Les Allemands en Russie et les Russes en Allemagne

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Les Allemands en Russie et les Russes en Allemagne
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 7 (p. 633-691).


LES


ALLEMANDS EN RUSSIE


ET LES RUSSES EN ALLEMAGNE.





I. Deutsch-russische Wechselwirkungen, oder die Deutschen in Russland und die Russen in Deutschland, von Wilhelm Stricker ; Leipzig 1849. — II. Russland und die Gegenwart, 2 vol. ; Leipzig 1851. — III. Die Aufgabe Preussens, von Wolfgang Menzel ; Stuttgart 1854. — Deutsche Antwort an die Orientalische Frage, Heidelberg 1854. — V. Die Ost-Euroeirische Gefahr, Trèves 1854. — VI. Russland und das Germamenthum, von Bruno Bauer ; Charlottenburg 1853.





Le 24 mai et le 20 juillet 1854 resteront des dates mémorables dans l’histoire de l’Allemagne. Le 24 mai, les représentans de l’Autriche et de la Prusse ont fait connaître à la diète de Francfort la conduite tenue par les deux grandes puissances allemandes dans la question d’Orient, et ils ont engagé tous les états confédérés à soutenir cette politique ; le 20 juillet, après avoir repoussé avec force les essais d’une politique particulière tentés à la conférence de Bamberg, ils ont sommé la diète de mettre fin à ces votes de détail et de se déclarer par une mesure d’ensemble. On sait quel intérêt s’attache aux décisions des cabinets de Vienne et de Berlin dans la crise où est engagée l’indépendance de l’Europe ; ce n’est ni l’Autriche ni la Prusse sans doute qui tiennent en leurs mains le salut de la civilisation, car cette grande cause, défendue par la France et l’Angleterre, n’est pas de celles qui peuvent périr ; comment nier cependant que la coopération de l’Allemagne ne doive simplifier immédiatement la lutte et épargner à l’humanité des sacrifices cruels ? Un éloquent publiciste a raconté ici même la conduite de l’Autriche au milieu de ces conjonctures terribles ; il a mis en pleine lumière la sagacité, la délicatesse de conscience, enfin la résolution virile avec laquelle le jeune empereur François-Joseph a su concilier à la fois et ses devoirs de reconnaissance vis-à-vis de la Russie et ses devoirs plus impérieux envers son peuple, envers l’Allemagne entière, envers toute la civilisation européenne [1]. Je ne viens pas répéter ce qui a été si bien dit ; il y a mille aspects divers, il y a mille intérêts particuliers dans cette crise immense, et ce n’est pas le succès de notre diplomatie ou de nos armes, c’est l’indépendance des nations allemandes qui m’occupe aujourd’hui. L’alliance de la confédération germanique avec les puissances maritimes marquera une phase nouvelle, a-t-on dit, dans la question d’Orient ; je veux montrer qu’elle ouvrira surtout une phase nouvelle dans l’histoire politique de l’Allemagne, je veux prouver qu’elle soustraira enfin une grande nation à un joug trop patiemment subi.

Il y a un point qui m’a toujours frappé chez les maîtres de la science historique en Allemagne. C’est à eux qu’appartient l’honneur d’avoir signalé avec précision, avec cordialité, l’union des races germanique et romane et la part qu’elles ont prise en commun à l’œuvre de la civilisation moderne ; d’où vient qu’ils aient obstinément fermé les yeux aux menées souterraines ou aux éclatantes entreprises de l’invasion moscovite ? M. Léopold Ranke a contribué plus que personne à mettre en évidence la fraternité de ces races primitivement ennemies, races du nord et races du sud, nations germaniques et nations néo-latines ; il les montre toujours divisées en apparence et toujours unies au fond par les mêmes intérêts, séparées par la guerre et les passions, et travaillant sans relâche à une même œuvre, en sorte que leurs guerres ne semblent autre chose que des guerres intestines, et que de l’antagonisme de ces forces résulte une harmonieuse unité. Cette unité, c’est le merveilleux faisceau des nations occidentales de l’Europe, c’est ce monde libéral et chrétien qui a repoussé avec Charles-Martel l’invasion des Arabes, qui a dompté et transformé avec Charlemagne les dernières hordes germaines, qui a délié chevaleresquement l’islamisme dans le glorieux mouvement des croisades, qui a arrêté et circonscrit l’invasion ottomane pendant une lutte de deux siècles, et qui, assuré désormais de son indépendance, a fondé chez lui cette monarchie tempérée, inconnue à la société orientale comme à l’antiquité païenne, et produit, sous l’égide de la religion la plus spiritualiste qui fut jamais, une civilisation agrandie sans cesse par tous les miracles de la pensée. Tandis que les nations germaniques et romanes accomplissaient ces grandes choses, une autre race, établie dans la partie orientale de l’Europe, s’abstenait de prendre part aux luttes sanglantes ou aux conquêtes morales de nos pères. Une seule fois, au XIIIe et au XIVe siècle, lors de cette irruption des Mongols qui causait de si vives terreurs à la mère de saint Louis, elle rendit quelques services à l’Europe, mais elle avait une existence trop indécise encore pour entrer avec réflexion dans la communauté des peuples occidentaux, et c’est seulement en se défendant elle-même qu’elle protégea la civilisation menacée. Il est trop évident qu’il n’y a pas de comparaison possible entre les Russes du XIIIe siècle et les Francs de Charlemagne. Européenne par sa position géographique, cette race ne manifesta aucune des qualités viriles qui donnent aux peuples modernes une physionomie si distincte ; c’était un peuple du nord de l’Asie, avec toute la barbarie de l’Asie et du Nord. Bien loin qu’elle ait pris une part féconde aux travaux de la civilisation, on peut dire que le développement de cette race nouvelle, à mesure qu’elle a grandi, a été comme une dernière invasion de barbares, non pas une invasion naïvement brutale à la façon des hordes germaniques du Ve siècle, mais une invasion d’autant plus redoutable qu’elle faisait des emprunts aux pays civilisés, et que, dissimulant ses desseins avec adresse, elle mettait sans cesse l’astuce au service de la violence.

C’est depuis un siècle et demi que cette invasion d’un nouveau genre menace la société germanique et romane. Étrange spectacle ! il y a huit peuples, — quatre peuples germaniques, les Allemands, les Anglais, les Hollandais, les Scandinaves, et quatre peuples néo-latins, les Français, les Italiens, les Espagnols, les Portugais, — qui ont formé par un travail de dix siècles ce merveilleux ouvrage qu’on appelle la civilisation occidentale ; or au commencement du XVIIe siècle la Russie, arrachée à ces longues ténèbres par le génie d’un homme supérieur, entre tout à coup au sein de ce monde qui s’est constitué sans elle, et bientôt elle a l’ambition d’y régner en maîtresse. Elle arrive dans cette libre société romano-germanique avec ses principes d’autocratie politique et religieuse ; c’est le même antagonisme que produisait l’invasion arabe du VIIIe siècle ou l’invasion ottomane du XVe c’est l’introduction en Europe de ce vieil esprit oriental contre lequel toute l’histoire de l’Occident est une protestation triomphante. D’où vient donc, encore une fois, que les peintres les plus dévoués de la société germanique et romane n’aient jamais signalé avec effroi les progrès de l’invasion russe ?

Lorsque M. Ranke résume en ses pages éloquentes le tableau de la civilisation, il jette à peine un coup d’œil sur la Russie et se contente de marquer la distance qui la sépare de nous : « L’Amérique, s’écrie-t-il, est comme un prolongement de l’Europe occidentale, et nous sommes plus près en vérité de New-York ou de Lima que de Kiev ou de Smolensk. » M. Schlosser compose une savante histoire du XVIIIe siècle, et dans cette histoire, tracée avec toute la mordante âpreté d’un libéralisme grondeur, il rencontre à chaque pas les armes et la diplomatie des tsars ; croyez-vous qu’il montrera l’envahissement continu de la Russie dans les affaires de l’Allemagne ? Tout ce qui concerne les Russes est l’objet de son étude attentive, ce seul point excepté. Enfin tout récemment, dans son Introduction à l’histoire du dix-neuvième siècle, M. Gervinus apprécie la part de chacun des peuples occidentaux à l’œuvre de la société européenne, et il indique la marche qu’il faut suivre, à son avis, pour assurer le triomphe de la liberté et du droit ; combien de périls à éviter ! combien de mauvaises influences à combattre ! M. Gervinus les signale avec verve et n’oublie que la Russie. Est-ce aveuglement ? est-ce dédain ? est-ce confiance dans cet esprit germanique dont la mission providentielle, plus d’un écrivain enthousiaste l’a souvent proclamé, est d’absorber peu à peu les peuples de l’Europe orientale ? Je sais bien que cette confiance a longtemps dominé les rapports de l’Allemagne avec les nations slaves, mais il paraît difficile qu’un tel dédain soit de mise à l’heure qu’il est ; — déclarons-le nettement, c’est surtout rancune contre la France. Exposés les premiers aux coups de l’ennemi, enveloppés, enlacés à leurs frontières, et même, il faut bien le dire, secrètement envahis chez eux par une diplomatie persévérante, les Allemands sont de tous les peuples de l’Europe celui qui s’aperçoit le moins des mines et des contremines que la Russie a établies déjà au cœur de ses provinces. Pour les empêcher de voir le péril qui grandit sur les bords de la Baltique et du Danube, on leur a persuadé que le grand péril était de l’autre côté du Rhin ; pour qu’ils n’eussent pas le loisir de songer aux intérêts présens, on a entretenu avec soin chez ces imaginations débonnaires des haines et des rancunes surannées. Écoutez comme ils réclament l’Alsace et la Lorraine, françaises depuis des siècles par le cœur et l’esprit, tandis que la Livonie, l’Esthonie, la Courlande, toujours allemandes par le langage, par les traditions, par la culture intellectuelle et morale, n’excitent en leurs âmes ni sympathies ni regrets ! Voyez comme ils sont dedans pour tout ce qui leur vient du peuple de 89 ! Et pendant ce temps-là la propagande russe va s’accroissant toujours : ce sont des princesses russes qui portent l’esprit de leur pays dans toutes les cours de l’Allemagne ; ce sont des officiers autrichiens ou prussiens qui reçoivent des titres, souvent même des gratifications du tsar ; c’est un parti moscovite qui s’organise dans chaque ville ; c’est une police infatigable, prise en haut, en bas, au milieu de la société, qui a la double mission de transformer l’Allemagne et d’avertir l’autorité russe ; ce sont enfin des journaux considérables, de graves organes de l’opinion, imprimés en Autriche, en Prusse, en Bavière, sur les bords du Rhin, et dont l’inspiration vient chaque matin de Saint-Pétersbourg. Toutes les fois que l’Allemagne ouvre les yeux, elle en pousse un cri d’indignation ; mais le plus souvent, hélas ! le fantôme de 1813 est là, obsédant son esprit depuis un tiers de siècle, et cette préoccupation irritante du passé lui cache le présent et l’avenir.

Voici pourtant plusieurs livres récemment publiés qui dénoncent avec assez de résolution et de netteté ces rapports de la Russie et de l’Allemagne. Au moment où l’Autriche et la Prusse avec elle se décident enfin à arrêter la marche des Russes vers les Balkans, ce réveil de l’opinion mérite d’être signalé avec intérêt. Ici un médecin connu par d’utiles travaux de statistique et d’histoire contemporaine, M. Wilhelm Stricker, étudie les relations de l’Allemagne et de la Russie depuis huit siècles et les influences si diverses qu’elles ont exercées l’une sur l’autre ; là, un écrivain qui ne dit pas son nom publie sous ce titre : la Russie et le temps présent, un livre plein de faits, plein de recherches curieuses et aussi impartialement pensé que noblement écrit. M. Wolfgang Menzel, si célèbre naguère par sa haine de la France, a fini par comprendre de quel côté était le véritable ennemi des nations germaniques, et il adresse un éloquent appel à la Prusse pour lui marquer sa place parmi les puissances libérales. D’autres publicistes, en des brochures vraiment patriotiques, celui-ci donnant une réponse allemande à la question d’Orient, celui-là signalant avec chaleur le danger de l’Europe orientale, mêlent leur voix à ce concert de sentimens généreux qui coïncide si bien avec les dernières résolutions de l’Autriche. Et si tant de nobles écrits ne suffisent pas à éclairer la conscience de l’Allemagne, écoutez un des chefs de la jeune école hégélienne. M. Stirner, il y a quelques années, poussait un cri de joie sinistre en songeant à la mort prochaine de l’Allemagne ; aujourd’hui M. Bruno Bauer, dans un livre qu’il intitule l’Esprit allemand et l’Esprit russe, appelle et prophétise le nivellement de l’Europe entière sous le joug moscovite, préparation nécessaire, s’écrie le démagogue, au triomphe définitif du socialisme athée. Tous ces ouvrages, il est vrai (je ne parle plus de M. Bruno Bauer), ne répondent pas encore à ce que nous demandions tout à l’heure ; nous n’y trouvons que par fragmens ce tableau des relations de l’Allemagne et de la Russie, dont l’étude servirait si bien à dessiller les yeux de nos voisins. Le travail de M. Wilhelm Stricker, spécialement consacré à ce sujet, promet beaucoup plus qu’il ne donne. Réunissons toutefois ces documens épars, complétons ce qui leur manque, et en attendant qu’un des maîtres de la science germanique, en attendant qu’un Léopold Ranke, un Schlosser, un Dahlmann, un Gervinus veuille bien consacrer son talent et ses veilles au débrouillement de cette confuse histoire, essayons de tracer, dans une rapide esquisse, ce que nous n’avons pas craint d’appeler l’invasion moscovite au sein de l’Allemagne.


I.

LES ALLEMANDS EN RUSSIE.

I.

Les rapports de l’Allemagne et de la Russie datent des premiers temps du moyen âge. Les tribus qui devaient former plus tard la nation russe n’avaient encore qu’une physionomie incertaine ; quelques milliers d’hommes se groupaient autour d’un chef et luttaient péniblement contre les peuplades voisines ; c’est alors que les Germains du nord pénétrèrent chez ces sauvages, comme les squatters des États-Unis chez les Indiens de l’Amérique. Si l’on remonte aux jours lointains où commence à se débrouiller le peuple russe, on voit que les premiers élémens de culture morale lui vinrent des nations allemandes. Bien avant que les Grecs du Bas-Empire leur eussent porté cette civilisation corrompue qui se mêla de bonne heure, surtout dans les colonies du Dnieper et de la Mer-Noire, à une barbarie grossière, les Allemands y avaient porté l’exemple du travail et les mâles vertus de leur pays. Il n’est pas nécessaire de remarquer, comme nos voisins le font souvent avec un singulier orgueil de race, que les Goths, dès le IIe siècle de notre ère, étaient les maîtres dans le pays des Russes, tandis que ceux-ci inquiétaient par de continuels brigandages la civilisation de l’Asie Mineure. Un fait plus significatif, puisqu’il semble bien prouvé aujourd’hui, c’est que vers le temps où se constituent tous les peuples modernes, dans la seconde moitié du IXe siècle, les fondateurs de la première dynastie des grands-ducs n’étaient pas de sang moscovite. On a répété longtemps, sur la foi des historiens nationaux, que les deux frères Rurik étaient des princes varègues ; on sait aujourd’hui, d’après des recherches plus précises, que ces Varègues étaient de hardis aventuriers normands ou frisons, et que la race germanique a le droit de les revendiquer.

C’est donc l’Allemagne qui, instinctivement d’abord et bientôt avec un plan réfléchi et une généreuse ambition, entra dans la Russie pour la civiliser. En 1158, des marchands de Brême, faisant voile vers la Suède, sont jetés sur les côtes de la Livonie ; ils s’y arrêtent, y construisent une ville qu’ils appellent Riga et établissent des relations de commerce avec les indigènes au nom de la ligue hanséatique. L’église vient en aide à ces pacifiques conquérans ; les héritiers de ces moines irlandais qui, cinq siècles auparavant, avaient porté le christianisme aux Germains, accompagnent les marchands de la hanse chez ces peuplades sauvages. Le premier ecclésiastique de la colonie, un moine augustin nommé Meinhard, élève une église et un couvent et commence la conversion des Livoniens. Dès que ces faits sont connus, l’évêché de Livonie, établi aussitôt par le pape Alexandre III, est confié au courageux moine, et le troisième évêque, Albrecht, institue en 1201, à l’imitation des johannites et des templiers, l’ordre des chevaliers du Christ ou des chevaliers porte-glaives pour la conquête de la Livonie. À la mort d’Albrecht, l’administration du pays passe de l’évêque de Riga aux chefs des chevaliers du Christ. Malgré de longues dissensions intestines entre l’évêque et les chevaliers, le gouvernement de l’ordre fut glorieux, et la Livonie fut bientôt soumise tout entière avec une partie de l’Esthonie et de la Courlande. Pendant deux siècles de lutte contre la Russie, les chevaliers eurent à essuyer parfois de sanglantes défaites, mais ils restèrent toujours maîtres de la ville de Riga ainsi que des pays qu’elle commande, et même dans la terrible insurrection des paysans lettes et esthoniens au XVe siècle, insurrection provoquée et soutenue par les Russes, aucune des forteresses élevées par les Allemands en Livonie ne courut de sérieux dangers. L’époque brillante de l’ordre, c’est le règne de Walther de Plettenberg qui gouverna le pays de 1493 à 1535. Les provinces baltiques formaient alors comme un petit royaume. Walther eut l’ambition de fonder une dynastie ; il ne réussit qu’à se faire nommer prince de l’empire d’Allemagne ; mais il était maître en réalité d’un état prospère et puissant, et quand le protestantisme vint recueillir en Livonie et en Courlande l’héritage glorieux des catholiques, l’Allemagne semblait dignement représentée à ces avant-postes de la civilisation contre la barbarie. Malheureusement, tandis que les Russes tenaient toujours les yeux fixés sur la Livonie, l’Esthonie et la Courlande, les Allemands avaient à se défendre contre l’ambition des princes Scandinaves. Le XVIe et le XVIIe siècle sont remplis par des guerres sans fin où la Pologne, le Danemark et la Suède se disputent comme une proie ces provinces baltiques, fécondées par le sang et les sueurs de l’Allemagne. Si les successeurs de Walther de Plettenberg demandent du secours à la mère-patrie, l’empereur leur fait répondre de se mettre sous la protection des Russes. Il y avait longtemps que la Livonie était passée des ducs allemands aux rois de Danemark, et des rois de Danemark aux rois de Suède, lorsque Pierre le Grand, après la victoire de Pultava, en fit une province de son empire.

L’histoire de la Livonie nous offre, en un tableau restreint, l’histoire même des relations de l’Allemagne avec l’empire des tsars. Les Allemands s’avancent avec intrépidité dans ces contrées incultes, ils y portent la religion, les lumières, le commerce, tous les élémens d’une civilisation meilleure ; ils se flattent de soumettre à l’influence germanique ces races, disent-ils, moins nobles et moins heureusement douées, mais bientôt cet esprit d’une propagande civilisatrice va s’éteignant de siècle en siècle, des pensées égoïstes succèdent aux ambitions généreuses, la politique indécise de l’Allemagne contribue elle-même à ce résultat par un lâche abandon de ses enfans, et ces hardis pionniers qui devaient conquérir la Russie à la patrie allemande finissent par courber la tête sans trop de peine sous le joug des Moscovites.

Cette mission que s’étaient donnée pendant plusieurs siècles les chevaliers porte-glaives, une armée de négocians intrépides la poursuivit aussi vers le même temps dans des proportions plus grandes encore et jusqu’en des contrées plus lointaines. Rien de plus curieux que les rapports de la ligue hanséatique avec les peuplades de la Russie. On ne sait pas exactement à quelle époque cette libre et puissante association pénétra dans les provinces moscovites ; ce qui est certain, c’est que dès le XIIe siècle elle avait des comptoirs, ou, comme on disait, des factoreries, bien au-delà de la Livonie et de la Courlande. Établis à Pezlov, à Novogorod, et de là enlaçant dans le réseau de leur activité un grand nombre de villes russes, les marchands hanséatiques semblaient camper au milieu de ces barbares comme une expédition conquérante. Ce n’était pas assez d’installer leur commerce dans le pays, il fallait se défendre sans cesse contre la brutalité ou la ruse. Les règlemens de la ligue, dans ces postes périlleux, avaient tout à la fois quelque chose de militaire et de monacal. Chaque soir, les églises, les comptoirs, les fabriques, devaient être fermés à une heure fixe. De sévères amendes, la prison, souvent même la peine de mort, étaient prononcées contre les délinquans par un tribunal inflexible. L’hôtel de la hanse, espèce d’entrepôt et de maison commune, avec une église construite souvent dans l’intérieur de l’enceinte, était gouvernée comme une forteresse. Les acheteurs russes n’y pouvaient entrer que le jour, et dès le coucher du soleil d’énormes chiens lâchés dans les cours aidaient les sentinelles à faire bonne garde. Le pouvoir de la ligue était immense. Si elle avait réussi à dominer les pays scandinaves malgré la concurrence de la Hollande et de l’Angleterre, il lui était facile de faire la loi sur ces marchés lointains où elle ne trouvait pas de rivaux. Quand les villes russes refusaient aux marchands hanséatiques les privilèges qu’ils réclamaient, le conseil de la ligue déclarait villes et provinces en interdit ; il était défendu à tous les agens de la communauté de rien vendre aux Moscovites. Grâce à cette politique hautaine et à cette vigilance de toutes les heures, la ligue hanséatique avait transformé déjà une partie de la Russie occidentale. Novogorod la grande, l’une des plus vieilles cités russes et la plus considérable qu’il y eût alors, n’était pas seulement le centre de ses opérations ; elle était devenue, sous l’influence des marchands de Brême et de Lubeck, une sorte d’état libre pareil à certaines communes d’Allemagne et de France. Surtout comment ne pas se rappeler ici les villes italiennes du moyen âge ? Quand les grands-ducs de Russie, en ces lointaines années, quittèrent la résidence de Kiev pour s’établir à Novogorod, ils n’étaient en réalité que des capitani del popolo au milieu d’une république de marchands. Cette situation singulière se prolongea jusqu’à la fin du XVe siècle. C’était le moment où Ivan le Terrible rassemblait énergiquement toutes les forces de la Russie afin de l’affranchir du joug des Tartares ; il résolut d’enlever à Novogorod son existence indépendante, et bientôt en effet, après avoir paru disposé d’abord à laisser aux habitans leurs anciennes franchises, rappelé dans la ville par les dissensions intestines qui la troublaient, il profita de la circonstance pour achever sa conquête. Les vieilles mœurs cependant conservaient toujours beaucoup de force ; les anciens maîtres du pays, ces boyards à demi civilisés et ces chefs hanséatiques si fiers de leurs trésors et de leurs privilèges, n’avaient pas perdu tout leur prestige. Ivan fit transporter les principaux citoyens, négocians ou boyards, sur les points les plus éloignés de son empire, tandis que des marchands de Moscou et des boyards plus dociles venaient prendre à Novogorod la place des exilés. C’est là, comme on sait, un procédé de la politique russe qui ne se trouve pas seulement dans les sombres annales d’Ivan le Terrible. Une si cruelle atteinte au pouvoir de la ligue ne suffisait pas encore à Ivan ; cette influence libérale était debout à ses portes, il la poursuivit avec rage au sein même de la Livonie. Des Russes de Riga et de Revel ayant été condamnés à mort, selon l’usage allemand du moyen âge, pour de hideuses débauches contre nature, le tsar vit là une occasion toute naturelle d’accomplir son dessein. Il somma le chef de l’ordre de lui livrer les magistrats, n’attendant qu’un refus pour envahir le pays. La fière attitude des Livoniens le fit reculer. « Les criminels ont été justement châtiés, lui fut-il répondu, et si le tsar faisait chez nous ce qu’ils ont fait, le tsar serait traité comme eux. » Irrité de ne pouvoir frapper ses ennemis à Riga, le tsar avait la ressource de se venger sur les Allemands de Novogorod. Il ne se priva pas de ce plaisir. Tous les agens de la ligue qui n’avaient pas eu le temps de prendre la fuite furent jetés dans les cachots ; la vieille cloche de bronze, symbole de la liberté communale, fut transportée à Moscou, et les marchandises, les richesses, les papiers de celle grande factorerie de Novogorod, qui avait joué un rôle si considérable dans l’histoire de Russie, devinrent la proie du despote.


II.

Le gouvernement des chevaliers porte-glaives et les expéditions de la ligue hanséatique sont les épisodes les plus brillans de cette histoire des Allemands en Russie. Ici du moins les hommes ont une mission virile ; ils agissent, ils luttent, ils souffrent pour des intérêts généraux. Soit qu’ils soumettent les provinces baltiques, soit qu’ils deviennent par le commerce les instituteurs des barbares, ils sont les ouvriers de la civilisation, et l’Allemagne peut citer avec orgueil ce fragment de ses annales. Combien ce tableau va changer ! Si nous cherchons après le XVIe siècle ce que font les Allemands chez les Russes, nous ne rencontrons plus que des efforts isolés, des incidens bizarres et sans portée sérieuse, ou bien, spectacle plus triste encore, ce sont des aventuriers égoïstes qui, sans souci de la patrie qu’ils ont quittée, sans souci d’un rôle utile à remplir et d’une action féconde à exercer, vont se jeter éperdument dans les intrigues de cour et semblent augmenter à plaisir la barbarie voluptueuse et cruelle dont ils savent bien qu’ils tireront avantage.

On répète toujours que Pierre le Grand conçut le premier la pensée de transformer son empire avec l’aide des savans étrangers : c’est ce puissant génie, sans aucun doute, qui mit la Russie en communication directe avec les états européens et lui traça une route et un but ; mais un siècle avant lui des savans, des théologiens, des médecins, des architectes, des ingénieurs d’Allemagne, tantôt attirés par les tsars, tantôt séduits par de vagues espérances, étaient allés chercher fortune chez les Russes. À l’époque où le tsar Pierre ne s’était pas encore bâti sa capitale au bord de la Neva, Novogorod et Moscou avaient été tour à tour la résidence des souverains, et toutes les deux comptaient une nombreuse population allemande. Au XVIe et au XVIIe siècle, il y avait à Moscou plusieurs milliers de calvinistes et de luthériens. Le célèbre voyageur allemand Adam Oléarius, qui visita Moscou en 1634 et en 1639 avec l’ambassade du duc de Holstein-Gottorp, donne là dessus de très curieux détails. Toutes les professions qui exigeaient quelque science, tout ce qui supposait de l’art et de l’industrie, c’était le domaine exclusif des Allemands. Le médecin du tsar était un docteur de Thuringe, nommé Hartmann Grammann. Ces médecins étaient en général très largement rétribués, mais le danger était proportionné an gain, car selon l’usage de certains peuples orientaux, le médecin en Russie était responsable du résultat de ses soins. M. Wilhelm Stricker rapporte la singulière histoire d’un pauvre étudiant de l’Allemagne du nord à qui le tsar Boris Godunof avait conféré lui-même la dignité doctorale. Le médecin de Boris Godunof lui demandait l’autorisation d’aller passer quelque temps dans une université allemande pour y obtenir son diplôme ; le tsar se fit expliquer ce que c’était qu’un diplôme de docteur, et aussitôt il écrivit de sa main, en l’honneur de l’homme qui l’avait guéri de la goutte, toute une magnifique pancarte deux fois grande comme les parchemins universitaires. Le consciencieux Allemand dut se contenter de ce titre. Cela n’empêcha pas que, la goutte étant revenue, le docteur impérial ne fût exposé à de cruelles disgrâces. On voyait aussi beaucoup d’Allemands dans les emplois de la cour ; c’étaient des interprètes, des ingénieurs et des officiers, ces derniers attachés presque tous à la religion grecque. La garde allemande du château impérial rendait souvent de grands services ; en 1647, une émeute provoquée par les exactions de Morosof, beau-frère du tsar Alexis Michelovitch, éclata à Moscou ; le palais de Morosof était livré au pillage, le chancelier de l’empire, Nasari, venait de périr égorgé, et déjà, enveloppés par l’insurrection victorieuse, les gardes russes du palais avaient abandonné leur poste ; si les Allemands n’eussent couvert le tsar de leurs corps, c’en était fait de sa vie.

Ainsi, dès le XVe et le XVIe siècle, Moscou était un refuge ouvert, non seulement à ces étrangers plus savans ou plus industrieux qui pouvaient servir la politique des tsars, mais aussi à tous les aventuriers audacieux qu’attirait l’espérance au sein d’un peuple inculte et d’un gouvernement d’intrigue. L’Allemagne surtout en fournira de singuliers exemples. Nous parlions ici, il y a quelques semaines, de ces belles biographies consacrées par M. Varnhagen d’Ense à de hardis soldats de fortune qui étaient allés chercher la puissance et la gloire loin de cette Allemagne trop paisible, où leur activité ne pouvait se donner carrière ; l’habile peintre du comte de Lippe, du maréchal Schulembourg et du roi Théodore aurait trouvé dans l’histoire de Russie des types plus expressifs encore et de plus dramatiques destinées. Il semble que le règne de Pierre le Grand ait dû mettre fin à ces tentatives des Allemands, et que l’orgueil russe, exalté par le génie du maître, ait dû essayer désormais de se suffire à lui-même. Si Pierre le Grand s’était servi de la science des étrangers, il n’avait jamais souffert qu’ils s’imposassent à lui, et de même que, selon l’expression de Rulhière, il avait été le bourreau de ses peuples pour les civiliser, il avait été le protecteur des étrangers pour en faire les instrumens de sa force et de sa domination. Ce fut lui pourtant qui, par l’exemple de quelques fortunes extraordinaires dues à son seul caprice, attira bientôt en Russie des intrigans de toute espèce, les uns aussi vils que féroces, les autres rachetant du moins par l’éclat du génie leur barbare égoïsme. On avait vu une servante, la femme d’un soldat livonien, la concubine d’un général, devenir la maîtresse favorite du tsar, se faire épouser de son amant après lui avoir donné deux filles, et lui succéder sur le trône ; on avait vu un vil bouffon séduire ce même prince par je ne sais quelle repartie spirituelle, et de bouffon devenir général, prince, ministre, partager enfin l’administration de l’empire sous Catherine Ire et être sur le point de marier sa fille au petit-fils de Pierre le Grand. Comment ces étrangers, chez qui se trouvaient alors toutes les ressources militaires et tous les talens diplomatiques de l’empire, n’auraient-ils pas été éblouis par ces provocations de la fortune ? Les révolutions de palais qui ensanglantent la Russie pendant le XVIIIe siècle ne sont pas, comme on l’a cru trop souvent, les convulsions incohérentes du pouvoir despotique ; il y a un lien logique et lumineux à travers ces péripéties confuses, c’est la lutte du parti moscovite contre les aventuriers de l’Allemagne.

Parmi les étrangers dont Pierre le Grand appréciait le plus les services, il y avait un Westphalien nommé Ostermann. Fils d’un pasteur de campagne, le jeune Allemand étudiait à l’université d’Iéna, lorsque, forcé de fuir après une querelle de taverne où il avait eu le malheur de tuer un de ses camarades, il chercha un asile en Hollande. Un Hollandais célèbre, l’amiral Croys, qui commandait la flotte russe, eut occasion de connaître le jeune réfugié et le prit à son bord comme secrétaire. Vif, brave, intelligent, aussi distingué par ses talens de marin que par la souplesse de son esprit, il fut promptement remarqué de Pierre le Grand, qui le chargea de négociations importantes. Sa fortune s’accrut rapidement. Nommé baron et conseiller intime par Pierre Ier, il fut élevé sous Catherine à la dignité de vice-chancelier de l’empire. Ostermann savait combien sa position était difficile auprès de ces favoris russes qui commençaient à détester l’influence des Allemands. Habile à s’effacer, il cachait aux yeux de tous son ambition et ses projets. Personne n’eût deviné sous ce prudent administrateur, uniquement occupé d’affaires de détail, l’aventurier hardi qui se proposait de gouverner à son gré les destinées de l’état. Pendant le règne de Catherine, Menchikof fut pris à cette dissimulation si bien jouée, et lorsque Pierre II, fils d’Alexis, eut remplacé sur le trône la femme de son grand-père, la réaction moscovite qui signala ce règne ne s’inquiéta pas d’Ostermann. Le vieil esprit russe avait reparu avec le fils du malheureux Alexis ; la mère d’Alexis, l’impératrice Eudoxie, première femme de Pierre le Grand, répudiée par lui et depuis longtemps retirée dans un couvent de Moscou, venait d’être rappelée solennellement à la cour ; le siège de l’état, transporté naguère à Saint-Pétersbourg, avait été rendu à Moscou. Une puissante famille, les Dolgorouki, les chefs les plus considérables de la vieille féodalité moscovite, conduisaient tout ce mouvement et s’apprêtaient à rétablir l’antique constitution, c’est-à-dire à transformer l’empire absolu d’Ivan IV et de Pierre Ier en un gouvernement aristocratique. Menchikof, aventurier sans tradition et qui ne pouvait se montrer sympathique à l’entreprise des hardis boyards, avait été disgracié sous leur influence et envoyé en Sibérie : Pierre II, qui avait dû épouser la fille du tout-puissant ministre, avait rompu ses fiançailles, et il allait épouser une Dolgorouki, quand il fut emporté par la petite-vérole, à peine âgé de quinze ans. Les Dolgorouki s’étaient bien promis de façonner le jeune tsar à leurs idées ; ils mirent à profit sa mort comme ils eussent fait sa vie. Ils disposèrent de l’empire et dictèrent leurs conditions ; une nièce de Pierre le Grand, Anna Ivanovna, duchesse de Courlande, accepta l’offre des boyards et promit de soumettre toutes ses décisions à un conseil de nobles. Ostermann avait laissé s’accomplir ces immenses changemens sans paraître en remarquer la gravité. Le despotisme d’un seul valait mieux cependant pour les chercheurs d’aventures que le gouvernement des boyards ; avec une aristocratie moscovite à la tête de l’état, plus de place pour les étrangers, plus de ces caprices du maître si favorables au talent et à l’intrigue, plus de carrière ouverte à la supériorité de la science ou de la diplomatie ; les vieilles haines nationales s’élevaient contre eux comme une barrière. Pour renverser l’influence des Dolgorouki, il fallait d’abord, et Ostermann ne s’y était pas trompé, qu’ils eussent accompli leur dessein. Une fois Anna Ivanovna montée sur le trône, il ne fut pas difficile de lui faire regretter la puissance qu’elle avait livrée aux boyards. C’est là que se dévoila tout à coup l’effrayante habileté d’Ostermann. Organiser une émeute en faveur de la tsarine asservie, faire déchirer solennellement devant le peuple l’acte par lequel Anna Ivanovna avait renoncé à une partie de ses privilèges, faire déporter en Sibérie les Dolgorouki terrifiés, ce fut l’affaire de quelques jours. Ce coup d’état du despotisme appuyé par les acclamations du peuple, cette restauration du pouvoir absolu accomplie par un Allemand au lendemain même d’une réaction moscovite est certainement une des plus curieuses péripéties de l’histoire.

Est-ce à dire que les étrangers seront désormais les maîtres ? Les Allemands, représentés ici par Ostermann, et avec eux ces Européens de toutes les contrées qui remplissaient depuis Pierre le Grand les fonctions les plus considérables de l’empire, seront-ils assurés d’une influence absolue sous Anna Ivanovna, comme Menchikof sous Catherine Ire ? Non, certes. Anna suit les traditions de Pierre le Grand, c’est-à-dire la véritable politique russe ; elle sent bien que les étrangers sont nécessaires à la Russie, et elle veut, par le supplice des Dolgorouki, habituer les Moscovites à voir les Allemands aux premiers postes de l’état ; mais elle sait aussi que ces étrangers ne seront jamais que des instrumens, et que les Allemands surtout seraient à l’occasion plus russes que ses sujets. La suite des choses n’a que trop justifié ses prévisions, l’histoire du duc de Biren et du maréchal de Munich est la conclusion naturelle de l’histoire d’Ostermann.

Voilà encore d’illustres aventuriers, et l’un des deux était certainement un aventurier de génie ; mais bien qu’ils représentent le parti allemand à la cour de Russie, on ne peut pas dire que la politique et les intérêts de l’empire aient souffert sous leur administration. Ou sait que Biren était le fils d’un Courlandais de race allemande ; sorti des classes les plus humbles, il s’élève malgré tous les obstacles, et bientôt par l’audace de son esprit et de ses intrigues il devient le favori de cette duchesse de Courlande que les Dolgorouki allaient appeler au trône. Les boyards ne s’étaient pas défiés d’Ostermann ; ils se défièrent de Biren, et il avait été expressément stipulé, lors de l’élection d’Anna, que la tsarine laisserait son favori à Mitau. Quand la tsarine eut secoué le joug des Dolgorouki, Biren entra à Saint-Pétersbourg comme le démon de la vengeance ; le parti russe fut noyé dans le sang. Après l’émeute si bien dirigée par Ostermann, on s’était contenté de déporter les Dolgorouki dans les neiges de la Sibérie ; quelques années plus tard, ils avaient obtenu de reparaître à la cour ; Biren les fit arrêter de nouveau, et c’est alors qu’ils furent roués à Novogorod en 1739. C’était l’époque de la toute-puissance de Biren ; ce petit-fils d’un palefrenier que la noblesse courlandaise avait toujours repoussé avec injure, la tsarine Anna venait de le faire duc de Courlande, et reconnu souverain par la Pologne, il était en même temps le maître des destinées de la Russie. Il pouvait gouverner de loin son duché ; c’est à Saint-Pétersbourg qu’il résidait, épiant avec une rage inquiète les tentatives de l’aristocratie. Un an après la catastrophe des Dolgorouki, d’autres chefs éminens de l’ancienne féodalité moscovite, le ministre Volinsky, les comtes Potischkine, Soimonof, Jeropkin, Chruschtschof et Suda, accusés d’avoir voulu mettre à mort tous les Allemands de l’empire, périrent aussi, les uns roués vifs, les autres décapités ; plusieurs avaient eu la langue coupée, ou bien avaient subi la peine infamante du knout avant le dernier supplice.

Lorsque Mme de Staël, dans ses Dix années d’exil, fait une description si flatteuse de la Russie, elle est comme éblouie par le prestige de ces noms inaccoutumés qui transportent la pensée sur le seuil féerique de l’Orient : « Tous ces noms de pays étrangers, s’écrie-t-elle, tous ces noms de nations qui ne sont presque plus européennes, réveillent singulièrement l’imagination. On se sent, en Russie, à la porte d’une autre terre… » Si tel était, au commencement de ce siècle, le prestige des noms orientaux pour une imagination rêveuse, combien plus vives devaient être sur de cupides aventuriers les séductions de cette autre terre, de cette terre inculte et féconde, de ce monde barbare et plein de trésors ! Assurément Ostermann et Biren ne savaient pas analyser si bien leurs impressions, mais cet Orient européen avait un invincible attrait pour des hommes de cette trempe. C’est là qu’étaient les émotions du jeu le plus enivrant et le plus terrible ; c’est là qu’on avait sans cesse à combiner des tragédies sanglantes, et qu’il fallait, seulement pour éviter l’échafaud, mettre la main sur le trône. Le jour où le fils du pasteur westphalien et le fils du palefrenier courlandais faisaient écarteler ces puissans Dolgorouki issus du sang même de Rurik, ils éprouvaient une de ces acres jouissances qui enchaînent à jamais l’ambitieux au sol du despotisme et le tuent comme un poison.

Le maréchal de Munich, quelque distance qui le sépare d’Ostermann et de Biren, avait pris part plus d’une fois à cette politique sans pitié. Munich ne venait pas précisément de l’Allemagne, mais il appartenait à la race germanique, étant le fils d’un officier danois, et par sa position dans l’empire, comme par ses origines nationales, il représentait, au même titre que le Westphalien Ostermann et le Courlandais Biren, ce qu’on avait raison d’appeler le parti des Allemands. Excellent homme de guerre, intrépide soldat et général consommé, il justifiait sans doute par l’éclat du génie cette fortune extraordinaire qu’Ostermann devait surtout à la ruse et Biren à l’intrigue ; il n’en avait pas moins tous les traits de caractère qui distinguent l’aventurier, une audace à qui tous les moyens étaient bons, un flair subtil et pénétrant pour suivre les traces de la fortune, un égoïsme altier qui a fait à quelques biographes l’illusion de la grandeur. M. Wilhelm Stricker, dans ses curieuses études, tout en repoussant avec horreur l’atroce conduite des aventuriers, n’est pas fâché de raconter leur victoire, et quand il nous peint, ce sont ses expressions, — le triumvirat germanique en Russie, — il laisse percer çà et là une joie singulièrement naïve. Qu’ont-ils fait cependant ? Le maréchal de Munich avait beau porter une haine implacable au parti moscovite : il a travaillé plus que personne aux usurpations de la Russie ; après les noms de Pierre le Grand et de Catherine II, le nom de Munich doit briller en première ligne parmi ceux qui ont donné aux tsars un ascendant immense sur la politique de l’Europe. Lorsque Catherine II commençait à démembrer l’empire turc, Munich lui avait déjà frayé la voie, et c’est sur les étapes de son armée qu’on aurait pu tracer l’inscription de Potemkin : « Route de Constantinople. » Il avait créé l’organisation militaire de la Russie, comme Pierre le Grand avait créé sa marine. Les Russes peuvent être fiers de lui, les Allemands ne lui doivent rien. Sa connaissance même de l’Allemagne, ses relations avec Marie-Thérèse et Frédéric II lui servirent à s’immiscer dans les affaires intérieures de l’Autriche et de la Prusse, et il est le premier qui ait accoutumé le gouvernement russe à cette idée d’un protectorat supérieur exercé sur les états germaniques. Ajoutez à cela que les trois aventuriers, unis pour abattre l’aristocratie moscovite, luttaient sourdement les uns contre les autres, dès que le danger commun n’existait plus. De là, chez tous les trois, une ardente émulation à se montrer plus russe que les Russes, tout en frappant à coups terribles sur les représentans de l’esprit national. M. Stricker est obligé de rappeler avec douleur que Munich déploya la rage d’un barbare en bombardant le port de Dantzig. L’égoïsme des aventuriers était devenu féroce. On les vit même s’allier au parti russe afin de s’entre-détruire. La tsarine Anna Ivanovna, à l’heure de sa mort, avait brillamment pourvu son favori ; elle avait donné la couronne à un enfant, à son petit-neveu Ivan VI, sous la régence de Biren. Le parti moscovite conspira bientôt contre le régent. Munich se mit résolument à la tête des conjurés ; il alla lui-même arrêter le régent dans son lit, et donna la régence à la princesse Anna, mère du tsar. Biren, conduit en Sibérie, laissait le pouvoir à son rival ; mais quelques mois après, cette révolution de palais, accomplie en quelques heures par le maréchal, était reproduite, comme une contrefaçon fidèle, au profit d’Elisabeth, une des deux filles de Pierre le Grand. La réaction moscovite complétait son triomphe, et Munich, accompagné d’Ostermann, allait rejoindre Biren au fond de la Sibérie. Ainsi finit ce triumvirat allemand, dont l’influence avait été si funeste à l’Allemagne.


III

L’avènement de la tsarine Elisabeth était donc une victoire du parti russe sur le parti germanique ; telle était cependant l’influence persistante de la faction vaincue, que les représailles de la noblesse moscovite ne purent s’exercer aussi complètement que l’auraient désiré les vainqueurs. Elisabeth n’osa pousser les choses à bout. De complaisans historiens ont glorifié la clémence d’Elisabeth ; mais la souveraine qui a envoyé plus de 80,000 hommes en Sibérie, la Messaline insatiable qui faisait donner le knout et couper la langue aux femmes dont la beauté pouvait éclipser la sienne, n’aurait pas hésité à satisfaire les vengeances des boyards, si elle y avait trouvé son intérêt. Elisabeth a bien pu, comme tous les voluptueux, s’abandonner en maintes occasions à cette mollesse indulgente que les flatteurs ont transformée en vertu ; il y a loin de là à cette magnanime clémence qu’on a vantée chez elle. Quoique parvenue au trône avec l’appui des passions moscovites, Elisabeth comprenait qu’elle ne devait pas être impitoyable pour les Allemands. Ostermann et Munich, quelques jours après la révolution de 1741, montèrent sur l’échafaud où les Dolgorouki avaient été écartelés ; mais au moment où le bourreau s’approchait pour décapiter l’un et écarteler l’autre, on leur lut la sentence de grâce qui les exilait en Sibérie. Ce qui arriva en cette circonstance se reproduisit pendant tout le règne d’Elisabeth. Ecraser le parti allemand, mais ne permettre aucune de ces représailles sanglantes qui eussent relevé les espérances des boyards, telle fut la politique de la fille de Pierre le Grand. On pense bien que les vingt années de son règne (1741-1761) profitèrent peu à l’introduction des mœurs et des sciences européennes en Russie ; l’esprit allemand y avait toutefois des traditions vivaces, et quand l’université de Moscou, la plus ancienne des universités russes (celles de Courlande et de Livonie sont à part), fut instituée en 1755, les décrets qui l’organisèrent avaient pris pour modèles les grandes écoles de Goettingue et de Kœnigsberg.

C’est ici que se place un curieux épisode dans cette histoire de l’esprit allemand en Russie. Une troisième dynastie venait de monter sur le trône des tsars, et c’était une dynastie allemande. Je sais bien que les deux premières dynasties, celle des Rurik. et celle des Romanof, se rattachent par les origines de leurs fondateurs à la race germanique ; mais les frères Rurik appartiennent à une époque confuse où les nations du nord de l’Europe, Germains, Normands, Scandinaves, Varègues, étaient mal circonscrites ; et, bien que les ancêtres de Michel Féodorovitch fussent venus de l’Allemagne, il y avait longtemps qu’ils étaient sujets russes, quand le choix des boyards, après les agitations des faux Démétrius, appela au trône ce jeune homme demeuré en dehors des guerres civiles et sans lien avec les factions. Cette fois, au contraire, c’était bien un prince allemand, c’était le fils d’un duc d’Allemagne, tout pénétré de l’esprit, des mœurs, des institutions de son pays, qui allait inaugurer la troisième dynastie des tsars. Le prince dont je parle était le duc Charles-Pierre-Ulric de Holstein-Gottorp, dont le père, Charles-Frédéric, dépouillé d’une partie de ses états, à la suite des guerres de la Suède et de la Russie, avait cru se dédommager en épousant une fille du tsar victorieux. Le jeune duc était donc par sa mère le petitfils de Pierre le Grand, le cousin de Pierre II, qui avait, succédé à Catherine, et le neveu de la tsarine Elisabeth ; mais il était en même temps par son père le neveu du roi de Suède Charles XII, il était avant tout prince de l’empire d’Allemagne, et, malgré les liens qui l’unissaient aux tsars, il manifestait une aversion profonde pour la Russie et l’esprit russe. Il avait quatorze ans à peine, quand sa tante Elisabeth l’appela auprès d’elle et le désigna comme héritier au trône ; déjà cependant ses prédilections et ses antipathies s’étaient déclarées avec une singulière franchise. C’était le temps où Frédéric II montait sur le trône de Prusse et étonnait l’Europe par l’éclat de ses talens militaires. Frédéric II n’avait pas de plus fervent admirateur que le futur héritier d’Elisabeth. Pendant les vingt années du règne d’Elisabeth, le duc de Holstein-Gottorp, indifférent ou hostile à tout ce qui se passait en Russie, avait les yeux tournés vers la Prusse ; il s’inspirait de l’exemple de Frédéric II, il se réjouissait de ses victoires aussi vivement qu’il sympathisait à ses malheurs, et l’on sait que Frédéric allait être écrasé en 1761, quand l’avènement du duc de Holstein-Gottorp au trône de Russie changea subitement les alliances et sauva le glorieux capitaine.

Le règne de Pierre III, si étrangement défiguré par tous les courtisans de Catherine II, qui rivalisaient de bassesse en calomniant sa victime, est certainement une des périodes les plus intéressantes et les plus nobles de l’histoire de Russie. C’est celle du moins où l’influence germanique déploie tout ce qu’elle a de bienfaisant. Point de violences, comme sous la régence de Biren et l’administration d’Ostermann ; point de triomphes ensanglantés ni de représailles hideuses ; Pierre III rappelle de son plein gré les proscrits d’Elisabeth, le maréchal de Munich et le duc de Biren (Ostermann était mort en Sibérie), mais en même temps il veut rendre à la vieille aristocratie nationale l’indépendance qui lui avait jadis appartenu. Ce fut un touchant spectacle. Le vieux Munich revint à Saint-Pétersbourg après vingt années d’exil dans les neiges ; il avait près de quatre-vingts ans. Cette longue captivité semblait avoir transformé l’intrépide capitaine. Résigné à son malheur, il avait trouvé de précieuses consolations dans les pratiques d’une piété sincère. L’esprit russe s’était comme dissipé chez lui ; la nature allemande reprenait ses droits, et cette âme, ulcérée par l’ambition et l’intrigue, retrouvait des trésors de douceur et de bonhomie. Il vivait comme un frère morave dans ces solitudes désolées, assistant chaque jour au service divin et composant des hymnes à la louange du Sauveur. On rapporte qu’il était occupé, selon son habitude quotidienne, à réciter des prières avec sa femme, quand il reçut le décret du tsar qui lui rendait sa liberté. Il resta à genoux, acheva ses pieux exercices ; puis les deux époux, se jetant dans les bras l’un de l’autre avec des torrens de larmes, adressèrent à haute voix d’ardentes actions de grâces à la divine miséricorde. Son voyage de Sibérie à Saint-Pétersbourg fut une espèce de triomphe. Dans chaque ville et dans chaque village, les soldats qui avaient combattu avec lui contre les Turcs venaient saluer leur vieux général. Pierre III l’accueillit avec bonté, il lui fit don d’une épée d’honneur et lui restitua quelques-unes de ses hautes fonctions administratives ; mais Munich retrouvait à la cour des souvenirs trop irritans, et ses anciennes passions se réveillèrent. Pierre III essaya vainement de le réconcilier avec Biren. Malgré la résignation dont il avait donné de si nobles preuves, malgré les religieuses ferveurs que l’infortune avait développées dans son âme, on voyait souvent reparaître l’ambition altière et les despotiques allures de l’aventurier. Lorsque Pierre III, après un règne trop court, fut renversé du trône par le hardi coup de main de sa femme Catherine II, Munich resta fidèle, un des derniers, à l’empereur fugitif ; il voulait monter sur un navire avec son bienfaiteur, aborder en Prusse, rassembler des partisans, soulever des provinces, marcher sur Saint-Pétersbourg avec une armée de cent mille hommes, et si Pierre III avait eu assez de courage pour adopter ce projet, il parait assez probable que la révolution de 1762 aurait été rapidement étouffée. Pierre III courbe la tête devant l’audace de l’impératrice, et Munich, le lendemain, va offrir son épée à Catherine II. Il s’avilira même jusqu’aux plus basses flatteries ; oubliant que Catherine a fait périr le tsar à qui il doit sa délivrance, il ne craindra pas de l’appeler la déesse de la justice. C’était le moment où Catherine réintégrait Biren dans son duché de Courlande. Les deux rivaux, dont la dramatique histoire est l’image la plus expressive de l’esprit allemand en Russie, allaient mourir quelques années après, Munich en 1767, Biren en 1772, âgés tous deux de plus de quatre-vingts ans.


IV

La grande habileté de Catherine II fut d’employer les généraux et diplomates allemands, tout en laissant aux vieux Russes (Alt-Russen) l’apparence de la faveur et du pouvoir. On sait que Catherine II était Allemande. Fille d’un prince d’Anhalt-Zerbst, elle avait été mariée par Frédéric le Grand lui-même au duc de Holstein-Gottorp, qui devait devenir le tsar Pierre III, et que Catherine renversa à l’aide du parti moscovite. Elle travailla toute sa vie à apparaître aux yeux de ses peuples comme le type le plus complet de l’esprit russe. Qui aurait pu se souvenir que Catherine était Allemande ? Son frère, le duc d’Anhalt, ne fut jamais admis à sa cour ; les chefs moscovites entouraient seuls son trône, et ses amans même étaient choisis parmi cette aristocratie nationale. Les Orlof, les Teplof, les Potemkin, les Suvarof, les Rumjankof, occupaient les postes supérieurs de l’armée et de l’administration civile. Catherine cependant savait bien que ses fonctionnaires allemands étaient ceux qui rendraient le plus de services à l’état : les Orlof étaient environnés de lieutenans étrangers qui menaient à bien les projets de l’impératrice sans leur enlever l’honneur du succès, et c’est ainsi que deux Allemands, le général Bauer et le diplomate Assebourg, remportaient des triomphes qui ne réveillaient plus les haines de race. Pour introduire l’élément germanique en Russie, Pierre le Grand avait brisé toutes les résistances : l’égorgement des strélitz et le supplice même de son fils disaient assez clairement jusqu’où irait son implacable volonté ; Catherine II avait marché au même but, mais par des voies tortueuses, et obligée, en qualité de princesse allemande, de dissimuler sa politique, elle s’était appliquée à relever l’orgueil moscovite sans cesser de mettre à profit la science et le talent des étrangers. Comment s’étonner que la princesse d’Anhalt-Zerbst, la femme du duc de Holstein-Gottorp, soit devenue, aux yeux de la Russie enivrée, le plus grand et le plus glorieux des vrais chefs nationaux ?

À dater du règne de Catherine II, on chercherait en vain le parti germanique aux premiers rangs de la scène. Si les Russes et les Allemands continuent encore à rivaliser dans l’ombre, leurs luttes ne produisent plus de ces catastrophes comme celles dont nous venons de parler, et bientôt les deux factions se fondent l’une dans l’autre et disparaissent. Lorsque Paul Ier, après son alliance avec le premier consul, fut étranglé par des conspirateurs, c’était là une de ces tragédies sanglantes telles qu’il y en aura toujours dans les gouvernemens despotiques, ce n’était pas une révolution intérieure au profit d’un parti. La politique européenne n’y fut pas étrangère, et il est probable que les agens de l’Angleterre contribuèrent à la chute du tsar, de même que le marquis de La Chétardie, en 1741, avait pris part, dans l’intérêt de la France, à la révolution qui porta Elisabeth sur le trône ; mais les diplomates, quels qu’ils soient, dont la terrible nuit du 23 mars 1801 favorisait les plans, ne trouvèrent pas à exploiter contre le tsar Paul des passions allemandes ou moscovites, comme ils l’eussent pu un demi-siècle auparavant. On ne voit pas ici en présence les Biren et les Dolgorouki. Le chef de la conspiration était un Esthonien de race allemande, le comte Pahlen, directeur de la police de l’empire, directeur général des postes et commandant en chef des troupes de la capitale ; ses complices étaient indifféremment des Allemands ou des Russes. À côté du comte Benningsen, gentilhomme hanovrien qui s’était distingué, sous Catherine II, dans les guerres contre la Pologne, à côté de Tolstoï, un des descendons d’Ostermann, on citait de grands noms moscovites, les Uvarov, les Talizin, les Deporadovitch, et un aide de camp même de l’empereur, Aramakof. La même situation se reproduit sous le fils aîné de Paul Ier. Alexandre, dans les premières années de son règne, favorisait le mérite sérieux sans s’informer s’il venait d’Allemagne ou s’il sentait le terroir. Bientôt la participation si active de la Russie aux guerres européennes du temps de l’empire donna une certaine prépondérance aux Allemands, et Alexandre fut amené peu à peu à accorder une estime particulière à tous les étrangers d’élite. C’est ainsi qu’on le vit confier d’importans services au duc de Choiseul, au duc de Richelieu et à M. Capodistrias. Bien que ce ne fussent pas là des partis opposés comme autrefois, les jalousies des Russes étaient toujours très vives. Un jour que l’empereur Alexandre voulait récompenser le général Yermolof pour ses brillans faits d’armes dans la guerre du Caucase : — Que veux-tu ? lui demanda-t-il. — Faites-moi Allemand, sire, répondit le général. — Un instant, la grande exaltation religieuse et nationale de 1812 rendit le premier rôle aux représentans de l’esprit russe : les Moscovites étaient fiers de pouvoir dire qu’il avait fallu des Kutusof et des Rostopchin pour repousser Napoléon. Le vieux parti russe commença à se diviser l’année suivante. Les guerres de 1813 à 1815, faites au nom de la liberté européenne, avaient ouvert aux esprits éclairés des perspectives éblouissantes, et la religion du despotisme russe s’effaçait au fond des cœurs. L’esprit nouveau se propagea dans l’armée, et il ne fallait qu’une occasion propice pour le faire éclater. L’occasion se présenta bientôt. Alexandre mourut en 1825. On sait quelle insurrection militaire l’empereur Nicolas eut à dompter dès les premiers jours de son avènement ; c’était une insurrection moscovite. Ainsi s’explique la sympathie inattendue que le troisième fils de Paul Ier témoigna tout d’abord aux étrangers. C’étaient des Allemands, des Prussiens surtout, qui formaient au commencement l’entourage de l’empereur Nicolas, et le français, la langue habituelle de la cour, avait fait place à l’idiome de Schiller. Tout changea promptement après 1830. La première lutte contre l’insurrection polonaise (1830-1831) avait été conduite par des Allemands ; c’étaient les généraux Toll, Rosen, Germar, Sacken, Rudiger, sous le commandement en chef du maréchal allemand Diebitsch, et l’on n’ignore pas quelle fut la malheureuse issue de la campagne. « Comment vaincre, disaient les Russes, avec des chefs étrangers ? » Le maréchal Paskévitch, qui remplaça Diebitsch, triompha de l’insurrection, et avec lui le parti moscovite reprit l’ascendant et le pouvoir. Il ne faut pas oublier cependant que ce sont là des jalousies de personnes plutôt que des luttes de partis, comme sous Anna et sous Elisabeth. Catherine II a mis fin à tout cela. Il y a certes, à l’heure qu’il est, bien des Allemands en Russie, il y en a, il y en aura longtemps encore dans tous les postes importans de l’administration ; ce ne sont toutefois que des individus isolés, le parti allemand n’existe plus.

On voit dans l’almanach impérial de 1837 que, sur les six cents dignitaires supérieurs de l’empire, cent trente étaient Allemands. « Si ces Allemands n’étaient pas des caractères si souples, s’écrie douloureusement M. Wilhem Stricker, s’ils n’étaient pas toujours si disposés à penser en russe et à parler en français, s’ils n’étaient si indifférens aux intérêts de leur patrie et si oublieux de leur nationalité, on pourrait dire que les idées allemandes sont maîtresses de ce pays. Figurez-vous ce que deviendrait l’empire russe avec cent trente dignitaires anglais ! » Ces plaintes du publiciste donnent le vrai tableau de la situation. Pierre le Grand et ses successeurs voulaient accoutumer les Russes à voir les étrangers établis au même titre qu’eux dans l’empire ; le résultat est atteint. Les Dolgorouki, qu’Ostermann et Biren faisaient écarteler il y a cent ans, servent aujourd’hui dans la diplomatie ou dans l’armée à côté des descendais de Biren et d’Ostermann. On peut bien signaler deux directions opposées, deux esprits différens, qui se manifestent en maintes rencontres et qui semblent conserver la trace des anciennes luttes ; l’esprit allemand, représenté aujourd’hui par M. de Nesselrode, est plus humain, plus modéré, plus circonspect ; l’esprit moscovite est animé d’une fiévreuse impatience, et c’est lui qui pousse souvent les tsars à des entreprises insensées. Encore une fois, ce sont là deux politiques différentes, ce ne sont plus deux partis fondés sur l’opposition des races. Il y a des Russes dans ce qu’on appelle aujourd’hui le parti allemand, comme il y a plus d’un Allemand dans le parti moscovite.


V

Le seul point où l’influence allemande se soit conservée, c’est loin de la cour, loin de la scène politique et du théâtre des événemens. Après les chevaliers de Livonie et les marchands de la hanse, qui luttèrent au nom de l’Allemagne pendant toute la période du moyen âge, nous avons vu les brillans aventuriers du monde moderne ne chercher en Russie que leur intérêt propre, et consacrer leurs talens, leurs lumières, leur ardent égoïsme, à la fortune des tsars. Il ne reste, pour compléter ce tableau, qu’à signaler le rôle des populations agricoles. Il y a sur les bords du Volga, dans les anciennes provinces turques, en Bessarabie, en Crimée, plus loin encore, au sud et au nord du Caucase, bien des colonies de paysans prussiens ou souabes qui gardent fidèlement leur religion et leurs coutumes. Si l’on cherche aujourd’hui l’influence germanique en Russie, c’est là seulement qu’elle se trouve, avec sa douceur et son action morale.

Catherine II à peine montée sur le trône avait, par un manifeste célèbre, dispensé du service militaire tous les colons allemands qui viendraient s’établir en Russie. Pendant douze ans, de 1764 à 1776, des paysans de la Hesse, du Wurtemberg et de la Saxe répondirent à cet appel, et vinrent successivement occuper les deux rives du Volga. Ils étaient distribués par groupes de famille, et leur nombre s’élevait d’abord à cent quatre ; mais deux des communes de la rive gauche, Chaisol et Césarsfeld, furent détruites peu de temps après par une peuplade tartare. Ces colonies primitives, accrues mais non multipliées, sont devenues d’importans établissemens agricoles, et forment aujourd’hui cent deux villages ou bourgs ayant chacun plus de mille habitans. En 1775, la population était de vingt-trois mille âmes à peu près ; elle dépassait le chiffre de cent dix-sept mille en 1838. M. Haxthausen, qui dans son curieux tableau des classes agricoles en Russie a donné sur ces colonies des renseignemens pleins d’intérêt, raconte qu’il a vu en 1848 un des vétérans de l’émigration allemande. C’était un vieillard de quatre-vingt-six ans, membre de la colonie d’Orlovkoi. Il était né à Berlin sous Frédéric le Grand. Son père avait été laquais du roi, et sa mère descendait des protestans réfugiés en Prusse après la révocation de l’édit de Nantes. Il se rappelait encore avec une précision singulière tous les détails du voyage : triste et pénible voyage, terminé par des déceptions cruelles ! Ils avaient descendu le Volga en 1764 ; à Kostrova, les navires avaient été arrêtés par les glaces, et il avait fallu passer l’hiver sur ces bords inhospitaliers ; arrivés enfin au lieu de leur destination au printemps de 1765, ils n’avaient presque rien trouvé de ce qu’on leur avait promis. Pas de maisons, pas de chaumières, à peine quelques huttes misérables, et point de matériaux de construction. Les troupeaux, les étables, les semences, tout ce qu’on leur avait annoncé pour premier établissement, ils ne le recevaient qu’en des proportions ridiculement insuffisantes. Les plaines qu’ils avaient à défricher étaient des steppes désertes, infestées par des hordes de Kalmoucks. Alors on vit se déployer le courage et l’industrieuse patience du colon allemand : les maisons s’élevaient, les steppes s’ouvraient en sillons sous le soc de la charrue, et d’année en année la culture étendait ses conquêtes. Les Kalmoucks heureusement avaient été bientôt refoulés vers la frontière chinoise, mais des tribus plus sauvages encore, Kirghises et Baschkires, attirées par la prospérité croissante des colons, étaient venues piller leurs récoltes, et la pioche et la faux avaient dû se changer en armes de guerre. En 1765, le ministre russe à Dantzig proposa à un pasteur de la ville, nommé Reinhold Forster, de visiter les colonies allemandes du Volga. Forster partit accompagné de son fils, et après avoir vu tout ce qui manquait à ces braves gens, il écrivit un mémoire qu’il vint présenter à Catherine II ; mais le consciencieux pasteur n’avait pas craint de signaler les exactions du gouverneur de la province, son mémoire fut rejeté avec dédain, et c’est à peine si on lui permit de retourner à Dantzig. Il resta quelques années à Saint-Pétersbourg dans une sorte de captivité, obligé pour gagner sa vie de fournir des traductions à des libraires. Il fallut bien alors que les colons ne comptassent que sur eux-mêmes. Le travail, l’économie, la confiance en Dieu et les bonnes mœurs firent plus pour ces honnêtes populations que n’eussent fait les faveurs de Catherine.

Presque tous les voyageurs allemands en Russie ont donné de touchans tableaux de ces colonies du Volga. Le publiciste Erdmann, qui les visita en 1815 après un séjour de cinq années chez les Russes, décrit en nobles termes les émotions dont il fut agité quand il retrouva sur les bords du Volga les mœurs et la langue de l’Allemagne. « Je me croyais, dit-il, transporté par un pouvoir magique au sein même de ma patrie. Ni l’éloignement de la terre natale, ni cette installation d’un demi-siècle au milieu de peuplades si différentes, ni l’influence du climat et du sol n’avaient pu effacer chez eux les traditions paternelles ; c’était le même idiome, la même manière de vivre, les mêmes pratiques agricoles, la même organisation de la famille et de la commune. Un examen attentif aurait bien surpris çà et là certaines modifications dans la langue et dans les usages, modifications causées par le mélange des peuples de la mère-patrie, comme aussi, il faut l’avouer, par l’action d’un ciel moins heureux et d’un gouvernement si peu semblable au nôtre ; mais enfin c’était toujours l’Allemagne. » M. Alexandre de Humboldt visita aussi en 1829 ces colonies germaniques perdues au milieu des plus rudes contrées et des tribus les plus redoutables ; il les trouva en pleine prospérité. D’autres voyageurs, Ehremberg et Rose, rapportèrent les mêmes impressions ; ils avaient tous été frappés de la propreté, de la bonne tenue, de la rustique élégance de leurs habitations, toutes choses si douces à rencontrer dans les villages de la Forêt-Noire et de la vallée du Neckar, et plus précieuses encore à quelques werstes des Kalmoucks.

Les colonies du Dnieper ont aussi une physionomie pleine d’intérêt. Ce furent surtout des émigrations religieuses. Il y avait plus de vingt-cinq ans déjà que Catherine avait fait appel aux agriculteurs d’Allemagne, lorsque trois cent trente familles mennonites quittèrent la Prusse et allèrent s’établir dans la Russie méridionale. On sait que les mennonites sont une secte protestante qui se rattachait aux anabaptistes, tout en détestant leurs violences ; ils ont formé dans plusieurs contrées de l’Europe du nord une sorte de méthodisme rigide et laborieux, quelque chose d’assez semblable aux quakers de l’Angleterre et des États-Unis. Ces mennonites du Dnieper furent mieux traités que les émigrans de 1764. On ne leur refusa ni les terres, ni les instrumens aratoires, ni les secours en argent. Ce n’était pas d’ailleurs une colonie exclusivement agricole ; c’était en quelque sorte une petite ville qui émigrait avec toutes ses industries. Cette colonie peu nombreuse, mais active et dévouée, fait le plus grand honneur à la moralité allemande. Les voyageurs sont unanimes sur ce point. M. Haxthausen, malgré son dévouement à la Russie, n’hésite pas à la signaler comme un exemple salutaire à toutes les populations moscovites. Des hommes éminens sont sortis de cette communauté ; on cite surtout un paysan venu de la Prusse orientale, un homme simple et sans culture première qui, par la seule force d’un esprit droit, par la seule inspiration d’un zèle vraiment chrétien, est devenu le conseiller du gouverneur de la Russie méridionale, de l’illustre prince Voronzov. Son nom est Jean Kornies. L’action morale des tribus germaniques en Russie n’a jamais eu de représentant plus digne. La colonie du Dnieper est entourée de peuplades tartares que Jean Kornies a eu la gloire de civiliser ; il y a déjà, dit-on, dix-sept mille sauvages de la steppe qui ont établi avec son aide un nombre considérable de villages où ils vivent et travaillent à l’exemple des mennonites. Kornies a été véritablement l’apôtre du christianisme et de la civilisation chez ces barbares ; ils l’appellent tous mon père ! Les richesses immenses qu’il a acquises par son travail ne lui servent qu’à assurer la prospérité des colonies allemandes, ou a porter plus loin son apostolat et ses conquêtes ; il a gardé toute la simplicité de sa première existence, et il maintient sévèrement autour de lui la tradition des vieilles mœurs. C’est un usage chez nous, disait-il un jour à un voyageur, que le fils du plus riche fermier serve chez un fermier voisin pendant un ou deux ans. La domesticité n’est pas une profession, c’est une étape de la vie qu’il faut que chacun traverse. N’est-ce pas un curieux spectacle que ce christianisme du XVIe siècle et cette cordialité allemande transportés si fidèlement au milieu même des Tartares ?

Les mennonites ne sont pas la seule secte religieuse qui ait fourni des colons allemands aux contrées qu’arrose le Dnieper. Quelques années avant que Menno Simonis eût établi sa doctrine, un autre sectaire du temps de la réforme, un certain Hutter, originaire de Saxe, avait fondé une communauté religieuse animée d’un esprit tout semblable. Il avait eu quelques relations avec Thomas Münzer, mais indigné bientôt de ses violences, il était allé instituer son église en Bohême. Chassé de Bohême, il se dirigea vers Inspruck, où la tradition prétend qu’il fut arrêté par les catholiques et condamné au feu. La fin tragique du chef ne dispersa pas les disciples ; ils vécurent près d’un siècle dans les montagnes de la Bohême, obstinément fidèles à sa mémoire, et la persécution ayant redoublé pendant la guerre de trente ans, ils cherchèrent un refuge en Hongrie. Repoussés de Hongrie par les jésuites, ils se retirèrent aux environs de Bucharest et y vécurent de longues et paisibles années, jusqu’à ce que, tourmentés par les brigandages des Turcs dans la guerre de 1772, ils n’eurent plus d’asile que chez les Russes. Un général russe les attira sur ses terres en Podolie ; ils y étaient établis depuis plus de soixante ans, et il ne parait pas qu’ils y fussent très heureux, lorsque Jean Kornies, informé de leurs longues tribulations, obtint pour eux des concessions de terrain non loin de la colonie des mennonites. L’émigration se fit vers 1842. Quelle surprise et quelles actions de grâces, quand les disciples de deux hommes unis par tant de liens, quand ces frères qui ne se connaissaient pas se retrouvaient enfin, à une si longue distance de la terre natale, après trois siècles de pérégrinations et de misères ! Le doyen de la communauté conserve encore, dit M. Stacker, un manuscrit in-folio commencé par Hutter lui-même, et qui contient, avec l’exposé de sa doctrine, la tragique histoire de la colonie ; après lui, les chefs de chaque génération ont continué le précieux journal où se trouvent ainsi consignés beaucoup de détails du plus vif intérêt pour l’histoire de la réforme et de la guerre de trente ans.

Les contrées de la Mer-Noire et de la Mer-Caspienne, la Bessarabie, la Crimée et les steppes que domine le Caucase ont aussi de nombreuses colonies allemandes. Dans la Bessarabie et la Crimée, ce sont des colonies luthériennes et catholiques en nombre à peu près égal et venues presque toutes du Wurtemberg ; dans les plaines du Caucase, ce sont surtout des mennonites prussiens. Le régime auquel sont soumis les colons est beaucoup plus doux que celui des Russes ; ils ont conservé la plupart des franchises au moyen desquelles on les attira jadis dans ces contrées inhospitalières, et bien que le comité des colonies établi à Odessa soit présidé par un général russe qui ne sait pas un mot d’allemand, l’administration vraiment humaine du prince Voronzov veille sur leurs intérêts. Les colonies du Volga et du Dnieper avaient émigré dans la seconde moitié du XVIIIe siècle ; c’est de nos jours seulement que se sont fondées les colonies catholiques et luthériennes de la Mer-Noire et du Caucase. Les colons de la Crimée, sortis presque tous du Wurtemberg, de l’Alsace et de la Suisse, ont pris possession du sol vers 1804 ; les colons de la Géorgie et ceux qui défrichent les steppes situées au nord du Caucase ont quitté leur pays en 1816 et en 1818. Ces derniers sont des Souabes, et pareils en cela aux disciples de Mennon et de Hutter, ce n’est pas la misère qui les a chassés de l’Allemagne, ce sont les persécutions religieuses. Le mysticisme russe a toujours eu de singulières tendresses pour les rêveurs issus des églises protestantes ; son intermédiaire en cette circonstance fut cette brillante jeune femme de Livonie, qui, après avoir ravi la société parisienne par la grâce de sa personne et de ses livres, était devenue l’apôtre d’un luthéranisme illuminé. On sait avec quel enthousiasme la romanesque Valérie des salons parisiens propageait chez les populations de l’Allemagne ce mysticisme ardent où s’était réfugié son cœur blessé ; au moment où Mme de Krudener parcourait le Wurtemberg, une vive émotion religieuse venait de s’y produire. Sous le coup de la misère qui avait suivi les guerres de 1813, cette terre de Souabe, la patrie par excellence des mystiques effusions, avait vu se lever de fervens prédicateurs populaires qui, après avoir rejeté d’abord avec indignation les changemens extérieurs introduite dans le culte luthérien, en étaient venus bientôt à prophétiser l’approche d’une ère meilleure, à peu près comme ces mystiques du XIIIe et du XIVe siècle, dont l’audacieuse théologie substituait le règne du Saint-Esprit au règne de Jésus. Un certain Frédéric Fuchs, âme simple et exaltée, était à la tête du mouvement. On crut étouffer l’agitation en jetant le prédicateur dans la prison d’Asperg ; le zèle des persécutés ne fit que s’accroître, et des communautés se formèrent en dehors de l’église. Cet enthousiasme d’une régénération mystique convenait bien à la pensée de Mme de Krudener ; elle s’adressa au ministre de Russie à Stuttgart, et fit partir les paysans souabes pour les rivages de la Mer-Noire. C’est là qu’elle allait les retrouver et leur porter des paroles d’édification religieuse, lorsqu’elle mourut en Crimée, à Karasu-Basar, le 13 décembre 1824. D’après le témoignage unanime des voyageurs, toutes ces colonies sont des modèles de régularité honnête et laborieuse ; les plus riches sont celles de la mer d’Azof, où les fermiers ont souvent des troupeaux de vingt mille têtes et de belles maisons élégamment rustiques.

On comprend que la Russie soit indulgente à ces populations inoffensives qui vont défricher ses déserts et civiliser ses Tartares ; elle est moins favorable aux luthériens des villes, surtout dans les provinces baltiques, où tout ce qui reste de l’esprit allemand est aujourd’hui l’objet d’une persécution acharnée. Ces persécutions commencèrent vers 1838. Malgré les conventions et les traités de 1710, de 1721 et de 1743, qui garantissaient aux protestans des provinces allemandes le libre exercice de leur culte, un évêque grec fut installé cette année-là dans la capitale de la Livonie. Son installation avait été peu remarquée, et dans les premiers temps en effet l’évêque semblait investi d’une sinécure ; mais bientôt la Livonie, l’Esthonie, la Courlande furent inondées d’émissaires occupés à provoquer des conversions parmi les paysans, et la disette ayant sévi en 1841, il ne fut pas difficile d’exploiter la misère des campagnes. Une fois convertis à la religion grecque, disaient les envoyés de l’évêque, les malheureux paysans de la Baltique seraient transportés dans les régions plus fertiles de la Russie méridionale, où ils n’auraient plus d’impôts à payer. Ces menées excitèrent d’abord une résistance si vive, qu’il fallut faire marcher des troupes dans l’intérieur du pays pour contenir l’agitation. La lutte recommença en 1845, mais cette fois ce ne furent plus des entreprises détournées ; l’esprit russe annonçait hautement son dessein de détruire tous les élémens nationaux des provinces baltiques, comme on le faisait à ce moment même en Pologne par l’odieuse oppression des catholiques. Les provinces baltiques avaient gardé jusque-là leurs titres de duchés ; elles entrèrent dès lors dans la division officielle de l’empire et ne furent plus que de simples gouvernemens. On s’attaqua d’abord aux vieux usages : les mesures et les monnaies allemandes, si commodes aux négocians pour leur commerce avec la Prusse, durent être abandonnées pour les mesures et les monnaies de la Russie. En 1846, le vieux droit germanique, si religieusement conservé depuis des siècles, fit place à la loi moscovite et à sa pénalité barbare. Aucun Allemand ne put remplir désormais les fonctions de pasteur et de maître d’école, s’il ne justifiait d’une connaissance exacte de la langue russe. Enfin une église grecque a été construite à Riga, et bientôt un nombre considérable de prosélytes attestait l’audace et l’activité des convertisseurs. Le chef de ces convertisseurs, pour lesquels tous les moyens sont honnêtes, est un certain Michailof, naguère intendant d’un noble livonien, homme d’une réputation suspecte, et qui s’engagea, dit-on, dans l’église gréco-russe pour couvrir les souillures de sa vie. Un de ses auxiliaires les plus habiles, — M. Wilhelm Stricker signale ce fait en rougissant de honte, — est un Allemand nommé Bürger. D’après un calcul qui remonte à un certain nombre d’années, ils avaient déjà enrôlé dans leur église plus de seize mille Livoniens et Courlandais. « Le temps n’est pas loin, ajoute l’écrivain qui me fournit ces détails, où le luthéranisme aura complètement disparu des campagnes ; on le tolérera encore, comme aujourd’hui, chez la noblesse de Mitau et de Riga ; les paysans lettes et livoniens seront tous soumis. » Les femmes en général sont plus fortes que les hommes contre les captations et les menaces ; mais qu’importe cette résistance ? Filles et fils, à l’âge de dix-sept ans, sont tenus de suivre la religion de leur père ; ainsi le veut impérieusement la loi russe. Le pasteur luthérien qui met les fidèles en garde contre les séductions du culte grec est frappé de peines sévères ; s’il ramène des convertis, il expiera son triomphe dans les mines de l’Oural. Que l’homme attiré par la peur à la religion gréco-russe ne s’avise pas d’éprouver un remords ; il est surveillé de près, et la prison est là pour le catéchumène oublieux de ses promesses. Qu’il ait bien soin surtout d’élever ses enfans dans le culte grec, sinon l’autorité ecclésiastique s’emparera des enfans sans se soucier des cris de la mère. Exécutées avec fureur par une armée de despotes subalternes, de telles lois, comme on pense, ont produit d’atroces iniquités, et le martyrologe des protestans de la Baltique n’est pas moins lamentable que celui des catholiques de Pologne.

Cette guerre aux traditions de l’Allemagne se poursuit sur tous les points avec une persévérance infatigable. L’université de Dorpat est le centre de l’esprit allemand dans les provinces baltiques. Là tout est allemand, de même que tout est suédois à l’université d’Helsingfors en Finlande ; c’est en allemand que se font les cours, ce sont des maîtres venus d’Allemagne ou formés dans ses écoles qui instruisent une jeunesse dont toutes les pensées sont tournées vers la littérature et la science de l’Occident. Fondée au commencement du XVIIe siècle et exposée pendant les révolutions intérieures de la Russie à des alternatives de faveur et d’oppression, la célèbre école de Dorpat avait été réorganisée en 1802 par l’empereur Alexandre, qui lui conserva ses droits et ses franchises. Dorpat étendait au loin son influence ; elle avait une sorte d’école normale, un séminaire de professeurs, qui fournissaient des maîtres aux universités moscovites. Ces universités, Moscou, Khasan, Kiev, Kharkov, tout à fait russes par l’esprit qui les anime et le régime auquel elles sont soumises, subissaient insensiblement l’action féconde de la grande école livonienne. À Khasan, en 1810, il y avait quatorze Allemands sur quinze professeurs, et aujourd’hui encore la moitié des maîtres enseigne dans la langue de Lessing. Depuis une dizaine d’années, cette éclatante prospérité de Dorpat est l’objet des plus violentes attaques. Le parti moscovite déclare hautement que l’esprit russe est assez fort pour secouer la tutelle de la science allemande. Que lui apprendraient ces païens ? comme disent les manifestes du tsar contre l’Europe ; ils ne peuvent qu’arrêter l’essor du génie national. Un grand obstacle au triomphe de l’esprit moscovite dans les universités, c’est que la langue russe, formée jusqu’ici par des poètes, n’avait pas les qualités propres à l’enseignement. Toutes ces sciences, physique, mathématiques, géologie, médecine, qu’on allait puiser dans les écrits de l’Allemagne, de l’Angleterre et de la France, on trouvait plus commode de les exprimer en allemand. La langue russe n’a pas encore atteint la puissance d’abstraction et d’analyse qui permet à l’esprit de dominer les faits. De récens décrets exigent que la langue russe soit la langue officielle des universités. Les étudians qui ne savent pas le russe ne sont pas admis sur les listes. Un des résultats de ce système se fait déjà sentir : habitués à un idiome tout différent, professeurs et étudians sont obligés de donner toute leur attention à la langue, les uns pour ne pas commettre de trop ridicules incorrections, les autres pour saisir une pensée ou un fait au milieu de ces pénibles efforts. Que devient la science pendant ce temps-là ? La science languit, l’enseignement s’éteint, et les auditeurs qui ne sont pas forcés de suivre les cours dans l’intérêt de leur carrière abandonnent une étude aussi stérile qu’ingrate. Tel est en ce moment le sort de cette brillante université de Dorpat, qui était restée jusqu’à nos jours le foyer de la culture allemande en Russie.

Il y avait aussi à Mitau un établissement scientifique, le gymnasium illustre, où fleurissaient les lettres et les sciences de l’Allemagne (Kant y fut appelé comme professeur de logique) ; le parti russe, dit M. Stricker, vient de planter le coin au cœur de l’arbre ; le gymnasium illustre a perdu son titre pour devenir un gymnase du gouvernement, et les directeurs qu’on a placés à sa tête sont des ennemis déclarés de la langue et de la culture germaniques. L’un d’eux, M. Tschaschnikof, exprimait dernièrement son dédain de la littérature allemande en des termes qui révèlent bien l’esprit de cette réaction aveugle. Il terminait un rapport par une comparaison des plus curieuses entre la poésie allemande et la poésie russe, et opposant à l’auteur de Marie Stuart et de Wallenstein le poète Lomonosof, qui passe pour avoir été au XVIIIe siècle le Malherbe, ou mieux encore le Lessing de la langue et de l’imagination moscovites, il s’écriait triomphalement : « Qu’était-ce que Schiller auprès de Lomonosof ? Formé dans une célèbre université, fils d’un capitaine qui avait rang de major, il ne s’est guère élevé au-dessus de son père, et n’a appris qu’à bien écrire. Lomonosof au contraire était le fils d’un pêcheur, et il est mort conseiller impérial. Schiller n’a été que conseiller aulique du duc de Weimar ; il n’était décoré d’aucun ordre ; Lomonosof portait cinq croix [2] ! »

L’académie des sciences de Saint-Pétersbourg, qui était avec l’université de Dorpat le centre le plus actif du mouvement intellectuel en Russie, s’est-elle soustraite du moins à l’invasion du parti moscovite ? C’était encore l’esprit allemand qui dominait là ; les principaux mémoires étaient publiés en français et surtout en allemand. Une académie exclusivement russe s’est formée à côté de l’académie impériale ; elle a obtenu récemment d’être fondue avec sa rivale, et maintenant elle travaille chaque jour à y étouffer tout ce qui ne relève pas de ses doctrines. Un fait bien triste à signaler et que nous avons rencontré sans cesse dans cette histoire, c’est que les chefs de la réaction moscovite ont toujours eu des Allemands pour auxiliaires. C’est un Allemand qui est le plus fougueux compagnon du pope Michailof dans sa croisade contre les luthériens de Livonie et de Courlande ; ce sont des professeurs et des écrivains allemands, à Dorpat, à Mitau, à Saint-Pétersbourg, qui combattent avec le plus de zèle pour la suprématie absolue de l’esprit russe. Est-ce frayeur ? est-ce sentiment de l’influence qui leur échappe, et désir de la reconquérir plus sûrement sur un terrain nouveau ? Ce qu’il y a de certain, c’est que ces représentans de l’esprit germanique ont presque tous renoncé par égoïsme à la mission que l’histoire semblait leur imposer. Ils font aujourd’hui sur le théâtre de l’esprit ce que faisaient, il y a un siècle, sur le théâtre de l’action, les Ostermann et les Biren. La servitude les attire comme les Romains de Tacite : At Romoe ruere in senritium consules, patres, équites ; quanto quis illustrior, tanto magis falsi ac festinantes.

Voilà donc le terme de cette histoire ; la Russie attire à elle les ressources et les hommes de l’Allemagne, et après avoir absorbé tous ces élémens, elle est occupée en ce moment même à en détruire les derniers vestiges. Un voyageur célèbre, M. Koch, qui a très bien décrit les progrès de l’esprit russe en Esthonie, en Livonie et en Courlande, s’écrie tout à coup avec une candeur singulière : « Ce serait le devoir de la Russie, dans l’intérêt même de sa prospérité, de protéger les provinces allemandes contre les passions moscovites. N’est-ce pas aux Allemands qu’elle doit tout ? Et ne devrait-elle pas considérer comme un avantage inappréciable de posséder ainsi un morceau de l’Allemagne qui peut continuer à être pour elle une pépinière d’hommes utiles et de fidèles sujets ? Si cette réaction violente ne s’arrête pas, si les Allemands sont traités sur le même pied que les Tartares et les Tonguses, la source des grands capitaines et des grands hommes d’état, la source des savans illustres et des bons citoyens sera bientôt tarie. » Certes, une telle sollicitude a de quoi nous surprendre après le tableau que nous venons de tracer. Si j’étais Allemand comme l’écrivain à qui j’emprunte ces paroles, j’aimerais mieux voir disparaître de la scène ces représentans infidèles qui ont si mal défendu l’esprit de la civilisation germanique, ou qui ne l’ont employée qu’au profit de la politique russe. L’Allemagne a joué trop longtemps ce rôle de dupe. Souhaitez que la Russie soit enfin réduite à elle-même ! Puisque l’esprit allemand, depuis tant de siècles, n’a pas réussi à transformer l’esprit russe, puisqu’il lui a donné sa science et ses lumières sans triompher de ses instincts violens et de son despotisme asiatique, souhaitez que les Moscovites soient désormais les seuls maîtres ! Alors cette longue confusion cessera, et l’on pourra voir à nu, sans voiles, sans masques, sans déguisemens trompeurs, le contraste du génie inculte de l’Orient et de la civilisation occidentale.


II.

LES RUSSES EN ALLEMAGNE.

I.

Lorsque Rabelais, dans son Pantagruel, parle des sauvages perdus aux confins du monde habitable, il cite toujours les Moscovites, et Louis XIV, en 1668, ayant reçu une ambassade du tsar, Voltaire raconte que « l’on célébra par une médaille cet événement, comme l’ambassade des Siamois. » Les Russes n’étaient pas des Siamois pour l’Allemagne ; à l’époque même où Rabelais confondait les descendant de Rurik avec les plus lointaines peuplades de l’extrême Orient, les tsars entraient déjà en négociation avec l’Allemagne et s’habituaient à l’idée de faire cause commune avec ses rois. L’ambition russe a été armée de toutes pièces par Pierre Ier ; elle existait avant lui. Les grands-ducs de Moscou, de Kiev, de Novogorod, s’étaient regardés, dès le moyen âge, comme les soutiens de la religion grecque. À la prise de Constantinople par Mahomet II, la Russie était trop occupée de ses révolutions intérieures pour que cette catastrophe pût exciter ses convoitises ; mais bientôt après les règnes d’Ivan III et de Vassili IV, lorsque ces chefs terribles, brisant le vieux gouvernement aristocratique, eurent fondé l’unité de l’empire, les souverains russes commencèrent à jeter les yeux sur la Turquie, et tentèrent d’associer l’Allemagne à leurs desseins. Un 1557, le tsar Ivan IV, — une sorte d’ébauche grossière de Pierre le Grand, chef cupide, cruel, vindicatif, plein de génie et de férocité, — le tsar Ivan IV, qui s’intitulait fièrement seigneur de l’Europe et de l’Asie, envoya une ambassade à la diète de Ratisbonne pour proposer à l’empereur Ferdinand Ier la conquête et le partage de l’empire ottoman. On possède encore le discours adressé à l’empereur par l’envoyé d’Ivan, et rien n’est plus curieux que l’esprit de flatterie insinuante qui distinguait dès lors cette diplomatie barbare. L’ambassadeur russe Grégorius ne tarit pas d’éloges sur l’honnêteté, la probité, la loyauté germaniques et sur l’amour profond que l’Allemagne a su inspirer aux Moscovites. Quoi de surprenant d’ailleurs ? Le tsar n’ignore pas que les Russes et les Allemands ont une même origine ; les Russes occupent encore le pays qu’habitèrent, il y a des siècles, les premiers païens des deux peuples, ils ont conservé de cette parenté le plus cordial souvenir, et c’est ainsi que tant de noms de villes en Russie, tant de noms de châteaux, de rivières, de montagnes et de forêts sont demeurés des noms allemands. Que vous semble de cette curieuse théorie historique ? Nous sommes frères, disent les Russes du XIVe siècle aux fils de Luther et de Wallenstein, et ces frères, bon gré mal gré, vont s’immiscer d’heure en heure aux plus chers intérêts de la famille commune.

Le XVIIe siècle est rempli en Russie par des bouleversemens intérieurs, des usurpations, un changement de dynastie, de longues guerres avec les Tartares, et surtout avec les Polonais, qui entrèrent vainqueurs à Moscou et furent sur le point de soumettre tout l’empire ; mais au commencement du XVIIIe siècle, après que le tsar Alexis et son fils Pierre le Grand ont relevé l’état ébranlé, la politique fraternelle d’Ivan le Terrible est reprise aussitôt et poursuivie à outrance. En 1701, Pierre le Grand s’empresse de reconnaître le royaume de Prusse nouvellement constitué ; un homme d’état de race allemande, un ministre de la tsarine Elisabeth, Bestuschef, lui reprochera plus tard ce qu’il appelle une faute énorme, comme il blâmera Elisabeth de s’être montrée un instant sympathique à Frédéric le Grand, et d’avoir approuvé ses conquêtes en Silésie ; Bestuschef ne comprend pas la vraie politique russe. C’est l’intérêt des tsars que l’Allemagne du nord se sépare de plus en plus de l’Allemagne du midi ; l’antagonisme de l’Autriche et de la Prusse leur fournira des occasions précieuses. L’invasion moscovite en Allemagne va se déployer bientôt sous toutes les formes. D’abord, en 1710, Pierre le Grand marie sa nièce Anna Ivanovna au duc de Courlande, et en attendant que ce duché tout germanique devienne légalement une province russe, il est soumis de fait à l’autorité des tsars. L’année suivante, il marie son fils Alexis avec une princesse de Wolfenbuttel ; c’est un prétexte pour visiter l’Allemagne : il va à Dresde, à Carlsbad, il voit Leibnitz a Torgau, et de même que l’empereur Nicolas envoie des témoignages de sa satisfaction aux chefs de l’armée autrichienne en Italie, il prodigue les titres au grand philosophe et lui donne une pension annuelle de 1,000 roubles. Les Scandinaves menacent le nord de l’Allemagne ; Pierre le Grand envoie une armée en Poméranie sous le commandement de Galitzin, de Repnin, de Bauer, et obligé bientôt de retourner en Russie, il laisse son fils Alexis et son favori Menchikof pour le représenter en Allemagne. Toutes les villes de la côte, Dantzig, Riga, bien d’autres encore, sont frappées de contributions de guerre ; Pierre le Grand savait qu’il n’avait pas à redouter la vigilance de l’administration de l’empire, et il réglait lui-même le prix de ses services. En 1712, il offre à l’empereur une armée de trente mille hommes pour l’aider à soutenir la guerre contre Louis XIV ; il ne demande qu’une seule chose en échange de cette armée : Charles VI le nommera prince de l’empire. Heureusement la proposition du tsar est rejetée ; le moment n’est pas encore venu où les souverains de Saint-Pétersbourg pourront prendre une part directe aux débats intérieurs des peuples germaniques. Il suffira à Pierre de brouiller toutes les affaires de l’Allemagne du nord afin de l’habituer aux interventions de son armée. Au milieu de ces guerres confuses où les Suédois d’un côté, de l’autre les Danois, les Prussiens, les Saxons, se poursuivent avec fureur du Danemark jusqu’en Poméranie, les Russes, alliés aux soldats de Frédéric-Guillaume Ier, se battent seuls pour un résultat certain. Que de pillages dans ces contrées allemandes ! Lubeck, Hambourg, sont rançonnés par les Russes avec une impitoyable rapacité ; indigné de ces exactions, mais impuissant à contenir son allié, Frédéric-Guillaume est obligé d’acheter Stettin à Menchikof pour 400,000 thalers. C’était le temps où Pierre le Grand mariait une autre de ses nièces au prince de Mecklenbourg-Schwerin, et, la traitant comme une vassale, est-ce dire assez ? comme une esclave soumise à ses volontés les plus odieuses, semblait prendre plaisir (le baron de Poellnitz raconte là-dessus d’abominables détails) à humilier publiquement dans sa personne les souverainetés de l’Allemagne.

Les empereurs de Russie, en des temps plus rapprochés de nous, sauront pénétrer au sein de l’Allemagne avec un mélange de dissimulation insinuante et d’autorité hautaine ; Pierre le Grand leur fraie la voie avec cette impétuosité qui lui est propre. Il fait un séjour à Berlin en 1718 ; est-ce l’arrogance d’un maître qu’il déploie ou simplement la brutalité d’un barbare ? Demandez-le aux mémoires de la margrave de Bayreuth, et vous serez embarrassé de la réponse. La princesse Frédérique-Sophie Wilhelmine, qui épousa plus tard le margrave de Bayreuth, était la fille du roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier ; or dans ses curieux mémoires, qui embrassent toute la période de 1706 à 1742, la visite de Pierre le Grand au roi de Prusse est racontée avec les détails les plus précis, et l’on ne sait vraiment ce qu’il faut admirer le plus, ou les impudentes allures du tsar et de son sérail ou la condescendance de ses hôtes. Quatre cents dames accompagnaient le tsar et la tsarine ; la reine, instruite des fonctions et qualités de ces dames, ayant refusé de les saluer, la tsarine (c’était Catherine, la seconde femme de Pierre) prit ce refus pour une offense personnelle, et traita toutes les princesses de la cour avec une insolente hauteur. Si l’on compare cette visite de Pierre le Grand à Berlin avec celle qu’il fit à Paris quelques mois après, il est facile de voir quelle différence il y avait pour lui entre l’Allemagne et les autres contrées européennes. Pierre le Grand affectait déjà de considérer comme un vassal ce roi dont il avait le premier reconnu la couronne.

Cette tradition du tsar Pierre fut recueillie fidèlement ; l’histoire du major Sainclair, arrivée en 1739, dit assez haut quel était le dédain de la Russie pour les gouvernemens de l’Allemagne du nord. C’était sous le règne de la nièce de Pierre le Grand, Anna Ivanovna. Bestuschef, ministre russe à Stockholm, écrit à Saint-Pétersbourg qu’un officier suédois, le major Sainclair, ennemi déclaré du gouvernement des tsars et qui avait passé douze ans en Sibérie, vient de partir pour Constantinople avec des projets évidemment hostiles aux intérêts moscovites. Munich, Ostermann et Biren, qui gouvernaient alors l’empire, décident qu’il faut tuer Sainclair à son retour et s’emparer de ses papiers. Sainclair devra traverser l’Allemagne ; des agens russes l’attendront en Prusse ou en Saxe ; l’idée de violer le territoire de l’Allemagne ne les arrête pas un instant. Sainclair voyageait avec un passeport français et dans la compagnie d’un négociant de Paris, nommé Couturier. Il était parti de Constantinople le 15 avril 1739 ; le 13 juin, il arriva à Breslau et en repartit le 16. Le 17, dans l’après-midi, près de la petite ville de Zauche, deux officiers russes, le capitaine Küttler et le lieutenant Levitzki, escortés de quatre dragons, atteignent la voiture de Sainclair, lui enlèvent ses armes, et, faisant rebrousser chemin aux chevaux, le conduisent à l’entrée de la nuit dans une forêt voisine où ils l’égorgent. Les précieux papiers sont mis de côté pour le ministère russe ; tout l’argent que portait la victime est la proie des bandits. Que pensèrent les gouvernemens de l’Allemagne de cette violation effrontée de leur territoire ? La Saxe, sur la demande du ministre russe à Dresde, fit jeter en prison pour quelques semaines le compagnon de voyage de Sinclair et laissa s’enfuir les assassins. Bientôt cependant la vérité fut connue ; Couturier dénonça les coupables, d’autres accusateurs joignirent leurs voix à la sienne, car les projets des émissaires russes avaient transpiré, et le malheureux Sainclair en avait été prévenu dès son entrée en Saxe ; mais qu’importait l’évidence ? La tsarine Anna Ivanovna s’empressa de protester avec une solennelle indignation, et l’empire d’Allemagne se déclara satisfait. Pour jouer la comédie jusqu"au bout, Küttler et Levitzki furent déportés en Sibérie ; on n’eut garde toutefois d’oublier leurs services, et deux ou trois ans plus tard la tsarine Elisabeth leur rendait leurs grades et leurs fonctions dans l’armée.

Ce ne sont ! à, dira-t-on, que des incidens isolés ; ce sont des symptômes terribles, et dont l’effet ne se fera pas attendre. Les Russes s’habituent à se considérer comme les suzerains des peuples germaniques, et ils se sont empressés de saluer la puissance nouvelle qui va briser l’unité de la vieille Allemagne ; laissez éclater maintenant l’inévitable antagonisme de l’Autriche et de la Prusse, la place de la Russie est marquée d’avance au milieu de ce saint empire romain qui est le centre de l’Europe.


II

Il y a surtout trois guerres fatales : la guerre de sept ans, la guerre de Pologne, la guerre de la succession de Bavière, qui ont fourni à Elisabeth et à Catherine II, au-delà même de leurs espérances, l’occasion impatiemment appelée. De 1756 à 1761, Marie-Thérèse attire les Russes dans l’Allemagne du nord pour tenir Frédéric II en échec. Rappelez-vous ici la situation des parties belligérantes, et remarquez un fait longtemps inaperçu : il y a d’un côté Frédéric le Grand et l’Angleterre, de l’autre Marie-Thérèse avec les Français et les Russes ; or personne, si ce n’est Frédéric, ne semble faire attention au rôle des Russes dans ces luttes embrouillées. L’Autriche n’a qu’un but, arrêter l’essor menaçant de la Prusse en lui reprenant la Silésie, l’Angleterre songe surtout à détruire la puissance maritime de la France. La France a deux ennemis, l’Angleterre et la Prusse, et un allié, l’Autriche. Quant aux Russes, ni les Anglais qui les combattent, ni les Autrichiens et les Français qui marchent sous le même drapeau, ne soupçonnent l’intérêt qu’ils ont à la guerre et le rôle particulier qu’ils y jouent. On sait avec quel dédain la cour de Louis XV traitait cet empire à demi barbare ; l’aristocratie anglaise, qui se battait pour la domination des mers, ne s’inquiétait guère non plus des rapports de la Russie avec l’Allemagne. C’est l’heure cependant où se dévoilent les secrètes ambitions moscovites. Pendant les cinq premières années de la guerre, la Russie conçoit la pensée de partager la Silésie avec la Prusse et de s’emparer de la Prusse orientale. Partout, dans les villes et les campagnes de la province de Prusse, les généraux d’Elisabeth déploient une douceur inaccoutumée. Vainqueurs, ils ne veulent pas de contributions de guerre ; qu’on vienne seulement rendre hommage aux représentans de la très puissante tsarine. À Koenigsberg, la bannière avec l’aigle à double tête flotta plusieurs semaines sur les tours de la cathédrale. S’il n’y avait eu là un Frédéric le Grand, qui sait ce qui serait advenu de cette monarchie naissante ?

Mais Frédéric a-t-il toujours servi aussi efficacement la cause de l’Allemagne contre la Russie ? Il y a dans sa vie une œuvre fatale qui se rattache précisément à cette histoire. Le jour où Catherine II signa avec la Prusse et l’Autriche le partage de la malheureuse Pologne, elle réalisait une conquête morale tout autrement précieuse pour elle que ce morceau de royaume ; liés à la Russie par la complicité, les Hohenzollern et les Habsbourg ne s’appartenaient plus. C’était là pour la Russie un si formidable avantage, que l’opinion européenne, trompée par les ruses de Frédéric le Grand, ne manqua pas de l’attribuer à Catherine II. Enchaîner les deux grands états de l’Allemagne par ce crime accompli en commun, quelle infernale habileté de l’impératrice ! Catherine II venait de remporter de grandes victoires sur les Turcs, disent tous les historiens prussiens ; pour l’empêcher de continuer ses conquêtes, il fallait bien subir ses conditions, et le partage de la Pologne, proposé par elle, était le seul moyen de prévenir une conflagration générale. Tous ces mensonges de la diplomatie et de l’histoire sont dévoilés aujourd’hui. M. Schlosser a beau dire, dans son Histoire du dix-huitième siècle : « Il importe peu de savoir auquel des trois souverains appartient la première idée du partage de la Pologne ; » c’est là au contraire une affaire ténébreuse, où il était urgent de voir clair, et un excellent travail de M. Alexis de Saint-Priest, publié ici même [3], a dissipé tous les doutes. C’est Frédéric le Grand, — Voltaire l’avait bien deviné, lorsqu’il en félicite son royal correspondant avec cette légèreté qui nous fait monter le rouge au visage, — c’est Frédéric le Grand qui a conçu l’idée de ce démembrement de la vieille république chevaleresque, et qui a marché à son but avec une dissimulation sans exemple. Il est certain que Catherine II ne songeait pas alors à s’agrandir de ce côté ; assurée de dominer la Pologne, il lui convenait mieux de poursuivre ses conquêtes en Turquie. Et n’accordons pas aux historiens allemands que le sacrifice de la Pologne était une nécessité douloureuse, qu’il fallait bien de deux maux choisir le moindre, que la Pologne devait périr afin que les armées moscovites fussent arrêtées dans leur marche victorieuse sur Constantinople ; l’union de l’Autriche et de la Prusse a suffi pour faire reculer Catherine. En associant la Russie à la spoliation qu’il projetait depuis longtemps, Frédéric II croyait en reporter l’odieux sur son complice ; aveuglé ici par son ambition, il ne vit pas qu’il avait introduit la Russie au cœur même de l’Allemagne.

La guerre de sept ans avait fourni aux Russes une première occasion ; la guerre de Turquie, suivie du démembrement de la Pologne, avait donné une des clés de l’empire à Catherine II à l’heure même où elle y pensait le moins ; ce sera bien pis encore dans la guerre de la succession de Bavière. Catherine va mettre à profit la situation qu’on lui a faite. Voici le gouvernement de Saint-Pétersbourg investi désormais d’un protectorat sur l’Allemagne, et deux rois diversement illustres, Frédéric le Grand et Joseph II, seront tour à tour ses cliens. Quel spectacle de voir le hardi capitaine de Lissa et de Liegnitz appeler la Russie aux armes contre l’Autriche ! et si l’on regarde au fond des choses, quelle honte que ce traité de Teschen dont la Prusse se montra si joyeuse ! L’Autriche recule, la Prusse avance, mais pouvait-on ne pas voir quel était le vrai triomphateur ? Les diplomates russes jouaient déjà le premier rôle à Teschen, comme trente ans plus tard Alexandre et ses ministres au congrès de Vienne. L’art. 10 de ce traité contient cette phrase expressive : « Catherine II se porte garante de la constitution germanique et du traité de Westphalie. » Que de chemin parcouru depuis l’heure où Ivan IV décrétait pour ainsi dire la fraternité des fils d’Hermann et des fils de Rurik ! La diplomatie vient de prononcer le mot fatal qui pèsera longtemps sur les destinées de l’Allemagne ; le protectorat moscovite est officiellement proclamé ! Ce protectorat est si manifeste, que Joseph II en 1781, deux ans après le traité de Teschen, va trouver Catherine II en Russie, et s’efforce de la détacher de l’alliance prussienne. Ces compétitions indignes révolteront-elles enfin l’orgueil national de Frédéric ? Non ; le grand homme semble enchaîné par la politique dont il a le premier donné l’exemple ; il envoie son représentant à Saint-Pétersbourg pour disputer à l’empereur les bonnes grâces de la tsarine et de Potemkin. Et savez-vous quel ambassadeur il a choisi pour cette mission ? Son propre neveu, celui qui le remplacera sur le trône, le prince royal Frédéric-Guillaume. C’en est fait, la tradition est établie : C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la lumière… Les flatteries de Voltaire à Catherine II sont désormais la seule épigraphe qui convienne à l’histoire des royautés allemandes.


III

Ce n’étaient pas seulement les souverains de l’Autriche et de la Prusse qui subissaient le protectorat de Catherine ; l’altière impératrice avait d’autres cliens en Allemagne. Attentif à suivre le travail intellectuel et politique de l’Europe, le gouvernement russe, surtout depuis Catherine II, a compris que les vives agitations de l’esprit public devaient lui fournir des instrumens ou des armes. On sait que la révolution française et l’immense ébranlement qu’elle produisit au loin suggérèrent à l’esprit moscovite une prétention inouïe : c’était la Russie, et la Russie toute seule, qui gardait en dépôt, pour le salut du monde, les principes de l’ordre social et le trésor des vérités religieuses ! Or, trente années avant que les événemens lui eussent inspiré cette solennelle hypocrisie, Catherine avait suivi, pour marcher au même but, une voie toute différente. C’était le moment où l’ardente littérature du XVIIIe siècle commençait la démolition de l’ancien régime : par quelles secrètes combinaisons Catherine II conçut-elle la pensée de patronner en Europe la tumultueuse armée des libres penseurs ? Par quels entraînemens tous les chefs de cette armée, en France les Voltaire, les Diderot, les d’Alembert, en Allemagne les Schloezer et les Zimmermann, les Forster et les Basedow, subirent-ils avec un tel empressement de servilité cette protection menteuse ? M. Bruno Bauer voit là un signe manifeste du destin ; c’est le fatum, pour nous servir de son langage, qui aveugla les vaniteux coryphées de l’agitation libérale, et les empêcha de signaler le formidable accroissement de l’absolutisme russe. Il fallait que l’empire de Catherine pût grandir sans obstacle, et que le nivellement de l’Europe sous le joug des tsars, — telle est l’espérance et la conviction du démocrate, — fut possible au XIXe siècle ! Il n’est pas nécessaire de mettre en jeu cette étrange philosophie de l’histoire ; les choses s’expliquent plus simplement. Il n’y a qu’un grand gouvernement politique au XVIIIe siècle, celui de l’aristocratie anglaise ; mais les Anglais sont occupés à établir leur domination maritime sur les ruines de nos colonies d’Asie et d’Amérique ; les Anglais exceptés, la tsarine ne redoutait la vigilance d’aucun des cabinets de l’Europe. Frédéric le Grand, par le démembrement de la Pologne, s’était livré à Catherine, et Joseph II, uni avec elle contre les Turcs, la laissait s’adjuger la part du bon. Un seul pouvoir restait encore, l’opinion publique, attentive, ardente, accoutumée aux discussions libres, et tenue sans cesse en éveil par d’éloquens et passionnés publicistes. Si la presse eût dévoilé l’esprit des conquêtes de Catherine, les cabinets européens auraient secoué peut-être leur apathique sommeil ; Catherine, par ses caresses, endormit le dogue et le musela.

On cite toujours les écrivains français quand il est question des cliens de Catherine II en Europe ; ce sont en effet les plus spirituels, hélas ! et les plus illustres. Disons-le cependant, quelque dégoût que puissent inspirer les flagorneries adressées par Voltaire et Diderot aux meurtriers de la Pologne, il y a là plus de légèreté que de bassesse. Sans parler ici d’une excuse plus générale, sans rappeler que Voltaire et ses amis, persécutés en France, devaient être facilement pris aux flatteries des souverains du Nord, ce sont presque toujours des illusions généreuses qui ont dicté leurs paroles les plus regrettables. Lorsque Voltaire encourage Catherine à chasser les Turcs de l’Europe, il se passionne pour la résurrection de la Grèce. Qu’est-ce pour lui que Moustapha III ? Un odieux barbare qui opprime la patrie des arts et des lettres. Ce joug lui semble plus honteux encore, s’il songe à l’indolente mollesse de ce geôlier des femmes endormi dans son sérail à l’endroit même où se levaient les jeunes dieux d’Homère, l’arc d’argent à la main. Catherine lui apparaît alors comme une Minerve inspirée qui va délivrer Apollon, et il lui donne rendez-vous dans la plaine où Miltiade écrasait l’invasion de Darius :

Bientôt de Galitzin la vigilante audace
Ira dans son sérail éveiller Moustapha
Mollement assoupi sur son large sopha,
Au lieu même où naquit le fier dieu de la Thrace.

O Minerve du Nord, ô toi, sœur d’Apollon,
Tu vengeras la Grèce en chassant ces infâmes,
Ces ennemis des arts et ces geôliers des femmes !
Je pars, je vais t’attendre aux champs de Marathon.

Ces vers que Voltaire écrit à Catherine II en 1769, à l’occasion de la prise de Choczim par les Russes, il les renouvellera sous maintes formes, tantôt montrant le sérail qui s’épouvante et l’univers qui bat des mains, tantôt prédisant à l’impératrice qu’il lui sera donné de régénérer la race d’Hercule et d’Homère. Circé changeait en chiens les compagnons d’Ulysse ; Catherine changera en soldats ces esclaves qu’un aga fait trembler. On voit que c’est toujours la Grèce qui l’inspire ; il ne songe ni à Moscou, ni à Saint-Pétersbourg, il s’enthousiasme pour Athènes. Comment s’étonner que Voltaire ait été dupe des mensonges moscovites, puisque ces mensonges, hier encore, aveuglaient tout un peuple ? Catherine trompait la vive imagination de ce courtisan étourdi, comme l’empereur Nicolas, il y a quelques mois, abusait le patriotisme des Hellènes. Ce qui est révoltant pour un cœur droit, c’est la courtisanerie égoïste et la vanité intéressée ; or, je le répète, la littérature allemande sur ce point est toute remplie de misères encore plus tristes que les nôtres. N’étaient-ce pas surtout les publicistes de Goettingue et de Berlin qui devaient avertir l’Europe ? Placés aux avant-postes de la société romano-germanique, ils ont manqué à une mission qui pouvait être le titre d’un éternel honneur ; ils ont oublié de pousser le cri d’alarme devant la formidable menace des accroissemens de la Russie. Il y avait là pourtant de nobles esprits, un Schloezer, un Forster, un Zimmermann. Schloezer, du fond de son cabinet de Goettingue, était un des chefs de la pensée publique. Toutes ces idées généreuses qui allaient se lever en 89, Schloezer les propageait avec ardeur dans une série de travaux avidement lus, et c’était lui qui, à la première annonce des événemens de la France, allait s’écrier avec une confiance si noble : « Ecoutez les anges qui chantent un Te Deum dans le ciel ! » Catherine connaissait bien l’influence de l’éloquent publiciste. On prétend même que plus d’une fois, au moment de prendre des décisions importantes, elle répéta ce mot attribué aussi à Marie-Thérèse : Qu’est-ce que Schloezer va dire ? Schloezer fut gagné, comme les novateurs français, par les flatteries et les lettres de Catherine. Qu’un tel exemple en entraînât cent autres, cela se comprend sans peine. Catherine fut bientôt la maîtresse de l’opinion en Allemagne ; ici, c’était un disciple de Rousseau, un prétentieux réformateur de l’éducation, Basedow, qui recevait d’elle une forte somme d’argent pour réaliser ses plans ; là, c’était le généreux Forster, l’apôtre le plus sérieux des instincts démocratiques de son temps, qui proclamait aussi, comme Basedow et Schloezer, la supériorité de l’impératrice.

Parmi les hommes qui conduisirent, entre Lessing et Goethe, le mouvement des esprits, il y a certes une place brillante pour Zimmermann. Zimmermann était l’ami de Lavater et l’un des chefs de cette philanthropie sentimentale qui fut longtemps chez nos voisins la forme des innovations politiques. Catherine mit un soin particulier à faire la conquête de l’ami de Lavater. Zimmermann était médecin à Goettingue. En 1784, Catherine lui offrit la place de médecin en chef de la cour ; l’offre ne fut pas acceptée, mais une correspondance suivie s’établit dés lors entre l’impératrice et le célèbre écrivain. Peu de temps après, Catherine, ayant perdu son favori Lanskoi, en conçut une mélancolie profonde et chercha des consolations dans la retraite. Le livre de la Solitude, de Zimmermann, lui tomba entre les mains ; elle le lut avec un plaisir si vif, qu’elle redoubla d’instances auprès de l’auteur pour le décider à passer un ou deux mois à Saint-Pétersbourg. Il faut voir, dans les lettres de Zimmermann au docteur Hufnagel, avec quelle vanité béate le philosophe de la vie solitaire s’extasiait sur le génie de cette femme, « le plus grand génie, disait-il, et l’âme la plus noble qu’il y ait en Europe ! » O magnanimité ! Au milieu de tant de projets et d’affaires, elle daignait lui écrire sans cesse,

Tandis que Moustapha, caché dans son palais,
Bâille, n’a rien à faire et ne m’écrit jamais.


C’est Voltaire qui fait cette plaisante comparaison entre l’activité de Catherine II et l’indolence de Moustapha III. Il y a toujours, à travers les flagorneries du poète français, une veine de comique ironie où la dignité se retrouve. N’en demandez pas tant à Zimmermann. Ce qui distingue ses lettres sur Catherine, c’est l’orgueil puéril et l’importance boursouflée d’un bailli de village. Hier, l’impératrice lui a envoyé son portrait ; aujourd’hui, c’est de l’argent, sans compter les rubans et les croix ; demain, elle lui remettra en confidence ses projets, ses ébauches littéraires, une grammaire russe, des comédies françaises (l’une, entre autres, sur Cagliostro), avec des récits sur son voyage en Tauride et sur la guerre des Turcs. Je sais bien que nous n’avons pas le droit d’être trop sévères pour les publicistes de Goettingue. De tous les écrivains français qui s’occupèrent alors de la Russie, Rulhières est le seul peut-être qui n’ait pas partagé l’aveuglement général sur la noblesse et le désintéressement de Catherine. En Allemagne, tous les chefs glorieux de la génération qui se levait, Lessing, Klopstock, Herder, et bientôt Goethe et Schiller, ont échappé à ces perfides amorces. Notez un point toutefois : si grande que fût l’autorité de Klopstock et de Lessing, c’étaient surtout des écrivains comme Lavater et Zimincrmann qui exprimaient à cette date les instincts germaniques. Ce que Catherine courtisait chez Voltaire, c’était le plus bel esprit d’une nation de beaux esprits ; ce qu’elle flattait chez Zimmermann, c’était le naïf représentant des vertus débonnaires de l’Allemagne. Ingénieuse et sceptique avec celui-là, elle s’abandonnait avec celui-ci aux rêveries sentimentales, habile à s’emparer à la fois de l’imagination des deux peuples. Tandis qu’on admirait à Paris ce glorieux esprit fort, qui bafouait, à la grande joie de Voltaire, la Bible et le Coran, on aimait à Goettingue cette âme philanthropique, éprise des méditations solitaires. Frédéric II n’avait pas songé à ce double rôle. C’est qu’aussi ce n’est pas un rôle que joue Frédéric II ; le président des soupers de Potsdam est très sincèrement le disciple et l’émule de l’auteur du Mondain ; Catherine II est en scène, et elle joue avec l’aisance d’une grande artiste la comédie dont elle s’est tracé le plan. En vain le spirituel humoriste Lichlenberg poursuit-il de ses mordantes railleries la vanité de Zimmermann ; Zimmermann est protégé par Basedow et Schloezer. Dévouée aux chefs de la littérature philanthropique, la candide Allemagne du XVIIIe siècle tourne vers Catherine II sa pensée reconnaissante.


IV

La première comédie russe, la comédie du patronage philosophique, dura environ un quart de siècle. La révolution française éclate, et tout change aussitôt. Catherine n’attend pas que 92 et 93 aient mis en fuite les illusions généreuses. À l’heure même où les nobles esprits de l’Allemagne, Klopstock, Goethe, Schiller, les deux Humboldt, et tant d’autres encore qui se voileront la figure après le 10 août, applaudissent avec transport à ce grand mouvement de 89, l’amie de Voltaire et de Zimmermann sent se révolter en elle tous les instincts du despotisme ; 89 lui fait horreur. Elle se tait toutefois, épiant d’un œil attentif les ressources inattendues que lui fourniront les événemens. La pensée d’un protectorat de conservation sociale a-t-elle tout à coup succédé, chez cette intelligence si activement artificieuse, à la pensée du protectorat philosophique ? Il y a tout lieu de le croire, bien que ce plan n’ait pas eu le temps de mûrir entre ses mains. Elle profita seulement de la première coalition contre la France pour achever la destruction de la Pologne. Mais nous voici en 1706, Catherine II vient de mourir ; en haine de sa mère, qui le condamnait depuis vingt ans au plus humiliant esclavage, Paul Ier, dès le début de son règne, est l’ennemi de cette France libérale dont Catherine avait tant désiré les suffrages. C’est lui qui se déclarera le protecteur de l’Europe contre la révolution, et il ne s’aperçoit pas, en agissant ainsi, qu’il ne fait que mettre à exécution la pensée secrète de cette mère détestée. Telle est l’impérieuse tradition du despotisme ; politiques supérieurs ou instrumens aveugles, elle impose à tous sa volonté fatale.

On sait avec quelle espèce de majesté pontificale les deux fils de Paul Ier ont pris ce rôle de défenseurs de l’ordre dans les grandes crises européennes ; Paul Ier n’y apporte pas la même diplomatie captieuse, et cette invasion menaçante, déguisée sous tant de prétentions solennelles, on la voit dès le premier jour se déployer à nu. L’Autriche ne craint pas d’appeler les Russes en Italie pour résister à nos armes ; aussitôt Paul Ier lance sur l’Europe une horde de Tartares commandée par une espèce de Gengis-Khan. Que Souvarof ait été un chef audacieux et habile, comment le nier ? Reconnaissez seulement que ce fut surtout un vrai chef de Mongols. En avant, et frappe ! tel est son cri de guerre. Féroce et superstitieux, les mains encore rouges du sang des Polonais, et pratiquant, comme les sauvages, toute sorte de cagoteries minutieuses, il se précipite sur les peuples du sud avec les hallas et les hourras épouvantables que les bandes asiatiques firent retentir jusqu’en Autriche au XIIIe et au XIVe siècle. Amis ou adversaires, contrées qu’il faut défendre ou qu’il faut attaquer, tout cela semble n’être pour lui qu’une même proie. Étrange protecteur de l’ordre et de la civilisation ! C’est la première fois que les Russes foulent le sol des contrées romanes ; ils ont traversé l’Allemagne, les voilà en Italie, en Piémont, en Suisse, aux portes de la France, et si Masséna, en 1799, avec Soult, Molitor, Mortier, Lecourbe, pendant ces douze jours d’opérations et de luttes à jamais mémorables qu’on appelle la bataille de Zurich, n’eût écrasé le barbare, Souvarof était bientôt devant Paris. Puissent les contrées romanes n’oublier jamais cette formidable apparition ! La Russie s’est dévoilée là tout entière. Bonaparte était en Égypte, tandis que Joubert, Moreau, Schérer, enchaînés par les absurdes plans du directoire, laissaient reprendre à Souvarof ses brillantes conquêtes de Lodi, de Castiglione, d’Arcole et de Rivoli. Il comprit dès ce moment la nécessité d’une guerre à outrance avec les Russes. Écoutez un interprète éloquent des pensées du génie : M. Villemain, dans ses Souvenirs, a parfaitement montré que la guerre de 1812 n’avait pas été l’explosion d’une colère subite ; Napoléon l’avait conçue « avant Tilsitt, avant la journée d’Austerlitz, avant l’empire, et du premier jour où il avait vu les Russes en Italie et la frontière de la France protégée contre eux par la bataille de Zurich. Dès lors sa pensée, nourrie d’histoire et pleine de la contemplation de l’empire romain, s’était reportée à cette ancienne loi des invasions du Nord sur le Midi et des grandes inondations barbares descendant des plateaux de la Haute-Asie sur l’Europe occidentale… - Je suis poussé à cette guerre aventureuse par la raison politique, disait-il plus tard à M. de Narbonne… Rappelez-vous Souvarof et ses Tartares en Italie ; la réponse est de les rejeter au-delà de Moscou. Et quand l’Europe le pourrait-elle, si ce n’est maintenant, et par moi ? » cette horreur de l’invasion russe, qui éclairait dès 1799 l’ardente pensée du général Bonaparte, qui lui inspirait l’idée d’une revanche éclatante et d’un coup décisif frappé sur le Kremlin, l’Autriche elle-même en ressentit enfin quelque chose ; les brutalités de Souvarof l’épouvantèrent, elle eut honte de ce qu’elle avait fait, et le Gengis-Khan de Paul Ier, en butte aux répugnances des généraux autrichiens, se crut livré à l’ennemi par des traîtres. Le général de Clausrwitz a bien décrit sa retraite : « Il prit sa course, dit-il, vers la frontière de Russie, comme un vrai khan de Tartares, aussi impétueusement qu’il était venu. »

C’est un lieu commun des publicistes allemands que l’ambition seule de Napoléon a obligé les états germaniques à implorer le secours des tsars. Napoléon lui-même n’a-t-il pas été l’ami d’Alexandre ? et les deux empereurs, l’héritier de Pierre le Grand et l’héritier de la révolution, ne se sont-ils pas partagé l’Europe à Tilsitt ? Laissons là ces déclamations qui font trop bon marché des dates. Dès l’invasion de Souvarof, le vainqueur de l’Égypte avait résolu de rejeter les Russes en Asie ; mais pour une telle guerre il fallait l’appui de l’Allemagne. De 1800 à 1806, il est occupé sans cesse de ce grand but : s’assurer l’Allemagne contre la Russie. Tout ce qu’il fait dans les contrées germaniques, tous ses projets, toutes ses innovations, toutes ses témérités, tendent à ce résultat. Tantôt il veut fortifier la Prusse et en faire le centre d’une Allemagne nouvelle, tantôt, lorsqu’il n’a pu triompher des irrésolutions de Frédéric-Guillaume III, il élève à la dignité de souverains indépendans les électeurs de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, et institue la confédération du Rhin. La vérité est que l’Allemagne, la Prusse surtout, pendant toutes les guerres du consulat et de l’empire, est placée entre deux puissances qui se disputent son amitié. D’un côté est la Russie, la France de l’autre. La France lui offre un rôle immense dans les affaires du continent ; la Russie veut s’allier à elle pour opprimer l’Europe. La France est désintéressée, ou son intérêt, pour mieux dire, se confond avec l’intérêt prussien ; la Russie ne pense qu’à sa propre domination. Unie à la France de 89, la jeune monarchie de Frédéric le Grand s’élèvera tout à coup aux destinées les plus glorieuses, elle sera la tête et le cœur de l’Allemagne, elle dépouillera à jamais l’Autriche de la suprématie, et deviendra le puissant boulevard de la société romano-germanique contre les entreprises du Nord. Alliée à la Russie, la Prusse sera réduite, comme l’Autriche elle-même, à n’être plus que la vassale des barbares. Situation bien claire en vérité ! Le cabinet de Berlin n’eut pas assez d’audace et de patriotisme pour la comprendre. Pourquoi n’y eut-il pas alors sur le trône des Hohenzollern un digne héritier de Frédéric II ? Mais non : le souvenir de la révolution effrayait encore les souverains, et le patriotisme populaire, égaré par les déclamations, venait en aide à la pusillanimité des politiques. Le baron de Stein est là, furieux, aveugle, implacable, qui brouille toutes les idées ; c’est lui qui, pour venger la Prusse des affronts trop mérités que lui inflige le vainqueur d’Iéna, soulève l’Allemagne comme un seul homme, et la précipite, tête baissée, sous le joug des Moscovites.

Alexandre est décidément le grand protecteur de l’Allemagne, et de 1806 à 1815 il est facile de voir quel est le sens du titre qu’il s’arroge. Les publicistes d’outre-Rhin ont commencé à s’aviser de la chose ; c’est un bon signe. Remercions M. Wilhelm Stricker et l’auteur du livre sur la Russie et le temps présent d’avoir recueilli si franchement toutes les preuves de la domination russe en Allemagne pendant cette période réputée si glorieuse. Il est trop manifeste que l’Autriche et la Prusse, entre les mains du tsar, ne sont que des instrumens serviles. Ces années 1813 et 1814, dont l’Allemagne, en haine de la France, se plaît toujours à évoquer les souvenirs, les Allemands d’aujourd’hui reconnaîtront-ils enfin que ce furent le plus souvent des années d’humiliation, et que la Russie faisait cruellement payer ses services ? Ici, c’est la Saxe, en 1814, occupée par les Russes qui traitent le pays comme une terre conquise ; là, c’est le général de Gneisenau qui écrit : « Nous ne sommes pas moins maltraités par nos amis que par nos ennemis ; on enlève de force à nos soldats ces vivres rassemblés par nous avec tant de peine, et c’est une chose révoltante de voir sur les champs de bataille nos blessés pillés par les Russes. » Et sans signaler tous les détails que nous fournit M. Stricker, quelle honte en vérité que cette guerre de délivrance, comme ils disent, cette guerre populaire et nationale soit toujours exploitée par les hommes de Saint-Pétersbourg ! Qui décide tout aux conférences de Langres et de Châtillon ? qui gouverne le congrès de Vienne ? Celui qui s’intitule le libérateur de l’Allemagne. Vainement les peuples germaniques rappelleraient-ils avec orgueil que leurs généraux ont tout fait, que les Russes même étaient commandés par des Allemands : qu’importent ces consolations de l’amour-propre ? La guerre s’est faite au profit de la Russie ; alliée à la Russie, la patriotique Allemagne de 1813 ne s’est battue que pour se donner un maître. La vraie conclusion de la guerre, ce n’est pas la délivrance des peuples allemands, c’est ce traité de la saintealliance par lequel le roi protestant et l’empereur catholique ne craignent pas de s’unir, au nom de la Trinité, sous l’évidente suprématie du tsar. Et maintenant, poètes, historiens, orateurs, chantez, glorifiez sur tous les tons les victoires de 1813 ! « La Grèce est libre ! » cria le héraut de Flaminius pendant la célébration des jeux islamiques, et aussitôt, à ce que raconte Plutarque, il s’éleva de plusieurs millions de bouches un cri de joie si violent, que les oiseaux du ciel tombèrent comme frappés de mort. Les peuples germaniques ont entendu aussi le héraut de Flaminius proclamer, au milieu d’acclamations insensées, la liberté de la patrie allemande !


V

L’illusion dura peu chez les esprits lucides. Trois ans après le traité de la sainte-alliance, les diplomates russes continuaient au congrès d’Aix-la-Chapelle ce qu’ils avaient si bien commencé au congrès de Vienne ; ils réglaient les droits de la libre Allemagne. Il y avait là, auprès de l’empereur Alexandre, tout un cortège d’hommes d’état moscovites qui semblaient prendre possession d’une conquête : c’étaient le comte Voronzov, le comte Pozzo di Borgo, le comte Nesselrode, le prince de Liéven, le comte Capodistrias, le baron Alopoeus, le baron Tschernitschef et le baron Jomini. Mme de Krudener, qui avait figure en France, trois années auparavant, comme la prophétesse du tsar, avait aussi sa place au congrès d’Aix-la-Chapelle. Dans le savant portrait qu’il a tracé de cette singulière personne, M. Sainte-Beuve la compare a quelque sœur du grand maître des chevaliers porte-glaives : rapprochement expressif et qui marque bien tous les changemens accomplis ; les chevaliers porte-glaives du XIIIe siècle avaient été les vaillans pionniers de la civilisation allemande en Livonie, et la mystique Livonienne de 1818, par son influence sur les imaginations pieuses, semblait préparer l’Allemagne à recevoir plus aisément le joug de celui qu’elle appelle l’Ange blanc et le sauveur universel. Que faisait-on en effet à ce congrès d’Aix-la-Chapelle ? On s’occupait de christianiser l’Allemagne au nom de la sainte Russie. Ces sentimens révolutionnaires qu’avait déchaînés M. de Stein au moment même où il poussait l’Allemagne entre les bras des Russes, les Russes avaient hâte de les éteindre. Les séances les plus secrètes du congrès étaient consacrées à ce grand travail. Un boyard valaque, M. le comte Alexandre de Stourdza, prit la chose très à cœur, et il présenta à son maître un petit écrit intitulé : Mémoire sur l’état actuel de l’Allemagne, qui n’était autre chose qu’un réquisitoire passionné contre les universités, contre l’esprit public, contre toute la culture littéraire du pays de Lessing et de Kant. Une copie de ce mémoire, égarée on ne sait comment, fut envoyée à Paris et livrée à l’impression. Le plus insolent mépris de la pensée allemande éclatait à chaque page de ce pamphlet. « La campagne de Russie, disait M. de Stourdza, aura été un moyen entre les mains de la Providence pour conduire le genre humain à la vraie religion sous l’égide du gouvernement russe ! » Aussitôt ce fut un cri d’indignation par toute l’Allemagne. Cette servitude des âmes parut bien autrement cruelle aux esprits d’élite que les défaites de Wagram et d’Iéna. Des réponses irritées pleuvaient de toutes parts, et un jeune étudiant westphalien, M. le comte Bochholz, adressa un cartel à M. de Stourdza pour la défense des grandes écoles nationales. M. de Stourdza prit la fuite ; il se tint caché quelque temps à Dresde, puis, relancé encore dans sa retraite, poursuivi de lettres menaçantes, il quitta Dresde pendant la nuit, et muni d’un faux passeport se dirigea en toute hâte vers la frontière russe. Cependant la colère publique suivait un autre cours ; le bruit s’était répandu que l’auteur de ce pamphlet était le célèbre dramaturge et publiciste Kotzebue. Kotzebue avait fait tous les métiers ; aucun écrivain n’avait été plus populaire que lui en Allemagne, lorsqu’on 1812 il écrivait contre Napoléon des pamphlets que lui payait M. de Stein. Etait-il infidèle à son rôle de 1812 en continuant d’écrire pour la Russie ? Non certes, et c’est là, pour le dire en passant, la condamnation de cette politique qui associait si follement l’alliance russe et les idées de la révolution. Kotzebue ne faisait que changer d’argumens ; il avait exalté les sentimens populaires, tant que cela était nécessaire à la cause russe ; maintenant que la Russie triomphait, il avait ordre de traîner dans la boue tous les publicistes libéraux. On assurait donc, à tort ou à raison, que le mémoire de M. le comte de Stourdza était l’œuvre de Kotzebue. Ce soupçon accéléra le châtiment prononcé contre lui par les sociétés secrètes. Le 23 mars 1819, Kotzebue fut assassiné par Charles Sand !

Quel enseignement dans le crime du 23 mars 1819 ! Kotzebue et Charles Sand sont les deux héritiers de ce violent baron de Stein qui, pour venger l’Allemagne des victoires de Napoléon, n’hésita pas à la livrer aux Russes. N’oubliez pas ces deux noms si tristement célèbres ; ils résument les deux partis issus du fatal mouvement de 1813, l’un qui se met aux gages du tsar, l’autre qui s’exalte en sens contraire et ne recule pas devant l’assassinat ! Cet assassinat, on le pense bien, assura une force nouvelle à la Russie. C’est elle qui conduit la grande réaction de 1819 et qui frappe les citoyens les plus respectés de l’Allemagne. Tous les héros de 1813 sont déclarés suspects ; Jahn est jeté en prison, Maurice Arndt et Welcker sont destitués, les deux Follen sont obligés de prendre la fuite. Le congrès de Carlsbad prend contre les universités la plupart des mesures répressives que réclamaient Stourdza et Kotzebue, et une commission manifestement dirigée par la Russie s’établit à Mayence comme un tribunal d’inquisition politique. L’Allemagne est de plus en plus l’agent officiel du despotisme russe en Europe. Lorsque le frère d’Alexandre monte sur le trône en 1825, une insurrection éclate dans les régimens des gardes : nouvelle occasion pour la Russie de stimuler le zèle de la commission de Mayence et la sollicitude de la diète. M. d’Anstetten, ministre russe à Francfort, présente un mémoire à la diète, à la grande autorité centrale de l’Europe, comme il l’appelle, et il lui montre au sein même de l’Allemagne le foyer du mouvement qui a fait explosion à Saint-Pétersbourg. Les faits parlent-ils assez haut ? Est-ce la nation seulement qui a le droit de se plaindre ? Peuples et souverains ne sont-ils pas également offensés ici par cette arrogante intrusion de l’étranger ?


VI

On pense bien que la révolution de 1830 aurait fourni à la Russie de spécieux prétextes pour resserrer la trame du réseau sous lequel elle tenait l’Allemagne enlacée ; mais après le tableau qu’on vient de lire, que restait-il à faire ? Maintenir sa position par une vigilance de toutes les heures, entrer plus profondément chaque jour dans les affaires intérieures du pays, gagner une partie de la presse, créer un parti russe dans toutes les cours, enchaîner les princes allemands par des alliances matrimoniales, surtout ne pas triompher avec trop de bruit et faire vanter en toute occasion le désintéressement de la Russie. Tel est le plan qui a été suivi avec une habileté supérieure. Sur ce dernier point seulement, il était difficile que le programme fût fidèlement rempli. Protecteur presque officiellement reconnu des trônes de Prusse et d’Autriche, le tsar laissa trop voir en plusieurs circonstances le sentiment de cette suzeraineté qu’il pensait avoir conquise. Il n’était pas besoin pour un esprit clairvoyant que les récentes révélations de sir Hamilton Seymour fissent connaître au monde avec quel dédain l’autocrate parle de ses vassaux d’Allemagne. « Qui ne se rappelle, dit M. Wilhelm Stricker, cet incroyable voyage du tsar Nicolas dans les cours où l’appelaient des relations d’amitié et des alliances de famille ? Une police particulière l’accompagnait comme s’il eût parcouru son propre empire, et congédiait les étrangers dont la présence eût été suspecte au maître. Et ces distributions de croix ! et ces gratifications en argent ! et ces récompenses de toute sorte accordées à des officiers, à des chambellans, à des fonctionnaires civils ! Les choses allèrent si loin, que, lorsqu’il était question de l’empereur, personne ne songeait plus au représentant de l’antique famille du saint-empire ; c’est le tsar qu’on désignait sous ce litre. L’amère ironie du petit livre populaire Histoire de l’Allemand Michel et de ses sœurs semblait devenue une réalité visible à tous les yeux ; le tsar moscovite était le maître de l’Allemagne ! »

Ce serait un curieux commentaire de ce voyage que le tableau complet des alliances de famille à l’aide desquelles la diplomatie russe a établi, depuis trente ans surtout, le vasselage des cours allemandes. Lorsque Catherine II cherchait des princesses en Allemagne pour les donner en mariage à son fils Paul et à son petit-fils Alexandre, elle laissait éclater insolemment la conscience de sa force. Ici, c’était la landgrave de Darmstadt qui, cédant aux impérieuses instances de Catherine et de son envoyé, le comte d’Assebourg, faisait pendant l’été de 1773 le voyage de Russie, avec ses trois filles, sous cette condition expresse posée par la tsarine, qu’elle ne s’engageait pas à choisir une des princesses. Là, vingt ans plus tard, en 1794, c’était la duchesse de Bade qui allait, sous les mêmes conditions, présenter ses filles à l’examen de Catherine. Toutes les négociations relatives à ces mariages sont remplies de détails humilians. Catherine ne dissimule pas la condescendance dont elle croit donner une preuve en voulant bien abaisser ses regards sur les princesses allemandes. Inutile de dire que les fiancées de Paul et d’Alexandre devront renoncer au protestantisme et embrasser la religion grecque ; on ne semble même pas croire que ce puisse être l’objet d’une hésitation : qu’est-ce que la religion natale, quand il s’agit de devenir princesse russe ? Il y avait pourtant d’assez récens exemples qui n’étaient pas faits pour encourager les mères : on parlait encore de cette belle Charlotte de Wolfenbüttel, sœur de l’impératrice d’Allemagne, mariée en 1711 au tsarévitch Alexis et morte victime de ses brutalités ; mais l’altière volonté de Catherine ne laissait pas de place à ces réflexions inquiètes : elle ordonnait en souveraine, et les princesses allemandes devaient s’estimer heureuses de son choix. Il y a certes plus de noblesse et de courtoisie, à l’heure qu’il est, dans ces affaires de famille qui unissent la Russie et l’Allemagne ; sur ce point comme sur tous les autres, une diplomatie habile a remplacé les procédés barbares. Le tsar n’est-il pas le représentant de l’ordre et de la religion en face du paganisme occidental ?

Regardez-y de près cependant : si ces mariages qui jouent un si grand rôle dans la politique russe ne sont plus négociés avec la dureté hautaine de Catherine II ils sont encore, on va le voir, la source de bien des hontes, et les publicistes d’outre-Rhin n’ont que trop souvent l’occasion de rougir, quand ils comparent le sort des princesses allemandes en Russie avec les privilèges des princesses russes en Allemagne. Lorsqu’une Allemande épouse un des princes de la famille du tsar, elle est obligée, comme au temps de Catherine II, d’abandonner la religion de ses ancêtres. Rien de changé sur cet article ; la règle est inflexible. Au contraire, la princesse russe qui épouse un prince allemand porte avec elle en Allemagne sa religion et son culte. Une chapelle grecque sera établie dans son palais : c’est toujours l’objet d’une stipulation expresse, — et bientôt en vérité, l’usage devenant loi, la stipulation sera superflue. Voyez-vous ces chapelles grecques, avec leurs images sacrées et leur cortège de popes, installées au milieu des cours germaniques, tandis que les princesses d’Allemagne sont tenues, en quittant le sol natal, de rejeter les formules même qui leur servaient de communication avec Dieu ? Que d’affronts dans ce seul contraste, et combien M. Stacker a raison de s’écrier avec une indignation amère : « Ces mariages, aux yeux des Russes, ce sont de véritables mésalliances, et l’Allemagne doit en être si honorée, l’Allemagne en retire de si grands, de si précieux avantages, qu’il y faut tout sacrifier, oui, tout, et jusqu’au souvenir de sa foi ! »

Ces mésalliances, auxquelles la famille impériale de Russie veut bien condescendre avec bonté, se multiplient singulièrement depuis un quart de siècle. Le tsar Nicolas est le premier, depuis Pierre le Grand, qui ait eu une famille nombreuse ; en remontant plus haut encore, on ne trouverait pas un autre exemple d’un pareil groupe de princes et de princesses réunis autour des tsars ou des grands-ducs ; il n’a été donné à aucun souverain russe, hormis à Nicolas, de voir grandir ses fils et ses petits-fils. On pense bien que le tsar n’a pas négligé de telles ressources : commencée par les armes et les traités, maintenue chaque jour par une diplomatie vigilante, l’invasion russe se continue depuis vingt-cinq ans par une brillante phalange de jeunes altesses. Chose étrange, les cours d’Autriche, de Saxe et de Bavière sont les seules où la Russie n’ait pas essayé d’agrandir son influence par des mariages. Ce fait a de quoi surprendre au premier abord. Comment expliquer que la diplomatie moscovite, si ingénieuse à envelopper l’Allemagne dans un réseau d’alliances intimes, ait renoncé à ce moyen en Saxe, en Bavière, et surtout en Autriche ? Faut-il rappeler ici les curieuses révélations de sir Hamilton Seymour ? La Russie se croit-elle assez maîtresse de maison de Habsbourg, et dédaigne-t-elle une conquête dont elle est sûre ? La vraie raison, c’est que le catholicisme ne s’est jamais prêté, comme la religion protestante, à ces abjurations officielles (la Saxe est protestante, mais on n’ignore pas que la famille royale est catholique). Catherine II, en 1773, écrivait déjà dans ce sens au comte d’Assebourg : « Ne songez pas, disait-elle, à une princesse catholique, il serait trop difficile de la déterminer à embrasser la religion grecque. » Les souverains protestans de l’Allemagne ne comprenaient guère ces scrupules ; un seul, c’était le roi de Prusse Frédéric II, refusa de donner sa sœur Amélie au grand-duc héritier de Russie, « considérant, disait-il, comme un déshonneur pour l’état qu’une princesse prussienne abandonne sa religion. » - Et c’est pour cela, s’écrie M. Stacker avec un noble accent qui contient bien des reproches, c’est pour cela que nous l’appelons Frédéric le Grand ! — Mais dans toutes les cours protestantes du nord et du sud-ouest de l’Allemagne, en Prusse, dans le Wurtemberg, dans la Hesse électorale et la Hesse grand-ducale, même dans les états les moins influens, dans le duché de Nassau, dans le duché d’Oldenbourg, voyez avec quelle persévérance les deux derniers empereurs de Russie ont su pénétrer par des mariages au sein des affaires germaniques !

Le tsar Alexandre avait été marié par sa grand’mère à une princesse badoise ; le tsar Nicolas a épousé, en 1825, la fille de Frédéric-Guillaume III, la sœur du roi de Prusse aujourd’hui régnant. Une sœur d’Alexandre et de Nicolas, Catherine Paulovna, veuve d’un prince d’Oldenbourg, épouse le 24 janvier 1816 le roi de Wurtemberg, Guillaume Ier ; la reine de Wurtemberg meurt trois ans après, mais bien que le roi veuf se remarie à une princesse allemande, le passage de Catherine Paulovna à la cour de Stuttgart y a établi des relations russes qui se continuent naturellement. Le fils aîné du roi, le prince Charles, héritier de la couronne, est marié le 13 juillet 1846 à la grande-duchesse Olga, fille du tsar Nicolas. Une de ses nièces, la princesse Charlotte, aujourd’hui Hélène Paulovna (les princesses allemandes qui se marient en Russie ne changent pas seulement de religion), avait épousé le 20 février 1824 le grand-duc Michel, quatrième fils du tsar Paul. Est-ce tout ? Non. Le gendre du roi de Wurtemberg, le prince Frédéric, est chef d’un régiment d’uhlans moscovites, un des cousins du roi, le prince Eugène, est général d’infanterie au service des tsars ; un de ses oncles, le duc Alexandre, mort en 1833, avait été aussi général en chef en Russie et directeur de toutes les voies de communication de l’empire ; enfin deux fils de ce duc, le duc Frédéric-Guillaume Alexandre et le duc Ernest, ont été tous les deux majors-généraux dans l’armée russe. Vous savez ce que furent dernièrement ces conférences de Bamberg où les petits états de l’Allemagne du midi, par de perfides prétentions de neutralité, essayèrent d’entraver les décisions de l’Autriche. Le Wurtemberg y joua le principal rôle, et l’on ne comprenait guère qu’un gouvernement éclairé, libéral en maintes rencontres, un gouvernement qui respecte la tribune et qui administre avec des chambres, eût pris cette singulière altitude. Le rôle du Wurtemberg a-t-il encore besoin d’explication ?

La Hesse électorale et la Hesse grand-ducale ne sont pas moins liées que le Wurtemberg à la famille impériale de Russie. Dans la Hesse grand-ducale, la sœur du grand-duc Louis III, la princesse Marie, a épousé, le 28 avril 1841, le grand-duc héritier de Russie, Alexandre Nicolaévitch, et son frère, le prince Alexandre, major-général au service de la Russie et de la Hesse, est chef du régiment russe des Borissoglebski. Dans la Hesse électorale, un cousin du grand-duc, le prince Frédéric, a épousé, le 28 janvier 1844, la grande-duchesse Alexandra, fille du tsar ; il est chef du régiment russe de Mariapolsk. Un de ses oncles, le prince Emile, est propriétaire du régiment russe des dragons de Khasan. Enfin la ligne collatérale de Hesse-Philippsthal-Barchfeld nous montre un frère du landgrave Charles, le prince Ernest, général de cavalerie en retraite au service de la Russie. Dans le duché de Nassau, c’est le duc Adolphe, aujourd’hui régnant, qui a épousé, le 21 janvier 1844, Elisabeth Michailovna, fille du grand-duc Michel et nièce du tsar. À Oldenbourg, nous avons vu qu’un prince oncle du grand-duc actuel avait épousé Catherine Paulovna, sœur des tsars Alexandre et Nicolas, et devenue par un second mariage reine de Wurtemberg. Ce prince d’Oldenbourg et Catherine Paulovna avaient eu un fils, le prince Pierre, général d’infanterie au service de Russie, président du sénat, directeur des affaires civiles et ecclésiastiques, investi par un ukase du titre d’altesse impériale ; le prince Pierre a pour femme une sœur du duc régnant de Nassau, et tous leurs enfans portent des noms empruntés à la dynastie russe : les fils s’appellent Nicolas et Constantin, les filles Alexandra et Olga. Enfin récemment, le 11 septembre 1848, la princesse Alexandra, aujourd’hui grande-duchesse Josefovna, fille du duc de Saxe-Altenbourg, épousait le grand-duc Constantin Nicolaévitch, et la fille du grand-duc Michel de Russie, la grande-duchesse Catherine, épousait le 16 février 1851 le duc de Mecklenbourg-Strélitz. Consultez l’Almanach de Gotha, vous verrez partout l’influence russe représentée auprès des cours souveraines et des familles médiatisées, et quand ce ne sont pas des mariages, que de princes, que de ducs et d’archiducs attachés à l’armée moscovite par des emplois et des dignités militaires ! Que de propriétaires de régimens, que de colonels de dragons et d’uhlans russes parmi cette noblesse orgueilleuse qui entoure les souverains d’Allemagne ! J’ai dit que ni la Bavière, ni la Saxe, ni l’Autriche n’ont fourni de mariages à la famille du tsar ; la religion catholique s’y opposait ; mais rien n’empêche en Saxe le prince Albert de posséder un régiment de chasseurs moscovites, rien n’empêche en Autriche l’archiduc Albert, l’archiduc Charles-Ferdinand et l’archiduc Léopold de commander au nom du tsar les uhlans de Belgorod et les uhlans de l’Ukraine ; le père même de l’empereur, l’archiduc François-Charles, est colonel d’un régiment, de grenadiers russes ! Lorsqu’on pense à tous ces liens si habilement entrelacés, lorsqu’on voit à Vienne, sur les marches mêmes du trône, cette brillante aristocratie que la déférence, la longue habitude et je ne sais quelle vanité féodale rendent si propice aux vœux de Saint-Pétersbourg, on ne songe plus à accuser les lenteurs de l’Autriche, on admire plutôt la loyale et persévérante résolution du jeune empereur François-Joseph.


VII

Ce n’était pas assez pour la Russie d’établir son influence au sein des familles souveraines, il fallait aussi s’emparer de l’opinion. Il est manifeste qu’il y a depuis 1815 une presse russe en Allemagne. Est-ce une presse qui avoue hautement ses desseins ? Non, certes. La Russie est trop habile pour décréditer ses organes ; il lui suffit que ses agens mettent à profit la complaisance ou entretiennent l’aveuglement de certains journaux. Les complaisans de la presse allemande, nous avons regret à le dire, ne sont pas moins nombreux que les aveugles. Il y a surtout une tactique souvent employée depuis 1830 et qui se renouvelle aujourd’hui sous nos yeux : on publie dans un journal de Souabe, de Hanovre ou de Bavière un article de haute philosophie historique, où l’on démontre sans passion, avec le calme désintéressé de la science, que la Russie est appelée par les lois providentielles à la régénération de la vieille Europe. Ce n’est pas un écrivain russe qui parle, ce n’est pas un Kotzebue stipendié qui insulte son pays, c’est l’étude impartiale qui promulgue les arrêts d’en haut. Le lendemain, le même journal public une réfutation de son article de la veille, réfutation d’une valeur dialectique médiocre, mais animée d’une confiance assez vive dans les destinées de l’Allemagne. L’honneur du journal est sauf ; qu’importent cependant ces précautions perfides ? Les décisions de la philosophie de l’histoire ont produit leur effet chez ce peuple contemplatif, et plus d’un esprit se console de la déchéance inévitable de sa patrie en remarquant avec quelle supériorité la science allemande explique les décrets éternels. C’est le roseau de Pascal défiant l’univers qui l’écrase. Que de fois n’a-t-on pas lu de tels articles dans la Gazette de Hanovre, dans le Journal de Francfort, et dans le Mercure de Souabe ! Le Portfolio ce curieux recueil anglais publié en 1835, et qui s’appliquait surtout à démasquer en Europe et en Asie les perfidies de la politique russe, n’a eu que trop souvent l’occasion de dénoncer ces ruses de l’esprit moscovite et la connivence coupable de quelques feuilles allemandes. La Gazette d’Augsbourg, organe important à coup sûr des affaires publiques de l’Allemagne, se prêtait plus facilement qu’un autre à ces menées souterraines. Rédigé par des plumes très différentes, espèce de magazine ouvert à des documens de toute nature, ce journal croyait avoir assez fait pour le patriotisme, si les intérêts de l’Allemagne étaient défendus ça et là dans ses colonnes avec une gravité circonspecte ; pouvait-on lui imputer à crime des renseignemens historiques, des appréciations de faits où la puissance incontestable de la Russie occupait la place qui lui appartient ? En maintes rencontres, il faut l’avouer, ce n’étaient pas seulement des appréciations historiques, c’était le patronage manifeste des intérêts moscovites. Quand le Portfolio commença de remplir si bien son vaillant office de sentinelle, la Gazette d’Augsbourg fut le plus fidèle écho des colères de Saint-Pétersbourg et de Moscou. « Nous ignorons, — disait dans cette feuille un article écrit de Berlin le 10 mars 1836, — nous ignorons jusqu’à quel point les documens que publie le Portfolio sont authentiques ou forgés, mais en tout cas cette publication est un acte plus criminel qu’aucune piraterie littéraire. » Je sais bien que de tels articles étaient repousses avec indignation par une élite généreuse, je sais bien que le Portfolio, traduit en allemand dès son apparition à Londres, était avidement lu en Allemagne et y tenait le patriotisme en éveil, je sais bien que d’éloquens publicistes ne cessaient d’avertir la conscience de leur pays ; qui peut comparer cependant des brochures publiées de loin en loin et écrites surtout pour des lecteurs convertis avec l’action incessante de ces journaux qui travaillaient d’une façon si discrète et d’autant plus efficace à couvrir la marche victorieuse de l’esprit russe ?

Riche de tant de ressources, assurée de si nombreux auxiliaires en Allemagne, la Russie n’avait plus qu’à laisser agir son grand allié, le plus utile et le plus stupidement aveugle de ses vassaux, l’esprit démagogique. Ne confondons pas la révolution de 89, c’est-à-dire la base même de l’ordre nouveau, et cet esprit révolutionnaire qui n’est que le délire des convoitises brutales. La révolution triomphera de la Russie ; l’esprit révolutionnaire lui prête des armes. S’il est une vérité désormais aussi éclatante que le soleil, c’est que la Russie avance chaque fois que l’esprit révolutionnaire brise ses freins, et qu’elle recule chaque fois qu’il est dompté. Les désordres de 1848 ont été pour le tsar une bonne fortune inespérée ; il a pu croire que c’était là le couronnement de ses desseins. Le 6 juillet 1848, M. de Nesselrode adresse à ses agens auprès des cours germaniques une longue note-circulaire où il rappelle à l’Allemagne tous les bons rapports qui l’unirent si longtemps à la Russie. « Quand donc l’Allemagne a-t-elle eu à se plaindre de nous ? Quand avons-nous forgé des plans contre son indépendance ? Quand l’avons-nous menacée d’une invasion ? Quelle partie de son territoire avons-nous prise ou convoitée ? » Puis vient l’émunération fastueuse des services rendus. — C’est nous qui avons versé notre sang pour l’Allemagne ; c’est nous qui l’avons délivrée en 1813 et qui en 1840, aux premiers bruits de guerre, étions prêts à la protéger sur le Rhin ; c’est nous enfin qui avons toujours maintenu la bonne et cordiale harmonie entre les états de la confédération. Ce sont ensuite des menaces, menaces paternelles toutefois, avertissemens faits d’un ton débonnaire, et la note se termine par ces mots : « Que l’Allemagne se donne la forme politique qu’elle voudra, l’empereur respectera son indépendance ; il ne songe pas à abandonner la position qu’il a toujours tenue vis-à-vis d’elle. » On a vu quelle était cette position ; la place était bonne à garder. Cette note où tous les tons, menaces, caresses, reproches affectueux, condescendance bénévole, se croisaient avec une si étrange habileté, était précisément comme l’abrégé du rôle joué par les tsars dans les affaires intérieures des états germaniques. Toute l’Allemagne en frémit. Quel était le but caché de ce singulier manifeste ? Voulait-on irriter l’Allemagne ? espérait-on pousser à bout l’esprit de révolte ? Ce qui est certain, c’est que cette note du 6 juillet 1848 était une sorte de miroir où l’Allemagne pouvait considérer son abaissement et sa misère. Aujourd’hui même les publicistes allemands en poussent des cris de douleur. Les révolutions de 1848 leur réservaient cependant des épreuves plus humiliantes encore : un an après cette note du 6 juillet, comme si les événemens obéissaient aux intentions de la diplomatie russe, l’Autriche se croyait obligée d’invoquer le secours du tsar contre l’insurrection hongroise. M la Prusse, ni la Bavière, ni les troupes fédérales ne pouvaient, par une assistance opportune, éloigner ce dur protectorat ; la révolution était partout, à Berlin et à Francfort, à Dresde et à Stuttgart, dans le duché de Bade et dans le Palatinat. L’armée russe franchit les frontières autrichiennes ; le tsar hésite un instant : soutiendra-t-il l’Autriche ébranlée ? établira-t-il la république hongroise sous le patronage russe ? C’est pour l’Autriche qu’il se décide ; ne vaut-il pas mieux rester le protecteur de l’Allemagne entière que d’être le suzerain des Magyars ? Et bientôt, quand les Russes et les Autrichiens réunis ont triomphé de cette héroïque résistance d’un petit peuple, un général russe peut dire au tsar Nicolas : La Hongrie est aux pieds de votre majesté !


CONCLUSION.

Il était bien temps que l’Allemagne se réveillât ; la crise orientale lui a fourni une merveilleuse occasion de protester contre ce joug séculaire, et ce ne sera pas une des moindres victoires de la guerre d’Orient d’avoir aidé les peuples germaniques à rejeter loin de leurs frontières l’invasion des Slaves. Que les journaux russes d’Autriche, de Prusse et de Bavière, invoquant on ne sait quel intérêt national, continuent à prêcher la neutralité de la confédération, ce masque de patriotisme ne cache plus leurs desseins. La Gazette d’Augsbourg, entremêlant ses documens suspects d’articles mieux inspirés, peut soutenir et tromper les insurgés de la Grèce, exagérer les souffrances des chrétiens de Bosnie et se prêter à toutes les manœuvres de la diplomatie de Saint-Pétersbourg ; le Journal français de Francfort et la Gazette de la Croix peuvent persister à voir dans le tsar l’auguste représentant de l’ordre et le sauveur de l’Europe ; à la première chambre de Berlin, M. de Gerlach peut répéter ses éternels lieux-communs contre la France, et M. Stahl, habillant avec plus d’art des pensées de la même force, peut employer son incisive parole à signaler vers l’Occident des périls imaginaires, tandis que le danger véritable est au nord de la Prusse : leurs efforts, espérons-le, ne réussiront pas à endormir la conscience publique. Déjà le sentiment national se fait jour de toutes parts. À côté de ces journaux et de ces orateurs que je viens de nommer, il est plus d’une voix éloquente qui ne craint pas de montrer dans cette neutralité la déchéance de la patrie. Ici c’est M. de Vincke qui réfute les sophismes de M. Stahl et relève le drapeau de la Prusse ; là c’est le Journal de Cologne, c’est la Gazette universelle de Leipzig, c’est le Journal allemand de Francfort, c’est le Lloyd de Trieste, c’est le Lloyd, la Presse et le Wanderer de Vienne, c’est la Gazette de Voss et le Wochenblatt de Berlin, ce sont bien d’autres feuilles encore qui ne permettent plus à l’esprit allemand de conserver ses vieilles illusions sur la Russie Et combien de brochures venues du nord et du midi, du Rhin et de la Vistule, de la Baltique et des Alpes, les unes, je l’avoue, d’une forme peu littéraire, les autres rédigées par des plumes ingénieuses, et toutes animées de la plus patriotique ardeur ! Si ce n’est pas là un vrai mouvement national, il faut douter de toute chose.

Il est surtout un point qui me semble digne d’attention : la Russie cherche encore à exploiter ces souvenirs de 1813 qui tiennent si fort au cœur de l’Allemagne, et ses partisans rappellent sans cesse l’étroite union des deux peuples cimentée dans le sang de Leipsig : « Comment oublier, — disait récemment M. Stahl dans la discussion du crédit que demandait le ministère Wanteuffel, — comment oublier qu’en 1813 et en 1849 la Russie a apparu chez nous en libératrice avec sa colossale et bienfaisante grandeur ? » La diplomatie russe a toujours compté sur les rancunes qu’excite en Allemagne le nom du vainqueur de Wagram et d’Iéna ; quand la famille de Napoléon est remontée sur le trône, le tsar Nicolas a pensé que l’heure fatale était venue, et qu’il pouvait marcher sur Constantinople sans craindre l’opposition de la Prusse et de l’Autriche ; entre le frère d’Alexandre et le neveu de Napoléon l’Allemagne pouvait-elle hésiter ? L’empire a été rétabli en France au mois de décembre 1852 ; quelques mois après, le cortège du prince Menchikof entrait fastueusement dans le Bosphore. Eh bien ! cette coïncidence sera le début d’une transformation profonde dans l’histoire de l’Allemagne. Humiliés par la domination du conquérant, les peuples germaniques s’étaient jetés en aveugles sous la main de la Russie ; en tenant si ferme aujourd’hui le drapeau du droit européen, en conduisant avec tant de désintéressement et de vigueur la résistance de l’Occident à l’invasion du Nord, le gouvernement français ramènera l’Allemagne au sein de cette société d’où l’influence russe l’éloignait chaque jour davantage. Déjà ce nom de Napoléon n’excite plus chez les patriotes les plus défians les colères d’autrefois. Écoutez celui qui avait porté même dans la critique littéraire toutes les passions furieuses du parti teutonique, le gallophobe que Louis Bœrne appelait un mangeur de Français (Franzosenfresser). « La France, s’écrie M. Wolfgang Menzel dans un éloquent appel à la Prusse, est moins menacée que la Prusse. Tôt ou tard, cela est certain, il faudra que nous fassions la guerre à la Russie. Quelle sera notre position quand cette heure-là aura sonné ? Laissez grandir encore l’invasion, et bientôt la Baltique entière ne sera plus qu’un lac moscovite. Nous aurons l’appui de l’Autriche ; mais entre la Prusse et l’Autriche ne voyez-vous pas ce terrible boulevard ? C’est la Pologne, placée comme un coin au cœur de l’Allemagne pour la briser en deux. Serons-nous sûrs alors d’avoir les alliés qui nous tendent la main aujourd’hui ?… La France, sans que nous l’ayons appelée, vient chevaleresquement à notre aide ; qu’elle soit au moins la bienvenue ! »

Si l’évocation des souvenirs de 1813 est désormais un moyen sans vertu, si le nom de Napoléon n’éveille plus d’intraitables rancunes, que reste-t-il à la Russie pour effrayer l’Allemagne ? Il lui reste le spectre de la révolution : » La révolution a corrompu l’Europe ; moi seule, la sainte Russie, je puis raffermir les trônes. » Non ! malgré les discours de M. Stahl, c’est aussi là un procédé qui s’épuise. Le despotisme russe a besoin de la démagogie pour mener ses projets à bon terme ; mais la démagogie n’a pas moins besoin du despotisme russe pour soulever les peuples et les mener à l’abîme. L’esprit russe et l’esprit révolutionnaire comptent également l’un sur l’autre et se rendent les mêmes services. Il n’y a pas longtemps qu’on l’a dit, et c’est là une vérité si évidente, qu’elle est déjà un lieu commun. Cette alliance tacite de l’esprit russe et de la démagogie, les démagogues jusqu’ici se gardaient bien d’en parler ; ils ont rompu le silence, et le doute n’est plus permis. De tous les publicistes, écrivains ou orateurs, qui ont formé des vœux dans ces derniers temps pour le succès des armées moscovites, nul ne l’a fait avec plus d’originalité et de cynisme qu’un des chefs de la jeune école hégélienne, M. Bruno Bauer.

L’argumentation de M. Bruno Bauer, noyée dans un torrent de divagations socialistes, se réduit à ces deux points : — toutes les aristocraties ont été détruites dans le monde ; il n’en reste plus qu’une seule, l’aristocratie des nations. La France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, sont des personnes aristocratiques dont l’existence oppose un dernier obstacle à l’établissement du règne de l’avenir. Ce règne de l’avenir, c’est la liberté illimitée de l’individu telle qu’elle a été conçue par les jeunes hégéliens ; avec les perfectionnement de MM. Feuerbach et Stirner ; liberté, non pas du genre humain, mais de l’homme, de la monade ; liberté complète qui nous affranchit non-seulement de l’autorité sociale, mais de l’idée de Dieu, de l’idée de la patrie, de tout ce qui gêne la plénitude de notre action, de tout ce qui place au-dessus de notre tête une loi, un devoir, et nous oblige par conséquent à un certain sacrifice de nous-mêmes. Il faut donc que cette dernière aristocratie disparaisse comme les autres. Quel est le pouvoir assez fort, dans l’état actuel du monde, pour passer le niveau sur les nations ? Il n’y en a qu’un, c’est la Russie. M. Bruno Bauer ne fait pas de vœux pour le triomphe de la Russie ; à ses yeux, ce triomphe est certain ; il lui suffit d’en expliquer la nécessité et d’en glorifier les conséquences. Ecoutons l’autre raisonnement du démagogue. — Les socialistes, et surtout les socialistes athées de l’école allemande, sont dans la même situation que les premiers chrétiens. Dépositaires des idées qui devaient transformer le monde, les disciples de Jésus s’inquiétaient peu des derniers partis de la république romaine. Que leur importaient les espérances ou les regrets attachés au souvenir d’un Pompée, d’un Brutus, d’un Caton d’Utque ? A ces ardentes compétitions du pouvoir qui troublaient les vaines pensées des hommes et tenaient l’Europe et l’Asie en suspens, ils préféraient le despotisme des empereurs, et avec lui l’universel silence. Le silence, voilà ce qu’il fallait aux chrétiens des premiers siècles. Délivrées de l’obsession des vieux partis, rentrées en possession d’elles-mêmes, les âmes purent recueillir alors et laisser fructifier sans obstacle les semences de la vérité nouvelle. « Et nous aussi, dit M. Bruno Bauer, que nous importent les constitutions politiques ? Meurent les peuples, meurent les parlemens, meurent ces prétentions et ces partis qui empêchent les hommes de développer au fond de leur conscience, les germes de la liberté future ! Qu’un silence ininterrompu succède au bruit importun des tribunes. C’est à la faveur de ce silence bienfaisant que les vérités socialistes grandiront dans les esprits les plus rebelles, et que le monde nouveau sortira de terre. » Comment sortira ce monde nouveau ? M. Bruno Bauer ne le dit pas. Sera-ce par une insurrection universelle ? sera-ce par l’apparition du labarum et la conversion de Constantin ? Le prophète a oublié ce point important : mais cette étrange assimilation des jeunes hégéliens aux premiers disciples du Christ n’abusera personne, et il est bien évident que M. Bruno Bauer ne veut le triomphe du despotisme russe qu’afin de déchaîner plus sûrement les violences de la démagogie. Liberté, droits des peuples, civilisation, lançons tout à l’abîme, et puisque cette civilisation se défend si bien, implorons, comme une suprême ressource, le nivellement de l’Europe sous la verge des tsars ! Tel est le sens de ce pamphlet.

Eli bien ! il y a là de précieuses vérités à recueillir. Ce livre assurément est le fruit d’une abominable inspiration, ces espérances impies sont d’un fou furieux, et il faut flétrir le tribun aux abois qui pousse de tels cris de mort contre la civilisation libérale ; toutefois rappelez-vous ces aveux : oui, le socialisme, pour déployer ses fureurs, a besoin de l’absolutisme russe ; oui, la défaite des Russes, ce sera aussi une arme terrible enlevée aux révolutionnaires. M. Bruno Bauer a posé dramatiquement la lutte : d’un côté, c’est le despotisme du Nord prêt à niveler l’Europe, et le socialisme qui n’attend qu’un signal pour moissonner sur ses pas ; de l’autre, ce sont les soldats de la civilisation et de la liberté, ce sont ces grandes aristocraties qu’on appelle les nations, ces personnes privilégiées que nous nommons la France, l’Angleterre et l’Allemagne. La France et l’Angleterre se sont levées contre l’ennemi de l’Europe ; ce sont elles cependant qui ont le moins à craindre et des usurpations de la Russie et des soulèvemens démagogiques. L’Allemagne, plus exposée qu’aucune autre contrée à cette double menace, l’Allemagne à moitié soumise déjà aux influences de Saint-Pétersbourg, l’Allemagne où a grandi le socialisme alliée et qui voit se forger des systèmes philosophiques pour toutes les convoitises grossières, l’Allemagne hésiterait à prendre parti dans cette lutte où il s’agit d’anéantir du même coup les deux grandes hypocrisies du XIXe siècle, le despotisme des tsars et le despotisme socialiste ! Non, cela ne se peut. Encore une fois, nous ne plaidons pas ici la cause des puissances occidentales ; l’Angleterre et la France sont assez fortes pour protéger le droit de l’Europe. La guerre qui commence intéresse surtout les nations germaniques. Restées neutres, elles abdiquent, et ce triste tableau de l’invasion moscovite au-delà de la Vistule se termine par une soumission irrévocable : l’Allemagne ne s’appartient plus, finie à la France et à l’Angleterre, elle rentre dans le sein de la société germanique et romane, et brise ce joug moscovite trop longtemps supporté. Qui peut dire qu’une telle occasion se représentera jamais ? Tous les gouvernemens de la confédération comprendront ces solennels avertissemens du destin, tous s’associeront aux loyales résolutions de l’Autriche ; le vœu des peuples sera entendu, les espérances de tant de nobles cœurs seront réalisées, et l’histoire dira un jour que la guerre d’Orient a été le signal d’une rénovation décisive dans les destinées intérieures de l’Allemagne.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Voyez, dans la Revue du 1er juin 1854, l’Autriche dans la question d’Orient, par M. Eugène Forcade.
  2. Malgré cette ridicule appréciation, le poète aux cinq croix occupe un rang élevé dans l’histoire littéraire de la Russie. Les écrivains qui connaissent le mieux cette histoire, M. Henri Koenig par exemple et M. Frédéric Hodenstedt, le signalent comme un promoteur fécond ; c’était à la fois un naturaliste, un philologue et un poète. M. Bodenstedt ne craint pas de dire qu’il a été pour les Russes ce qu’ont été Leibnitz et Lessing pour l’Allemagne. Je ne devais pas le laisser sous le coup des éloges de M. Tschaschnikof.
  3. Voyez les livraisons de la Revue du 1er et 15 octobre 1849.