je ne puis indiquer du doigt.


Philippe.

Madame Spire à dix ans de plus que toi !


Marthe.

Et je t’accorde qu’elle est « épatante ». C’est ce que tu réclames, n’est-ce pas ? Veux-tu, maintenant, que je te dise à quel prix ? (mouvement de Philippe qui se rapproche). Tiens ! cela t’intéresse ? Alors, écoute, il est bon que les hommes entendent quelquefois ces choses-là. (Marthe s’assied pour commencer son histoire.) Nous disons donc : cette femme de quarante-six ans est levée à cinq heures en toute saison. Viennent ensuite le massage et le bain froid. Cet estomac, ou plutôt cette carnation éblouissante encore, ne fut jamais aux prises qu’avec les viandes blanches et les eaux minérales. Car cette millionnaire ignore les grands crus et le gibier, ainsi que les huîtres, écrevisses et tous les saumons, lesquels présentent un égal péril cutané, elle les ignore, comme ne consentirait pas à le faire le dernier de ses lads. Écuyère passionnée, depuis dix ans elle ne voit plus un cheval que de niveau, la selle étant un moindre obstacle à l’embonpoint que les perpétuelles ascensions et les marches forcées. Je me résume, n’est-ce pas ? les détails ne seraient que de vulgaire ascétisme. Et cela, depuis vingt-cinq ans, vingt-cinq ans sans une défaillance, sans une Pâques après tant de carêmes, sans une heure de mitigation… Sa fille est au même régime.


Philippe, occupé, mais abasourdi.

Ma foi, le jeu en vaut presque la chandelle. Je ne trouve pas cela sans grandeur.


Marthe.

Peut-être. Mais tu feras mieux de ne pas m’en demander autant.


Philippe.

Au fond, c’est une femme dans le genre de ta sœur.


Marthe.

Cela se pourrait. Folie pour folie, l’une veut sauver son âme, l’autre son corps.


Philippe.

Des nietzschéennes sans le savoir. Tu dis que Béatrice Spire a des enfants ? Je l’avais presque oublié.


Marthe.

Un fils et une fille splendides et qui l’adorent, je ne sais pas pourquoi, car elle ne s’en est guère occupée.


Philippe.

Elle leur a conservé une mère admirable. Pour être saturnien le procédé n’est pas des plus faux.


Marthe, blessée.

Quelle richesse de sentiment ! Nous qui aimons nos enfants à la bonne franquette, nous n’en pouvons prétendre autant.


Philippe, pensant à autre chose.

Peut-être le dévouement est-il la dernière chose que l’amour exige d’autrui.


Marthe.

Ah ! par exemple ! que lui faut-il donc ?


Philippe, même jeu.

Ne pas être frustré dans son droit plus élevé à l’admiration.


Marthe, émue.

Voilà treize ans qu’il fallait me dire cela.


Philippe.

Allons, ma chère amie, tu ne m’as pas consenti de sacrifices irréparables. Je veux bien que tu te sois dévouée, mais, en somme, n’est-ce pas, tu n’y as rien perdu ?


Marthe, pleurant presque.

Qu’est-ce que tu en sais ?


Philippe.

Bah ! tu m’as sacrifié quelques jolis crétins qui te faisaient bien la cour ?


Marthe, simple et convaincue.

Je t’ai donné ma vie.


Philippe, souriant.

Allons, tu es allée très loin dans le sacrifice ! Mais à présent, tu peux bien me dire ce que tu en aurais fait de ta vie, si je ne l’avais pas prise ? (Il écoute.)


Marthe, tristement.

Philippe !


Philippe.

Mon pauvre loup, je ne veux pas te faire la moindre peine et je te suis très reconnaissant de ton cuisant sacrifice. Dieu me sauve de l’égoïsme de Madame Spire et je me charge d’un dévouement comme le tien ! (sa serviette est prête). Il est dit que je ne serai pas là pour recevoir ta sœur. L’heure de mon cours approche ferme.


Marthe.

Pourtant, si elles n’avaient pas pris le train de trois heures trente, il ne faudrait plus les attendre que dans la soirée.


Philippe.

Tu tiens beaucoup à ce que je sois là ?


Marthe.

Je l’aurais préféré. (Un silence, puis tous deux se lèvent ensemble entendant qu’on arrive.) J’aime mieux cela. Tu seras un peu en retard, voilà tout. Viens, nous les recevrons en bas. (Ils sortent avec un peu de précipitation. La scène reste vide quelques secondes.)


Scène 5

PHILIPPE. — MARTHE. — SABINE. — MARIE.


Françoise-Henriette-Sabine Lasson, Abbesse, Chef et Générale de Fontevrault et de tout l’Ordre. Redingote, capote et voile de mondaine en deuil. Cordon de soie violette maintenant une croix cachée dans le corsage. Marthe et Philippe la suivent. Tous trois entrent vite, à la rapide allure de l’Abbesse, l’allure des princes qui ont beaucoup à faire dans leur journée. Marie, très curieuse, est entrée derrière eux. (Regardant autour d’elle, émue et brusque.)

Je ne reconnais plus rien, ici.


Philippe.

Vous aviez dit aux choses que vous ne reviendriez plus.


L’Abbesse. (Elle enveloppe son beau-frère d’un prompt regard curieux.)

Je l’aurais reconnu à sa voix.


Marthe.

C’est vrai, tu n’avais fait que l’entendre… C’est toi-même qui as rétabli le rideau du parloir.


L’Abbesse.

Je n’en retenais que mieux les voix… Ah ! du feu, il y a vingt ans que je n’en ai vu.


Philippe.

Vous ne savez plus à quoi il sert ?


L’ABBESSE. (Elle tend ses mains et les retire.)

À brûler.


Philippe.

Vous avez trop aimé le froid.


L’Abbesse.

Il brûle aussi. (À sa sœur.) Et tes enfants, où sont-ils ?


Marthe, attrapant Marie par l’épaule.

Voilà toujours celle-ci.


L’Abbesse, penchée, examine longuement et sans douceur la petite fille.

Quel âge avez-vous ?


Marie, cheveux sur le dos, robe rouge, tablier décolleté, chaîne et médailles. Intimidée.

Treize ans, Madame… ma mère.


L’Abbesse.

Qu’apprenez-vous ?


Marie.

Tout… et le catéchisme.


L’Abbesse.

Ah ! Et qu’aimez-vous le mieux, tout, ou le catéchisme ?


Marie, qui s’intéresse.

La Théodicée.


Marthe, intervenant.

Mais elle n’en fait pas ! Elle ne sait pas ce qu’elle dit, ni ce que c’est !


Marie

Je n’en fais pas à ma leçon, mais j’en lis.


Marthe, coupant court.

Elle bafouille, et tu l’intimides !


L’Abbesse, un sourire brillant à Marie qui la dévore des yeux.

Mais non, tu vois bien qu’elle me disait un secret. (Suivant du regard la petite qui s’éloigne sur un signe de sa mère.) À son âge aussi, je lisais les Élévations sur les Mystères.


Marthe, vivement.

Ah ! Mais j’espère bien qu’elle n’entrera pas au couvent.


L’Abbesse

Elle sera une femme érudite et spirituelle comme Marie de Rabutin.


Marthe.

Elle sera une femme comme toutes les autres. On ne lui en demande pas davantage !


Philippe.

Mais, pardon ! Je ne verrais pas d’obstacles à ce qu’elle fût distinguée.


Marthe.

Est-ce qu’elle a besoin de ça pour être heureuse ? Est-ce que je suis une femme distinguée ? Est-ce que tu ne m’aimes pas comme je suis ?


Philippe, à sa belle-sœur.

Madame, auprès de vos abbayes, cette maison vous semblera bien réduite. N’oubliez pas que vous l’avez aimée.


L’Abbesse.

Elle ne me reprendra que trop vite puisqu’aussi bien, il me faudra la quitter.


Marthe.

C’est comme tu voudras, mais je ne vois pas ce qui t’empêcherait de finir tes jours ici, chez toi.


L’Abbesse.

Merci, tu es bonne. Chez moi, c’était ailleurs.

(Un temps.)


Marthe, tout à coup.

Où donc est ta jeune fille ?


L’Abbesse.

Elle a dû, par discrétion, nous donner de l’avance et rester avec les enfants.


Marthe.

Eh bien, il est temps… Je te la ramène. Comment l’appelle-t-on, Sabine ?


L’Abbesse.

Mais, mademoiselle, mademoiselle Schlumberger. Ce n’était pas une religieuse, elle n’avait pas encore l’habit.

(Marthe sort.)


Scène 6

PHILIPPE. — L’ABBESSE.


L’Abbesse.

Cette hospitalité que vous nous offrez si simplement, si généreusement… ne peut-elle pas vous apporter des ennuis ? Dans une situation comme la vôtre… si l’on vous en voulait, si l’on vous tracassait sur le cléricalisme ? Nous ne pourrions pas accepter cela.


Philippe, souriant.

Ils me connaissent, je ne suis pas suspect. Et quand ils en seraient à apprendre le grand respect que m’inspire tout ce qui revêt les formes du sentiment religieux, je vous remercierais de m’en offrir le moyen.


L’Abbesse.

D’ailleurs nous n’abuserons pas de la patience publique. Je vous suivrai sans doute à Moret…


Philippe.

À Moret comme à Paris vous êtes chez vous, dans la demeure familiale, et c’est moi qui suis l’hôte.


L’Abbesse.

Je voulais seulement vous dire que je désire quitter la clôture le temps nécessaire à nos liquidations, suivre un peu dans le monde le mouvement des esprits. On n’assiste pas à l’effondrement de son œuvre sans réfléchir, sans vouloir observer, se rendre compte. D’ici à quelque temps, je puis faire plus, au dehors qu’à l’intérieur de nos maisons, surtout de nos maisons étrangères.


Philippe.

Vous aurez été les plus éprouvées.


L’Abbesse.

Nous étions les plus riches. Trop d’héritières avaient peuplé nos abbayes. Aussi ai-je ramené la dernière, la plus jeune et la plus dotée ; si je puis, de mon plein gré, au moment de la débâcle, la rendre, sinon au monde dont elle ne veut plus, du moins à un ordre français, au service de la France, on me reprochera moins amèrement ma carrière de captations monastiques.


Philippe.

N’aurez-vous pas fait un peu scandale, comment a-t-on pris ce retour dans l’Église ? Qu’ont dit vos frères et collègues nos seigneurs les évêques ?


L’Abbesse.

Il n’y a pas de scandale pour une religieuse à quitter le cloître par raison de force majeure. Les supérieurs, en outre, sont toujours un peu mêlés au siècle. Sauf la clôture, j’observerai mes vœux dans le monde.


Philippe.

Je vous envie, Madame, quelle que soit l’actuelle spoliation, vous avez connu l’amour des foules et l’œuvre qui survit. Vous aurez fait beaucoup pour vos fils et vos filles. C’est une belle chose que la vie d’un grand Ordre gardien des rites, d’un Ordre qui prie et se souvient.


L’Abbesse.

Et nous avions de belles vocations. Si étrange que cela puisse vous paraître, ce n’étaient pas les timorées et les timides qui restaient auprès de nous. Le jour où il n’y aurait plus de cloître pour nos filles, j’en connais dont vous seriez peut-être bien embarrassés dans le monde !

(Un domestique apporte le pardessus, le chapeau, les gants de Philippe.)


Philippe.

Ah ! l’heure de mon cours… c’est bien la limite extrême. Je vais être obligé de m’excuser.


L’Abbesse.

C’est vrai, mon frère, vous êtes un philosophe (mélancolie malicieuse). Cela donne-t-il beaucoup de bonheur, la philosophie ?


Philippe.

Cela apprend à s’en passer.


L’Abbesse, inclinée, les mains cherchant les manches.

Ne leur enseignez pas trop à se passer de bonheur. (Sourire très rassuré de Philippe. Il sort et l’abbesse tombe dans un fauteuil. On sent un peu l’ecclésiastique et le fardeau abbatial dans cet accablement.)


Scène 7

L’ABBESSE. — HÉLÈNE.


Hélène Schlumberger, même robe noire que L’Abbesse mais sans croix, même capote à long voile de deuil. Voyant qu’elles sont seules, elle se met à genoux, simplement, devant L’Abbesse, s’incline comme à la coulpe, émue :
Ma révérendissime mère !

L’Abbesse, ironique.

Qu’est-ce que ces manières de couvent ? À quoi pensez-vous ? Regardez les murs : nous sommes des bourgeoises, ma fille ! Nous allons vivre en bourgeoises. (Toutes ces premières répliques assez légèrement dites, entre les dents. La gravité vient peu à peu comme leur tête à tête se prolonge.)


Hélène, se relevant, avec reproche.

C’est l’heure de Complies, ma mère.


L’Abbesse, haussant les épaules.

Mademoiselle Schlumberger, vous n’étiez à Fontevrault que depuis six mois, vous n’eussiez fait profession que dans six mois encore. Vous n’êtes pas une Cistercienne, vous êtes libre.


Hélène, vivement.

En vérité… libre de quoi ?


L’Abbesse.

Mais de vous en aller, de vivre, d’épouser qui vous voudrez, d’être une femme de ce monde et de ce temps.


Hélène.

Et c’est vous qui me dites cela !


L’Abbesse.

La carrière que vous m’aviez demandée, je ne peux plus vous l’offrir, mais je demeure responsable de votre avenir : je veux votre bonheur.



Hélène, riant avec envie de pleurer.

Oui, comme un puissant veut le bien d’un serviteur pauvre en lui donnant un bureau de tabac !


L’Abbesse.

Vous aurez l’amour, la jeunesse encore, la famille et la fortune, l’orgueil et la vanité.


Hélène, ironique.

Que de choses !…


L’Abbesse.

Oh ! le mépris… n’était pas si difficile qu’on croyait.

(Un temps. La jeune fille réfléchit.)


Hélène.

Je ne vous comprends pas. Que s’est-il donc passé ? Qu’on nous chasse de nos maisons, cela est facile, mais de nos vocations, qui en a le pouvoir ?


L’Abbesse.

Vous êtes trop jeune, Hélène. Je n’aime pas les vocations hâtives. Je désire, au moins pour un temps, vous ramener à la vie normale, à l’existence de toutes.


Hélène.

Oh ! ma mère, vous doutez de moi !


L’Abbesse.

Je doute de la nature, et c’est mon droit comme c’est mon devoir de supérieure. Voilà tout, Hélène.


Hélène, vivement.

Mais on m’avait déjà reçue, j’avais été admise…


L’Abbesse.

Vous savez très bien que les vœux seuls vous eussent liée au couvent et lui à vous. À l’heure actuelle, notre liberté réciproque est absolue. Pour des raisons que je ne vous dois pas toutes, mais enfin que vous devez croire prises dans mon expérience, qui n’a pas été sans déceptions, je remets sine die votre entrée au noviciat.


Hélène, très émue.

Je n’ai pas démérité, ma mère… vous m’aviez choisie pour vous suivre. Notre règle ne vous donne pas ce droit de répudiation.


L’Abbesse, fermée à toute discussion.

Vous êtes dans le monde, Hélène, il a ses joies ; à votre tour, ne les répudiez pas trop vite.


Hélène.

Ses joies… Ne m’avez-vous pas nommé tout à l’heure l’amour, l’orgueil et la vanité ? (Tristement.) Ah ! ma mère, la tentation ne me

séduira pas.

L’Abbesse, plus doucement.

Ma pauvre enfant, il ne s’agit guère aujourd’hui de ce qui peut nous séduire. Il nous faut vivre selon le seul monde que nous puissions habiter.


Hélène.

Vous ne me tentez donc pas ? Vous me conseillez la vie dans le siècle ?


L’Abbesse.

Je vous conseille de faire à Rome ce que font les Romains.


Hélène.

Vous vous moquez de moi, vous ne m’avez pas appris… Comment ! on vient me chercher dans mon coin de petite fille sage, on m’occupe uniquement de sainteté, et quand j’y suis prise, quand je mords à la perfection, on m’arrête ; quand mes jouets sont par terre, malmenés et cassés, on me les ramasse, on me dit : pourquoi ne vous amusez-vous pas ?


L’Abbesse.

Bien, bien, Hélène, je sais à qui j’ai affaire. Il y a de l’étoffe en nos filles. Vous auriez fait une loyale, une grande Cistercienne, vous serez une femme honnête, de noble et forte vie.


Hélène, très exaltée.

Eh bien, je ne sais pas, et je me demande maintenant… s’il me fallait vivre comme vous dites, s’il me fallait apporter en ce monde ce que vous aviez mis en moi pour l’autre… Toutes les puissances de mon âme, vous les avez éveillées imprudemment. Vous m’avez pétrie de mort, de violence, de désir et d’éternité, et vous me parlez d’être sage… et tranquille probablement ?


L’Abbesse.

La vie se chargera bien de vous ramener à son échelle. Et si cela n’arrivait pas, si la nostalgie persistait, quand vous seriez majeure, je ne m’opposerais certainement pas à votre départ pour l’étranger.


Hélène, même jeu.

Soit, je verrai, j’examinerai. Nous verrons ce que le monde peut donner, je suis curieuse de savoir ce que j’y gagnerai !


L’Abbesse.

Vous n’avez pas vingt ans. Attendez, comprenez bien et choisissez.


RIDEAU.


ACTE II

Un salon à la campagne.

Scène 1

MARTHE. — PHILIPPE.


Marthe, qui travaille près de la fenêtre, à son mari au dehors.

Deux mots, Philippe ?


Philippe, paraissant.

Pourquoi ?


Marthe.

Entre et ferme la fenêtre.


Philippe, curieux.

Qu’est-ce qu’il y a ?


Marthe. (Elle prend une carte de visite dans sa table à ouvrage, y lit un calcul.)

Matin, trois heures de bibliothèque. Déjeuner une heure, soit quatre ; après midi, trois heures de promenade ou de bibliothèque encore les jours de pluie, disons sept. Dîner une heure, huit ! Trois heures environ de veillée, total onze. Trouve-moi quelque part des époux se consacrant l’un à l’autre onze heures par jour ?


Philippe, interloqué d’abord, puis froid.

Ma chère amie… d’abord Hélène et moi ne nous consacrons rien. Vivant sous le même toit il est naturel que nos promenades s’accompagnent. Elle travaille de son côté, moi du mien. Dans une bibliothèque publique peut-être voisinerions-nous davantage. Tu sais très bien que je suis même assez peu chez moi dans cette grande library qui occupe tous les combles… Ton attirail d’artiste peintre est encore oublié dans un coin… Quant aux soirs et aux repas en commun, je me demande…


Marthe.

Vous ne lisez pas à la même table, je le veux bien. En attendant on vous monte le thé pour deux quand nous sommes à le prendre en bas.


Philippe.

Deux étages à descendre et remonter ! l’escalier n’est pas tellement chauffé.


Marthe.

Soit ! mais la lingerie donne sur cet escalier, et quand tu épargnerais aux domestiques des réflexions inutiles…


Philippe.

Parce qu’une bénédictine travaille dans ma bibliothèque !


Marthe.

Mademoiselle Schlumberger n’est plus une cistercienne. Elle n’en porte guère l’habit, et j’ajouterai qu’elle en a encore moins l’allure. Je suis obligée de t’apprendre que non seulement c’est une femme, mais encore une jeune fille assez inquiétante.


Philippe.

Ah ! que voilà bien le jugement de la femme sur la femme ! Parce que celle-ci n’est plus de même couvée, qu’elle nous arrive avec un passé, des besoins nouveaux…


Marthe, haussant les épaules.

Une femme à son âge a besoin de bonheur. Elle le cherche si peu au dehors qu’il y a des chances pour qu’elle l’ait trouvé ici.


Philippe.

Il faudrait pourtant ne pas déraisonner. Voilà une fille chassée de son couvent, de la vie qu’elle s’était choisie, du jour au lendemain elle ne peut se transformer en quêteuse de mariage. Tu t’obstines à des tentatives qui m’étonnent de ta part et ressembleraient à des manques de tact. Laisse-la souffler, se retourner. Ça ne doit pas être gai tous les jours sa petite aventure.


Marthe.

Oh ! pour ce que lui manque son couvent… C’est tout juste si elle va à la messe, elle laisse Sabine communier seule. J’en ai parlé à ma sœur qui le prend avec un flegme : « Hélène traverse une crise, laisse-la ; observe la même discrétion que moi-même. Elle a de grands troubles intérieurs, ne la tourmente pas. » Comme toutes les défroquées, elle ne croit plus à rien, parbleu ! Tu verras où ça la mènera. Si elles te plaisent à toi, les femmes sans religion !


Philippe.

Alors c’est pour me parler des troubles de conscience d’Hélène Schlumberger que tu me retiens ici ?


Marthe.

C’était peut-être une manière discrète de ne pas faire allusion aux tiens.


Philippe.

Tu m’abasourdis. C’est bien une scène de jalousie que tu me fais l’honneur…


Marthe.

Non certes, nous n’en sommes pas là, mais si cela devait durer, nous y viendrions ; aujourd’hui il me suffit de te rappeler à la plus élémentaire prudence. Il y a chez toi une coquetterie, un besoin d’intéresser dont tu ne te rends pas compte. Je l’ai observé bien des fois auprès de Béatrice Spire, tu es très jeune…


Philippe, avec fatigue.

Le besoin dont tu parles est de tous les âges. Béatrice Spire est une femme avec laquelle on cause, voilà tout. La vie solitaire qu’elle a menée, séparée depuis vingt ans, l’a beaucoup mûrie, développée. Un mariage sans amour et sans amant, il n’y a encore rien de tel pour raffiner une femme.


Marthe.

Moi qui, sans doute, ne suis pas une femme avec laquelle on cause, je n’ai qu’à déplorer de manquer des raffinements de Béatrice Spire. Pourtant, je n’ai pas eu d’amant et j’en arrive à me demander si mon mariage a comporté l’amour.


Philippe.

Marthe, ah ! çà, voyons…


Marthe.

Que puis je te dire ? Jusqu’à ces derniers mois j’ai connu une telle paix… assurée d’avoir mené la vie d’une femme heureuse, je me préparais à vieillir, à mourir doucement. C’était une chose étrange, un peu ridicule, dont je m’enorgueillissais : on ne connaissait pas un écart dans la vie de Philippe Alquier. On disait : c’est un chaste, l’intelligence lui suffit. Et, que ce fût elle ou moi qui t’ayions gardé…


Philippe.

Eh bien qu’est-ce qui te chiffonne ? Est-ce que je me dérange ? J’abats une besogne effrayante.


Marthe.

Tu travailles trop, mais tu n’as pas les yeux d’un travailleur. Tandis que l’huile baissait dans ma lampe, je ne sais quelle lueur, quelle flamme remonte dans ton regard.


Philippe.

Tu as toujours eu la manie du couvre-feu ! Mais rassure-toi, il y a autre chose dans la vie, pour vous faire un regard de vivant, que les amours du premier âge et même du dernier.


Marthe.

Crois-tu ?


Philippe.

Oh, Marthe, assez d’élégie, voyons ! Occupe-toi, intéresse-toi à quelque chose. Flirte si tu le veux, ne sois pas là à soupçonner toutes les physionomies que n’éteint pas le marasme. Vis, sapristi ! Regarde, écoute, apprends. Éveille en tes enfants cette puissance de vivre que tu étouffes si soigneusement en eux, captive-les, secoue-les. En vérité, ils n’ont pas l’air de s’amuser tous les jours. C’est effrayant des enfants moroses. Ma parole ! Ils s’ennuient à douze ans.


Marthe.

Ah ! comme tu es amoureux !


Philippe.

Oui, je suis amoureux, je l’ai toujours été, mais des séductions éternelles de ce monde, de ses beautés qui ne portent pas un nom de femme.


Marthe.

Tu parles comme un fou. Est-ce le ton que tu as là-haut, quand on ne sait ce que vous dites ?


Philippe, plus calme et plus agacé.

Tu te plains d’une distraction qui me serait apportée, d’une camaraderie nouvelle que j’apprécierais trop, quel compte m’en vas-tu demander ? Voilà treize ans que je vis seul dans cette bibliothèque incriminée, que ne m’y as-tu suivi ? Bien d’autres y ont passé. Étais-tu jalouse de Véron qui travaillait douze heures auprès de moi ? Et pourtant nous vivions dans un tel rapprochement de pensée, une telle convergence d’application, une telle intimité physique, que l’amour même ne donne pas aux regards, aux gestes, cette intelligence et cette pénétration.


Marthe, étonnée.

Non, pourquoi aurais-je été jalouse de ton secrétaire ?


Philippe, un peu rude.

Pourquoi serais-tu jalouse de la pensée ? C’est exactement ce que je voulais dire. Quand Véron et moi nous poursuivions à table les idées, les chapitres et les mots du travail en cours, tu te taisais avec douceur, tu n’écoutais pas et pensais poliment à autre chose. Je voyais à ton sourire que tu ne t’ennuyais même pas. Tu étais la femme exquise et je t’en bénissais. Pourquoi déroges-tu maintenant ? Mon cerveau fonctionne depuis treize ans, sans qu’il t’ait jamais troublée. Que réclames-tu de lui aujourd’hui, quel devoir conjugal ? Ou quelle infidélité lui reprocherais-tu ?


Marthe.

Tu déplaces adroitement la question.


Philippe.

En admettant, ma pauvre amie, comme tu voudrais m’en persuader, que je subisse une influence à mon insu, croirais-tu par hasard t’y prendre adroitement ? Tu te forges des rivalités et des guerres ; eh bien, lutte ! Au lieu de cela, espion qui se fourvoie, tu m’apportes des renseignements ! Je finirais par m’apercevoir qu’une place était à prendre, puisque tu prétends qu’une rencontre de hasard l’a pu combler.


Marthe.

Ah ! je savais bien que tu finirais par avouer !


Philippe.

Mais c’est toi, ma pauvre femme, c’est toi qui me pousses à bout. Qu’est-ce que tu redoutes enfin ? que je séduise une jeune fille qu’abrite ma maison, une expulsée, une religieuse…


Marthe

Je sais très bien, mon pauvre Philippe, que tu es à des lieues des pensées coupables, que troubler gratuitement cette jeune fille te semblerait vilain, vilain, mais les meilleurs peuvent être surpris. Tu peux, en passant, te laisser prendre au charme, à l’étonnement causé par un genre de femme que tu connais peu et dont, au fond, tu as horreur. Car, s’il te fallait vivre toujours auprès d’une intellectuelle, je te connais, tu deviendrais enragé. Allons, je t’ai fait ma scène. Tu vois, je n’ai pas d’aigreur, je suis clairvoyante seulement.


Philippe, dont le visage s’est durci à mesure qu’elle s’adoucissait.

Évidemment, je n’ai qu’à te remercier. Le service que tu me rends est inappréciable. Il n’y a rien de tel que d’éclairer les gens (il achève sa phrase le dos tourné, en s’en allant par le perron, puis remonte.) Il t’arrive quelqu’un. Je préfère qu’on ne me rencontre pas (il se prépare à fuir par une autre porte).


Marthe, ennuyée.

Parbleu, c’est dimanche, cela va durer toute la journée (regardant au dehors). Ça y est : Béatrice Spire (la voix précipitée en s’en allant déjà). Reçois-la à ma place, je t’en prie, je vais passer une robe ; c’est toujours comme cela, il vous tombe toujours quelqu’un quand on n’est pas présentable !


Scène 2

PHILIPPE. — Mme SPIRE.


Mme Spire, grande et sobre élégance, du noir et très peu de blanc ; quelque chose de net et de précieux qui, dans l’ensemble, affirme la perfection du détail ; un redressement gracieux et voulu.

Je ne verrai pas votre femme ?


Philippe.

Elle s’est trouvée indigne de vous recevoir. Vous ignorez cela, Béatrice, depuis que je vous connais, je vois se répéter la chose. Vous avez la prérogative des majestés souveraines, dès qu’on vous signale on prépare les poudres. Je n’ai jamais vu de femme vous attendre de pied ferme. Vous êtes le démon de l’élégance.


Mme Spire.

Ne vous moquez pas de moi, j’ai quarante-six ans.


Philippe.

Et moi quarante-cinq. Eh bien, je n’ai qu’un regret, c’est de vous admirer depuis quarante ans.


Mme Spire.

Pourquoi regrettez-vous ça ?


Philippe.

Vous admirant un peu moins, je vous aurais sans doute aimée. Si vous aviez été seulement belle ou seulement coquette, rien ne m’eût effrayé. Mais toujours vous avez été magnifique. À huit ans vous comptiez déjà parmi les choses très belles et qu’on ne touche pas. L’élégance fut chez vous comme une religion de soi, la conscience parfaite de ce que vous valiez. Vous a-t-on jamais fait la cour ?


Mme Spire, riant.

Mais, du moins, il m’a semblé.


Philippe.

Moi, je ne vois pas le gaillard osant s’attaquer à vous. Armand Spire que j’ai peu connu est bien l’époux mythique auquel je peux croire. Vous étiez d’une trop belle matière pour souffrir et sentir. Les déesses chryséléphantines n’aimaient pas leurs adorateurs.


Mme Spire.

L’or et l’ivoire humains s’usent vite et les pauvres statues ont fort à faire de se tenir droites.


Philippe.

Voilà une phrase dangereuse, Béatrice, près de qui ne saurait pas qu’une femme comme vous lutte pour la pureté de sa silhouette et n’a même pas à défendre une autre pureté. Vous appartenez à cette énigmatique lignée féminine dont furent Mmes Récamier et de Coigny, toutes celles qu’on a appelées des « vertueuses sans vertu ».


Mme Spire, doucement.

Oh…


Philippe.

Voyons, est-ce qu’à un homme comme moi (souriant), une exception, un spécialiste, un consacré… il y aurait une grande présomption à solliciter un document professionnel ? J’ai toujours souhaité connaître les raisons dernières, les arguments intimes de celles qui ne sont ni des chrétiennes, ni des romaines, ni les débitrices du bonheur ; je voudrais savoir enfin ce qui se passe dans le cœur d’une honnête femme.


Mme Spire, riant.

C’est quelque chose d’affreux.


Philippe.

Vous avez traversé ce qui, au fond, nous semble à tous les tentations les plus tentantes. Vous avez connu sous une forme obsédante et variée la séduction qui s’adresse à tout l’être et jusqu’à nos instincts les plus simples et les plus quotidiens de sociabilité. Au nom de quel argument les avez-vous dédaignées ? Quelle que soit la fierté de son allure, une femme sait trop aujourd’hui, la complicité qui se promet au fond des consciences, à toute faute point trop banale. Dites-moi, voyons, n’avez-vous jamais été tentée de refermer vos bras sur un beau secret ? Que furent les bases de votre résistance, quelle forme de persuasion la morale a-t-elle revêtue auprès de vous ?


Mme Spire, sérieuse.

C’est tellement simple… (Plus légèrement.) De dix-huit à trente ans j’ai été vertueuse.


Philippe.

Ah ! Et ensuite ?


Mme Spire.

Ensuite j’ai cessé de l’être, c’est-à-dire que j’ai cessé de croire à la vertu, au refus de moi-même. Je n’ai plus vu là qu’une satisfaction personnelle, sans aucun rapport avec une morale absolue, une habitude, et peut-être un laisser-aller.


Philippe.

Alors ?


Mme Spire.

Alors j’ai souhaité connaître une satisfaction différente. Il m’a semblé que, dans le doute, il ne fallait pas s’abstenir…


Philippe.

Eh bien ?


Mme Spire.

Eh bien, il paraît qu’il est quelquefois aussi difficile de se perdre que de faire son salut. Je me suis toujours trouvée en présence d’une si forte raison de surseoir…


Philippe.

En somme, vous n’avez pas rencontré l’amant sous les espèces décisives ?


Mme Spire.

Je ne sais… Il y en avait de bien séduisants. Il y en eut même d’illustres. Pour être tout à fait franche, il y en eut un dont j’aurais souhaité être le plus bel amour. (Se troublant un peu.) Oui, il y a une vie dans laquelle j’ai voulu durer, et pour cela (avec un léger effort) j’ai voulu être celle qui lui aura manqué. (Passant vite.) Alors est venue la troisième phase.


Philippe.

Laquelle ?


Mme Spire.

Le fatalisme. Le besoin surérogatoire de ne pas déranger ce qui est, de ne pas toucher au passé. Un jour, en m’arrêtant devant la vie, j’y ai vu comme dans un miroir une jeune femme paisible et très droite. Si un peu de buée voilait bien l’image, il a suffi de mon gant de passante pour tout éclaircir. Maintenant c’est un souvenir que je garde et auquel je tiens. (Avec entrain et légèreté.) Connaissez-vous cela, Philippe, cette brusque adhésion au passé qui, en un jour de décision, nous conquiert à jamais ?


Philippe.

Ah ! mais non. À mon avis, il vient une heure où, quel qu’ait été le passé, on le remet en observation et l’on étudie les résultats de l’expérience.


Mme Spire, essayant de rire.

Je vous répondrai en statue. Si vous lisiez les manuels ou consultiez les professeurs de beauté, ils vous apprendraient qu’il faut cultiver les idées sereines et bienveillantes pour garder aux muscles de la face la tension qui maintient les chairs, efface les rides.


Philippe.

Vous vous êtes embaumée vivante !


Mme Spire.

Et j’ajouterai en amie que vous fûtes horriblement gâté. Vous avez fait de votre vie tout ce que vous avez voulu. Professeur toujours parisien, ayant eu, si je ne me trompe, le goût et le dégoût de toutes choses, vous avez fréquenté la jeune littérature et suivi la filière connue des ambitions. N’étiez-vous pas député sous Jules Ferry ?


Philippe.

Je fus intelligent, anxieux, brouillon… C’est votre définition de l’homme comblé ? Avec un peu de bonne foi, vous vous souviendriez de telles conversations peu différentes de celle-ci. De dix ans en dix ans, ne m’arrivait-il pas de m’ouvrir à vous ? Ah, Béatrice, qui semblez avoir toujours marché sur de la neige, enseignez-moi le secret des belles attitudes ?


Mme Spire.

Mais il ne me paraît pas que vous fassiez si mauvaise contenance. Vous représentez vraiment bien et, si cela vous fait plaisir, mon cousin, vous avez cette incroyable jeunesse, qui vient des fortes réactions intérieures, peut-être, mais aussi des hasards cléments.


Philippe.

Ah ! la jeunesse…


Mme Spire, vivement.

Richesse de pauvres ! Il n’y a de beau que ceux qui survivent à leur jeunesse. Cette épreuve est la grande éliminatoire. Il y a des hommes, des femmes qui restèrent intacts jusqu’à la fin, jusqu’à des âges qu’on ne peut dire. Ceux-là furent vraiment des dieux.


Philippe.

Morale de grande élégante et vous avez raison, Béatrice, ce maintien de soi-même contre la vie, contre la mort, vaut une philosophie. J’envie les femmes, elles ont dans la beauté une force, une discipline.


Scène 3

LES MÊMES. — MARTHE.


Marthe, parfaitement élégante.

Pardon, n’est-ce pas ? Nous venons d’arriver, j’ai mes deux cisterciennes et vous comprenez, Béatrice ?


Mme Spire, geste écartant les excuses.

Je ne croyais plus revoir Sabine. Je suis très émue.


Marthe.

Elle arrive de Fontevrault. L’année dernière, en allant à Biarritz, j’ai fait un détour pour la voir. Elle ne semblait pas craindre les événements… Vous la trouverez vieillie, toujours aussi active, mais engraissée.


Mme Spire, en femme mince.

Elle a toujours été un peu forte.


Marthe, indiquant le jardin.

Petites filles, ensemble, nous nous sommes mouillé les pieds dans l’herbe de ces pelouses, et pas une de nous trois ne devait vivre comme les autres.


Mme Spire.

Non. En revanche, nous résumons assez bien la destinée féminine en ce monde. Sabine l’exception, vous la règle, et moi la ratée.


Marthe.

La ratée… Vous êtes la plus réussie de nous trois, la plus jeune…


Mme Spire.

Vous croyez beaucoup à la jeunesse ?


Marthe, grande mélancolie.

Il n’y a que ça !


Mme Spire, souriant.

Voilà au moins une femme sans rancune et reconnaissante au passé. (Se levant.) Allons, je vais chez Sabine. Elle me donnait rendez-vous dans son atelier de jeune fille.


Marthe.

Toujours au fond du parc sur la route… Permettez à mon mari de vous conduire. Mlle Schlumberger devait venir travailler ici. Le temps de l’installer et je vous rejoins. (Philippe sort.)


Mme Spire, se retournant.

Qui est-ce Mlle Schlumberger ?


Marthe.

Une postulante de Fontevrault qui n’a jamais voulu quitter ma sœur.


Scène 4

MARTHE. — HÉLÈNE.

(Hélène Schlumberger, tenue discrète, mais redevenue la jeune fille quelle était, élégante et de grande allure. Elle entre portant de gros livres du geste habitué des manieurs de bouquins. Un domestique lui ouvre et ferme la porte.)


Marthe, scandalisée.

Vous allez lire tout cela ? Je parie que ce sont des livres assommants.


Hélène.

Les autres m’ennuient.


Marthe.

Vous êtes comme Philippe, il s’endort sur les livres gais.


Hélène.

Ce qui n’empêche pas M. Alquier d’avoir de l’entrain. Je l’ai rencontré tout à l’heure, nous avons remonté l’avenue. Impossible d’avoir plus de gaieté.


Marthe.

Oui, c’est quelquefois un enfant, je suis obligée de le faire taire… Pour en revenir à vos livres, c’est Philippe qui vous les a donnés ? Je serais curieuse de savoir ce qu’il vous préconise (Examinant les titres.) « Théorie nouvelle de la Vie »… « Par delà le bien et le mal »… Mais Philippe est complètement fou !


Hélène.

Le titre m’avait intriguée.


Marthe.

Vous ferez bien de vous défier de lui, vous savez ? Il vous recommandera tout ce qui lui paraîtra bon, sans s’inquiéter de vos sentiments, et surtout sans se souvenir que vous êtes une jeune fille. N’est-ce pas un roman, ce livre-là ?


Hélène.

L’abbesse a désiré que j’en lise.


Marthe.

Le Lys rouge ! ma sœur en est restée à Octave Feuillet. La littérature contemporaine n’est que de la pornographie. Je ne veux pas que vous lisiez cette horreur.


Hélène, tranquillement.

Je l’ai terminé.


Marthe, la regarde avec une curiosité gênée.

Ah ! Eh bien… tout de même, vous n’avez pas été choquée ?


Hélène.

Non, Madame.


Marthe, insistant, avec plaisir.

Alors cette femme ne vous dégoûte pas ? Qu’est-ce que vous lisiez donc là-bas ?


Hélène.

Les Pères, madame, et les biographies de notre Ordre… j’ai même appris ainsi qu’une abbesse de Fontevrault, une Mortemart, traduisit le Banquet de Platon.


Marthe, orgueilleuse.

Je ne sais pas ce que c’est que le Banquet de Platon, et cela ne manque pas à mon bonheur. (Innocente.) Mlle Schlumberger, vous en savez plus long que moi.


Hélène.

Vous exagérez.


Marthe.

Non, je vous assure. On n’a pas idée de mon innocence. Quand je me suis mariée j’étais bête, mais d’un bête…


Hélène, gênée, sec.

Ah !


Marthe.

Mon mari, lui, trouvait cela charmant, ça l’amusait. (Elle rit. Devant la froideur d’Hélène.) Oh ! vous avez changé tout cela, je sais, dans votre génération… il n’y a plus d’ingénues !

(Un silence. Hélène s’arrange une table, prépare ses livres.)


Marthe.

Alors vous ne faites rien ?


Hélène, étonnée.

Rien ?


Marthe, expliquant.

Vous ne travaillez pas ?


Hélène, montrant ses livres.

Mais…


Marthe, agacée de ne pas trouver ses mots.

Je veux dire vous ne faites rien d’utile ?… Je vous apprendrai, si vous voulez, la dentelle d’Irlande.


Hélène.

Je vous en serais reconnaissante. Je crois que j’en aurai grand besoin.


Marthe.

Avouez, hein ? que vous méprisez un peu mes occupations. Vous me croyez désœuvrée… et les enfants que vous oubliez !


Hélène.

Leur porte était ouverte, je me suis permis d’entrer. Ils ont de splendides petites têtes, violentes et graves. Nous nous sommes considérés en silence, jamais je ne fus toisée avec tant de hauteur.


Marthe.

Vous auriez pu tomber sur un moment moins solennel. Moi, je les connais, ils n’ont rien d’extraordinaire, je vous assure, et tout ce qu’on leur demande est de se bien porter.


Hélène.

Pas un d’eux ne ressemble à son père, sauf peut-être Marie.


Marthe.

Oui, les autres tiennent de moi, et j’aime autant cela. C’est assez d’un grand homme dans une famille.


Hélène.

Les fils de Philippe Alquier ne seront jamais les premiers venus.


Marthe, indifférente.

L’intelligence ne fait pas le bonheur.


Hélène.

Oh ! Madame, la sottise non plus.

(Un silence.)


Marthe.

Alors je vous laisse, vous avez tout ce qu’il vous faut ? J’ai une visite qui m’attend chez ma sœur.


Hélène.

Ne vous occupez pas de moi, je vous en prie.

(Marthe sort, pendant quelques secondes Hélène est seule et lit.)


Scène 5

HÉLÈNE. — Mlle DURET.


Mlle Duret.

Tiens ! Vous êtes seule ici ? M. Alquier m’envoyait rapporter les journaux qu’il accapare régulièrement… Oh voilà bien des livres de chez nous. Que dit l’abbesse de ces lectures-là ?


Hélène.

Mais elle est très heureuse que j’y prenne goût. Elle craignait pour moi le désœuvrement.


Mlle Duret.

Alors ça lui est égal de vous voir sous la direction de Philippe Alquier ?


Hélène.

Elle trouve très aimable et très bon de sa part, de s’occuper d’une ignorante qui n’a étudié que le bréviaire et l’antiphonaire.


Mlle Duret.

Le fait est que c’est un saut… Alors vous n’avez pas peur qu’il vous démoralise ?


Hélène.

Monsieur Alquier ?


Mlle Duret, tranchante.

C’est un homme qui n’a pas l’ombre de sens moral.


Hélène, saisie.

Pour que vous disiez cela…


Mlle Duret.

Il faut que je l’aie lu ! Ce n’est pas pour mon plaisir. Voilà trois ans que je le copie. Il ne laisse absolument rien debout. Vous n’avez jamais entendu parler d’un ordre mystérieux, celui des Assassins, rencontré par les croisés en Terre-Sainte ? Ils avaient une devise : Rien n’est vrai, tout est permis. Philippe Alquier n’a pas dit autre chose de sa vie. Il y a mis des volumes et le vocabulaire technique, voilà tout.


Hélène, après un silence.

C’est pourtant un esprit bien élevé pour une philosophie de goujat.


Mlle Duret.

Une philosophie de goujat ! Fi donc… Mais c’est ce que l’on fait de mieux, et, d’ailleurs, ils en sont tous là. Plus moyen de rien affirmer. Alquier est plus loyal et plus profond que les autres, voilà pourquoi il paraît plus négateur. La vie n’a qu’un but : être vécue. Y porter l’aspiration la plus pleine, les lèvres les plus savantes, et puis, par ci, par là, quelques beaux gestes dédaigneux. Mourir vous savez, de la mort du loup, c’est-à-dire avec la rage dans le cœur.


Hélène, profondément.

Et c’est la morale de M. Alquier ?


Mlle Duret.

Je vous en donne ma parole d’honneur.


Hélène. (Même jeu.)

Eh bien, Mademoiselle Duret, si j’en étais là, je vous en donne ma parole d’honneur, ma vie serait autrement vécue. Il me faudrait de telles choses pour me remplir le cœur et me consoler de la mort. Je la vendrais plus chèrement qu’ils ne font, ma vie.


Mlle Duret. (Rire strident.)

Parbleu !


Hélène, après un silence.

Pourquoi restez-vous auprès de lui ? Cela doit être pénible à la longue de servir des idées qu’on ne partage pas.


Mlle Duret, un peu interdite.

J’ai beaucoup d’estime pour Philippe Alquier. C’est un très grand esprit.


Hélène.

Et un beau caractère, n’est-ce pas ?


Mlle Duret.

Lui ? C’est un homme admirable. Vous ne l’avez donc pas regardé ? Jusque dans l’apparence physique il a une puissance, une incontestable domination. C’est déjà une belle chose de le voir respirer. Et cette tête de chef-d’œuvre florentin, est la plus forte machine à penser et sentir. On ne vivra pas mieux que lui, tout ce qu’on aura sera moins beau. Ses réactions sur tous les points de la vie consciente sont les plus rares, les plus parfaites et les plus savantes. Il est riche de lui-même à l’infini. C’est un échantillon d’humanité comme l’histoire en possède trois ou quatre. Avez-vous remarqué le portrait de Léonard qu’il a à Paris dans son cabinet ? C’est exactement son regard quand il travaille, il paraît s’aiguiser dans la tristesse. Les marins qui guettent dans le brouillard et dans le soleil sont ainsi, même contraction des traits et fermeté du regard. C’est qu’il y va de la vie. On aimerait connaître son regard d’amant. C’est d’ailleurs un fieffé bourgeois.


Hélène.

Sa femme est exquise…


Mlle Duret.

Et rudement embêtante. Si vous saviez ce qu’étaient les repas avant votre arrivée… À voir comme il cause avec l’abbesse, vous ne vous douteriez pas qu’il y avait des semaines, à la lettre, où il ne desserrait pas les dents. Sa femme ne s’en apercevait même pas. Ce n’est pas qu’elle soit idiote ; elle est habituée. Elle dit : mon mari n’est pas causeur, il a besoin d’être entraîné.


Hélène.

Il n’essaie donc pas de la secouer ?


Mlle Duret.

La secouer ? Mais elle est la femme selon sa formule.

(Un temps.)


Hélène.

Quel âge a-t-il ?


Mlle Duret.

Quarante-cinq ans. Philippe Alquier avec sa morale de surhomme, est un bon professeur, un bon fonctionnaire. On ne lui connaît pas de maîtresses, pas de vices, pas d’ambition, à ce qu’il semble. Oui, cela vous représente l’incomparable futilité de ces grands hommes. Celui-ci, parfaitement édifié sur l’existence, sachant qu’il faut la vivre « dangereusement », la pressurer pour lui faire rendre gorge, est parfaitement heureux de son tic-tac quotidien, entièrement assouvi par ses vanités professionnelles.


Hélène.

C’est un sage.


Mlle Duret.

Selon sa morale, c’est un pleutre. Mais il faut bien vous dire une chose, c’est que les morales d’avidité n’agissent pas plus que les morales de renoncement. Elles ne sont pas plus dangereuses. Elles ne rendent pas un homme moins médiocre. Et tous ces magnifiques affranchis ne se conduisent pas autrement que les autres parce que… parce que d’abord il n’y a pas moyen (un temps). Allons, il ne faut pas que je vous ouvre par trop d’horizons, ni que je vous en ferme. Ma fréquentation ne vaut pas en noblesse celle de Philippe Alquier, bien qu’au fond, elle présente peut-être moins de dangers.


Hélène.

Comme vous y revenez à ces dangers prétendus… Vous en voulez donc bien à M. Alquier ?


Mlle Duret.

Moi ? Pourquoi lui en voudrais-je… C’est un homme qui dit la vérité, voilà tout.


Hélène.

Vous attachez beaucoup d’importance à ce qu’il dit ?


Mlle Duret.

J’attache de l’importance à la vie, à la soif, à la faim, à l’amour et à la mort.


Hélène, dédaigneuse.

Je vous plains. On m’apprenait à moi, à dédaigner tout cela.


Mlle Duret.

C’est plus facile.


Hélène, avec honte.

Mademoiselle Duret, vous êtes malheureuse ?


Mlle Duret.

Vous vous en apercevez ? C’est bien extraordinaire, n’est-ce pas ? J’ai tant de raisons d’être satisfaite !


Hélène.

Pardonnez-moi. Je ne faisais pas allusion à des tristesses… d’ordre général. Il y a quelque chose de tourmenté chez vous, d’inapaisé.


Mlle Duret, avec rudesse.

Vous avez parfaitement observé, il y a quelque chose… Mais, rassurez-vous, je n’ai pas le tempérament victime, et je suis on ne peut plus résolue à tenter ce qu’il faut pour ne pas souffrir. (Voyant Hélène ranger ses livres.) Vous pliez déjà bagage ?


Hélène.

Je n’aime pas laisser l’abbesse seule trop longtemps. Elle n’est plus la même ici. Elle me disait l’autre jour que cette maison l’amollit. De sa part, l’aveu est extraordinaire.


Réal, paraissant comme les jeunes filles quittent la pièce, à Mlle Duret.

Alquier est bien là-haut, mademoiselle ?


Mlle Duret.

Je crois qu’on vient de l’appeler au téléphone, monsieur Réal, je vais le prévenir.

(Les deux jeunes filles sortent.)



Scène 6

RÉAL. — PHILIPPE.


Philippe.

Qu’est-ce que tu fiches ici ? Pourquoi ne montais-tu pas ?


Réal.

Je te réclamais à Mlle Duret et je me préparais à monter. (Passant d’emblée à leurs sujets habituels.) J’ai lu et relu ton article à la Revue des Deux-Mondes. Il est curieux, très curieux.


Philippe.

La Morale de l’avenir ? Est-ce bon, enfin ?


Réal.

Eh oui, parbleu, c’est léché, c’est même d’une certaine force. Mais c’est étrange. Je ne m’attendais pas à cela de toi.


Philippe.

Ah ! voyons, sois carré. Qu’est-ce qui te déplaît ?


Réal.

Je ne t’y retrouve pas, à moins qu’une évolution

que rien ne faisait prévoir…

Philippe.

Veux-tu lire ce que j’envoie à Ribot ? Tu me comprendras mieux. (Il sonne.)


Réal.

Ainsi te voilà en pleine crise de moralisme. Tu abandonnes tes autres travaux ?


Philippe.

Je n’abandonne rien. Plaisir de vacances. Il m’a paru intéressant. (Au domestique qui paraît.) Priez Mlle Duret de m’apporter son travail de ce matin.


Réal.

Tu as accompli certainement un très bel effort d’esthétique humaine, comme tu l’as appelé et, dans la rigueur de ton exposition, permets-moi de te le dire, un intéressant tour de force. Oui, chez les plus avertis, les plus dégagés des prestiges anciens, tu arrives à jeter encore une fois le trouble, le frisson de la moralité. Tu as encore parlé au nom du sacrifice, et comme les martyrs chrétiens, nous avons cru souhaiter les flammes et les ongles de fer. Tu es un terrible enchanteur…


Philippe, prenant les papiers des mains de Mlle Duret

J’ai décrit les aspirations d’une variété humaine telle que je l’ai trouvée dans son habitat qui est le mien. J’ai fait œuvre de savant. Mlle Duret.) Pourquoi diable me corrigez-vous ? à votre avis le terme est plus adéquat ? Copiez pour l’amour de Dieu, n’essayez pas de comprendre !


Mlle Duret.

Je vous assure, Monsieur Alquier…


Philippe.

Vous pouvez nous laisser cela. (Elle sort.)


Réal.

Pardon ! Tu n’es pas resté dans le domaine de l’observation. Je ne t’ai jamais vu conclure avec cette impériosité, j’oserais dire, s’il ne s’agissait pas d’un maître tel que toi, avec cette insolence. Tu commandes au nom de la beauté comme on commande au nom de la vertu. D’où te vient ce dogmatisme inconnu ? Toi, le plus loyal, le plus désintéressé, le plus suspicieux nihiliste, quel intérêt t’emporte, quelle idole défends-tu ?


Philippe, avec fatigue.

Tu m’as bien lu, mon cher, tu n’es pas le premier venu. Dieu sait les éloges que cet article m’a valus, les félicitations tombées des mains les plus saintes… Un intérêt, c’est cela. Je dois avoir un intérêt, l’intérêt qu’a le trappiste à ligotter sa vie.


Réal, affectueux.

Qu’y a-t-il, Alquier, un chagrin, une maladie grave ?


Philippe, avec beaucoup de simplicité et de calme.

Il y a que demain je serai l’amant d’une jeune fille, et que j’aurai quitté femme, enfants et métier.


Réal, abruti.

Non !


Philippe.

Tu comprends maintenant l’utilité des sophismes et la recherche d’une morale absolue ?


Réal.

La seule manière dont tu énonces les choses prouve que tu n’as pas perdu la faculté de les juger.


Philippe.

Pas comme tu le crois.


Réal.

Alquier, je ne crois pas beaucoup à l’intérêt social de ce qui se passe dans nos cœurs, et ce n’est pas moi qui t’en demanderai compte, bien que la circonstance paraisse délicate… Mais qu’à ton âge, ta vie faite, tu puisses entrevoir des sanctions scandaleuses… Peux-tu envisager de l’irréparable pour un emportement nécessairement passager ?


Philippe.

Je sais ce qu’il comporte d’éphémère. Je sais ce qu’il en restera.


Réal.

Tu envisages toutes les conséquences ?


Philippe.

Je m’éblouis quand j’y pense.


Réal, irrité.

C’est la rançon de ta vie d’ascète. L’heure est venue de la payer.


Philippe.

Je l’ai cru d’abord. J’ai voulu me lasser, écœurer le désir en moi, j’en ai pris le moyen. Je suis revenu éclairé. Ces rencontres-là, quel que soit leur moment, sont à jamais les maîtresses de l’heure.


Réal, navré.

À ce point-là, Alquier !


Philippe.

Que veux-tu ? J’ai retrouvé les yeux, le regard de nos meilleurs jeunes gens, l’intelligence, la vraie, et l’attention anxieuse de ceux qui nous comprennent. J’ai connu la jouissance des chefs à prestige auprès d’un aide de camp de valeur. Et c’étaient des yeux de femme, de l’être qui nous est promis… le souffle qui haletait à ma parole sortait des lèvres qui attendent notre baiser. Et ce jeune piège vivant fait pour le cœur, l’esprit et la chair, je l’avais à chaque réveil et jusqu’à la nuit dans la pièce où je vis, sous mon souffle, à portée de ma main. Et le pire, Réal, qu’on nous pardonne à nous qu’on appelle supérieurs, j’avais le sentiment de l’être exceptionnel que pour elle j’étais aussi. Je me troublais de l’émotion même qu’elle me devait, de ce que l’amour pouvait être en nous… Si les derniers d’entre les hommes se recherchent, sont des sources d’émotions l’un pour l’autre, comment ne pas défaillir dans cette atmosphère où deux créatures parfaites se perturbent par la loi seule de leur attraction ?


Réal, froid.

Est-on d’accord avec toi ?


Philippe.

Il n’y a pas une parole entre nous. Elles ne nous eussent rien appris.


Réal.

Tu le vois bien qu’il y a des choses que tu ne feras pas. On ne perd pas en une heure l’acquis d’une existence.


Philippe, avec une grande fatigue.

En ton âme et conscience, Réal, qu’est-ce qui te choque là-dedans ? Pour moi, du jour où la question s’est posée dans toute sa force, je n’ai plus ressenti de répugnance, je n’ai pas envisagé un obstacle qui ne m’ait paru insignifiant. C’est l’optique de la mort, vois-tu, on est revenu de bien des choses.


Réal.

C’est l’optique de la tentation.


Philippe.

Non. Trouve-moi une raison valable de renoncer à cette perfection de la vie, et je demande à ma belle-sœur d’emmener Hélène immédiatement.


Réal, qui ne fait plus d’amoralisme, très bourgeois.

Ta femme…


Philippe.

J’ai tenu à me marier jeune. Quand j’en ai parlé à Bersault il m’a dit : Je te trouverai cela. Huit jours après il pensait à trois jeunes filles. Il ajoutait que la fille aînée de Lasson était la plus riche et, de beaucoup, la plus jolie. Je les vis toutes les trois… tiens, Ricard a épousé l’une d’elles. L’autre est Sophie Pasquier. Marthe, en effet, était la mieux. Je vis bien que nos fiançailles la troublaient et je m’en émus aussi. Quand je l’emmenai j’avais les sentiments qu’a tout homme en ces circonstances, la curiosité de lire son destin sur un front d’étrangère, l’attendrissement devant un jeune visage anxieux. C’est en conduisant Marthe dans les vieilles maisons des amis de la famille, où mon enfance avait appris l’ennui, c’est en accomplissant les corvées communes que j’ai le mieux compris la force, la solidarité du lien social. Nous avons dit ouf !

ensemble. Ensuite il y eut les souvenirs. Elle a été si malade à la naissance de Marie (avec un sursaut, un geste et comme un coudoiement qui ferait place) : un homme ne vit pas de cela !


Réal.

Et cependant tu viens de t’émouvoir à ces souvenirs. Et tu les attaquerais, tu en ferais le procès, tu mettrais en chicane treize ans de ta vie… car c’est bien de cela qu’il s’agit, n’est-ce pas ? Cette jeune fille y consentirait ? Elle fonderait son bonheur sur les ruines d’un bonheur ?


Philippe.

Le moment vient où l’on n’a plus de consentement à s’arracher.


Réal, emporté.

S’il en est ainsi, qu’elle soit ta maîtresse et qu’on ne le sache jamais ! Tu es le dernier d’entre nous, Alquier, à qui le scandale soit permis. Songe à ce que tu as écrit. Tu es un immoraliste. Au nom de l’intelligence, tu as dressé contre nos évaluations morales, un tel acte de suspicion, qu’il a fallu toute la dignité de ton caractère pour qu’une telle œuvre puisse être tolérée en terre chrétienne, ou simplement régie par des lois humaines. Il semble que les peines antiques, celle dont mourut Socrate, ne seraient envers toi que de pure et simple police, le jour où ton enseignement passerait des régions de la connaissance dans celles de la vie.


Philippe.

Sans une loi, sans une fin, sans une autorité, je ne peux pas fournir cette souffrance.


Réal.

Ma situation est fausse, je le reconnais. J’ai condamné ta pensée au nom de mon amoralisme, et je prêche une règle à tes actes. Que veux-tu ? Nous n’avons pas encore les instincts correspondant à cet ordre d’idées, ou plutôt, nous savons qu’autour de nous on ne les a pas. Ce n’est jamais de gaîté de cœur qu’on choque les sentiments profonds d’autrui, à moins d’être de misérables cabotins sans âme et sans souvenirs… Si tu as ce malheur, mon pauvre Alquier, toi, un honnête homme, d’être pris au traquenard des passions dangereuses, ne t’exaspère donc pas à une lutte douteuse. Succombe, mais au moins, sans éclat. Cache-toi, ne souffre pas et ne fais pas souffrir.


Philippe, avec un tremblement de respect.

Jamais. Ce que je veux d’elle… Ah ! c’est la femme, évidemment, mais la femme présente à toute la vie. C’est la maison nouvelle et c’est le foyer nouveau. C’est tout l’avenir qu’on demande à une fiancée…


Réal.

Tais-toi ! C’est pire, vois-tu… Qu’est-ce que la trahison du désir, la trahison même de l’amour ? mais cette désertion du passé, cette absolue défection…


Philippe.

Es-tu certain, Réal, que notre loyauté, notre fidélité ne soit due qu’au passé ? Mais c’est l’avenir que j’ai trahi d’avance, c’est tout ce qui pouvait être et n’aura pas été… Il fallait soupçonner que la vie ménageait de ces rencontres, ne jamais se laisser prendre à la moyenne bourgeoise, au scepticisme acquis dans une littérature absurde qui, pour se permettre avec décence un prurit inavouable d’immoralité, de tableaux, de détails libertins, n’a que la ressource hypocrite de se le passer in anima vili, de nous offrir à jamais des fantoches, des tentations et des luttes de fantoches, de cabots, de tarés et, pour prime due à la morale, des conclusions et des épilogues de fantoches, de cabots, de tarés… Mais, enfin, il y a nous les hommes de valeur et les femmes saines, et nous nous aimons et nous désirons comme les autres. Il y a notre bonheur et notre malheur. Assez de conventions ! Assez de la chute vulgaire, de la défaillance des faibles. Il n’y a pas seulement l’amour pour viveurs et pour névrosées. Ah ! philosophes et romanciers, osez donc conclure pour nous… sans attitude et sans ironie… osez donc nous dire que la sagesse est de nous perdre, que nos lendemains seraient ceux des autres… (de plus en plus exalté). Toujours des systèmes amoraux pour conclure au sacrifice, toujours des romans, des drames libertins pour aboutir à la morale bourgeoise ! Eh bien, mon cher, jusqu’à mon dernier souffle, je serai peut-être moral, archi-moral, follement moral, et je ne sais pas, mais je ne sais pas du tout ce que cela prouvera !


Réal, agacé.

Ah ! je ne t’en demande pas autant, sacrifie-toi qui tu voudras, excepté cependant toi-même. Ne touche pas à ta vie, à ta force, ne te détruis pas. Tu te dois à ton enseignement.


Philippe, emporté.

Je n’enseignerai plus un mot de ma vie ! (Il se jette dans un fauteuil.)


Réal, lui tendant la main par-dessus le dossier.

J’aime autant m’en aller, tu sais. J’ai peu de goût pour le spectacle que tu m’offres. Tâche encore de réfléchir une fois avant de rien bouleverser. Adieu.


Scène 7

PHILIPPE. — Mlle DURET.


Mlle Duret.

Puis-je reprendre mon article ? Je le terminerai ce soir, et s’il doit partir demain. (Elle cherche et s’attarde.) Vous n’étiez pas content tout à l’heure. Monsieur Alquier. Je ne suis pas responsable. Les erreurs dont vous parlez sont des fausses notes.


Philippe, toujours assis, les mains dans les poches de son veston militairement boutonné, les coudes en dehors. Il n’a rien d’abattu, il est préoccupé, violent. Pendant toute la scène il gardera cette pose, seulement, de temps à autre, tournant la tête, avec une vivacité de jeune homme et une remarquable insolence.
Du tout. En ce cas vous auriez des coquilles.

Mais vous interprétez, et Dieu sait de quelle façon… Vous ne comprenez donc pas ce que vous lisez ?


Mlle Duret.

Je n’ai qu’un regret, c’est de trop bien le comprendre.


Philippe, distrait, mais tout de même insolent.

Vous n’approuvez pas mes articles, Mademoiselle Duret ?


Mlle Duret.

Je serais infiniment plus heureuse s’ils me révoltaient (silence de Philippe), au moins m’apprennent-ils la conduite à tenir… Je ne parle pas de ce dernier qui n’est qu’une feinte envers vous-même, car vous avez toujours enseigné, dans vos leçons entre autres sur Léonard de Vinci et César Borgia, qu’en présence d’un espoir, d’un désir, l’essentiel est de l’atteindre. Que « s’infliger le soufflet d’une abstention » — je vous cite — n’est rien d’autre que déchoir pour l’âme la plus élevée en organisation, Qu’il faut vouloir tous ses vœux, Que nos passions et nos passions seules, sont les messagères véridiques de la vie, et nous désignent le but sinon le chemin, Que notre élan, notre adresse, notre persévérance à les suivre, sont les seules mesures de la force, de la valeur, de l’âme en nous… Eh bien, ma passion, ma force et mon âme, c’est mon amour pour vous, et je vous le dis, Philippe Alquier, parce que, quels que soient son orgueil et sa sécheresse, un homme n’est jamais indifférent à une femme qui s’offre.


Philippe, tranquillement.

C’est fort bien raisonné, mademoiselle, mais il y a encore la manière de sentir.


Mlle Duret, elle s’appuie à la table d’un bras raidi qui tremble et lui remonte l’épaule. Elle feuillette l’article qu’elle a copié. Un silence, puis elle dit :

Voilà un homme qu’on vitriolerait avec plaisir.


Philippe.

Il vaut beaucoup mieux ne pas le faire et vous en aller demain, après-demain, dans huit jours, avec le plus séduisant de mes élèves, ou le plus vicieux.


Mlle Duret.

L’adresse de M. Paul Vinois, je vous prie ?


Philippe.

9, Quai d’Anjou.

(Mlle Duret sort lentement, très droite.)


Scène 8

PHILIPPE. — HÉLÈNE.


Philippe, très énervé, d’un bout de la pièce à l’autre, stoppant Hélène qui traverse.

Hélène, j’ai une chose à vous dire. J’ai à vous dire que, promenades et repas compris, nous passons dix heures par jour ensemble. Le total monte encore plus haut les jours de pluie… Eh bien il paraît que c’est impossible, il paraît que c’est scandaleux, qu’il n’y a pas de lien de famille ou d’affection justifiant sur la terre pareille intimité. Êtes-vous disposée à changer quelque chose à nos habitudes ?


Hélène, après un long moment, froidement.

Pas une demi-heure… D’abord il n’y a pas nos habitudes. Il y a les vôtres et il y a les miennes. Elles coïncident, tant pis !


Philippe.

Je dois vous prévenir que c’est Marthe qui a fait le calcul. Son étonnement est sans bornes, peut-être que d’autres le partageraient. Moi, je vous propose une réforme : quand l’un de nous sortira par l’avenue, l’autre s’en ira par le potager. De une heure à quatre, la bibliothèque est à vous, de quatre à sept elle est à moi !


Hélène.

Je demande à mieux comprendre. Sommes-nous sérieux ?


Philippe, déterminé et mondain.

Non, et vous m’offenseriez en semblant tenir compte de bavardages que j’ai eu le mauvais goût de vous communiquer. On a parfois les nerfs dans un état pénible. (Il marche, après un silence.) Et pourtant, il y a une chose que je voudrais vous dire… de ma part. Ces habitudes qui coïncident, les vôtres et les miennes, nos grandes courses en plein air, nos rentrées au coin du feu, au coin du thé de la bibliothèque, votre présence même immobile et studieuse au bout de la longue salle de mes livres… Eh ! bien cette intimité, cette certitude au réveil de vous avoir sous mon toit (la regardant en face)… je ne pourrais plus m’en passer.


Hélène, très simplement.

Ni moi.

(Un silence.)


Philippe.

Mais voyez déjà les difficultés… Et encore, je veux vous dire, elles ne viennent pas que d’autrui. Vous ne pouvez pas savoir, vous, une religieuse ! Mais cette joie si simple de vivre un si sage tous les jours, cette camaraderie… Elle peut nous mener très loin…


Hélène, dans une transe.

Oui.


Philippe.

Vous êtes terrible, Hélène. Vous deviez être avertie. (Il se jette dans un fauteuil.) Enfin, voilà, tout est à recommencer. Ma femme avait raison, rien sur la terre n’autorise un tel rapprochement, pas même l’amour permis, cela n’existe pas. Chacun doit vivre dans son coin.


Hélène, dure.

Vous vous laissez troubler par des imaginations, des préjugés. Je ne fais pas de mal, ma vie me plaît, je n’en changerai pas. Que ceux qui sont aussi intelligents, aussi actifs, aussi sérieux que nous, vivent comme nous le faisons. Que vous soyiez un homme, une femme, un célibataire, un mari, cela ne me regarde pas. (Enfant qui s’irrite.) Mais qu’est-ce qu’on demande à la fin, que veut-on de moi ?


Philippe, résigné.

Que vous vous dissipiez un peu, que vous recherchiez la jeunesse. Moins de lectures et moins de sports farouches. Moins de ces goûts enfin que je vous ai donnés. Je vous ai fait trop lire, j’ai mis de trop lourdes pensées dans votre cerveau d’enfant.


Hélène.

Ne fallait-il pas que j’apprenne ? Qui m’aurait dit la vérité ? Je vous ai protesté que j’étais brave, que je voulais d’abord n’être pas trompée, et vous m’avez avoué qu’il n’y a rien, rien que nous-mêmes dans un vide infini, rien que nous-mêmes pendant une heure… Je ne voulais pas vous croire et j’ai tout lu.


Philippe.

Vous m’en voulez beaucoup, Hélène ?


Hélène.

Non. Seulement je sens que tout ce que je voudrai désormais, je le voudrai mortellement, que je vivrai comme on se venge, et qu’avant que je ne sois tout à fait morte on ne touchera pas à moi !


Philippe.

Si vous croyez prendre le moyen de ne pas souffrir…


Hélène, rude, pressentant vaguement ce qu’ils discutent.

En tout cas, je ne souffrirai pas volontairement. Voyez-vous, je sens que jamais, jamais, je ne pourrai faire un sacrifice sanglant aux seules fins administratives et pour le bon ordre de la communauté.


Philippe.

Tant pis ! Car il faut tous les jours des sacrifices sanglants (très troublé)… aimez la morale, Hélène, aimez-la comme un sport noble et dangereux, qui nous rend plus beaux les uns pour les autres, un prétexte à mériter plus d’amour.


Hélène, ironique.

Et à en moins recevoir ?


Philippe, exaspéré.

Mais pour l’amour de Dieu, comprenez…

voici une heure que je me torture à vous avertir. Puisque vous chérissez tant ma société, regardez-moi donc un peu. Je ne suis pas le vieillard ami auquel on peut tout dire… il y a des mots qui me troublent, des allusions qui me bouleversent. Vous vous êtes mise avec moi sur le pied d’une sécurité dont vous faites tous les frais… et je suis moins sûr que bien d’autres, avec ma pensée de maître qui donne des lois, mais n’en a pas à recevoir. En vérité, Hélène, si vous m’étiez à moi, à moi tel que mon pays n’en possède pas dix, une offre si magnifique de bonheur, qui pourrait intervenir ? qui pourrait me dire : tu ne dois pas ? au nom de quelle règle donne-t-on des ordres à l’exception ?… Voilà ma pauvre enfant, ce que je pense nuit et jour depuis des semaines. Êtes-vous prévenue, maintenant ?


Hélène, avouant aussi.

Est-ce ma faute si vous êtes plus grand, plus noble, plus émouvant qu’eux tous ? On m’a ramenée de force au monde, on a voulu m’y fixer. On m’a fait voir, déjà ! de lamentables jeunes gens, dont le spectacle, au moins, me laisse une impression : il m’a fait mesurer l’incomparable supériorité de votre vie. La honte eût été de ne pas comprendre, de ne pas vous préférer de toutes mes forces… la folie, la lâcheté seraient de vous perdre vous ayant une fois rencontré.


Philippe.

Vous oubliez un détail qui a son importance, je suis marié.


Hélène.

Ah ! c’est magnifique, vous êtes marié ! Vous vous assortissez de la première venue… Et puis cela n’a aucun rapport, et puis cela ne me regarde pas !


Philippe, assez dur.

Si, cela vous regarde. Car il n’y aura qu’une ressource : défaire ce qui est fait.


Hélène, interdite.

Non… mais non.


Philippe.

C’est comme cela. Et il fallait bien qu’un jour ou l’autre, nous finissions par en parler.


Hélène, impressionnée.

Nous n’en sommes pas là… Tout à l’heure tout était si simple.


Philippe.

Il serait simple de partir. Y consentiriez-vous ?


Hélène, qui n’écoute pas.

Je ne suis pas de celles qui détournent, de celles qui détruisent… Je ne suis pas de celles qui gâchent et mettent le désordre.


Philippe, anxieusement.

Alors vous partirez ?


Hélène.

C’est vous qui me le demandez ?


Philippe, profondément.

Oui, si vous ne voulez pas être ma maîtresse.


Hélène, démontée.

Je veux être toujours ce que je suis aujourd’hui.


Philippe, durement.

C’est impossible.


Hélène, avec force.

Alors, il y a autre chose… nous ne savons pas encore, mais on verra bien… il y a autre chose.


Philippe, très sérieux et très calme.

Il y a mon divorce, Hélène. Croyez-vous donc qu’il m’en coûterait de vous l’offrir ? Qu’aurais-je ici à vous opposer… une femme irréprochable évidemment, et dont jamais je ne me suis plaint, mais la femme du premier mari rencontré, un être fidèle et quotidien comme la fille de service qui entre chez moi tous les matins. Elle ne parle pas à la troisième personne, voilà tout. Je sais qu’il y a là-haut, dans ma maison, des enfants qui sont les miens. Ils sont beaux, ils ressemblent à leur mère. Ils pleurent facilement comme elle, dissimulent un peu et comprennent avec effort… sont-ce les enfants que je devais avoir ? Je leur dois ma protection attendrie, comme à leur mère, je ne puis leur disputer cette affection humaine qui nous relie fatalement. Mais que toute ma vie se termine là, non, non ! Ils n’ont pas cette puissance de limitation. Le seul droit qu’ils n’aient pas sur moi est de me dispenser mon entière félicité ! Je fus tout ce qu’ils exigèrent, mais que je puisse être au delà, sentir et vouloir au delà, ils ne peuvent m’en demander compte. En quoi seraient-ils frustrés ? Quelle main trahirait-on pour accepter d’une autre ce que jamais elle n’offrit… Et pourtant, Hélène, je n’ose pas. Je tremble devant les actes qui affirmeraient ce droit, et moins pour les autres que pour vous… Ah ! les hommes sont inventeurs de beaux pièges, et les plus grands gibiers y restent comme les petits. Si je vous parlais comme je le dois, je vous éloignerais d’abord, et je vous conseillerais le dépaysement à tout prix, fût-ce par un mariage.


Hélène.

Et je trouverais mon bonheur dans le devoir accompli et le respect des honnêtes gens ! Puis, étant vieux l’un et l’autre, nous nous rencontrerions guéris, certains comme tout le monde, qu’un présent qui se supporte est victorieux du passé, qu’on a cessé de perdre ce qui pouvait être, le jour où plus rien ne nous le rendra jamais. Ah ! ces guérisons fières d’elles-mêmes, comme les vieilles femmes, parce qu’elles survivent ! (exaltée, nerveuse.) C’est comme vous voudrez, oh ! je suis très forte et saurai bien m’en aller, et guérir, et vivre, et mourir ailleurs. Mais pourquoi faire, à la fin ? Qu’aurons-nous donc respecté, qu’aurons-nous donc sauvé ? S’il y a un désordre ici, ce n’est pas moi qui le cause ; si une présence est équivoque, ce n’est pas la mienne !


Philippe, les dents serrées.

Alors ?


Hélène, brusquement.

Si je pouvais retourner là d’où je suis venue !


RIDEAU


ACTE III


Même décor qu’au précédent.

Scène 1

L’ABBESSE. — HÉLÈNE. — MARIE. — Puis MARTHE. — PHILIPPE.


Marie, entrant, importante.

Eh bien, c’est du propre !


L’Abbesse, bondissant.

Marie, nous sommes en plein courant d’air !


Marie va fermer la porte et revient.

Mademoiselle Duret qui décampe… Elle va retrouver son amant à Paris.


L’Abbesse.

Qu’est-ce que tu as dit ?


Marie.

Je vous répète, mot pour mot, ce que maman a dit quand elle a trouvé sa lettre.


Hélène. (À l’Abbesse.)

Mais je la croyais une très honnête fille, d’excellente famille…


Marie.

On peut être une très honnête fille et avoir un amant, ça tu sais… (Hélène et l’Abbesse s’installent pour écouter Marie.) Quand ils seront mariés, on n’y pensera plus. On dira seulement : elle aurait pu choisir un autre train… Voilà maman qui interroge miss et les domestiques, et l’on oublie de m’envoyer me coucher.


L’Abbesse.

À propos, tu ferais aussi bien de ne pas attendre et de nous dire bonsoir tout de suite.


Marie, allant se faire embrasser.

Tout de même, j’aurais voulu savoir comment il s’appelle.


L’Abbesse.

Qui ?


Marie.

L’amant de Mlle Duret.


L’Abbesse.

On dit l’amoureux. Va te coucher.


Marthe, entrant. Elle festonne des chemises dont le paquet est sous son bras, elle brode en marchant.

Oui, va te coucher, miss t’attend. (La petite l’embrasse et sort.) Vous avez une lampe qui fume.


L’Abbesse.

C’est Marie qui nous a fait des courants d’air dans son émotion du départ de Mlle Duret.


Marthe, s’asseyant et brodant toujours.

Que veux-tu que j’y fasse ? Elle ne m’avait jamais été sympathique… C’est tout de même désolant de voir une pauvre fille commettre une sottise. J’espère que Philippe ne lui aura pas fait la vie dure. Il est très bon, mais fantasque. Elle a laissé une lettre pour lui, l’engageant à prendre un secrétaire masculin, qui lirait mieux ses manuscrits, et dont l’interprétation donnerait lieu à des fautes moins graves… Mais je vous dis que cette lampe fume, c’est intolérable.

(Hélène se lève et va la baisser. Elle trouve un journal sur son chemin et se met à lire debout.)


Marthe, à sa sœur.

Je compte rentrer la semaine prochaine. La campagne devient impossible à cette époque. On n’arrive pas à chauffer cette maison.


Philippe, qui fumait au dehors, paraît à la porte-fenêtre.

Pourquoi veux-tu partir ? Ordinairement c’est moi qui donne le signal. Je peux très bien rester encore quelques semaines, mon cours reprend l’un des derniers.


Marthe.

Es-tu sûr, Philippe, de n’avoir pas malmené Mlle Duret ? Tu es très bon…


Philippe.

Duret est restée chez moi tant qu’elle m’a trouvé à son goût. Elle part quand j’ai cessé de lui plaire, voilà le fond de l’histoire. Ma sœur, Hélène, un bridge ? (Il avance la table où les cartes sont encore en paquet, il s’y assied et les bat) (Hélène s’arrache avec peine à son journal).


Marthe.

Qu’est-ce que vous lisez donc ?


Hélène.

Les troubles de Varsovie. Les agitateurs sont pris. On en pendra trois ou quatre. Ce ne sont pas des révolutionnaires, paraît-il, mais des patriotes, des royalistes, ils veulent la république de Pologne, enfin.


Marthe.

Oui, Réal m’a parlé de ça. Parmi les chefs, il y a un ancien élève à lui, un Massalsky.


Philippe.

Je connais ce nom-là. (À l’Abbesse.) Je crois bien me rappeler que Massalsky était chez moi le jour de votre arrivée.


Hélène.

Il y a donc des gens qui se font pendre ?


L’Abbesse.

Bah ! nous nous faisons tous pendre, seulement on ne voit pas la corde, quelquefois la grimace.


Hélène.

Elle n’est pas belle.


Marthe, révoltée.

Comment, vous n’admirez pas ces jeunes gens, tous riches, bien nés, qui pouvaient jouir en paix des gâteries de ce monde, et vont se faire martyriser pour leur patrie ?


Philippe, agacé.

C’est leur tentative qui était pour leur patrie. Leur mort est pour leur maladresse. Leur pays n’avait aucun intérêt à ce qu’ils meurent, mais, au contraire, à ce qu’ils n’agissent qu’à coup sûr.


Marthe, indignée.

Je prévois le jour où l’on ne recrutera pas facilement les dévouements et les martyrs… Vous savez qu’il est près de minuit, une heure indue pour la campagne. (Philippe éteint aussitôt les bougies de sa table de bridge)


L’Abbesse.

Ta montre avance, je dis 11 h. 40. (Toutes plient leurs ouvrages, vont et viennent, ralliant ce qui leur manque.)


Marthe, trouvant un mouchoir.

Tenez, Hélène, ceci est à vous. Je te laisse éteindre, Philippe. (Elle replace les fauteuils en arc de cercle, arrange le tapis du pied.)


L’Abbesse, se retournant.

Bonsoir, mon frère.


Philippe, traverse la pièce, va lui serrer la main.

Bonsoir, Madame. (Hélène aussi lui tend la main. Il embrasse rapidement sa femme, il attend qu’elles soient parties, puis il éteint quelques lampes, quand il en reste une seule il va à la cheminée, y jette une bûche et, soucieusement, s’enfonce dans un fauteuil.)


Scène 2

PHILIPPE. — HÉLÈNE.


Philippe. Quand Hélène reparaît entrant lentement avec les livres, il la regarde avec un mélange de caresse et d’anxiété. Il murmure :

Encore huit jours, quinze jours, et puis…


Hélène.

Chut ! Ne calculons pas, ne pensons pas ; nous sommes si calmes et si bien. (Elle allume encore une ou deux bougies.)


Philippe, qui ne la quitte pas des yeux.

Alors vous êtes heureuse dans cette maison, Hélène ?


Hélène, qui plaisante et s’angoisse à demi.

Ne pourriez-vous me donner la place de Mlle Duret ? Je serais un fidèle et loyal serviteur.


Philippe.

Hélas !


Hélène.

Mon parti est pris, j’entrerai sans doute en novembre au Sacré-Cœur.


Philippe.

Je croyais que l’Abbesse vous le déconseillait. Non, il me semble que même dans la vie enseignante, vous ne devez pas retourner au couvent.


Hélène, émue.

Vous êtes bon, tous les deux ; que voulez-vous que je fasse ? un honnête mariage sans doute, celui que votre femme a rêvé pour moi, ce jeune monsieur dans les Trésoreries ?


Philippe, avec fatigue.

Celui-là ou un autre… Que diable, Hélène, mariez-vous comme nous, hommes, le faisons. Le mariage est un acte social. (Il se lève, marche un peu, se penche sur le fauteuil de la jeune fille.) Je devrais avoir le courage de vous le dire. Tout ceci ne vaut rien pour vous… ni pour moi. Ils avaient raison, on n’a pas le droit de tant rechercher sur la terre une créature pareille à soi. Puisque nous avons dû nous éloigner, il ne fallait pas ce subterfuge des colloques et des leçons nocturnes. Nous ne reviendrons pas ici demain soir.


Hélène, émue.

Pourquoi ? Vous n’avez pas le droit de m’abandonner. C’est vous seul qui m’avez rattachée à cette vie quand l’autre m’a manqué. Vous m’avez enseigné qu’il n’y a pas que Dieu seul au monde. Vous avez « tué le sommeil », vous avez tué le mépris en moi. (Détournant la conversation.) Tenez, voici votre dernier livre, reprenons les Poèmes Barbares.


Philippe.

Vous voulez finir le Corbeau ? Il est tard.


Hélène.

Lisons. (Elle s’assied en face de lui dans un fauteuil pareil.)


Scène 3

LES MÊMES. — MARTHE.


Marthe. (Sur le peignoir elle a passé un grand manteau parce quelle a traversé la maison nocturne et froide. Elle tient une petite lampe-veilleuse. Elle entre et les regarde assis à trois mètres l’un de l’autre. Sans un mouvement, ils gardent leur pose et, des yeux, semblent l’interroger comme si c’était à eux d’être surpris, de ne pas comprendre. Un peu démontée.)

Vous n’êtes pas encore couchés ? J’ai vu de la lumière, j’ai eu peur.


Philippe, légère hostilité.

Nous veillons quelquefois très tard. Hélène et moi avions à causer (il s’est levé parce que sa femme est debout. La jeune fille se lève également par convenance).


Marthe que le mot a touchée, à Hélène, une grande nervosité contenue.

C’est beau sans doute, Mademoiselle, de ne pas songer à l’avenir, d’être indifférente à son établissement futur, de vivre d’étude et d’intimités choisies…


Hélène, un peu haute.

Vous me le reprochez. Madame ?


Marthe, continuant.

Peut-être serait-il plus beau de prendre simplement ce qui vous revient, et de laisser de côté la part des autres !


Philippe.

Marthe, à qui en as-tu ? Que signifie cette sortie ?


Marthe, qui n’est plus maîtresse d’elle-même.

Oh ! toi… N’aggrave pas ton cas ! D’ailleurs, vous n’avez rien à me protester, est-ce que je ne sais pas que vous êtes irréprochables ? Je vous ai assez épiés. Jusque là-haut, dans votre solitude… on entrait, moi ou les autres, et jamais un sursaut, jamais rien d’équivoque. Et cependant… (à Hélène violemment) Prétendrez-vous que vous n’aimez pas mon mari ? (Hélène se tait.) Merci de ne pas m’alléguer la pure et sainte amitié !


Hélène.

Je puis vous assurer, Madame, que pas un mot d’espoir, jamais une parole douce ne s’est échangée entre nous, Monsieur Alquier vous l’affirmera.


Marthe, découragée.

Mais je le sais ! Mais je le sais ! Est-ce que je n’aimerais pas mieux que vous soyiez coupables ? Est-ce que je ne donnerais pas ma vie pour vous savoir une coquette, une intrigante, une détraquée… Au lieu d’être là à m’écraser, je ne sais de quelle fatalité, à marcher inattaquables et sûrs, vers on ne sait quel avenir, on ne sait quel événement. Eh, que n’a-t-il été votre amant dès le premier jour… mais en vérité, c’est vous qui êtes l’épouse ici et moi la maîtresse !


Philippe.

Tu oublies que je suis là, Marthe, c’est à moi qu’il faut t’en prendre. (Avec lassitude.) Passons nos nerfs en famille, je t’en prie.


Marthe.

Du tout. Je me possède admirablement, et Mlle Schlumberger n’entend que ce qu’elle doit entendre, quand on agit comme elle le fait.


Hélène.

Eh bien, oui, oui… j’aime votre mari de toute mon âme plus violente, plus vivante que la vôtre. Quand il vieillissait d’ennui près de vous, je suis venue ardente et neuve et, de nos deux esprits, de nos élans renouvelés l’un par l’autre, nous avons fait un espace, un domaine où nous seuls pouvons vivre. Que vous importe ? Pas une caresse, pas un mot tendre ne le franchit.


Marthe, violente.

J’ai toutes ses caresses, soit. Mais quelles paroles me dit-il, en quoi suis-je avec lui dans cette maison qu’il ne quitte pas ? Je suis moins que le cheval qui le mène où il veut aller, autant que le chien qui le suit dans ses désœuvrements. Il ne vous touche pas, il ne vous dit pas une parole tendre, mais je donnerais tous les baisers qu’il me garde pour l’impulsion irrésistible qui le porte à votre rencontre. Je vous ai vus marcher l’un vers l’autre… c’était si simple, si violent. Vous n’aurez jamais son nom, son lit, sa race, et je donnerais mon mariage, je donnerais mes enfants, pour échanger ces regards comme vous en avez…

Philippe, que de telles paroles éclairent et troublent, est assis, tourmente et mord son mouchoir. L’attitude est celle d’une discussion normale, avec de nerveux hochements de tête, croisement et décroisement des genoux.


Hélène, plus traitable.

Je suis une amie, Madame, une amie très dévouée, très passionnée, si vous le voulez, mais qui ne demande et qui n’attend rien.


Marthe. (Elle hausse les épaules.)

Que m’importe, à mon tour, puisque je n’aurai jamais ce que vous pouviez avoir ? Ne l’ai-je pas appris dans vos yeux ? Quelle divine pitié nous refusa le secret de ce qui nous dépasse ? Ce que notre joie, notre orgueil fût devenu dans une âme prédestinée par l’injuste Potier, il importe à notre félicité de l’ignorer toujours. Nous allons ensemble aux mêmes joies, aux mêmes peines, sans connaître les farouches prédilections de l’intime destin. Oui, vous êtes pure et vous vous croyez droite, pour avoir pris de mon bonheur la seule part que j’avais négligée, mais cette part elle était la plus belle, et je la veux maintenant, je la veux, je la veux ! (à Hélène qui rit nerveusement, agacée.) Ah ! ne riez pas, car vous êtes aussi une femme et, je vous le prédis, un jour vous ne me dédaignerez plus, vous comprendrez mon lot. Ce jour-là, il faudra bien que vous soyiez sa maîtresse, et peut-être alors qu’il vous méprisera ! (Philippe a bondi.)


Hélène, très impressionnée.

Vous vous exaltez et vous avez des paroles affreuses. Il n’y a pas de rivales ici.


Marthe.

Mais je veux qu’il y en ait, il y en aura, je vous le jure ! Vous croyez-vous donc si forte que vous n’ayiez qu’à paraître pour en finir avec moi ?


Philippe, marche sur elle, il a tout son sang-froid.

En voilà assez. Cette scène est épouvantable. Allons, Marthe, c’est fini. Nous nous expliquerons demain, pour ce soir c’est fini.


Marthe, défaillante.

Ah ! je t’aurais tout, tout pardonné. Que tu l’aimes, que tu aies succombé… Mais cela, cela, ce rapprochement, cette communauté… Je n’ai plus qu’à m’en aller, à m’en aller (Elle recule vers la porte, éloignant Philippe de la main), à m’en aller. (Elle sort. Un silence.)


Scène 4

PHILIPPE. — HÉLÈNE.


Philippe. (Comme à lui-même.)

Cela devait finir par là.


Hélène, murmurant.

C’est horrible !


Philippe.

J’aurais tout donné pour vous éviter cette scène (Vindicatif.) C’est insensé à Marthe de l’avoir osée devant vous.


Hélène, découragée.

Elle en avait le droit. Je comprends maintenant. Notre réserve, ces rigides observances dont nous étions si fiers, qu’est-ce que tout cela, cet héroïsme lâche, puisque nous sauvions l’essentiel, notre vie commune, la vraie faute !


Philippe.

Et pourtant, nous avons lutté plus qu’il n’est humain de le faire, car je n’ai pas souffert seul. Hélène, vous ne mentirez pas. Vous savez maintenant ce qu’il en coûte de vivre contre son cœur. (Sourdement.) Ce soir où nous étions seuls… d’un bout à l’autre du salon je vous ai tendu les bras. Vous êtes devenue livide et vous avez appelé Marie… Pour la première fois, ma pauvre bien-aimée, je vous ai vu un regard trouble. (Ils sont rigides et se taisent, puis, avec une grande décision.) Cela n’a pas de nom. Nous allons décider maintenant et pour toujours, ce qui doit être fait.


Hélène. (Toujours immobile, du bout des lèvres.)

Je ferai ce que vous déciderez, ce qui vous semblera le mieux.


Philippe s’assied également. Ils ont l’air de parler de choses indifférentes.

Marthe exigera une solution : votre départ ou le sien.


Hélène, très simple, un peu haletante.

Le jour où je saurai de votre bouche que je dois m’en aller, je m’en irai, mais pas avant. Ce que me diront les autres, je ne le croirai pas. En vous fuyant, Philippe, je n’aurais même pas cette consolation d’avoir bien fait. Je serais capable de me demander jusqu’à mon dernier souffle pourquoi, pourquoi j’aurais fait cela ?


Philippe, avec fatigue.

C’est à moi que vous demandez un précepte ? J’ai passé ma vie à démontrer l’insuffisance de l’ancienne morale, la nullité de son système de persuasion. Et pourtant… moi aussi, grand Dieu, je ne demande que l’ordre et la moindre souffrance. Je puis encore fournir un effort, un sacrifice, mais pas au hasard, mais pas en vain ! Si j’étais un homme simple, je nous briserais tous les deux, et je mettrais mon devoir à tourner au commandement de la chambrière. Dieu me pardonne, la chose serait facile comme tous les suicides ! Mais moi, Hélène, en vous sacrifiant, en vous perdant comme cet homme, je ne me croirais pas exempt d’un crime, je ne serais pas certain de n’avoir pas accompli non plus de l’irréparable. (Comme à lui-même.) Nous nous croyons des devoirs envers ce qui fut, mais ce qui pouvait être et n’aura pas été, l’avenir qu’à chaque heure nous tuons en nous par notre lassitude et notre lâcheté, n’est-ce pas encore un appel désespéré à notre force, à notre scrupule ? Ah ! tous les possibles qui nous effleurent, nous éventent de leur fuite, qui pouvaient être nous, le plus beau de nous-mêmes, et qui ne seront jamais… Vous êtes la belle, l’unique rencontre de ma vie, la revanche tardive qui peut me résigner à la mort. Au nom de quel idéal et de quelle beauté sacrifierons-nous la plus certaine de nos joies ?


Hélène, brusque.

Il y a pourtant les autres.


Philippe.

Les autres… Que voyez-vous de si respectable à épargner en eux ? Ce qui souffre en Marthe : un amour-propre de rivale en face d’une autre femme, une habitude peut-être, et l’instinct de la propriété. Au fond, je n’étais pas le mari qu’il lui fallait. Je l’étonne et je la choque. Nous n’avons réussi à vivre qu’à force de nous taire, de ne nous demander que « le cœur », cet organe suppléant de tout ce qui nous manque, cette mauvaise défaite qui, quoi qu’on dise, ne suffit pas toujours, ce pardon et cette pitié que nous nous accordons à la place des ferveurs et des ententes que nous n’osons plus espérer.


Hélène, tristement.

Elle vous a donné treize ans de bonheur.


Philippe.

Bonheur de pauvre, dont je rougis… fait de contentement et de joies faciles, bonheur négligent et un peu lâche de ceux qui acceptent les circonstances et n’ont jamais, une fois dans la vie, posé leurs conditions.


Hélène.

Et vos fils, et Marie ?


Philippe.

Ah ! ceux-là… ils se soucient bien de moi. Que j’embrasse ma fille ou l’un des autres, que je les retienne une seconde, ils n’ont qu’une pensée : filer. Ce n’est pas que je leur fasse peur, à cet âge on n’est guère tendre.


Hélène, avec un demi-éclat.

Pour moi vous serez toujours le mari de Marthe Alquier.


Philippe, avec impatience et gêne.

Vous, l’affranchie, à ce point le respect des lois et des institutions ?


Hélène.

Quand il n’y aurait entre elle et vous que cette union libre dont on attend de si grands bienfaits, je sens que certains gestes me seraient toujours impossibles. Et puis alors je serais vraiment punie, je me sentirais une rivale. Ces années de vous que je n’ai pas connues, les siennes, votre jeunesse à tous deux, elles m’épouvanteraient. Ceux qui désirent cela, ceux qui veulent faire une règle de cela… comment leur cœur est-il donc fait ? Pour moi, la femme est celle qu’on trahit peut-être, mais qu’on ne remplace pas. Vous pouvez diviser votre cœur, y inventer des demeures nouvelles, mais dans la forte et lente réalité, vous n’arriverez pas à ce morcellement de votre vie. Il serait lamentable, Philippe… Oh ! nous sommes les êtres d’un seul foyer, d’un seul bonheur, d’une seule union, sinon les êtres d’un seul amour. Et la mort même, il me semble, n’a pas ce pouvoir de redoubler, de recommencer nos destins… être les cœurs d’un seul passé !


Philippe.

Que vous êtes absolue, jeune, exigeante… Soyez plus humble, Hélène, et plus humaine. Sachez oublier un peu, oublier beaucoup.


Hélène.

Je ne pourrais pas !


Philippe.

Comme il vous est facile de m’abandonner, comme on sent que vous avez l’avenir qui répare et qui remplace !


Hélène.

Croyez-vous me l’avoir rendu facile, cet avenir ? Pourquoi dites-vous des choses affreuses quand il faudrait raisonner, être calmes ?


Philippe.

Parce qu’en dehors de vous je n’ai plus qu’à vieillir et finir, et que vous m’aviez redonné de la vie un goût que je ne peux pas oublier… Ah ! si je vous ai compliqué l’existence, vous ne m’aurez pas rendu la mort facile. Emporter ce regret dans le regret, cette angoisse dans l’angoisse, et qu’ils me viennent de vous ! (Philippe qui, dans sa puissance de chef moral, de créature souveraine, donnait l’impression d’un orgueil, d’une force équilibrée, se trouble en parlant de la mort comme un enfant nerveux.) La mort c’est encore elle seule qu’il faut consulter sur la vie, et non je ne sais quel avenir et quelle survivance où nous ne serons pas. Elle est notre propre fin, tout se passe dans un intervalle d’elle à nous. Qu’on ne me parle pas de ces prolongements illusoires qui ont sur nous le prestige enfantin du nombre, qu’on ne me parle pas à moi qui mourrai tout entier, des sociétés et des peuples ! Il n’y a de réalité, il n’y a de durée véritable qu’entre un berceau et une tombe. Le reste est grossissement, spectacle, optique vaine. Hélène ! ils m’appellent un maître à cause de je ne sais quels prestiges de mes paroles et de mes pensées, mais je suis un enfant éperdu devant la mort. (Il s’est agenouillé, se passe désespérément sur le visage les mains de la jeune fille.) Et si je vais à elle avec ce désespoir, c’est que je pars inassouvi. Oui, moi qui ai gagné cette adoration, ce cœur innombrable de la gloire, je fus aimé comme le premier venu (la regardant). Eh bien, je veux, je veux en amour être payé mon prix (elle frémit). M’abandonneras-tu maintenant ? Me laisseras-tu seul devant la mort, la redoutable voisine, si proche quand nulle joie ne vous en sépare, me laisseras-tu finir insatisfait, inconsolé ?


Hélène, elle a serré contre elle la tête de Philippe, il y a dans son geste un mélange de victoire et de terreur.

Non, non…


Philippe, le regard troublé, rude et rauque.

Alors, ma femme ?


Hélène, instinctivement.

Non, pas cela !


Philippe, hésitant.

Pas cela ? (le visage caché sur l’épaule de la jeune fille). Hélène, si vous craignez de faire souffrir, et là est peut-être le dernier devoir, nous saurons être plus forts. Nous serons plus fiers et plus discrets. Nous ménagerons ce qu’ils respectent, il y a des secrets longs comme la vie… Ne voulez-vous pas, bien-aimée, de ce bel effort quotidien, le triple sceau sur notre bouche et sur notre cœur ? La discipline belle et dédaigneuse de notre amour ignoré… Un amour pour nous seuls, Hélène, sans les épanchements enfantins du cynisme, les fausses loyautés des bavards ? Nous passerons comme des statues froides et dures, sans regards et sans pulsations… Consentirais-tu ?


Hélène, un peu rude.

À quoi ?


Philippe ; il pose une main lourdement sur son épaule et lui parle près de l’oreille comme s’il lui donnait un baiser passionné. Elle se paralyse et ne répond rien. Tristement.

C’est donc si terrible ?


Hélène.

Vous ne m’en aimerez pas plus !


Philippe.

Oh ! Hélène… je ne te demande pas à franchir en amour un degré de plus. C’est parce que je n’ai pas à t’aimer davantage que cette chose doit être. Elle n’est pas autre, vois-tu, et ni toi, ni moi ne pourrions l’écarter. Elle n’est pas au bout de mon angoisse et de ta lutte comme un ennemi qui se révèle. Elle était avec nous dès le premier sourire et la première tristesse, elle était la cause et la raison d’être, elle était la loi. Il n’y a pas à se révolter. Le jour où, jeune fille, ton cœur t’a penchée vers un homme, tu as accepté la vie, tu es entrée dans le pacte. Crois-moi, ce n’est pas le moment de se payer de mots, de rechercher en soi les menaces vaines et les folles défenses. Ne sommes-nous pas des affranchis ?


Hélène, comme en rêve.

Nous sommes des affranchis.


Philippe.

Oublie tous les mensonges, la jalousie des joies moindres envers les joies trop grandes… Dis-moi, dis-moi ce qui t’arrête ?


Hélène, très triste.

Vous me demandez des raisons… Je ne vois rien, rien entre vous et moi. Je n’ai pas un motif à vous donner. Je sais bien que le plus cher de ma vie, ce que je ne puis regretter, que tout venait à cette heure… Et, et je suis désespérée.


Philippe a un mouvement d’hésitation douloureuse et crispée, puis, sa décision prise, avec force, avec autorité, il saisit les mains de la jeune fille et, raidissant les bras, il la jette contre lui. Un peu farouche.

Et maintenant ?


Hélène.

Je ne sais plus.


Philippe.

Moi je sais. (S’égarant.) Je ne peux plus, je ne peux plus te sentir distante… J’ai besoin de vivre près de toi, contre toi. Ne me refuse pas ta porte, donne-moi ton intimité… Tout à l’heure je frapperai et tu m’ouvriras.


Hélène, toujours dans ses bras, très émue et très grave.

Jamais.


Philippe, dans un mouvement de colère il porte brutalement la main au col de la jeune fille. Elle saisit cette main comme elle se défendrait de la strangulation, ils luttent un peu.

Pourquoi, pourquoi ? qu’est-ce que ces pudeurs blessantes et folles ?


Hélène, dans un étouffement.

Ce n’est pas de la pudeur.


Philippe.

Que défends-tu ? que défends-tu ?


Hélène, avec un sanglot.

Je ne sais pas.


Philippe.

Ah ! les inventeurs de barrières, qui nous ont fait ces consciences menteuses et lâches…


Hélène, qui parle en sursaut, avec des frissons.

Vous en voulez aux barrières… Que n’avez-vous été l’amant de Mlle Duret ? Elle ne les connaissait pas. Et probablement qu’elle vous aimait plus que moi.


Philippe, impatient.

Comment prononcez-vous le nom de cette fille ?


Hélène, se reprenant.

Vous voyez bien, vous voyez bien ! Oh ! Philippe, tout à l’heure je vous ai laissé dire… oui, vous aviez raison, il y a de cela dans l’amour… Mais c’est à mon tour de vous dire que vous ne savez pas… Vous m’aimez aussi, Philippe, pour tout ce qui en moi résiste à cet amour. Vous m’aimez pour ces barrières et pour ce divin mensonge de la pureté, que vous respectez quand même, et pour ceux qui l’ont mis en moi, et pour cette origine que vous me reprochez… et vous désirez la femme de tout votre cœur conquis par la chrétienne. Ah ! l’amour seul n’appelle pas l’amour, le jour où on le fera libre, il n’aura plus rien, plus rien à aimer… plus rien que deux lèvres la durée d’un baiser.


Philippe se laisse tomber dans un fauteuil à bout d’énervement et d’intimes contradictions.

Soit ! notre heure est difficile et qu’ils étaient heureux près de nous les damnés de l’ancienne tragédie, dans quelle région sereine il leur fut donné de s’émouvoir… (Se levant.) Pourtant, je vous demande encore de réfléchir, de lutter contre cette panique de conscience que je respecte, mais que je n’approuve pas. À mon avis il n’y a plus rien à sauver ici, plus rien à ménager. Les réparations ne peuvent plus venir que de vous. Sachez-le et n’écoutez pas votre pitié (bas et vite) parce que ce serait trop cruel.


Scène 5

LES MÊMES. — L’ABBESSE.


L’Abbesse. (Elle est calme mais parle avec une froideur un peu âpre.)

Marthe m’envoie, ou plutôt elle m’a dit qu’Hélène avait besoin de moi. Je l’ai cherchée dans sa chambre et ne l’y ai pas trouvée, je suis descendue…


Philippe, calme aussi.

Je vous la laisse. Dites-lui ce que vous avez à lui dire. Je souhaite qu’elle entende bien tout. Mais ne soyez pas trop dure, elle n’a rien à se reprocher.


L’Abbesse.

Et vous non plus, n’est-ce pas ?


Philippe, plus dur.

Et moi non plus. (Se retournant vers la jeune fille.) Du courage, Hélène, cette épreuve est la dernière. Je veux que vous la traversiez. (Montrant le jardin.) J’attendrai là-bas.


Scène 6

L’ABBESSE. — HÉLÈNE.


L’Abbesse, tranquille, un peu sèche.

Et voilà ce que vous faites de votre liberté. Vous commencez bien, en continuant comme cela… (Hélène abattue s’assied au bord d’un fauteuil. Elle a un geste excédé. L’abbesse en personne peu patiente et faite à l’autorité.) Vous ne vous attendez pourtant pas à ce que je m’attendrisse sur un pareil sujet. Que voulez-vous, à la fin, prendre le mari de Marthe Alquier ?


Hélène, révoltée.

Comme vous y allez ! Comme c’est simple. Je n’ai qu’à tendre la main, n’est-ce pas ? A votre idée, quel moyen ai-je donc de le lui prendre ?


L’Abbesse.

Celui qu’il vous a proposé : ma sœur vient de me dire que c’était, dès maintenant, une affaire de divorce.


Hélène, que la dureté de l’Abbesse réveille un peu.

Elle se trompe. C’est beaucoup plus compliqué. Nous avons, il est vrai, regardé les choses en face, examiné les issues. M. Alquier veut une résolution. La vie actuelle, après les scènes récentes, présenterait bien plus de difficultés, d’événements déplorables. Elle ne serait plus qu’un décor, une simulation. Elle ne pourrait plus rien pour le bonheur de personne.


L’Abbesse, se contenant.

Et vous avez accepté ?


Hélène.

Non, je n’ai pas accepté. Peut-être suis-je un peu lâche, mais j’ai eu le respect de trop de choses pour le perdre aussi vite.


L’Abbesse, après un moment de recueillement.

Je sais, Hélène, qu’il y a un malentendu entre nous. Ma sœur, au premier moment, ne voulait même pas que je vous parle. Il paraît que je ne puis plus, après trois mois, vous exhorter au nom de Celui que nous servions ensemble.


Hélène, triste et ferme.

Si cela était encore possible, je ne vous aurais pas attendue pour m’en souvenir.


L’Abbesse, à elle-même.

J’étais loin de m’attendre aux responsabilités que j’encourais en vous amenant ici !


Hélène.

Nous n’y sommes pas venues de notre propre gré.


L’Abbesse.

Ah ! la prudence… vertu des maîtres et des pasteurs, pourquoi m’a-t-elle été refusée ? (Elle réfléchit.) Il y a aussi des choses dont je ne vous ai pas parlé. Je m’en vais. Cela marche mal en Orient, plus mal encore qu’ici où le dommage ne sera plus que matériel. Vous m’accompagnez la semaine prochaine à Paris. Il nous faut un mois pour tout préparer. En novembre nous gagnons Marseille et Beyrouth, nous remontons au Liban, nous visitons et négocions, et, si tout est tranquille, nous parcourons la Terre-Sainte et sommes de retour dans un an.


Hélène.

C’est inutile, ma mère, je ne vous suivrai pas.


L’Abbesse.

Je serais curieuse de connaître vos intentions ? Ainsi vous n’avez pas une pensée pour ma sœur, vous êtes à ce point l’ennemie de Marthe ?


Hélène.

Non. Qu’y puis-je ? Si elle était une autre, s’il y avait en elle quelque chose pour tenir et pour garder, si elle était une force, une âme, une vivante, je ne serais pas aujourd’hui dans cette affreuse situation. Je n’aurais pas trouvé abandonnée, inquiète, à prendre, la vie intime d’un homme qui lui est lié. Pourquoi a-t-elle fait cela ? voilà le mal et la lâcheté. Heureux près d’elle, il ne m’aurait même pas aperçue. Et moi, est-ce que vous croyez qu’on s’acharne, est-ce que vous croyez qu’on commence ?


L’Abbesse, presque maternelle.

Vous, la meilleure, la plus brave, la plus altière, vous en êtes là… Que des misérables, que des inconscients agissent ainsi, cela importe peu. Mais lui, mais vous…


Hélène, tombant à genoux et en sanglots.

Alors, alors, conseillez-moi. Montrez-moi le chemin possible, dites-moi les paroles supportables…


L’Abbesse.

Dans un cas pareil, ma pauvre enfant, c’est bien clair. Il n’y a qu’à trancher de partout. (Machinale.) Faites votre sacrifice.


Hélène, rude.

À qui ? (L’Abbesse se tait.) À quoi, ma mère ?


L’Abbesse, ironique un peu.

Au bon ordre du monde.


Hélène.

Ne vous moquez pas de moi. Je suis si malheureuse, si misérable, si perdue. (Plus bas.) Je n’ai pourtant pas envie de me tuer.


L’Abbesse.

Il faut avoir envie de guérir.


Hélène.

Vous appelez cela guérir ? Et après, dans ma vie et dans la sienne, qu’y aura-t-il de plus grand, de plus beau et de plus fort ?


L’Abbesse.

Le devoir accompli.


Hélène.

Qu’en savez-vous ?


L’Abbesse.

Je ne me permets pas le doute sur de pareilles questions.


Hélène.

Ah ! je le sais trop… Vous voyez bien que nous ne pouvons plus nous comprendre.


L’Abbesse, qui est tombée dans de grandes réflexions.

Vous ne voulez plus obéir ? Vous ne croyez plus aux commandements ? Vous prétendez vivre sans règle et sans frein ? Vous êtes une révoltée, l’orgueil vous a perdue.


Hélène, qui répète.

L’orgueil ?


L’Abbesse.

L’orgueil, l’orgueil ! Humiliez-vous, Hélène et vous serez sauvée.


Hélène. (Elle a un geste d’impatience.)

Je vous en prie, ne nous égarons pas. Oui, je sais, l’orgueil explique tout, accomplit tout, rend compte de tout : vous doutez, orgueil ! vous souffrez : orgueil ! Vous sanglotez et vous désespérez : orgueil, orgueil !


L’Abbesse.

Mais vous le voyez bien, ma pauvre enfant, que vous ne parlez qu’en rebelle ! Je ne pourrai rien pour vous, pour votre paix, tant que vous ne serez pas tombée à genoux, et dans l’humilité de votre cœur.


Hélène, avec découragement, s’agenouille, elle regarde l’Abbesse avec un doute visible.

Et puis ?


L’Abbesse, la regarde longuement d’abord, sans la relever, puis elle détache sa ceinture et, deux fois légèrement, cingle les épaules de la jeune fille.

Hélène, redevenue cistercienne, prononçant la formule.

Deo gratias (elle se relève). Je vous remercie, ma mère, vous avez fait ce que vous avez pu, ce qu’il est prescrit de faire. Maintenant nous nous sommes bien tout dit, n’est-ce pas ?


L’Abbesse, émue.

Hélène, ma chère fille ! (elles se jettent aux bras l’une de l’autre). Promettez-moi, pour l’amour de moi, que vous resterez pure ? Songez d’où vous venez, rappelez-vous le lieu que nous habitions ensemble. Chaque jour ne le répétiez-vous pas : J’ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où habite votre gloire ? Rappelez-vous nos cellules, rappelez-vous la chapelle : Altaria tua, Domine virtutum ! Tes autels, Dieu des vertus ! Immolez-vous, immolez-vous ! Vous étiez presque une consacrée… Rappelez-vous notre office de vêture, songez à toutes nos sœurs mortes en leur vœu de chasteté. N’aimez pas l’homme, ma fille, qu’est-ce que l’amour d’une créature ? Méprisez ce qui passe, ayez en horreur ce qui souille…


Hélène, avec des sursauts.

Vous vous croyez sage, ma mère, et vous n’êtes que cruelle… Vous êtes riche de bonheurs et d’espoirs, vous possédez l’éternité. Moi, je n’ai rien… rien de cela. Ne m’arrachez pas ce qui me reste, laissez-moi croire à ce bonheur.


L’Abbesse.

Ce bonheur est un crime, Hélène.


Hélène.

Un crime ?


L’Abbesse.

Ah ! n’en doutez pas. Laissez les autres, les nouveaux venus, sans souvenirs et sans passé, s’inventer une morale et des mœurs. Vous, fille de la grande famille religieuse, soyez fidèle à votre race. Vous qui avez aimé la Règle, souffrez, mourez pour elle… même si vous n’y croyez plus ! (Elle embrasse la jeune fille d’un baiser fermé de religieuse, elle la regarde immobile dans ses bras.) Je reconnais ma fille, voici la sévérité de la lutte sur son visage. Elle avait ce même regard quand au parloir je l’ai reçue une première fois dans mes bras… Quand on a goûté du sacrifice, Hélène, on ne passe plus à côté. Quelques phrases et quelques raisons ne défont pas le travail des siècles.


Hélène, se dégageant, elle est très naturelle, un peu d’absorbement et de transe.

Vous êtes la plus forte, ma mère. Jamais je ne m’affranchirai de vous. Je le sais maintenant, on ne peut rien contre vous. Vous m’avez prise trop petite, vous êtes trop puissante contre moi.


L’Abbesse, humblement.

Dieu soit béni, mon enfant, et daigne-t-il vous rendre au centuple en son divin amour…


Hélène, l’arrêtant.

Ah ! cela, non… Torturez-moi, vous le pouvez encore, mais n’essayez plus de me consoler.


Scène 7

LES MÊMES. — PHILIPPE.


Philippe. On le sent avide d’apprendre, mais cependant sûr de soi. Les dévisageant.

Eh bien ?


L’Abbesse.

C’est fini. Montez rassurer Marthe.


Philippe, frappé, très vite.

Sabine, qu’avez-vous fait ?


L’Abbesse, simplement.

Le salut d’une âme.


Philippe, à Hélène, sévère.

C’est tout ce que vous avez à me dire ?


Hélène, machinale.

Cela ne pouvait pas être autrement.


Philippe.

Vous en êtes là ! Comme elle vous a vite reconquise l’ancienne discipline et l’ancienne foi, l’ancienne aberration… (À L’Abbesse.) Dieu m’est témoin que je vous ai respectée ! avec un bon vouloir chevaleresque je me plaisais à accentuer les égards. Je m’inclinais, je m’inclinais trop… Mais si vous forcez ainsi votre chemin dans nos vies, si vous commencez l’agression…


L’Abbesse, très simple, très fraternelle.

Philippe ! au nom de tout ce qu’il y a de noble et d’élevé dans votre œuvre…


Philippe. (Geste qui se soucie fort peu de tout ce qu’il y a de noble et d’élevé dans son œuvre.)

Vous voulez la guerre, vous l’aurez ! Je dénoncerai la misère de vos doctrines, l’éclat emprunté de vos dogmes, auxquels tout l’effort humain des génies dévoués n’arrive pas à prêter une signification. Et votre morale enfin le dernier orgueil, votre vaniteux sacrifice… Je le réduirai à ses proportions de paresse et de lâcheté, je montrerai l’inutilité, l’emphase de ses attitudes…


L’Abbesse, avec beaucoup de dignité.

Vous ne ferez rien de cela, Philippe, et vous me donnerez Marie à élever.

(Un temps.)


Philippe, à Hélène, avec une extrême déception.

Ainsi vous n’aurez pas une révolte, un regret ?


L’Abbesse, émue.

Un regret ! de n’avoir pas accumulé des ruines irréparables ?


Philippe. (Grande fatigue.)

Croyez-vous donc ne rien avoir accompli d’irréparable ?


L’Abbesse.

J’ai fait mon devoir et je bénis Dieu.


Philippe, nerveux.

Parce que l’ordre règne à Varsovie ? (À Hélène.) Dois-je accepter cette solution ?


Hélène.

Oui.


L’Abbesse, vivement.

Vous resterez d’honnêtes gens tous les deux.


Philippe, âpre.

Appelez cela comme vous voudrez. (À Hélène.) Je n’ai plus rien à attendre de vous ? (On n’entend pas la réponse de la jeune fille. Se passant la main sur le front.) Il faut croire que je suis un homme bien fini. (Un temps.) Sommes-nous des lâches ou des héros ?


Hélène, baissant la tête.

Je ne sais pas.


RIDEAU.